Je suis la vice-reine du Mexique. (2ème partie)

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Chapitre II : 1769 à 1777

La maison de Saint-Maxent rue de Conti était en effervescence, le nouveau gouverneur venu d’Espagne avait été annoncé. Dans la nuit, la frégate du général avait amarré au quai de la ville avec vingt-trois autres vaisseaux. L’homme avait fait réveiller la ville par des salves, le Conseil à demi réveillé s’était présenté sur la levée face au mouillage du vaisseau dès le matin. Le gouverneur par intermittence, Charles Philippe Aubry, avait rendu une ordonnance pour enjoindre à tous les habitants de la ville, et les principaux de la campagne d’assister à une cérémonie de présentation au nouveau gouverneur, afin de l’assurer de leur entière soumission et fidélité au roi d’Espagne.

fragonard

Marie-Élizabeth et Marie-Félicité choisissaient leurs toilettes. Bien qu’elles fussent conscientes de la situation litigieuse dans laquelle était la colonie, elles étaient avant tout de jeunes filles qui allaient dans la société. Amanda, leur chambrière noire, laçait le corset de Marie-Félicité, essayant de maintenir son agitation afin de faire sa tache. Elles avaient choisi une robe à la française à la dernière mode, composée d’un manteau ouvert sur une pièce d’estomac et une jupe assortie. L’ainée, Marie-Élizabeth, en avait choisi une dans les tons bleus, Marie-Félicité avait préféré une variante dans les jaunes. Pendant que l’une remettait en ordre ses engageantes amovibles de mousseline de coton brodé fixées à ses manches « en pagode », l’autre sœur finissait de se faire coiffer. Si tôt prêtes, elles descendirent rejoindre leur parent pavoisant dans leurs robes à petits paniers au corsage ornementé et ajusté sur le devant et sur les côtés, et à la jupe garnie de bouillonnés variés et de falbalas. Les deux jeunes filles se ressemblaient. Brunes, le teint de lys, des yeux de biche, elles étaient aussi jolies l’une que l’autre. L’ainée faisait plus hautaine et la cadette plus douce, ce qui était, ni plus ni moins, le reflet de leur caractère. Marie-Élizabeth n’oubliait jamais de qui elle était la fille, Marie-Félicité était toujours dans l’empathie et cherchait à sauver tous les êtres qu’elle estimait faibles. Son père avait dû la modérer quand il s’agissait de leurs esclaves même si elle n’avait à faire qu’aux plus favorisés, ceux de maison.

À leur entrée dans le salon de la demeure, Gilbert Antoine de Saint-Maxent ressassait avec son épouse Élizabeth ses inquiétudes quant à l’arrivée tant redoutée. Après neuf mois de troubles et de désordre qui avaient mis la colonie en feu et à deux doigts de sa perte, la paix avait été recouvrée et la tranquillité, petit à petit, s’était installée, mais chacun avait compris que l’Espagne n’avait pas dit son dernier mot. Certains étaient partis pour d’autres colonies comme Saint-Domingue ou la Martinique, d’autres prétendaient aller s’installer chez leurs voisins les Anglais, beaucoup parlaient, mais ils ne bougeaient pas. Maintenant, il n’y avait plus moyen de reculer, Gilbert Antoine s’était joint à Charles Philippe Aubry afin d’organiser au mieux une réception digne d’amadouer le représentant espagnol et de lui démontrer leur bonne volonté. Il avait d’autant plus soutenu le gouverneur par intérim qu’il était en but à la malveillance de ceux qui lui reprochaient de ne pas s’être mis à la tête de la révolution, mais qui l’avaient néanmoins désiré et nommé comme chef ! L’homme coincé entre ses concitoyens et un devoir envers le roi de France, à qui il avait juré fidélité, cherchait toujours et avant tout à rester loyal à sa consigne. Il ne voulait pas qu’on accusât le gouvernement de la France de complicité ou de duplicité dans le soulèvement.

***

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Alejandro O’Reilly

Marie-Élizabeth et Marie-Félicité aux côtés de leur mère étaient ébahies par le spectacle. Au milieu de la foule silencieuse, Monsieur Aubry avait fait battre la générale. La troupe française et la milice s’étaient formées sur un des côtés de la place en face des vaisseaux, à cinq heures et demie la frégate avait tiré et le général O’Reilly était descendu aussitôt à terre. Dans le même temps, trois mille hommes de troupes d’élite avaient débouché en colonne par tous les ponts des vaisseaux, et s’étaient formés sur les trois autres faces de la place avec une vitesse et un ordre surprenant. Monsieur Aubry placé à la tête de la troupe française, avec tous les habitants de la ville derrière lui, était là pour recevoir le général en toute déférence. À haute voix, balayant son regard sur la foule, le nouveau gouverneur annonça : « Monsieur, je vous ai communiqué les ordres et les pouvoirs dont je suis munie pour prendre possession de cette colonie au nom de Sa Majesté Catholique aussi bien que les ordres de Sa Majesté très chrétienne pour me la remettre, je vous prie d’en faire la lecture. » Aussitôt il s’exécuta : « Messieurs, vous venez d’entendre les ordres sacrés de Leurs Majestés très Chrétienne et catholique par rapport à la province de la Louisiane qui est cédée irrévocablement à la couronne d’Espagne, dès ce moment vous êtes les sujets de Sa Majesté Catholique et en vertu des ordres du Roy mon maître je vous relève du serment de fidélité et d’obéissance que vous deviez à Sa Majesté Très Chrétienne. » Sur ce monsieur Aubry remit les clefs des portes de la Ville déclenchant les décharges de l’artillerie des vaisseaux, de la place et le bruit général de la mousqueterie de toutes les troupes. Des cris de « Vive le Roy ! » se firent entendre de toutes parts. Tous étaient portés par l’enthousiasme général, la famille de Saint-Maxent comme les autres. Ensuite tous se rendirent à l’église Saint-Louis, pour assisté au Te Deum. Cette mémorable journée se termina par la marche de toutes les troupes qui défilèrent devant les orléanais avec un ordre et un appareil redoutable.

Les Orléanais furent très impressionnés par ces manifestations de force ainsi que par l’apparente magnanimité du nouveau gouverneur. Ce jour-là, le drapeau français fut officiellement remplacé par celui de l’Espagne.

***

Antoine Philippe de Marigny arriva à l’impromptu chez les Saint-Maxent, interrompant soudainement leur repas. « Bon Dieu ! Dans quel état es-tu mon ami ? Que t’arrive-t-il ? » Antoine Gilbert se leva aussitôt et lui fit donner une chaise dans laquelle il s’affala. Élizabeth, lui servit un verre de vin et lui tendit. « Il les a arrêtés !

– Qui a arrêté qui ?

– Le général ! Il a arrêté de La Frénière, Marquis, Mazan, Joseph et Jean Milhet, Petit, Caresse et Hardi de Boisblanc. Il les a fait venir en fin de matinée dans son cabinet sous divers prétextes et prétendant les retenir pour un repas de réconciliation, il les a invités à rester à sa table. Après avoir causé un instant avec eux, il est sorti et il a fait immédiatement entrer une escouade de soldats espagnols cachés dans la pièce voisine. Ainsi par surprise ils ont été arrêtés sans difficulté ni résistance, et immédiatement conduits sur une frégate et gardés, par des forces espagnoles.

Élizabeth et Gilbert Antoine échangèrent un regard, ils ne savaient quoi dire. Ils étaient atterrés. Ils ne pensèrent même pas à lui demander comment il avait obtenu les détails de l’ignominieuse arrestation. « Je vais aller voir Aubry, nous allons aller demander la clémence.

– Te fatigue pas, c’est Aubry qui a donné les noms et encore Bienville, Villeré, et Noyan n’étant pas dans la ville, ils en ont réchappé.

– Il devait avoir une bonne raison, ce n’est pas un homme mauvais, j’y vais ! Nous verrons bien.

– je t’accompagne.

***

Les deux hommes se précipitèrent chez Charles Philippe Aubry qui les reçut de suite. Il venait lui aussi d’apprendre ce qu’avait fait O’Reilly, il revenait de la maison du gouverneur. « – Je sais mes amis, j’avoue que j’ai été moi-même surpris. Le général m’a assuré qu’ils auraient un procès équitable. De plus, il ne risque qu’une chose, c’est d’être banni de la colonie. » Gilbert Antoine était quelque peu agacé par la suffisance ou la naïveté de son interlocuteur. « Mais enfin, Aubry ! Qu’est-ce qui vous a pris de livrer leurs noms ?

– de Saint-Maxent, redescendez sur terre ! Il est évident que le général O’Reilly est arrivé avec des instructions formelles et pensez bien que le gouverneur Ulloa lui avait déjà donné les noms. Je l’ai fait pour démontrer notre bonne volonté et afin qu’il épargne les innocents qui se sont laissés entrainer dans cette malheureuse et piteuse aventure.

Ce que ne disait pas Aubry, c’est que pour éviter un soulèvement des Allemands, il avait envoyé une invitation à Villeré, l’assurant de la volonté de paix du général. De Saint-Maxent et de Marigny étaient sidérés. Devant l’inéluctable, ils se retirèrent laissant Aubry avec sa conscience.

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La nouvelle fit le tour de la ville et de ses alentours. Le soir même, la maison de la rue de Conti accueillait plus que de mesure, les berlines et cabriolets faisaient la queue livrant tout ce qui comptait dans La Nouvelle-Orléans. Madame de Saint-Maxent aidée de ses filles ainées recevait tout ce monde, sa maison ne désemplissait pas. Si tous étaient là pour évacuer inquiétudes et angoisses, deux personnes étaient au-dessus de tout ça. Jean-Baptiste Honoré Destrehan fils faisait une cour assidue à Marie-Félicité. Il avait choisi la cadette des deux sœurs, car en plus de sa dot, elle parlait à ses sens. Quant à la jeune fille qui comme ses sœurs avait été élevée par les ursulines de la rue de l’Arsenal, elle était tombée en pâmoison devant les attentions du tout jeune homme. Au milieu du tumulte, ils eurent le temps d’échanger un baiser fougueux à l’ombre de la véranda qui laissa pantelante la jeune fille. Ce soir là, hormis ce premier baiser, il n’y eut rien de nouveau, tout le monde ressassa et extrapola ce que venait d’apprendre l’hôte de la maison. Les derniers visiteurs partirent au milieu de la nuit laissant Gilbert Antoine bien septique quant au devenir des prisonniers. Et bien qu’il leur en voulut quelque peu de son arrestation pendant leur semi-révolution contre le gouverneur Ulloa et de la saisie de la somme qu’il transportait alors et dont une bonne partie venait de sa caisse personnelle, il n’en demeurait pas moins inquiet quant à leur sort futur.

Après deux mois de procès qui remua la population, un nègre de chez de Marigny apporta un message à de Saint-Maxent lui enjoignant de le rejoindre chez lui. Gilbert Antoine se précipita chez son ami et arriva alors que d’autres étaient déjà dans la place conversant avec passion. Il y avait déjà beaucoup de monde sur place. Que se passait-il encore ?

 – Gilbert Antoine ! Enfin. On vient d’apprendre que le général a tranché, il va exécuter De Lafreniere, Caresse, Marquis, Joseph Milhet et Noyan. Ils sont condamnés. Foucault est renvoyé en France et les autres vont être emprisonnés à Cuba.

– Allons tous voir O’Reilly. Allons demander un sursis pour nous permettre de requérir la clémence royale.

Le groupe d’Orléanais se rendit à la maison du gouverneur et s’il fut reçu par le général, il n’obtint pas le résultat espéré. Les Louisianais implorèrent vainement un peu de clémence. La seule grâce qui leur fut accordée fut la substitution de la fusillade à la potence. O’Reilly n’eut aucun mal à leur accorder, tous savaient qu’il n’y avait pas de bourreau à La Nouvelle-Orléans. Il ne pouvait donc y avoir qu’un peloton d’exécution. Tous furent grandement abattus devant leur impuissance, le général les laissait avec un grand désarroi.

***

Le jour de l’exécution, jour de deuil pour La Nouvelle-Orléans qui laissait à bout de souffle et sidérés les Orléanais, Gilbert Antoine garda à diner les de Marigny, Jeanne Catherine d’Estrehan et son fils ainé Jean-Baptiste. À la table, se joignirent à leur parent, Marie-Élizabeth et Marie-Félicité, cette dernière s’impatientant auprès de son amour naissant. Tous considéraient qu’il fallait se soutenir dans ces heures sombres et funestes qui laissaient croire à un avenir bien incertain.

Six déportations, autant de condamnations à mort, c’est beaucoup trop pour une révolution quelque peu puérile d’enfants terribles sans éducation politique, à qui avant et depuis Kerlerec, on avait sans cesse tout permis.

– Vous avez raison de Saint-Maxent, O’Reilly va faire à la colonie une saignée cruelle et sans doute inutile, et je ne suis pas sûr que disparaisse de la colonie ce fâcheux esprit de cabale et d’intrigue qui depuis plus de soixante ans déjà la désole.

 – Espérons, de Marigny, que des dissensions ou des rivalités analogues ne nuiront plus à l’avenir au développement, voire même à la conservation, de notre colonie. Puisse cet affligeant tableau, histoire commune, hélas, de toutes nos possessions lointaines, serve de leçon à nos compatriotes fixés dans les pays nouveaux.

– Avez-vous su qu’Aubry s’est embarqué pour la France ?

– Oui bien sûr ! Il a eu raison et je lui souhaite bon vent !

***

Le général O’Reilly ayant de son point de vue châtié et remis sur le droit chemin les Louisianais, réorganisa, sans la bouleverser, l’administration de la colonie. Ayant aboli le Conseil Supérieur franco-louisianais, il instaura un Cabildo pour diriger la Louisiane sous juridiction espagnole, le nom changea plus que l’institution. Il y mit presque exclusivement que des Français et n’y fit entrer que d’anciens habitants de la Louisiane à la tête des différents postes de la colonie. Reggio, Vezin, Fleuriau, Bienvenu, Ducros, Braud en furent les premiers membres, tandis que Saint-Denis et La Chaise, tous deux portant des noms illustres dans la colonie, devenaient alcades de La Nouvelle-Orléans. Il modifia certains règlements notamment la possibilité pour les esclaves d’acheter leur liberté, et la possibilité pour les maîtres d’affranchir plus facilement leurs esclaves. Il interdit strictement l’asservissement des Indiens en Louisiane et il normalisa les unités de poids et de mesure utilisées dans les marchés, réglementa les docteurs et chirurgiens et améliora la sécurité publique en finançant la maintenance des ponts et des digues. Après avoir fait prêter serment de fidélité aux habitants de la Louisiane, il renvoya la plus grande partie de ses troupes, se contentant de garder douze cents hommes ne craignant pas de former un régiment, dit de Louisiane, dont presque tous les soldats étaient d’anciens colons français. Pour cela, il se tourna vers Gilbert Antoine qu’il nomma capitaine de la milice et commissaire des Affaires indiennes avec des instructions pour maintenir les tribus amies. Il l’invita aussi à négocier les conditions de la cession, en tant que représentant officiel de l’Espagne. Cela rapprocha ce dernier du nouveau pouvoir et notamment du colonel Luis de Unzaga y Amezaga, commandant intérimaire du régiment de La Havane, qui en fait était là pour reprendre la gouvernance dans le sillon du général O’Reilly, ce qu’il fit au mois d’octobre 1770. (c) Pallant House Gallery; Supplied by The Public Catalogue FoundationL’homme était affable et était un conciliateur avisé. Il fut rapidement accepté et apprécié. Si les Louisianais gardèrent rancune au général O’Reilly, ils n’en acceptèrent pas moins leur futur gouverneur et l’invitèrent à la moindre occasion. Ce fut ainsi qu’il rencontra fréquemment le couple de Saint-Maxent et leurs deux filles ainées. Bien que jolie, Marie-Félicité ne l’intéressait guère, elle était très jeune avec ses quinze printemps, il montrait un intérêt plus marqué pour son ainée de trois ans, Marie-Élizabeth, ce que Gilbert Antoine malgré l’âge du prétendant voyait d’un bon œil.   De son côté, Marie-Élizabeth était très flattée de cet intérêt pour sa personne d’autant que toutes ses amies l’enviaient.

***

Tout semblait réussir à la famille de Saint-Maxent. S’étant distingué par sa fidélité à la couronne espagnole en risquant de sacrifier sa vie et sa richesse pour le bien-être de celle-ci, part l’intermédiaire d’O’Reilly, le nouveau gouverneur don Unzaga y Amezaga, ordonna que tous les biens distribués aux Indiens dans la colonie dussent être achetés et livrés par la maison de négoce de Saint-Maxent et Ranson, nouvellement créée. À cette même époque, ayant décidé de s’associer avec la famille Ranson, Gilbert Antoine avait décidé de dissoudre la compagnie Maxent & Laclède. Comme dédommagement, il vendit ses parts du poste Saint-Louis pour 80.000 livres. Laclède l’acheta à crédit en quatre versements égaux, obtenant ainsi tous les bâtiments, les marchandises et la terre.

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Avec cette nouvelle manne financière, Gilbert Antoine, sur une de ses quatre plantations qu’il possédait, déménagea sa famille désormais fort nombreuse avec ses huit enfants, la dernière Marie Antoinette Joseph étant née au début de l’année, dans une nouvelle maison en dehors des remparts. La plantation était située immédiatement en aval de La Nouvelle-Orléans. Construite en planches de cyprès, riveraine du fleuve, il s’agissait d’une imposante maison de maître de deux étages avec des galeries supérieures sur les quatre côtés, sept colonnes de chaque côté, arrondi vers le bas et carré en haut, deux lucarnes, deux cheminées, un paratonnerre, un grand toit en pente, deux volées d’escaliers. Son architecture allait devenir un exemple pour bien d’autres.

***

Il devint de notoriété publique que le nouveau gouverneur courtisait avec assiduité la jolie Marie-Élizabeth de Saint-Maxent. Tout comme sa fille, Gilbert Antoine patiemment attendait que le prétendant fasse sa demande. Il ne voulait pas brusquer les choses. Élizabeth qui bien qu’elle appréciait l’homme, mais le trouvait quelque peu trop mûr pour sa fille, trente ans de plus cela n’était pas rien, expliquait à sa fille qu’il ne fallait pas trop précipiter les choses. Marie-Félicité, qui écoutait les conseils que sa mère donnait à sa sœur, se demandait quand son tour viendrait. Elle savait qu’elle épouserait Jean Baptiste d’Estrehan lorsqu’il aurait atteint sa majorité et qu’il serait alors entré en possession de son héritage. Chaque fois qu’elle voyait le beau d’Estrehan, son impatience la gagnait. Avec ses deux filles, Élizabeth ne savait où donner de la tête, elle ne savait plus comment modérer leur impétuosité.

***

La berline entra dans l’allée de l’habitation alors que madame de Saint-Maxent et ses enfants s’étaient réfugiés dans la galerie de l’étage. Abrités de la chaleur du milieu du jour, maîtres et esclaves de maison profitaient de l’ombre que la profondeur de la véranda générait. La brise parfumée de l’odeur des magnolias venue du fleuve soulageait à peine les habitants de la plantation. Sous l’œil attentif de leur nourrice, Gilbert Antoine du haut de sa douzième année expliquait à son petit frère avec force de geste comment on pourfendait un ennemi avec un sabre de bois. Il s’arrêta quand son regard fut attiré par la poussière qui s’élevait sur la levée et qu’il supposait être celle de la course d’un cavalier. Quand il aperçut avec plus de détail la voiture qui se présentait au loin, il courut jusqu’à l’arrière de la maison où s’était installée la gent féminine de sa famille qui œuvrait sur le trousseau des filles ainées de la maison. Il interrompit la broderie de Marie-Élizabeth et de Marie-Félicité. Les deux jeunes filles à l’annonce de leur frère lâchèrent leur ouvrage et se précipitèrent à la balustrade donnant sur l’allée. Élizabeth fronça les sourcils de mécontentement devant les manières peu policées de ses filles. Elle posa son ouvrage, se leva, tapota sa jupe pour en réordonnancer les plis, rajusta son tablier de linon brodé et les suivit. C’était bien la berline du gouverneur qui s’arrêtait devant le perron. Descendant de la voiture, il leva les yeux vers l’étage, et salua les jeunes filles et leur mère. À sa suite descendit Gilbert Antoine, qui fit signe à son épouse de descendre.

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Élizabeth de Saint-Maxent malgré huit grossesses avait gardé toute sa beauté et quelque peu sa ligne. Elle en était très fière et en remerciait Dieu même si elle était consciente que ce n’était que vanité et s’en confessait. Elle entra dans le salon du rez-de-chaussée élégamment vêtu et accueillit avec chaleur le gouverneur. « Don Unzaga, c’est autant un plaisir qu’une surprise que de vous voir. Asseyez-vous, Amanda va nous apporter de quoi nous rafraichir. » Bien sûr, Élizabeth n’avait besoin d’aucune explication et savait pourquoi le gouverneur était là. À l’étage, Marie-Élizabeth et Marie-Félicité étaient en ébullition, le prétendant avait fait sa demande au père de la jeune fille. Et de cela, Élizabeth n’avait aucun doute, la mine satisfaite de son époux en était la plus sûre certitude. Après avoir échangé quelques banalités, don Unzaga expliqua à Élizabeth le sujet de sa venue et l’accord de son époux. Elle répondit qu’elle en était fort satisfaite et qu’elle allait de ce pas faire venir l’heureuse élue. Qu’aurait-elle pu dire d’autre ? Le gouverneur avait belle prestance et son pouvoir lui donnait une aura qui éblouissait sa fille, alors pourquoi aller à l’encontre de ce projet. Elle monta à l’étage prévenir Marie-Élizabeth et vérifier sa mise.

Pendant que don Unzaga faisait sa déclaration à sa sœur, Marie-Félicité, accoudée à la rambarde de la véranda, regardait sans le voir le soleil se coucher sur le fleuve. Elle était quelque peu jalouse. Quand viendrait donc son tour ? Jean-Baptiste lui avait fait sa demande, bien sûr, et elle savait qu’elle était agréée par son père, mais le jeune homme était au fin fond de la colonie afin de calmer quelque peu la turbulence des Indiens Houma. Et puis il fallait prendre son mal en patience jusqu’à ce que son oncle réussisse à lui faire remettre son héritage. Cela lui semblait sans fin.

***

Le mariage de Marie-Élizabeth et de don Unzaga se déroula à l’église à Saint-Louis et fut fêté par tous. La cérémonie suivie d’un banquet agrémenté d’un bal resta gravée dans les mémoires de ceux qui y furent invités, cela avait été d’un faste sans pareil. Ce mariage fortifiait le pardon entre le gouverneur et les colons qui lui en surent gré. La jeune fille se fit très vite à sa nouvelle situation pendant que Marie-Félicité attendait son tour.

Le nouveau gouverneur comprit très vite qu’il était inutile de vouloir hispaniser la colonie et ses habitants par la force, et qu’à moins de faire venir plus de colons espagnols qu’il n’existait de Français dans la colonie, il n’avait aucune chance d’y arriver. De plus, les premiers colons espagnols qui vinrent arrivèrent des Caraïbes et s’intégrèrent rapidement au mode de vie des Louisianais au point qu’ils en adoptèrent la langue et se francisèrent.

***

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L’attente de Marie-Félicité s’acheva un an plus tard, Jean-Baptiste Honoré Destrehan appelé de Beaupré venait d’avoir vingt et un ans. Il lui fallait reprendre les affaires de la famille. L’une des premières choses qu’il fit, ce fut d’officialiser sa demande en mariage à la grande joie de la jeune fille. Il fallut toutefois attendre quelques mois de plus pour aller devant le curé de l’église Saint-Louis, Jeanne Marguerite Marie D’Estrehan, l’ainée des filles de la famille, épousait, sur l’initiative de sa tante, Jean Étienne de Boré de Mauléon à Paris, afin de sauver la fortune des d’Estrehan. Quelques mois plus tard le mariage de Marie-Félicité et de Jean-Baptiste, et celui de Jeanne Marie Destrehan avec le Marquis Pierre Enguerrand Philippe de Marigny de Mandeville, affermissait la fortune des d’Estrehan et leur position dans la société orléanaise.

Le jeune couple emménagea dans la maison familiale de la rue de Chartres. C’était une grande maison avec de hauts plafonds avec portes et fenêtres face à face donnant sur une galerie profonde soutenue d’une rangée de colonnes sur chacune de ses faces. Surplombant la véranda, le haut toit pyramidal à pente raide était garni de « chiens assis » pour aérer les combles. La demeure était entourée d’un jardin, celui de devant était aménagé à la française, à l’arrière il était plus libre, magnolias, pacaniers et azalées ombrageaient et fleurissaient l’espace jusqu’aux étables. IMG_4503.JPGL’habitation n’avait rien à envier aux plus riches habitations de la ville, son mobilier venait de France comme l’ensemble de sa décoration et de sa vaisselle. Ils y retrouvèrent la mère de Jean-Baptiste, Catherine Gauvrit d’Estrehan ainsi que le reste de sa fratrie. Les deux petits frères de Jean-Baptiste étant revenus de France l’année précédente, ils avaient inauguré l’école initiée par le gouverneur dans laquelle on apprenait l’espagnol, quant à ses sœurs, elles étaient aux ursulines. Marie Élizabeth et Jeanne Marie d’Estrehan étant à quelque chose près du même âge que Marie-Félicité, elles y avaient été ensemble dès leurs sept ans.

***

La première année de leur mariage, Marie-Félicité irradia de bonheur. Faisant partie de l’élite de La Nouvelle-Orléans, elle était de toutes les fêtes. Tout le monde encensait sa beauté, son élégance. Avec sa sœur Marie-Élizabeth, elle traversait bals et diners comme une déesse, habillée à la dernière mode française. Le gouverneur fermait quelque peu les yeux sur les actes de contrebande qui permettaient à tous d’afficher des produits venus de France par les bayous ou par le lac Pontchartrain à la nuit. Marie-Félicité profitait de chaque instant. En plus d’Amanda, cadeau de mariage de ses parents, qui avait été sa nourrice et qui était désormais sa chambrière, elle avait sous ses ordres la dizaine d’esclaves de maison de la rue de Chartres. Elle avait pris en main le rôle de maîtresse de maison, Catherine d’Estrehan n’avait jamais plus été la même depuis la mort de son époux. Elle était devenue apathique comme absente de la vie, tant et si bien qu’elle se laissa mourir, lorsque sa dernière fille décéda d’une maladie inconnue, laissant à Marie-Félicité la responsabilité de gérer l’habitation et de finir d’élever ses plus jeunes enfants.

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À ce tableau, une ombre planait. Nul enfant ne venait de sa part. Elle qui avait cru que cela se ferait de suite, elle ne tombait désespérément pas enceinte. Se servant de sa propre expérience, sa mère essayait de la rassurer, mais l’inquiétude grandissait. Sa sœur Marie-Élizabeth n’avait toujours pas procréé après plusieurs années de mariage. Et si elles étaient stériles. Cela devint plus vif quand sa mère mit au monde au début de l’année suivante Célestin Honoré, son dernier frère. Pourtant, Jean-Baptiste attentionné ne lui tenait pas rigueur de l’absence de naissance, et lui conseillait de laisser faire le temps, mais c’était plus fort qu’elle. Elle fut donc fort soulagée quand elle comprit qu’elle était enfin enceinte. Un an après la mort de sa grand-mère, le 6 septembre 1774, Marie Elizabeth Faustina Adélaïde Destrehan naissait. Marie-Félicité eut préféré un garçon, mais Jean-Baptiste la rassura, l’héritier viendrait en son temps, ce serait pour la prochaine fois.

***

Ce fut à partir de ces années-là que les Espagnols favorisèrent le commerce avec les Anglais du Nord. Des marchands américains s’installèrent graduellement à La Nouvelle-Orléans, tandis que des prêtres anglo-irlandais commencèrent à évangéliser et à angliciser les Noirs libres de la ville. Ce fut le premier apport anglophone en Louisiane. Peu ou pas habitués au climat de la région, ils apportèrent dans leurs bagages un mal qui ravagea la vie de Marie-Félicité.

Un matin Jean-Baptiste se leva se plaignant d’un mal de tête assez fort et d’une douleur vague en diverses parties du corps. La journée ne s’était pas écoulée que la fièvre le ravageait. Quand les symptômes suivants se déclenchèrent, Marie-Félicité prit le malade en main et envoya sa fille et les jeunes frères de son époux à la plantation de Saint-Maxent. Pendant les treize jours qui suivirent, le mal s’aggrava se caractérisant par une chaleur extrême du corps, un défaut total de transpiration, un saignement de nez considérable et des vomissements de sang. Jour et nuit, la jeune épouse était auprès de Jean-Baptiste. Le médecin qui vint ne put rien faire, lui conseillant seulement de quitter les lieux tant que le mal ne l’avait pas atteint. Elle ignora sa recommandation, et avec Amanda elle soulagea du mieux qu’elle put le malade moribond. Alors qu’elle priait désespérément la Vierge afin que celle-ci veuille bien soulager son époux, ce dernier eut un vomissement de matières brunes. Elle fut terrifiée, il avait l’apparence du goudron. Jean-Baptiste se mit à délirer. Le Peletier de Saint-Fargeau on His Deathbed, 1793, engraving.jpgLa mort mit trois longs jours à venir. Elle laissa divaguer le malade tout le long, ne lui laissant que peu de répit. Marie-Félicité ne quittait pour ainsi dire pas son chevet, elle était exsangue de fatigue, Amanda n’arrivait pas à l’obliger à se reposer. Dans la maison tous les serviteurs attendaient, tous étaient suspendus aux affres du malade. Personne ne vint, tous étaient terrorisés, tous savaient que le mal de Jean-Baptiste était contagieux, dans la ville plusieurs cas s’étaient déclarés. Le temps semblait s’être arrêté. Dans un dernier sursaut, le malade sortit de son délire, remerciant la jeune femme du bonheur qu’elle lui avait donné. Elle allait le contrarier, voulant minimiser ses soins et la situation quand Jean-Baptiste se tétanisa, suffoquant sous une douleur indicible. Elle se précipita laissant échapper un cri qui ameuta Amanda et deux autres de ses comparses. Il s’affala sur lui même, il ne respirait plus. Sa carnation était devenue d’un jaune livide, toutes les parties du corps se couvraient de taches noirâtres et pourprées, semblables à des meurtrissures. À cette découverte, Marie-Félicité perdit connaissance.

***

Le 5 juin 1775, au cimetière Saint-Louis, La Nouvelle-Orléans accompagna Marie-Félicité de Saint-Maxent d’Estrehan dans son chagrin. Elle retrouva la maison de la rue de Chartres, sa fille en était l’héritière tout comme de la fortune de son père. La jeune veuve tint son engagement et accepta les nouvelles charges qui vinrent peser sur ses jeunes épaules. Elle continua à s’occuper de la fratrie de son époux décédé et endossa le poids de ses affaires. De nature compatissante et empathique, elle prit sur elle et se tourna vers les autres s’oubliant dans la charité et ses obligations.

La vie reprit malgré le deuil et recommença par la dernière naissance de la famille de Saint-Maxent, Marie Héloïse Mercedes dernière sœur de Marie Félicité. Élizabeth, que la fatigue tenait depuis cette dernière naissance, s’était arrangée avec Abigaël sa cuisinière pour que ce soit la dernière, car elle allait finir par y laisser sa santé. Avec dix enfants elle estimait que son devoir était amplement rempli, elle n’allait tout de même pas faire comme ces femmes acadiennes qui n’en finissaient pas de faire d’enfants allant jusqu’à en mourir d’épuisement.

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Marie-Élizabeth de Saint-Maxent dit doña Unzaga y Amezaga se devait de donner la primeur à sa famille quant à la nouvelle qui venait de tomber tout droit de la cour d’Espagne. Elle demanda à son époux de gouverneur ce privilège qui lui accorda, comprenant le choc que cela devait lui faire. C’est ainsi que les différents membres de la famille se retrouvèrent le soir même pour un souper à l’hôtel du gouverneur. Marie-Félicité était arrivée la première, l’urgence de l’invitation l’inquiétait. Espérant savoir ce qui préoccupait sa sœur, elle essaya en vain de rester seule avec elle. À peine, l’avait-elle vu qu’elle avait compris que ce n’était pas une bonne nouvelle que sa sœur aspirait à partager avec les siens. Ses efforts furent interrompus par l’arrivée de ses parents et de deux de ses frères. Il y avait ce soir-là aussi quelques intimes, Antoine Philippe de Marigny et son épouse ainsi que les deux belles-sœurs de Marie-Félicité, Jeanne Marie Destrehan et son époux Philippe de Marigny de Mandeville ainsi que Marie-Élizabeth D’Estrehan et le sien, Charles Guy Philippe Favre d’Aunoy. Marie-Élizabeth malgré les demandes exprimées par tous plus ou moins subtilement ne lâcha rien pendant le repas. Tous s’impatientaient, mais tous respectèrent le silence de leur hôtesse. Elle attendit de faire passer ses invités au salon pour leur annoncer. « – Chers membres de ma famille et amis, nous voilà réunis afin de vous apprendre en primeur la nomination de mon époux au poste de capitaine-gouverneur de la Capitainerie-générale du Venezuela» Chacun se figea et se demanda comment il devait réagir. Marie-Élizabeth était effondrée depuis cette annonce. Elle n’avait pas voulu envisager qu’un jour son époux aurait un autre poste et qu’elle devrait quitter son sol natal. Malgré la peine de voir partir sa fille, ce fut Élizabeth qui, la première, congratula le gouverneur pour sa nouvelle charge. Les effusions passées les questions vinrent, la première fut posée par Pierre-Antoine de Saint-Maxent. « – Si je puis me permettre don Unzaga, vous savez qui va vous remplacer ?

– Je sais et je peux vous le dire mon ami. C’est le jeune prodige de notre armée, Bernardo de Gálvez y Gallardo, que vous connaissez déjà. Notre roi conscient de ce qui se passe à nos frontières préfère me remplacer par un militaire émérite.

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Personne n’osa rajouter quelque chose après cette remarque qui suintait l’aigreur. Effectivement, il connaissait Bernardo de Gálvez. Aussitôt en poste, il s’était de suite attiré d’emblée la sympathie des Louisianais d’autant qu’il parlait le français et connaissait leurs coutumes. Lorsque les Orléanais avaient appris que le 4 juillet 1776, que les colonies anglaises avaient proclamé la Déclaration d’Indépendance, ce qui équivalait à une déclaration de guerre contre l’Angleterre, le nouveau colonel espagnol avait de suite proclamé sa sympathie. De leur côté, les Louisianais étaient plutôt inquiets, ils ne voyaient pas d’un bon œil cette agitation aux portes de leurs maisons. De plus, cela allait influer sur le commerce du Mississippi et les négociants de La Nouvelle-Orléans ne savaient pas dans quel sens. Tous attendaient, tous guettaient les soupçons d’informations qui pèseraient dans la balance de leur vie.

***

« – Enfin un pays à ma mesure ! » Ce fut la première pensée qu’avait eue Bernardo de Gálvez lorsqu’il était arrivé dans la colonie après les grosses chaleurs de l’été.

Suivant les traces de son père et de ses oncles, Bernardo de Gálvez avait su prendre une grande importance dans le service de son roi. C’était un homme né pour diriger les autres et conduire ses hommes au succès. Grand, avec une belle stature, il affichait une assurance bienveillante, semblant ne douter de rien et surtout pas de lui. Il n’y avait en lui aucune arrogance. Il transpirait la franchise et l’honnêteté. De lui se dégageait une force tranquille. À chaque position d’autorité qu’il avait obtenue, il s’était efforcé de gravir l’escalier du pouvoir. Il avait commencé sa carrière militaire à l’âge de seize lorsque l’Espagne était en guerre avec le Portugal. À dix-neuf ans, il était venu au Nouveau Monde et avait combattu contre les tribus apaches dans le nord de la Nouvelle-Espagne. À vingt-cinq ans, blessé par une flèche dans le bras et d’une lance dans la poitrine, il avait survécu et était retourné en Espagne pour sa convalescence. Cela n’avait altéré ni son courage ni ses ambitions. Devenu un vétéran endurci à l’âge de vingt-six ans, Bernardo chercha à gagner en notoriété en tant que chef militaire.

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Bernardo Galvez

Il rejoignit le Régiment de Cantabrie, une organisation militaire très admirée en France. À vingt-neuf ans, blessé au combat, il fut affecté à l’école militaire d’Avila et fut promu lieutenant-colonel. À trente ans, il fut renvoyé au Nouveau Monde comme colonel du « Louisiana Regiment ». Quelques mois après son arrivée, il fut chargé de servir de gouverneur par intérim de la province.

Ce soir-là, une fête était donnée en l’honneur de son investiture par le gouverneur Unzaga y Amezaga qui lui laissait la place. Une armada d’esclaves habillés de blanc circulait entre la multitude d’invités, plus richement vêtus les uns que les autres, qui se bousculait dans les salons et les jardins de la maison du gouverneur. Il y avait abondance de nourriture et de boisson sur les tables, couvertes de cristal et de porcelaine, ainsi qu’un orchestre qui pour l’instant jouait en sourdine un mélange de musique française et espagnole. Les plus jeunes des invités attendaient l’ouverture du bal par le futur gouverneur et doña Unzaga, l’épouse du gouverneur. Bernardo Gálvez aurait préféré sa sœur Marie-Félicité, mais la bienséance prévalait.

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Bernardo Gálvez et Marie-Félicité s’étaient déjà rencontrés à plusieurs reprises avant ce jour. La première fois qu’il avait remarqué la jeune femme, c’était à la première parade militaire donnée en l’honneur de l’anniversaire du Dauphin à laquelle il participait à La Nouvelle-Orléans. Elle était au milieu des dames qui entouraient doña Unzaga. Depuis l’autre côté de la place d’armes, il avait de suite remarqué sa silhouette penchée vers l’épouse du gouverneur. Elle arborait une robe de soie violette ouverte sur une jupe blanche garnie d’un large volant en son bas. Il s’en souvenait encore. Abritée de l’ardeur du soleil par son ombrelle, elle était d’une beauté et d’une élégance dont il s’avisa de suite. Sous son large chapeau de paille, il fut sûr que ses yeux de jais le dévisageaient intensément. Sa curiosité attisée fut satisfaite lorsqu’ils se retrouvèrent lors du repas chez le gouverneur Unzaga. Ce fut comme cela qu’il apprit l’identité de celle qu’il avait remarquée. Étant la belle-sœur du gouverneur, il avait gardé ses distances, mais par la suite ils s’étaient rencontrés dans les multiples bals et diners que donnaient les familles orléanaises en vue. C’était une femme éduquée, sophistiquée possédant intelligence et charme et sachant tenir conversation. Plus il était amené à croiser Marie-Félicité, plus il était subjugué. Elle était pour lui la femme idéale. Sa beauté, son esprit, son élégance et son charme avaient pris possession de son cœur, un cœur durci par la guerre, mais impuissant devant le charme dégagé par la jeune femme. Force fut de constater que c’était réciproque, ils attendaient à chaque fois avec impatience une chance de se revoir. Elle était éprise de lui et il était complètement fou d’elle.

***

women-working-a-few-other-paintings-of-african-americans-by-thomas-waterman-wood-american-painter-1823-1903Amanda avait posé le plateau sur la table de la véranda face au jardin de la maison d’Estrehan où s’étaient installées ses petites. Elle était entrée dans la famille de Saint-Maxent, car elle avait été élevée avec Elizabeth de la Roche et l’avait suivi après son mariage avec Gilbert Antoine. Il y avait de grandes chances pour qu’elle fût sa sœur, mais cela n’avait pas d’importance. Elle avait tenu dans ses bras les enfants d’Elizabeth quand elles étaient nourrisson et les avait vu grandir. Elle-même n’avait jamais eu d’enfant, elle avait refusé de mettre au monde des esclaves et elle n’avait jamais été assez belle pour être remarqué par un maître qui aurait fait d’elle une placée et lui aurait peut-être offert la liberté. Quant à son maître, il avait toujours eu d’yeux que pour son épouse. Le couple de Saint-Maxent devait être le plus fidèle dont elle avait entendu parler. « – Voyons Marie-Félicité, il est évident que cet homme te plait ! Pourquoi ne pas refaire ta vie ? Tu es si jeune.

– Je n’ai nulle obligation de refaire ma vie, je suis à l’abri du besoin.

– Voyons, nous savons l’une comme l’autre que là n’est pas le propos. Et tu ne peux devenir sa maîtresse, ta réputation en serait définitivement entachée.

– Je sais cela et c’est bien dommage.

– T’a-t-il demandé quelque chose ?

– Rien ! Marie Élizabeth. Il est très respectueux. Bien sûr, je sais que je lui plais, il me fait assez de compliments pour que je n’aie aucun doute, mais il ne m’a rien demandé. J’avoue ne pas lui en avoir donné l’opportunité.

– Mais pourquoi ? Puisqu’il te plait. Non, ne dis pas le contraire, cela se voit comme ton nez au milieu de la figure.

– Tu m’agaces Marie-Élizabeth !

Cette dernière se contenta d’esquisser un sourire.

***

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Cette fois-ci, il se devait de trancher. Les ordres qu’ils venaient de recevoir l’avaient décidé. Il s’habilla avec soins, évitant les habits militaires, il choisit un habit et une culotte sobre de couleurs sombres brodés ton sur ton sur son bord. Une fois prêt, il se fit conduire à la demeure de madame d’Estrehan. Il ressassa jusque devant sa porte ce qu’il allait lui dire. Le majordome, un grand nègre nommé Jupiter, le conduisit jusqu’au salon donnant sur le jardin de derrière puis, tout en grommelant au sujet de cette visite qu’il trouvait incongrue à cette heure, il alla prévenir sa maitresse. Pendant que Bernardo attendait plein d’espoir, il se remémora ce qui l’avait amené là.

À l’été 1776, alors qu’il venait à peine d’arriver, Luis d’Unzaga y Amezaga avait été amené à aider les belligérants américains, que l’on commençait à appeler patriotes, en leur livrant secrètement cinq tonnes de poudre à canon des magasins du roi pour le capitaine et le lieutenant George Gibson Linn de la Virginie du Conseil de la Défense. La poudre à canon avait remonté le Mississippi, le but étant de l’utiliser pour contrecarrer les plans britanniques qui comptaient capturer fort Pitt. Cet acte allait être déterminant pour les années à venir et donner les lignes directives de son propre mandat.

En tant que nouveau gouverneur, les tâches de Bernardo s’étaient multipliées et étaient devenues de plus en plus conséquentes. Il fut pris en étau entre la gestion de la colonie et sa mission de fournir une assistance secrète aux colons américains qui luttaient pour leur indépendance. Pour la gestion de la colonie, il avait entériné ce que son prédécesseur avait commencé. Il avait autorisé officiellement le libre échange avec la France et ses colonies, instituant avec autorisation du roi les postes de deux commissaires français, sorte de consuls privilégiés qui organisaient et qui surveillaient l’import-export des marchandises. Cela se passait si bien qu’il fit retirer du port les gardes et les patrouilles accoutumées à cette tache. Quant aux belligérants américains, les derniers ordres qu’il venait de recevoir lui laissaient envisager que l’Espagne allait se joindre à la France pour s’allier aux colonies américaines. Selon lui, cela revenait à conduire une armée à la bataille. Cela ne lui faisait point peur, il était un guerrier dans l’âme, mais malgré toute cette frénésie, toutes ces responsabilités, il ne pouvait détourner ses pensées de Marie-Félicité. Suivant la réponse qu’elle allait faire à sa requête, elle pouvait être son fer de lance comme son puits sans fond.

***

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Qu’est-ce qui pouvait bien se passer pour que don Gálvez en personne vienne chez elle ? Et cela si tôt dans la journée. Elle rassembla sa lourde chevelure brune sur sa nuque, aidée d’Amanda, elle enfila une robe flottante damassée de couleur bleue sur son corset et son jupon et après avoir vérifié sa mise dans la glace, elle descendit au salon. Elle trouva l’homme visiblement préoccupé. « – Don Gálvez ! Que me vaut la surprise de vous voir. » Bernardo sursauta, crut voir rentrer une nymphe, il se ressaisit. « Veuillez m’excuser, dans mon urgence de vous parler je n’ai pas réalisé l’heure.

– Cela n’est point bien grave, vous êtes toujours le bienvenu. Asseyez-vous, ne restez pas debout. Amanda, fais-nous apporter du café s’il te plait.

Elle s’assit face à lui, avec précaution, elle harmonisa instinctivement les plis de sa robe autour d’elle, puis elle se pencha vers lui. « – Alors, qu’avez-vous à me dire de si important ? » Bernardo se racla la gorge. Devant la jeune femme, il perdait tous ses moyens, lui qui n’hésitait jamais sur un champ de bataille et qui habituellement dégageait une assurance sans faille.

– Vous n’êtes pas sans savoir que vous me plaisez, pourrais-je envisager que vous acceptiez de m’épouser. Je ne vous demande pas votre réponse de suite juste d’y réfléchir. Je vous promets de prendre soin de vous et de votre fille pour le reste de ma vie.

Directe et sans fioritures, la demande était quelque peu maladroite, mais Marie-Félicité ne lui en tint pas rigueur. Elle s’attendrit devant ce militaire plein de force et de fougue qui à cet instant devant elle ressemblait à un enfant. Elle avait déjà réfléchi à cette éventuelle demande. Elle avait déjà remarqué que le gouverneur, plein d’une autorité manifeste, en sa présence, était plus hésitant voire maladroit, car plus précautionneux de ses gestes et de ses paroles et semblant guetter son assentiment. Elle avait constaté qu’il la cherchait du regard dans les nombreuses soirées où ils étaient conviés. Dans les soupers, les hôtes les plaçaient l’un à côté de l’autre. Dans les bals, tous avaient constaté que le gouverneur dansait plus que de coutume avec elle. Elle était flattée de tout cela, d’autant qu’elle en était touchée. Elle lui prit la main et plongea son regard dans le sien. « – Il n’y a aucune raison que je vous dise non et j’en vois beaucoup pour vous dire oui. »

***

En tant que militaire de premier plan, dont toutes les actions représentaient la couronne royale, Bernardo Gálvez devait obtenir la permission du roi pour se marier. Bien que la permission requise ait été demandée, les fiancés durent attendre plusieurs semaines avant que le palais royal reçoive la demande officielle.

Pendant cette attente, Bernardo attrapa un mal qui le clouât au lit. Personne ne savait reconnaître les symptômes du mal dont il souffrait. Cela l’épuisait, le rendait moribond. La fièvre montait et descendait de façon aléatoire le laissant exsangue. La migraine le privait de toutes pensées lucides et les maux d’estomac le tordaient de douleurs. La sévérité de sa maladie inquiéta tout son entourage et finit par donner des doutes quant à savoir s’il vivrait assez longtemps pour échanger des vœux matrimoniaux. Lui même se demandait s’il pourrait remplir la promesse faite à sa fiancée. Marie-Félicité, dont c’était le dernier cadet de ses soucis, ne pensait qu’au bien-être de celui dont elle était tombée amoureuse. Elle voyait avec horreur se réitérer ce qu’elle avait vécu avec Jean-Baptiste. Elle venait tous les jours prendre des nouvelles et elle restait de longues heures, tenant compagnie au malade, lui racontant les derniers potins de la ville ou lui faisant la lecture. Bernardo, comme ceux qui l’entouraient, se pensait près de la mort. Il doutait de sa survie et malgré cela il savait qu’il avait une promesse à remplir et cela l’obnubilait. Honorer sa parole faite à Marie-Félicité hantait son esprit, c’était devenu une obsession. Comme le militaire qu’il était, il décida de défier le protocole officiel par amour. Il refusait d’attendre plus longtemps, il suivrait son cœur et non les mandats de la couronne. La jeune femme le rassura, elle saurait patienter, il n’avait aucune inquiétude à craindre. Mais, envahi par son idée, il tint à accomplir sa promesse, dût-il tricher devant la grande faucheuse. Devant son obsession, Marie-Félicité accepta de se marier en petit comité dans la maison du gouverneur. À l’insu du roi et de tout un chacun, à l’exception de quelques amis proches, de sa famille et de son clergé, qui jurèrent le secret, Bernardo épousa Marie Félicité en privé.

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Cette nouvelle inspirée d’une histoire vraie met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

2 réflexions sur “Je suis la vice-reine du Mexique. (2ème partie)

  1. Pingback: Je suis la vice-reine du Mexique. (3ème partie) | franz von hierf

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