De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 007 bis

épisode précédent

épisode 007 bis

1784, Quand un mensonge fait office de vérité

"A young girl at a window" By Jean-Baptiste Greuze, French, 1725 - 1805 .jpg

Après un court séjour à Bordeaux lors duquel la garde-robe de la fillette fut adaptée au climat bordelais et à l’automne des bords de la Garonne, Edmée découvrit à travers les vitres du carrosse le nouveau paysage qui l’environnait. Jeanne-Louise et madame de Cissac, le cœur empli de compassion et d’attendrissement faisait tout ce qu’elle pouvait pour rassurer et distraire la fillette. Celle-ci mettait de bonnes grâces à recevoir toutes ces attentions, mais restait silencieuse, acquiesçant d’un hochement de tête positif ou négatif. Elle était émerveillée par tout ce qu’elle voyait, elle était dépaysée à l’extrême, rien ne lui était familier. Elle avait même du mal à comprendre son entourage dont l’accent ou le langage lui était le plus souvent incompréhensible.

Ce fut au château de Lamothe-Cissac qu’elle s’exclama, ébahie, surprise de ne voir personne dans les champs « – mais vous n’avez pas de nègres ? Comment faites-vous ? »

Que ce soit Jeanne-Louise ou madame de Cissac, toutes les deux furent stupéfaites, autant par la réflexion que par le fait d’entendre à nouveau sa voix. Bien sûr, elle savait que la fillette parlait, mais comme elle n’avait plus rien entendu depuis leur présentation qui remontait à quatre jours, elles n’avaient plus su quoi penser. Ce fut madame de Cissac qui répondit « – mon petit, en France, il n’y a que des paysans libres.

– Ah ? … Et ils travaillent ?

– Bien sûr, Edmée, pourquoi ne le ferait-il pas ?

– Papa y disait toujours que le fouet est le nerf du travail. Elle omit de dire lequel de ses pères avait ce type de réflexion.

– C’était un peu excessif, et puis ici le climat permet de travailler avec plus de facilité.

Edmée ne répondit pas, elle était sceptique, puisque cette dame lui disait, c’est que cela devait être vrai.

***

Jean-Michel Moreau.pngAu château Lamothe, Edmée découvrit un monde merveilleux, qui se mit à tourner autour d’elle. Jeanne-Louise et madame de Cissac découvraient le plaisir d’avoir un enfant. Elles se mirent en devoir de l’éduquer dans tous les domaines et cela amusait la fillette qui devint une élève curieuse et appliquée. Sa première découverte fut l’apprentissage de la lecture et de l’écriture. Elle découvrit la valeur des mots. Madame de Cissac lui expliqua qu’il devenait précieux dès qu’on les comprenait. Il devenait même sacré dès que leur signification était éclairée. Edmée, depuis longtemps, avait compris que la magie était partout, que chaque chose détenait une parcelle des Dieux, de Dieu, elle savait qu’avec la magie elle pouvait intercéder auprès des Dieux, alors qu’avec les mots, l’on put en faire autant lui apporta du plaisir, cela lui convenait.

Jeanne-Louise laissa à Madame de Cissac, tout ce qui était théorique. Elle s’occupa de faire de la fillette une dame de qualité, maintien, conversation, recevoir des hôtes, faire de la broderie et toutes activités considérées comme typiquement féminines furent son domaine d’apprentissage. Edmée ne voyait pas l’utilité à tout cela, mais elle ne voulait pas causer de déplaisir à sa tante, elle aimait l’affection qu’elle lui portait.

Ce fut un temps béni, un temps heureux qui s’acheva avec la demande en mariage de monsieur de Vielcastel que Jeanne-Louise après moult tergiversations accepta, poussée par madame de Cissac.

***

Georg_Reimer_Junger_Edelmann_mit_Hund.jpgLe marquis de Vielcastel n’avait jamais abandonné l’idée des épousailles avec Jeanne-Louise. Il n’était pas énamouré de la jeune femme, cela ne se faisait pas d’avoir d’élan passionnel pour sa future épouse. Elle correspondait simplement à l’idée qu’il se faisait de la future madame de Vielcastel. Rang comme fortune, la jeune femme correspondait en tous points à ce qu’un homme de sa condition pouvait envisager d’épouser. Elle était séduisante, il pouvait le concéder, mais de là à admettre plus, cela aurait été déroger à sa caste. De plus, elle avait pour avantage de n’avoir que peu de famille, ce qui allégeait le poids des obligations familiales et éviterait la dispersion de l’héritage commun. Et ce qu’il n’aurait pas admis, c’est que la résistance de la jeune femme à sa demande blessait son orgueil et décuplait son envie de la voir céder. Il ne démordait pas de son projet, de simple tocade, cela était devenu une obsession devant la réticence de celle-ci.

Comme sa charge à Versailles auprès du comte de Provence, bien que lucrative, était plus décorative que nécessaire, et de plus, peu obligeante, il avait toute latitude pour mener sa vie comme il l’entendait. Il avait donc fait plusieurs voyages à Bordeaux, ce qui ne lui était pas désagréable, car les nouvelles fortunes construites sur le commerce antillais avaient transfiguré la ville. Les faubourgs n’avaient plus rien de champêtre. Saint-Seurin était désormais un quartier résidentiel, le quartier des Chartrons s’étendait jusqu’au lieu dit de Bacalan et abritait les fortunes du négoce. La ville s’était embellie, pavoisant avec une façade d’hôtels particuliers en pierre de taille sur les rives du fleuve. Son gouverneur, le maréchal de Richelieu, avait agrémenté la ville, dont il s’était entiché, d’un théâtre aux colonnes antiques, qui proposait un supplément d’opéras et de ballets aux multiples spectacles qu’offrait déjà Bordeaux, où tous affluaient, et qui rivalisait avec les plus grandes villes de France. Elle était devenue une des plus riches. Le duc de richelieu y menait grand train, offrait bal, dîners et spectacles, ce qui était un divertissement de plus aux séjours de monsieur de Vielcastel.

1786 Sir Christopher and Lady Sykes strolling in the garden at Sledmere by George Romney.jpgDe séjour en séjour, de lettre en lettre, il avait fait céder les barrières de Jeanne-Louise. Celle-ci avait fini par répondre favorablement à ses élans de cœur. Cela fut d’autant plus facile que madame de Cissac, qui s’était renseignée plus ou moins discrètement sur le prétendant, lui connaissait une vie sans souci et une fortune stable, aussi avait-elle de son côté appuyé le projet. Après l’établissement d’un contrat de mariage qui préservait la fortune de chacun, garantissant au futur marié une dot conséquente, le mariage fut célébré à Saint-André-de-Cubzac entouré d’amis et de voisins. Comme c’était le début de l’été, il fut décidé, que le jeune couple partirait pour Paris après les vendanges.

***

Les brumes de l’automne amenèrent le départ de Jeanne-Louise et de son époux laissant Edmée et Madame de Cissac, le cœur bien gros. Pendant qu’elles s’installaient dans de nouvelles habitudes, Jeanne-Louise pour la première fois quittait sa région, traversant la Garonne, puis la Loire, et entrant dans Paris par la porte d’Orléans. Monsieur de Vielcastel avait tout fait pour que le voyage se déroulât bien. Ils firent chaque jour des haltes dans des hôtelleries de choix et séjournèrent par deux fois chez des connaissances. Il découvrait sa jeune épouse de jour en jour et en était fort satisfait. De son côté, Jeanne-Louise ne se plaignait pas et appréciait les multiples attentions dont elle était l’objet.

C’est avec anxiété qu’elle découvrit la vie à Paris et à Versailles. Elle fut rapidement rassurée, Bordeaux l’avait fort bien préparée à comprendre les rouages de la société qui l’accueillait. Elle avait de plus été chaleureusement accueillie par l’entourage de son époux. Bien que parfois fatiguée de la frivolité générale, elle n’en courait pas moins de salon en dîner, de théâtre en représentation à la cour, son époux était notamment très fier de sa beauté. Elle sut se créer un cercle d’intime qui l’entraînait, la guidait dans les méandres du grand monde. Elle aurait pu s’enivrer de ce rythme fiévreux ou de bons mots en flatterie, on se gargarisait de ragots sous couvert d’idées politiques ou philosophiques, mais sa campagne lui manquait. Son époux se méprit et l’entraîna à la campagne chez des amis. Mais cette campagne-là était aussi factice que la mode qui l’avait créé. Les jardins à l’anglaise que tout aristocrate se devait d’avoir, ne lui faisait ressentir que bien plus le manque de ses rangs de vigne baignés par l’aube brumeuse s’élevant au-dessus de la Garonne scintillante. Elle ne s’ennuyait pas, bien sûr, depuis son arrivée sa vie n’était que divertissement, mais tout ce qu’elle entendait autour d’elle n’était que fadaise, qui meublait l’ennui de gens oisifs. Elle se sentait inutile, elle n’était que l’objet, le bibelot d’un décor qu’elle pressentait factice. Edmée et madame de Cissac lui manquaient, monsieur de Vielcastel lui promit de revenir au château Lamothe pour l’été, une fois la saison achevée. Elle combla le vide de cette absence par un échange épistolaire régulier avec sa belle-sœur.

***

Jean-Baptiste Greuze (1725–1805), Head of an Old Woman.jpgMadame de Cissac comme tous les jours s’était élevée à l’aube. Elle avait vérifié l’ordre du jour, donné les ordres à son personnel, puis à ses métayers. Était arrivée l’heure du lever d’Edmée, la fillette l’avait rejoint dûment préparée afin de partager le déjeuner, c’était un de leurs moments préférés. Bien que fraîche, cette journée de printemps était fort belle, aussi Madame de Cissac avait décidé de se rendre sur les terres voisines où elle devait régler quelques problèmes avec le contremaître, cela ferait une jolie promenade pour Edmée. La petite fille s’enveloppa dans un ample manteau et s’engouffra dans le landau qui avait été décapoté, trop heureuse d’échapper à la leçon d’arithmétique préalablement prévue. Madame de Cissac riait devant la précipitation de l’enfant. Elle s’arrêta sur le perron pour ajuster ses gants, admira la voiture récemment acquise, qui, bien que petite, pouvait faire des envieux. La berline n’était sortie désormais que pour les grandes occasions. Alors qu’elle avançait le pied sur la première marche, un pincement foudroyant dans le thorax arrêta son élan. Elle s’arrêta, avala de l’air, tout en portant sa main vers le cœur. Edmée perçut le mouvement, mais elle n’eut pas le temps de s’en inquiéter. Madame de Cissac avait repris la descente des marches du perron. Elle n’avait pas atteint la dernière qu’elle s’écroulait sous les cris affolés d’Edmée. L’effroi de la fillette fit accourir la gouvernante et des serviteurs à sa suite, mais c’était trop tard le cœur de Madame Cissac s’était arrêté.

***

La gouvernante, madame Durant, écrivit à Jeanne-Louise afin de la prévenir du drame. Le courrier mit près de trois jours à parvenir entre ses mains. Le temps de venir en toute hâte madame de Cissac avait été enterré.

Ce jour-là, mortifiée, Edmée s’était retrouvée seule avec la gouvernante à ses côtés devant la tombe béante, qui allait engloutir le cercueil. Tout au moins, ce fut son impression. En fait étaient venus les voisins suivis modestement par le personnel du château, des métayers et de leur famille. Ils furent, autant attristés, par la mort de cette femme respectée, que par la vision de la petite-fille bouleversée, qui retenait en vain ses larmes. Elle se sentait encore abandonnée par le destin. Qu’avait-elle fait pour que tous ceux qui l’aimaient la quittent de façon si effroyable ?

***

Thomas Gainsborough.jpgJeanne-Louise était moulue des soubresauts de la berline. À sa demande, le voyage avait été le plus court possible. Ils n’avaient fait qu’une étape, son cocher et son aide s’étaient relayés, elle avait dormi et elle s’était restaurée dans la voiture. Quand la berline franchit les grilles du château, elle était épuisée. Un valet se précipita et ouvrit la portière. Elle descendit les jambes un peu tremblantes, le temps qu’elle atteigne le perron Madame Durant surgit sur le pas de la porte. Jeanne-Louise tendit les mains vers elle « – oh ! Ma bonne Mirande, que nous voilà bien seules. » Elle n’avait même pas pris le temps de lui dire bonjour tant elle était soulagée de pouvoir dire le fond de sa pensée à quelqu’un qui allait la comprendre. « – Oui ! Madame, bien seule. Il est vrai. Mais au moins, elle est partie vite, Dieu a bien fait les choses, elle est partie au milieu du bonheur, sans trop de souffrance.

– C’est déjà ça. Piètre consolation pour nous, mais pour elle, cela a été une fort bonne chose. Je suppose que je ne suis pas arrivée assez vite pour l’accompagner jusqu’à son dernier logis.

– C’est exact, Madame, Monsieur le Curé a célébré les obsèques avant-hier. Il y avait beaucoup de monde. Madame était très aimée.

Les larmes aux yeux, Jeanne-Louise acquiesça. Elle jetait à même temps, qu’elle écoutait la gouvernante, des regards vers le château et ses alentours. Qu’allait donc devenir tout cela ? Quelle force, il allait lui falloir trouver ! Pendant que de sombres pensées l’envahissaient, elle n’avait pas réalisé le silence, qui s’était installé. Mirande regardait sa maîtresse, et ressentait le chagrin de celle-ci. Elle savait à quel point sa maîtresse était attachée à la disparue. Avec douceur, elle lui toucha les mains, la faisant tressaillir. « – La petite est en haut, elle ne quitte guère sa chambre.

– Ah ? C’est vrai, quel choc, cela a dû lui faire. Occupez-vous de mes bagages, je vais la voir.

***

Edmée en voulait à la terre entière, tous ceux auxquels elle s’attachait disparaissaient. Enfin pas tout à fait, car dès le soir des obsèques, elle avait trouvé Madame de Cissac assise sur le bord de son lit, un sourire bienveillant affiché sur un visage reposé, et des paroles rassurantes sur les lèvres. « – Mon petit sucre, n’aie pas peur, je suis avec toi, n’aie crainte. » La fillette lui avait souri, elle avait sauté sur le lit. Pourquoi aurait-elle eu peur ? Elle qui voyait et parlait à l’Éthiopienne ou aux êtres lumineux. Il est vrai que cela n’était pas arrivé depuis qu’elle était au château. Elle savait toutefois qu’elle pouvait parler avec des proches qui était loin, pas de ce monde, du moins le supposait-elle. Elle n’avait jamais parlé de tout cela à qui que ce soit. Qui aurait pu la comprendre ? Alors voir Madame de Cissac, c’était pour elle somme toute normal. « – Tu vois mon petit sucre, il n’y a pas de quoi être triste. Je suis parti de ton monde, mais je suis encore avec toi. Patiente un peu, Jeanne-Louise est sur la route. Elle fait aussi vite que possible, elle sera là bientôt. » La fillette lui sourit, puis lui posa mille questions, dont les réponses n’étaient pas toujours claires pour l’enfant. Toujours est-il qu’elle ne voulait plus quitter la chambre, de peur que le fantôme de Madame de Cissac ne la quitte.

Boucher, Woman in an Armchair (Study for "Breakfast"), Circa 1739 (Hermitage).jpgTout le personnel avait respecté cette volonté qu’il m’était sur le compte du chagrin. Edmée était donc dans sa chambre avec Madame de Cissac, assise dans un des fauteuils près de la cheminée, quand le fracas des roues sur le pavé de la cour l’avait attirée à la fenêtre. « – Tu vois mon petit oiseau, c’est Jeanne-Louise qui arrive. » Edmée se retourna, mais Madame de Cissac n’était plus là. Il ne restait d’elle qu’un parfum indéfinissable. Elle en eut le cœur gros, car cette fois-ci, elle savait qu’elle ne la reverrait plus. Elle alla s’asseoir sur le lit et laissa ses larmes couler. Jeanne-Louise entra à ce moment-là. Dans un bruissement d’étoffe, elle se précipita vers l’enfant éploré. « – Oh. Ma petite Edmée, je sais, je sais, c’est plus que triste. » Elle l’a pris dans ses bras, la serra à l’étouffer. La fillette se blottit contre la jeune femme. « — Tu sais mon Edmée, à moi aussi elle me manque, c’était comme une seconde mère. Elle m’a aidé à être une femme… » Les mots s’enchaînèrent au fils des minutes puis des heures. Jeanne-Louise raconta ses souvenirs avec Madame de Cissac, certains les firent même rire. Quand l’heure du repas fut venue à la nuit tombée, Mirande, qui n’avait jusque-là pas voulu les déranger, gratta à la porte, et passa la tête pour les inviter à descendre.

Dans les semaines qui suivirent, Edmée sur les talons, Jeanne-Louise organisa la gestion de ses domaines sans Madame de Cissac. Elle engagea sur les conseils de son notaire, un contremaître, secrétaire, qui la tiendrait informée de la situation générale et particulière de ses biens et propriétés. Jean Arthur Duras semblait être l’homme de la situation, d’âge mûr, une quarantaine d’années, il était affable, dynamique et avec ses bicycles, car il était myope, il dégageait un mélange de sympathie et de sérieux. L’homme convint à Jeanne-Louise, d’autant qu’il lui fallait repartir au plus vite à Paris, malgré son deuil, Monsieur de Vielcastel la pressait pour un grand bal, les fêtes pour Pâques allaient commencer.

***

Edmée, assise sur son lit, examinait son nouveau décor. Jeanne-Louise avait pendant son absence fait refaire la décoration d’une pièce que seule sa garde-robe séparait de sa propre chambre. Elle l’avait fait meubler d’un mobilier en bois clair, les fauteuils étaient tapissés de motifs floraux jaune paille et rose-carmin, tout comme les rideaux. La petite fille imaginait sa nouvelle vie dans ce nouveau décor, tout en sachant qu’elle ne serait que de passage, puisque Jeanne-Louise lui avait expliqué qu’elle rentrait aux ursulines pour parfaire son éducation.

***

Lithographie Champin. Hôtel de Mesme. Rue St Avoye n° Série « Rues et monuments de Paris au XIXe siècle .jpgMonsieur de Vielcastel avait convaincu Jeanne-Louise de faire entrer Edmée au couvent des ursulines de la rue Saint-Avoye. Selon son avis, pour construire un avenir digne de ce nom, la fillette se devait de passer par une institution religieuse qui finaliserait son instruction. Cela lui permettrait de fréquenter et de tenir son rang dès son plus jeune âge dans la société qui serait la sienne. Jeanne-Louise, le cœur gros, aurait aimé garder auprès d’elle sa nièce, mais elle devait admettre que son époux avait de justes et bons arguments. Elle-même avait été heureuse au couvent, elle-même n’avait pas eu à s’en plaindre. Elle ne pouvait donc pas pousser l’égoïsme jusque-là, il fallait une bonne éducation à la fillette, éducation que sa vie mondaine ne pouvait mener à bien. Elle s’était donc rangée aux arguments de son époux.

***

L’année précédente, Jeanne-Louise avait fait la connaissance de Madame Dambassis fille du marquis de Saint-Martin, dont son époux était devenu son banquier et homme d’affaires.

Monsieur Dambassis était originaire de Genève et avait été au pensionnat pour étudiants tenu pour le compte du gouvernement anglais par Charles Frédéric Necker, le père de Jacques Necker. Il avait entrepris tout d’abord une carrière dans la Banque Thellusson Vernet & Necker à Genève, dans laquelle il avait débuté comme simple commis. Il avait tenu tout d’abord les livres de compte, puis avait révélé toutes ses compétences lorsqu’un jour il avait remplacé le premier commis chargé de négociations à la Bourse lors d’une opération majeure. Il l’avait mené à bon terme, intrépide, il s’était éloigné des instructions laissées, et avait procuré à la banque un bénéfice de 300 000 livres. Réitérant ce que Jacques Necker avait réussi, quelque vingt plus tôt. Ce fut ainsi qu’il acquit la confiance de ses supérieurs, qui l’envoyèrent au printemps de 1773, à Paris à la banque Necker. Arrivé sur place, Jacques Necker l’avait présenté à son entourage et l’avait poussé à épouser la fille d’un ancien associé du Syndic de la Compagnie des Indes, partenaire de la maison de James Bourdieu & Samuel Chollet à Londres, mademoiselle de Saint-Martin. Pour en imposer et apprivoiser sa future clientèle, il avait rattaché le nom de son épouse au sien, devenant ainsi monsieur Dambassis de Saint-Martin. Un an plus tard, à l’automne 1775, Éloïse Dambassis de Saint-Martin lui avait donné deux enfants, un fils prénommé Louis et une fille Sophie. Celle-ci ayant estimé avoir fait son devoir pris un amant puis un deuxième, sa sensualité débordante lui en fit multiplier le nombre et malgré sa discrétion cela devint de notoriété publique, ce qui indifféra, son époux, tant c’était chose normale dans leur société.

 Sa dextérité à gérer et à faire croître les fortunes du négoce, lui firent tout d’abord s’attacher deux fermiers généraux dont Jean-Joseph de Laborde puis fut sollicité par un rival de Jacques Necker, alors aux finances du Royaume, le banquier suisse Isaac Panchaud. Ce dernier voulait lancer sa « grande idée », faire renoncer la Compagnie à son monopole sur le commerce des Indes afin de se transformer en une Caisse d’escompte grâce à une augmentation de capital, dont la moitié acquitterait les dettes de la Compagnie, et l’autre moitié pour constituer la Caisse. Cette idée fut un succès, aussi trois ans plus tard, il ouvrit sa propre banque avec pour associé son beau-frère. L’année 1780 fut pour lui une excellente année d’autant qu’il fit affaire à la demande de Necker avec le vicomte de Provence, ce qui assura sa fortune entraînant dans ce sillage de confiance, l’entourage du frère du roi dont monsieur de Vielcastel.

Portrait d'Antoine-Laurent Lavoisier et de sa femme - Jacques-Louis David. .jpgCe fut comme cela qu’à peine arrivée à Paris incitée par son mari, Jeanne-Louise rencontrait le banquier et son épouse en pleine ascension. Par l’entremise et les conseils de monsieur Dambassis de Saint-Pierre, elle plaçait de l’argent, dans la manufacture de monsieur Réveillon, devenant ainsi une des associés d’une entreprise novatrice de papier peint qui prenait de l’essor et que sur les conseils de madame Dambassis de Saint-Pierre elle choisit le couvent des ursulines de Saint-Avoye où leur fille était pensionnaire, pour Edmée.

***

Le couvent des ursulines de Saint-Avoye s’étendait de la rue du Temple au coin de la rue Geoffroy d’Angevin. Il avait bonne réputation, accueillant comme pensionnaire les filles de la noblesse et de la bourgeoisie, il enseignait gratuitement aux enfants pauvres du quartier.

Edmée découvrit ce qui allait être son nouveau foyer pour les années à venir sous un soleil rasant d’une fin de journée de début septembre. Le bâtiment de facture classique, construit sous le règne du Grand Louis, prenait tout son relief de majesté dans le contraste des ombres et lumières des dernières heures du jour. Bien que fort impressionnée par l’inconnu de la nouveauté, elle marchait la tête haute, le regard ne semblant rien accrocher du décor environnant. Elle ne lâchait pas la main de sa tante. Jeanne-Louise avait beau la rassurer, elle se sentait inexorablement prise au piège.

Elles furent accueillies par la mère supérieure et une sœur qui accompagnait une petite fille ressemblant à un angelot plein de malice. Anonyme (Ecole-francaise XVIIIe siecle Madame Louise de france.jpgDame Amelot, tout en souriant, invita madame Vertheuil-Lamothe à s’asseoir. « — Alors voici mademoiselle Edmée qui vient nous rejoindre pour parfaire son éducation. »  La petite fille fixa les yeux de la mère supérieure semblant y chercher quelque chose. Ce n’était pas de l’arrogance, c’était de la perplexité. Elle se demandait bien ce qu’elle était supposée dire ou faire. Dame Amelot ne lâcha pas le regard et le prit pour ce qu’il était. Elle jaugeait la fillette, elle la trouvait étrange, elle la sentait habitée. Elle aurait juré que la fillette n’était pas seule. La mère supérieure, au fil des années qui avaient égrené ses quarante ans, avait constaté qu’elle pouvait se fier à son intuition, elle devinait à l’avance des faits. Elle devinait les gens qui, comme elle, avaient un don. Dans un premier temps, bien sûr, elle avait été déroutée, et ne s’était pas fait confiance, puis avait admis l’évidence. Elle savait qu’une nouvelle ou qu’un fait arrivait, avant même que cela soit porté à sa connaissance. Elle en avait déduit que c’était Dieu qui guidait ses pas. Fataliste, elle avait accepté, ce que l’on pouvait appeler un don, mais depuis qu’enfant, une de ses cousines l’avait qualifiée de sorcière ! Elle n’en avait plus parlé à personne. Elle ne l’aurait confessé pour rien au monde ! Elle sourit à Edmée avec chaleur afin de la rassurer, de l’apprivoiser. « — Avec votre tante, nous avons décidé de vous présenter une compagne avec laquelle vous allez partager une chambre, afin de vous acclimater le mieux possible à notre communauté. Je vous présente mademoiselle Sophie Dambassis de Saint Martin. » Edmée timidement se retourna vers la petite fille qui la mangeait des yeux et qui attendait avec impatience de faire connaissance avec cette nouvelle compagne. Elles s’échangèrent une révérence et des sourires, pour Edmée, timides et pour Sophie espiègles. Pendant que les deux fillettes s’appréciaient avec curiosité, Dame Amelot s’entretenait avec Jeanne-Louise, la rassurant quant au traitement que recevrait sa nièce.

***

Daughter of the painter Emilie Vernet, mid 18th century, Nicolas Bernard Lépicié (1735-1784).jpgInstallées, dans leur nouvelle chambre, Sophie et Edmée firent plus amplement connaissance. La première était blonde autant que l’autre était brune. Sophie était pleine de vie, et ne savait pas rester en place. Le geste vif, plein d’allant, elle était toujours en train de rire et avait sans cesse un flot de paroles aux lèvres. Edmée, à l’encontre, avait des gestes mesurés, pleins de langueur et était le plus souvent murée dans un silence stoïque. De haut de leurs dix ans, elles firent de leur différence une force qui construisit rapidement une amitié indéfectible. Sophie guida Edmée au sein de la petite société qu’était le couvent. La communauté s’habitua à ne pas voir l’une sans l’autre. Si au premier abord le lieu et les gens avaient paru austères et froids à la petite créole, très vite Sophie lui démontra le contraire. Chacune à leur façon, pleine de charme, attirait à elle les autres pensionnaires et les couventines, et si parmi tout ce monde, certaines ressentaient l’étrangeté d’Edmée, elles supposaient que cela venait de ses origines pour le moins exotiques.

Deux jeunes fille, l'une, à droite, en buste, de profil à gauche, la main gauche sur un livre, l'autre au fond à gauche, la tête appuyée sur le bras | Demarteau, Gilles, 1729-1776 (graveur) ; Boucher, François, 1703-1770 (d'après).jpeg

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode 008

 

 

De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 007

épisode précédent

épisode 007

1784, Quand un mensonge fait office de vérité

vicomtesse de Vertheuil.jpg

Dans le boudoir élégamment meublé de l’étage, la jeune femme contemplait, de ses fenêtres, l’or des feuillages. L’été avait été chaud, les vendanges promettaient une année d’exception, un excellent cru. Son regard tomba sur le guéridon marqueté où reposait la lettre de son frère André. Il était parti, il y avait de cela dix ans, deux ans après son mariage.

Son mariage…

Jean Baptiste Greuze - Draped female figure.jpg

Jeanne-Louise avait été sortie l’année de ses seize ans du couvent des ursulines de Libourne ; son frère André Vertheuil-Reysson avait organisé son mariage. Afin de redorer le blason familial, il avait accepté la demande du vicomte Lamothe-Cissac de quarante ans l’aîné de la jeune fille. Elle avait entre aperçus son futur époux, une seule fois, à la messe de Pâques, à Pauillac. La brève entrevue avait été conventionnelle, préparée au mot près. Elle n’avait, à cette occasion, point pensé que c’était pour estimer sa capacité à enfanter. Aucune jeune fille, au fond d’un couvent, n’aurait imaginé cela. Monsieur Lamothe-Cissac, au début du crépuscule de sa vie, lui ne pensait qu’à cela, il n’y avait plus d’héritier pour son nom, ses terres et sa fortune. C’était un homme très chrétien, d’une grande probité, il avait connu peu de femmes et elles lui avaient laissé peu d’intérêt pour la chose. Le mariage à peine effectué et fêté en petite compagnie, le nouvel époux avait conduit sa jeune femme au château Lamothe. C’était une bâtisse à un étage et huit travées ornées de frises sculptées réparties de chaque côté d’une porte majestueuse à double battant bardée de ferronneries à laquelle on accédait par une volée de cinq marches. Elle avait été construite à la Renaissance, avant les guerres de religion et agrémentée au fil des propriétaires de deux ailes imitant le corps principal et formant un U, l’ensemble encadrant une cour pavée fermée par un portail en volute de fer forgé et d’un muret peu élevé, le tout étant là pour l’agrément de l’œil. Les différentes bâtisses constituées par le château et ses dépendances étaient entourées de vignobles et se situaient sur les bords du fleuve dans la commune voisine de la petite ville de Pauillac.

IMG_0725.JPGSans consommer l’hymen, monsieur Lamothe-Cissac y avait laissé sa jeune épouse à demeure, auprès de sa sœur de quelques années sa cadette, madame de Cissac, comme dame de compagnie. L’homme était prude et timoré dans le domaine des choses du beau sexe, il ne savait comment s’y prendre. À sa deuxième visite, il se violenta de façon maladroite et passa à l’acte. Jeanne-Louise en sortie dépitée, un tant soit peu dégoûtée, toutefois elle se résigna et depuis ce jour subit un devoir conjugal, bref et sans intensité, mais heureusement pour elle, fort espacé dans le temps. Monsieur Lamothe-Cissac trouvait bien son épouse très jolie, mais cela ne le conduisait par jalousie qu’à la séquestrer dans ses domaines et non à profiter de sa compagnie. Jeanne-Louise n’eut guère souvent à souffrir ses assauts, mais au fil du temps elle devint neurasthénique tant elle était submergée par l’ennui.

Madame de Cissac, si elle était cantonnée par son frère, qui détenait la fortune, puisqu’elle était vieille fille et n’avait point voulu rentrer dans les ordres, à être le chaperon de sa belle-sœur, n’était pas pour autant un parangon de vertu. Elle n’en avait nulle ressemblance. Toute en rondeurs, la peau rougie par les plaisirs de la vie, toute en blondeur, frisottée, c’était la bonhomie incarnée. Lettrée, elle aimait la vie et n’était jamais plus heureuse qu’avec un bon verre de vin de ses domaines dans une main tout en lisant un livre digne de ce nom dans l’autre et n’avait rien contre un peu de sociétés et une partie de Reversis ou de Pharaon. D’un naturel charitable et compatissant et voyant dépérir la jeune épouse, elle prit les choses en main. Elle l’amena à s’intéresser aux registres et comptes des différents domaines de la famille, qu’elle-même tenait à jour. Afin de mieux se rendre compte à quoi correspondaient ses alignements de chiffres, elle l’entraîna, à pied, à cheval, en carrosse, aux quatre coins des terres, lui présentant les métayers, les différents corps de métiers vivants dans leur terre, donnant ainsi du corps et des images à ce travail qu’elle-même trouvait fastidieux. Contre toute attente, Jeanne-Louise s’y intéressa et à la grande satisfaction de madame de Cissac elle vit sa jeune belle-sœur se passionner pour la vigne et la rentabilité des terres et des fermages des domaines familiaux.

Isabel Smith, Called Munia, Nurse to the Angerstein Family circa 1800 by Sir Thomas Lawrence 1769-1830

Elle partagea avec la jeune femme ces tâches que son frère lui avait reléguées lui-même trop pris par sa charge au parlement de Bordeaux. Tout le monde y trouva son compte. À cette activité fort prenante, madame de Cissac inclut les goûters auxquels participaient les douairières du voisinage. Jeanne-Louise fut en charge d’organiser et de recevoir avec elle toutes ses vieilles amies. Madame de Cissac incitait l’air de rien, sa belle-sœur à avoir une vie mondaine. Au fil des conversations de ce que la jeunesse considérait comme l’arrière-garde, un passé révolu, Jeanne-Louise, elle, apprenait à connaître la société de son voisinage qui s’étendait jusqu’à Bordeaux et bien sûr tout ce qui se passait à Paris et à Versailles. Même au fin fond de sa campagne Jeanne-Louise découvrait tous les dessous, les us et coutumes de la société à laquelle elle appartenait, mais dont son mari l’écartait.

Après six ans de mariage au déroulement monotone, éloignant de plus en plus son époux de sa couche, puisque d’enfant, il ne venait point, vint le mal de son époux. Celui-ci fut pris d’une maladie malodorante, car elle le rendait incontinent. La courtoisie de tous ne leur permettait que de s’en éloigner, lui-même s’y habituant et n’y prêtant plus attention. Le mal empirant, il s’alita, puis il mourut, le tout en l’espace d’une année.

L’ensemble du voisinage découvrit alors la jeune et jolie Jeanne-Louise Vertheuil-Lamothe devant la tombe de son époux. Tous tombèrent d’accord devant l’élégance discrète de la jeune veuve, ceux qui l’avaient décrite comme une jolie femme avait été en dessous de la vérité, pensèrent ceux qui la découvraient.

18th C. Mezzotint..jpgPendant la première année de son veuvage, personne ne perturba le deuil de Jeanne-Louise, mais dès le début de la deuxième année comme si cela avait été inscrit dans l’almanach, elle reçut pléthore d’invitations des familles en vue du voisinage. Elle finit par en accepter sous la pression de madame de Cissac. Cette dernière ne voyait pas pourquoi elles devaient, l’une et l’autre, s’enterrer. Elles avaient fait cela pendant six longues années. Ces visites suscitèrent des invitations à Bordeaux dans les hôtels particuliers des grandes familles. Toujours sous la douce pression de sa belle-sœur, Jeanne-Louise s’y présenta en sa compagnie. Elle fit fort bonne impression, aussi commença-t-elle à recevoir des avances plus ou moins discrètes, les plus honnêtes ayant pour dessein des épousailles. Aux yeux de tous, la jeune veuve qu’était Jeanne-Louise avait tous les avantages, une fortune honnête solidement bâtie, un physique avenant et une moralité auquel nul n’avait à redire. La jeune femme, qui n’avait pas du tout le désir d’abandonner cette nouvelle liberté dont elle jouissait dignement, faisait la sourde oreille, ignorant toutes propositions à peine voilées, et rejetant les autres. Madame de Cissac, qui en recevait tout autant afin de s’entremettre auprès de sa jeune belle-sœur afin d’épouser les vues des familles demanderesses, repoussait-elle aussi à d’autres temps ces éventualités. Les deux belles sœurs profitaient d’une vie sans attaches où aucun homme ne venait peser. Leur seule obligation était la vie de leur domaine qu’elles géraient conjointement, vivant au rythme des saisons entre semailles et vendanges, et l’entretien des terres et des bâtiments.

Ce fut l’idée des vendanges prochaines qui ramena son attention sur cette lettre qui lui annonçait le retour de son frère aîné dont elle se souvenait vaguement. Elle l’avait surtout connu pendant sa petite enfance, car dès qu’elle fut mise au couvent, comme toute fille de sa condition, elle le croisa peu. Elle l’avait vu pour la dernière fois juste avant qu’il ne s’embarquât pour les Caraïbes, afin d’y faire fortune. Le blason familial fortement terni par la vie dispendieuse que préconisait la vie à Paris, à la mort de leur parent, il restait beaucoup de dettes, un nom et peu de terres. Il avait fallu y remédier, elle avait épousé avec pour seuls avantages sa jeunesse et une éducation irréprochable, et lui s’était exilé de l’autre côté de l’Atlantique après avoir épousé une fille du voisinage avec une petite dot. Il était désormais sur le retour veuf et fortune faite. Elle ne savait pas si elle devait s’en réjouir ou en être inquiète. Elle ne voulait pas être à nouveau assujettie à un homme, quel qu’il fût. Elle avait goûté à la liberté, elle ne comptait pas s’en passer.

Pour l’instant, il fallait s’occuper de son arrivée et de son installation et pour cela se rendre au château familial. Celui-ci n’avait pas été habité depuis son départ. Elle n’y avait elle-même pas mis les pieds depuis son mariage. Elle avait régi les terres, comme entendu entre son époux et son frère et avait pour cela entretenu un échange de courrier régulier avec ce dernier qui s’en était trouvé fort content. Le peu de terres familiales qui leur restaient faisait des profits, mais les bâtiments, enfin la demeure n’avait guère été entretenue.

Pour en avoir le cœur net, Jeanne-Louise s’y rendit avec madame de Cissac et la fidèle Mirande, la gouvernante du château Lamothe.

IMG_0727.JPGLe château, une grande bâtisse carrée à un étage, était inclus dans les restes d’un château fort en ruines. La jeune femme, qui ne le voyait habituellement que de loin, depuis la route, le trouvait à ses abords plus triste et plus vétuste qu’elle ne l’avait estimé. Les trois femmes réveillèrent, le vieil homme qui servait de concierge et d’homme à tout faire. Firmin qui avait toujours servi la famille Vertheuil fut très surpris de voir l’un de ses membres à la porte du château familial. Jeanne-Louise lui apprit le retour du maître des lieux et la réouverture de la demeure. Le vieil homme grimaça à cette idée, non pas qu’il ne fût point heureux de cet état de fait, mais cela inaugurait beaucoup de travail.

Jeanne-Louise se fit ouvrir la porte à double battant, ce qu’elle découvrit, au fur et à mesure de l’ouverture des volets et des contrevents, était sinistre. Les araignées avaient fait leur œuvre, l’humidité avait envahi les murs et les tentures. Les pièces étaient vides, la plupart des meubles avaient été vendus pour faire de la liquidité pour le voyage de son frère. La salle à manger n’avait plus que sa longue table encadrée de part et d’autre d’une cheminée qui chacune détenait incluse dans leur trumeau un portrait de l’un de ses parents qui se fixait. Elle croyait ne plus se souvenir, mais il lui suffisait de fermer les yeux pour ramener à sa mémoire les dîners que l’on y donnait quand ses parents vivaient encore avec faste. À l’étage, ce n’était guère mieux, seules deux chambres gardaient leur lit, celles de ses parents. André n’avait pas eu le courage de se séparer de ses deux lits monumentaux où avaient été conçues plusieurs générations de Vertheuil, mais la literie avait pourri et les rideaux et ciels de lit pendaient lamentablement. Elle voyait dans cet état de délabrement tout le travail et la main-d’œuvre que cela engendrait, sans omettre les meubles dont il fallait pourvoir la demeure pour plus de commodité. Mirande inspecterait ce qu’elle pourrait prélever au château Lamothe. Elle était fataliste, il en serait fait ainsi.

Tout en préparant l’organisation des prochaines vendanges sur les différentes propriétés avec les métayers, elle retint trois chambres dans une auberge du nouveau quartier des Chartrons à Bordeaux.

***

À peine arrivée en compagnie de madame de Cissac, et de Mathilde, sa chambrière, dans la confortable auberge où son mari avait eu ses aises, Jeanne-Louise fit savoir à l’amirauté sa présence et son attente. Comme bien évidemment la date d’arrivée du navire était approximative, madame de Cissac fit connaître leur séjour à la bonne société bordelaise, et en retour les invitations se présentèrent. Jeanne-Louise s’en serait bien passée, tant le retour de son frère la taraudait, mais elle accepta de suivre sa belle-sœur entre une visite à son négociant en vins, monsieur Lacourtade père, une à sa couturière, madame Latour, et une à monsieur Lafargue, son pourvoyeur en soie et indienne.

***

Valentine Cameron Prinsep (1838 - 1904).jpg

Il était dit que cet automne serait celui des changements. Le premier se présenta sous les traits aimables d’un gentilhomme venu tout droit de la cour de Versailles, secrétaire du Louis-Joseph de Bourbon, prince de Condé. Celui-ci avait été invité à venir séjourner à Bordeaux par monsieur de Saige, alors lui-même de passage à Paris. Ils s’étaient rencontrés chez monsieur de Calonne, ministre des Finances. Ils s’étaient plu. Ils avaient notamment en commun de partager la même loge maçonnique. Bien que le gentilhomme ait accepté l’invitation, monsieur de Saige n’y avait guère cru, prenant sa réponse pour une courtoisie. Il fut donc très surpris et très flatté de voir son invitation honorée. Ce fut son épouse madame de Verthamon qui présenta Jeanne-Louise et sa belle-sœur audit gentilhomme. La scène se déroula dans la loge de monsieur de Saige où les deux belles-sœurs avaient été invitées à voir une représentation d’Iphigénie le nouvel opéra de Gluck. L’homme se présenta à l’entracte et à même temps qu’il lui était servi un verre, madame de Verthamon se lança dans les présentations « – Madame de Cissac, madame Vertheuil Lamothe, je vous présente monsieur le marquis Horace comte de Vielcastel de Pommelé de Mayrand de Belfont Isaure de Salviac.

– Retenez, de Vielcastel. Le reste n’est que terres pour subvenir à quelques besoins.

Cela fit rire les dames et bien que la repartie fût trouvée cynique par Jeanne-Louise, elle n’en trouva pas moins l’homme charmant.

Au fil des invitations, ils se rencontrèrent à plusieurs reprises. Le marquis de Vielcastel prévenant sans être trop entreprenant avait compris après renseignements que la jeune veuve avait deux atouts, une fortune cossue et une fort jolie tournure. Il en espérait donc plus qu’une simple aventure d’autant que sa noblesse était aussi ancienne que la sienne ce qui siérait à son arbre généalogique. De son côté madame de Cissac, qui ne comptait plus les flatteries qu’il lui prodiguait, ayant rapidement compris que si bataille il y avait, il valait mieux qu’elle soit dans son camp, s’était renseignée sur le pressant galant. Ce qu’elle obtint par madame de Verthamon était en la faveur du prétendant, le chaperon se laissa donc cajoler. Jeanne-Louise n’était pas dupe, elle était séduite autant par le charme du physique que de l’esprit, en fait, elle tombait en amour pour la première fois et ne savait comment gérer ses premiers élans.

Vernet port de Bordeaux.jpgTout cet émoi fut perturbé par l’annonce de l’arrivée du navire « le Matamore», André Vertheuil-Reysson allait débarquer. L’estafette qui vint porter la nouvelle invita Jeanne-Louise à se rendre à l’hôtel de l’amirauté afin d’y attendre plus confortablement le débarquement. Dans l’heure qui suivit, elle était installée dans un des salons donnant sur le port en compagnie de sa belle-sœur. Celle-ci avait insisté pour l’accompagner connaissant le malaise dû au bonheur mitigé que lui causaient ces retrouvailles familiales.

Des fenêtres du prestigieux salon, elle pouvait tout à loisir examiner l’activité fourmillante du port. Le secrétaire de l’amiral, qui s’occupait de leur confort, lui indiqua le navire qu’elle attendait.

***

CAPTAIN (later Admiral) SIR HYDE PARKER, Kt (1739- 1807) by George Romney, (1734-1802) on the Staircase at Melford Hall.jpgLe capitaine du « Matamore » avait vu s’embarquer monsieur Vertheuil-Reysson avec quelques surprises. Quand ses places avaient été retenues sur son trois-mâts, il ne s’attendait pas à le voir arriver seulement accompagné d’une fillette de six sept ans, d’autant qu’aucun serviteur n’avait été enregistré pour les accompagner. Comme il en faisait respectueusement la remarque à monsieur Vertheuil-Reysson, celui-ci le rassura, il s’occuperait personnellement de sa fille et de lui-même. Le capitaine n’en resta pas moins intrigué étant plutôt habitué par les nantis à les voir entourer d’une multitude de serviteurs pour accomplir chacun de leur besoin. En fait, monsieur Vertheuil-Reysson avait fait ce choix pour se couper complètement de la colonie et du risque de voir quelqu’un se souvenir d’Edmée, alors que lui-même oubliait que sa fille était celle d’un autre. Malgré la gêne que cela occasionnait, il en avait décidé ainsi. Edmée avait donc eu la joie enfantine de découvrir leur cabine donnant sur le château arrière. Elle était tout en acajou avec deux lits superposés inclus dans la paroi, le lit du bas reposant sur un coffre contenant une partie de leurs affaires. La petite fille était heureuse de ce voyage qu’elle faisait en la seule compagnie de son père. Elle était soulagée de ne plus être entourée par des servantes qui, elle le savait, la surveillaient à tout instant. Elle appréciait cette nouvelle liberté. Son père lui avait expliqué qu’il se rendait au pays des contes de fées, qu’il lui racontait et qu’ils allaient habiter dans un château. Il était heureux de voir sa petite fille irradiée de bonheur. Il ne pouvait savoir que tout ceci était entaché d’une ombre de malheur, les êtres lumineux étaient venus parler à la petite fille, ils lui avaient annoncé quelque chose qu’elle ne voulait pas croire.

Jeanne Bôle, Comtesse de Toulza (French, active 1870 - 1883)- A young girl with a butterfly net (1877) (via Bonhams) 2.jpgSur le navire, le couple, que faisaient le père et la fille, attirait l’attention des autres passagers, attisait la curiosité, tout au moins ce qui avait droit au premier pont. Ils furent présentés à tous par le capitaine lors de leur premier repas à la table de celui-ci. Edmée ce jour-là était exceptionnellement la seule enfant à la table. Il y avait d’autres enfants sur le bâtiment, mais ils étaient avec leur nourrice. Cela amusa les différents convives et attendrit particulièrement madame de la Quintaña qui avec son époux accompagnait leurs filles dans un couvent de la région bordelaise. Comme beaucoup d’enfants de famille créole, elles se devaient d’être éduquées en France. La plus jeune était à peine plus âgée qu’Edmée. La dame créole proposa aussitôt, à monsieur Vertheuil-Reysson la compagnie de ses filles et de leur gouvernante prétextant que cela serait sûrement plus agréable à la sienne d’être avec des enfants de son âge. Bien que réticent, comprenant bien qu’Edmée n’était pas à sa place au milieu de tous ces adultes, il accepta, au grand contentement du capitaine.

Edmée fut donc présentée à Rosa-Marie et à sa sœur Felipa, ainsi qu’à leur gouvernante madame Thénésol, jeune veuve désargentée, qui s’était convertie, faute de revenus, en gouvernante, choix qu’elle ne regrettait pas, n’ayant pu avoir d’enfant. Edmée n’avait jamais côtoyé d’autres enfants et ce nouveau fait l’inquiétait beaucoup. Elle ne savait comment il fallait se comporter avec ceux-ci. Monsieur Vertheuil-Reysson la rassura tant bien que mal et lui expliqua qu’il était bon qu’elle s’habituât à ces nouvelles fréquentations. Courageusement, elle prit sur elle. Droite comme « I », elle se présenta devant la gouvernante et les deux fillettes tout aussi intimidées par cette cérémonie officielle faite devant leurs parents conjoints. Madame Thénésol en sourire et en mots doux rassura le petit groupe et pour commencer elle leur raconta une histoire de Monsieur Perrault à l’ombre des voiles sur le premier pont du château avec pour décor l’océan infini. Apprivoisées, les fillettes partagèrent leur jeu en toute insouciance.

Meriel Legh and Dorothea Byrne by British (English) School, c.1750.jpg

Edmée un peu gauche restait souvent spectatrice notamment lorsque la gouvernante donnait ses leçons journalières à Rosa-Marie. Elle-même ne savait ni lire ni écrire et découvrait la honte d’être ignorante devant sa petite camarade. Pendant cette courte année, son père n’avait pas pris le temps de s’occuper de son éducation, il pensait qu’il n’y avait pas d’urgence puisque c’était une fille, et avait remis cela à plus tard. Quand il se rendit compte de l’intérêt de la fillette pour la lecture, l’ayant trouvé dans la cabine en train de feuilleter son livre de chevet, il la tranquillisa et lui assura que dès leur arrivée elle aurait une préceptrice.

Les journées étaient longues, elles s’écoulaient avec lenteur à cette époque de l’année notamment autour de l’équateur, elles semblaient ne jamais s’achever pour les oisifs qu’étaient les passagers. Monsieur Vertheuil-Reysson, comme tous voyageurs au long cours, afin de passer le temps, écrivait, lisait, s’entretenait avec les autres passagers de tout et de rien. Il n’aimait guère jouer, mais il faisait un effort, car c’était le plus souvent le meilleur moyen de tuer l’ennui au long des journées qui semblaient s’étirer sans fin. Cela aurait pu perdurer, mais dès la deuxième semaine, il commença à ressentir une très grande fatigue. Il prit cela tout d’abord pour une espèce de mal de mer, bien que son estomac se porta bien, ne lui causant aucun tourment. Il fut pris rapidement de suée qui le laissait éreinté, l’obligeant à s’allonger. Comme cela devenait de plus en plus fréquent, Edmée à son plus grand désarroi passa entièrement entre les mains de la gouvernante, qui faisait de son mieux pour qu’elle ne souffrît pas de cette situation. Comme il fut assuré par le chirurgien qu’il n’y avait nulle crainte de contagion, Edmée fut autorisée à passer une à deux heures par jour au chevet de son père, à condition de ne pas trop le fatigué. La petite fille, sagement assise à côté du lit, lui racontait ce qui se passait à bord et ce qu’elle voyait afin de le distraire. Elle lui décrivit un ballet de poissons volants surgi tout à coup de nulle part à son grand ravissement, elle raconta la pêche miraculeuse d’un monstre des mers par des marins, c’était un énorme poisson avec une multitude de dents. Tout en riant, elle rapporta la chute du second qui avait glissé sur le pont et qui avait même fait sourire le capitaine, elle l’avait vu. Celui-ci faisait un effort pendant qu’elle lui tenait compagnie, mais très vite il ne le put plus. Elle comprit très vite qu’elle ne pouvait attendre de réponse de son père que leur dialogue était devenu un monologue. Pourtant, un soir madame Thénésol, qui venait la chercher, fut persuadée qu’Edmée s’entretenait avec quelqu’un, elle aurait pu jurer que la fillette conversait avec quelqu’un. Rentrant dans la cabine, elle fut surprise de voir le malade endormi. Une fois seule avec Edmée, elle l’interrogea sur ce qu’elle croyait avoir entendu. En toute candeur, Edmée lui répondit que c’était avec sa grand-mère qu’elle s’entretenait. La gouvernante sourit, persuadée que dans son chagrin, l’enfant se raccrochait au souvenir d’un être aimé. Elle aurait été bien surprise si elle avait compris qu’Edmée parlait réellement depuis quelque temps à l’Éthiopienne. Susan Lyon 2017Lorsque son père n’avait plus été en état de l’écouter et que la petite fille fut envahie par l’injustice de son destin qu’elle voyait lui échapper encore une fois, vague qui allait engloutir son âme, l’Éthiopienne lui apparut. Edmée ne s’y attendait plus. Depuis qu’elle avait été adoptée par monsieur Vertheuil-Reysson, elle n’avait eu que la visite irrégulière des êtres lumineux. Comme personne ne croyait ce qu’elle rapportait de leur échange et qui le plus souvent ressemblait à des prédictions, elle avait arrêté de communiquer ces messages célestes. Elle en souffrait, étouffant parfois entre le nombre des messagers désirant divulguer leur message et son impuissance. Edmée faisait peur, elle inquiétait les gens avec ses dons de pythonisse alors qu’elle n’était qu’une enfant, aussi les gardait-elle pour elle. Elle savait sur son entourage des choses, des faits, dont eux-mêmes étaient loin de se douter, et qui tantôt l’attristait, tantôt lui faisait peur, voire la terrifiait ou qu’elle ne comprenait pas.

Alors qu’elle s’effondrait au pied du lit de son père, qui n’avait même plus la force de tendre la main vers elle, l’Éthiopienne apparue à ses côtés. « – Zaïde, c’est moi, rega’de moi mon petit. » Edmée leva son regard vers celle qui était son aïeule et lui sourit. « – alo’s mon petit te voilà pa’ti, mais ne t’inquiète pas, tu vas a’iver à bon port et tu seras accueilli par deux dames fort gentilles. Elles vont s’occuper de toi et elles vont faire de toi une v’aie dame. » Edmée répondit avec une grimace attristée. « – Mais, et mon père ?

tu le sais bien mon enfant, ils te l’ont dit, il va mou’ir mon enfant, son dieu en a voulu ainsi. Il n’au’a été avec sa bonté qu’une passe’elle vers la libe’té. Il t’au’a aidé à so’ti des orniè’es qui maintiennent not’e peuple et not’e famille dans les fers de l’esclavage. Te voilà lib’e et même si ce ne se’a pas toujours facile, n’oublie jamais que cont’ai’ement à toutes les femmes de not’e famille, tu au’as les ‘ênes de ton destin ent’e tes mains. Ne laisse aucun homme te les p’endre. » Comme la petite fille semblait perdue, apeurée par tout ce que l’Éthiopienne lui disait, celle-ci reprit. « – Viv’e, c’est avoir peu’ ! Il ne faut pas craind’e d’avoi’ peu’. Il faut app’ivoiser la peu’ pour que l’habitude de celle-ci nous la fasse oublie. Le nèg’e a peur du fouet, le blanc a peu’  de perd’e ses biens, la femme a peu’ de pe’dre ses enfants, l’homme son pouvoir ! Tous ont peu’, il ne faut pas avoi’ honte et tous ont peu’ de mou’ir. »

ane Austen Regency Fashion Costume Plates, Engravings, Paintings from late 1700- 1820's copie.jpgLa fillette acquiesça, elle ne comprenait pas tout ce que sous-entendait l’Éthiopienne. Si elle trouvait naturel de la voir et de converser avec elle ou tout au moins avec son apparition, elle ne saisissait pas bien le chapitre sur la liberté et son indépendance à garder vis-à-vis des hommes. Elle n’avait toujours pas admis qu’elle n’était pas blanche alors que tout disait le contraire. Elle ne pouvait pas admettre le fait d’être de la famille des esclaves. Elle était tiraillée entre l’affection un peu craintive qu’elle portait à l’Éthiopienne et le consentement d’être de sa lignée. Les faits avaient été trop violents, trop rapides pour qu’elle admette l’injustice du sort d’être noire dans cette partie du monde. Malgré tout ce que lui prônait l’Éthiopienne, elle ne comprenait pas en quoi elle devait être fière, alors qu’elle avait rencontré parmi cette race, sa race, qu’une caste inférieure à celle dans laquelle elle était élevée du fait de sa carnation. Tout s’emmêlait dans sa tête, l’écheveau était dense et confus. Elle trouvait rassurant de voir l’Éthiopienne et s’accrochait à ce qui dans sa jeune vie avait été stable. Elle mettait de côté toutes ces idées complexes sur sa couleur de peau supposée, sur son identité changeante. Petit à petit, elle devint aux yeux de tous de plus en plus rêveuse, absente, silencieuse, étrangement plus placide, rien ne semblait la toucher. Elle répondait à tous par un sourire silencieux que ses yeux détrompaient. Tous s’attendrissaient sur cette douleur muette.

***

« – Là ! Là qui est-ce ? » Le moribond découvrait dans un angle de la petite cabine, derrière Edmée assise sagement à côté du lit, la silhouette tremblotante d’une sorcière africaine. La fillette surprise des allégations de son père se retourna et vit, chose somme toute normale pour elle, l’Éthiopienne. « – Ce n’est rien, père, c’est ma grand-mère. » Le moribond se recroquevilla dans l’angle le plus éloigné de sa couchette. « – Tu n’as pas de grand-mère. Qui est cette femme ? » Hurla-t-il. La petite fille, que cet excès de voix commençait à affoler, essayait de retirer de la poigne crispée de son père, qui essayait de l’attirer vers lui contre son gré, sa petite main. « – Ne vous inquiétez pas, monsieur. Je viens vous chercher pour vous guider. » Intervint la silhouette fantomatique. « – C’est le diable ! C’est le diable ! Au secours, mon Dieu, aidez-moi, pitié ! » La petite fille était tétanisée devant la rage terrorisée de son père, qui allait chercher dans ses dernières forces celles de se lever, de s’échapper. Edmée s’était dégagée de son emprise, elle était plaquée contre la paroi de bois opposée de la cabine, de gros sanglots secouaient son petit corps. La porte s’ouvrit sur le second qui passait aux abords. Surpris par les hurlements de monsieur Vertheuil-Reysson, il s’était précipité. Il avait surgi au moment où le moribond s’effondrait un masque d’horreur figé sur la face. À la faible lumière de la lanterne éclairant le lieu, il trouva repliée sur elle-même la fillette le plus loin possible du lit. Il se pencha vers elle et la prit dans ses bras. Lui tapotant le dos pour la rassurer, il se retourna de manière qu’elle ne contempla plus le cadavre de son père que les derniers spasmes de la maladie avaient emporté. Il sortit de la cabine son petit fardeau accroché au cou. Il tomba sur madame Thénésol, suivie de madame de la Quintana, toutes les deux alertées par le tapage. Elles prirent en main celle qui était devenue à nouveau une orpheline.

***

Le lendemain matin même, monsieur Vertheuil-Reysson fut immergé, le capitaine avait organisé une brève cérémonie où passagers et membres de l’équipage avaient été réunis. Au milieu d’eux, impassible, les yeux dans le vague, Edmée ne semblait pas comprendre la situation. Elle était à nouveau seule, affligée par la mort de son protecteur. Elle s’accrochait à la prédiction de son aïeule comme à une bouée de sauvetage.

Le reste du voyage se passa sans à-coups, la seule contrariété fut une semaine de pluie pendant laquelle l’océan fut agité ce qui amena les passagers à se réfugier dans leurs cabines ou dans la chambre du capitaine.

Edmée s’était enfermée dans un profond mutisme où seules des grimaces muettes répondaient aux questions qui lui étaient posées. Personne ne savait quoi faire, tous étaient emplis de compassion en la voyant. Le seul qui la tirait de son abattement était le second Jean-François Marniac. Tous constatèrent qu’elle n’avait d’yeux que pour lui. Quand qu’il n’était pas avec elle, installée sur le deuxième pont, elle le suivait de ses yeux translucides, le cherchant, inquiète de son absence. Comme il l’avait lui-même constaté, il venait le plus souvent possible, s’installer avec elle et les petites de la Quintaña. Il venait leur raconter des histoires de marins terrifiantes et envoûtantes, ou des sirènes guidaient vers les abîmes les marins corrompus par leurs charmes, et où des monstres marins avalaient des navires ou déposaient au fond des eaux des îles sur lesquels leurs habitants construisaient des villes légendaires. Edmée remplie de toutes ces images attendait que les journées s’écoulent, ceci s’arrêta lorsque le navire entra dans le bras de mer qu’était la Gironde et qui lui ouvrait la voie vers son nouveau pays. Edmée était arrivée en France.

***

Gainsborough Dupont (1754-1797 Portrait de la duchesse de DevonshireLa porte du salon de l’Amirauté s’ouvrit sur le second du « Matamore» tenant par la main une fillette d’une grande beauté. Jeanne-Louise comprit aussitôt que quelque chose s’était passé. Elle prit sur elle et se leva, suivie en cela par madame de Cissac. Elle attendit que le marin se présente. « – Mesdames, je suis monsieur Marniac, Second du navire le « Matamore ». Je désirerais m’entretenir avec Madame Vertheuil Lamothe.

– C’est moi-même, voici madame de Cissac, ma belle-sœur. Vous pouvez parler devant elle, elle est à même d’entendre tout ce qui me concerne.

– Madame, j’ai le regret de vous dire que je suis porteur d’une mauvaise nouvelle, votre frère monsieur Vertheuil-Reysson est décédé lors du voyage suite à une maladie inconnue.

La jeune femme sentit ses jambes fléchir, mais elle ne mollit pas. Elle sentit la pression de la main de Madame de Cissac qui aussitôt lui avait pris le bras. Elle se retourna vers elle avec un sourire triste. Elle extirpa de sa minaudière un mouchoir de batiste et essuya les premières larmes qu’elle n’avait pu retenir sous l’émotion faisant tomber la tension longtemps retenue. Toutes ses peurs s’envolaient au profit d’un sentiment de culpabilité et de solitude profond, elle était désormais seule. Le second était désemparé devant la tâche imposée par son supérieur. Le chagrin de cette femme qu’il trouvait fort belle et émouvante, au demeurant, le laissait impuissant, sans arguments. Il sentit alors la petite main d’Edmée lui rappelant sa présence. Il se racla discrètement la gorge afin d’annoncer sa prise de parole à venir. « – Je vous présente Edmée Vertheuil-Reysson, et qui si j’ai bien compris n’a plus que vous pour parente. » Jeanne-Louise tout à son émoi en avait oublié, non pas la petite fille, qui était de soi sa nièce, mais de s’en préoccuper. « – Oh ! oui ! évidemment, excusez-moi mademoiselle ma nièce, je m’épanche et oublie votre propre douleur. Voilà un bien mauvais exemple. Je suppose que votre père vous a parlé de votre famille et de moi-même.

– Oui Madame.

– C’est donc moi qui désormais vais s’occuper de vous. J’espère que nous allons nous entendre.

Edmée sourit, elle n’avait jamais vu une si jolie dame, et décida qu’elle l’aimait. Elle ne lâcha pas pour autant la main du second. Celui-ci desserra sa petite main tout en la gratifiant d’un sourire rassurant. Il releva les yeux vers Jeanne-Louise « – Madame, les effets de votre frère et de votre nièce ont été amenés jusque dans le hall de l’amirauté, mais je peux les faire porter où bon vous semble dans la ville. 

– Cela ira, je vous remercie.

– J’ai aussi son coffret avec moi contenant les valeurs et papiers de monsieur Vertheuil-Reysson, qu’il m’a été demandé de vous remettre en main propre.

Apparu alors un mousse, qui avait suivi le second, qui déposa le coffret cadenassé, dont il avait été chargé, sur une table de la pièce. Le second dans le même temps lui tendit la clef.

***

self-portrait-with-dr-arrieta-francisco-goya-.jpgMonsieur Vertheuil-Reysson, lorsqu’il avait senti la mort venir, avait fait appeler le capitaine du « Matamore » à son chevet. « — Monsieur, je ne me leurre pas, ma fin est proche. Je ne sais ce qui m’emporte, mais c’est un fait… » Il s’était arrêté un instant afin de reprendre son souffle. Le commandant assis à ses côtes n’avait rien dit, patientant. De toute façon qu’aurait-il pu dire devant l’évidence ? Le moribond avait happé l’air y cherchant son dernier souffle et avait repris « — j’ai un immense service à vous demander. Je voudrais tout d’abord coucher mes dernières volontés devant témoins et ensuite je vous prierai de les faire parvenir à ma sœur. Elle devrait m’attendre à Bordeaux lorsque vous accosterez… Je lui avais écrit pour lui annoncer mon retour… Outre cela, et c’est le plus important, pouvez-vous m’assurer de remettre en mains propres ma fille à celle-ci. Elle va beaucoup souffrir et je ne voudrai pas qu’elle passe de main en main.

— Ne vous inquiétez pas, l’un de mes seconds est bordelais, et s’il le faut il accompagnera mademoiselle votre fille jusque chez madame votre sœur. N’ayez aucune crainte.

Ce jour-là, monsieur Vertheuil-Reysson rangea ses affaires terrestres ainsi que celles avec Dieu, même s’il omit de confesser quelques petites choses à son ministre venu à son chevet lui donner les derniers sacrements. Il ferma son coffret qui contenait une fortune en pièces d’or, en lettres de cachet et en titre de propriété. Il remit le tout au capitaine qui réitéra ses promesses. Le soir même, monsieur de Vertheuil-Reysson était mort laissant Edmée seule.

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode 007 bis

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 005 et 006

épisode précédent

épisode 005

Été 1783, la vérité

récolte du coton

C’était la période de la roulaison et le labeur s’intensifiait. Les tâches étaient particulièrement pénibles. Il fallait couper, empaqueter et amarrer les cannes sur les cabrouets, pour mettre la bagasse à sécher, puis les entasser près de la case qui servait de magasin de combustible. Ensuite, il fallait alimenter les fourneaux de la sucrerie et remuer sans interruption dans les cuves le jus des cannes, le vesou. Le fourneau pendant des jours et des nuits, sans interruption, transformait la canne en sucre. L’or du maître.

Le soleil déclinait déjà, Thésus, comme ses comparses, était épuisé et savait que la journée de travail finirait quand la lune serait à son zénith. La nuit serait illuminée alors par le disque lunaire en son entier qui éclairerait les champs et permettrait la continuation de la coupe. Rythmé au son des coups des machettes tranchant la tige des cannes et scandaient par les lamentations de leur souffrance, la masse servile sous l’œil vigilant des commandeurs avançait pied par pied. Derrière les hommes, les femmes rassemblaient et portaient jusqu’à la charrette les tiges gorgées de sucre. Sans réfléchir, ils répétaient les gestes. Au milieu de ce rythme harassant de régularité, un serpent jaillit de la canne et sauta sur une des ramasseuses, un hurlement vrilla l’air. Thésus sursauta et s’entailla la cheville. Le commandeur fit emporter la femme vers l’hospice de la plantation, puis examinant la blessure de Thésus, il décida de le remettre au travail jugeant l’entaille bénigne. Il ne pouvait se passer de la moindre main-d’œuvre.

Lionel smit.jpgThésus était de tous les esclaves de Bellaponté le plus vieux. Il était le fils d’un griot et avait été vendu par un négrier à une habitation de Saint-Domingue. Bellaponté était la troisième. Il n’était pas si vieux qu’il y paraissait, mais les nègres ne vivaient pas longtemps sur une habitation, blessures, maladies, malnutrition, faim écourtaient leur existence. Thésus était un miraculé, l’épuisement avait prématurément blanchi sa tignasse crépue et ralentit ses gestes. Sans qu’il le veuille, les autres lui prêtaient la sagesse et l’autorité, ce qui implicitement lui déféra le statut de chef du village des esclaves. Au fil des heures Thésus s’affaiblit, ses compagnons conscients de cela essayèrent de le cacher aux yeux du commandeur, afin de lui permettre de prendre quelques repos. Ce fut peine perdue, l’homme blanc réalisa le procédé, lui aussi été fatigué, la chaleur était intense, il la supportait mal, cela le rendait irascible, il s’approcha du blessé et le houspilla. Comme il ne réagissait pas, il lui donna un coup de fouet, n’obtenant guère plus de réaction, il réitéra avec plus de violence. Ce qui se passa ensuite fut impensable. Pourquoi Thésus, tout à coup, fut fatigué de cette violence gratuite, il n’aurait su le dire, la colère déchira le voile de sa résignation. Tous furent surpris, quand d’un coup prompt, il saisit la lanière de cuir huilée dans son envolée, l’enroula autour de son poignet et tira d’un coup brusque faisant perdre l’équilibre au commandeur saisi d’effroi. L’homme n’avait pas atteint le sol que Thésus était sur lui et à coup de machette lui fendait le crâne. Ce fut un déclic général, tous les autres se ruèrent sur le cadavre le mutilant le dépeçant. Le calme revenu, ils décidèrent de ne pas en rester là, leur âme guerrière avait repris le dessus, de toute façon les blancs allaient les poursuivre, et les occire, alors autant aller au-devant. Sans prêter attention aux coupures faites par les feuilles des cannes, ils traversèrent les champs. Seule la vague que créait leur passage les rendait visibles. Ils rejoignirent l’autre équipe, désarçonnèrent l’autre commandeur et le massacrèrent de la même façon. Il restait encore un commandeur et le maître bien sûr. Ils étaient sur la caféière sur le morne à une heure de là. Thésus décida qu’il valait mieux l’attendre. Ils cachèrent de leur mieux la dépouille du commandeur dans les cannes, attachèrent sa monture sous un arbre qui bordait le champ. Ils se remirent au travail tout au moins le simulèrent. Le soleil était bas et allait se coucher quand le maître arriva au-devant des nègres employés à la caféière. Les révoltés faisaient comme si de rien étaient. Philippe de Belpont remarqua le cheval attaché à la branche basse d’un tulipier. « – le contremaître, où est-il ? eh ! toi, je te parle ! » Thésus  se retourna alors que le maître intrigué s’approchait de lui toujours en selle. « – alors, il est où le contremaître  ? » Thésus, tête baissée, lui répondit  « – moi pas savoi’ mait’e. mett’e son cheval là, moi pas savoi’ plus.

– Oh, tu m’agaces ! 

Ecole italienne du XVIIIème siècle, d'après Pietro FABRIS. Cavalier et son chien..jpgPhilippe de Belpont tourna la tête, oubliant le nègre à ses pieds, cherchant en vain aux alentours l’absent. Thésus  d’un coup souleva le pied du cavalier, le désarçonnant par surprise. Sa monture effrayée s’éloigna, celui-ci se retrouva entouré de ses esclaves, machette à la main. Il n’avait plus qu’un couteau à la ceinture, son fusil était resté dans l’une des sacoches accrochées au cheval. Il se remit sur ses deux pieds et toisa ses nègres. « – S’il y en a un seul qui s’approche, je le trucide ! » Thésus  s’avança, Philippe de Belpont voulut le taillader avec l’intention de lui infliger une blessure handicapante pour l’exemple, mais l’esclave arrêta le geste du maître dans son élan, lui tordit le bras, lui prit son arme, lui enfonça dans l’abdomen et d’un geste sec l’éventra. Ahuri, Philippe de Belpont, écarquilla les yeux d’étonnement, ne comprit pas ce qui se passait tant il fut surpris. Ce fut le signal du massacre.

 Deux personnes de loin remarquèrent la scène macabre, le dernier commandeur qui suivait le troupeau d’esclaves lambinant à son goût et qui prit ses jambes à son cou et l’Éthiopienne. Zaïde, sans vraiment y croire, sans vraiment comprendre, avait rapporté à la gouvernante la scène que lui avaient décrite les êtres lumineux, aussi elle veillait depuis le matin, attendant, car elle ne doutait pas de la véracité de la prémonition. Depuis la galerie, elle considérait la situation, elle leva les yeux vers la lune qui venait brusquement de remplacer le soleil comme toujours sous ses latitudes. L’astre avait des lueurs rouges annonciatrices de drame. Tout en montrant d’un doigt accusateur le groupe qui s’acharnait sur leur victime, elle interpella sa fille qui entrait dans la galerie « – Noisette ! Noisette ! vite prend la petite, dépêche-toi ! » Au ton, celle-ci ne réfléchit pas, elle se précipita chercher Zaïde qu’elle venait de coucher. L’Éthiopienne enveloppa la fillette dans une couverture sombre, la rassurant et lui intimant des conseils d’obéissance. « – Noisette, ils vont arriver, ils vont nous faire le même sort qu’au maître. Part pour la grotte du morne, je vais les entraîner vers l’autre côté de la rivière. Allez, dépêche-toi ! » Elles dévalèrent l’escalier de la maison et se précipitèrent sous les premiers arbres. Elles devinaient au loin la masse sombre du groupe qui s’approchait. L’éclat lunaire faisait miroiter leurs yeux et leurs machettes d’un éclat sinistre. Zaïde, affolée, serrait à l’étouffer Noisette qui marmonnait tout bas des paroles apaisantes. L’Éthiopienne, qui avait saisi promptement sur son passage un coussin, de couleur claire, le maintenait dans ses bras comme on tient un enfant et sciemment elle s’éclairait à l’aide d’un lumignon pour que l’on la devine de loin. Elle regarda Noisette s’enfoncer dans le bosquet derrière la Grand-Case. Zaïde ne disait rien, elle pleurait en silence, dans les bras de Noisette qui courait de son mieux s’éloignant le plus possible. Quand le chemin se mit à grimper, exténuée, la nourrice posa la fillette, mais elle ne pouvait s’arrêter là. Elle lui prit la main jeta un regard inquiet derrière elle, puis elle avança à marche forcée, la fillette docile ne disait rien, elle suivait à petits pas précipités.

De son côté, l’Éthiopienne, assurée d’être suivie par le groupe assoiffé de sang, s’était précipitée vers la rivière en direction du guet. Elle savait que les émeutiers se fieraient à la lueur de sa faible lampe, et la poursuivraient persuadés qu’elle s’enfuyait avec dans les bras la fille du maître. Au bord de la rivière, elle jeta le lumignon à l’eau ainsi que le coussin. elle traversa le gué et se précipita dans les caféières. Elle s’enfonça dans les profondeurs de la végétation, grimpa la côte du morne. Elle se fondait dans les arbustes. Les insurgés, arrivés sur les rives du cours d’eau, dépités, ne distinguant plus la fuyarde, abandonnèrent leur poursuite devenue inutile. Ils se retournèrent vers la Grand-Case et y mirent le feu après l’avoir saccagée.

***

Desportes - Combat de deux chiens autour de la dépouille d'un sanglier - XVIIIe siècle - (C) RMN-Grand Palais (Château de Fontainebleau).jpgNoisette, au son des lugubres aboiements, poussa Zaïde dans un arbre. Derrière elle, elle se hissa esquivant de justesse la gueule du premier molosse à les avoir atteints. Il s’en était fallu de peu, le chien avait mal assuré sa prise lui permettant d’un mouvement brusque de dégager sa cheville. Il l’aurait déchiquetée s’il en avait été autrement, ils étaient dressés à cela. Noisette obligea la fillette à grimper le plus haut possible, l’animal, qui faisait de bons surprenants, risquait de l’atteindre. Depuis l’ombre du feuillage, terrorisées elles regardaient la meute hargneuse qui s’attroupait au pied de l’arbre.   La lune, jusque-là maîtresse du ciel, était sur l’instant voilée de nuages sombres annonciateurs d’orage. Lorsque les chasseurs d’esclaves, guidés par les aboiements agressifs, se trouvèrent eux aussi au pied de l’arbre protecteur, ils ne distinguèrent qu’une masse sombre. « – Descendez de là ! ou on vous tire à vue, on sait que vous êtes là ! » Noisette reconnut dans le cavalier, Pinchinat le voisin mulâtre de l’habitation. « – c’est Noisette, missie’ Pinchinat, je suis avec la fille du maît’e. j’ai t’op peur, alors j’ai caché la petiote. » Un autre cavalier, un autre voisin, monsieur Séguigneau s’alarmât. Si c’était la fille de Belpont, il ne fallait pas que les chiens aillent la blesser. Il intima l’ordre de les faire rappeler et de les mettre en laisse. Pinchinat de mauvaise grâce obtempéra. Noisette, tremblante de crainte, sauta et quand elle fut sûre de leur sécurité, elle fit descendre Zaïde le visage sale balafré par les traces de larmes.

***

Les yeux plissés par l’éclat du soleil matinal qui l’aveuglait, le conducteur de la charrette faisait avancer ses chevaux sur la route caillouteuse de Saint-Marc. Zaïde dans les bras de Noisette se laissait bringuebaler par les soubresauts de la charrette qui transportait la cage qui les retenait prisonnières. Épouvantée, elle se pelotonnait contre le sein de sa nourrice, elle ne comprenait pas ce qui se passait. Leur voiture faisait partie du convoi qui amenait les esclaves de Philippe de Belpont aux ventes enchères de Saint Marc. Comment avait-il fait ? et pourquoi ? Noisette ne le savait pas, Pinchinat avait réussi à faire inclure Zaïde dans le cheptel des dissidents. Noisette s’était révoltée, avait vitupéré, mais en vain. Elle avait rappelé au voisin mulâtre que la petite était comme lui, qu’elle avait du sang noir et du sang blanc. Mais cela n’avait rien changé, elle ne pouvait savoir à quel point Pinchinat était honteux de son sang entaché et jaloux de la fillette dont aucune trace de la race rejetée par lui n’était visible. Il s’était si bien débrouillé qu’aucun blanc n’avait voulu intervenir, aussi, elles étaient coincées au fond de la cage depuis l’aube, Zaïde ne parlait pas, ne demandait rien, elle était prostrée. Tout était incompréhensible pour elle. Les autres nègres les regardaient à la dérobée suspicieux, ils ne comprenaient pas pourquoi la fille du maître partageait leur sort. Noisette les fixait l’œil mauvais. « – Qu’est-ce que vous avez à nous regarder  comme ça ! » Leurs compagnons de cellule gênés baissèrent leurs yeux. « – vous quoi c’oire ? parce que nous êt’e à la Grand-Case, nous êt’e heureuses ? que Thaïs parce que le maître la chevaucher avoi » elle la vie plus facile que vous ? elle en mourir ! et c’est pour cela que vous vouloi » nous fai’e la peau ! fai’e comme au maître  ! eh bien vous voir, vous êt’e content, nous êt’e là comme vous ! » Alors qu’elle ne s’y attendait pas, Zaïde intervint  « – Noisette, c’est qui Thaïs ? 

– C’est ta mère !

William Adolphe Bouguereau - La tricoteuse 2.jpgLa fillette repoussa sa nourrice. « – c’est pas possible ! » elle se mit à pleurer, à marteler Noisette qui essayait de la reprendre dans ses bras. Elle se mordit l’intérieur de la bouche, elle réalisait que sous le coup de la colère, elle en avait trop dit. Elle voulut se reprendre et répondre que ce n’était personne, mais il fallait bien que Zaïde sache, sache pourquoi elle était là. « – Mon poussin… Thaïs, êt’e ta maman, êt’e aussi ma grande sœur, êt’e la fille de l’Éthiopienne…

– Mais ce n’est pas possible, je suis blanche ! » S’écria la fillette révoltée tout en repoussant à nouveau sa nourrice. Le cri de Zaïde fit se retourner le conducteur et sursauter les nègres. Pinchinat alerté s’approcha de la voiture et d’un coup de fouet accompagné d’une injonction réclama le calme. Noisette les larmes aux yeux poursuivit « – Thaïs êt’e la plus belle femme que moi voir, même à Saint-Marc et mère dire la même chose… Ton père acheter nous à cause d’elle… Elle, morte en mettant au monde toi, enfin p’esque, elle pas êt’e pa’tie de suite. Alors toi vouloir ou pas, toi avoir du sang noir, même si toi pas voir. L’Éthiopienne pensait êt’e ta chance, que toi êt’e libre ap’ès… Elle tromper. » Zaïde était abasourdie, elle qui avait tant voulu savoir, c’était donc cela le secret. Elle n’était pas sûre d’être contente de le savoir. Elle trouvait cela injuste. Elle se recroquevilla dans un coin de la cellule ambulante. Elle refusa toute marque d’affection de Noisette, elle se sentait trahie, elle s’enferma dans un profond mutisme, elle s’enfonça dans une profonde tristesse.

***

De ce troupeau humain ayant participé au massacre, sur les quatre-vingts esclaves de monsieur de Belpont, une vingtaine avait été tirée à vue ou pendu sur place. Ce que ne savaient pas les chasseurs d’esclaves, c’est que le meneur, Thésus, avait disparu dans les mornes. Quant à l’Éthiopienne personne ne s’était vraiment soucié ou ne voulait se soucier de sa disparition.

Arrivé à Saint-Marc, le convoi avait conduit son chargement à la salle des ventes qui détenait les cellules adéquates à son hébergement. Zaïde avait été séparée de Noisette. Il y avait peu d’enfants sur la plantation de Bellaponté, et tous avaient été vendus avec leur mère. Noisette, elle, avait fait partie d’un lot qui partait pour une habitation dans la région de Port-Au-Prince, et avait été vendue dès le premier jour.

Le négrier était quelque peu gêné à cause de Zaïde, car si elle était blanche, ce qui au premier abord aurait pu être un avantage, elle était trop jeune pour être mise sur le marché. Cette caractéristique était problématique, il ne savait qu’en faire. Peut-être la proposer comme jouet pour quelques enfants créoles, mais les mères allaient se méfier de ce qu’elle allait devenir. Elle présageait d’être belle en grandissant, c’était déjà une jolie fillette même sous la crasse. Ou alors, il allait la proposer à quelques bordels de Cap-Français.

épisode 006

Été 1783, un deuxième mensonge.

André Vertheuil-Reysson.jpg

À l’aube, sans se retourner, monsieur Vertheuil-Reysson avait quitté sa maison de la rue d’Anjou à Cap-Français pour se rendre à Saint-Marc. Son chagrin était tel qu’il ne pouvait plus supporter les murs qui avaient connu son bonheur. Il avait fui le lieu de son martyr espérant oublier, être soulagé de ce terrible poids qui écrasait sa poitrine et qui l’empêchait de respirer.

Il était venu s’installer dans la colonie avec sa jeune épouse neuf ans auparavant, deux ans après leur installation, trop faible pour supporter le climat, elle était morte des fièvres lui laissant une petite fille, Edmée. Le nourrisson avait été sa compensation face à ce malheur précoce. Elle était devenue son salut salvateur, l’objet de toutes ses attentions, et avait rempli d’amour le vide qu’avait laissé la jeune mère. Seulement l’épidémie, qui s’était abattue en cet été insupportable de chaleur et d’humidité, avait emporté le petit être fragile qu’était Edmée, laissant un vide incommensurable à la place. Il avait donc décidé de partir avec pour seule compagnie deux serviteurs. Il n’avait pas d’aspiration précise, seulement fuir le plus loin possible de ses souvenirs, de ses jours lugubres. Il avait choisi de se rendre chez Monsieur Terrien le jeune. Devenus amis depuis qu’ils avaient fait ensemble la traversée de la France à Saint-Domingue, ils se recevaient l’un l’autre. Il mit plusieurs jours pour se rendre chez son ami, lieu où il savait être accueilli chaleureusement.À l’aube, sans se retourner, monsieur Vertheuil-Reysson avait quitté sa maison de la rue d’Anjou à Cap-Français pour se rendre à Saint-Marc. Son chagrin était tel qu’il ne pouvait plus supporter les murs qui avaient connu son bonheur. Il avait fui le lieu de son martyr espérant oublier, être soulagé de ce terrible poids qui écrasait sa poitrine et qui l’empêchait de respirer.

L'esclavage et la traite des noirs.jpgLe lendemain de son arrivée sur la rade de Saint-Marc, afin de le distraire, il fut invité par son hôte à l’accompagner à une vente aux enchères de bois d’ébène fait par le « Marquis ». Le hall de la salle de ventes était bondé. À sa surprise, il y avait même plusieurs femmes pavoisant avec élégance. Peu de colons étaient là pour acquérir une nouvelle main-d’œuvre, une curiosité morbide les avait attirés, ils voulaient voir de plus près les esclaves que l’on allait disséminer dans la colonie, voire en dehors, pour s’être révoltés contre leur maître jusqu’à l’occire. Terrien le jeune avant de s’y rendre avait narré le drame survenu à une de leurs connaissances communes, monsieur de Belpont, et ses sinistres conséquences. L’habitation de Bellaponté allait être vendue et les esclaves restants dispersés, car en aucun cas la justice ne pouvait permettre de les laisser dans le domaine, lieu de la révolte. Terrien le jeune était donc là pour en acquérir pour les différentes habitations qu’il gérait.

La vente prit la matinée, monsieur Vertheuil-Reysson s’était installé dans un angle de la salle, espace où avaient été rassemblées tables et chaises pour pouvoir se désaltérer en patientant. Il était là comme spectateur, Terrien le jeune l’avait laissé à sa méditation, et avait rejoint quelques clients avec lesquels il était en affaires. Un serviteur lui avait servi un rhum qu’il sirota alternant sa dégustation avec le plaisir de tirer sur un cigarillo. De temps en temps, il était rejoint par une connaissance avec laquelle il partageait quelques nouvelles, mais la plupart du temps, seul, il laissait courir un regard indifférent sur la scène face à lui. Du fond, séparés du reste de la salle par une grille, encastrée entre les voûtes du haut plafond et le sol, les esclaves avaient été installés dans des stalles identiques aux enclos utilisés pour le bétail. Pour réserver un effet de surprise, le négrier avait mis un rideau, juste un drap sur le devant de chaque stalle, ainsi les enchérisseurs ne pouvaient pas voir le lot trop tôt. Ensuite, l’encanteur et ses hommes, comme au spectacle, tiraient le rideau vers le haut et les enchérisseurs s’entassaient autour. Ceux qui étaient derrière ne pouvant pas voir, le suppléant du « Marquis », un fouet comme un grand serpent noir et une corne à poudre pour son pistolet à la ceinture, les sortait et les poussait vers les marches de l‘estrade tout en clamant l’âge des esclaves et ce qu’ils savaient faire. Les derniers de la journée étaient un homme et sa femme avec un enfant dans chaque bras. Comme pour tous les autres, il répéta la même comédie, il proposa des gants blancs à un des enchérisseurs qui les enfila et qui ensuite frottait ses doigts sur les dents de l’homme. Et à chaque fois, le client se retournait vers le « Marquis ». « – Vous dites que ce baudet a vingt ans ? Ses dents sont usées comme s’il en avait quarante. » Car comme pour tout marchandage, il fallait faire ajuster le prix. En réponse le négrier hurlait « – le nègre, montre à monsieur comment tu marches ». L’esclave traversait l’estrade et les enchères commençaient. Le prix montait d’un client à un autre, un fut arrêté, concluant l’affaire. Le négrier fit descendre l’homme et monter à sa place la femme avec ses enfants, mettant en avant l’affaire à faire avec le lot.

138e376d-c781-4ccf-a749-a099705498d2.jpegAu fil de la matinée, les curieux et les acheteurs avaient quitté les lieux. Petit à petit la salle s’était vidée. Nonchalamment, las d’attendre, monsieur Vertheuil-Reysson rejoignit son compagnon visiblement encore en pourparlers avec le « Marquis ». Ce dernier à l’aide de grands gestes mettant surtout en évidence ses manchettes de dentelles, ce qui semblait être le dessein de sa gesticulation, essayait de convaincre son interlocuteur en lui en imposant. Monsieur Vertheuil-Reysson traversa le hall dans lequel seul résonnait la tractation pourtant faite à voix basse et ses pas sur les pavés qui constituaient le sol. Passant devant les grilles des geôles qu’il pensait vide, son regard fut arrêté par le mouvement d’une forme recroquevillée dans le coin le plus obscur. Curieux, car il pensait les stalles vides, il s’avança pour mieux voir, son cœur se serra, son estomac se crispa, il y avait un enfant blotti contre le mur de pierre. Il crut un instant voir sa petite fille. Cela ne pouvait être qu’un tour de son imagination ou un fantôme qui le torturait. Il s’approcha. L’attention de l’homme pesant sur elle, l’enfant qui était bien une petite fille leva ses yeux limpides attirant le peu de lumière vers eux, ils se mirent à briller comme deux pierres précieuses dans l’ombre du lieu. Si la vente des nègres l’avait laissé indifférent, ayant admis tout de suite l’utilité de cette institution particulière, la vue de l’enfant fit vibrer la corde sensible de sa compassion. Il accéléra le pas en direction du « Marquis » et de Terrien le jeune. Il coupa la parole à l’encanteur, interrompant la conversation sans s’en rendre compte tant sa préoccupation soudaine lui était devenue primordiale. « – le Marquis ! pourquoi cet enfant reste dans la geôle ? » les deux hommes surpris arrêtèrent leurs négoces, ils étaient habitués l’un comme l’autre à la morgue des planteurs. « – la négresse ? elle est inutile, trop jeune, si elle a six années c’est le bout du monde ! on ne peut rien en faire. Je ne peux même pas la proposer en jouet à quelques familles créoles, elle est trop blanche, les dames n’en voudront pas. En plus si ce que l’on m’a dit est vrai, c’est la fille de Belpont, alors elle me reste sur les bras, je ne peux pas la vendre.

– Je vous l’achète !

Le marquis resta bouche bée, il ne s’y attendait pas, vraiment pas. Terrien le jeune prit aussitôt la négociation en main. Il avait compris au ton de son ami l’importance que la chose prenait pour celui-ci. Il savait aussi que la petite finirait ou aux requins ou dans un bordel pour colon aimant la chair fraîche. Il ne laissa pas « le Marquis « se ressaisir. « – Vous pourriez, le Marquis, pour 500 livres la joindre à mon lot ? » Le négrier fit la grimace, il n’aimait pas que l’on lui force la main. D’un autre côté il ne pouvait se permettre de contrarier le négociant, il était son meilleur client. Ce dernier ne chipotait pas le prix de la marchandise à partir du moment où il l’estimait de qualité, il se devait donc d’être conciliant. « – bien sûr. Je ferai selon votre bon plaisir. » Monsieur Vertheuil-Reysson intervint alors « – je vous prierai de faire disparaître cette enfant des listes, je vous ferai parvenir le double de la somme dans la soirée. » La demande était illégale, nul n’avait le droit d’émanciper un esclave sans passer par un juge, et l’enfant était née de mère esclave donc elle était esclave. Le Marquis, que les scrupules n’étouffaient pas, jeta un regard interrogateur vers Terrien le jeune qui confirma d’un hochement de tête. Ce fut ainsi que Zaïde de Bellaponté disparue des listes d’esclaves, à côté de son nom, il fut rajouté trépassé.

Le « Marquis « se retourna vers son aide « – Mettez la négresse avec ceux de monsieur Terrien !

– Non ! non, je la prends tout de suite.

Le Marquis fut surpris, mais avant qu’il ne réagisse Terrien le jeune plantât ses yeux dans les siens coupant toute remarque. Le négociant en avait vu d’autres. Des hommes installaient leurs concubines mulâtresses et leur progéniture dans des maisons de ville et laissaient leurs propres familles sur les habitations, dans des lieux désertiques de toute civilisation. Dans certains cas, ils n’hésitaient pas à renvoyer femme et enfants en France afin de se consacrer à leur famille illégitime. Leurs rejetons mulâtres réclamant même une partie de l’héritage paternel et l’obtenant lorsque celui-ci avait laissé une trace dans son testament. Alors que monsieur de Vertheuil-Reysson pour cinq cents livres s’octroie une consolation à son malheur, c’était peu de chose.

D’un geste le négrier donna l’ordre d’ouvrir la grille de la geôle. André Vertheuil-reysson s’approcha de la forme blottie qui se recroquevillait autant qu’elle le pouvait, essayant de se fondre dans le mur à son approche. Il s’accroupit devant elle et de la voix plus douce possible, il chuchota « – tu n’as plus rien à craindre mon petit, plus personne ne te fera de mal, je vais t’emmener avec moi. » Il lui tendit la main, elle se retourna vers lui, plongea ses grands yeux translucides dans les siens. Pouvait-elle le croire ? ni voyant que douceur, que compassion, elle grimaça un sourire. Elle réalisa la large main rassurante, protectrice. Elle déplia son bras crispé par la peur, comme tout le reste de son corps, et lui livra la sienne. « – n’aie pas peur mon petit oiseau, je vais te sortir de ta cage et plus personne ne pourra te faire de mal, je te protégerai. » il l’attrapa par les aisselles et la souleva. Elle était légère comme une plume. Il la prit dans ses bras, elle se blottit instinctivement contre son cou, comme elle l’avait toujours fait à celui de son père.

***

4f15eca67c138388581106f27656ad3f.jpgZaïde fut remise entre les mains du couple de servantes de Terrien le jeune. Elle fut lavée, coiffée, changée avec douceur par les deux femmes. Elles ne firent aucune réflexion, ni au maître, ni à la petite fille. La plus âgée des deux savait très bien qui était l’enfant. Elle avait beau être blanche comme l’albâtre, d’autant qu’elle avait le teint un peu maladif, et ressembler à une blanche avec sa chevelure de jais brillante dont chaque mèche finissait par une torsade naturelle, son petit nez droit et surtout ses yeux que l’on avait du mal à fixer tant ils étaient limpides, elle avait tout de suite deviné. Elles avaient affaire à la petite de Belpont, ce blanc qui s’était fait trucider par ses nègres. Les maîtres ne pouvaient rien cacher à leurs serviteurs, et tous les nègres et mulâtres de la ville, esclaves ou libres connaissaient l’histoire de la révolte. Elle faisait peur autant que rêver, elle devenait la source de fantasmes brodant une légende où la révolte était libératrice, car cela ne faisait aucun doute, il y avait des marrons parmi les révoltés, des esclaves s’étaient enfuis vers les mornes. Elle savait que son maître était allé acheter le matin même des esclaves venants de cette habitation et avait connaissance de la présence de l‘enfant au milieu du troupeau humain mis en vente. Au vu de l’état de la petite fille à son arrivée, cela avait été une évidence pour elle, d’autant que sa blancheur et la couleur de ses yeux faisait déjà partie du mythe, elle était une des héroïnes de la tragédie, son cœur s’était serré à sa vue, aucun enfant ne méritait ce sort.

***

Monsieur Vertheuil-Reysson vint voir la petite fille une fois qu’elle eut mangé, et qu’elle fut prête à aller se coucher. Il entra dans la chambre qui lui avait été octroyé sans sourciller, en hôte délicat, par le maître de maison, à la satisfaction de celui-ci. Les servantes avaient tiré les rideaux, c’était l’heure de la sieste, l’heure la plus chaude de la journée. Lorsqu’il entra, il trouva Zaïde assise sur son lit, flottant dans une chemise d’homme adulte bien trop grande pour elle, bien que ce fût un don de leur hôte plus menu que lui-même. Malgré la pénombre, il sentit aussitôt son regard fixé sur lui. « – Ne t’inquiète pas petit oiseau, tu es en sécurité ici, je viens voir si tout va bien. » Zaïde, bien qu’épuisée, n’arrivait pas à relâcher la tension que les derniers jours avaient construite. Trop de choses avaient bouleversé sa vie. Elle ne comprenait pas toutes les pièces du puzzle qui l’avaient menée dans cette chambre grande et confortable, aux meubles d’acajou et aux étoffes soyeuses. « – Mon petit oiseau, nous allons faire un jeu, et afin que plus jamais personne ne te fasse de mal, nous allons l’un et l’autre garder le secret. » Zaïde regardait avec interrogation l’homme, tout de bienveillance, assis au bord du lit. Elle le trouvait gentil et lui était reconnaissant de l’avoir sorti de cette immonde prison, mais elle ne savait toujours pas si elle pouvait, devait, lui faire confiance. Tout ce en quoi elle croyait, c’était écroulé avec fracas et violence et elle n’avait pas compris pourquoi. Tout cela était encore confus dans sa tête. Comme elle ne pouvait que l’écouter, elle lui sourit pour lui montrer qu’elle était attentive. « – désormais tu vas t’appeler Edmée… Edmée Vertheuil-Reysson et devant tout le monde, tu devras m’appeler père. »  Zaïde était incrédule, c’était un drôle de jeu, mais comme elle ne voulait pas souffrir, elle était prête à accepter. De toute façon, visiblement pour les adultes rien n’avait besoin d’être vrai, bien qu’ils lui demandassent de ne pas mentir. Elle ne trouvait pas cela très logique mais visiblement ils étaient tous comme cela, au moins les blancs. Par ailleurs, elle avait appris par Noisette que son père avait été tué par ses nègres, ce que tout le monde avait l‘air de croire, alors que celui-ci veuille prendre sa place, pourquoi pas ? de toute façon la vérité ne semblait pas avoir de place dans sa vie, elle était elle-même une négresse alors que jusque-là tout le monde la prenait pour une blanche même son reflet dans la glace. En elle cela faisait écho, elle sentait que tout ce que lui avait dit Noisette sur sa mère et sa famille noire était vraie, mais c’était bien complexe à son entendement. Elle était donc prête à jouer si cela devait l’empêcher de retourner dans cette geôle, si cela devait la refaire devenir blanche aux yeux de tous, cela lui convenait, car elle avait compris que pour ne plus souffrir elle devait être blanche comme avant. Alors que cet homme qui l’avait sauvé des négriers lui demanda de devenir son père, c’était, de toute évidence, salvateur. 2013124228349387 copie.jpg« – mon petit oiseau, il faut vraiment que ce soit un secret, il ne faut le dire à personne, même si ce sont des gens que tu aimes. Il ne faut plus jamais que l’on sache ce que tu étais avant d’être ma fille, car des êtres méchants pourraient te renvoyer dans l’enfer dont je viens te sortir. » elle hocha la tête en signe d’assentiment. Elle savait que tout le monde avait des secrets, elle-même avait été le centre de l’un d’eux et une fois révélé tout le monde lui avait voulu du mal. Elle se souvenait de la fois où l’Éthiopienne lui avait expliqué pourquoi il ne fallait pas répéter, pour cela elle lui avait compté des histoires terribles où ceux qui avaient trahi des secrets étaient morts dans d’atroces souffrances. Elle se souvenait encore de la négresse morte sous les coups de fouet parce qu’une autre avait rapporté au contremaître que chaque nuit, elle quittait l’habitation. Plusieurs jours après, celle qui avait trop parlé était morte piqué par des serpents qui s’étaient lovés dans sa paillasse. Elle avait eu terriblement peur, car elle-même avait aperçu l’Éthiopienne sortir en catimini de la Grand-Case en direction des mornes. Elle avait alors même pensé qu’elle ne reviendrait plus, mais à son soulagement, elle avait été là le lendemain. Quand elle lui avait demandé ce qu’elle faisait la nuit, elle ne s’était pas fâché, mais ce fut ce jour-là qu’elle lui compta des histoires du pays de Pount où une reine légendaire avait vécu il y a fort longtemps. Ce souvenir lui fit venir les larmes aux yeux. Elle plongea ses yeux dans ceux plein de bonté de son bienfaiteur, elle sembla y chercher son âme, puis elle dit oui.

***

Quelques jours plus tard, monsieur Vertheuil-Reysson rentrait à Cap-Français avec sa fille Edmée alias Zaïde à bord d’un navire marchand.

Ils furent reçus de façon mitigée par les serviteurs de la rue d’Anjou. Edmée fut présentée à tous comme sa nouvelle petite fille, l’enfant d’un ami qui l’avait adoptée. Bien qu’ils comprirent qu’ils n’avaient pas d’avis à donner quant à la nouvelle venue de la petite fille et qu’aucune réflexion ne saurait être tolérée, mille questions se posaient derrière le dos du maître. Qui était-elle ? N’était-elle pas la fille d’une maîtresse ? La plus virulente de toutes était celle qui avait été la chambrière de la maîtresse de maison puis la gouvernante de la véritable Edmée, et de par ce statut, elle pensait pouvoir donner son avis afin de rendre justice au souvenir de ses maîtresses. Elle clama haut et fort qu’elle ne voulait rien entendre quant à ce subterfuge, cette substitution. Ces atermoiements agacèrent le maître de maison et sans aucun remords, il la renvoya dans son habitation de la plaine du nord, ce à quoi elle ne s’attendait pas. Les autres serviteurs, que la lubie du maître avait quelque peu surpris, se le tinrent pour dit et plus un n’émit un seul mot de curiosité. Tous se mirent à considérer Zaïde comme la remplaçante de la fille du maître. De ce jour, elle fut véritablement Edmée Vertheuil-Reysson.

b27e3a1430d1fd67d197101b5b94cb51.jpgLa nouvelle Edmée accepta tout ce que Zaïde de Bellaponté avait rejeté sans en comprendre l’importance. Elle se mit à porter corselets, jupons et robes encombrants, chapeaux et accessoires incontournables de la mise d’une petite Créole. Ce qu’elle avait rejeté à l’habitation était désormais une carapace, une protection contre sa négritude. Malgré son jeune âge, elle se mit à considérer sa mise comme un élément important faisant partie de son identité. Elle harcelait sa chambrière noire, du double de son âge, mise à sa disposition, lui faisant vérifier les détails de sa vêture à longueur de temps, craignant continuellement d’être négligée, c’était devenu une obsession qui faisait sourire son nouveau père. Pour les bonnes manières, elle eut une gouvernante blanche qu’elle écoutait à la lettre. Malgré cela, elle n’était à son aise ni avec la servante ni avec la gouvernante, elle avait continuellement peur d’être mise à jour. Elle cauchemardait, son père n’avait pas assez de mots rassurants pour la soulager de ses peurs, rien n’y faisait, elle avançait chaque jour dans la crainte irrationnelle d’être reconnue, tant et si bien qu’elle tomba malade. Le mal eut beau être bénin, il n’en inquiéta pas moins André Vertheuil-Reysson, qui revivait dans cette affliction les affres du souvenir terrible de ses deuils. Edmée se remit, mais son père y voyant un avertissement du destin, il ferma la maison et décida de repartir en France afin d’y élever sa fille en toute sérénité.

205e59e567438f356fd520dd088d3328.jpg

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode 007

 

De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 003 et 004

épisode précédent

épisode 003

Juillet 1776, une vérité admise.

Mussini, Cesare ( The Death of Atala 1830.jpg

Thaïs se mourrait, le maître ne décolérait pas. Cela dura trois semaines pendant lesquelles la fièvre ne quitta pas le corps de la jeune mère. L’infection se propagea dans toute sa chair, la rongea, la consuma, altéra la moindre de ses pensées. Elle délirait nuit et jour. À la tombée du jour de la nouvelle lune la jeune mère laissa son âme quitter son corps. Elle n’avait pas voulu voir ou toucher le nouveau-né. Elle avait refusé tout contact, elle ne l’avait jamais voulu ou si peu, il lui avait pris la vie. Celui-ci fut mis d’office dans les bras de Noisette. La jeune fille qui venait à son tour de devenir femme devint la nourrice attitrée de l’enfant, l’Éthiopienne en avait décidé ainsi. Noisette fut surprise par cette nouvelle tache, mais sa mère savait ce qu’elle faisait, elle savait sa benjamine prête à aimer corps et âme. De plus, il n’y avait aucune femme dans la possibilité d’allaiter sur l’habitation, cela ne l’avait pas inquiétée, l’enfant serait nourri avec une bouillie fort liquide de sa composition ayant déjà fait ses preuves.

Noisette inquiète sur ses talons, l’Éthiopienne sans crainte monta voir le maître, le nourrisson dans les bras, car comme sa mère, il ne s’était pas plus inquiété de celui-ci. « – Maître la Thaïs, elle est plus.

hennocque.comtel. 06.67.58.70.29

– Foutre Dieu ! il manquait plus que ça et tout ça pour un nègre de lardon !

– Il est pas nègre maître, il est plus blanc que toi. J’ai jamais vu de blanc si blanc. Et il faut lui donner un nom maître, c’est une fille.

Intrigué, Philippe de Belpont daigna jeter un œil sur le paquet informe que formait le linge autour de l’enfant. Il resta ahuri, c’était bien vrai, l’enfant était blanc et avec cela une jolie frimousse. Il ne put s’empêcher de s’attendrir devant ses grands yeux ouverts qui semblaient le fixer et attendre son jugement. C’était sa fille, et contre toute attente il fut envahi par un sentiment de protection. Il ne l’avait pas désirée, et pourtant la découvrant il aurait tout donné pour cette nouvelle vie. Il se sentait fier de ce nourrisson, si petit, si fragile, pour la première fois, quelque chose, quelqu’un était vraiment à lui, lié à lui sans que personne ne puisse y redire, une vague d’émotion l’envahi lui amenant les larmes aux yeux. « – Elle s’appellera Zaïde ! » Il ne savait pas d’où lui venait cette idée, il avait sûrement entendu le prénom, cela faisait cultivé. Sans songer aux conséquences, il inscrivit sur le registre de l’habitation « Zaïde de Bellaponté, fille de Thaïs. » Malgré cela, il exigea que l’enfant soit élevé dans la Grand-Case puisque c’était sa fille, Noisette ne la quitterait plus et vivrait aussi dans la maison, une chambre allait être installée pour cela.

***

Noisette n’était pas laide. Elle n’était pas belle et à côté de sa sœur et de sa mère personne ne lui prêtait attention. Elle s’y était habituée, n’en avait porté nulle aversion ni envie, envers elles. Toute sa jeune vie, elle s’était contentée de faire ce qu’on lui demandait. Passer inaperçu, lui donnait une liberté dont personne ne se doutait. Elle parlait peu et regardait les autres évoluer et agir, elle était souvent sceptique, mais gardait ses pensées pour elle. Cette enfant qui lui tombait du ciel et qui aussitôt dans ses bras s’accrocha à elle consuma son cœur et fit d’elle une lionne. Elle, qui avait toujours été indifférente aux autres, concentra la moindre de ses attentions vers la petite fille. Ses pensées ses gestes se trouvèrent tous dirigés vers le bien-être de l’enfant. Zaïde grandit sous le regard énamouré de Noisette inquiète de chacune de ses contrariétés, l’aidant à faire ses premiers mots, ses premiers pas, lui passant ses caprices, la consolant de ses malheurs d’enfant. Elle remplaça la mère que l’enfant n’avait pas connue sous le regard complice de l’Éthiopienne.

épisode 004

1782, la vérité non dite

william a bouguereau sketch head of young girl.jpg

Elle s’était perdue dans les cannes, elle se faufilait entre les tiges, les mains devant le visage pour se protéger de la coupure des feuilles. Elle s’arrêta, leva les yeux essayant d’apercevoir le ciel au travers des feuillages serrés. Le silence était total, oppressant. Sa respiration s’accélérait, son cœur tambourinait jusque dans ses tempes. Les feuilles se mirent à bruire. Était-ce le vent qui s’infiltrait dans la forêt de cannes ? non ! c’était, ce ne pouvait être que la bête. Elle se mit à courir, fuyant devant elle, sans savoir dans quelle direction elle allait. Sa chemise de linon la gênait, elle était trop longue, elle s’enroulait dans ses jambes lui faisant perdre l’équilibre. Ses cheveux s’accrochaient aux feuilles, la bête allait la rattraper. Elle n’arrivait plus à respirer tant elle était oppressée. Elle trébucha, elle tomba, la bête allait lui sauter dessus, elle hurla !

« – Tout doux, tout doux mon petit agneau. Zaïde réveille-toi. Là ce n’est rien, tu es tombé du lit mon petit ange. » La petite fille entoura le cou de son père et se blottit dans les bras protecteurs tout en sanglotant. « – Mais où est donc Noisette ? Noisette ! Noisette ! » Philippe de Belpont berçait son enfant, la consolant de mots tendres, du cauchemar qu’il supposait qu’elle avait fait. Il caressait la chevelure de jais de sa petite fille au moment où Noisette surgissait dans la pièce tout essoufflée d’avoir couru, car elle aussi avait entendu les cris de la fillette. À sa vue la colère du maître enfla. « – Mais où étais-tu donc ? Tu ne dois jamais la quitter. Combien de fois faudra-t-il, le dire ? encore une fois et je t’envoie aux champs. 

– Oh non maît’e  ! pitié ! j’étais pa’ti lui che’cher à boire, elle n’avait plus d’eau.

– Tu aurais dû prévoir. Elle est petite, elle ne doit pas rester seule, quelle qu’en soit la raison. Il pourrait lui arriver quelque chose et si tel était le cas, je te fouetterai jusqu’à qu’il n’y ait plus de peau sur ton dos.

***

Marie Renee Louise de Fouquet, 1786, par Elisabeth Vigee-LebrunLes sept premières années de Zaïde furent celles d’une enfance heureuse et insouciante, protégée par l’attention de sa nourrice et celle de la gouvernante de la Grand-Case. Elle était choyée, le moindre de ses désirs était exaucé, chacune de ses contrariétés était consolée par quelque gâterie. Tous veillaient à ce qu’elle grandisse dans les meilleures conditions. Elle était protégée de tous dangers, de toutes promiscuités jugées mauvaises. Son père surveillait le bien-être de son enfant comme sa plantation. Personne n’aurait pu reconnaître dans ce père inquiet et protecteur le maître impitoyable de Bellaponté. La chair de sa chair le subjuguait, il lui trouvait toutes les qualités, à la satisfaction de l’Éthiopienne qui y voyait de bons augures. Il était fier de sa beauté, de son intelligence. Il s’éloignait de moins en moins de l’habitation et encore avec moult recommandations. Philippe de Belpont était excessif et l’amour qu’il éprouvait pour sa fille en était le meilleur exemple. Il était à son encontre possessif et exclusif au point de ne pas envisager de se marier et d’avoir d’enfants légitimes. Quand il était à l’habitation, il lui faisait partager ses soupers allant jusqu’à l’imposer aux invités de passage que cela amusait, et qui ironisaient derrière son dos. Zaïde, malgré le petit nombre de ses années, comprenait beaucoup de choses et suivant les conseils de Noisette, elle savait adapter son comportement aux situations. Elle restait réservée en présence de son père, écoutant ses soliloques ou entretiens avec un tiers sans intervenir, se contentant de répondre aux questions que l’on lui posait, et destinait ses réflexions éveillées par la curiosité à l’Éthiopienne ou à Noisette, amusant l’une et l’autre par sa perspicacité.

Tout aurait pu aller pour le mieux encore longtemps si une curiosité bien naturelle ne vint tarauder Zaïde. Elle advint avec la naissance d’un négrillon qui avait entraîné la mort de la mère. Son père se mit dans une de ses colères qui faisait fuir tout le monde tant elles étaient tonitruantes et pouvaient entraîner des gestes violents. La petite fille n’avait rien dit sur l’instant, puis elle s’était mise à poser des questions. Tous les nouveaux nés avaient-ils une mère ? Comme il lui fut répondu que c’était évident, elle demanda où était la sienne. Il fut répondu avec les ancêtres. La réponse ne lui suffit pas, aussi une litanie de questions s’ensuivit. Et pourquoi elle était avec les ancêtres ? Comment elle était ? Est-ce qu’elle était belle ? Comment se nommait-elle ? Elle n’obtenait pas d’éclaircissement, elle se faisait rabrouer par tous chaque fois qu’elle questionnait. Elle soupçonnait un secret dont elle n’arrivait pas à soulever le voile et ce fut à cause de celui-ci qu’elle provoqua la seule colère de son père à son encontre. Comme elle s’obstinait, désirant savoir, pourquoi personne ne voulait lui parler de sa mère, l’instinct de son père fut plus fort que lui, la colère le submergea et afin de la faire taire, il lui appliqua deux gifles qui la renversèrent sous le choc, mettant fin aux questions. En tombant, elle heurta le bord d’une table et perdit connaissance.

***

Suzan Lyon (judy.jpgLa chute déclencha un cri de bête blessée à Noisette qui se précipita vers l’enfant inconsciente. Philippe de Belpont regretta tout de suite son geste mais c’était trop tard. Il repoussa la nourrice et prit son enfant dans ses bras, la berçant, lui parlant doucement, lui demandant d’ouvrir les yeux, de se réveiller mais rien n’y fit. La voix sombre de l’Ethiopienne jaillit alors au-dessus du désarroi du père ordonnant de coucher l’enfant sur son lit, elle allait s’en occuper. Philippe de Belpont ne broncha pas, il savait qu’il avait fauté et la peur que Zaïde ne trépasse l’amena à obéir.

L’enfant fut allongé sur son lit, l’Ethiopienne déroula les stores de bambou afin d’empêcher la lumière de pénétrer. Elle fit sortir le père et envoya Noisette chercher de l’eau afin de rafraîchir le visage et les bras. Une fois seule elle commença à psalmodier tout en allumant les bougies dont elles avaient besoin pour son office. Elle invoqua les dieux de ses ancêtres, commença par Papa Legba, qui, à la tête des loas, incarnait celui qui indique la voie à suivre afin de ramener l’enfant dans le monde des vivants. Zaïde semblait ne plus respirer. Elle supplia les loas des morts, les Gédés, de ne pas l’emmener, puis Erzulie d’intercéder auprès d’eux. Elle invoqua les loas en jouant du tambour, en dansant et en chantant. Toute l’habitation fut alertée, tous comprirent que les mystères étaient en chemin, que l’Ethiopienne appelait les ancêtres.

***

Zaïde flottait dans quelque chose de moelleux, elle se laissait porter, virevoltant, sautant, plongeant sans crainte dans le vide éthéré. Elle se demandait bien où elle était, mais la réponse ne l’intéressait pas, tant en toute quiétude, elle se prélassait dans cette insouciante béatitude. Rien ne l’inquiétait, elle était heureuse. Elle se sentit glisser vers un sol herbeux où ses pieds nus vinrent se poser délicatement dans le doux tapis. Une espèce de sentier se dessina devant elle semblant lui indiquer la voie à suivre. Elle releva le devant de sa longue chemise de linon et se mit en route sans effort. elle entendit le son d’une mélodie enivrante, elle la connaissait, elle avait toujours été en elle. Elle se mit à la chantonner. Le chant la submergea, elle était euphorique. Dans la douce lumière, elle perçut un éclat plus fort, le chemin l’y menait. C’était hypnotique, elle n’avait aucune volonté, elle se dirigeait vers lui le sourire aux lèvres, elle était heureuse comme jamais elle ne l’avait été. La lumière était de plus en plus forte. Tout ce qui l’entourait s’assombrissait devenant une nuit profonde ou rien ne l’inquiétait, le décor s’effaçait tout simplement. Elle accélérait le pas tant elle était pressée d’aller vers le faisceau de lumière. Le chant alors s’estompa, puis disparu, et des voix pleines de chaleur, de douceur, le remplacèrent. Apparurent alors des êtres lumineux, de longues silhouettes aux contours incertains, leurs regards doux immenses plongèrent dans le sien. Ils l’entourèrent, lui coupant le chemin. Cela l’inquiéta, pourquoi l’en empêchait ? elle s’affola, voulut les contourner, les repousser mais rien n’y faisait. « – non mon enfant cela n’est pas ta voie, cela n’est pas ton jour, il faut t’en retourner vers la vie, mais ne t’inquiète pas, nous serons toujours là, autour de toi, nous te guiderons désormais, allez ! allez ! mon petit, il te faut ouvrir les yeux. Ne t’inquiètes pas, nous serons toujours là à ton réveil. »

***

Un spasme la secoua, elle chercha l’air, elle ouvrit les yeux. Penchée sur elle, l’Ethiopienne l’examinait et lui souriait. « – Cela va mon tout petit ? » Zaïde se demandait ce qui s’était passée, elle ne comprenait pas, elle rendit son sourire à la sorcière. Que faisait-elle dans sa chambre ? « – qu’est-ce que je fais là, et qui est-ce ? » la sorcière sursauta, la petite fille montrait le vide derrière elle. « – tu vois quelqu’un ? mon Dieu, tu n’es pas revenu seule ! » à cette observation, Zaïde se souvint, la colère de son père, la douleur, le voyage et les êtres lumineux. Ils étaient là, la regardant avec douceur.

***

Greuze-_Young_Girl_Weeping_for_her_Dead_Bird-1759

Zaïde s’enfonça dans un mutisme que tous prirent tout d’abord pour un caprice. Ne comprenant pas, trouvant injuste l’ire de son père, elle se referma sur sa douleur, sur ce manque, cette partie d’elle-même, et de ce jour, elle devint une enfant renfermée, silencieuse, craintive. Elle était jusque-là une enfant entourée d’adultes aux liens compliqués, qu’elle n’avait pas cherché à comprendre, elle se savait jusque-là aimée d’eux, et pour un enfant, c’était la seule certitude dont il avait besoin pour grandir. Mais suite à cette algarade, elle devint une enfant méfiante souffrant de solitude. Une profonde tristesse l’envahit. Elle se mit à passer ses journées à rêvasser, à parler à des amis imaginaires, du moins pour ceux qui l’entouraient, le regard perdu dans le vide, assise sur les marches de l’escalier de la Grand-Case, répondant évasivement et nonchalamment aux appels. Philippe de Belpont avec désinvolture prenait cela pour des bouderies et présumait que cela lui passerait, mais l’Éthiopienne savait qu’elle attendait. Zaïde attendait de grandir, car quand elle serait grande, une adulte, elle pourrait savoir, exiger une réponse ou bien partir. Elle aspirait à autre chose qu’errer sur la galerie d’où elle scrutait à longueur de journée l’étendue de l’habitation. Elle s’ennuyait et rien y faisait.

Passées les grosses chaleurs du jour, elle s’assoyait sur les marches et y attendait le retour de son père. Non pas qu’elle ressentît le besoin de sa présence, mais son retour signifiait la fin d’une nouvelle journée. Ce soir-là, ce fut l’Éthiopienne qu’elle vit sur le chemin qui menait au village des esclaves. Elle se leva, descendit l’escalier de bois et s’avança pieds nus, tenant le bas de sa chemise d’une main, sur le chemin traçait entre orangers et bananiers. Elle arriva à la barrière qui séparait le jardin de la Grand-Case, son monde, et le reste du domaine, l’inconnu ou presque. Elle n’avait jamais dépassé cette limite, tout au moins sans son père, cela lui était interdit, cela ne lui avait jamais été dit, elle le supposait, mais elle avait toujours été attirée par l’autre côté. Noisette allait la chercher mais l’Éthiopienne était devant et allait atteindre les premiers ajoupas. Une brise vint de derrière elle et semblait la pousser vers l’avant. Comme à chaque fois qu’elle en avait besoin, les êtres lumineux n’étaient pas là, ils venaient sans qu’elle ne le demande pour lui dire des choses qui ne la concernaient pas mais qui arrivaient à d’autres. Hormis l’Éthiopienne personne ne la croyait lorsqu’elle rapportait ce qu’ils lui avaient confié. Alors tant pis, sa curiosité était trop forte. Elle décida de franchir la limite, elle voulait voir ce monde mystérieux qui l’hypnotisait à longueur de jour. Et puis pourquoi hésiter plus longtemps, son père était parti pour la ville et elle savait avoir plus de liberté pendant ses absences, preuve en était, ces jours-là, elle pouvait déambuler en chemise et pieds nus. Elle se décida et poussa le portillon. Son cœur battait la chamade à l’idée de cette aventure.

anonyme (Habitation des Nègres.jpg

Elle pénétra dans le monde merveilleux de l’inconnu, celui qui était sans limites. Au loin, elle apercevait la silhouette ondoyante de l’Éthiopienne. Zaïde se retourna et regarda une dernière fois avec une once de culpabilité vers la Grand-Case puis se décida. De son petit pas, elle s’élança et s’approcha des premières cases puis pénétra dans l’allée du village que le soleil inondé encore. Tout était nouveau pour elle, il n’était venu à personne l’idée de l’y amener, bien qu’impensable, tous craignaient qu’un esclave ne puisse faire deviner ses origines à la fillette. De toute façon la fille du maître ne devait pas être en contact avec les esclaves des champs. Des masures sortirent, harassés, efflanqués, le ventre gonflé par la faim, les esclaves. Des galeries branlantes, ils regardèrent le passage incongru de la petite fille, de la fille du maître. Le silence s’installa au fil de l’avancée de Zaïde. Elle leur souriait timidement mais devina dans le regard des nègres, la haine. Elle ne comprenait pas, pour la première fois, elle se sentait, se savait rejetée. Ses yeux se remplirent de larmes, elle finit par ressentir la peur, la crainte d’un danger indéfinissable. Le mur de silence, qui petit à petit gagnait une à une les cases remplissant l’espace d’une sourde angoisse, tel les prémices d’une catastrophe, fit s’arrêter puis se retourner l’Éthiopienne. Elle était dans les lieux comme docteur feuille, un remplaçant tacite au chirurgien que le maître ne pouvait s’attacher à demeure. Ce jour-là, elle avait été appelée par un des deux économes, l’une des cueilleuses s’était vilainement entaillé une jambe. Elle était devant la cabane où la blessée attendait d’être soulagée quand elle découvrit plus loin la silhouette fluette de la petite fille. Cela la fit sourire, mais elle saisit tout de suite le malaise que sa présence engendrait. Elle lui fit signe de s’approcher. Zaïde hâta le pas un sourire contrit sur les lèvres. « – Zaïde ! Noisette va s’inquiéter quand elle ne va pas te trouver. Tu sais que tu ne dois pas t’éloigner de la Grand-Case. Enfin puisque tu es là, suis-moi. » Comme à chaque fois que la fillette était sermonnée elle se mâchouilla la lèvre inférieure et se mit à enrouler dans ses doigts une de ses mèches de jais resserrant ainsi l’une des anglaises naturelles de sa chevelure. Comme l’Éthiopienne n’avait pas l’air plus en colère que cela, elle prit sa main et monta les marches qui menaient à la galerie chancelante de la cabane. Le petit escalier craqua sous leur poids dans un bruit qui parut assourdissant à la fillette dans le silence absolu de la pièce. Les esclaves s’écartèrent, ils ne savaient pas de l’Éthiopienne ou de la fille du maître, celle qui les apeurait le plus, mais ils étaient sur d’une chose, la blancheur de peau de la fillette les dégoûtait tant ils en étaient jaloux. Tous savaient qu’elle était la fille de Thaïs, ils ne supportaient pas l’injustice de sa couleur de peau qui l’extirpait de sa condition, de leur condition.

L’Éthiopienne avec Zaïde dans ses jambes s’approcha de la paillasse où la négresse estropiée était alitée. Le haut de sa cuisse saignait, des lambeaux de peau pendouillaient. La fillette eut un haut-le-cœur qu’elle retint. La guérisseuse ne doutait pas que la cueilleuse se fût infligé la blessure, beaucoup d’esclaves se mutilaient pour ne pas travailler tant ils étaient à bout. Ils mangeaient peu, dormaient peu et travaillaient de l’aube à la tombée de la nuit lorsque ce n’était pas plus. Sous le pic du soleil sous la pluie rien n’arrêtait les maîtres ou presque, alors ils n’avaient que cette solution. Lorsque la blessée au travers des affres de la fièvre découvrit se découpant dans l’encadrement de la porte, unique source de lumière de la pièce, les nouvelles venues, elle se mit à hurler. Elle prit la silhouette devenue floue de Zaïde pour quelques génies malfaisants accompagnants celle qu’elle considérait comme une sorcière. La petite fille commença à paniquer, l’Éthiopienne lui serra la main, tout en rassurant l’invalide d’une voix calme et profonde. La cueilleuse à peu près calmée, elle soigna la jambe abîmée, y apposa un cataplasme de sa composition. Une fois le soin achevé, elle donna ordre de la porter au dispensaire de la plantation, elle était momentanément invalide. Sur un brancard de fortune porté par deux esclaves et encadrés des commandeurs, l’éclopée fut emmenée.

b1f02c13bcd3aaf7f60aa42ec491ad8b.pngSur le chemin du retour Zaïde ne put s’empêcher de questionner la guérisseuse. « – Dit l’Éthiopienne, pourquoi ils ne m’aiment pas ? » l’interpellée ne niât pas et lui répondit. « – C’est êt’e à cause de ta peau Zaïde ! les nèg’es n’aiment pas les blancs.

– Et pourquoi ?

– Pa’ce qu’ils sont les maît’es.

– Mais t’es pas un maître, toi ! c’est mon père, et t’es presque blanche.

– P’esque Zaïde et cela fait une éno’me différence, et pour eux je suis noi’e, ma mè’e était noi’e.

– Ah bon, mais alors comment t’es presque blanche ?

– Parce que mon pè’e était blanc

– Ah ? mais toi tu m’aimes et Noisette aussi ?

– Bien sû’  mon petit, nous c’est pas la même chose.

La fillette se tut tout en continuant à ruminer cette impression de haine à son encontre.

 – Et si j’étais noire, ils m’aimeraient ?

– Peut-être, mais tu se’ais malheu’euse, car êt’e noi’e c’est êt’e ‘ien.

– Ah ? – sautant du coq à l’âne elle poursuivit. – mais père ? il est si méchant que cela ?

– Il est le maît’e Zaïde, il ne peut pas êt’e gentil, c’est comme ça.

– Ah ? mais…

– Zaïde, chacun a une place, tu es blanche, tu es au dessus des aut’es ! ici, c’est comme ça !

Zaïde ne rajouta plus rien, elle conclut seulement en son for intérieur qu’ailleurs c’était autrement.

***

De ce jour Zaïde n’eut plus de velléité à quitter la Grand-Case. En elle avait grandi la peur de l’extérieur, la peur des autres. Elle était triste de ne pas être aimée de tous et se sentait bien seule. Elle se mit à réclamer plus d’attention à ceux qui l’entouraient, si Noisette apprécia, cela contraria l’Éthiopienne qui s’inquiéta de ce revirement. Elle n’aimait pas l’idée que la peur devienne la guide de l’enfant. Pourtant, cette crainte grandit, Zaïde, de façon régulière, se mit à faire des cauchemars qui la laissaient pantelante. L’Éthiopienne fit des cérémonies incantatoires réclamant de l’aide aux anciens afin de donner du courage à la fillette, mais rien n’y fit. Elle ne reçut en réponse de leur part qu’une recommandation « – écoute-la. » Les rêves de Zaïde devinrent de plus en plus précis et quand elle les rapportait, l’Éthiopienne savait qu’ils étaient prémonitoires et que ce qu’ils racontaient, se rapprochaient. Elle rassurait du mieux qu’elle pouvait la petite fille.

Les dessins de Parmigianino dans une exposition inédite au Louvre.jpg

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

 

épisode 005 et 006

De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 002

 épisode précédent

épisode 002

La vérité non dite

Scott Burdick (conte figures.jpg
La jeune Thaïs se cachait comme elle le pouvait du regard libidineux des hommes. Sa peau de couleur ambre, ses grands yeux d’un vert limpide bordés de longs cils noirs où perlaient des larmes cristallines aimantaient les regards. Malgré son jeune âge, son corps, ses gestes appelaient la caresse des hommes et si elle ne s’en rendait pas compte sa mère à ses côtés en était consciente.Celle-ci en était fière, car Thaïs aurait pu passer pour quelque beauté espagnole ou italienne, son sang noir était à peine perceptible, ce qui était un avantage dont elle pourrait tirer parti, son seul regret était de n’avoir pas eu le temps de la préparer à utiliser ce pouvoir. La silhouette déliée, la taille fine, les seins hauts, elle avait beau faire, elle ne pouvait se dissimuler derrière sa mère, celle que l’on nommait l’Éthiopienne. Personne n’avait donné d’autres noms à la métisse à l’orgueil aussi fièrement affiché que sa beauté, car de mère en fille la nature avait fourni à celles-ci tous les avantages dont les femmes rêvaient. Plus exotique que sa fille, la peau plus foncée, les yeux reptiliens sous de lourdes paupières, le sourcil arqué arrogant, peu de personnes soutenaient le regard de l’esclave. De haute stature, elle avait le port d’une reine d’orient d’une Reine de Saba, elle impressionnait même les blancs, les maîtres, elle était insondable, elle transpirait le mystère. Nègres et blancs la supposaient sorcière.

Ontario Sara Golish (Moonchild.jpgLa mère de l’Éthiopienne, Habtom Adane, était née dans la corne de l’Afrique, dans ce pays que les anciens appelaient le pays de Pount. Il était connu et convoité pour ses richesses en myrrhe et en encens ainsi qu’en ébène et en or. Alors, à peine sortie de l’enfance, elle avait été enlevée au cours d’une razzia et vendue au marché de Mogadiscio à un marchand yéménite de la ville de Zabid. Elle avait les caractéristiques de sa race, grande, fine, le visage ovale, les traits fins, félins, le nez légèrement camus, les lèvres sensuellement ourlées, de grands et beaux yeux en amande comme ceux des biches, elle était troublante. Le négociant la trouva à son goût, elle lui coûta un dromadaire, il l’engrossa. Mais le temps passant, il se lassa de sa nouvelle maîtresse. Poussé autant par son caractère ombrageux que par la jalousie de ses trois épouses, il la céda pour un bon prix, elle et sa progéniture à un marchand portugais avec lequel il commerçait régulièrement. Celui-ci après en avoir abusé à loisir la revendit, elle et ses enfants, à un marchand français. L’Éthiopienne, à peine sortie de l’enfance, fut la seule à atteindre Saint-Marc dans le golfe de la Gonâve à Saint-Domingue sur le versant nord de la chaîne des Matheux.

Celle que tous appelaient l’Éthiopienne n’avait gardé de sa famille, de ses origines qu’un nom secret que sa mère lui avait délivré à même temps qu’elle lui avait enseigné à vénérer les ancêtres. Elle se prénommait Aynalem, l’œil du monde, et pour que son nom soit puissant, qu’il la protège, elle le devait garder pour elle, ce qu’elle fit. De sa naissance à la mort de sa mère qui avait précédé celles de ses deux frères sur le navire qui les avaient amenés, treize fois les élégantes grues cendrées avaient suivi le vent du Nord pour nichées sur les bords de la rivière Omo, le pays de ses ancêtres.  Elle avait eu à peine le temps d’apprendre les cultes qui attiraient les bonnes grâces des morts et qui nécessitaient de nombreux sacrifices d’animaux, des offrandes de lait, d’alcool et de sang. Comme toutes filles aînées de sa famille, elle avait été initiée, dès qu’elle avait su marcher, aux rites, qui permettaient aux divinités de prendre possession d’un corps humain, faisant d’elles des intermédiaires de l’au-delà. Elle connaissait les chants, les incantations et les danses, qui laissaient les dieux parler à travers elle, annonçant prophéties et mises en garde. Julien Vallou de Villeneuve (1795-1866), Petit blanc que j'aime.jpgElle savait concevoir les amulettes, les gris-gris ou talismans qui servaient à parler aux dieux ou  à protéger les individus des esprits maléfiques. En plus de cet héritage, sa mère lui avait donné un dernier conseil dans son dernier souffle d’agonie « – Fait que tes enfants tes petits-enfants soient blancs, c’est la clef de leur liberté. » Et le destin allait l’aider à suivre cette recommandation. À peine dans l’île à sucre, elle fut vendue à un riche négociant de Cap-Français, monsieur Billard de Laurière. Celui-ci n’était pas homme à être effarouché par quelque supposée sorcellerie, il aimait le danger et avait tout de suite été attiré par l’énigmatique et inquiétante beauté. Bien que fort jeune, il en avait fait sa maîtresse, ce que l’on nommait complaisamment une tisanière, sous prétexte que l’on les appelait au milieu de la nuit pour cette boisson. Pour plus de commodité, et afin de profiter au mieux de sa nouvelle passion, il avait exilé sans remords, sa femme et ses enfants légitimes dans son habitation de la plaine du Nord. Madame Billard de Laurière, femme de tempérament qui ne s’en laissait pas compter y attendit son heure, persuadée que son époux se lasserait comme à chaque fois. Mais le temps passant, l’Éthiopienne mit au monde plusieurs enfants dont deux filles qui survécurent et contre toute attente monsieur Billard de Laurière ne se fatiguait pas de cette situation, par ailleurs des plus courantes dans la colonie, il est vrai. Il se prélassait dans cette double vie, où aux yeux de l’épouse légitime la maîtresse avait la meilleure place puisqu’elle jouissait de la maison de ville. L’exil devenant par trop pénible, madame Billard de Laurière profita d’un séjour de son époux pour résoudre son problème à sa façon. Sa solution vint d’une indigestion qui la rendit veuve et pendant que l’on vendait l’Éthiopienne et sa progéniture dont l’aînée ressemblait en bien plus jolie à ses filles, elle réintégrait le confort de sa maison de la rue Saint-Louis qu’elle avait quittée quatorze ans plus tôt.

L’Éthiopienne ne s’était pas révoltée devant l’injustice de la situation qu’aurait-elle pu faire de toute façon. Elle n’avait pas bronché, elle savait s’en tirer à bon compte, car elle aurait pu tout aussi bien être accusée de l’empoisonnement qui ne faisait aucun doute. Fataliste, elle acceptait une nouvelle fois son destin et ses aléas. Elle n’avait jusque-là pas eu à se plaindre de sa situation, et avait vécu dans l’aisance et le confort auprès d’un homme dont le désir pour elle n’avait jamais failli et qui lui laissait deux filles dont l’aînée était aussi claire de peau que son père et aussi belle que sa cadette, dont le temps avait foncé la carnation, était laide, tout au moins à son goût. Rassurée, elle écoutait, dans la salle pleine d’hommes riches, les enchères montaient, preuve de la qualité du lot qu’elle représentait avec ses deux filles et qui devait leur assurer un avenir confortable.

***

Sugar Cane Harvest, Trinidad, 1836Conduite par Philippe de Belpont, l’Éthiopienne et ses filles arrivèrent à Bellaponté à la période la plus chaude de l’année. La carriole qui les transportait pénétra dans l’allée de l’habitation où des deux côtés, les esclaves courbés sous le fouet des contremaîtres commençaient à couper la canne. Pas un n’osa lever la tête sur leur passage. Le maître rentrait à temps pour la récolte. À peine arrivé, celui-ci renvoya aux champs les deux servantes qui entretenaient la Grand-Case jusque-là. Il expliqua à son contremaître que les nouvelles venues étaient plus à même d’effectuer les tâches afférentes à la demeure. Si Charles Dufay, le contremaître, fut sceptique, il n’en montra rien, gardant ses réflexions pour lui. L’Éthiopienne jugea que c’était de bon augure pour son devenir et celui de ses filles, aussi fit-elle tout pour que le maître ne regrettât pas sa décision, tout fut fait pour lui plaire.

Les jours s’écoulèrent sans heurts au fil des multiples besognes que réclamait la Grand-Case et les multiples soins pour le maître. Comme à son habitude l’Éthiopienne mit à ses pieds tous ceux qui l’entouraient, ses filles en premier, qui s’occupaient du ménage et du linge, elle, se réservant la cuisine et tout ce qui était minutieux. Pour les gros travaux dont la maison avait besoin, elle avait réclamé de l’aide que le contremaître lui avait accordée. Elle avait donc régenté deux nègres pour déménager les quelques meubles de la maison et pendant qu’ils les réparaient, elle avait fait revenir les deux servantes afin de nettoyer de fond en comble murs et planchers et avait ensuite fait blanchir à la chaux les uns et cirer les autres, le tout pendant une absence du maître parti pour Cap-Français. À son retour, Philippe de Belpont ne sut pas comment s’y était prise sa nouvelle gouvernante, puisque c’était de fait ce qu’était devenue la fière Éthiopienne, mais l’aspect de son intérieur s’était amélioré et sa table était devenue une des meilleures du quartier.

Jour après jour elle prit l’ascendant sur tous, en commençant par les esclaves qui comprirent très vite ses multiples dons qui commençaient par celui de guérisseuse et ensuite par les blancs, les contremaîtres comme le maître qu’elle manipulait avec subtilité. Très vite tout passa par elle tout au moins ce qui concernait directement la Grand-Case.

Tout allait donc pour le mieux jusqu’au jour où l’Éthiopienne trouva sa fille aînée en pleurs sur le banc de la cuisine, les vêtements déchirés et du sang dégoulinant d’entre les cuisses. Elle avait rempli un baquet, elle voulait se laver, encore et encore, enlever les traces, frotter, nettoyer, oublier ce qui s’était passé, mais n’en trouvait pas la force. Son corps l’a dégoûté, elle aurait voulu s’en séparer. Il avait fallu peu de temps pour que Philippe de Belpont ne forçât Thaïs, qu’elle fut à peine nubile où peu s’en fallait, lui avait été indifférent. La toute jeune fille avait été jusque-là inconsciente des dangers qui pesaient sur elle. Elle n’avait découvert la fragilité de sa position que fortuitement. Pendant les treize années où elle était demeurée dans la maison de son père, nul n’avait osé l’approcher. Inconsciente, elle ne le se savait pas, elle était protégée par sa mère dont tous avaient peur. Quand ce monde protecteur s’était écroulé à la mort de son géniteur et maître, elle n’avait pas compris ce qui arrivait. Elle et sa famille avait été enfermée dans une geôle en attendant d’être vendues, la réalité lui était tombée dessus comme une chape de plomb. Lorsqu’elle avait compris qu’elle avait été achetée avec sa mère et sa sœur, elle avait été rassurée. Candide, elle avait cru que sa vie allait reprendre là où elle l’avait laissée à Cap-Français, ce serait un autre lieu, un autre maître, rien de plus. Elle avait bien été mal à l’aise en présence du maître dont elle sentait sans comprendre les regards lourds de celui-ci, mais comme il s’était absenté presque aussitôt, elle ne s’était pas méfiée et de toute façon l’aurait elle fait que cela n’aurait rien changé. Qui était elle pour refuser les avances du maître ? Aussi quand Philippe de Belpont l’avait surprise seule dans la maison appliquée à nettoyer le plancher, il n’avait pas résisté à la tentation, cela ne lui était même pas venu à l’idée, il était le maître, elle était à lui, c’était son objet, il l’avait utilisé. Qu’elle se fut débattue, n’avait fait que mettre du sel à la situation. Son plaisir pris, il l’avait laissée là, jonchant sur le sol, sanglotante, sans plus y prêter attention, repris par ses préoccupations.

Scott Burdick (Ebony CharcoalL’Éthiopienne, de voir sa fille se mettre dans un tel état, la contraria grandement, elle avait de suite compris ce qui s’était passé, mais la lutte perpétuelle pour vivre dans une relative sécurité l’avait tellement endurcie qu’elle ne ressentit tout d’abord pas de compassion, ne voyant que les avantages qu’elles allaient retirer de cette situation. D’une voix rauque elle tança sa fille pour qu’elle se reprenne, il n’était pas question qu’elle plonge dans un abattement qui ne mènerait à rien, elle avait déjà vu ce triste schéma se dérouler avec d’autres filles dans cette situation, et nul homme ne valait cette fin souvent tragique. « – qu’est-ce que tu as ? le maître t’a forcée ? tu t’es pas trop défendu au moins ? » Thaïs releva la tête vers sa mère et jeta un regard implorant vers elle, ne pouvait-elle pas comprendre à quel point elle souffrait ? Elle avait été salie ! son corps n’était plus à elle. Elle fut reprise de nausée, elle se mit à hurler. L’Éthiopienne se précipita et lui envoya une gifle pour qu’elle se reprenne, puis la prit dans les bras la serra contre elle. Elle comprenait bien ce que ressentait sa fille, elle se souvenait aussi, tout comme sa propre mère, elle avait subi le désir des hommes, c’étaient leur lot, les hommes ne demandaient pas la permission surtout à des filles dans leur position. Thaïs se débattait dans les bras de sa mère tout en pleurant. Sa mère d’une voix basse la consolait la rassurait. De ce drame, tout comme elle l’avait fait, elle devait en tirer le meilleur parti, malgré la douleur de l’âme et la souffrance du corps. D’un ton plein de douceur, elle lui murmura comme une berceuse des mots doux pleins d’affection et de consolation. « – je sais que c’est terrible, mais tu devines aussi que c’est la meilleure chose qui pouvait arriver. Tu ne veux pas aller t’exténuer dans les champs ? Couper la canne sous le soleil, voir tes mains en sang et ta peau brûlée ? Pourquoi crois-tu qu’il nous a achetés ? tu auras des enfants de cet homme et ce sera une bonne chose, les hommes ne nous respectent qu’à partir de ce moment là. Tes enfants auront la peau encore plus blanche que toi et c’est le seul moyen de les voir libres, eux ou leurs enfants. Pourquoi crois-tu que je t’ai laissé la vie à la naissance, uniquement car tu étais claire de peau. Tes autres frères et sœurs, je les ai renvoyés aux dieux. Pourquoi procréer des esclaves, tu sais, nous le faisons toutes, nous évitons d’enfanter. Pour ta sœur, je n’étais pas en état de choisir son sort et puis sa peau a foncé plus tard contre toute attente, c’est comme ça. Il doit y avoir une raison. » Thaïs eut un moment de recul tant elle était horrifiée par les confidences de sa mère. L’Éthiopienne ne s’offusqua pas, avec le temps sa fille comprendrait. « – Ne me juge pas Thaïs, réfléchi, pourquoi laisser vivre des enfants qui n’auraient qu’une vie de souffrance, autant l’abréger, nous le faisons toutes, si nous n’avons pu l’empêcher avant. Tu es là uniquement par ce que tu as une chance d’obtenir pour toi et tes enfants à venir la liberté. Moi, je n’ai pas réussi, ton père est mort avant que de se décider à nous affranchir. Alors arrête de pleurer sur ton sort, de toute façon tu n’as guère le choix et n’oublie pas que cette place si tu te l’as fait, elle te permettra d’être la maîtresse dans cette maison. »

***

mark demsteader. Beautiful!Tout d’abord, Thaïs sembla se retirer d’elle-même. Elle ne ressentait rien, mais sursautait pour un oui pour un non. Elle avait des sautes humeurs, passait des éclats de rire aux sanglots. Puis, elle accepta la fatalité, elle ne se défendit plus des assauts du maître. Il en fut fort aise. Elle semblait accepter ses caresses, voire elle les recherchait. Sa candeur encore enfantine amusait son amant et maître, elle était son jouet, sa maîtresse, elle ne quittait plus la Grand-Case, elle dormait avec lui. Elle paraissait au fil du temps apprécier la compagnie de son amant qui, au demeurant, lui rendait par mille attentions, sous forme de pièces de tissus ou d’objets ramenés de la ville. Tout cela alla pour le mieux jusqu’au jour où le cri strident de Thaïs ameuta sa mère et sa sœur. Elles la trouvèrent devant la meule faisant de la farine, l’intérieur des jambes sanguinolent. Elle baragouinait toute seule des phrases décousues, elle se disait maudite, elle pensait que sa vie s’enfuyait, qu’elle était punie, qu’elle mourrait par là où elle avait pêché. Ses barrières de protection avaient cédé. L’Éthiopienne la calma, la rassura. « – Thaïs, tu as tes saignements, ce n’est rien, tu es une femme, tu peux enfanter. C’est somme toute normal. Cela n’a rien à voir avec le péché, c’est une histoire de blanc. Tu vas te laver et tu mettras une de ces éponges. Tant que tu saigneras, tu feras cela chaque jour. Ton corps te préviendra. »

***

La vie reprit son cours, Thaïs jour après jour se faisait effectivement femme, laissant derrière elle les grâces de l’enfance et prenant ceux de la femme. Son corps accentuait ses courbes, elle gagnait en vénusté. Tant et si bien que la nature s’exprima, ses seins devinrent lourds, son ventre s’arrondit, et elle eut des nausées, elle se crut malade, atteinte d’un mal. La première à comprendre fut l’Éthiopienne, mais elle n’en dit rien. Lorsque Thaïs finit par confier à sa mère ses inquiétudes, celle-ci la rassura, elle attendait. La future mère tout à son bonheur de procréer une nouvelle vie voulut partager son bonheur avec le père. Contre toute attente, elle obtint une réponse d’une violence inattendue. Philippe de Belpont entra dans une colère où la raison n’avait pas sa place, fureur que la jeune fille ne comprit pas tant elle était persuadée qu’il allait partager sa joie. Il l’invectivait tout en la frappant, il avait attrapé sa cravache qu’il avait à sa portée et lui balafra le visage. Thaïs hurlait sous les coups tout en protégeant son ventre. Alertée par les cris, l’Éthiopienne accourut et s’interposa entre le maître et sa fille. Elle fixa sans ciller avec calme et détermination les yeux de son maître, qui, surpris, arrêta son geste dans l’élan. Elle seule osait croiser le regard translucide. Son regard énigmatique soutint le regard glacial plein de colère de Philippe de Belpont qui vociférait des incohérences. « – Maître, pourquoi tuer une esclave ? alors qu’elle peut en fournir d’autres ? si elle ne te convient plus, prends-en une autre, mais pourquoi la perdre ? » Sa colère tomba d’un coup, mais il garda rancune à l’Éthiopienne d’avoir raison. Celle-ci entraîna Thaïs en dehors de la Grand-Case. Au loin, dans le quartier des esclaves, tous essayaient de savoir ce qu’étaient ces cris, tandis que Noisette arrivait en courant du potager. La benjamine avait compris qu’il s’était passé un drame, elle entra dans la cuisine et y trouva sa mère et sa sœur. L’Éthiopienne cajolait la jeune fille. « – tu sais ma fille, les hommes sont étranges. Celui-ci ne voulait pas partager ton corps même avec son enfant, la jalousie ne se contrôle guère. Quand tout ceci sera fini, il te reprendra, n’en doutes pas. » Thaïs n’était pas du tout sûr que cela la consola, de toute façon son ventre lui faisait très mal, des crampes s’étaient déclenchées, elle se tenait le ventre, puis le sang coula. Apercevant Noisette, l’Éthiopienne la houspilla afin qu’elle aille chercher de l’eau, il fallait la soigner. Ce fut peine perdue, Thaïs perdit l’enfant et garda une fine cicatrice sur le visage. Quand Philippe de Belpont se rendit compte qu’il n’y aurait pas d’enfant, il la reprit dans sa couche, indifférent à la chose. Dans les trois années qui suivirent, Thaïs retomba enceinte et par deux fois elle perdit l’enfant à la plus grande ignorance ou indifférence du maître.

***

bigth_1868.jpgUne nuit alors que la pleine lune trônait au milieu d’une myriade d’étoiles, l’Éthiopienne s’installa sur le pas de la porte de la cuisine et attendit le retour de Thaïs. Elle savait qu’elle allait venir. Celle-ci arriva alors que l’astre lunaire descendait dans le ciel, le maître l’avait renvoyée, une nouvelle lubie. Fataliste, elle avait quitté la couche de son maître, elle descendit l’escalier et traversa l’espace qui séparait le petit bâtiment de la cuisine et de la Grand-Case. Elle n’était pas contrariée, à vrai dire elle appréciait ces moments de solitude et profitait de ces heures où la nature, elle-même vivait au ralenti. Elle écoutait les bruissements de la faune nocturne, respirait les odeurs de la terre, et profitait de la clémence des températures glissant sur sa peau. Elle sursauta en découvrant sa mère sur le pas de la porte assise en tailleur et la fixant, ses yeux émeraude brillants d’un éclat inquiétant, ils semblaient voir au-delà d’elle. Elle frissonna, elle connaissait cette posture, sa mère était en pourparlers avec les dieux. D’une voix rauque et basse l’Éthiopienne l’interpella « – Thaïs, l’enfant que vous venez de concevoir vivra et celui-là sera le premier de notre lignée à recouvrer la liberté. » La jeune fille resta interloquée, le don de sa mère ne se trompait jamais.

***

Le soleil était à son zénith ramenant la taille des ombres à de minuscules parcelles. Chacun aurait aimé s’y réfugier, mais le destin en avait décidé autrement. Les douleurs avaient pris Thaïs alors que le premier coup de fouet tombait sur le dos de l’esclave de la guildiverie qui avait fauté. L’Éthiopienne y avait vu un sombre présage. De la galerie, alors qu’elle aidait Thaïs, courbée par la douleur, à descendre l’escalier, car il n’était pas question d’accoucher dans la Grand-Case, elle avait pu embrasser toute la scène. Sur la place du village des esclaves, le maître avait fait rassembler l’ensemble des esclaves des champs et leurs commandeurs autour du poteau de torture. L’homme puni s’était endormi devant le fourneau. L’Éthiopienne trouvait la punition injuste, mais elle n’y pouvait rien. Elle avait empêché Noisette de s’y rendre, estimant qu’elle avait mieux à faire. Quand les premières crispations vrillèrent le corps de Thaïs, l’homme criait ses premières douleurs mêlant sa souffrance à celle de la jeune mère. Installée accroupie, se tenant à une poutre dans la case attenante au bâtiment de la cuisine, Thaïs s’épuisait au fil des contractions. L’Éthiopienne lui avait fait boire une tisane narcotique pour estomper les douleurs, mais la chaleur étouffante des deux derniers mois avait amoindri ses forces et sa santé. Lentement l’enfant venait, la sage-femme de circonstance savait qu’il pouvait y en avoir pour le reste de la journée et une partie de la nuit avant que ce ne soit fini, dans la pièce Noisette suivait les consignes de celle-ci, elle faisait bouillir de l’eau pour laver l’enfant, et régulièrement essuyait le visage et la gorge de sa sœur. Dans le même temps, sans interrompre les gestes dévolus à sa tache, l’Éthiopienne marmonnait sans fin une litanie qui pour des oreilles non averties ressemblait à des prières, ce n’était pas loin d’être vrai, mais elles n’étaient point pour le dieu des chrétiens, elles invoquaient la compassion des dieux ancestraux.

***

L’angélus du milieu de la journée ponctua la mort de l’esclave fautif. Trop épuisé, son corps avait cédé au grand soulagement de son esprit. Philippe de Belpont fort contrarié retourna à la Grand-Case. Il avait perdu deux mille livres à cause d’un fainéant. Il entra dans la demeure fulminant de colère. Ne trouvant personne, il se mit à hurler afin de faire venir à lui ses servantes. Mais rien ! Qu’un silence pesant. Il allait de nouveau appeler avec virulence, mais dans le silence vibrant de chaleur un hurlement monta. Il s’élança dans la galerie. Qu’était ce encore ce démon-là ? Il allait descendre en courant vers le cri quand Noisette se présenta à lui. « – qu’est-ce qui se passe encore !

– C’est ‘ien mait’e, la Thaïs elle so’t le petit.

– Et elle a besoin de faire tout ce tapage, dis-lui de faire cela en silence et porte-moi de quoi manger et boire. Allez oust !

ebony.jpgNoisette ne se le fit pas dire deux fois bien qu’elle n’en pensa pas moins, elle haussa les épaules et courut jusqu’à sa mère. Celle-ci la renvoya d’un geste continuant sa litanie. Elle avait mis entre les dents de Thaïs un morceau de bois tendre. Elle avait dessiné autour de la parturiente une ligne de protection magique, en forme de cercle, constituée de farine et de sel ponctuée de bougies qu’elle avait subtilisées. Thaïs était si droguée, qu’elle était dans un état semi-second. L’après-midi s’était écoulée d’accalmies en douleurs fulgurantes puis la nuit vint apportant le souffle de fraîcheur tant espéré. La lune monta faisant scintiller son cercle parfait au-dessus de la cahute où la parturiente s’épuisait à mettre au monde son enfant. Son épuisement était tel qu’elle sentait sa vie se retirait. L’Éthiopienne, à ses côtés, imperturbable, continuait, dans une sorte de transe, sa cérémonie ponctuée du tintement des osselets dans la calebasse qu’elle agitait devant sa fille. Elle interpellait les ancêtres, les attirait à elles afin de l’aider à faire venir l’enfant. Dans un angle noyé par la pénombre Noisette accroupie se jurait en son fond intérieur de ne jamais au grand jamais avoir d’enfant. Médusée, elle regardait la beauté de sa sœur s’enfuir sous les affres de la douleur. Elle la voyait mourir sans que l’enfant ne vienne. « – Noisette vient vite, prends-la sous les aisselles, il faut que je tire l’enfant, il ne doit pas mourir ! » l’Éthiopienne plongea une de ses mains dans les entrailles de sa fille cherchant à saisir le nouveau-né sans le blesser. Elle semblait fouiller sans trouver ce qu’elle cherchait. Noisette se demandait s’il y avait vraiment un enfant dans ce ventre gonflé. Puis tout à coup dans un geste lent continu, elle extirpa par les pieds le nourrisson qui s’étranglait avec son cordon ombilical. Noisette était écœurée, l’enfant n’avait pas de visage, c’était horrible, ce devait être un être surnaturel, un monstre. L’Éthiopienne retira la pellicule qui lui recouvrait la face, et le miracle apparut le visage du nourrisson était aussi blanc que la lune. C’était une fille.

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

 

épisode 003 et 004