la véritable histoire d’Evangeline (chapitre II)

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La narration de ma grand-mère ou les mœurs et coutumes des acadiens.

Cory Trépanier

Cory Trépanier

« – Petiots- dit-elle – ma terre natale se situe loin, très loin, vers le nord, et il vous faudrait marcher pendant plusieurs mois pour y parvenir. Vous auriez à traverser des rivières larges et profondes, à parcourir des montagnes surgissant à des milliers de pieds et des vallées profondes, vous auriez à voyager jour et nuit, dans des forêts sans fin, où des Indiens hostiles cherchent l’occasion pour vous assassiner.

Ma terre natale est appelée Acadie. Il s’agit d’une région froide et déserte, pendant l’hiver la neige couvre son sol et cela pendant plusieurs mois de l’année. La région est immense, et en de nombreux endroits la surface de sa terre est jonchée de pierres robustes. Il faut se battre dur pour y gagner sa vie, surtout avec les pauvres et maigres outils possédés par mon peuple. Mon pays n’est pas comme le vôtre un mélange de plaines et de douces collines couvertes l’année d’un épais tapis d’herbe verte, et où chaque plante germe et grandit comme par magie, jusqu’à l’échéance, et où l’on peut s’enrichir facilement, à condition de craindre Dieu, d’être laborieux et économe. Pourtant, je pleure pour mon pays natal, avec ses rochers et ses neiges, parce que j’y ai laissé une partie de mon cœur dans les tombes de ceux que j’aimais et qui dorment sous son gazon. »

Et, en parlant ainsi, ses yeux coulaient des larmes et l’émotion étouffait sa narration.

«- J’ai promis de vous donner un aperçu sur les mœurs et les coutumes de vos ancêtres acadiens, et de vous raconter comment cela était avant que de quitter notre pays comme des exilés et d’émigrer en Louisiane. Je tiens maintenant ma promesse, et vous raconte tout ce que je sais de notre triste histoire. Vous devez savoir, petiots, qu’il y a moins de cent ans, l’Acadie était une province française, dont le peuple vivait content et heureux. Le roi de France avait envoyé des officiers courageux pour gouverner la province, et ses officiers nous traitaient avec la plus grande bienveillance. Ils étaient nos arbitres et savaient ajuster tous nos différents, et si équitables étaient leurs décisions qu’elles étaient satisfaisantes pour tous. Est-il étonnant, alors, qu’étant aussi prospères nous vivions content et heureux?  nous ne pouvions alors imaginer ce que le cruel destin nous réservait…

Bernard lepicie (laborious mother

Bernard lepicie (laborious mother

Notre manière de vivre en Acadie était particulière, les gens formaient, pour ainsi dire, une seule famille. La province était divisée en districts, habitée par un certain nombre de familles, pour lesquelles le gouvernement avait partagé les terres en parcelles suffisamment grandes pour leurs besoins. Ces familles regroupées formaient de petits villages ou des postes administrés par des commandants. Personne n’avait le droit de mener une vie d’oisiveté, ou d’être un membre inutile de la province. L’enfant travaillait dès qu’il était en âge de le faire, et travaillait jusqu’à l’âge qui le rendait impropre au labeur. Les hommes surveillaient les troupeaux et cultivaient la terre, et alors qu’ils labouraient les champs, les garçons les suivaient aiguillonnant les bœufs pour les faire avancer. Les femmes et les filles participaient aux travaux de ménage, et filaient la laine et le coton dont elles tissaient et fabriqués le tissu avec lequel elles habillaient la famille. Les personnes âgées encore actives et fortes, comme votre grand-mère, – disait-elle en souriant – avec les infirmes et les invalides, tressaient la paille avec laquelle nous fabriquions nos chapeaux, de sorte que vous voyez, Petiots, nous n’avions pas de fainéants, pas de paresseux inutiles dans nos villages, et tous vivaient au mieux dans leurs seins.

Le terrain alloué à chaque district était divisé en deux parties inégales, la plus grande partie était mise à part comme terre de labour, le restant étant morcelé entre les différentes familles; et pourtant les conflits d’intérêts, résultant de cette communauté de droits, n’a jamais créé de désaccord parmi vos ancêtres acadiens.

Bien que pauvres, ils étaient honnêtes et industrieux, et ils vivaient se contentant du peu qu’ils avaient, sans envier leurs voisins, et comment pouvait-il en être autrement? Si quelqu’un était incapable de travailler sa terre pour cause de maladie, ou de quelque autre malheur, ses voisins volaient à son secours, et si cela exigeait quelques jours de travail, ils combinaient leurs efforts pour sarcler son domaine et sauver sa récolte.

C’est ainsi qu’incités par des sentiments nobles et généreux, les habitants de la province semblaient former une seule famille, et non une communauté composée de familles séparées. Ces détails, Petiots, sont fastidieux pour vous, et vous préfériez sans doute que je vous raconte des histoires plus amusantes et captivantes. »

« – Non, grand-mère, nous sommes de plus en plus intéressé par ton récit. Parle nous de l’Acadie, de ta terre natale, nous l’aimons déjà tout comme toi. »

«  – Petiots – dit-elle – J’aime mon Acadie, et j’aime vous apprendre à l’aimer, et vous faire connaître la valeur de ses honnêtes et nobles habitants. Mais – ajouta-t-elle, avec un sourire triste – la partie sombre et lugubre de mon histoire reste à dire. Quand vous m’aurez écouté, vous comprendrez alors pourquoi je me sens triste et pourquoi je pleure, quand la foule de mes souvenirs vient peupler mon cœur. Mais pour résumer, contiguë au village les pâturages étaient bien clôturés, et formaient les terrains communaux. Dans ces terres, le bétail des colons étaient conservés, et étaient parqués en toute sécurité. Nos troupeaux augmentaient chaque année. Ainsi, vous voyez, Petiots, nous n’avons manqué d’aucune des commodités de la vie, et bien que n’étant pas riche, nous n’étions pas dans le besoin, et nos vœux étaient peu nombreux et facilement satisfaits.

Rectitude et simplicité des mœurs sont les ressorts de bonheur, et ceux qui souhaitent ce qu’ils ne peuvent jamais avoir ou acquérir, doivent être bien malheureux, et digne de pitié. Ah! les Acadiens sont en train de perdre, par degrés, le souvenir de ces traditions et les coutumes de la mère-patrie, l’amour de l’or s’est implanté dans leurs cœurs, et cela ne leur apportera pas de bonheur. Et si vous vivez aussi vieux que moi, – disait-elle en secouant tristement la tête – vous verrez les prédictions de votre grand-mère se réaliser.

En Acadie, nous avons plus estimé la tempérance, la sobriété et la simplicité des mœurs que la richesse. Les mariages précoces étaient favorisés car ils encourageaient les vertus qui donnent à l’homme, le seul vrai bonheur, et d’où il tire sa santé et sa longévité. Aucun obstacle n’était jeté sur la voie d’un couple d’amoureux qui voulait se marier. L’amant accepté par la jeune fille obtenait le consentement des parents, et personne ne songeait à lui demander si l’amoureux était un homme avec des moyens, ou si la future mariée avait une belle dot, comme nous avons l’habitude de le faire aujourd’hui.

Lepicie Balvay 1784 FAMILY-PROPOSAL-FAMILY-MARRIAGE-ACCEPTED-

Lepicie Balvay 1784 FAMILY-PROPOSAL-FAMILY-MARRIAGE-ACCEPTED-

Leur choix mutuel donnait satisfaction à tous, et, en effet, qui y a-t-il de mieux que deux cœurs qui s’accouplent et qui veillent à leur bonheur tout le long de leur vie ? et, d’ailleurs, ce n’est pas souvent que les mariages fondés sur l’amour mutuel tournent mal.

Les bans étaient publiés à l’église du village, et le vieux curé, après les avertissements de la sacralité du lien qui les unissait à jamais, bénissait leur union, tandis que le saint sacrifice de la messe était dit. Petiots, il est inutile pour moi de décrire la cérémonie de mariage et les réjouissances qui se pratiquent pendant les noces, elles sont comme celles que vous avez vu ici, mais je vais vous parler d’une vieille coutume acadienne qui prévalait parmi nous, et qui ici n’est plus pratiquée.

Dès que le mariage d’un jeune couple était déterminé, les hommes du village, après avoir construit une petite maison confortable pour eux, nettoyaient et plantaient la parcelle de terrain qui leur était destinée. Et les femmes qui n’étaient pas en reste prolongeaient cette assistance généreuse, en entourant d’attention la jeune mariée, lui faisant des présents, considérant ce qui lui était nécessaire pour son confort et utile pour sa maison, et tout cela était fait et donné avec bons cœurs et bonne volonté.

Tout était ordonné et soigné dans la maison de l’heureux couple, et après la cérémonie de mariage dans l’église et la fête de mariage à la maison du père de la mariée, l’heureux couple était escorté à leur nouvelle maison par les jeunes hommes et les jeunes filles du village. Comme tout ceci était joyeux et réchauffait nos cœurs et comme nos âmes s’éclairaient en ces occasions; le tapage et la lumière de la gaieté des jeunes n’étaient que joie sans mélange et bonheur partagé!

suite au prochain numéro.

libre traduction de : Acadian Reminiscences by Felix Voorhies

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