Marguerite Caro, épouse d’un négrier

Vue du port de Nantes prise de l'île Gloriette

Vue du port de Nantes prise de l’île Gloriette

Le messager arriva essoufflé devant le petit hôtel particulier de la rue Kervégan, rue centrale de l’île Feydeau à Nantes. La Manon, servante de la maison, agacée, ouvrit brusquement la porte, suite aux coups saccadés du jeune homme impatient. Il avait reçu pour ordre de remettre en main propre la lettre de la Compagnie des Indes orientales et prenait son rôle très au sérieux. Surprise de découvrir l’auteur de ce tapage, le jeune coursier, un gamin à peine sorti de l’enfance, la servante s’apprêta à lui faire quelques remontrances, quand ce dernier lui coupa la chique, lui tendant un pli cacheté à la cire rouge.

— c’est pour madame Morice. 

La Manon sentit que ce n’était pas de bons augures, sa maîtresse, depuis longtemps déjà, souffrait de langueur. Cet état la maintenait des jours entiers alitée, cela n’allait pas améliorer son état de santé. Elle allait saisir le pli, mais le coursier, sûr de sa responsabilité, retira la main.

— je dois la remettre en main propre.

— Ma maîtresse n’est pas en état de recevoir de la visite, mais… bon… attend ici.

Marcus Stone

Marcus Stone

Quelques instants plus tard se présenta dans le vestibule élégant une femme jeune et habillée avec soin et sobriété. Le coursier fut favorablement impressionné.

— Je suis madame Morice. Ma servante m’a informé d’un pli que tu dois me remettre en main propre.

Le jeune coursier le lui tendit, elle prit le pli, la main un peu tremblante. Si la Compagnie prenait la peine de lui écrire, elle supposait que le contenu était une mauvaise nouvelle.

— Manon, donne un sou à ce jeune homme pour sa peine.

Sans plus de façon, elle fit demi-tour, lasse par avance des émotions futures, elle traversa le vestibule, puis le salon, sortit sur la terrasse et alla s’installer dans le jardin.

Elle décacheta le pli et commença à lire. Après deux lignes, elle interrompit sa lecture et posa la triste missive. Son époux était mort. Entre soulagement et profonde tristesse, regardant dans le vide, elle se remémora le temps passé.

Elle était née, Marguerite Caro, fille de Louis Caro, officier des vaisseaux de la Compagnie des Indes. Elle avait épousé Jean Vincent Morice, au sorti du couvent en août 1770, cela faisait désormais dix ans. Il avait été tout d’abord chirurgien à l’hôpital royal de Brest, puis, désirant plus, plus d’espaces, plus d’argent, qui sait, pourquoi pas de la gloire, il avait embarqué à Lorient sur les navires de la Compagnie des Indes. Il avait voyagé à bord du « Bengale », puis du « Condé », du « Dargenson », du « Vengeur », du « Beaumont », comme chirurgien, avec pour destination le Bengale, la Chine, les Indes et autres pays exotiques. C’est au retour de son voyage du Bengale sur « Le Marquis de Castries » qu’il vint demander officiellement sa main qui lui était accordée d’avance par son père. Ce fut comme cela que le chirurgien, fils d’un maître-menuisier, s’introduisit dans les milieux d’affaires nantais. Son caractère ambitieux n’avait pas échappé à son beau-père.

Leur premier et unique enfant, prénommé Jean-Louis, vint au monde dès la première année de leur mariage et fut baptisé par le recteur de Lorient, Grimaud Giraud.

L’année suivante, sur les conseils de son beau-père, Jean Vincent Morice embarqua sur « La Digue » comme subrécargue. Il représentait, à bord du navire, son propriétaire et armateur, la société « Piquet et Saint-Pierre », filiale d’une société dominée par les Périer, indienneurs de Vizille. Il était leur agent et avait un intéressement financier dans le voyage. Ce n’était pas la première fois qu’il mettait de l’argent dans un voyage de Traite. Il était à bord une sorte de passager d’honneur sans obligations régulières et définies à l’instar du reste de l’équipage, mais en droit de tout superviser. « La Digue » partit de Lorient en avril 1772, son petit Jean-Louis dans les bras, Marguerite avait fait le déplacement jusqu’à ce port afin de regarder le navire s’éloigner vers le large. Elle avait alors culpabilisé, car elle s’était sentie soulagée de voir partir un mari de près 30 ans son aînée. Il n’était pas désagréable, un peu froid tout au plus, il avait reçu une bonne éducation et se comportait envers elle avec déférence. Elle le soupçonnait d’avoir des sentiments pour elle, ce qui était un supplément à leur contrat de mariage dont elle lui rendait grâce, mais qu’elle ne pouvait lui rendre. Après tout, personne ne lui avait jamais demandé quels étaient ses désirs. Elle se sentait éloignée de ses préoccupations, qui ne l’intéressaient pas, auxquelles elle ne comprenait pas grand-chose, qui tournaient autour du commerce triangulaire, comme tous les autres membres de son entourage, elle ne se trouvait de points communs avec lui que leur fils.

*

illustration de la bande dessinée: Le comptoir de Juda

illustration de la bande dessinée: Le comptoir de Juda

La première lettre, du nouveau subrécargue, vint de Port-Louis de l’île de France où il faisait escale du 5 août au 14 septembre. Il y racontait les soucis de santé que l’équipage rencontrait à bord du navire. Il lui expliquait avec force de détails, que bien que parti comme subrécargue, il avait bien eu raison d’emporter sa valise de chirurgien contenant : Seringues à injection contre la variole, canules, urinoirs, spéculums oris, aiguilles à seton, bistouris, cautères, lancettes et scie pour les amputations urgentes, sondes et biberons… et rajouta, qu’il était content d’avoir rajouté les remèdes habituels comme les baumes, sirops, électuaires, tisanes de consoude, eau de riz, discordivum auquel il avait pris la peine de mêler du vin blanc, pruneaux pour le ventre et la dysenterie qui arrangés avec deux marcs de crème de tartre dissous dans l’eau chaude avec un Gros d’Ipécacuana, drogue pour rejeter les humeurs, potion qui était mortelle si mal utilisée… Et encore bien d’autres petites sucreries du même type… Elle avait lu ses mots avec une certaine indifférence, puis avait rangé les feuillets. La suivante arriva au printemps, six mois plus tard. Dans celle-ci, il lui expliqua l’opération de la Traite aux îles Querimbe, qui s’était effectuée du 18 novembre 1772 au 22 février 1773. Elle n’y prêta guère plus attention, outre qu’elle n’en saisissait pas vraiment l’intérêt, toutes ses attentions étaient portées vers son enfant qui sortait d’une rougeole qui avait failli l’emporter.

La missive suivante lui parvint à l’automne, elle avait été écrite à Cap-Français, principal port de Saint-Domingue, son époux y était arrivé au milieu de l’été. Il lui y décrivait avec minutie les aléas de la campagne. Ainsi à la fin du mois de mars, alors qu’ils étaient en route pour Cayenne et la Martinique, le navire avait dû relâcher au cap de Bonne-Espérance avec une cargaison considérable de noirs pour les « rafraîchir ». Cela avait beaucoup retardé leur voyage.

Dans celle de décembre, il lui annonçait son retour et la fierté d’avoir pu débarquer 230 esclaves à Saint-Domingue. Pour la fêtes Rois de l’an de grâce 1774, il était rentré dans son foyer. Le petit Jean-Louis marchait et parlait, mais hurla à la vue de son père qui s’en amusa. Vingt mois s’étaient écoulés.

*

Il n’était pas arrivé, qu’il confiait déjà ses projets à son beau-père qui s’enflammait, enthousiasmé par ces nouvelles idées. Jean Vincent Morice avait décidé d’organiser une traite à Zanzibar, sur la foi d’un commerçant arabe qu’il avait su mettre dans ses intérêts. Bien sûr, de nombreux esclaves étaient morts à bord et beaucoup d’entre eux avaient été laissés au Cap, de plus six ou sept hommes d’équipage et le capitaine Louis Saint-Pierre étaient également décédés en mer, dans les eaux Est-africaines. Ce dernier avait dû être remplacé par son second, Robinot Desmolières. Pourtant, le voyage pouvait être considéré comme un succès, une nouvelle route de traite avait été ouverte entre la juridiction de Mozambique et les Antilles françaises. Enthousiasmé, le subrécargue ne manquait pas de s’en vanter. Fort de ses récents succès et de sa capacité à mobiliser l’intérêt des pouvoirs publics, il sut rallier plusieurs négociants de Lorient dans son dessein. La prospérité des négociants lorientais, plutôt modestes jusque-là, décollait. Ce fut donc dans ce milieu en pleine croissance, avide de nouvelles ressources, qu’il trouva des capitaux pour financer son prochain voyage.

Jean-Louis Ernest Meissonier

Jean-Louis Ernest Meissonier

Jean Vincent Morice avait su démontrer, avec des talents d’orateurs, l’envol possible de la traite française sur les rivages Est-africains, insérant judicieusement, dans ses arguments, afin de valider ses dires, ses réseaux au sein du monde des marins et des armateurs et expliquant le caractère novateur de nouvelles routes dont la concurrence était encore ignorante et par conséquent engendrant un risque financier calculé. Il expliqua longuement la confiance à avoir envers les marchés aux esclaves de Zanzibar et de sa région, insistant sur le désir des armateurs de l’île de France de renforcer leurs traites au Mozambique et d’explorer de nouveaux lieux d’approvisionnement en esclaves et, de l’autre, la volonté de certaines cités États swahilie de trouver de nouveaux partenaires commerciaux et politiques. Il enchérit sur sa volonté de privilégier les esclaves du Mozambique au détriment de ceux de Madagascar, souvent considérés comme prompts à la rébellion et moins productifs, sans compter l’existence de révoltes à bord bien réelles. Il insista sur les stéréotypes dus à l’origine des esclaves qu’il savait être un facteur non négligeable dans le choix des lieux de traite. Devant tant d’assurance, tous lui faisaient confiance, d’autant qu’il était un homme expérimenté. Il avait accumulé lui même suffisamment de capitaux pour investir dans des armements, il avait été aux premières loges pour expérimenter les conditions de voyage à bord des navires négriers et connaître les soins donnés aux esclaves, de plus il avait déjà trafiqué pour son propre compte. Le milieu négociant de la ville fut d’autant plus favorable à un tel voyage que longtemps dans l’ombre de la Compagnie des Indes, il avait fini par tisser des liens avec l’île de France et, de plus en plus, depuis la fin de son monopole.

Marguerite n’émit aucune remarque. Qu’aurait-elle pu dire ? Personne ne lui demandait son avis. Elle eut toutefois une compensation. Avec une partie de l’argent de la traite, son époux avait acquis un petit hôtel particulier sur l’île Feydeau, au cœur de Nantes. Elle aménagea donc sur la rue principale dans un élégant immeuble en pierre de taille, long de quatre travées et haut de trois étages, agrémenté de balcons en fer forgé.

Était-ce cette nouvelle habitation qui démontrait son nouveau statut ? Toujours fut-il, qu’elle commença à s’intéresser à la teneur du commerce de son époux et de son père.

*

arsenal de lorient

arsenal de lorient

Jean Vincent Morice repartit de Lorient le 5 mai 1774 sur « L’Espérance » dont il était devenu l’un des copropriétaires. Ce navire était en fait « La Digue » rebaptisée « L’Espérance », un nom de navire très prisé, porteur d’espoirs de profits pour ses propriétaires. Le bateau était également détenu par monsieur Piquet, avec qui il avait déjà été en affaires. En dehors de ce dernier, le mari de Marguerite avait su persuader de nouveaux associés comme monsieur Breguet, en s’appuyant notamment sur la grande amitié qui le liait au riche négociant René Yves Foucaud, l’un des négociants les plus riches de Lorient, qui était partie prenante de ce projet de traite. Ils avaient choisi comme capitaine Jean Robinot Desmolières.

Marguerite vint visiter le navire qui devait transporter son époux au bout du monde. Ce dernier lui avait montré sur des cartes les routes maritimes qu’il allait parcourir, elle avoua ne pas se rendre compte de l’immensité de la chose, si ce n’est qu’elle était consciente des dangers qui attendaient son mari. Elle monta à bord du navire, qu’elle trouva immense, en compagnie du futur voyageur, de son père et des armateurs, bien plus curieux qu’elle du bâtiment. Le second du capitaine, Daniel Savant, les guida jusqu’à la dunette, évitant les différents éléments composant l’accastillage. Il insista sur le fait que « l’Espérance » jaugeait 360 tonneaux, que c’était un grand navire négrier, largement au-dessus de la moyenne des négriers français du moment, qui tournait autour de 200 à 250 tonneaux. « — C’est même considérable, un tel bateau réclame un investissement considérable. » Lui confirma son père. C’était pour lui la preuve que les armateurs n’avaient pas hésité à miser des capitaux importants dans le succès d’une traite en Afrique orientale puis dans le trajet jusqu’aux Antilles, malgré la nouveauté d’une telle expédition. Cela le rassurait quant aux fonds qu’il avait lui-même investis dans cette expédition.

*

Jean Carolus

Jean Carolus

L’Espérance arriva à Port-Louis de l’île de France à la mi-septembre de l’année de 1774. Ce fut de là, que partit la première série de lettres écrites par Jean Vincent Morice, destinées à Marguerite et qu’elle reçut deux mois plus tard. Cette fois-ci, elle les lut attentivement et les partagea avec sa famille et ses amis, dont beaucoup étaient des investisseurs de cette Traite.

« Port-Louis, dimanche 18 septembre 1774

Ma très chère femme,

Nous voilà enfin à l’île de France et c’est heureux. Cette première partie du voyage s’est bien déroulée. Nous avons évidemment été confrontés aux problèmes inhérents des voyages en mer qui paradoxalement ne me dérangent guère… 

… Bien évidemment, l’atmosphère lourde qui règne dans les batteries dues aux odeurs humaines se mêlant à celles des bœufs, moutons, porcs, poules, embarqués pour fournir à l’équipage, autant que possible, de la nourriture fraîche, est inconfortable, mais l’on s’y habitue. De plus, on ne peut s’aigrir de cela, car dès que cette nourriture sur patte est épuisée c’est de biscuits et de salaisons qu’on se nourrit et ces aliments-là sont rapidement gâtés par les vers qui y grouillent. L’absence de légumes frais engendre des épidémies de scorbut, épouvantable maladie redoutée de tous et qui autrefois décimait les équipages, jusqu’au jour où du jus de citron fut obligatoirement distribué. De plus, l’eau douce est rare à bord. Elle croupit facilement dans des futailles. Nous sommes arrivés à temps pour en renouveler la provision. Je dois dire que notre Capitaine est très rigoureux, ce qui est de bons augures. Il exige le grattage à sec pour éviter l’humidité poisseuse et pestilentielle, due aux lavages des ponts à l’eau salée, aussi les conditions d’hygiène à bord sont bonnes, mais il faut maintenir une discipline de fer. Monsieur Desmolières est à la hauteur…

West India Docks

West India Docks

… Depuis que le chevalier de Tromelin, ingénieur naval, a entrepris d’agrandir le port du côté de Trou Fanfaron et celle de Caudan, cela est plus pratique pour l’arrimage des bâtiments. Nous allons y rester deux à trois semaines, le temps de décharger nos cales des abondantes marchandises dont a grand besoin la colonie. Le navire était tellement encombré par les marchandises et les vivres qu’il ne restait dans la grand-chambre que l’espace nécessaire pour le jeu de la barre. Il faut dire que les colons attendent tout de la métropole, nous avons donc des farines des minoteries de l’Agenais, du Quercy, des vins de Graves, de Bergerac, de Cahors, et même du champagne. Nous sommes aussi chargés de draps de Montauban, d’Agen et de Nérac ainsi que des laines des Landes, des cordes de Tonneins. Nous avons aussi les biens d’équipement dont les colons sont dépourvus, pavés de Barsac pris en lest, des poteries de Sadirac, des tuiles, deux chaudières à sucre, des fusils boucaniers, des ferrements, de la résine, du goudron, du bois de pin des Landes ainsi que de la vaisselle, céramiques, et faïences. Nous étions très attendus. Maintenant, c’est à notre tour de patienter afin d’embarquer des marchandises de fret de trois négociants de l’île de France et de l’île Bourbon à destination de cette dernière. Cela n’est guère loin, si les vents nous sont favorables, il nous faudra 4 à 5 jours. Nous allons prendre des passagers à commencer par Monsieur Provost, commissaire de la Marine. Nous sommes arrivés dans ce port dans un moment favorable puisque nous allons pouvoir embarquer un grand nombre de passagers payants, 15 officiers de marine et 201 soldats, voyageant “aux frais du Roy”, 15 “noirs et négresses domestiques” dont le transport est payé par les officiers supérieurs auxquels ils appartiennent, ainsi qu’un tailleur de l’île de France, soit au total 232 passagers…

… j’espère que vous vous portez bien, serrez contre vous notre petit Jean-Louis pour moi.

Votre époux

Jean Vincent Morice »

*

Les nouvelles suivantes arrivèrent sur un navire qui avait croisé la route de « l’Espérance ». Comme à chaque fois, Marguerite se rendit chez son père pour partager les nouvelles. Autour d’un café, boisson chaude à la mode, elle fit la lecture à l’assemblée.

« Samedi 3 décembre 1774,

ma très chère femme,

ma lettre ne sera pas longue, car je profite de la patience du capitaine du “Vénus” pour vous donner quelques nouvelles…

Bilge

Bilge

… Nous avons fait le détour par île Bourbon avant de nous rendre en Afrique, ceci afin de nous prémunir de vivres pour la suite du voyage, ce qui, comme vous le savez déjà, permet aussi à “l’Espérance” de transporter des passagers payants entre Port-Louis et Saint-Denis. Il est en effet habituel que les bateaux aillent sur l’île Bourbon se ravitailler en nourriture produite dans cette île et faisant défaut dans l’île sœur. Nous avons embarqué à bord 75 milliers de riz et quelques rafraîchissements en volailles et légumes. Ce chargement s’explique par la faiblesse de l’agriculture céréalière sur l’île de France, bien qu’une forte hausse de la production de blé ait débuté l’année dernière, mais une grande partie du riz consommé est importée de Madagascar ou de Bourbon…

… “l’Espérance” est désormais accompagné de “l’Étoile du Matin”, elle nous a rejoints le 15 novembre, c’est une corvette d’environ 150 tonneaux, partie de Port-Louis le 11 novembre sous les ordres du capitaine Aisneau. L’embarcation est maniable et de petite taille, ce qui est selon moi, idéale pour effectuer des opérations de traite au-delà de la zone de mouillage d’un grand navire…

Comme vous pouvez le remarquer, l’expédition de “l’Espérance” est soigneusement organisée. Vous pouvez rassurer nos amis, les investissements considérables, partagés entre ceux-ci, et qui mobilisent deux embarcations, un équipage nombreux, il y a près de 60 hommes, sont soigneusement et méticuleusement exploités et rentabilisés. Nous n’avons rien laissé au hasard, chaque portion du trajet est rentabilisée, l’approvisionnement en vivres est bien calculé et des “lascars interprètes” parlant aussi bien l’arabe ou le swahili sont à bord. Je suis satisfait, la cargaison même est adaptée à la traite au marché de Zanzibar, nous avons amassé suffisamment de piastres, article recherché par les trafiquants swahili et omanais, pour commercer avec eux…

… je n’ai eu qu’une contrariété pendant l’escale à l’île Bourbon, deux matelots ont déserté le navire, mais ils ont ensuite été rattrapés et consignés à la Cayenne de Saint-Denis…

… j’espère que vous vous portez bien, serrez contre vous notre petit Jean-Louis pour moi.

Votre époux

Jean Vincent Morice »

Tout le monde commenta la lettre, chacun avec son centre d’intérêt. Devant le questionnement de Marguerite sur la désertion des deux marins, son père lui expliqua que certains s’engageaient dans le seul but de faire le trajet vers une colonie à moindres frais, désertant à l’arrivée et essayant de se fondre dans les îles. Bien sûr, la vie à bord était très pénible, la promiscuité était grande, les maladies contagieuses se propageaient facilement, la nourriture était peu variée et il fallait faire attention à ce qu’elle ne soit pas frelatée, mais la plupart des marins ne voulaient pas vivre ailleurs que sur la mer.

Marguerite qui s’impliquait de plus en plus dans les affaires de négoces, inspectant les comptes et contrats de la maison familiale, commençait à se poser des questions sur ce qui les constituait.

*

Edward Lamson Henry

Edward Lamson Henry

L’été était là, Marguerite, s’était installée dans le jardin à l’ombre de la loggia et regardait pensive son fils jouer avec Jasmin, un petit négrillon cadeau de son époux, sous la vigilance de la nourrice. Le petit négrillon était là depuis le début du printemps. Son époux lui avait envoyé après l’avoir trouvé à son bord à peine éloigné de l’île de France. Il s’était caché dans un des canots. Le petit passager clandestin, avait fui sa maîtresse de Port-Louis et comme il ne pouvait le renvoyer dans ce port, il l’avait renvoyé lors de son passage à Saint-Denis sur un navire qui rentrait directement à Nantes.

Une servante vint interrompre sa rêverie, un messager était arrivé du port avec des missives à son intention. Elle prit possession des lettres et laissa les deux enfants entre les mains de la nourrice.

Elle alla s’asseoir dans le bureau de son époux, qu’elle était, en fait, la seule à utiliser. Elle ouvrit la fenêtre pour laisser entrer un peu d’air, et s’assit dans un large fauteuil installé devant. Elle les lut attentivement, fronçant de temps en temps les sourcils devant ce qu’elle parcourait. Un nouveau vocabulaire retenait son attention. Elle en devinait la signification, mais cela lui paraissait étrange, voire gênant, car il lui semblait définir des êtres humains alors qu’il décrivait de la marchandise. Pièce d’Inde, caffre, caports… égrenaient les phrases. Il faisait écho à la présence du petit Jasmin. Elle n’était pas naïve au point de ne pas savoir quel était le but d’une traite, mais au fil des lignes, elle en comprenait mieux son déroulement et l’horreur qu’il en résultait. Des esclaves, ou du moins ce que l’on appelait des nègres, il y en avait dans toutes les maisons de négoces, il était de bon ton de se faire servir par ceux-ci, même si cela n’était pas autorisé sur le sol français. La loi était vite contournée, et s’il le fallait quelques Louis effaçaient ou tout au moins amenaient à ignorer la fraude. Elle avait simplement du mal à faire le lien entre ces serviteurs, habillés avec soins jusqu’à la caricature, les esclaves, les nègres, les pièces d’Inde décrits dans les lettres de son époux.

« face à Zanzibar, mardi 10 janvier 1775

Ma très chère femme,

ocean oriental 1775

ocean oriental 1775

Après 7 semaines nous voilà devant Zanzibar. Notre fort tirant d’eau, le manque de vents favorables, nous a fait naviguer avec une grande lenteur. De plus, j’ai tenu à mener différentes explorations, car de vastes portions du sud de l’océan Indien sont encore mal cartographiées, aussi entre le 27 et le 29 novembre avec « l’étoile du matin » nous avons fait relâche à Agaléga afin de constater s’il était possible d’y obtenir des tortues, du bois et de l’eau, mais également afin d’explorer les possibilités offertes par l’île et ses différents mouillages. Cependant, le canot n’ai pas parvenu à débarquer les hommes…

… Vous trouverez ci-joint un plan de l’archipel de Kilwa à envoyer à Jean-Baptiste d’Après de Mannevillette, l’hydrographe auteur du Neptune Oriental, il collecte les cartes et relevés de l’océan Indien et de l’Asie. Je sais qu’il est à la recherche d’informations précises sur le littoral situé entre le cap Delgado et l’archipel de Lamu, il pourra ainsi publier ma carte. Assurez-le de la venue d’autres cartes de la région…

… Zanzibar, c’est avant tout trois petites îles, Unguja, Pemba et Mafia, avant que d’être un port très commerçant. Les eaux turquoises de l’océan Indien, tout comme les températures clémentes en cette période qui ne font pas trop souffrir de la chaleur, rendent ce séjour plaisant, bien qu’il ne faille pas se fier au climat changeant de l’archipel de Zanzibar qui est principalement très chaud, mais par chance, grâce à sa proximité avec l’équateur, il n’est pas soumis aux orages et tornades…

Eugène Delacroix (Sultan Moulay Abd Al-Rhaman entouré de sa garde, sortant de son palais de Meknès

Eugène Delacroix (Sultan Moulay Abd Al-Rhaman entouré de sa garde, sortant de son palais de Meknès

… Nos contacts avec le gouverneur omanais ont été immédiats et cordiaux. Nous, les Français sont dorénavant bien connus des Swahilis et des Omanais établis sur la côte, en particulier par le biais de différents contacts dans le territoire dont les frontières sont fort poreuses malgré l’autorité portugaise. Il faut dire que les échanges commerciaux le long de la côte, avec Oman et avec l’Inde, sont désormais stables et prospères, ce qui me conforte dans nos choix.

Nous avons suivi le protocole exigé pour les visiteurs étrangers et avons rencontré le sultan swahili avec lequel nous avons échangé cadeaux et paroles de bienvenue, cela facilite les relations avec les marchands swahilis, et c’est aussi sûrement pour nous pousser à acheter en priorité leurs captifs. De toute façon, le commerce d’esclaves nécessite l’accord préalable des autorités locales, et il s’obtient moyennant quelques cadeaux et marques de respect. La nuit, qui a précédé leur venue, a été très belle, et nous avons eu beau temps au matin. Le gouverneur est venu à bord avec quelques-uns des membres de sa suite, sur les 9 h. Le gouverneur et les autres hommes de sa suite étaient âgés entre 50 à 60 ans. Ces hommes étaient robustes et avaient des figures à la Romaine comme l’on voit dans les anciens tableaux, vénérables, paraissant honnêtes et judicieux, leur visite n’a pas été longue. Au gouverneur de Zanzibar et à sa suite, reçus à notre bord, nous leur avons fait présent, en vue de faire la traite, de deux pistolets en argent à un coup, de deux pistolets en argent à deux coups et quatre mousquetons pour le fils du gouverneur, un sac de piastres, un rouleau de soierie. Ils ont paru fort contents et sont repartis à terre. Nous leur avons fait honneur de sept « vive le roi ! » et autant de coups de canon. Le gouverneur nous a autorisés à amasser une cargaison d’environ 600 noirs…

le port de Zanzibar

le port de Zanzibar

… je ne vous ai pas dit à quoi ressemblait la ville, Zanzibar s’élève au-dessus de plages de sable blanc immaculé que baigne une eau transparente, c’est extraordinaire à voir. Elle est devenue le centre de gravité de la côte, le bastion des Busaidi, la nouvelle dynastie des imams omanais. Elle capte de façon croissante les trafics de l’ivoire, des esclaves et des étoffes indiennes, assurés par les commerçants omanais, hadrami, indiens et, bien sûr, Swahilis, et souvent financés par des capitaux Vania, la caste de marchands hindouistes et jaïns. L’île est surtout devenue la plaque tournante du trafic des captifs exportés depuis Kilwa. Zanzibar bénéficie du renouveau des échanges, profitant à la fois d’un climat commercial favorisé par les Busaidi, de l’intérêt des marchands omanais, mais également de l’instabilité politique de ses concurrentes, Mombasa et Pâte. C’est la raison pour laquelle j’espère y obtenir rapidement et facilement des esclaves, même si Kilwa est indépendante depuis cinq ou six ans sous le sultanat du sultan Hassan ibn Ibrahim ibn Yusuf, cela ne devrait pas être un problème…

… je suis allé à terre pour voir de plus près la ville. Elle est très ancienne, ce sont les Portugais, les premiers, qui en ont modifié la physionomie. Ils ont tout d’abord construit un imposant fort sur le bord de mer, puis ils ont construit une église et quelques maisons de marchands, à l’endroit où se dressait depuis des siècles un village de pêcheurs avec de simples maisons aux murs en clayonnage et torchis et aux toits de feuilles de palmier. La ville est maintenant de pierre, en fait les maisons sont bâties en pierre de corail. C’est un dédale, un étroit labyrinthe de ruelles enclavées dans une myriade de plusieurs milliers de demeures massives, s’élevant sur plusieurs étages, et dotées de toits plats, rehaussé par des portes en bois sculpté. Si les maisons, sont d’aspect sobre à l’extérieur, à l’inverse, les intérieurs sont richement décorés et meublés, j’ai eu le plaisir d’être invité à prendre le thé chez un négociant. Le souverain Mwinyi Mkuu Hasan, qui reconnaît la suzeraineté des Busaid et n’a donc pas été évincé, lui, a fait dégager les terres de la péninsule derrière son palais. Elles sont désormais peuplées par des immigrants swahilis venus d’autres régions côtières et par des Arabes du Hadhramawt, qui y ont construit des résidences de style indigène. Ils ont construit une mosquée avec minaret…

… j’espère que vous vous portez bien, serrez contre vous notre petit Jean-Louis pour moi.

Votre époux

Jean Vincent Morice »

La deuxième lettre avait été écrite trois mois plus tard, et décrivait avec minutie la Traite, elle-même. Marguerite commença à se sentir de plus en plus mal à l’aise au fil de la lecture. Elle ne pouvait plus ignorer la concrétisation des faits décrite et se cacher derrière le flou des mots inhérent à ce commerce.

« Zanzibar, 10 mars 1775

Ma très chère femme,

Slave Coffle, East Africa, 1891

Slave Coffle, East Africa, 1891

 … La traite a débuté vingt jours plus tard, une fois les formalités terminées, nous avons pu commencer le travail. Nous nous sommes embarqués sur “l’étoile du matin” pour assurer la liaison entre différents points de la côte et pour acheter les esclaves. Son faible tonnage nous permet de manœuvrer avec aisance, de mouiller au plus près de la côte, voire remonter les embouchures de fleuves…

… Nous ne faisons pas de troc, la transaction se paie en pièces d’argent amenées par caisses entières de l’île de France comme je vous l’ai déjà spécifié. La Traite n’a duré au total que deux mois, pour le nombre d’esclaves promis. J’ai pour cela dû commercer avec les gens de toutes les îles qui vinrent à Zanzibar pour m’apporter leurs Nègres. C’est Barrebacao ou Bwana Bakar, comme ils disent ici, le fameux négociant maure et qui par ailleurs est honnête homme, qui fut l’un de nos principaux fournisseurs swahilis. Grâce à mes courtiers et moi même, plus de 800 esclaves ont pu être embarqués sur “l’Espérance” en un temps très court. Le facteur temps est essentiel pour nous, car plus le séjour en Afrique est long et plus l’expédition devient coûteuse et hasardeuse. Nous subissons des risques de dégradation de nos navires, une surmortalité des matelots et celle des premiers esclaves embarqués. Heureusement, Zanzibar dispose d’un bon mouillage à un ou deux jours de navigation de Bagamoyo et Kilwa, qui sont les débouchés de la traite à l’intérieur du continent, enfin, son insularité nous assure plus de sécurité et limite les évasions des prisonniers…

le voyage sans retour de François Bourgeon

le voyage sans retour de François Bourgeon

… Sur un îlot proche de Zanzibar, “l’île de la Vieille Femme”, nous parquons les Cafres achetés en attendant d’être embarqués à bord de “l’Espérance”…

… Pendant les trois premières semaines d’escale, tandis que nous procédons aux négociations pour l’acquisition d’esclaves, “l’Espérance” reste mouillée près de Zanzibar, en attendant de recevoir sa cargaison, un canot va parfois à terre déposer une caisse d’argent ou chercher des vivres et de l’eau…

Nous avons commencé notre traite, le samedi 28 janvier 1775, et nous avons embarqué de suite 40 noirs caffres, pièces d’Inde, et 9 femmes, c’était bon signe pour la suite. Nous avons privilégié pour commencer l’achat d’esclaves parmi les plus prisés sur le marché, ce que l’on nomme les “pièces d’Inde” ; il s’agit d’hommes et de femmes sans défauts notables, âgés de 15 à 30 ans. Dès la première semaine, nous en avons embarqué 88 ce qui est un bon nombre…

… Jusqu’au 8 mars 1775, chaque jour, y compris les jours de fête, de 2 à 106 esclaves sont amenés à bord, au moyen d’une chaloupe faisant la navette entre la terre et “l’Espérance”. Au total, nous avons déporté 831 “caffres”, dont les deux tiers sont des hommes, soit 549, un peu plus du quart des femmes, soit 240, et 5 % sont des jeunes, soit 42, partagés entre “négrillons”, “caports” et “enfants à la mamelle”. C’est d’un bon rapport…

Branding Slaves

Branding Slaves

… Quelques-uns ont été acquis personnellement par le capitaine du navire, et marqués d’un “M” au bras gauche. Ne soyez pas offusqué, la marque est destinée à identifier le propriétaire de l’esclave, ici, “M” pour le capitaine des Molières. Il est vrai que le plus souvent nous apposons la marque qu’après la revente, mais pour je ne sais quelle raison le capitaine en a décidée ainsi…

… À bord, hommes et femmes sont parqués séparément. Les négresses et les enfants sont dans la “grande chambre”, près des soutes et de la Sainte Barbe où sont entreposées les armes, les “noirs” dans les cales, l’équipage dort dans l’entrepont. Pour une meilleure hygiène, les sabords sont ouverts pour l’aération des cales, mais grillagés par précaution. Pour la nourriture, elle consiste en biscuits, maïs, mil, pois du Cap et haricots. Les céréales sont achetées sur place, et elles sont moulues et vannées au fur et à mesure des besoins…

… Au cours des cinq semaines qu’a duré l’embarquement des esclaves, dix adultes et un nourrisson ont succombé, notamment de dysenterie, d’un abcès, et “d’une maladie inconnue”. L’individu a déliré pendant trois jours puis est tombé dans le coma. Il y a bien sûr à bord de “l’Espérance”, un chirurgien qui examine les morts pour déterminer la cause des décès, ausculte les malades et décide de l’évacuation à terre de certains d’entre eux afin de leur éviter la promiscuité, préjudiciable à la guérison et propice à la contagion. Une fois rétablis, les esclaves sont ramenés à bord. Nous avons quelques frayeurs de contagion, le 26 février, nous avons dû débarquer un noir caffre qui paraissait être attaqué de la petite vérole, mais c’était une fausse alerte, aussi il a été ramené au matin. D’autres ne reviennent pas, nous avons dû débarquer une négresse qui était folle, et un noir caffre est décédé suite à une attaque de la petite vérole…

… malgré ma demande, il y a quelques négligences fort fâcheuses avant d’être embarqué sur “l’Espérance”, les esclaves n’ont pas été soumis à une visite médicale, ce qui explique que nous soyons obligés de débarquer ceux embarqués la veille ou encore que l’on découvre au matin certains morts comme une jeune négresse décédée, semble-t-il, d’un abcès. Ce sont, des contre temps fâcheux dont j’ai fait part à notre capitaine…

Enslaved Africans in Hold of Slave Ship, 1827

Enslaved Africans in Hold of Slave Ship, 1827

… Nous avons aussi eu des tentatives d’évasion et de suicide juste peu après la montée à bord. S’ils étaient civilisés, je suppose qu’il faudrait mettre cela en relation avec le choc affectif et psychologique que constitue le fait d’être séparés de sa famille, de se retrouver dans un univers inconnu, et cerné par l’océan, qui pour eux est, paraît-il, assimilé au monde des morts. Mais ce serait une donner une âme à des sauvages.

Nous avons tout d’abord eu un cas étrange, une femme qui semblait très nerveuse, après avoir roulé d’un bord sur l’autre tout en chantant, elle est tombée dans un assoupissement dont elle est morte.

Puis à trois reprises, les grillages servant à obturer les aérations des cales ont été arrachés par des esclaves qui ont tenté de s’échapper du navire en profitant de la nuit. Ce fut d’abord deux femmes qui cherchèrent à se suicider. À onze heures du soir le 7 février, deux négresses se sont jetées à la mer par la fenêtre de la grande chambre, dont elles avaient cassé les grillages. Nous en avons repris une, mais l’autre se noyée. Au matin, l’Étoile est allée draguer les alentours. Le capitaine a envoyé notre canot avec le maître d’équipage pour retrouver le corps de la négresse noyée. Il l’a amené à bord à la poupe. Pour dissuader les esclaves de marronner, le capitaine a exposé à la poupe du navire le cadavre de l’esclave suicidée et a fait passer toutes les négresses devant pour leur faire voir le risque qu’elles couraient en se jetant à la mer.

Africans Packed into a Slave Ship, 1857

Africans Packed into a Slave Ship, 1857

Deux semaines plus tard, à 3 heures du matin, trois noirs ont déserté en enlevant une pirogue. Les trois marrons, esclaves en fuite, ont malheureusement réussi leur évasion, après avoir arraché le grillage d’un sabord à l’arrière du navire. Ils ont coupé une drisse du perroquet et l’ont utilisé pour descendre le long de la coque de “l’Espérance” et sont montés dans une pirogue au moyen de laquelle ils ont gagné le rivage. Nous nous sommes en vain lancés à la poursuite des fuyards avec des canots et une chaloupe. C’est fort dommage, c’étaient de beaux spécimens dont nous aurions tiré un bon prix. Pour éviter les “désertions”, le capitaine a renforcé la surveillance la nuit, et a fait visiter tous les grillages des sabords…

… Hormis les évasions, et la mort du dénommé Michel Lafrittée de Lorient, matelot attaqué d’une fluxion de poitrine, depuis quelques jours, les opérations se sont particulièrement bien déroulées durant la relâche, “l’Espérance” et “l’Étoile du Matin”. Nous levons l’ancre, ce jour, tout juste deux mois après notre arrivée, ce qui constitue une durée de traite tout à fait habituelle sur la côte orientale de l’Afrique. Le nombre total d’esclaves achetés est considérable, 614 adultes, adolescents et enfants sevrés, auxquels s’ajoutent cinq enfants à là mamelle. Au jour du départ, il y a environ 595 esclaves à bord. La comptabilité des esclaves débarqués puis rembarqués est, je le reconnais, un peu confuse…

… j’espère que vous vous portez bien, serrez contre vous notre petit Jean-Louis pour moi.

Votre époux

Jean Vincent Morice »

*

Carl Herpfer.

Carl Herpfer.

La fin de l’été était douce. Marguerite avait été invitée, à une dizaine de kilomètres de Nantes, au manoir de la Placelière par madame Anne O’Shiell, la veuve de l’armateur nantais Guillaume Grou. Cette voisine, de l’île Feydeau, était devenue une amie, malgré leur différence d’âge, elle l’avait pris sous sa protection. Elle retrouvait dans la jeune femme, ce qu’elle avait été au même âge. C’est donc dans la Folie, comme on appelait les maisons de campagne, où sa propriétaire recevait ses deux sœurs et quelques amis, que Marguerite reçut la lettre. Elle s’isola pour la lire dans le calme.

« l’Île-de-France, jeudi 1er juin 1775

Ma très chère femme,

… Nous avons levé l’ancre et avons appareillé, l’après-midi du 10 mars, cinglant au Sud à toutes voiles jusqu’à environ 4 h de l’après-midi, mais nous avons été obligé de mouiller dans le Sud-Est de la pointe de Zanzibar et y sommes demeurés pendant la nuit, qui a été calme. Dans la nuit, nous avons envoyé des marins faire de l’eau. Deux des pilotes du lieu ont demandé à aller à terre promettant venir dans la nuit. Ils sont revenus à 7 heures du matin et nous avons levé l’ancre et appareillé…

… Nous faisons monter chaque jour les captifs par groupes, sur le pont supérieur, vers 8 h du matin. L’équipage commence par la vérification des fers et la toilette des esclaves en les aspergeant avec de l’eau de mer. Deux fois par semaine, nous faisons passer leur corps à l’huile de palme. Une fois par quinzaine, les ongles sont coupés et la tête rasée. Vers 9 h vient le repas, à base de légumes secs, de riz, de maïs, ignames, bananes et manioc que nous avons achetés sur les côtes africaines. Le tout est bouilli, complété par du piment, de l’huile de palme, parfois un peu d’eau-de-vie. Il y a un plat pour 10, une cuillère en bois pour chacun. L’après-midi, nous incitons les esclaves à s’occuper. Les marins organisent des danses, bien que l’exercice fut difficile pour les hommes enchaînés. Vers 17 h, les esclaves redescendent dans l’entrepont où les hommes sont enchaînés, pour y passer la nuit. Les esclaves y sont entassés nus en “cuillère”, c’est-à-dire qu’ils sont entassés les uns contre les autres afin de gagner de la place dans les parcs à esclaves, dans l’entrepont. Nous redoutons les maladies tels le scorbut et la dysenterie. Le chirurgien à bord essaie de soulager la souffrance des captifs avec les quelques connaissances médicales que nous avons, mais je reconnais qu’elles sont parfois insuffisantes. Les esclaves morts sont jetés par-dessus bord…

Top Deck of French Slave Ship, 19th cent.

Top Deck of French Slave Ship, 19th cent.

… Bien que nous ayons traité comme il le fallait les nègres, et que nous ayons veillé à leur faire faire de l’exercice sur le pont et à leur imposer un minimum de règles d’hygiène, tel que se laver le corps et se brosser les dents, une partie de ceux-ci ont été victimes d’une épidémie, sûrement accentuée par les conditions de vie à bord du navire, notamment l’entassement, mais de cela nous ne pouvons rien. Certains esclaves sont infectés par la variole. Le premier d’entre eux avait pourtant été débarqué dès le 22 février alors que nous étions encore à Zanzibar, un petit nombre l’a suivi dans les jours qui ont suivi. Cependant, au moins l’un d’eux a dû remonter. J’admets que monsieur Robinot Desmoulières, le capitaine, s’était inquiété pour l’un d’eux. Le chirurgien avait des doutes sur les symptômes et moi je n’étais pas à bord à ce moment-là. Nous avions quitté les côtes de Zanzibar quand un premier cas déclaré m’a été rapporté. J’ai pensé qu’il n’était pas utile de faire demi-tour, et que nous pouvions courir le risque de la propagation de l’épidémie en mer, d’autant que j’avais pleinement confiance dans l’inoculation. Inévitablement, l’épidémie s’est propagée à bord, favorisée par la promiscuité des corps sans aucun doute. Le premier cas m’a donc été signalé le 12 mars et, le lendemain, deux hommes malades ont été mis en quarantaine à bord d’une pirogue. Au troisième cas, le 19, les procédures de quarantaine ont été interrompues, j’ai décidé de commencer le protocole d’inoculation des esclaves bien que seulement cinq cas eurent été repérés…

… Entre le 11 mars et le Ier avril, 20 hommes sont décédés, deux femmes, deux “caports” et deux enfants en bas âge, mais 16 d’entre eux étaient imputables à la dysenterie. Le capitaine Robinot Desmolières a commencé à s’en inquiéter dès lors que le chirurgien lui eut signalé le décès de l’un des esclaves achetés à son compte. Les procédures d’inoculation ont donc débuté dès le trois avril. À cette date, seuls cinq cas de variole avaient été signalés. Nous avons saigné 60 négresses pour les préparer à être inoculées de la petite vérole. La procédure s’est poursuivie le lendemain. Les mêmes traitements ont été appliqués sur d’autres groupes les jours suivants, saignés le premier jour, purgés le lendemain, puis inoculer le troisième jour. Le groupe suivant, le 7 avril, était constitué de 30 femmes. Malgré cela, les premiers décès de la variole ont eu lieu dès le 8 avril, il s’agissait de deux hommes, dont l’un avait reçu comme prénom Espérance…

… Je dois être le premier à évoquer l’inoculation dans l’aire swahilie et son arrière-pays, elle y est probablement parvenue par le biais des arabo-musulmans ou des Indiens. Il faut dire qu’ils souffrent de la petite vérole, qui est épidémique et qui fait de terribles ravages. Même dans l’intérieur du pays ils connaissent l’inoculation…

Africans in Hold of Slave Ship, mid-19th cent.

Africans in Hold of Slave Ship, mid-19th cent.

… Malgré l’inoculation systématique et, méthodique, la propagation de la maladie a été fulgurante durant les deux derniers mois de la navigation. La procédure a toutefois été efficace, seulement neuf esclaves sont morts de la variole jusqu’au 28 avril, certains n’ayant pas encore été inoculés, d’autres trop tardivement ou inefficacement. Bien que le temps d’incubation de la maladie ait conduit à des pertes plus élevées, au mois de mai, à la fin du trajet, nous avons constaté que la grande majorité des inoculés présentent des symptômes sans en mourir. Ainsi le 27 avril, nous avions 150 malades à bord…

… Au début de la traversée, ce fut la dysenterie qui fut la principale cause de mortalité à bord. Cette maladie, qui a été responsable de trois décès pendant l’escale à Zanzibar, a fini par emporter au moins 30 esclaves dans les premières semaines de navigation, essentiellement des enfants, plus de 7 % des effectifs, à vue de nez, et 5 % des hommes. Les femmes furent moins touchées, seulement 1 % d’entre elles, peut-être parce qu’elles étaient parquées dans des conditions moins insalubres, la “grande chambre” des vaisseaux est mieux ventilée et approvisionnée en eau, les bailles à déjection plus facilement vidée, l’entassement moindre que dans le reste du navire…

… Le capitaine a du faire preuve de discrétion au cours du voyage de retour, afin d’éviter de donner un motif de peur panique ou d’agitation aux esclaves. Le 13 avril, il est mort une négresse en couches avant le terme d’une petite fille qui a été baptisée et qui est morte à trois heures du matin. Elle a été jetée à la mer. Au matin un marin a pris un gros requin qui l’avait dans le corps tout entier. On a fait en sorte que les noirs n’en eussent point connaissance…

… nous avons eu aussi une femme morte en couches, deux hommes d’un abcès, un autre de gangrène à la jambe, la fièvre a emporté deux esclaves et l’épuisement un autre…

… Les conditions du voyage sont devenues particulièrement difficiles en mai, car au passage près du banc de Nazareth, notre position était devenue critique. Chargés, d’une cargaison de noirs, dont environ 300 malades de la petite vérole et de la gangrène, et n’ayant que très peu de vivres à leur donner ainsi qu’à nous même, nous n’étions pas loin de désespérer quant au résultat de notre voyage…

… Le 26 mai, l’Espérance a enfin frôlé Rodrigues et, le 30 mai, elle a abordé l’île de France. Le voyage retour aura duré 81 jours, ce qui n’est pas particulièrement long. Avant d’accoster, la procédure de mise en quarantaine a été respectée, personne n’a eu le droit de monter ni de descendre du bateau avant que l’on ait vérifié qu’il n’y ait aucune épidémie. Elle a duré un peu moins d’un mois, pendant la quarantaine, nous avons soigné la marchandise, nous les avons lavés, coiffés, habillés correctement. Nous avons caché les défauts des esclaves pour la vente, c’est ce que nous appelons le blanchissement. Ils furent ensuite débarqués sur l’îlot du Morne, au sud de l’île…

… cette expédition a été une réussite exceptionnelle pour un premier voyage de traite sur la côte swahilie, après avoir acheté 700 esclaves à Zanzibar, nous en avons débarqué environ 500 sur l’île de France malgré la survenue à bord d’une épidémie de variole, ceci à cause de l’inoculation contre la variole de 430 esclaves qui ont pu être sauvés par mes soins…

… j’espère que vous vous portez bien, serrez contre vous notre petit Jean-Louis pour moi.

Votre époux

Jean Vincent Morice »

Jean Carolus

Jean Carolus

Marguerite était sous le choc, ce qu’elle avait pressenti, sans trop y croire dans les précédentes lettres, s’étalait dans toute son horreur. Son époux avait décrit avec minutie chaque étape, chaque problème rencontré pendant le voyage. Il n’avait pas pensé à l’effet que cela ferait à sa jeune épouse, et comme lui fit remarquer Anne O’Shiell : « — et pourquoi ? Pourquoi réfléchir à quelque chose qui pour lui est normal et qui plus est son travail ? N’oubliez pas, mon enfant, que tout ce que vous possédez vient de ce commerce, c’est l’héritage de votre fils. Et puis, admettez que votre époux y met toute l’humanité possible. Relisez le passage de l’inoculation si vous avez besoin de vous en convaincre, il a tout de même sauvé plus de 400 de ces êtres. Allez, chassez ses mauvaises d’idées qui n’ont pas lieu d’être et venez retrouver nos amis. » Marguerite ne contraria pas sa protectrice, d’autant qu’elle avait en partie raison, mais, pour elle, il n’en restait pas moins que ces hommes étaient considérés comme de la marchandise, du bétail, et que cela lui était odieux. Elle avait eu l’occasion de parcourir le « code noir », elle en avait été retournée, d’autant que sous ses yeux, en compagnie de son fils, grandissait Jasmin.

*

Après cette expédition sur le rivage swahili, Jean Vincent Morice revint à Nantes, fort de son succès, il proposa à son épouse de venir s’installer à Port-Louis, car cela allait devenir le port central de ses activités. Devant sa réticence, et malgré tous les avantages énoncés, il capitula et multiplia les voyages et les armements négriers, principalement pour l’île de France, parfois pour les Antilles. Sa dernière lettre, fut pour le ministre de la Marine, elle était datée du 6 janvier 1779. Marguerite apprenait ainsi, par l’intermédiaire de la Compagnie des Indes, installée à Lorient, que son époux était mort en Afrique orientale lors de son dernier voyage, entre la fin de 1779 et l’année 1780. En dix ans de mariage, elle avait partagé environ une vingtaine de mois avec lui et cela, égrenés, en cinq passages par Nantes. Elle ne sut qu’en penser sur l’instant, elle se mit en noir, couleur qu’elle ne quitta plus. Étrangement si la neurasthénie l’avait jusque-là maintenu régulièrement alité, elle la quitta définitivement. Madame Anne O’Shiell lui rappela qu’elle était encore jeune, et qu’elle était une veuve à l’abri du besoin. Elle n’en dit rien, mais elle repoussa l’idée d’un remariage.

*

Un an plus tard, ce fut son second à bord du « Saint-Pierre » dont Jean Vincent Morice était devenu le capitaine qui lui raconta ce qui s’était passé. Il était parti de Port-Louis en direction de Zanzibar le 3 octobre 1779, afin d’honorer un contrat de vente de 600 esclaves pour l’administration de l’île de France. Quelques jours plus tard, l’expédition avait tourné à la catastrophe. Le navire avait heurté un récif à proximité de Zanzibar et avait fait naufrage. La cargaison avait été sauvée, mais avait ensuite été volée par les Arabes qui s’étaient portés en grande quantité vers le lieu du naufrage. Ils avaient emporté tout ce qu’ils pouvaient et avaient même fini par mettre le feu au navire pour en avoir le fer. L’armateur était décédé peu après. Zanzibar cessa, pendant un temps d’être une destination privilégiée des négriers français, au profit de Kilwa et de sa côte méridionale, déjà bien fréquentées.

capture d'esclave

capture d’esclave

d’après: La première traite française à Zanzibar: le journal de bord du vaisseau l’Espérance, 1774-1775 de Thomas Vernet

https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-00671022v2/document

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