Éliette, Fille à la cassette, de Vayres à Lorient

Francois Boucher (Young Country Girl Dancing painted

Francois Boucher (Young Country Girl Dancing painted

Je suis née à la Sainte Élie, le jeudi 16 février 1719. Notre curé n’ayant guère d’imagination, et comme ma vie était fragile, il m’ondoya à peine sortie des entrailles de ma mère. Je fus nommée Éliette Rapin. J’ai vu le jour dans la petite bourgade de Vayres, située sur la route qui allait à Bordeaux et qui venait de Périgueux, sur un éperon rocheux qui surplombe le petit ruisseau du Gestas, un confluent de la Dordogne, à l’ombre du château du marquis de Vayres qui me fit tant rêver et qui me mena si loin de lui. Si la ville était petite, elle n’en était pas moins un marché attractif et fort bien situé qui permettait à mon père, charron de son état, de faire bien vivre sa famille. J’étais la septième de quinze enfants, dont seulement huit survécurent aux vicissitudes de la petite enfance. Personne ne s’occupa vraiment de moi jusqu’à la mort de ma mère, qui perdit la vie à la naissance de mon dernier frère. Un enfant par année avait eu le dessus sur sa vie. Ce fut ma sœur aînée qui nous éleva et comme elle-même allait devenir mère, elle mit à contribution toutes les filles de la fratrie, nous étions trois !

Il ne se passa rien de particulier jusqu’à mes quinze ans, jusqu’à l’été 1734. Cette année-là, Jean-François Joseph de Gourgue marquis de Vayres et d’Aulnay, Conseiller au Parlement de Paris, maître des requêtes, prépara le mariage de son fils aîné, Armand-Pierre de Gourgue avec Louise Claire de Lamoignon, entérinant par là même ses alliances avec la haute noblesse parlementaire parisienne. Il se vit toutefois dans l’obligation d’envoyer son héritier se faire oublier sur les terres de Vayres suite à quelques aventures malencontreuses.

château de Vayres

château de Vayres

À la fin de l’été, l’apparition d’un intendant, devançant celle du jeune homme et de son entourage, mit en branle-bas de combat la petite ville. Le château, jusque-là inhabité ou si peu, avait besoin de tout un personnel pour son entretien ainsi que pour celui du jeune arrivant et de sa suite constituée de ses précepteurs, de son bibliothécaire et de son valet de chambre. Je fus avec une de mes sœurs aînées adjointes au groupe de servantes qui durent s’occuper du ménage et du linge des futurs occupants.

Nous arrivâmes avant l’arrivée de ceux-ci, afin de mettre en état les lieux qui en avaient, il est vrai, bien besoin. Je n’avais, jusque là, vu le château que de loin, plus exactement de la Dordogne, rivière qu’il surplombait. J’avais alors été impressionné par le large corps du bâtiment en pierre blonde, d’où, du centre, un pavillon coiffé d’un dôme s’avançait. Devant sa terrasse soutenue de colonnes, un escalier monumental appuyé sur le gros appareillage et sur les contreforts du mur de soutènement du château, tout en enjambant les douves, descendait vers les jardins dont les parterres ordonnancés étaient ponctués d’ifs imposants taillés en cônes et bordés de charmilles.

Ce jour-là, nous arrivâmes par le pont dormant qui enjambait les douves qui ne furent jamais en eau. Nous passâmes l’élégante poterne de l’ancien donjon. Les meurtrières subsistant dans les tours, et la présence des mâchicoulis au-dessus de la porte d’entrée étaient fort troublantes. De toute façon, se rendre à la maison des maîtres était impressionnant en soi. Nous traversâmes la basse cour qui logeait les communs et les écuries puis passâmes le muret qui la séparait de la cour d’honneur par une arche de pierre, espèce de montant d’un portail. Là, je restai ébloui par la magnifique façade à grandes croisées surmontées de frontons et décorées de guirlandes sculptées. Je n’avais pas tout vu, je n’avais pas fini d’être éblouie. Bien sûr un majordome qui se prenait pour un chambellan, nous fit entrer par les communs et nous distribua nos taches. Nous découvrîmes alors, ébahies, le grand salon avec sa large cheminée de pierre taillée et sculptée, ses meubles en bois sombre à décor reliéfé, sa table monumentale, ses fauteuils à hauts dossiers tapissés, les torchères accolées aux murs sur lesquelles reposaient des vases et des chandeliers. Je restais admirative et craintive devant les portraits d’où me fixaient, avec condescendance, des personnes richement habillées de dentelles et de soie. Les chambres n’avaient rien à envier au salon avec leurs immenses lits à baldaquin aux colonnes tournées en bois sombre, aux pieds richement sculptés et aux rideaux de brocard, leurs commodes, leurs fauteuils à oreillettes et leurs miroirs. Moi qui ne mettais vu que dans le reflet de l’eau je restais ébahie. Je n’avais jamais rien vu de semblable. Nous n’étions pas logées au château, le soir même et tous ceux qui suivirent, j’exaspérai tout mon monde avec tout ce que je découvrais et qui m’émerveillait.

François Boucher, nymphe baignade

François Boucher, nymphe baignade

Ce qui bouleversa ma vie commença par un incident burlesque. Les maîtres étaient arrivés, et avant que je ne les visse, je lavais déjà leur linge, au bord de la Dordogne, au lavoir du château. Tout à ma tache, je n’entendis ni ne sentis venir derrière moi l’individu qui m’observait. Sa présence devint sûrement pesante, car je finis par me retourner, mais surprise de le voir, je tombais à la renverse dans l’eau qui était quelque peu profonde. Dans mon affolement, je me débâtis avec les eaux dans lesquelles se jeta mon contemplateur. Il m’attrapa à bras le corps, persuadé que j’allais me noyer, quand il se rendit compte que nous avions de l’eau que jusqu’aux hanches. Il éclata de rire, d’autant que de colère, je commençais à tempêter, ce fut alors que je réalisai qu’il ne riait plus et qu’il me regardait différemment. Je compris alors qu’il m’admirait. Je saisis l’effet que je lui faisais, ce qui sur l’instant me gêna, même si j’en étais flattée. Ma chemise mouillée collait à mon corps ne cachant rien de celui-ci. Gênée, pour garder contenance, je ramenai machinalement vers l’arrière, mes cheveux qui tombaient tristement le long de mon visage et de mes épaules, visiblement c’était agréable à voir. Je savais à quoi je ressemblais. Mettant retrouvée seule, je m’étais mirée dans le miroir d’une des chambres que j’avais nettoyées. Je n’avais pas été mécontente de mon reflet même si je me trouvais quelques défauts. J’étais la plus grande des filles de la maison, j’étais aussi la plus mince, ce qui n’était pas en ma faveur, les hommes semblent-ils nous préfèrent gironde. Je m’étais trouvé une jolie frimousse, le cheveu blond et bouclé comme toute ma famille, les yeux clairs et la bouche bien dessinée, ce dont j’étais fière. Pour le reste, j’étais moins sure, ma taille était naturellement marquée, mais je n’avais pas beaucoup de poitrine, j’enviais mes sœurs qui avaient des décolletés débordants. Mais l’ensemble plaisait visiblement à mon admirateur. Son insistance finit par m’agacer. Je ne savais pas qui j’avais devant moi, le jeune homme était à peine plus âgé que moi et était en culotte et chemise. Il m’aida à remonter sur la rive et me demanda si je travaillai au château, ce que j’acquiesçai avec crânerie.

Jean Valade Portrait of a gentleman (Armand Guillaume François de Gourgues, Marquis of Vayres and d'Aulnay) 1753 - 1753

Jean Valade Portrait of a gentleman (Armand Guillaume François de Gourgues, Marquis of Vayres and d’Aulnay) 1753 – 1753

Je ne sus que deux jours plus tard que mon sauveur était tout simplement le jeune maître, Armand-Pierre de Gourgue, qui était parti seul découvrir son nouveau domaine. Dans les jours qui suivirent, il s’arrangea pour se trouver sur mon chemin, et advint ce qui devait advenir, avec force de compliments, il fit tomber le peu de résistance que j’avais. Il m’amena à découvrir les charmes de l’amour et les plaisirs de l’alcôve. Il fit tant et si bien, qu’il m’incita à le suivre à Bordeaux, la campagne l’ennuyant. Je fus englouti par une vie oisive pleine de plaisir dans le confort de l’hôtel particulier de la rue portant son nom dans la paroisse Saint-Éloi. Je découvris, derrière un portail à doubles ventaux, une grande cour encadrée par le corps principal large de six travées, élevé de deux étages, mon nouveau logement, et les communs et les écuries de part et d’autre. Je me souviens encore du magnifique escalier à la rampe de fer forgé qui menait aux appartements sous ses voûtes arrondies. J’étais fort intimidée, mais l’hôtel était vide, la famille de mon amant vivant depuis longtemps à Paris. Je quittais dès lors mes robes de coton et de laine soutenues au mieux de jupons rigides. Je fus à ce jour couverte de jupes soyeuses, de jupons légers à volants, de manteaux, de corps baleiné, de pièces d’estomacs ouvragées, de tabliers brodés, de chemises de linon. Sur les conseils d’une marchande de mode, je choisissais, comme toutes femmes à la mode, les robes volantes de couleurs pastels, composées d’un corsage à plis larges dans le dos tombant des épaules jusqu’au sol et d’un jupon rond. Leurs tissus étaient d’un luxe extraordinaire, satin, taffetas, velours, et soie brodés de motifs floraux mêlés de rubans, de dentelles ou de fleurs artificielles. À tout cela s’ajouta des ombrelles, des éventails peints, des bas de fil et d’étame brodés, des souliers dont j’étais folle, des souliers si mignons et si souples, en cuir mordoré, en maroquin de couleurs tranchantes et surtout en étoffes d’or et d’argent et toujours à talons pointus rehaussés de trois ou quatre ponces. Je passais autant de temps à choisir mes souliers qu’à choisir mes bonnets confectionnés de gaze ou de batiste, ou encore avec un fond de linon garni de dentelles. J’avais un grand choix entre, la « cornette » qui ne couvrait le haut de la tête que partiellement avec deux longues barbes que je laissais flotter généralement sur les épaules, « la cornette à la jardinière » posée en arrière, et le « en battant l’œil » un fichu de soie de dentelle qu’on nouait sous le menton.

Jean-Honoré Fragonard - Fille jouant avec un chien

Jean-Honoré Fragonard – Fille jouant avec un chien

Comme les bonnets étaient portés de préférence à la maison, pour sortir, je mettais une bagnolette, sorte de capeline sans bavolet, ajustée et froncée par-derrière, ou alors des mantilles pour lesquelles j’avais une préférence. Je cumulais les « coqueluchons », petits mantelets recouvrant les épaules, avec un capuchon léger de soie ou de satin, orné de festons et de plissés, et j’avais deux manteaux recouvrant toute ma personne jusqu’aux talons, espèces de dominos avec la capuche arrondie par un cerceau de fil de laiton autour de la tête. Pour faire ressortir la blancheur de ma peau, je mettais des mouches sur les tempes, près des yeux, au coin de la bouche, au front, je ne sortais jamais sans emporter ma boîte à mouches pour remplacer celles qui viendraient à se détacher, elles avaient toutes un nom et un message, cela m’amusait beaucoup.

Bien sûr, je ne savais pas que tout ceci me menait à ma perte, je ne pouvais en être consciente. J’étais frivole et j’avais pour seule excuse la jeunesse et l’ignorance. Je passais de la toilette du matin, à la toilette pour la promenade, puis à celle pour le spectacle, qui précédait celle pour le souper, et pour finir à la toilette de nuit, et cette dernière n’était pas la moins riche ni la moins compliquée. Armand-Pierre était fou de moi, je l’amusais, il me désirait tout le jour et toute la nuit, il m’exhibait dans le monde. Cela dura une année, une année d’insouciance, mes journées étaient ponctuées de promenades sur l’Ormée, de soupers, de théâtres, de jeux, et d’amour. Je croisais de près ou de loin des élégantes, épouses ou maîtresses, que je mimais du mieux que je pouvais pour faire honneur à Armand-Pierre. Mon amant m’en sut grès, appréciant mes efforts, il me fit donner des cours de maintien, de diction, de lecture et d’écriture, car il avait l’intention de m’emmener à Paris. Ce fut alors ce qui m’amusait le moins et pourtant c’est ce qui me servit le plus.

manon lescaut 1885

manon lescaut 1885

Il tint sa promesse, au printemps nous partîmes pour Paris. Tout cela était vertigineux, mais j’étais si amoureuse et tout m’étourdissait. Je ne demandais rien, il me donnait tout. Il me mena dans un hôtel particulier du Marais, héritage d’un de ses parents. Je le trouvais élégamment meublé, je faisais dès lors la différence. Mon bonheur fut de courte de durée. Il dura le temps de découvrir la promenade des Champs-Élysées, les jardins du Palais royal et son théâtre, les promenades arborées des grands boulevards, le long desquels des baraques ou des tréteaux faisaient office de théâtres, ainsi qu’une ou deux maisons de jeux.

manon lescaut 1885

manon lescaut 1885

Mon euphorie prit la couleur du drame un matin alors qu’Armand-Pierre et moi étions encore nichée au sein de la chaleur de notre amour. Sans crier gare, le père de mon amant surgit accompagné d’hommes d’armes. Ils nous sortirent du lit, Armand-Pierre honnit son père, il essaya de m’extirper des mains de mes ravisseurs, mais en vain. Le marquis fit sortir de force son fils, et m’autorisa à m’habiller et même à me faire un ballot. Je ne comprenais pas ce qui arrivait, mais je savais que c’était grave. Je criais que l’on me laisse, je me débattis contre les affidés qui voulaient m’extraire de ma couche, une gifle de l’un d’eux me fit perdre connaissance. Je retrouvai mes sens dans un carrosse, à peine vêtue de ma chemise sous un manteau dans lequel on m’avait enveloppée, et entourée de mes gardes. Jean-François Joseph de Gourgue, marquis de Vayres et d’Aulnay n’avait pas pris la peine de demander une lettre de cachet, pas plus qu’il n’avait songé à m’envoyer dans un couvent. Qui étais-je pour avoir cette faveur ? Il m’avait condamnée comme une fille des rues, et escortée par des archers, je fus emmenée, jusqu’à la Salpêtrière. J’avais juste évité le dépôt Saint-Martin, passage obligé des futures condamnées, l’audience du grand Châtelet, la charrette aux planches recouvertes de paille, et la traversée de Paris, à la vue de tous. Je fus enfermée dans une cellule ridiculement petite, fermée par une porte massive avec serrures, verrous et judas et qui n’avait pour seule lumière que celle qui passait par l’étroite lucarne à barreaux. Je n’eus, pendant une quinzaine de jours pour toute visite, que celle de la soupe et pour toute sortie celle d’aller vider mon seau d’aisance. Je posai des questions à mes gardiens qui m’ignoraient jusqu’à ce que je croisasse leurs regards concupiscents. Cela eut pour effet de me faire taire tant je me mis à avoir peur. Étrangement, aucun ne me toucha, je le devais sûrement à celui qui m’avait fait enfermer.

J.A. Watteau, Femme en robe rayée, sanguine, vers 1716-18

J.A. Watteau, Femme en robe rayée, sanguine, vers 1716-18

Cet isolement fut interrompu par la visite d’une sœur qui se présenta sous le nom de sœur Élizabeth et que sur l’instant je pris pour une bonne âme venant me sauver, me sortir de cet enfer. Je n’étais pas loin de la vérité, sauf qu’elle venait tout d’abord pour évaluer ma santé et voir si je m’étais repentie de mes péchés. Je me confiais à la none. Je ne savais pas ce qui se passait, je la questionnais, mais ses réponses furent vagues. La seule chose que je pus en tirer fut que tout cela était pour mon bien. Je lui criais mon désarroi, ma douleur. Elle me sermonna, plus d’une fois lors de nos entretiens, me décrivant ce que je pouvais encourir si je persistais à me morfondre pour un amour qui n’était pas pour moi. L’amour n’était que pour Dieu, le reste n’était que vice. Je passais doucement de la colère à l’amertume des regrets. Je continuais à pleurer mon amour perdu, mais j’appris à le garder pour moi, ce fut ce qui me sortit de cette affreuse geôle où la nuit on entendait des cris déchirants, des hurlements sinistres. Quand elle estima que mon repenti était vraisemblable, elle fit venir un prêtre qui me confessa.

Wilhelm M. Busch

Wilhelm M. Busch

Ce fut de façon inattendue que je sus vraiment ce qui allait advenir de moi. Je reçus la visite inopinée et secrète de mon amant, alors que j’en avais fait le deuil, tout au moins je le croyais. Elle me fit passer de la joie fulgurante à la profonde tristesse qu’est la déception. Alors que sur l’instant je crus qu’il venait me chercher, je fus vite déçue, il venait me démontrer qu’il s’était rangé à la raison de son père. Il venait m’expliquer que celui-ci avait adouci mon sort, et que j’allais sortir de cet infâme lieu, qu’il m’avait inscrit sur la liste des « filles à la cassette ». Comme je ne comprenais pas où il voulait en venir, il se lança dans une explication tirée par les cheveux. Je ne retenus que quelques éléments, sans savoir si je devais me réjouir ou pleurer. Il ajouta à ses justifications alambiquées qu’il m’avait apportées deux malles avec mes affaires et que je serai en plus doté par le roi, car j’allais en Louisiane. Cela me faisait une belle jambe, je ne savais pas où était la Louisiane. Cela me disait quelque chose, mais cela était confus dans ma mémoire. Je commençais à me hérisser, je voulais qu’il m’emmène. À toutes mes suppliques, je reçus une fin de non-recevoir. Comme je me mis à pleurer, il finit par partir m’expliquant que c’était insoutenable pour lui, que cela lui faisait trop de mal de me voir dans cet état. Mais à qui la faute ? Je restai, après lui, pantelante, ne comprenant toujours pas ce qui venait de se passer. Je ne compris que bien plus tard ce qu’il m’avait dit.

Le royaume de France envoyait en Louisiane française, des filles à marier. Des orphelines élevées par des religieuses et des filles de joie détenues au sein de la prison où je demeurais. Toutes étaient pourvues d’un trousseau comprenant deux paires d’habits, deux jupes et deux jupons, six corsets, six chemises, six garnitures de tête et toutes autres fournitures nécessaires. La Cassette était le nom donné au trésor royal, c’est ce qui leur donna le nom de « Fille de la cassette ». Je devins l’une d’elles.

Maurice Leloir, Manon Lescaut 1885

Maurice Leloir, Manon Lescaut 1885

Je commençais à comprendre plus exactement à réaliser, lorsque deux jours plus tard, sœur Élizabeth vint me chercher dans ma cellule et m’accompagna à une étuve pour que je puisse me nettoyer, arrêtant là par l’action mes sombres réflexions. Elle m’autorisa à piocher dans une de mes malles, de quoi me vêtir selon ma convenance, me conseillant toutefois de prendre ce que j’avais de plus pratique pour voyager. Une fois prête, elle me guida jusque dans un vestibule où cinq autres filles attendaient déjà. Sagement habillées, leurs malles à leurs pieds, elles devaient sortir d’un couvent. Elles en avaient toute l’apparence. Habillées de couleurs sombres, leurs tenues ne laissaient apparaître qu’un peu de blanc au col et aux poignets, de plus elles étaient toutes coiffées d’un bonnet de linon qui emboîtait leur tête cachant leur chevelure. Comparée à elle, je me trouvais un peu trop voyante par ma vêture, qui, bien que sobre, était de couleur claire. Elles gardaient le silence, et ne levèrent même pas les yeux à mon entrée. Je n’osais poser de question, donc sans trop savoir ce que nous attendions, je m’assis sur l’un des bancs accolés aux murs. Deux hommes en armes posèrent devant moi mes deux malles. Je calquais mon attitude sur la leur, je baissais les yeux, mais au lieu de la prière attendue je laissais courir mes pensées. Comment aurais-je pu les retenir ? J’avais tant de questions sans réponses. Mes parents savaient-ils ? Qu’allais-je devenir ? À quoi la Louisiane ressemblait-elle  ? Nous passâmes deux bonnes heures à attendre, peut-être plus, rien ne nous permettait d’évaluer l’écoulement du temps, hormis la lumière qui baissait et qui filtrait de moins en moins au travers des fenêtres hautes placées. À la suite de sœur Élizabeth, un homme entra, un officier, sûrement, il avait un air plus autoritaire que les autres, et sa mise était plus soignée. Il nous jucha, fit l’appel de nos noms, puis il nous annonça que notre voiture nous attendait. Malgré notre attente, nous fûmes toutes quelque peu perturbées par cette brutale mise en mouvement. Tout comme mes comparses, je me demandais comment agir. Le capitaine s’impatienta et nous signifia de le suivre, ses hommes prirent en main nos malles. Nous nous mîmes en mouvement comme un troupeau allant à l’abattoir. Dans la cour, nous attendait effectivement, déjà encadré par un groupe d’hommes en arme, un gros carrosse qui ne me sembla pas très fiable et trois charrettes dont deux avaient déjà des filles à leur bord. Une trentaine environ. Elles ne semblaient pas du même monde, du moins pas de celui de mes comparses. De toute évidence, c’était des filles pauvres, de peu de vertu. Je compris alors que ma position était trompeuse, je n’étais pas une des couventines du groupe dans lequel j’avais été incluse, mais je n’étais pas non plus une de ces filles de mauvaise vie. Du moins, ce n’était pas ma vision. Le père de mon amant avait faussé les cartes afin de me donner une seconde chance, je ne pouvais m’empêcher de lui garder rancune même si j’admettais en mon for intérieur qu’il avait été magnanime.

Notre petit groupe monta dans le carrosse suivi de la religieuse qui nous chaperonnait. Malgré la taille du véhicule, nous fûmes serrées les unes contre les autres. Notre voyage commença avec des sourires crispés dus à la gêne de la promiscuité. Puis les heures passant, l’ennui, l’inconfort, firent feu de nos timidités. La première à craquer fut une grande brune au physique un peu chevalin, elle se présenta, elle se nommait Marie Angélique Dessert et elle venait d’un couvent d’Auvergne à Aurillac. La petite blonde, assise à ses côtés et qui prenait autant de place qu’une souris enchaîna, elle se nommait Capucine Saurignac, et venait d’un couvent des Flandres. Du même couvent venait Cunégonde d’Orlon, une brune à la mine triste et aux cheveux filasse, de ce qu’on en voyait. À mon tour, je me présentais sous le patronyme d’Éliette Rapin de Vayres, comme j’avais été nommée par le capitaine des gardes lors de son appel. Je suppose que c’était sœur Élizabeth qui lui avait donné l’information, comme je la regardais par en dessous tout en prononçant mon identité, elle me sourit me donnant son accord tacite. Ce nom devait me rester. Je ne m’appesantis toutefois pas sur ma condition. Pour finir, se présentèrent à leur tour deux sœurs, Éléonore et Adélaïde Tourmalin, et une rousse plantureuse, qui souriait tout le temps, Françoise Valin. Elles avaient été toutes trois élevées dans l’orphelinat de la Salpêtrière, chose qui m’étonna, tant je pensais que ce n’était qu’une prison.

extraits des cartes géographiques des routes des postes

extraits des cartes géographiques des routes des postes

Sœur Élizabeth sourit, trouvant commode ce début d’amitié sachant ce qui nous attendait. Notre trajet fut long, les étapes nombreuses, les changements de chevaux réguliers.

Paris, Croix de Berny, Versailles, Trappes, Connières, Rambouillet, Epernon, Maintenon, Chartres, Courville, La Loupe, Nogent le Rotrou, La Ferté Bernard, Connere, Saint Marc, Le Mans, Gueselard, Malicorne, Sable, Meslay, Laval, La gravelle, Vitre, Chateaubourg, Noyal, Rennes, Pontreane, Le plat d’or, Guers, Monteneu, Malestroit, Eleven, Vannes, Auray, Landevant, Hennebon et pour finir Lorient.

Étienne Jeaurat filles du roy nouvelle france

Étienne Jeaurat
filles du roy nouvelle france

Nous n’étions jamais en contact avec les autres filles. Elles étaient parquées loin de nous à chaque arrêt, certaines avaient l’air mal en point, la maladie semblait courir dans leur rang. Elles nous regardaient avec envie, nous étions à peine mieux lotis qu’elles, mais il est vrai que si de notre côté le voyage était inconfortable entre le carrosse et l’état des routes qui laissaient à désirer, le leur l’était bien plus. Elles voyageaient dans des charrettes bâchées qui les protégeaient à peine des premières pluies de septembre et des dernières ardeurs du soleil de l’été. Au relais de la Connere, l’une d’elles fut si mal en point, que le capitaine des gardes décida de la laisser contre rémunération à la charge des aubergistes. Une autre décéda durant l’étape entre Rennes et le relais de Pontreane. Elle fut mise en terre dans le cimetière d’un petit village dont je ne me souviens plus du nom. Si je ne l’avais pas eu compris, les événements me faisaient toucher du doigt à quel point j’étais du bon côté de la barrière même si je n’étais guère enthousiaste à la pensée de mon avenir. Dans notre carrosse, mes compagnes extrapolaient leur devenir, envisageant leur futur mariage avec un capitaine des gardes ou avec quelques colons pourvus de plantation et de nègres. Je les écoutais sans trop intervenir, elles étaient plus renseignées que moi, elles m’instruisaient sans le savoir. Certains de leurs dires éveillaient en moins des souvenirs de conversations à Bordeaux qui alors n’avaient pas vraiment retenu mon attention. Je comprenais petit à petit dans quel rôle je devais me glisser afin d’obtenir un bon parti dans un pays de sauvages.

Lorient-au-18-eme-siecle

Nous découvrîmes le port de Lorient, en milieu de journée, sous un soleil de plomb et au milieu de la poussière des travaux d’embellissement de la nouvelle ville. Ce port détenait, soi-disant, son nom du premier navire baptisé « Soleil d’Orient » construit par la Compagnie des Indes orientales au sein des chantiers navals du Faouëdic, et qui attirèrent des paysans et des ouvriers des quatre coins du royaume. En fait, il devait vraisemblablement détenir son nom de la compagnie d’Orient qui développait les lieux à la hauteur de ses ambitions. Construction navale, armement et désarmement des navires, entreposage et vente des marchandises s’y concentraient pour le plus grand avantage de cette dernière.

La construction des quais et des cales en bordure du ruisseau du Faouédic étaient en cours, tout comme la démolition des chaumières qui étaient remplacées petit à petit par des maisons de pierre. Cela avait le même air que les nouveaux immeubles bordelais que j’avais eu le temps d’admirer. L’agitation dans les lieux était à son comble, le bruit des travaux était assourdissant. Notre convoi se retrouva coincé dans les nouvelles rues que des ouvriers recouvraient de pavés. Nous finîmes par atteindre non sans mal les portes de l’Enclos du port, connu aussi sous l’appellation de Péristyle. Situé sur les rives du Scorff, il réunissait dans deux pavillons le magasin de stockage des marchandises, la salle des ventes et le logement des directeurs de la Compagnie. Bâtis en pierres de taille de granit et de calcaire, les bâtiments arboraient une ordonnance symétrique. La place d’armes et le jardin aménagé à la française, mettaient en valeur l’élégance des bâtiments et conférait toute sa majesté à l’Enclos. Comme notre départ n’était prévu que plusieurs jours plus tard, nous fûmes accueillies et recluses à Hôtel-Dieu près de la porte de Kerentrech. Ce séjour nous permit de nous reposer, de nous rafraîchir et de soigner celles de nos comparses qui étaient mal en point. Deux autres ribaudes s’y éteignirent. Entre elles et nous, nous restions trente-deux.

Sœur Élizabeth veillait à tout et à toutes. Elle fut rejointe par deux sœurs ursulines, sœur Anne et sœur Joseph qui rejoignaient le nouveau couvent de La Nouvelle-Orléans et qui allaient nous accompagner.

suite au prochain article.

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