Haïti à l’heure de l’esclavage. III (1ère partie)

épisode précédent

23 août 1792, Saint-Domingue s’enflamme,

plantationSur une colline, située à trente milles aux environs de Cap-Français, l’habitation s’étalait le long de la Grande Rivière. La journée avait été chaude, mais supportable, les travaux avaient bien avancé. La canne était finie de couper, les sarcleurs, coupeurs et amarreuses n’avaient pas lambiné. Demain, ils commenceraient à tirer le vesou. La nuit tombait quand François-Xavier Dupouilh rentra à la Grand-Case. Il salua son contremaître, gravit les marches de sa maison. Lucille sa fille aînée, née de son premier mariage, était sous la galerie à l’attendre. Elle annonça son arrivée. Il sourit à la vue de sa fille en passe d’être une femme. Il allait falloir songer à la mariée, cette idée l’attrista un instant. Il avait épousé en secondes noces sa jeune belle sœur, Aimée de Pressac de Lioncel. Celle-ci était à l’étage, elle couchait son petit dernier qui marchait à peine. Il pénétra dans la maison qui avait gardé une certaine fraîcheur, à cette heure les servantes ouvraient toutes les portes pour laisser circuler l’air venant de la rivière en contrebas. Maminetta n’avait pas été remplacée depuis son départ de la Grand-Case, Aimée, sa jeune épouse, tenait sa maison avec fermeté malgré une douceur apparente. Charles Louis Lucien MüllerElle arriva tout sourire et d’un geste tendre posa la main sur le bras de son époux. Elle s’enquit de sa journée et lui proposa de passer à table. Le dîner se passa au milieu des suppliques de Lucille qui désirait rejoindre sa grand-mère maternelle à Port-Au-Prince, ceci afin de revoir un de ses cousins dont elle s’était entichée, ce qui convenait à tout le monde. Elle désirait de nouvelles robes, ainsi qu’une chambrière personnelle, car elle estimait en avoir l’âge, elle allait avoir quinze ans. Aimée essayait bien de tempérer la jeune fille, mais à l’accord du séjour par son père, la liste des demandes s’allongea, ce qui amusa celui-ci. Le repas fini, François-Xavier annonça qu’il se retirait dans son bureau et rejoindrait plus tard son épouse. Celle-ci habituée aux heures tardives du couché de son époux, fit le tour de la maison, vérifia que tout était à sa place et laissa partir la demi-douzaine de gens de maison qui dormait au village. Elle ne gardait auprès d’elle que la nourrice du petit, sa femme de chambre, une cousine de la main gauche, et une petite servante qui d’après sa blancheur devait être la fille d’un contremaître.

Son registre mis à jour, François-Xavier alla fumer un cigare sous la véranda. De là où il était, il pouvait voir la rivière briller comme un ruban sous le ciel étoilé. Du village des esclaves, derrière la Grand-Case, il entendait les tamtams ; il était toujours étonné qu’après une journée comme cela ses nègres aient encore la force de veiller. Son cigare fini, il allait rentrer quand de l’ombre sortit Zacharie, son valet de chambre. « – j’arrive Zacharie ! » Surpris de percevoir sur sa face de l’affolement, il le questionna : « – Qui y a-t-il ? tu as un problème ?

– Oui maît’e, c’est impo’tant, y a des nèg’es, ils ont décidé de tuer tous les blancs, maît’ !

– Qu’est-ce que tu dis là !

Tout en lui faisant contourner la maison le valet continua.

Planting Cotton (?) Seeds, Surinam, 1805-07– Je ju’ maît’ que c’est v’ai, ega’de là-bas, ils b’ûlent les champs et la suc’e’ie ! ils sont très nomb’eux, maît’, il faut pa’ti’ ! Avancer dans la nuit une multitude de porteurs de flambeaux qui tels des fantômes éclairaient leurs pas. Ils étaient encore loin, la Grand-Case était sur une hauteur qui permettait de voir toute l’habitation.

– Nom de Dieu, mais t’as raison, ils vont me ruiner !

– Maît’e ! ils tuent tout le monde ! il faut pa’ti’ ! ils ont tué le cont’emaît’e et ses aides maît’e !

François-Xavier monta en courant dans sa chambre. « – Aimée, Aimée, vite, réveilles les petits, il faut partir, vite ! » La jeune femme interloquée regarda son époux, se demanda si elle avait bien compris  « – Dépêche-toi ! les nègres se révoltent ! »

Aimée, se leva d’un coup se précipita dans la chambre adjacente prit dans ses bras son petit et suivit de Lucille, levée par son père, elle retrouva les trois femmes à son service restant dans la Grand-Case. « – suis Zacharie avec les enfants et les servantes. Il va vous cacher dans la forêt, je vous rejoins dès que possible.

– Mais, François, tu ne vas pas nous laisser seuls.

– Aimée, il faut que je sache à quel point c’est grave, fais confiance à Zacharie ! Lucille écoute ta belle-mère au pied de la lettre ce n’est pas le moment de faire de fantaisies surtout.

Tony Johannot, vignette « du verre d’eau », pour « Werther », Hetzel, 1844, gravure sur chine appliquée, avant la lettre.Il les embrassa et courut au plus près du danger. Élevé avec son valet de chambre qui l’avait suivi en France, il avait toute confiance en lui. Il n’avait toutefois pas remarqué les taches sombres sur son vêtement, car il serait parti moins assuré. De leur côté, les femmes et les enfants suivirent le valet. Elles sortirent de la maison par le jardin d’agrément qui les cacha de la vue des esclaves en furie. Aimée portait son petit et tenait la main de Lucille, elle se retournait de temps à autre vérifiant que ses femmes suivaient, la petite servante épouvantée tenait dans son poing crispé le bas de la robe de sa maîtresse. Lucille retenait ses larmes et courageusement talonnait sans broncher sa belle-mère. Elle avait suffisamment écouté les adultes pour savoir à quel point c’était grave. Les trois servantes, affolées, fermaient la marche. Sans un mot, ils s’éloignaient de la demeure puis des champs cultivés. Aimée était inquiète, on pouvait les voir à des lieues à la ronde, Zacharie conscient de ce danger accéléra et les guida à la lisière du bois qui jouxtait. Ils se précipitèrent sous les arbres, plongeant dans l’obscurité de leur frondaison, cachant ainsi leur fuite. Ils s’enfoncèrent dans la forêt, par des sentiers difficiles, petits et pierreux, ils se dirigèrent vers le morne qui surplombait la plantation. Cela ne rassura pas Lucille à qui sa nourrice avait raconté mille histoires fantastiques. La jeune fille eut un temps d’arrêt puis se raisonna et reprit sa course derrière sa jeune belle-mère. Leur sauveur sachant qu’il était hors d’état de pourvoir sur le champ à leur évasion, les guida le plus loin possible de la Grand-Case. Deux heures plus tard, il les laissa dans les hauteurs de la colline qui surplombait l’habitation, devant une grotte peu profonde. La peur, le trajet avaient épuisé le groupe de femmes, elles s’affalèrent à même le sol. Il promit à ses maîtresses d’employer tous les moyens possibles pour leur sauver la vie. Il omit juste de dire qu’il allait re­joindre ensuite les révoltés. Elles le regardèrent s’éloigner, se sentant abandonnées. Aimée était rongée d’inquiétude pour François-Xavier, n’avait-il pas été imprudent ? Toute cette incertitude l’empêchait de prendre du repos.

la révolte des nègresZacharie redescendit vers l’habitation, les esclaves rebelles avaient été soulevés par les marrons des mornes alentour. Ces derniers avaient déjà saccagé plusieurs habitations le long de la rivière. Ils y avaient massacré leurs occupants. Alors qu’il était avec eux, il avait assisté puis participé dans l’ivresse du sang à des horreurs innommables. Il avait vu des membres arrachés sur des êtres encore vivants, des femmes violées devant leurs enfants que l’on égorgeait. Les rebelles se vengeaient des atrocités subies de génération en génération, ils faisaient preuve dans l’horreur d’une imagination que les enfers enviaient. Le pillage était généralisé, tout était saccagé, brûlé, à des lieues à la ronde on pouvait voir les incendies, ils éclairaient le ciel comme le présage de l’apocalypse. Parmi les esclaves, beaucoup retrouvaient leur âme de guerriers africains, ils se vengeaient et n’avaient aucune velléité de pardon. Zacharie ne voulait pas de ce sort pour ses maîtres. Depuis qu’il avait été en France pour suivre son maître, il savait ce qu’était la liberté ou tout du moins il l’avait suffisamment goûtée pour la désirer plus que d’autres. Mais ses maîtres avaient été bons avec lui, François-Xavier avant de rentrer à Saint-Domingue lui avait proposé de le laisser à Bordeaux. Il avait préféré rentrer, ce n’était pas chez lui, qu’aurait-il fait dans ce monde de blancs ? Alors son jeune maître l’avait affranchi. Il l’avait tout de même suivi sur l’habitation, c’était chez lui, il avait continué à le servir, qu’aurait-il fait d’autre ? Hormis la vie de ses maîtres, il ne chercha pas à protéger quoi que ce soit leur appartenant, mais il ne participa pas au saccage de l’habitation ni à celui de la Grand-Case. Les esclaves des champs s’étaient précipités avec furie vers la demeure des maîtres, lieu de leur envie, nid de leur martyr, la porte passée, ils avaient eu un moment d’arrêt, intimidés, impressionnés et tout de même inquiets, puis cet instant passé ce fut la dévastation. Les rebelles s’y saoulèrent, y copulèrent, ils détruisaient tout ce qu’ils ne pouvaient emporter. Zacharie en fut triste, il était né dans le village d’esclaves qui s’alignait plus loin, mais il avait été élevé avec le maître, sa mère avait été la nourrice de ce dernier. Au milieu de la furie orgiaque, il s’éclipsa et s’enfonça dans la nuit.

2003-4-159-6878Le jour se leva sur le petit groupe de femmes et d’enfants blotti les uns contre les autres, inquiet d’être abandonné. Les trois femmes, qui avaient suivi leur maîtresse, dont deux étaient aussi blanches ou presque que les maîtres avaient toujours été dans le giron de ceux-ci. Jalousées par les nègres des champs, elles savaient qu’elles risquaient le même sort que ceux-ci. La journée fut longue, tressaillant au moindre bruit, la faim et la soif crispant leurs ventres. À la nuit, le valet de chambre s’éclipsa du camp des rebelles pour leur porter des vivres et des renseignements. En fait, il n’avait que de mauvaises nouvelles, il ne savait pas ce qu’était devenu le maître et la Grand-Case avait été pillée et brûlée, il n’en restait que les fondations. Cela Aimée, de sa position, l’avait vu ; le sinistre spectacle avait commencé au milieu de la nuit et lui avait tiré des larmes, mais elle était plus inquiète pour François-Xavier. Elle remarqua le sang qui tachait les vêtements du serviteur, elle n’osa demander à qui il était, elle avait trop peur. Elle se rendit compte qu’elle se méfiait de leur bienfaiteur. Zacharie resta manger avec eux, puis les quitta, leur conseillant de ne pas bouger pour l’instant, il reviendrait le plus vite possible. Elle hésita, mais ne sachant que faire, elle obéit.

Xavier Robles de Medina (jamesIl tint parole et dès le lendemain, il retourna vers eux. Tout en leur remettant de nouvelles provisions, il ramena François-Xavier blessé à la cuisse. Il l’avait trouvé en pleurs au milieu des ruines de la sucrière. Éloigné de lui, un homme était allongé, mort. Son maître l’avait tué en se défendant, c’était son charron, un esclave qu’il avait fait formé à Port-au-Prince dans l’habitation de son beau-père. Il en avait fait un esclave à part, au-dessus des autres par son savoir, un esclave qu’il prêtait pour son savoir-faire et à qui il donnait la pièce chaque fois qu’il estimait avoir obtenu un bon travail. Il était maintenant là au milieu d’une mare de sang pour avoir essayé de l’assassiner. Traînant la jambe, il avait suivi son frère de lait jusque-là. Il tomba dans les bras de sa femme, il fut soulagé de voir les siens en vie. Aimée eut un instant très peur, mais fut rassurée sur son état, lavé et bandé cela suffirait pour l’instant. Maintenant, elle était rassurée, ils étaient tous en vie. Zacharie repartit et prévint qu’il ferait de son mieux pour venir à leur secours. François-Xavier et sa famille furent trois jours sans le revoir, ce qui les inquiéta. D’autant que sa blessure le handicapait pour les mener hors de danger, il ne voyait pas comment aider sa famille. Alors qu’il commençait à désespérer, le valet de chambre vint les retrouver. Les nouvelles qu’il rapportait étaient funestes, la région était à feu et à sang, pas une habitation n’avait été épargnée. Il fallait s’éloigner au plus vite, aller vers l’océan. Il leur indiqua le chemin pour retrouver un embarcadère, en aval de la rivière, qui conduisait au village de Saint-Louis. Pour cela, il devait contourner tout le morne, mais il les rassura en leur certifiant qu’ils trouveraient un canot au pied de deux grands arbres qui semblaient s’aimer. Bien que septiques, ils prirent la route dès le lendemain. Ralentis par la blessure de François-Xavier, ils ne trouvèrent qu’au soir, au bout de la sente qu’ils suivaient, deux grands arbres qui avaient poussé entremêlés. Ayant déniché le canot, ils le poussèrent dans le cours d’eau, s’embarquèrent dedans, mais très vite, ils furent bientôt emportés par la rapidité du courant. François-Xavier à lui seul ne pouvait guider la lourde embarcation. Elle alla se briser sur des rochers, après s’être sauvés avec peine, ils se retrouvèrent tous sur la rive, il décida de se retirer de nouveau dans les collines. C’était le plus sûr parti, ils étaient épuisés et ils ne savaient plus que faire. François-Xavier regardait sa femme à bout de forces, Lucille avançait sans se plaindre, il en était très fier, quant aux trois servantes, fatalistes, elles suivaient sans rien dire. La nourrice se demandait si elle n’aurait pas mieux fait de les abandonner et de rejoindre les rebelles. Seul le nourrisson, qu’elle allaitait, l’avait empêché de suivre son désir. 97405680_o 2Elle ne pouvait laisser son petit-maître mourir de faim. Les adultes n’avaient rien à manger et, pourtant il fallait avancer, demain ils longeraient de loin la rivière, au moins, ils iraient dans la bonne direction. Mais à la nuit quelle ne fut pas leur surprise quand Zacharie apparut. Celui-ci depuis des années aidait les nègres marrons à traverser la région, leur faisant éviter les habitations, les milices qui quadrillaient le quartier. Il connaissait la région par cœur au contraire de ses maîtres, ainsi que les camps des rebelles des alentours. Le nègre méfiant veillait toujours à leur sûreté de peur qu’ils n’aillent se jeter dans la gueule du loup. Il était venu voir s’ils avaient bien trouvé l’embarcation. Devant l’échec, il les rassura, il savait où trouver un autre bateau sur la rivière, dans un endroit plus large, mais il ajouta qu’ensuite ils ne le verraient plus. Ils se rendirent avec lui au lieu désigné, mais il n’y avait pas de bateau, il avait été coulé. Ils allaient s’abandonner au désespoir, leurs pieds étaient en sang, ils ne se voyaient pas marcher jusqu’à la ville, mais Zacharie avait d’autres atouts dans sa manche. Il leur demanda de l’attendre là et deux heures plus tard, fidèle comme un génie tutélaire, il parut chargé de liqueur, de volaille et de pain. Il était allé sur une habitation voisine où le pillage fini les lieux avaient été abandonnés. Il en était revenu avec une autre embarcation. Voyant qu’ils n’y arriveraient pas seuls, il profita de la nuit pour conduire lestement ses maîtres le long de la rivière, jusqu’à ce qu’ils puissent apercevoir le village de Saint-Louis. Alors, leur ayant assuré qu’ils étaient tout à fait hors de danger, il les quitta pour la dernière fois, et s’en fut rejoindre les rebelles. Cela faisait dix jours qu’ils erraient dans les bois et les mornes.

*

brulloff karl (italian woman blowing a kissRue d’Anjou, Roberta fut réveillée avant l’aube par les cris affolés d’une de ses servantes. Elle s’était couchée très tard la veille et avait un mal de tête qui la mettait déjà de mauvaise humeur. « – Mais que pouvait donc bien avoir cette pauvre fille à glapir comme cela ! » Elle décida de se lever, autant savoir ce qui se passait.

Depuis l’accident de Maminetta qui l’avait rendu aveugle, sa mère et sa fille vivaient dans sa maison. La maison était pleine de femmes puisqu’en plus de ses deux servantes, il y avait celle de sa mère et la nourrice de sa fille. Ana-Filipa à près de neuf ans n’en avait plus besoin, mais Maminetta avait décidé qu’elle resterait auprès d’elle. Elle ne s’était pas plainte de cet arrangement. Depuis la mort d’Alphonse et l’assurance qu’elle ne risquait plus rien, elle avait dû prendre d’autres amants pour subvenir à son train de vie, elle ne voulait plus dépendre d’un seul homme. Elle était devenue une cocotte de haut vol. Maminetta n’était pas d’accord, elle le savait, mais elle n’avait jamais émis de critiques. Roberta ne prenait qu’un amant à la fois et elle le quittait dès qu’elle sentait qu’il s’installait. Elle avait passé la soirée avec un Français, Léonide de Langalerie, de passage dans l’île pour des raisons peu claires, mais il avait visiblement de l’argent et il lui brûlait les doigts, les tables de jeu et les femmes en bénéficiaient. Sentant venir une migraine, elle l’avait laissé au théâtre, frustré. Cela l’amusait beaucoup de tenir au bout de ses charmes, ces hommes pleins de morgue et d’assurance, qui la couvraient d’attention et surtout de bijoux voire de monnaie sonnante et trébuchante. Elle descendit en chemise vers les lamentations de sa servante. Quand elle arriva, toute la maisonnée affolée entourait la femme. « – Que se passe-t-il ? Le diable est sorti des enfers ? » Maminetta se retourna vers sa fille et de ses yeux blancs fixa sa fille. Roberta avait beau savoir que sa mère ne la voyait pas, cela la mettait toujours mal à l’aise. « – Il paraîtrait que les esclaves des paroisses voisines se sont révoltés, et qu’ils portent la désolation et le carnage dans toutes les plantations. On ne parle que de ça au marché.

Atrocités exercées par les nègres rebelles...Boh ! tu sais bien que ce n’est pas la première fois que l’on raconte ses horreurs. Les gens aiment se faire peur. Et vous m’avez réveillé pour ces bêtises. Elle fit demi-tour et repartit se coucher. Roberta, comme tous, connaissait les troubles de la plaine du cul-de-sac qui trois ans plus tôt s’étaient transformés en insurrection générale. Elles savaient que régulièrement des esclaves se révoltaient et brûlaient l’habitation de leurs maîtres, les ayant le plus souvent massacrés. Les gibets de la ville où l’on exhibait les nègres fautifs en guise d’exemple étaient assez pestilentiels pour que l’on ne puisse les oublier. C’étaient les directives dès plus confuses venues de Paris qui mettaient les nerfs à crans de la population de Saint-Domingue. Au printemps de 91, la citoyenneté des « gens de couleur nés de pères et de mères libres » avait été reconnue, mais cela n’avait pas du tout plu aux Créoles blancs ; s’en était suivi l’anarchie totale, une guerre civile atroce qui fit des dizaines de milliers de morts, dont deux mille blancs. Soucieuse de l’activité économique des îles, l’Assemblée de Paris s’était déchargée sur des assemblées coloniales, dominées par les propriétaires européens. Les rivalités dues aux inégalités sociales, entre les colons et les commerçants des villes, entre les blancs et les mulâtres puis les esclaves, s’étaient accentuées. Devant la ruine de Saint-Domingue et l’émigration des grands colons, l’Assemblée législative avait fini par tenter de réorganiser les colonies et au printemps de cette année-là, elle avait envoyé des troupes et de nouveaux commissaires pour rétablir l’ordre. En attendant leur arrivée François Rouxel, vicomte de Blanchelande se débrouillait pour faire face aux révoltes récurrentes qui gagnaient l’île. Ce fut dans son entourage que Roberta avait fait connaissance de Léonide de Langalerie.

Elle avait à peine refermé les yeux qu’elle entendit le parquet craquer. Au son, elle avait identifié Maminetta. Elle tourna le dos, elle savait que c’était pour elle que sa mère avait gravi l’escalier. Elle entendit toquer à la porte et reconnut l’infime grincement de celle-ci. La femme s’assit sur le lit et tout en caressant les cheveux de sa fille, lui expliqua pourquoi elle était là : « – Roberta, il y a vraiment un problème. Arrive de toute part une foule de gens qui ont échappé au massacre. Ils viennent se réfugier dans la ville. Au loin, le ciel est en feu.

– Et alors, nous n’allons pas leur ouvrirent la porte tout de même.

– Roberta s’il le faut, nous le ferons.

William OxerLa jeune femme brusquement se redressa sur son lit, le mal de tête envolé : « – tu n’y penses pas. Ils l’ont bien cherché. Ils nous méprisent. Ils vivent de notre sueur, ils se servent de nous, les hommes abusent de nous, ils nous châtient pour un oui ou pour un non, ils nous mutilent, nous vendent, et maintenant il faudrait que l’on ait pitié d’eux !

– Roberta ! et si ton frère a besoin de nous, tu comptes lui fermer ta porte.

– François-Xavier, c’est pas la même chose. Je n’avais pas pensé à lui, tu crois qu’il est en danger ?

– Je le sens Roberta.

La jeune femme se leva fit un brin de toilette, s’habilla simplement, cacha son opulente chevelure sous le turban sophistiqué de son tignon. « – Je vais aller au palais du gouverneur voir si je peux en savoir plus. J’emmène Amanda. »

*

Roberta quitta sa maison à pas pressés aux côtés de la nourrice de sa fille. Celle-ci, une grande et forte femme, avait une démarche ondulante d’une sensualité provocante. À son bras, Roberta faisait toute menue et juvénile. Amanda en imposait par sa taille et assurait une certaine sécurité à la jeune femme. Roberta était inquiète, effectivement le ciel, au loin, était couleur de feu. Plus le jour se levait plus l’on apercevait les colonnes de fumée. Elles se rapprochèrent du palais du gouvernement où siégeait l’assemblée Coloniale, par le couvent des religieuses en passant par la rue « Espagnole « . Elles n’étaient pas arrivées au jardin du gouverneur, qu’elles avaient déjà rencontré beaucoup de monde dans les rues malgré l’heure matinale. De toutes les directions, des gens ahuris et hagards, à pied ou avec quelques biens amassés sur des charrettes, rentraient dans la ville. Il se passait donc quelque chose de grave. Une femme prit Roberta par le bras, lui demanda de l’aide, elle se dégagea et continua vers son but. Les jardins étaient envahis et dans le palais, il y avait foule, une multitude de rescapés venait demander des secours, les habitants eux venaient aux nouvelles, tous parlaient en même temps. Elle comprit que l’in­surrection avait pris naissance dans une plantation appelée Noé, située dans la paroisse d’Acul, à neuf milles seulement de la ville. Douze ou quatorze des principaux révoltés avaient massacré, vers le milieu de la nuit, les chefs de la plan­tation. Melle ROLLET (Le Nègre armé )Ils avaient ensuite été se joindre aux nègres d’un propriétaire nommé Clément, qu’ils avaient assassiné, ainsi que son raffineur. De semblables atrocités avaient eu lieu dans les habitations de Monsieur Galifet et de Monsieur Flaville, assura un créole, apparemment un voisin. Roberta saisit que les nègres agissaient de concert, ils faisaient un massacre général des blancs, ils ne lais­saient la vie qu’à quelques femmes pour les ré­server à un sort plus cruel encore. Alors que Roberta hésitait sur l’action à mener, elle aperçut Léonide de Langalerie. Elle fendit la foule, précédée de la silhouette imposante d’Amanda ouvrant le chemin. Roberta appela l’homme « – Léonide, Léonide ! » Quand il la vit, il s’approcha d’elle en souriant comme s’ils étaient dans une soirée festive. C’était plus fort que lui, il était cynique.

– Roberta, mais que faites-vous là à cette heure ?

– Voyons Léonide, les plaisanteries, plus tard. Est-ce vraiment grave ?

– Assez ! l’assemblée a décidé de placer les femmes et les enfants des familles créoles blanches à bord des vaisseaux qui sont dans le port, et d’envoyer à bord, sous bonne escorte, la plupart des domestiques nègres.

– Mais ? Et nous ? Ne put retenir dans un cri Roberta. L’homme la prit par le bras et l’attira dans un recoin. Il reprit plus bas un peu gêné : « – les mulâtres libres sont dans une position vraiment critique, la populace les regarde comme les auteurs de la rébellion. Ils demandent leur mort à grands cris. Le gouverneur et l’assemblée coloniale viennent de décider de les prendre sous leur pro­tection.

– Mais c’est n’importe quoi !

– Roberta vos représentants sont en train de proposer de marcher contre les rebelles, et de laisser, comme gage de leur fidélité, leurs femmes et leurs enfants. Le gouverneur a besoin d’hommes, je gage qu’il va accepter leur offre, et les enrôler sur-le-champ dans la milice.

Elle en savait assez, elle repartit en courant vers les siens, il ne fallait pas attendre, elle pressentait la panique à venir, la consternation était générale. Déjà dans les rues, des femmes, courant çà et là poussaient des cris affreux, portant dans leurs bras leurs enfants, qu’elles cherchaient à soustraire à tant d’horreurs. Elle n’était pas rentrée chez elle que les citoyens prenaient les armes, et l’assemblée générale conférait au gouverneur le commandement de la garde nationale. « – Amanda, ton bon ami, c’est toujours le pêcheur de la rue « des trois villages « ?

– Oui, maît’esse !

– Demande-lui de tenir sa barque prête pour nous, je lui donnerais trois louis d’or pour nous emmener à l’une des îles des sept frères.

– Si loin !

– S’il le faut ! oui ! je vais chercher ma mère et les autres !

Amanda partit vers le port, Roberta se précipita chez elle. À peine entrée, elle cria, appela la maisonnée :  » – Mami ! Ana ! vite on s’en va ! » Elle monta dans sa chambre, prit tous ses bijoux et argents qu’elle pouvait transporter, redescendit et trouva sa mère et sa fille au pied de l’escalier en compagnie de la servante de Maminetta. « – Mais où sont les autres ?

– Elles se sont enfuies Roberta, répondit calmement Maminetta.

– Ah ! tant pis, allons-y.

Roberta ferma sa porte à clé, pensant que s’il y avait des pilleurs cela ne changerait pas grand-chose. Au milieu de la panique qui devenait générale, elles descendirent la rue des « trois villages « . Elles étaient inquiètes, le pêcheur d’Amanda serait-il là ? pourrait-il les embarquer ? Car les gens commençaient à affluer vers le port. Elles aperçurent Amanda au coin de la rue : « – attend’ nous plus loin ! ve’s les “cinquante pas du ‘oi “, peu’ de pas pouvoi’ nous fai’e monter à bord ! ». Elles suivirent la nourrice et pendant qu’elles embarquaient, un grand nombre de ma­rins, du port, se joignait aux habitants pour défendre la ville. Soumis à une espèce de discipline militaire, ils se mirent sous le commandement de Monsieur Touzard qui s’était distingué dans le Nord. Ils se ren­dirent à la plantation de Monsieur Latour, où quatre mille nègres environ s’étaient rassemblés. Ils les atta­quèrent, et en firent un grand carnage, mais comme ils reparaissaient toujours avec de nouvelles forces, ils se virent obligés de battre en retraite. La bataille de Ravine-à-Couleuvres par Karl Girardet et Jean Jacques Outhwaite.La ville était demeurée à la merci de l’ennemi. Elle aurait pu être détruite pendant ce temps-là, mais par chance les rebelles n’avaient pas profité de cet avantage. Le commandement établit des batteries sur des pontons, plaça des troupes et autant d’artillerie qu’il put en rassembler. Il fit fortifier aussi les positions au moyen d’une bonne palissade, à laquelle tous les habitants travaillèrent. Un embargo fut mis sur tous les bâtiments qui étaient dans le port, afin de pouvoir évacuer la population. La nouvelle de la révolte fut transmise au plus vite aux différentes paroisses. Dans plusieurs de celles-ci, les colons étaient parvenus à établir des camps, à former des chaînes de postes qui semblèrent, pendant quelque temps, intimider les rebelles. Mais les nègres, réunis aux mulâtres, attaquèrent deux de ces camps à la Grande-Rivière et au Dondon, y entrèrent de force, et y massacrèrent les réfugiés. Alors ces deux districts, en plus de toute la riche et vaste plaine du Cap, et les montagnes voisines se trouvèrent entièrement abandonnés à l’ennemi. Celui-ci exerça les plus horribles cruautés sur tous les blancs ayant le malheur de tomber entre ses mains.

La ville du Cap fut enfin mise en état de défense. Une petite armée, sous le commandement de Monsieur Rouvray, alla camper dans la partie orientale de la plaine, à un endroit nommé Roucrou. Cependant, un corps considérable de nègres s’empara de plusieurs grands édifices, situés dans la plantation de monsieur Galifet, et y plaça des pièces de grosse artillerie qu’il s’était procurées dans différents endroits de la côte. De là, ils envoyaient des détachements pour ravager le pays et les blancs avaient avec eux de fréquentes escarmouches. Lorsque l’on leur lâchait une bordée de canons, ils ne résistaient presque jamais, juste le temps nécessaire pour riposter. Dès qu’un corps était coupé, il en paraissait un autre ; ils parvenaient ainsi à accabler les blancs, et à répandre partout la désolation.

suite au prochain article

2 réflexions sur “Haïti à l’heure de l’esclavage. III (1ère partie)

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