un Béarnais gouverneur de Louisiane IV

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french school c 1800 (portrait of a young lady with a white veilLa Nouvelle-Orléans ? Un damier symétrique. C’est la première chose que je remarquais en traversant la ville. Cela n’avait rien à voir avec Cardesse en Béarn ou Pau ni même avec Paris. Évidemment, moi, Marie Anne Josèphe Paule de Peborde, bien qu’épouse de Pierre-Clément de Laussat, je n’avais pas vu grand-chose du vaste monde. Je n’étais pas blasée, lasse bien sûr par un voyage qui avait été éprouvant pour ma santé, mais pas assez pour ne pas m’émerveiller. Je considérais les lieux comme étant exotiques, et j’étais tellement soulagée que je trouvais tout très beau.

Nous fûmes invités à loger dans la plantation de monsieur de Marigny à l’est de la ville. La demeure était vaste avec une galerie périptère entourée de rangées de colonnes sur chacune de ses faces formant un péristyle extérieur. Elle avait un étage, et huit travées à chacun d’eux. Le haut toit pyramidal à pente raide, garni de petites fenêtres des « chiens assis », surplombait la véranda, dont je me promettais de profiter rapidement. Sa hauteur permettait des logements qui étaient dévolus aux nègres* de la maison. Des chênes massifs et des magnolias entouraient la demeure, donnant une ombre bienfaitrice. Roses et autres fleurs inconnues de moi embaumaient l’air, le courant du fleuve fredonnait doucement se mêlant à la musique de la vie des insectes innombrables. C’était le Paradis.Marigny Plantation House New Orleans 1803

Nous avions donc à notre service les meubles de Monsieur de Marigny, le linge et les esclaves de Monsieur  de Livaudais. Et nous fûmes secondés en tout par Monsieur Charpin, officier mis à notre service. Il a été mieux qu’un autre nous-même. Il avait tout prévu, pourvu à tout et nous a ménagé l’obligeance de tous ses amis. La famille de Monsieur de Pontalba nous accueillit comme si nous lui appartenions. Monsieur de Pontalba, lui-même, nous avait fait des présents inappréciables, celui d’une réputation avantageuse, celui des bontés de ses parents et celui de l’amitié de Monsieur Charpin : nous devons Monsieur Charpin à Monsieur de Pontalba et, il faut bien le dire, nous devons tout à Monsieur Charpin.

Le dimanche qui suivit notre installation, mon mari et moi-même fûmes reçus au Cabildo, c’était ici le nom du corps municipal. Monsieur Lanusse, Béarnais Orthézien, était à sa tête, comme premier alcade, le clergé, trois députés du commerce et plusieurs habitants grossissaient le cortège. L’accueil fut plus chaleureux qu’à notre arrivée. Peut-être les Orléanais avaient ils été rassurés ?

Felix Achille Beaupoil de Saint Aulaire (1801-1889) New_Orleans_Faubourg_Marigny_1821

Dès le lendemain, je fis connaissance avec les environs de La Nouvelle-Orléans. Mon époux, mes filles et moi-même, entourés de quelques connaissances du lieu, de Monsieur de Salcedo, le fils aîné du gouverneur espagnol, du chef de bataillon du génie Vinache et de notre fidèle Monsieur Charpin, sommes allés au fort qui défend l’entrée sur le lac Pontchartrain. Notre petite équipée prit tout d’abord un chemin boueux, qui pouvait être poudreux suivant la saison, et qui menait, par l’arrière de la ville, à de petites plantations formant le canton de Gentilly. Là prenait le canal de Carondelet, qui aboutissait aux environs de la ville, et par où l’on communiquait au lac Pontchartrain, sur de moyennes embarcations. C’était le but le plus ordinaire des promenades et des rendez-vous de la ville. Il n’en était pas moins fort triste, mais ma première impression était sûrement due au temps maussade du jour. Je devais découvrir par la suite que la ville et ses environs n’étaient embellis d’aucune promenade agréable. On y avait, pour y suppléer que la voie publique, autrement dite, la Levée, nom de la digue, qui régnait le long du fleuve, vis-à-vis de la ville et dans son extérieur. Voilà tout ce qui tenait lieu de promenades, et où il était de bon ton, d’aller se montrer, quand le temps était beau, soit à cheval, soit en voitures, pendant une à deux heures en soirée, pour y faire parade.

Débarcadère sur le lac Pontchartrain à la Nouvelle-Orléans (Lousiane), C.-A. Lesueur, entre 1816 et 1840

Ce jour-là, nous sommes partis en canot depuis le port du canal, construit par le baron de Carondelet, pour aller jusqu’au Bayou Saint-Jean. Ce Bayou se prolongeait jusqu’aux murs de la ville, l’endroit où il aboutissait naturellement était assez pittoresque. Les embarcations ordinaires du lac s’y arrêtaient et y formaient un port vivant. Ses eaux claires et bleuâtres contrastaient avec les eaux bourbeuses et jaunâtres du Mississippi. Une espèce de village à tavernes, auberges, guinguettes, s’y était construite. La moitié du chemin était indiqué par une petite île formant un bouquet épais de verdure et d’ombrage. Les bords étaient presque partout des cyprières, c’est-à-dire des forêts de cyprès et d’autres d’osiers, arbres dont les pieds baignaient au sein de mares d’eaux vives. À la droite du Bayou, les plantations se terminaient à 300 pas du port, à sa gauche, ce n’étaient que misérables éclaircies parsemées de quelques huttes. Après plusieurs sinuosités, on atteignait l’embouchure, sept à huit cabanes de pêcheurs et une maisonnette l’annonçaient. Si la promenade me parut agréable, son but me déçut, le fort était un misérable bastion en bois sur un terrain mouvant. Il n’en reste pas moins que le lieu avait pour intérêt principal d’être le lieu de départ ou d’arrivée pour Pensacola ou La Mobile, trois grosses barques traversaient régulièrement le lac venant, l’une du Nord-est et les deux autres du Sud. C’était la route qui, de ce côté, conduisait à ces derniers postes par la mer, et de l’autre côté, par un chemin abrégé, aux Natchez et aux États-Unis de l’Ouest. De là, nous avons traversé le pont du Bayou Saint-Jean et sommes allés à ce qu’on appelait la Métairie et la Providence. La Métairie était dans l’intérieur des terres, vers le milieu du territoire qui séparait le Mississippi du lac Pont-Chartrain. Ce quartier était défriché depuis peu d’années. On y voyageait encore dans de ces bois antiques du Nouveau Monde, au milieu d’immenses forêts, où l’on se perdait à mesure qu’on s’enfonçait dans les terres. Là étaient les magnolias, les platanes et les chênes verts de toute espèce, et ces mille et mille arbres exotiques pour l’Europe et indigènes pour l’Amérique. Ces mille et mille lianes, se mêlaient, s’entrelaçaient et faisaient, à travers les bois, un épais, souple et mobile réseau. Après quatre lieues et demie de course, nous sommes sortis aux bords du fleuve sur l’habitation Sauvée. Nous y passâmes la journée et nous rentrâmes à La Nouvelle-Orléans par la route de la Levée recouverte des fameuses coquilles d’huitres.

Ces promenades, que je répétais les jours suivants, souvent en compagnie de Monsieur Charpin, plus disponible que mon époux, me permirent de constater que le fleuve formait, devant la ville, une anse. Une espèce de bassin demi-circulaire, mais évasé, qui lui tenait lieu de port à son levant, le long duquel venaient mouiller les bâtiments, l’un à côté de l’autre, et si près du rivage, qu’au moyen de deux fortes traverses planchéiées en forme de pont, on pouvait communiquer, sans gêne et de plain-pied, de terre à chaque bâtiment, et le décharger de même avec la plus grande facilité. Les plans du Vieux Carré, comme disent les résidents, avec ses rues à angle droit, avaient été dessinés par un certain Adrien de Pauger. L’Hôtel de Ville ou Cabildo, bâti en briques, et à un étage, l’Église paroissiale, aussi bâtit en briques, la maison du gouverneur et les casernes étaient situées les uns près des autres, sur une place attenante aux bords du fleuve. Sur les quais étaient aménagés des magasins, un hôpital et le couvent des Ursulines. Tout cela mettait décrit au fur et à mesure que je le découvrais par mon guide.

Dumaine from Chartres (Miltenberger Building, 900-902 Royal)

À bien dire, la ville, et surtout le faubourg, n’était qu’ébauchée, la plus grande partie des maisons n’y étant construites qu’en bois, à rez-de-chaussée, sur des espèces de pilotis et des fondements en briques, et couverts en bardeaux ; le tout d’un bois très combustible, de cyprès. Aussi, cette ville avait-elle été incendiée, accidentellement, deux fois, dans l’intervalle d’un petit nombre d’années. Malgré cela, je constatais qu’on élevait, encore tous les jours au centre de la ville et sur les emplacements d’anciennes maisons brûlées, des espèces de grandes échoppes où tout n’était que cyprès, à l’exception des fondements, sans songer aux dangereuses conséquences, ce que je trouvais inconscient. Mon mari m’expliqua que c’était à cause de l’épargne, et que l’on préférait l’économie à l’assurance d’une meilleure sécurité. Dans le même temps, il me fit observer qu’il existait de bâtiments plus solides et moins risqués sur les bords du fleuve, et dans les premières rues qui se présentaient au front de la ville. Ces bâtiments étaient en briques cuites, avec de petits balcons de fer forgé sur la face du premier étage, par contre, dans la profondeur de la ville et du faubourg, on ne voyait que des baraques. Les rues en étaient bien alignées, assez larges, mais point pavées. Se trouvant encaissées par les trottoirs, et avec peu ou point de pente, elles étaient durant une partie de l’année un vrai cloaque, une abomination. Celles de ces rues qui partaient des bords du fleuve, et coupaient directement la ville, après un fort grain de pluie, avaient l’air d’autant de lagunes.

Nous voilà donc dans notre nouvelle Patrie, dans notre nouvelle maison, au milieu de nos nouveaux devoirs. Tous les Louisianais avaient le cœur français, dixit mon époux. Comme toute chose qu’il entreprend, Pierre-Clément commença ses inspections tâchant que rien ne lui échappât. De mon côté, je m’installai de mon mieux, me préoccupant du confort de mes filles et de mon époux. À la vérité, ma tâche était moins lourde que celle de mon époux confronté aux ennemis d’une prise du pouvoir par la France. Souvent par crainte ou par jalousie ils cherchaient à aigrir les esprits, à les inquiéter voire à les irriter, tantôt prenant pour prétexte le culte ou l’esclavage, ou même alarmant les Anglo-américains et les Louisianais sur leurs rapports respectifs. Pierre-Clément m’expliquait que des hommes sans principes comme sans ressources affluaient de tous côtés et que des négociants, criminellement avides, introduisaient des nègres de Saint-Domingue, ce qui était strictement interdit au vu des évènements dans cette colonie. Chaque jour empirait le mal, il était temps que le gouvernement français se montrât et annonçât ici ses droits et ses intentions.

Hamza, Johann (A gentleman reading in the libraryJe ne m’occupais point de politique, non pas que je n’y entendais rien, j’aurais été bien stupide si tel avait été le cas, toute la journée j’en entendais parler. Mais si j’écoutais mon époux et son entourage, je m’en mêlais que fort peu et le plus souvent simplement pour ne pas passer pour indifférente. J’étais parfaitement consciente que mon époux voyait de grands moyens d’amélioration, mais aussi de grands obstacles à sa vision de gouverneur de cette colonie. Il avait l’intention de voir son gouvernement accorder une protection spéciale au culte, que ses principes sur l’esclavage soient mêlés de douceur et de fermeté, et comptait porter un grand respect pour les traités et les égards d’un bon voisinage. Chaque fois que nous étions dans l’intimité, il me faisait partager ses doutes et ses espoirs. La tâche était lourde, il s’en inquiétait, mais il espérait beaucoup des colons. Quand il ne recevait pas ou ne répondait pas à quelques invitations, il s’occupait des dépêches pour la France, écrivant de longs rapports descriptifs, posant des questions, proposant des réponses, son dessein étant de renvoyer incessamment le brick qui nous avait conduits jusqu’ici, porteur de ses missives.

Mon époux m’entraînait à d’innombrables visites à 30 lieues à la ronde. Nous étions reçus avec prévenances et honnêtetés. Il nous était offert, meubles, voiture et autres cadeaux de valeurs, tout nous était prodigué. Nous y répondions en faisant déballer petit à petit nos bagages, au sein desquels nous avions prévu nos cadeaux. Malgré l’étiquette, le formalisme et les pointilleries, dont les chefs espagnols ne se départirent jamais, l’accueil était prévenant et chaleureux. Don Juan Ventura Morales, intendant intérimaire de la colonie pendant cette passation de pouvoir, était vigilant à ce que tout se passa le mieux possible pour mon époux et pour moi-même.

Il y eut bien évidemment quelques impairs, mais s’ils furent contrariants sur l’instant, ils n’étaient dus qu’à une méconnaissance de ma part des traditions locales fortement influencées par celles de l’Espagne. Une de celles qui m’a le plus marquée fut la mésaventure qui m’arriva à la veille des fêtes de Pâquescea6027fee69dde5c267a63cfbdc5c3e consacrées à l’église. Le jeudi saint, devant rejoindre Pierre clément à la cathédrale Saint-Louis, je me préparai avec soin, parfaitement consciente de mon rôle de représentation. Ce fut donc avec soin que je choisis une robe en mousseline vert tendre ajustée sous la poitrine et souligné par un galon de couleur rose pâle. Je m’en souviens bien, car j’avais assorti, suivant les conseils de la couturière qui me l’avait faite, de gants rose et d’un petit chapeau de paille noué sous le menton avec un ruban de même couleur. Ma tenue comme prévu fut du meilleur effet sûr la gent féminine. La cérémonie me parut longue tant la chaleur au sein du lieu saint était étouffante et nos éventails ne nous soulageaient guère. La messe finit, après avoir échangé salutations et compliments, je me retirai, laissant mon époux à ses responsabilités. En ce jour, aucune fête décemment ne pouvait se faire, chacun rentrait chez soi. Je repris ma voiture conduite par un fonctionnaire de mon époux. Nous fûmes arrêtés avant que de sortir de la ville par un nègre*, qui faisait sentinelle. Nous pûmes rien en tirer, nous le comprenions à peine tant son accent était fort et ses tournures de phrase fort éloignées du français. La seule chose que nous comprîmes c’était que c’était l’ordre du Gouverneur et que nous ne pouvions circuler en voiture en ce jour. Je fus donc contrainte de rebrousser chemin à pied. Quelle ne fut pas la surprise de mon époux de me voir arriver au Cabildo et d’apprendre que j’avais fait le chemin à pied ! Ni une ni deux, il s’en plaignit aussitôt au Gouverneur qui parut affligé et fort contrarié de ce que l’on avait fait subir à l’épouse de son futur successeur. Il dépêcha son fils afin de vérifier les circonstances et d’y mettre ordre. Le factionnaire fut envoyé au cachot ainsi que son officier supérieur. Pierre-Clément demanda la clémence d’autant que nous apprîmes qu’en pareil jour, en Espagne, le Roi lui-même allait à pied. Cette contrariété fut vite oubliée et ne fut remémorée que telle une anecdote amusante.

Le marquis de Casa Calvo, brigadier des armées, établi à La Havane, adjoint au gouverneur Salcedo, pour la remise de la Louisiane était arrivé à La Nouvelle-Orléans. Il avait débarqué en ville, le 10 mai 1803, avec son second fils, un enfant de 14 ans, cadet dans un régiment. On le disait d’un caractère violent, pourtant ses manières étaient celles d’un homme qui avait dû savoir-vivre. Cela venait surement du fait que ses moyens s’annonçaient autant dans leur vigueur que ceux de Monsieur de Salcedo étaient dans leur déclin.

Mon époux décida qu’il était tant que nous donnions un grand dîner, le lundi de Pâques était idéal. Nous rassemblâmes, le gouverneur, l’intendant, l’auditeur de guerre, les chefs civils et militaires, le vice-consul des États-Unis. Suivant les conseils de monsieur Charpin, je pris mille précautions pour que tout soit parfait de ma toilette, au menu, en passant par la présentation de la table et de la place des invités. J’évitais tout impair, ce fut une réussite, jusqu’aux toasts, aucun ne fut oublié aux sons des canons du brick que Pierre-Clément fit retentir au loin. Nous étions satisfaits. Nous n’étions pas en reste vis-à-vis des Espagnols.

Toutes ces attentions avaient de l’philibert-louis-debucourt-l-orange-ou-le-moderne-jugement-de-paris-1801importance, car la société de La Nouvelle-Orléans, bien qu’il y ait beaucoup de monde, avait le caquetage des petites villes. Les hommes avaient de l’abandon et ils étaient francs. Ils aimaient singulièrement le plaisir, leurs repas étaient entremêlés de santés et de chansons à vieux refrains. Les femmes avaient un bon ton et une charmante tournure. Les hommes et les femmes joignaient à de l’élégance naturelle une adresse extrêmement remarquable. Le luxe et la mise des toilettes ressemblaient à ceux de Paris.

Si mon époux était fébrile, attendant et espérant l’arrivée de l’expédition du général Claude-Victor Perrin, de mon côté je profitais de la vie au bord du fleuve. Si de son côté Pierre-Clément poursuivait ses préparatifs, pour le casernement des troupes, en maisons, lits, moustiquaires, pour leurs vivres en farines et boulangerie, et pour les hôpitaux, du mien, je contemplais le fleuve qui formait sous nos yeux un bel aspect. Nous étions dans un des points du demi-cercle qui domine le port. Cent vingt navires français, espagnols, et surtout anglo-américains, s’étendaient au loin comme une forêt flottante, formant une perspective digne des régions les plus animées de la terre. Notre habitation était des plus agréables. Le vent faisait le tour du compas tous les quatre ou cinq jours. Les galeries, qui embrassaient les quatre côtés de la maison, servaient, quand il faisait chaud, à se procurer la fraîcheur, et, quand il faisait froid, à l’éviter. Winslow Homer (A Norther, Key WestLe soleil à midi était si ardent sur la tête qu’il n’était pas question de sortir de l’ombre. Il faut dire que le climat n’était pas toujours clément et bien que la température fût généralement agréable, ses variations la portaient rapidement d’un extrême à l’autre en un espace de 12, de 24, de 48 heures. Un jour, c’était une journée de printemps, la nuit suivante, le vent impétueux d’Est et de Nord-est créait une tourmente, les eaux du fleuve montaient d’un pied, le vent durait toute la journée du lendemain et la pluie le suivait en bruine tamisée de mai. Le lendemain était froid. Il fallait se chauffer. Le suivant une chaleur des tropiques nous écrasait. Le corps transpirait continuellement même sur un fauteuil, puis un orage éclatait qui vous donnait 12 à 18 heures de répit. Cependant, les matinées étaient la plupart délicieuses. Tel était notre mois de mai, mais ce n’était rien par rapport à ceux d’été dont on nous effrayait.

Hormis ces soubresauts climatiques, notre vie avait d’autres inconforts, nous souffrions des moustiques maringouins. Là-bas, ils étaient énormes et étaient une véritable plaie. Au coucher du soleil, ils s’emparaient de l’horizon. Ils volaient jusqu’au fond des appartements, se précipitaient autour des lumières, vous piquaient au vif de leurs aiguillons, vous couvraient les bras et les mains de boutons cuisants, qui, pour peu que vous les touchiez, devenaient une plaie : impossible ni de lire ni d’écrire. Un salon même, malgré les diversions d’une société nombreuse, devenait un lieu de supplice, la passion du jeu et l’endurcissement du corps par une longue habitude pouvaient seuls le rendre supportable. Nous n’en étions point là, aussi nous nous couchions vers dix heures, quelquefois à neuf, pour nous soustraire à ce fléau sous les voiles des moustiquaires.

Lesueur, entre 1816 et 1840 (François Guillemin était Consul de France à la Nouvelle-Orléans de novembre 1825 à août 1838 Habitation de Mr Guillemin près de la Nouvelle-Orléans (Lousiane), C.-A.De plus, notre logement aux portes de la ville, à trente pas du rempart, devenait difficile d’accès que ce soit par beau ou mauvais temps. Le soleil ou la pluie, la poussière ou la boue, étaient souvent des obstacles à braver. On venait jusqu’à nous en voiture, mais n’en a pas qui veut, et c’était un attirail, à si petite distance, pour ceux qui en avaient. De là résulte, qu’à moins d’inviter avec apprêts, nous avions peu de monde. Nous restions alors en famille, comme à la campagne ; heureux de notre tranquillité ! Nous n’en apprécions pas moins l’avantage d’être, dans une maison commode, dans une position charmante, respirant un air frais, s’il est frais nulle part. Quand nous rentrions chez nous, nous sentions chaque fois, avec un nouveau plaisir, le charme de s’y retrouver. La bibliothèque faisait les délices de mon époux qui avait sous ses yeux sa précieuse collection de livres.

Philibert Louis Debucourt

Mon époux s’attachant à connaître un pays estimant que rien ne lui devait être étranger ou indifférent, recevait et recherchait le monde. Ma tache était sans fin, devant organiser, préparer une succession de diners et de bals dont les Louisianais étaient friands, devant recevoir tout ce qui comptait dans la colonie. Pierre-Clément, lui, passait son temps à se promener, à courir, à écouter, à interroger et à prendre des notes, me demandant mon avis sur tout un chacun après chaque réception.

À ma table, je reçus l’intendant Moralés, à qui son caractère dur a suscité bien des ennemis. Bien que riche, il était du moins incorruptible et inaccessible aux soupçons. Il devait sa fortune à des spéculations particulières. Il avait, comme administrateur, un bon esprit et du talent.

Un autre jour, mon époux m’amena un homme captivant, Monsieur Duvilliers, fils d’un chevalier de saint Louis, descendant de Jumonville du Canada, habitant des Opelousas, qui était fort aimé des sauvages et qui nous conta des anecdotes passionnantes. Il était venu, accompagné, de Romand, planteur du même quartier, qui y couvrait la terre de ses troupeaux, et y levait le plus beau coton de la Louisiane.

Vint aussi nous rendre visite le père Viel. Il était du voisinage, des Attakapas, c’était un ancien oratorien de Juilly, qui y avait connût plusieurs béarnais. Nous échangeâmes des souvenirs et des nouvelles de ces connaissances communes.

Adam-Buck-MAC-on-coachCe pays était plein de surprise, un certain Chouteau, fils naturel d’un Laclède cadet, frère de notre Laclède, maître des eaux et forêts, et natif de notre vallée d’Aspe, descendit de Saint-Louis des Illinois à 600 lieues environ, où il commandait et commerçait. Pierre-Clément fut enchanté de cette visite, car notre visiteur lui donna de justes informations sur ce confluent du Missouri et du Mississippi ainsi que des Indiens Osages, qui passaient pour n’être les amis de personne.

De la Pointe-Coupée, nous reçûmes Monsieur Podras, un des principaux et plus éclairés propriétaires cultivateurs de coton. Il était venu accompagné de Monsieur Destréhan, de la Côte-des-Allemands, le premier des sucriers de la Louisiane.

 Quelques jours après, Monsieur Bahen, né à Cette en Hérault, de famille parlementaire, alliée aux Cambons de Toulouse, dont le père avait été une des victimes de la révolution et dont deux frères avaient servi en Égypte, ayant passé sa vie aux Ouachita, avec son simple bon sens et une extrême bonhomie, nous fournit des notions aussi sures et aussi positives sur l’intérieur de la colonie et sur les relations avec les sauvages. Ce jour-là, nous eûmes aussi monsieur Prud’homme, des Natchitoches, qui donna des nouvelles de cet ancien quartier, où il n’y a pas plus de 150 maisons, toutes des familles françaises de cœur et de sang.

Nous eûmes aussi à notre table bon nombre d’Américains, je ne les affectionnais guère, il faut dire que certains ne prenaient pas la peine de parler français.

goodcompany

En retour, nous reçûmes pléthores d’invitation que pour la plupart nous acceptâmes. J’appréciais particulièrement celles des Livaudais qui résidaient à deux lieues. Parents des Pontalba et amis de Monsieur Charpin, ils s’étaient unis à lui pour nous combler d’attentions. Leurs mœurs simples étaient empreintes de bonté et d’honnêteté. Quatre générations vivaient ensemble sous le même toit. Ils avaient soixante nègres et plus de cent mille francs de rente. Ils vivaient mal et étaient humblement logés. Ils sacrifiaient visiblement l’agréable à l’utile.

Une autre invitation, nous amena, deux lieues plus avant, à la demeure de Monsieur de Boré. Je fus émerveillée par la plantation. Elle était très jolie et entourée de beaux jardins et de magnifiques allées d’orangers, sur lesquels abondaient sans cesse et à la fois les fleurs et les fruits à toutes les époques de leur maturité. C’est dans cette plantation qu’Étienne de Boré fut le premier en Louisiane, à réussir la cristallisation du sucre.

Évidemment, mes souvenirs paraissent idylliques, mais il n’y avait pas que le climat qui avait ses orages. Mon mari se heurta à plus d’une perturbation diplomatique. La première ne le concerna pas directement bien que l’on essaya de l’y mêler alors qu’on lui avait caché l’affaire jusqu’à qu’elle éclate au grand jour.

keith Lacour (The Cabildo : New Orleans, LA

Les États-Unis avaient obtenu quelques années auparavant de Sa Majesté Catholique un entrepôt. Le gouverneur Salcedo le supprima contre l’avis de l’intendant, peut-être par suite de cet esprit de rivalité et de contradiction qui régnait entre ces deux, autorités. Le gouverneur s’était bien gardé d’éclairer Pierre-Clément, mais cela vint tout de même jusqu’à notre table par l’intermédiaire des Américains qui étaient fort courroucés de cette violation d’un droit acquis. Mon époux ne put rien faire et s’en remit aux Espagnols qui ne démordaient pas de cette fantaisie.

La deuxième bourrasque vint du capitaine Pierre Farnuel, du navire l’Africain, parti de Bordeaux, en juillet 1802. Il vint prévenir Pierre-Clément qu’il avait été détenu, à Plaquemines, cela le fit entrer dans une grande colère quand il en connut la cause. II arrivait du Sénégal et sous prétexte de besoin de vivres avait relâché à La Havane, avec le projet d’y vendre ses nègres, s’il ne pouvait les amener jusqu’en Louisiane. Arrivé là-bas il lui fut fourni des « passes » qui autorisaient l’entrée du pavillon français dans cette colonie, et invitaient les commandants soit espagnols soit français à l’y accueillir pour l’introduction tant de nègres que d’autres marchandises. illustration AustenMais il y avait eu un imbroglio. Aucune des parties ne dit réellement la vérité à mon époux, pas plus le capitaine que les autorités espagnoles. Mon époux ne vit qu’une chose, ce fut que l’on empêchait un bâtiment battant pavillon français, à entrer dans la colonie et que l’on remettait en cause les besoins de la colonie en refusant la vente de bois d’ébène. Il ne céda pas et exigea justice.

L’ouragan, lui, vint d’outre Atlantique. Ce fut à cette période que nous arrivèrent les premiers bruits de mésintelligence entre Londres et Paris qui allaient changeaient à nouveau notre vie. L’ambassadeur britannique avait eu de vives explications lors d’une audience avec le premier consul. Il venait d’apprendre les vues de ce dernier, aussi l’Angleterre se mit à faire de grands préparatifs accompagnés de discours menaçants. Nous étions à la fin du printemps et le général Victor n’était toujours pas là.

Suite au prochain épisode. 

Une réflexion sur “un Béarnais gouverneur de Louisiane IV

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