De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 002

 épisode précédent

épisode 002

La vérité non dite

Scott Burdick (conte figures.jpg
La jeune Thaïs se cachait comme elle le pouvait du regard libidineux des hommes. Sa peau de couleur ambre, ses grands yeux d’un vert limpide bordés de longs cils noirs où perlaient des larmes cristallines aimantaient les regards. Malgré son jeune âge, son corps, ses gestes appelaient la caresse des hommes et si elle ne s’en rendait pas compte sa mère à ses côtés en était consciente.Celle-ci en était fière, car Thaïs aurait pu passer pour quelque beauté espagnole ou italienne, son sang noir était à peine perceptible, ce qui était un avantage dont elle pourrait tirer parti, son seul regret était de n’avoir pas eu le temps de la préparer à utiliser ce pouvoir. La silhouette déliée, la taille fine, les seins hauts, elle avait beau faire, elle ne pouvait se dissimuler derrière sa mère, celle que l’on nommait l’Éthiopienne. Personne n’avait donné d’autres noms à la métisse à l’orgueil aussi fièrement affiché que sa beauté, car de mère en fille la nature avait fourni à celles-ci tous les avantages dont les femmes rêvaient. Plus exotique que sa fille, la peau plus foncée, les yeux reptiliens sous de lourdes paupières, le sourcil arqué arrogant, peu de personnes soutenaient le regard de l’esclave. De haute stature, elle avait le port d’une reine d’orient d’une Reine de Saba, elle impressionnait même les blancs, les maîtres, elle était insondable, elle transpirait le mystère. Nègres et blancs la supposaient sorcière.

Ontario Sara Golish (Moonchild.jpgLa mère de l’Éthiopienne, Habtom Adane, était née dans la corne de l’Afrique, dans ce pays que les anciens appelaient le pays de Pount. Il était connu et convoité pour ses richesses en myrrhe et en encens ainsi qu’en ébène et en or. Alors, à peine sortie de l’enfance, elle avait été enlevée au cours d’une razzia et vendue au marché de Mogadiscio à un marchand yéménite de la ville de Zabid. Elle avait les caractéristiques de sa race, grande, fine, le visage ovale, les traits fins, félins, le nez légèrement camus, les lèvres sensuellement ourlées, de grands et beaux yeux en amande comme ceux des biches, elle était troublante. Le négociant la trouva à son goût, elle lui coûta un dromadaire, il l’engrossa. Mais le temps passant, il se lassa de sa nouvelle maîtresse. Poussé autant par son caractère ombrageux que par la jalousie de ses trois épouses, il la céda pour un bon prix, elle et sa progéniture à un marchand portugais avec lequel il commerçait régulièrement. Celui-ci après en avoir abusé à loisir la revendit, elle et ses enfants, à un marchand français. L’Éthiopienne, à peine sortie de l’enfance, fut la seule à atteindre Saint-Marc dans le golfe de la Gonâve à Saint-Domingue sur le versant nord de la chaîne des Matheux.

Celle que tous appelaient l’Éthiopienne n’avait gardé de sa famille, de ses origines qu’un nom secret que sa mère lui avait délivré à même temps qu’elle lui avait enseigné à vénérer les ancêtres. Elle se prénommait Aynalem, l’œil du monde, et pour que son nom soit puissant, qu’il la protège, elle le devait garder pour elle, ce qu’elle fit. De sa naissance à la mort de sa mère qui avait précédé celles de ses deux frères sur le navire qui les avaient amenés, treize fois les élégantes grues cendrées avaient suivi le vent du Nord pour nichées sur les bords de la rivière Omo, le pays de ses ancêtres.  Elle avait eu à peine le temps d’apprendre les cultes qui attiraient les bonnes grâces des morts et qui nécessitaient de nombreux sacrifices d’animaux, des offrandes de lait, d’alcool et de sang. Comme toutes filles aînées de sa famille, elle avait été initiée, dès qu’elle avait su marcher, aux rites, qui permettaient aux divinités de prendre possession d’un corps humain, faisant d’elles des intermédiaires de l’au-delà. Elle connaissait les chants, les incantations et les danses, qui laissaient les dieux parler à travers elle, annonçant prophéties et mises en garde. Julien Vallou de Villeneuve (1795-1866), Petit blanc que j'aime.jpgElle savait concevoir les amulettes, les gris-gris ou talismans qui servaient à parler aux dieux ou  à protéger les individus des esprits maléfiques. En plus de cet héritage, sa mère lui avait donné un dernier conseil dans son dernier souffle d’agonie « – Fait que tes enfants tes petits-enfants soient blancs, c’est la clef de leur liberté. » Et le destin allait l’aider à suivre cette recommandation. À peine dans l’île à sucre, elle fut vendue à un riche négociant de Cap-Français, monsieur Billard de Laurière. Celui-ci n’était pas homme à être effarouché par quelque supposée sorcellerie, il aimait le danger et avait tout de suite été attiré par l’énigmatique et inquiétante beauté. Bien que fort jeune, il en avait fait sa maîtresse, ce que l’on nommait complaisamment une tisanière, sous prétexte que l’on les appelait au milieu de la nuit pour cette boisson. Pour plus de commodité, et afin de profiter au mieux de sa nouvelle passion, il avait exilé sans remords, sa femme et ses enfants légitimes dans son habitation de la plaine du Nord. Madame Billard de Laurière, femme de tempérament qui ne s’en laissait pas compter y attendit son heure, persuadée que son époux se lasserait comme à chaque fois. Mais le temps passant, l’Éthiopienne mit au monde plusieurs enfants dont deux filles qui survécurent et contre toute attente monsieur Billard de Laurière ne se fatiguait pas de cette situation, par ailleurs des plus courantes dans la colonie, il est vrai. Il se prélassait dans cette double vie, où aux yeux de l’épouse légitime la maîtresse avait la meilleure place puisqu’elle jouissait de la maison de ville. L’exil devenant par trop pénible, madame Billard de Laurière profita d’un séjour de son époux pour résoudre son problème à sa façon. Sa solution vint d’une indigestion qui la rendit veuve et pendant que l’on vendait l’Éthiopienne et sa progéniture dont l’aînée ressemblait en bien plus jolie à ses filles, elle réintégrait le confort de sa maison de la rue Saint-Louis qu’elle avait quittée quatorze ans plus tôt.

L’Éthiopienne ne s’était pas révoltée devant l’injustice de la situation qu’aurait-elle pu faire de toute façon. Elle n’avait pas bronché, elle savait s’en tirer à bon compte, car elle aurait pu tout aussi bien être accusée de l’empoisonnement qui ne faisait aucun doute. Fataliste, elle acceptait une nouvelle fois son destin et ses aléas. Elle n’avait jusque-là pas eu à se plaindre de sa situation, et avait vécu dans l’aisance et le confort auprès d’un homme dont le désir pour elle n’avait jamais failli et qui lui laissait deux filles dont l’aînée était aussi claire de peau que son père et aussi belle que sa cadette, dont le temps avait foncé la carnation, était laide, tout au moins à son goût. Rassurée, elle écoutait, dans la salle pleine d’hommes riches, les enchères montaient, preuve de la qualité du lot qu’elle représentait avec ses deux filles et qui devait leur assurer un avenir confortable.

***

Sugar Cane Harvest, Trinidad, 1836Conduite par Philippe de Belpont, l’Éthiopienne et ses filles arrivèrent à Bellaponté à la période la plus chaude de l’année. La carriole qui les transportait pénétra dans l’allée de l’habitation où des deux côtés, les esclaves courbés sous le fouet des contremaîtres commençaient à couper la canne. Pas un n’osa lever la tête sur leur passage. Le maître rentrait à temps pour la récolte. À peine arrivé, celui-ci renvoya aux champs les deux servantes qui entretenaient la Grand-Case jusque-là. Il expliqua à son contremaître que les nouvelles venues étaient plus à même d’effectuer les tâches afférentes à la demeure. Si Charles Dufay, le contremaître, fut sceptique, il n’en montra rien, gardant ses réflexions pour lui. L’Éthiopienne jugea que c’était de bon augure pour son devenir et celui de ses filles, aussi fit-elle tout pour que le maître ne regrettât pas sa décision, tout fut fait pour lui plaire.

Les jours s’écoulèrent sans heurts au fil des multiples besognes que réclamait la Grand-Case et les multiples soins pour le maître. Comme à son habitude l’Éthiopienne mit à ses pieds tous ceux qui l’entouraient, ses filles en premier, qui s’occupaient du ménage et du linge, elle, se réservant la cuisine et tout ce qui était minutieux. Pour les gros travaux dont la maison avait besoin, elle avait réclamé de l’aide que le contremaître lui avait accordée. Elle avait donc régenté deux nègres pour déménager les quelques meubles de la maison et pendant qu’ils les réparaient, elle avait fait revenir les deux servantes afin de nettoyer de fond en comble murs et planchers et avait ensuite fait blanchir à la chaux les uns et cirer les autres, le tout pendant une absence du maître parti pour Cap-Français. À son retour, Philippe de Belpont ne sut pas comment s’y était prise sa nouvelle gouvernante, puisque c’était de fait ce qu’était devenue la fière Éthiopienne, mais l’aspect de son intérieur s’était amélioré et sa table était devenue une des meilleures du quartier.

Jour après jour elle prit l’ascendant sur tous, en commençant par les esclaves qui comprirent très vite ses multiples dons qui commençaient par celui de guérisseuse et ensuite par les blancs, les contremaîtres comme le maître qu’elle manipulait avec subtilité. Très vite tout passa par elle tout au moins ce qui concernait directement la Grand-Case.

Tout allait donc pour le mieux jusqu’au jour où l’Éthiopienne trouva sa fille aînée en pleurs sur le banc de la cuisine, les vêtements déchirés et du sang dégoulinant d’entre les cuisses. Elle avait rempli un baquet, elle voulait se laver, encore et encore, enlever les traces, frotter, nettoyer, oublier ce qui s’était passé, mais n’en trouvait pas la force. Son corps l’a dégoûté, elle aurait voulu s’en séparer. Il avait fallu peu de temps pour que Philippe de Belpont ne forçât Thaïs, qu’elle fut à peine nubile où peu s’en fallait, lui avait été indifférent. La toute jeune fille avait été jusque-là inconsciente des dangers qui pesaient sur elle. Elle n’avait découvert la fragilité de sa position que fortuitement. Pendant les treize années où elle était demeurée dans la maison de son père, nul n’avait osé l’approcher. Inconsciente, elle ne le se savait pas, elle était protégée par sa mère dont tous avaient peur. Quand ce monde protecteur s’était écroulé à la mort de son géniteur et maître, elle n’avait pas compris ce qui arrivait. Elle et sa famille avait été enfermée dans une geôle en attendant d’être vendues, la réalité lui était tombée dessus comme une chape de plomb. Lorsqu’elle avait compris qu’elle avait été achetée avec sa mère et sa sœur, elle avait été rassurée. Candide, elle avait cru que sa vie allait reprendre là où elle l’avait laissée à Cap-Français, ce serait un autre lieu, un autre maître, rien de plus. Elle avait bien été mal à l’aise en présence du maître dont elle sentait sans comprendre les regards lourds de celui-ci, mais comme il s’était absenté presque aussitôt, elle ne s’était pas méfiée et de toute façon l’aurait elle fait que cela n’aurait rien changé. Qui était elle pour refuser les avances du maître ? Aussi quand Philippe de Belpont l’avait surprise seule dans la maison appliquée à nettoyer le plancher, il n’avait pas résisté à la tentation, cela ne lui était même pas venu à l’idée, il était le maître, elle était à lui, c’était son objet, il l’avait utilisé. Qu’elle se fut débattue, n’avait fait que mettre du sel à la situation. Son plaisir pris, il l’avait laissée là, jonchant sur le sol, sanglotante, sans plus y prêter attention, repris par ses préoccupations.

Scott Burdick (Ebony CharcoalL’Éthiopienne, de voir sa fille se mettre dans un tel état, la contraria grandement, elle avait de suite compris ce qui s’était passé, mais la lutte perpétuelle pour vivre dans une relative sécurité l’avait tellement endurcie qu’elle ne ressentit tout d’abord pas de compassion, ne voyant que les avantages qu’elles allaient retirer de cette situation. D’une voix rauque elle tança sa fille pour qu’elle se reprenne, il n’était pas question qu’elle plonge dans un abattement qui ne mènerait à rien, elle avait déjà vu ce triste schéma se dérouler avec d’autres filles dans cette situation, et nul homme ne valait cette fin souvent tragique. « – qu’est-ce que tu as ? le maître t’a forcée ? tu t’es pas trop défendu au moins ? » Thaïs releva la tête vers sa mère et jeta un regard implorant vers elle, ne pouvait-elle pas comprendre à quel point elle souffrait ? Elle avait été salie ! son corps n’était plus à elle. Elle fut reprise de nausée, elle se mit à hurler. L’Éthiopienne se précipita et lui envoya une gifle pour qu’elle se reprenne, puis la prit dans les bras la serra contre elle. Elle comprenait bien ce que ressentait sa fille, elle se souvenait aussi, tout comme sa propre mère, elle avait subi le désir des hommes, c’étaient leur lot, les hommes ne demandaient pas la permission surtout à des filles dans leur position. Thaïs se débattait dans les bras de sa mère tout en pleurant. Sa mère d’une voix basse la consolait la rassurait. De ce drame, tout comme elle l’avait fait, elle devait en tirer le meilleur parti, malgré la douleur de l’âme et la souffrance du corps. D’un ton plein de douceur, elle lui murmura comme une berceuse des mots doux pleins d’affection et de consolation. « – je sais que c’est terrible, mais tu devines aussi que c’est la meilleure chose qui pouvait arriver. Tu ne veux pas aller t’exténuer dans les champs ? Couper la canne sous le soleil, voir tes mains en sang et ta peau brûlée ? Pourquoi crois-tu qu’il nous a achetés ? tu auras des enfants de cet homme et ce sera une bonne chose, les hommes ne nous respectent qu’à partir de ce moment là. Tes enfants auront la peau encore plus blanche que toi et c’est le seul moyen de les voir libres, eux ou leurs enfants. Pourquoi crois-tu que je t’ai laissé la vie à la naissance, uniquement car tu étais claire de peau. Tes autres frères et sœurs, je les ai renvoyés aux dieux. Pourquoi procréer des esclaves, tu sais, nous le faisons toutes, nous évitons d’enfanter. Pour ta sœur, je n’étais pas en état de choisir son sort et puis sa peau a foncé plus tard contre toute attente, c’est comme ça. Il doit y avoir une raison. » Thaïs eut un moment de recul tant elle était horrifiée par les confidences de sa mère. L’Éthiopienne ne s’offusqua pas, avec le temps sa fille comprendrait. « – Ne me juge pas Thaïs, réfléchi, pourquoi laisser vivre des enfants qui n’auraient qu’une vie de souffrance, autant l’abréger, nous le faisons toutes, si nous n’avons pu l’empêcher avant. Tu es là uniquement par ce que tu as une chance d’obtenir pour toi et tes enfants à venir la liberté. Moi, je n’ai pas réussi, ton père est mort avant que de se décider à nous affranchir. Alors arrête de pleurer sur ton sort, de toute façon tu n’as guère le choix et n’oublie pas que cette place si tu te l’as fait, elle te permettra d’être la maîtresse dans cette maison. »

***

mark demsteader. Beautiful!Tout d’abord, Thaïs sembla se retirer d’elle-même. Elle ne ressentait rien, mais sursautait pour un oui pour un non. Elle avait des sautes humeurs, passait des éclats de rire aux sanglots. Puis, elle accepta la fatalité, elle ne se défendit plus des assauts du maître. Il en fut fort aise. Elle semblait accepter ses caresses, voire elle les recherchait. Sa candeur encore enfantine amusait son amant et maître, elle était son jouet, sa maîtresse, elle ne quittait plus la Grand-Case, elle dormait avec lui. Elle paraissait au fil du temps apprécier la compagnie de son amant qui, au demeurant, lui rendait par mille attentions, sous forme de pièces de tissus ou d’objets ramenés de la ville. Tout cela alla pour le mieux jusqu’au jour où le cri strident de Thaïs ameuta sa mère et sa sœur. Elles la trouvèrent devant la meule faisant de la farine, l’intérieur des jambes sanguinolent. Elle baragouinait toute seule des phrases décousues, elle se disait maudite, elle pensait que sa vie s’enfuyait, qu’elle était punie, qu’elle mourrait par là où elle avait pêché. Ses barrières de protection avaient cédé. L’Éthiopienne la calma, la rassura. « – Thaïs, tu as tes saignements, ce n’est rien, tu es une femme, tu peux enfanter. C’est somme toute normal. Cela n’a rien à voir avec le péché, c’est une histoire de blanc. Tu vas te laver et tu mettras une de ces éponges. Tant que tu saigneras, tu feras cela chaque jour. Ton corps te préviendra. »

***

La vie reprit son cours, Thaïs jour après jour se faisait effectivement femme, laissant derrière elle les grâces de l’enfance et prenant ceux de la femme. Son corps accentuait ses courbes, elle gagnait en vénusté. Tant et si bien que la nature s’exprima, ses seins devinrent lourds, son ventre s’arrondit, et elle eut des nausées, elle se crut malade, atteinte d’un mal. La première à comprendre fut l’Éthiopienne, mais elle n’en dit rien. Lorsque Thaïs finit par confier à sa mère ses inquiétudes, celle-ci la rassura, elle attendait. La future mère tout à son bonheur de procréer une nouvelle vie voulut partager son bonheur avec le père. Contre toute attente, elle obtint une réponse d’une violence inattendue. Philippe de Belpont entra dans une colère où la raison n’avait pas sa place, fureur que la jeune fille ne comprit pas tant elle était persuadée qu’il allait partager sa joie. Il l’invectivait tout en la frappant, il avait attrapé sa cravache qu’il avait à sa portée et lui balafra le visage. Thaïs hurlait sous les coups tout en protégeant son ventre. Alertée par les cris, l’Éthiopienne accourut et s’interposa entre le maître et sa fille. Elle fixa sans ciller avec calme et détermination les yeux de son maître, qui, surpris, arrêta son geste dans l’élan. Elle seule osait croiser le regard translucide. Son regard énigmatique soutint le regard glacial plein de colère de Philippe de Belpont qui vociférait des incohérences. « – Maître, pourquoi tuer une esclave ? alors qu’elle peut en fournir d’autres ? si elle ne te convient plus, prends-en une autre, mais pourquoi la perdre ? » Sa colère tomba d’un coup, mais il garda rancune à l’Éthiopienne d’avoir raison. Celle-ci entraîna Thaïs en dehors de la Grand-Case. Au loin, dans le quartier des esclaves, tous essayaient de savoir ce qu’étaient ces cris, tandis que Noisette arrivait en courant du potager. La benjamine avait compris qu’il s’était passé un drame, elle entra dans la cuisine et y trouva sa mère et sa sœur. L’Éthiopienne cajolait la jeune fille. « – tu sais ma fille, les hommes sont étranges. Celui-ci ne voulait pas partager ton corps même avec son enfant, la jalousie ne se contrôle guère. Quand tout ceci sera fini, il te reprendra, n’en doutes pas. » Thaïs n’était pas du tout sûr que cela la consola, de toute façon son ventre lui faisait très mal, des crampes s’étaient déclenchées, elle se tenait le ventre, puis le sang coula. Apercevant Noisette, l’Éthiopienne la houspilla afin qu’elle aille chercher de l’eau, il fallait la soigner. Ce fut peine perdue, Thaïs perdit l’enfant et garda une fine cicatrice sur le visage. Quand Philippe de Belpont se rendit compte qu’il n’y aurait pas d’enfant, il la reprit dans sa couche, indifférent à la chose. Dans les trois années qui suivirent, Thaïs retomba enceinte et par deux fois elle perdit l’enfant à la plus grande ignorance ou indifférence du maître.

***

bigth_1868.jpgUne nuit alors que la pleine lune trônait au milieu d’une myriade d’étoiles, l’Éthiopienne s’installa sur le pas de la porte de la cuisine et attendit le retour de Thaïs. Elle savait qu’elle allait venir. Celle-ci arriva alors que l’astre lunaire descendait dans le ciel, le maître l’avait renvoyée, une nouvelle lubie. Fataliste, elle avait quitté la couche de son maître, elle descendit l’escalier et traversa l’espace qui séparait le petit bâtiment de la cuisine et de la Grand-Case. Elle n’était pas contrariée, à vrai dire elle appréciait ces moments de solitude et profitait de ces heures où la nature, elle-même vivait au ralenti. Elle écoutait les bruissements de la faune nocturne, respirait les odeurs de la terre, et profitait de la clémence des températures glissant sur sa peau. Elle sursauta en découvrant sa mère sur le pas de la porte assise en tailleur et la fixant, ses yeux émeraude brillants d’un éclat inquiétant, ils semblaient voir au-delà d’elle. Elle frissonna, elle connaissait cette posture, sa mère était en pourparlers avec les dieux. D’une voix rauque et basse l’Éthiopienne l’interpella « – Thaïs, l’enfant que vous venez de concevoir vivra et celui-là sera le premier de notre lignée à recouvrer la liberté. » La jeune fille resta interloquée, le don de sa mère ne se trompait jamais.

***

Le soleil était à son zénith ramenant la taille des ombres à de minuscules parcelles. Chacun aurait aimé s’y réfugier, mais le destin en avait décidé autrement. Les douleurs avaient pris Thaïs alors que le premier coup de fouet tombait sur le dos de l’esclave de la guildiverie qui avait fauté. L’Éthiopienne y avait vu un sombre présage. De la galerie, alors qu’elle aidait Thaïs, courbée par la douleur, à descendre l’escalier, car il n’était pas question d’accoucher dans la Grand-Case, elle avait pu embrasser toute la scène. Sur la place du village des esclaves, le maître avait fait rassembler l’ensemble des esclaves des champs et leurs commandeurs autour du poteau de torture. L’homme puni s’était endormi devant le fourneau. L’Éthiopienne trouvait la punition injuste, mais elle n’y pouvait rien. Elle avait empêché Noisette de s’y rendre, estimant qu’elle avait mieux à faire. Quand les premières crispations vrillèrent le corps de Thaïs, l’homme criait ses premières douleurs mêlant sa souffrance à celle de la jeune mère. Installée accroupie, se tenant à une poutre dans la case attenante au bâtiment de la cuisine, Thaïs s’épuisait au fil des contractions. L’Éthiopienne lui avait fait boire une tisane narcotique pour estomper les douleurs, mais la chaleur étouffante des deux derniers mois avait amoindri ses forces et sa santé. Lentement l’enfant venait, la sage-femme de circonstance savait qu’il pouvait y en avoir pour le reste de la journée et une partie de la nuit avant que ce ne soit fini, dans la pièce Noisette suivait les consignes de celle-ci, elle faisait bouillir de l’eau pour laver l’enfant, et régulièrement essuyait le visage et la gorge de sa sœur. Dans le même temps, sans interrompre les gestes dévolus à sa tache, l’Éthiopienne marmonnait sans fin une litanie qui pour des oreilles non averties ressemblait à des prières, ce n’était pas loin d’être vrai, mais elles n’étaient point pour le dieu des chrétiens, elles invoquaient la compassion des dieux ancestraux.

***

L’angélus du milieu de la journée ponctua la mort de l’esclave fautif. Trop épuisé, son corps avait cédé au grand soulagement de son esprit. Philippe de Belpont fort contrarié retourna à la Grand-Case. Il avait perdu deux mille livres à cause d’un fainéant. Il entra dans la demeure fulminant de colère. Ne trouvant personne, il se mit à hurler afin de faire venir à lui ses servantes. Mais rien ! Qu’un silence pesant. Il allait de nouveau appeler avec virulence, mais dans le silence vibrant de chaleur un hurlement monta. Il s’élança dans la galerie. Qu’était ce encore ce démon-là ? Il allait descendre en courant vers le cri quand Noisette se présenta à lui. « – qu’est-ce qui se passe encore !

– C’est ‘ien mait’e, la Thaïs elle so’t le petit.

– Et elle a besoin de faire tout ce tapage, dis-lui de faire cela en silence et porte-moi de quoi manger et boire. Allez oust !

ebony.jpgNoisette ne se le fit pas dire deux fois bien qu’elle n’en pensa pas moins, elle haussa les épaules et courut jusqu’à sa mère. Celle-ci la renvoya d’un geste continuant sa litanie. Elle avait mis entre les dents de Thaïs un morceau de bois tendre. Elle avait dessiné autour de la parturiente une ligne de protection magique, en forme de cercle, constituée de farine et de sel ponctuée de bougies qu’elle avait subtilisées. Thaïs était si droguée, qu’elle était dans un état semi-second. L’après-midi s’était écoulée d’accalmies en douleurs fulgurantes puis la nuit vint apportant le souffle de fraîcheur tant espéré. La lune monta faisant scintiller son cercle parfait au-dessus de la cahute où la parturiente s’épuisait à mettre au monde son enfant. Son épuisement était tel qu’elle sentait sa vie se retirait. L’Éthiopienne, à ses côtés, imperturbable, continuait, dans une sorte de transe, sa cérémonie ponctuée du tintement des osselets dans la calebasse qu’elle agitait devant sa fille. Elle interpellait les ancêtres, les attirait à elles afin de l’aider à faire venir l’enfant. Dans un angle noyé par la pénombre Noisette accroupie se jurait en son fond intérieur de ne jamais au grand jamais avoir d’enfant. Médusée, elle regardait la beauté de sa sœur s’enfuir sous les affres de la douleur. Elle la voyait mourir sans que l’enfant ne vienne. « – Noisette vient vite, prends-la sous les aisselles, il faut que je tire l’enfant, il ne doit pas mourir ! » l’Éthiopienne plongea une de ses mains dans les entrailles de sa fille cherchant à saisir le nouveau-né sans le blesser. Elle semblait fouiller sans trouver ce qu’elle cherchait. Noisette se demandait s’il y avait vraiment un enfant dans ce ventre gonflé. Puis tout à coup dans un geste lent continu, elle extirpa par les pieds le nourrisson qui s’étranglait avec son cordon ombilical. Noisette était écœurée, l’enfant n’avait pas de visage, c’était horrible, ce devait être un être surnaturel, un monstre. L’Éthiopienne retira la pellicule qui lui recouvrait la face, et le miracle apparut le visage du nourrisson était aussi blanc que la lune. C’était une fille.

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

 

épisode 003 et 004

 

3 réflexions sur “De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 002

  1. Pingback: De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 003 et 004 | franz von hierf

  2. Pingback: De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 005 et 006 | franz von hierf

  3. Pingback: De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 001 | franz von hierf

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s