De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 001

épisode 001

Zaide de Bellaponté ou Edmée Vertheuil-Reysson-002.jpg

Elle fixait de ses grands yeux translucides son reflet dans le miroir y cherchant les signes de l’âge, elle venait d’avoir trente ans. Elle se savait belle, et ce que beaucoup considéraient comme un don de Dieu était une faveur qu’elle avait parfois chèrement payée. Cette grâce avait embrasé désirs et jalousie, et ce qui pour beaucoup était un miracle du ciel s’était transformé en calvaire.

Elle se souvenait, depuis l’enfance de ce don tour à tour bénéfique ou maléfique qui avait bousculé son destin en en changeant le cours à coup de tempêtes ponctuées de rares accalmies.

Dès sa naissance, il en avait faussé le parcours, il en avait fait un tissu de mensonges à commencer par sa couleur de peau ivoire qui miroitait doucement à la lueur des bougies, puisqu’elle était noire.

***

Le sang dégoulinait sur la peau noire en ruisseaux écarlates suivant les muscles crispés, s’insinuant jusque dans le creux des reins sous les yeux impavides de l’homme blanc. Sans ciller, face au nègre pendu par les poignets au gibet, le regard glacial du maître observait les plaies que chaque coup de fouet entaillait, laissant à chaque fois la chair béante. L’air avait déjà vibré une dizaine de fois au passage de la lanière de cuir qui punissait la négligence. L’esclave s’était endormi épuisé de fatigue et de faim. Il avait laissé mourir le feu, ou peu s’en fallait, d’un des fourneaux de la guildiverie. Monsieur de Belpont ne supportait pas l’erreur, la négligence surtout si cela ressemblait à de la paresse. Sous le pic du soleil, jambes écartées, mains dans le dos tenant fermement sa cravache, avec pour seule protection un large couvre-chef de paille, au milieu du quartier des esclaves, il vérifiait que son économe effectuait la sentence demandée avec assez d’ardeur. Il n’était pas pour la compassion, ce n’était pour lui que signe de faiblesse et début de la ruine. Chaque fois qu’il le fallait, il châtiait avec fermeté tout contrevenant à ses règles. Muselières, colliers à pics, entrave de pieds ou de mains, coups de fouet ponctuaient ses châtiments. Il évitait toute action radicale qui était à même de détériorer ses biens, son cheptel, il n’avait pas assez d’esclaves pour se le permettre, une soixantaine à peine, mais il n’avait pas hésité pour l’exemple à couper un pied à un fugueur et n’aurait pas hésité à tuer s’il l’avait fallu.

épisode 001

Premier mensonge

Friedrich Schiller.jpg
Philippe de Belpont, que l’on aurait bien eu du mal à identifier en France, s’était, par un heureux concours de circonstances, approprié le nom de son maître, nom qu’il avait gratifié avec le temps d’une particule. Fort de cette nouvelle identité, il était devenu le propriétaire d’une habitation, nom que l’on donne à une plantation dans la colonie de Saint-Domingue, dans le quartier de Montrouis, au bord de la rivière du même nom. Il l’avait rebaptisée Bellaponté.

En vérité, il se nommait Basile Marsan et avait vu le jour dans un pays fait de coteaux et de vallons, de massifs forestiers mêlant feuillus et pins maritimes, humanisé de riantes cultures à l’approche du fleuve dénommé la Garonne. Il était né dans la métairie d’un château seigneurial dans le Bazadais au bord du cours du Ciron au sud de la ville de Barsac dans le nord de la Guyenne. Sa famille servait celle de monsieur Armand Louis Belpont procureur du roi, au parlement de Bordeaux depuis plusieurs générations. Il était né sous de bons auspices, la même semaine que le fils unique du maître, Philippe. Il était devenu son frère de lait. Monsieur Belpont avait fait élever les deux garçons ensemble, l’un devant devenir le moment venu le serviteur de l’autre. Ce choix n’était pas anodin. Les deux garçons se ressemblaient, ils n’avaient pas en commun que le lait de la mère de Basile. Même stature, avec le temps plus athlétique pour le fils de la nourrice, même couleur de cheveux un châtain tirant vers le paille et surtout mêmes yeux translucides, ceux du fils du maître étaient le reflet d’une âme limpide empli de douceur, ceux du fils de la nourrice étaient glaciaux, reflet d’une rancœur innée et d’un désir avide. Ils avaient les mêmes attitudes, les mêmes postures, ce n’était pas simplement le résultat d’un mimétisme dû à la proximité, Basile était le bâtard du maître.

De cela, les deux enfants, devenus de jeunes hommes, en eurent la certitude devant le notaire qui les avait conviés à l’ouverture du testament de monsieur Belpont. Cette lecture, contre toute attente, n’annonçait aucune bonne nouvelle. Les premières lignes du document étaient un mea culpa alambiqué dont la conclusion demandait au fils légitime de se préoccuper du devenir de son bâtard, mais le défunt n’avait pas que cette faute à se faire pardonner. Il avait fait d’autres erreurs qui allaient changer le cours du destin des deux frères de lait. La première erreur, malgré un âge avancé, était le résultat d’un élan d’amour inconsidéré pour une jeune et fort jolie jeune femme.  FRANÇOIS BOUCHER.jpgLa donzelle experte dans les jeux de la séduction lui avait laissé accroire qu’il était vert comme aux premiers jours et avait obtenu pour récompense de ce prodige sa ruine complète. La deuxième, et pas la moindre de ses erreurs, était l’emprunt qu’il avait engagé auprès du président du parlement de Bordeaux, Monsieur de Ségur, afin de se sauver de la ruine. Mais il n’était pas exorcisé du démon de midi et au lieu de rembourser son prestigieux débiteur, il avait continué à couvrir la courtisane de cadeaux. Lorsqu’il mourut de façon fracassante dans les bras de la belle, elle possédait une jolie propriété couverte d’un vignoble de qualité aux abords de Bordeaux, quant aux héritiers, ils ne leur restaient plus rien, enfin en France, même la charge au Parlement du défunt était passée dans d’autres mains. Les deux jeunes gens étaient rentrés, désappointé pour l’un, et fort marri pour l’autre, dans la demeure paternelle qui n’appartenait plus au fils légitime.

***

Basile ne tenait pas à en rester là, il refusait ce coup du destin. Il voulait sa revanche sur son géniteur et sur la vie en général, aussi poussa-t-il Philippe à chercher dans la maison tout ce qu’ils pouvaient soustraire aux créanciers. Bien que déjà prêt à se laisser prendre en charge par la famille de sa mère, mollement, l’héritier lesté se laissa faire par son frère de lait. Depuis l’enfance, Basile avait l’ascendant sur Philippe. Bien en pris au fils de la nourrice, car Philippe, en fouillant dans les papiers de son père, trouva l’acte de propriété d’une habitation à Saint-Domingue que les créanciers avaient ignoré ou négligé, de toute évidence au vu des comptes catastrophiques qui lui étaient liés. Ce reliquat de la fortune familiale allait devenir leur passeport pour construire un nouvel avenir, plus prometteur, du moins l’espéraient-ils.

Schiller,_Friedrich_(Weitsch).jpgPoussé par son frère, Philippe vendit tout ce qu’il put, bijoux, tableaux, mobiliers qui lui étaient restés. Il alla jusqu’à se séparer de ses boucles de chaussures et de plusieurs poignets de dentelle. Avec l’argent rassemblé, qui s’additionnait à ce que lui donna la famille maternelle trop heureuse de se séparer de cette charge à si bon compte, il acheta son passage et celui de Basile pour l’île à sucre comme on nommait désormais Saint-Domingue. Les deux jeunes gens enthousiastes, tout à leur rêve, échafaudaient leur nouvelle vie, imaginaient ce qu’elle serait, y déterminaient leurs nouveaux rôles, décidant que Basile serait le futur gérant de l’habitation pendant que Philippe jouerait les planteurs nantis dans les villes côtières. Au vu des derniers comptes-rendus sur l’état du domaine, ils ne pouvaient faire pire. Candides, ni l’un ni l’autre n’en doutait. Ils se mirent à étudier avec application un précis sur la canne et les moyens d’en extraire le sucre, écris d’un moine dominicain, le père Jean-Baptiste Labat, car de bien entendu aucun des deux ne s’y connaissait en guildiverie.

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Ils embarquèrent sur le trois-mâts « la Victoire » au printemps de leurs vingt ans, ils jugèrent le nom du navire de bon augure. Et si pour tous, cette année-là était celle de la mort de la favorite royale, Madame de Pompadour, pour eux c’était le début de leur vie d’homme.

vue du port de Bordeaux prise du château Trompette.jpgLe navire quitta les quais industrieux de Bordeaux par un petit matin brumeux que le soleil perçait, Basile malgré un mal de mer annoncé se sentait revivre. Il était plein d’allant et d’espoir en son avenir. Philippe lui avait le cœur serré de quitter son pays, il était empreint de regret et il ne l’aurait pas admis, il était moins confiant dans leur réussite que son frère. La descente de la Garonne puis de la Gironde parue à l’un interminable quant à l’autre son regard s’accrochait à chaque élément du paysage jurant en son for intérieur d’y revenir. Passé la pointe de grave et ses plages de sable blond, il n’y eut que l’océan et nul retour possible. Philippe accepta alors de se retourner vers l’intérieur du bâtiment.

Le navire était vaste, ce qui n’empêchait pas la proximité, d’autant que les passagers étaient plus nombreux que l’équipage. Le bâtiment accueillait à son bord une douzaine d’ecclésiastiques, des prêtres de l’ordre de Saint-Sulpice de Paris ainsi que des jésuites, une centaine de soldats picards, des engagés, qui paieraient leur voyage en travaillant sur des habitations, dont une famille avec une demi-douzaine d’enfants, deux procureurs de Cap-Français et des faux-sauniers, quatre-vingts en tout, que la justice envoyait dans la colonie après avoir purgé leur peine en geôle. Tous ses passagers selon leur rang et leur richesse étaient logés sous le gaillard, le pont ou l’entrepont, Philippe et Bazile se partageaient une minuscule cabine sous la dunette et mangeaient à la table du capitaine.

“ Montague Dawson (The Oberon ”.jpgÀ tout ceci, des passagers indésirables s’étaient invités et bien qu’ils ne prenaient guère de place, ils allaient décimer l’équipage et les passagers. Dès les premiers jours, ils furent remarqués, car ils sautaient et s’attaquaient à chaque proie rencontrée. Ce n’était pas grand-chose, qu’un simple désagrément, et ils furent tout d’abord ignorés. Mais très vite tout le monde se mit à se gratter tant leurs morsures démangées, il ne fallut pas huit jours pour que les poux n’aient épargné personne.

Lors d’un repas donné dans la chambre du capitaine sous le château arrière largement ouvert sur le sillage du vaisseau, le maître du bâtiment, conseillé par son chirurgien, mit en garde ses passagers contre cette prolifération. Mais c’était trop tard, le mal était fait.

Les premiers touchés étaient les plus mal lotis. C’étaient les faux sauniers parqués dans l’entrepont pour le voyage, couvert d’ulcères, rongés à vif par les vers, déjà affaiblis, ils furent contaminés les uns après les autres par la maladie colportée par les insectes. Elle pourrissait leur sang ne leur laissant aucune chance. Le capitaine avait bien essayé de prendre les devants, et pour lutter avait décidé de récolter auprès de tous de quoi changer les chemises des moribonds afin de mettre un peu d’hygiène et de sauvegarder quelque peu leur santé, mais cette peste, aucun autre nom ne pouvait la définir, les avait pris de toute évidence et très vite, elle emporta vingt hommes à la fois.

Plus de la moitié des embarqués à Bordeaux moururent pendant le voyage, Philippe Belpont fut l’un d’entre eux, Basile quant à lui était fort mal en point quand le navire fut mis en quarantaine aux abords de Cap-Français.

***

le-peletier-de-saint-fargeau-on-his-deathbed-1793-engravingLa sœur ursuline suivait le chirurgien de lit en lit dans l’hospice aménagé pour les quarantaines. Elle était fatiguée. Depuis l’aube, elle soignait les malades et quand sur les coups de midi un nouvel arrivage fut annoncé, elle ressentit une grande lassitude. Cela avait pris le reste de la journée pour les installer et il avait fallu autant de temps pour faire les tavernes du port afin de trouver le chirurgien. Elle remerciait Dieu que celui-ci ne fut point ivre, car il aurait manqué plus que cela pour l’achever. Son dos la faisait souffrir, elle songeait à cela quand le vagissement d’un moribond attira son attention. « – Ici docteur, celui-là semble avoir quelque envie de vivre ! » Le chirurgien laissa entre les mains d’une autre sœur celui dont il s’occupait et fit signe à ses aides de vider deux lits occupés par des morts. Il s’approcha du malade, un des nouveaux arrivants, désignés par la sœur. Celui-ci maugréait quelque chose. Le chirurgien se pencha tant il avait de difficulté à comprendre. « – Philippe… Philippe…

– ma sœur, ce doit être son nom, y a-t-il un Philippe dans la liste des passagers ?

L’ursuline parcourut la liste espérant n’en trouver qu’un. « – Oui, il y a un Philippe Belpont… de Barsac.

– bien, on vous a retrouvé jeune homme, ne vous agitez pas.

Basile au travers de la brume de sa fièvre devinait deux silhouettes, mais ne comprenait pas. il appelait Philippe espérant de l‘aide de sa part. Il se rendormit, plusieurs jours s’écoulèrent avant qu’il ne retrouve pleine conscience. Un matin, il vit donc arriver une sœur ursuline qui le trouva lucide et assis sur son lit.

« – Ah ! vous voilà, me semble-t-il, en forme, monsieur Belpont. » Le convalescent devinant la confusion reprit la sœur. « – Basile, Basile Marsan. » La sœur ne comprit pas et se méprit. « – Oh, je suis désolé mon fils, mais Basile Marsan est mort de la fièvre, sans nul doute, car il n‘y a personne de ce nom parmi les survivants. C’était un ami à vous ? » Instinctivement, il répondit « – Mon serviteur. »

Basile comprit que par un concours de circonstances son destin avait changé de direction. Il avait été identifié comme étant son frère de lait et qui pouvait contredire cela ? À Saint-Domingue personne, et en France guère plus. Reprendre son identité ? Rétablir la vérité ? À qui cela servirait-il ? Pas à lui toujours. Redevenir Basile, c’était allé grossir le lot des miséreux que ce soit ici ou en France. Alors qu’être Philippe, c’était se donner la chance de faire fortune. Il décida donc d’enfiler la vêture de son frère de lait, documents en main, s’approprier ses biens et laisser Basile Marsan dans la tombe.

***

Philippe Belpont, alias Basile Marsan, avait quitté l’hospice de Cap-Français deux jours auparavant, sa santé enfin retrouvée. Après avoir remis ses papiers à l’amirauté justifiant de son identité, il avait été aidé afin de rejoindre la ville de Saint Marc.

Brunias Linen Market Dominica.jpgDans l’euphorie de sa nouvelle existence, tout ce qui l’entourait l’émerveillait, sa nouvelle route était pleine d’espoirs. Son regard de nouvel arrivant avait d’abord été frappé par le mélange des races et des couleurs, cela était nouveau pour lui, il n’avait jusqu’alors croisé qu’un nègre, serviteur d’un aristocrate bordelais, ce qui l’avait alors beaucoup intrigué. Son deuxième constat avait été la chaleur dont il se mit à souffrir sous le soleil tropical qui coiffait sa promenade en attendant son départ. Elle lui fit remarquer la légèreté des tenues vestimentaires qui n’en étaient pas moins pour beaucoup suffisamment de qualité pour mettre en exergue la pauvreté de la sienne. Il croisa comme en métropole, quelques hommes en perruques poudrées portant l’habit et l’épée pour marquer leur rang social, mais pour la plupart la mise était plus simple plus adaptée au climat. Il ne voulait pas être amalgamé à ses petits blancs qui allaient pieds nus comme les esclaves et dont le destin avait détourné sa route. Comme il avait encore quelques argents, il entra chez un fripier. Celui-ci était bien achalandé, il ne pouvait dire à son nouveau client que c’étaient les dettes, la mortalité due au climat et au dur labeur qui remplissait sa boutique de nouvelles marchandises en tous genres. Il se contenta, affable, comme tout boutiquier, de proposer ce qu’il pensait pouvoir fourguer à ce nouveau venu plein d’espoir de fortune. Mais Philippe Belpont privilégia la simplicité et la commodité, il choisit un habit léger de drap fin, et compléta ses emplettes par des chemises blanches en baptiste écrue et d’autres en basin, dont deux avec dentelles, ainsi que trois pantalons larges. À crédit, tout homme de qualité avait des dettes, il compléta le tout avec des bas de fil, quelques mouchoirs et foulards de cou ainsi que l’indispensable chapeau à larges bords, un en paille et un en latanier, pour se protéger de l’ardeur du soleil.

Tout en arpentant les trottoirs de la ville qui le menait au port où il allait s’embarquait pour sa destination, mis plus en accord avec sa vision de ce qu’il devait paraître, il se permit d’admirer la gent féminine qui paradait à pied, à cheval ou en voiture, gros carrosses, cabriolets ou chaises, dans un luxe d’apparat dès plus inattendu aussi loin des grandes villes de métropole. Même à Bordeaux, il n’avait pas vu autant de broderies, galons, dentelles, taffetas, bijoux multiples, pendants d’oreilles d’or, colliers à grains d’or et de grenat, bagues, corset, casaquin, chapeau à ruban de soie, mouchoir de tête ou madras, profusion de mousseline et de riches étoffes. De l’esclave à la maîtresse mais surtout les mulâtresses, c’était à celle qui en afficherait le plus. Tout cela lui plut, il était sûr désormais que sa vie avait pris le bon tournant.

***

Jean Louis Ernest Meissonier 1862 "Bibliophile".jpgLa maison de négoce des frères Terrien, comme il se devait pour ce type d’établissement, était installée sur le bord de mer, comme l’on nommait l’alignement des maisons donnant directement sur le port de la rade de Saint-Marc. Basile, désormais Philippe de Belpont, passa le pas de la porte de la vaste maison agrémentée d’une galerie à l’étage peu avant l’heure de midi. Il faisait une chaleur écrasante en ce début d’été, aussi apprécia-t-il avec soulagement la fraîcheur salvatrice des lieux que les murs de pierre préservaient. Il fut reçu par le plus jeune des frères Terrien que tous nommaient Terrien le jeune, comme il devait le constater. Celui-ci nouvellement arrivé remplaçait son aîné lui-même rentré à la maison-mère de Nantes pour raison de santé, le climat l’avait laminé. « – monsieur Belpont ?

– de Belpont

– oh ! excusez-moi, je suis très honoré de votre visite. Veuillez vous asseoir, mon serviteur va nous porter de quoi nous rafraîchir. » Philippe regardait avec attention tout ce qu’il voyait. Comme tout le reste de la maison, et il n’en avait vu que le hall et un salon qu’il avait traversé, le bureau était confortablement meublé et donné sur le patio entouré des différents bâtiments de la demeure. Il aurait pu se croire au château familial tant l’ensemble paraissait cossu. Si les étagères encombrées de nombreux dossiers dans le dos de son interlocuteur étaient de bois d’ébène, l’ensemble du mobilier, bureau et fauteuils étaient en merisier ou en acajou, agrémentés d’éléments de bronzes dorés. Les décors finement ciselés des boiseries laissaient apparaître tout le répertoire du monde aquatique et les sièges étaient garnis de soieries fleuries. L’homme lui-même n’était pas ce à quoi il s’attendait. Là où il pensait trouver un vieil homme, quelque gratte papier penchait sur ses registres, il découvrit un homme jeune, élégamment habillé, qui avait tout d’un nobliau en villégiature. Il était de sa corpulence, châtain portant sa chevelure juste attachée sur la nuque par un ruban, les yeux doux très cernés et la bouche gourmande. Il ne se laissa toutefois pas prendre à cette image tant il avait peur que celui-ci ne lui cherche des noises quant à ses papiers. Ce ne fut point le cas, bien que pointilleux, le jeune homme était à mille lieues de penser que Philippe de Belpont pouvait, hormis pour la particule, le tromper sur son identité. C’était impensable. Il engagea la conversation avec un ton plein d’amabilité « – vous me trouvez dans ma maison tout à fait par hasard. Une mauvaise indigestion m’a alité plusieurs jours et m’a empêché de me rendre à Cap-Français. Mais vous voyez, un mal peut entraîner un bien, nous nous serions autrement croisés et manqués. » Après lui avoir demandé quelques nouvelles de France, Terrien le jeune passa au vif du sujet au grand soulagement de Philippe qui ne savait pas comment l’aborder. « – je suppose que vous venez pour votre habitation, si j’ai bon souvenir, sur les bords de la rivière du Montrouy… au Fond-Baptiste dans la paroisse de Larcahaye. » Philippe regarda incrédule son interlocuteur, il n’avait pas retenu autant d’informations ou tout au moins tendu par la situation, il n’avait pas compris son interlocuteur. Pour se donner contenance, il extirpa de la serviette de cuir, qui avait suivi son frère de lait puis lui-même, les documents qu’ils avaient découverts dans les papiers de leur père. Ils contenaient l’acte de propriété et les comptes-rendus ainsi que plusieurs lettres réclamant des subsides suite à plusieurs mauvaises années. Ils les connaissaient par cœur ou peu s’en fallait mais débités par un autre cela l’avait désarçonné d’autant qu’il craignait d’être mis à jour dans son dessein. Sans ajouter un mot à son geste, il tendit les documents. Terrien le jeune ne sembla pas remarquer l’étrange comportement et après les avoir consultés, il se leva pour chercher sur les étagères derrière lui un dossier qu’il trouva aisément et qu’il ouvrit devant lui. « – Je ne suis là que depuis très peu de temps et mon frère très malade n’a pu faire les visites régulières comme il se doit sur les différentes habitations dont nous avons la gestion. Si je connais moi-même les noms de nos différents clients, je n’ai pas encore pu pallier complètement à ce manquement. J’ai donc dû faire, comme mon frère, confiance dans les différents gérants. Jusque-là nous n’avons pas eu à nous en plaindre. – Dans le même temps qu’il s’expliquait auprès de Philippe, il parcourait en diagonale les différentes pages qui constituaient le dossier, cela afin de se les remémorer. – Je constate que mon frère suite aux demandes de votre gérant a réclamé quelques argents afin de pallier les mauvaises années. Il faut dire qu’entre le fléau que sont les insectes et qui ont, semble-t-il, fort détérioré les récoltes, et la vérette qui a emporté trois de vos esclaves, les recettes sont inexistantes voire déficitaires. Je suppose que c’est suite à ces courriers que votre père vous envoie ? » Conclut l’administrateur en relevant la tête pour se faire confirmer la réponse. Sans se décontenancer, Philippe se penchant vers le bureau et indiquant les papiers étalés sur la table, répondit le plus naturellement du monde, ce qui était en partie la vérité  « – En fait pas du tout ! Mon père ne nous… ne m’avait pas mis dans la confidence de cette acquisition. Je l’ai donc découvert à la mort de celui-ci.

– Ah… je suis désolé, veuillez recevoir toutes mes condoléances. – Terrien le jeune ne culpabilisa pas devant ce qui aurait pu être une bévue d’autant que son client ne semblait pas mortifié par ce deuil, ce qui en soi ne le choqua pas. Les relations familiales dans les riches familles étaient souvent lâches, voire distendues, maintenues par des biens et intérêts. Les discordes étaient courantes entre les différents membres et avaient souvent pour causes la fortune, aussi le détachement qui perçait dans le ton de Philippe ne le surprenait pas. Il poursuivit sur le même ton affable. – comptez-vous séjourner longtemps dans notre région ?

– En fait, je viens pour m’y installer, plus rien ne me retient en France.

– Ah ?… Alors bienvenu parmi nous monsieur Belpont, excusez-moi de Belpont. Pour commencer, je vous saurais gré d’accepter mon hospitalité. Comme je ne pourrai vous accompagner dans vos terres, mon mulâtre Montrose vous y guidera.

***

2967c601c44dc87a3e8462ea710c3603.jpgDe Saint-Marc, ils avaient rejoint les bords de la rivière Montrouy et avaient suivi le cours sinueux de la route qui serpentait entre les mornes et le cours d’eau, abrités de l’ardeur du soleil par les pins puis les chênes et les acajous. Philippe de Belpont et Montrose avançaient lentement, le premier sur une jument docile empruntée à Terrien le jeune et le deuxième sur un mulet récalcitrant. Le trajet était long, car il n’était pas direct, avant d’arriver sur les bords de la rivière, ils avaient dû traverser des mornes désertiques et arides, des forêts touffues peuplées d’animaux sauvages et franchirent des rivières parfois à sec mais le plus souvent aux flots tumultueux. Ils avaient été martyrisés par la chaleur, les insectes bourdonnant sans fin et la crainte des mauvaises rencontres. Ils avaient longé des habitations, en avaient traversé d’autres, le mulâtre expliquant avec force de détails au futur maître d’une habitation similaire ce qu’il regardait avec curiosité et souvent avec envie, l’introduisant lorsque ils rencontraient contremaître ou maître, et acceptant les invitations hospitalières. L’arrivée d’un étranger, d’un nouveau venu, était à tout moment apprécié de toutes les habitations et évidemment la célèbre hospitalité créole qui lui était partout largement accordée n’était pas exempte d’une bonne dose de curiosité venant rompre l’ennuie de l’éloignement de la société. Les femmes en profitaient pour sortir toilettes et bijoux, porcelaine et verrerie, les hommes ventaient leurs domaines pendant que leurs épouses gracieusement s’éventaient. Ils avaient accepté de passer la nuit au domaine des neuf fontaines et restèrent plusieurs jours dans celle de monsieur Pasquet de Lugé. Philippe avait découvert lors de ce court séjour que la vie quotidienne était tout d’abord occupée par le travail, contrairement à beaucoup d’idées reçues sur l’indolence créole et que les longues journées de labeur harassantes sur les plantations isolées laissaient peu de temps à la distraction. Mais il avait aussi compris ce que c’était que d’être le maître d’une riche habitation, que d’avoir une Grand-Case aussi richement meublée qu’un hôtel particulier bordelais, et d’avoir plusieurs serviteurs pour le servir. Fort de cet exemple, il arriva plein d’ardeur aux abords de son habitation.

***

Si d’un côté les mornes, qui bordaient immédiatement la plaine, et avaient vue sur la mer, étaient arides et peu susceptibles de cultures, Philippe eut l’heureuse surprise de constater que l’autre face des montagnes, où se situait son habitation, était plus fraîche et que la végétation y était plus fertile. Les lieux étaient propices, malgré une chaleur sèche, à diverses cultures dont la canne pour les terres les plus à mêmes d’être irriguées.

Les deux hommes remontèrent l’allée qui depuis la rivière montait vers le morne couvert d’une forêt dense. Bordée d’acajou, elle était encadrée des carreaux de cultures. Sur sa droite au loin il devina ce qui devait être la guildiverie et sans vraiment y apporter attention, il remarqua qu’aucune fumée ne sortait des fourneaux, à l’opposé deux lignes d’ajoupa et de cases matérialisaient le village des esclaves. Ceux-ci, hommes et femmes efflanqués, ayant remarqué l’arrivée des deux cavaliers, entre les cahutes, en silence, les regardaient passer craintivement.

Sur les premiers escarpements, dans un écrin de palmiers, bananiers, et orangers trônait la Grand-Case, comme l’on nommait la maison du maître. À première vue, toute à l’euphorie de découvrir son bien, ce que le futur maître apercevait était idyllique, mais ce qu’il ne remarqua pas, contrairement à Montrose plus habitué aux habitations, c’était le manque flagrant d’activité en cette fin de journée. L’affranchi des frères Terrien lui en fit toutefois la remarque, lui faisant constater l’état d’abandon des terres et des bâtiments, ce qu’avait laissé penser le procureur au vu des rapports laissés par son frère aîné. Philippe ignora les propos, il ne voulait en aucun cas que l’on entache ses nouveaux espoirs.

PAP111040332i1Dans la maison du maître qui ressemblait de près à une ruine et non plus à la Grand-Case construite initialement, il trouva Charles Dufay avachi sur un grabat lutinant une négresse aux formes abondantes. Le gérant de l’habitation, puisque telle était la charge de l’homme dans la force de l’âge et à la bedaine prononcée, resta bouche bée à l’entrée intempestive des deux hommes. Bien qu’il reconnût Montrose souriant narquoisement, il s’exclama à l’encontre de son compagnon inconnu de lui.  « – qui êtes-vous ?

– Je suis Philippe de Belpont, le maître des lieux ne vous en déplaise !

L’homme poussa la négresse qui roula hors du grabat sans comprendre ce qui se passait autour d’elle. Il attrapa dans l’élan sa culotte qu’il enfila tant bien que mal. La dernière chose à laquelle il s’attendait était de voir un jour le maître de l’habitation. N’ayant plus de nouvelle depuis plusieurs années, il se prenait pour lui et personne jusque-là ne l’avait contrarié. Face à lui Philippe le toisait le regard glacial.  Dans un coin de la pièce, figée, la négresse, qui ne songeait pas à préserver sa nudité, regardait les yeux exorbités par la peur les hommes autour d’elle, essayant en vain de comprendre ce qui se passait.

– Toi, la négresse nettoie ce bouge, et rassemble de quoi manger.

– Elle ne vous comprend pas monsieur, elle ne parle pas notre langue, ni rien qui s’en rapproche, c’est une bossale.

– Débrouillez-vous ! faites lui faire son travail. Il a, me semble-t-il, longtemps été négligé.

Philippe de Belpont, d’instinct, copiait dans son attitude et son ton celui qu’il avait tant de fois remarqué et subit, celui de son père et maître. Il avait très vite compris que si l’on voulait être respecté et considéré comme supérieur, il fallait en avoir les attributs.

***

Working in Sugar Cane Fields, 19th cent..jpgDe ce jour personne ne se permit de penser autrement, il était le maître absolu de son habitation. Il passa de la théorie tant étudiée avec son frère de lait, à la pratique sans permettre à quiconque de le prendre en défaut. Cela mit plusieurs années mais jamais il ne baissa les bras. Il fit tout d’abord remettre en état hangars et granges, ainsi que nettoyer les carreaux des cannes et relancer à plein rendement la guildiverie. Quand il eut vendu le produit de ses deux premières récoltes, il se tourna vers la Grand-Case. Celle-ci sur pilotis, entourée d’une profonde galerie afin de lutter contre l’ardeur du soleil, reprit son lustre de jadis, et bien qu’il reçut peu, le confort sommaire de la maison, lui permettait de le faire sans gêne. Ceux qui profitaient le plus de son hospitalité étaient bien sûr ses voisins, notamment le plus proche, Pinchinat un mulâtre libre, qui souvent venait le chercher pour courir après ces nègres marrons.

Philippe de Belpont avait aussi compris que pour réussir dans la colonie, il fallait sortir de son habitation et fréquenter la société de Saint-Marc voire de Cap-Français ou de Port-Au-Prince. Il rendait donc visite régulièrement à Terrien le jeune et une fois l’an, en sa compagnie il se rendait à Cap-Français. Bel homme, modeste de fortune, mais détenant une vaste habitation ayant bonne rentabilité, il était courtisé par les mères ayant fille à marier, mais il leur préférait les quarteronnes lascives qui faisaient le commerce de leur grâce et séduction et avec lesquelles il n’avait aucun effort à faire. Ce fut lors l’un de ses voyages qu’il acquit l’Éthiopienne et ses filles.

***

Edmund Ollier, Cassell's History of the United States (London, 1874-77).jpgComme tout planteur, Philippe de Belpont, accompagné de Terrien le jeune, se rendit à la salle des ventes sur le bord de mer, rue Dauphine non loin du fort Bergerac. Il n’avait nul besoin d’esclave supplémentaire, ou plus exactement ses moyens ne lui permettaient pas d’excès en la matière. Il s’y rendait avant tout pour faire société, rencontrer d’autres créoles, s’entretenir au sujet de la colonie, échanger des nouvelles de la France. Il jeta toutefois, un œil distrait à l’annonce placardée à côté de la porte du bâtiment, il n’y avait que quelques esclaves de la veuve Billard de Laurière. Il suivit à l’intérieur Terrien le jeune qui se dirigea vers un groupe essentiellement masculin, la plupart d’entre eux n’étaient là que pour discuter d’affaires en cours. Il régnait une lourde odeur, mélange âcre de la peur des nègres à la vente, du cigare des blancs mélangés à celle de leur parfum. Derrière eux sur une estrade, entre les piliers soutenant les arcades du plafond voûté de la salle, il remarqua tout de suite une mulâtresse prépubère à la peau couleur de l’ambre et aux traits fins, dont rien ne rappelait sa négritude. Elle tremblait essayant de se cacher derrière une autre mulâtresse arrogante non moins superbe, mais plus âgée et avec quelque chose d’inquiétant. L’aide du négrier, avec brusquerie, la tira de l‘ombre afin de la rendre visible à l’examen des intéressés. Instinctivement elle cacha sa poitrine que l’homme voulait exhiber en arrachant son corsage, elle baissait la tête, affolée par ce qui lui arrivait. Le négrier avec sa canne lui releva le menton tout en annonçant les enchères et les avantages d’une aussi jolie esclave. Elle leva ses yeux d’un vert limpide inattendu et envoûtant.

Ontario Sara Golish.jpgÀ sa vue, il sentit son aiguillette se délasser, sa raison se situa à un endroit où elle n’avait plus de réflexion. Il lui fallait acheter la drôlesse. Il délaissa Terrien le jeune, qui avait remarqué son intérêt, et rejoignit le négrier dit « le Marquis «, titre que ce dernier prétendait avoir. Personne ne connaissait son vrai nom. Ce dernier était déjà entouré d’un groupe d’hommes alléchés aussi par la jeune beauté. Il fut le seul qui accepta d’acheter le lot constitué de la mère et de ses deux filles, il n’avait pas remarqué la deuxième, une fillette qui se cachait du mieux qu’elle pouvait derrière la plus âgée, mais elle était sans intérêt, elle lui fut offerte en cadeau. Il paya la somme demandée, il était las des négresses de son habitation, mal dégrossies à la peau épicée, de toute évidence celles-là étaient d’une autre engeance.

 

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

 

épisode 002

 

 

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