la véritable histoire d’Evangeline (chapitre I)

Henry Hetherington Emmerson: Evangeline, le départ d'Acadie

Henry Hetherington Emmerson: Evangeline, le départ d’Acadie

Il me semble que c’était hier, pourtant ils sont morts il y a plus de 60 années, j’étais alors enfant. 

Comment le temps est éphémère, avec quelle rapidité la vieillesse tombe sur nous avec ses infirmités. Les volutes de la fumée dissipées par le vent qui passe, l’eau qui glisse avec un murmure de babillage dans le courant doux, laissent aussi profondément une marque de leur passage que les jours fugaces de l’homme.

J’avais douze ans, pourtant je peux encore imaginer la noble simplicité de la maison de mon père. Les maisons de nos pères n’étaient pas voyantes, mais leurs apparences étaient souriantes, accueillantes, elles n’avaient ni originalité, ni clinquant, mais  dans leur simplicité, elles étaient aussi grandioses que l’hospitalité sans bornes de leurs propriétaires. Il n’y avait pas plus généreux ni hospitaliers que les Acadiens qui se sont installés dans les régions sauvages, magnifiques et poétiques du pays du bayou Teche.

La maison de mon père se tenait sur une colline en pente, au centre d’une grande cour entourée de rangées d’arbres, entrecoupés de bosquets de chênes imposants, le tout formant une vue magnifique. Sur le versant de la colline un verger exhibait une profusion d’orangers, de pruniers et de pêchers. Plus loin, c’était le jardin, regorgeant de légumes de toutes sortes, suffisants pour les besoins de tout un village.

Acadian_House_NHL 2Je peux encore me remémorer la cour avec ses centaines de volailles, si pleines de vie, courant autour de ma mère avec des battements d’ailes et des caquètements bruyants dès qu’elle dispersait le grain pour elles le matin et le soir.

Au pied de la colline, qui s’étendait jusqu’au bayou Vermilion, étaient les pâturages  où paissaient les troupeaux, et où les moutons bêlant suivaient, le bélier majestueux son grelot suspendu à son cou.  Le paysage est encore clairement mémorisé dans mon esprit avec ses lumières et ses ombres! Si j’étais peintre, je pourrais encore en réaliser le tableau dans toute sa réalité, dans ses moindres nuances et dans toutes ses beautés.

Comme cela est étrange de me rappeler si vivement ces choses, alors que des scènes plus récentes, que j’ai pourtant admirées, se sont effacées de ma mémoire! Ah! l’esprit de l’enfant qui comme une cire molle prend si facilement l’emprunte des sensations, des impressions qui ne se fanent jamais, alors que l’esprit de l’homme, émoussé par le souci et les déceptions de la vie, ne peut plus recevoir et conserver les empreintes de ces impressions et sensations.

Si cela est vrai, n’est-ce pas une sorte de Providence qui nous incite dans sa sagesse de former l’esprit et l’intelligence de l’enfant par les soins attentionnés de la sollicitude de ses parents. Il peut ainsi devenir un honnête homme, un bon citoyen et un mari et un père irréprochable.

Mon père était un Acadien, fils d’un Acadien, et fier de son ascendance. Le terme acadien était, à cette époque, synonyme d’honnêteté, d’hospitalité et de générosité. Par son énergie indomptable, mon père avait acquis une belle fortune, et telle était la simplicité de ses manières, et notamment sa frugalité, qu’il vivait, content et heureux, de son revenu.

Jean Michel Moreau, le jeune. Engraver (Le Vrai bonheur 1782

Jean Michel Moreau, le jeune. Engraver (Le Vrai bonheur 1782

Notre famille se composait de mon père et de ma mère, de trois enfants, et de ma grand-mère, une centenaire, dont la mémoire claire et lucide contenait une mine riche de faits historiques qu’un historien ou un chroniqueur aurait été fier de posséder.

Lors des froides journées de l’hiver, ma famille s’assemblait dans le hall où un beau feu flambait dans la cheminée, et alors que le vent sifflait à l’extérieur, notre grand-mère, une exilée de l’Acadie. Elle nous relatait les scènes de troubles dont elle avait été témoin quand elle et les siens avaient été chassés de leurs foyers par les anglais, leurs souffrances au cours de leur long pèlerinage terrestre du Maryland à la nature sauvage de la Louisiane, les dangers qui les assaillirent le long de leur périple à travers les forêts sans fin, le long des berges escarpées des rivières trop profondes pour avoir des gués, les Indiens hostiles, qui les suivaient furtivement, comme des loups, jour et nuit, toujours prêt à bondir sur eux et les massacrer.

Et comme elle parlait, nous approchions d’elle, et regroupés autour d’elle nous ne nous agitions plus pour ne pas perdre un seul de ses mots.

Quand elle parlait de l’Acadie, son visage s’éclairait, ses yeux rayonnaient d’un étrange éclat, elle nous tenait en haleine, avec ses mots si éloquents et si tristes, mais ensuite les larmes coulaient sur ses joues et sa voix tremblait d’émotion. Sous le toit de notre père, il ne lui manquait aucune des commodités de la vie. Nous savions que ses enfants avaient rivalisé pour lui faire plaisir, et nous nous demandions pourquoi elle semblait être si triste et si malheureuse. Nous n’étions alors que des enfants et rien du cœur humain, nous savions. L’expérience sinistre ne nous avait pas appris ses leçons douloureuses, et nous ne pouvions savoir que le souvenir a souvent l’amertume du fiel, et que les larmes seules pouvaient laver cette amertume.

Elle était assise dans sa chaise berçante, les mains jointes sur ses genoux, son corps légèrement penché en avant, ses cheveux blanchis par l’âge, visibles sous la dentelle de son bonnet, sa robe propre et de bon goût, car elle avait toujours pris soin de son apparence et en portait fierté. Elle nous appelait « petiots» signifiant «petits», et elle prenait plaisir à converser avec nous. Mon père se chamaillait avec elle parce qu’elle nous caressait trop. «- Mère – disait-il – vous gâtez les enfants», mais elle ne faisait pas attention à ses mots et nous caressait de plus belle. Ces détails ne sont intéressants à aucun autre que moi, et je m’attarde peut-être par trop sur eux. Hélas! Je suis désormais un vieil homme. À ressasser les joies et douleurs de mon enfance, il me semble que je suis redevenu un petit enfant quand je parle de cette époque révolue, quand je rappelle à ma mémoire ceux que j’aimais tant et qui ne sont plus.

Je vais maintenant tenter de répéter l’histoire des malheurs de ma grand-mère, qu’elle nous a racontée maintes et maintes fois.

suite au prochain numéro.

libre traduction de : Acadian Reminiscences by Felix Voorhies

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s