De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 007 bis

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épisode 007 bis

1784, Quand un mensonge fait office de vérité

"A young girl at a window" By Jean-Baptiste Greuze, French, 1725 - 1805 .jpg

Après un court séjour à Bordeaux lors duquel la garde-robe de la fillette fut adaptée au climat bordelais et à l’automne des bords de la Garonne, Edmée découvrit à travers les vitres du carrosse le nouveau paysage qui l’environnait. Jeanne-Louise et madame de Cissac, le cœur empli de compassion et d’attendrissement faisait tout ce qu’elle pouvait pour rassurer et distraire la fillette. Celle-ci mettait de bonnes grâces à recevoir toutes ces attentions, mais restait silencieuse, acquiesçant d’un hochement de tête positif ou négatif. Elle était émerveillée par tout ce qu’elle voyait, elle était dépaysée à l’extrême, rien ne lui était familier. Elle avait même du mal à comprendre son entourage dont l’accent ou le langage lui était le plus souvent incompréhensible.

Ce fut au château de Lamothe-Cissac qu’elle s’exclama, ébahie, surprise de ne voir personne dans les champs « – mais vous n’avez pas de nègres ? Comment faites-vous ? »

Que ce soit Jeanne-Louise ou madame de Cissac, toutes les deux furent stupéfaites, autant par la réflexion que par le fait d’entendre à nouveau sa voix. Bien sûr, elle savait que la fillette parlait, mais comme elle n’avait plus rien entendu depuis leur présentation qui remontait à quatre jours, elles n’avaient plus su quoi penser. Ce fut madame de Cissac qui répondit « – mon petit, en France, il n’y a que des paysans libres.

– Ah ? … Et ils travaillent ?

– Bien sûr, Edmée, pourquoi ne le ferait-il pas ?

– Papa y disait toujours que le fouet est le nerf du travail. Elle omit de dire lequel de ses pères avait ce type de réflexion.

– C’était un peu excessif, et puis ici le climat permet de travailler avec plus de facilité.

Edmée ne répondit pas, elle était sceptique, puisque cette dame lui disait, c’est que cela devait être vrai.

***

Jean-Michel Moreau.pngAu château Lamothe, Edmée découvrit un monde merveilleux, qui se mit à tourner autour d’elle. Jeanne-Louise et madame de Cissac découvraient le plaisir d’avoir un enfant. Elles se mirent en devoir de l’éduquer dans tous les domaines et cela amusait la fillette qui devint une élève curieuse et appliquée. Sa première découverte fut l’apprentissage de la lecture et de l’écriture. Elle découvrit la valeur des mots. Madame de Cissac lui expliqua qu’il devenait précieux dès qu’on les comprenait. Il devenait même sacré dès que leur signification était éclairée. Edmée, depuis longtemps, avait compris que la magie était partout, que chaque chose détenait une parcelle des Dieux, de Dieu, elle savait qu’avec la magie elle pouvait intercéder auprès des Dieux, alors qu’avec les mots, l’on put en faire autant lui apporta du plaisir, cela lui convenait.

Jeanne-Louise laissa à Madame de Cissac, tout ce qui était théorique. Elle s’occupa de faire de la fillette une dame de qualité, maintien, conversation, recevoir des hôtes, faire de la broderie et toutes activités considérées comme typiquement féminines furent son domaine d’apprentissage. Edmée ne voyait pas l’utilité à tout cela, mais elle ne voulait pas causer de déplaisir à sa tante, elle aimait l’affection qu’elle lui portait.

Ce fut un temps béni, un temps heureux qui s’acheva avec la demande en mariage de monsieur de Vielcastel que Jeanne-Louise après moult tergiversations accepta, poussée par madame de Cissac.

***

Georg_Reimer_Junger_Edelmann_mit_Hund.jpgLe marquis de Vielcastel n’avait jamais abandonné l’idée des épousailles avec Jeanne-Louise. Il n’était pas énamouré de la jeune femme, cela ne se faisait pas d’avoir d’élan passionnel pour sa future épouse. Elle correspondait simplement à l’idée qu’il se faisait de la future madame de Vielcastel. Rang comme fortune, la jeune femme correspondait en tous points à ce qu’un homme de sa condition pouvait envisager d’épouser. Elle était séduisante, il pouvait le concéder, mais de là à admettre plus, cela aurait été déroger à sa caste. De plus, elle avait pour avantage de n’avoir que peu de famille, ce qui allégeait le poids des obligations familiales et éviterait la dispersion de l’héritage commun. Et ce qu’il n’aurait pas admis, c’est que la résistance de la jeune femme à sa demande blessait son orgueil et décuplait son envie de la voir céder. Il ne démordait pas de son projet, de simple tocade, cela était devenu une obsession devant la réticence de celle-ci.

Comme sa charge à Versailles auprès du comte de Provence, bien que lucrative, était plus décorative que nécessaire, et de plus, peu obligeante, il avait toute latitude pour mener sa vie comme il l’entendait. Il avait donc fait plusieurs voyages à Bordeaux, ce qui ne lui était pas désagréable, car les nouvelles fortunes construites sur le commerce antillais avaient transfiguré la ville. Les faubourgs n’avaient plus rien de champêtre. Saint-Seurin était désormais un quartier résidentiel, le quartier des Chartrons s’étendait jusqu’au lieu dit de Bacalan et abritait les fortunes du négoce. La ville s’était embellie, pavoisant avec une façade d’hôtels particuliers en pierre de taille sur les rives du fleuve. Son gouverneur, le maréchal de Richelieu, avait agrémenté la ville, dont il s’était entiché, d’un théâtre aux colonnes antiques, qui proposait un supplément d’opéras et de ballets aux multiples spectacles qu’offrait déjà Bordeaux, où tous affluaient, et qui rivalisait avec les plus grandes villes de France. Elle était devenue une des plus riches. Le duc de richelieu y menait grand train, offrait bal, dîners et spectacles, ce qui était un divertissement de plus aux séjours de monsieur de Vielcastel.

1786 Sir Christopher and Lady Sykes strolling in the garden at Sledmere by George Romney.jpgDe séjour en séjour, de lettre en lettre, il avait fait céder les barrières de Jeanne-Louise. Celle-ci avait fini par répondre favorablement à ses élans de cœur. Cela fut d’autant plus facile que madame de Cissac, qui s’était renseignée plus ou moins discrètement sur le prétendant, lui connaissait une vie sans souci et une fortune stable, aussi avait-elle de son côté appuyé le projet. Après l’établissement d’un contrat de mariage qui préservait la fortune de chacun, garantissant au futur marié une dot conséquente, le mariage fut célébré à Saint-André-de-Cubzac entouré d’amis et de voisins. Comme c’était le début de l’été, il fut décidé, que le jeune couple partirait pour Paris après les vendanges.

***

Les brumes de l’automne amenèrent le départ de Jeanne-Louise et de son époux laissant Edmée et Madame de Cissac, le cœur bien gros. Pendant qu’elles s’installaient dans de nouvelles habitudes, Jeanne-Louise pour la première fois quittait sa région, traversant la Garonne, puis la Loire, et entrant dans Paris par la porte d’Orléans. Monsieur de Vielcastel avait tout fait pour que le voyage se déroulât bien. Ils firent chaque jour des haltes dans des hôtelleries de choix et séjournèrent par deux fois chez des connaissances. Il découvrait sa jeune épouse de jour en jour et en était fort satisfait. De son côté, Jeanne-Louise ne se plaignait pas et appréciait les multiples attentions dont elle était l’objet.

C’est avec anxiété qu’elle découvrit la vie à Paris et à Versailles. Elle fut rapidement rassurée, Bordeaux l’avait fort bien préparée à comprendre les rouages de la société qui l’accueillait. Elle avait de plus été chaleureusement accueillie par l’entourage de son époux. Bien que parfois fatiguée de la frivolité générale, elle n’en courait pas moins de salon en dîner, de théâtre en représentation à la cour, son époux était notamment très fier de sa beauté. Elle sut se créer un cercle d’intime qui l’entraînait, la guidait dans les méandres du grand monde. Elle aurait pu s’enivrer de ce rythme fiévreux ou de bons mots en flatterie, on se gargarisait de ragots sous couvert d’idées politiques ou philosophiques, mais sa campagne lui manquait. Son époux se méprit et l’entraîna à la campagne chez des amis. Mais cette campagne-là était aussi factice que la mode qui l’avait créé. Les jardins à l’anglaise que tout aristocrate se devait d’avoir, ne lui faisait ressentir que bien plus le manque de ses rangs de vigne baignés par l’aube brumeuse s’élevant au-dessus de la Garonne scintillante. Elle ne s’ennuyait pas, bien sûr, depuis son arrivée sa vie n’était que divertissement, mais tout ce qu’elle entendait autour d’elle n’était que fadaise, qui meublait l’ennui de gens oisifs. Elle se sentait inutile, elle n’était que l’objet, le bibelot d’un décor qu’elle pressentait factice. Edmée et madame de Cissac lui manquaient, monsieur de Vielcastel lui promit de revenir au château Lamothe pour l’été, une fois la saison achevée. Elle combla le vide de cette absence par un échange épistolaire régulier avec sa belle-sœur.

***

Jean-Baptiste Greuze (1725–1805), Head of an Old Woman.jpgMadame de Cissac comme tous les jours s’était élevée à l’aube. Elle avait vérifié l’ordre du jour, donné les ordres à son personnel, puis à ses métayers. Était arrivée l’heure du lever d’Edmée, la fillette l’avait rejoint dûment préparée afin de partager le déjeuner, c’était un de leurs moments préférés. Bien que fraîche, cette journée de printemps était fort belle, aussi Madame de Cissac avait décidé de se rendre sur les terres voisines où elle devait régler quelques problèmes avec le contremaître, cela ferait une jolie promenade pour Edmée. La petite fille s’enveloppa dans un ample manteau et s’engouffra dans le landau qui avait été décapoté, trop heureuse d’échapper à la leçon d’arithmétique préalablement prévue. Madame de Cissac riait devant la précipitation de l’enfant. Elle s’arrêta sur le perron pour ajuster ses gants, admira la voiture récemment acquise, qui, bien que petite, pouvait faire des envieux. La berline n’était sortie désormais que pour les grandes occasions. Alors qu’elle avançait le pied sur la première marche, un pincement foudroyant dans le thorax arrêta son élan. Elle s’arrêta, avala de l’air, tout en portant sa main vers le cœur. Edmée perçut le mouvement, mais elle n’eut pas le temps de s’en inquiéter. Madame de Cissac avait repris la descente des marches du perron. Elle n’avait pas atteint la dernière qu’elle s’écroulait sous les cris affolés d’Edmée. L’effroi de la fillette fit accourir la gouvernante et des serviteurs à sa suite, mais c’était trop tard le cœur de Madame Cissac s’était arrêté.

***

La gouvernante, madame Durant, écrivit à Jeanne-Louise afin de la prévenir du drame. Le courrier mit près de trois jours à parvenir entre ses mains. Le temps de venir en toute hâte madame de Cissac avait été enterré.

Ce jour-là, mortifiée, Edmée s’était retrouvée seule avec la gouvernante à ses côtés devant la tombe béante, qui allait engloutir le cercueil. Tout au moins, ce fut son impression. En fait étaient venus les voisins suivis modestement par le personnel du château, des métayers et de leur famille. Ils furent, autant attristés, par la mort de cette femme respectée, que par la vision de la petite-fille bouleversée, qui retenait en vain ses larmes. Elle se sentait encore abandonnée par le destin. Qu’avait-elle fait pour que tous ceux qui l’aimaient la quittent de façon si effroyable ?

***

Thomas Gainsborough.jpgJeanne-Louise était moulue des soubresauts de la berline. À sa demande, le voyage avait été le plus court possible. Ils n’avaient fait qu’une étape, son cocher et son aide s’étaient relayés, elle avait dormi et elle s’était restaurée dans la voiture. Quand la berline franchit les grilles du château, elle était épuisée. Un valet se précipita et ouvrit la portière. Elle descendit les jambes un peu tremblantes, le temps qu’elle atteigne le perron Madame Durant surgit sur le pas de la porte. Jeanne-Louise tendit les mains vers elle « – oh ! Ma bonne Mirande, que nous voilà bien seules. » Elle n’avait même pas pris le temps de lui dire bonjour tant elle était soulagée de pouvoir dire le fond de sa pensée à quelqu’un qui allait la comprendre. « – Oui ! Madame, bien seule. Il est vrai. Mais au moins, elle est partie vite, Dieu a bien fait les choses, elle est partie au milieu du bonheur, sans trop de souffrance.

– C’est déjà ça. Piètre consolation pour nous, mais pour elle, cela a été une fort bonne chose. Je suppose que je ne suis pas arrivée assez vite pour l’accompagner jusqu’à son dernier logis.

– C’est exact, Madame, Monsieur le Curé a célébré les obsèques avant-hier. Il y avait beaucoup de monde. Madame était très aimée.

Les larmes aux yeux, Jeanne-Louise acquiesça. Elle jetait à même temps, qu’elle écoutait la gouvernante, des regards vers le château et ses alentours. Qu’allait donc devenir tout cela ? Quelle force, il allait lui falloir trouver ! Pendant que de sombres pensées l’envahissaient, elle n’avait pas réalisé le silence, qui s’était installé. Mirande regardait sa maîtresse, et ressentait le chagrin de celle-ci. Elle savait à quel point sa maîtresse était attachée à la disparue. Avec douceur, elle lui toucha les mains, la faisant tressaillir. « – La petite est en haut, elle ne quitte guère sa chambre.

– Ah ? C’est vrai, quel choc, cela a dû lui faire. Occupez-vous de mes bagages, je vais la voir.

***

Edmée en voulait à la terre entière, tous ceux auxquels elle s’attachait disparaissaient. Enfin pas tout à fait, car dès le soir des obsèques, elle avait trouvé Madame de Cissac assise sur le bord de son lit, un sourire bienveillant affiché sur un visage reposé, et des paroles rassurantes sur les lèvres. « – Mon petit sucre, n’aie pas peur, je suis avec toi, n’aie crainte. » La fillette lui avait souri, elle avait sauté sur le lit. Pourquoi aurait-elle eu peur ? Elle qui voyait et parlait à l’Éthiopienne ou aux êtres lumineux. Il est vrai que cela n’était pas arrivé depuis qu’elle était au château. Elle savait toutefois qu’elle pouvait parler avec des proches qui était loin, pas de ce monde, du moins le supposait-elle. Elle n’avait jamais parlé de tout cela à qui que ce soit. Qui aurait pu la comprendre ? Alors voir Madame de Cissac, c’était pour elle somme toute normal. « – Tu vois mon petit sucre, il n’y a pas de quoi être triste. Je suis parti de ton monde, mais je suis encore avec toi. Patiente un peu, Jeanne-Louise est sur la route. Elle fait aussi vite que possible, elle sera là bientôt. » La fillette lui sourit, puis lui posa mille questions, dont les réponses n’étaient pas toujours claires pour l’enfant. Toujours est-il qu’elle ne voulait plus quitter la chambre, de peur que le fantôme de Madame de Cissac ne la quitte.

Boucher, Woman in an Armchair (Study for "Breakfast"), Circa 1739 (Hermitage).jpgTout le personnel avait respecté cette volonté qu’il m’était sur le compte du chagrin. Edmée était donc dans sa chambre avec Madame de Cissac, assise dans un des fauteuils près de la cheminée, quand le fracas des roues sur le pavé de la cour l’avait attirée à la fenêtre. « – Tu vois mon petit oiseau, c’est Jeanne-Louise qui arrive. » Edmée se retourna, mais Madame de Cissac n’était plus là. Il ne restait d’elle qu’un parfum indéfinissable. Elle en eut le cœur gros, car cette fois-ci, elle savait qu’elle ne la reverrait plus. Elle alla s’asseoir sur le lit et laissa ses larmes couler. Jeanne-Louise entra à ce moment-là. Dans un bruissement d’étoffe, elle se précipita vers l’enfant éploré. « – Oh. Ma petite Edmée, je sais, je sais, c’est plus que triste. » Elle l’a pris dans ses bras, la serra à l’étouffer. La fillette se blottit contre la jeune femme. « — Tu sais mon Edmée, à moi aussi elle me manque, c’était comme une seconde mère. Elle m’a aidé à être une femme… » Les mots s’enchaînèrent au fils des minutes puis des heures. Jeanne-Louise raconta ses souvenirs avec Madame de Cissac, certains les firent même rire. Quand l’heure du repas fut venue à la nuit tombée, Mirande, qui n’avait jusque-là pas voulu les déranger, gratta à la porte, et passa la tête pour les inviter à descendre.

Dans les semaines qui suivirent, Edmée sur les talons, Jeanne-Louise organisa la gestion de ses domaines sans Madame de Cissac. Elle engagea sur les conseils de son notaire, un contremaître, secrétaire, qui la tiendrait informée de la situation générale et particulière de ses biens et propriétés. Jean Arthur Duras semblait être l’homme de la situation, d’âge mûr, une quarantaine d’années, il était affable, dynamique et avec ses bicycles, car il était myope, il dégageait un mélange de sympathie et de sérieux. L’homme convint à Jeanne-Louise, d’autant qu’il lui fallait repartir au plus vite à Paris, malgré son deuil, Monsieur de Vielcastel la pressait pour un grand bal, les fêtes pour Pâques allaient commencer.

***

Edmée, assise sur son lit, examinait son nouveau décor. Jeanne-Louise avait pendant son absence fait refaire la décoration d’une pièce que seule sa garde-robe séparait de sa propre chambre. Elle l’avait fait meubler d’un mobilier en bois clair, les fauteuils étaient tapissés de motifs floraux jaune paille et rose-carmin, tout comme les rideaux. La petite fille imaginait sa nouvelle vie dans ce nouveau décor, tout en sachant qu’elle ne serait que de passage, puisque Jeanne-Louise lui avait expliqué qu’elle rentrait aux ursulines pour parfaire son éducation.

***

Lithographie Champin. Hôtel de Mesme. Rue St Avoye n° Série « Rues et monuments de Paris au XIXe siècle .jpgMonsieur de Vielcastel avait convaincu Jeanne-Louise de faire entrer Edmée au couvent des ursulines de la rue Saint-Avoye. Selon son avis, pour construire un avenir digne de ce nom, la fillette se devait de passer par une institution religieuse qui finaliserait son instruction. Cela lui permettrait de fréquenter et de tenir son rang dès son plus jeune âge dans la société qui serait la sienne. Jeanne-Louise, le cœur gros, aurait aimé garder auprès d’elle sa nièce, mais elle devait admettre que son époux avait de justes et bons arguments. Elle-même avait été heureuse au couvent, elle-même n’avait pas eu à s’en plaindre. Elle ne pouvait donc pas pousser l’égoïsme jusque-là, il fallait une bonne éducation à la fillette, éducation que sa vie mondaine ne pouvait mener à bien. Elle s’était donc rangée aux arguments de son époux.

***

L’année précédente, Jeanne-Louise avait fait la connaissance de Madame Dambassis fille du marquis de Saint-Martin, dont son époux était devenu son banquier et homme d’affaires.

Monsieur Dambassis était originaire de Genève et avait été au pensionnat pour étudiants tenu pour le compte du gouvernement anglais par Charles Frédéric Necker, le père de Jacques Necker. Il avait entrepris tout d’abord une carrière dans la Banque Thellusson Vernet & Necker à Genève, dans laquelle il avait débuté comme simple commis. Il avait tenu tout d’abord les livres de compte, puis avait révélé toutes ses compétences lorsqu’un jour il avait remplacé le premier commis chargé de négociations à la Bourse lors d’une opération majeure. Il l’avait mené à bon terme, intrépide, il s’était éloigné des instructions laissées, et avait procuré à la banque un bénéfice de 300 000 livres. Réitérant ce que Jacques Necker avait réussi, quelque vingt plus tôt. Ce fut ainsi qu’il acquit la confiance de ses supérieurs, qui l’envoyèrent au printemps de 1773, à Paris à la banque Necker. Arrivé sur place, Jacques Necker l’avait présenté à son entourage et l’avait poussé à épouser la fille d’un ancien associé du Syndic de la Compagnie des Indes, partenaire de la maison de James Bourdieu & Samuel Chollet à Londres, mademoiselle de Saint-Martin. Pour en imposer et apprivoiser sa future clientèle, il avait rattaché le nom de son épouse au sien, devenant ainsi monsieur Dambassis de Saint-Martin. Un an plus tard, à l’automne 1775, Éloïse Dambassis de Saint-Martin lui avait donné deux enfants, un fils prénommé Louis et une fille Sophie. Celle-ci ayant estimé avoir fait son devoir pris un amant puis un deuxième, sa sensualité débordante lui en fit multiplier le nombre et malgré sa discrétion cela devint de notoriété publique, ce qui indifféra, son époux, tant c’était chose normale dans leur société.

 Sa dextérité à gérer et à faire croître les fortunes du négoce, lui firent tout d’abord s’attacher deux fermiers généraux dont Jean-Joseph de Laborde puis fut sollicité par un rival de Jacques Necker, alors aux finances du Royaume, le banquier suisse Isaac Panchaud. Ce dernier voulait lancer sa « grande idée », faire renoncer la Compagnie à son monopole sur le commerce des Indes afin de se transformer en une Caisse d’escompte grâce à une augmentation de capital, dont la moitié acquitterait les dettes de la Compagnie, et l’autre moitié pour constituer la Caisse. Cette idée fut un succès, aussi trois ans plus tard, il ouvrit sa propre banque avec pour associé son beau-frère. L’année 1780 fut pour lui une excellente année d’autant qu’il fit affaire à la demande de Necker avec le vicomte de Provence, ce qui assura sa fortune entraînant dans ce sillage de confiance, l’entourage du frère du roi dont monsieur de Vielcastel.

Portrait d'Antoine-Laurent Lavoisier et de sa femme - Jacques-Louis David. .jpgCe fut comme cela qu’à peine arrivée à Paris incitée par son mari, Jeanne-Louise rencontrait le banquier et son épouse en pleine ascension. Par l’entremise et les conseils de monsieur Dambassis de Saint-Pierre, elle plaçait de l’argent, dans la manufacture de monsieur Réveillon, devenant ainsi une des associés d’une entreprise novatrice de papier peint qui prenait de l’essor et que sur les conseils de madame Dambassis de Saint-Pierre elle choisit le couvent des ursulines de Saint-Avoye où leur fille était pensionnaire, pour Edmée.

***

Le couvent des ursulines de Saint-Avoye s’étendait de la rue du Temple au coin de la rue Geoffroy d’Angevin. Il avait bonne réputation, accueillant comme pensionnaire les filles de la noblesse et de la bourgeoisie, il enseignait gratuitement aux enfants pauvres du quartier.

Edmée découvrit ce qui allait être son nouveau foyer pour les années à venir sous un soleil rasant d’une fin de journée de début septembre. Le bâtiment de facture classique, construit sous le règne du Grand Louis, prenait tout son relief de majesté dans le contraste des ombres et lumières des dernières heures du jour. Bien que fort impressionnée par l’inconnu de la nouveauté, elle marchait la tête haute, le regard ne semblant rien accrocher du décor environnant. Elle ne lâchait pas la main de sa tante. Jeanne-Louise avait beau la rassurer, elle se sentait inexorablement prise au piège.

Elles furent accueillies par la mère supérieure et une sœur qui accompagnait une petite fille ressemblant à un angelot plein de malice. Anonyme (Ecole-francaise XVIIIe siecle Madame Louise de france.jpgDame Amelot, tout en souriant, invita madame Vertheuil-Lamothe à s’asseoir. « — Alors voici mademoiselle Edmée qui vient nous rejoindre pour parfaire son éducation. »  La petite fille fixa les yeux de la mère supérieure semblant y chercher quelque chose. Ce n’était pas de l’arrogance, c’était de la perplexité. Elle se demandait bien ce qu’elle était supposée dire ou faire. Dame Amelot ne lâcha pas le regard et le prit pour ce qu’il était. Elle jaugeait la fillette, elle la trouvait étrange, elle la sentait habitée. Elle aurait juré que la fillette n’était pas seule. La mère supérieure, au fil des années qui avaient égrené ses quarante ans, avait constaté qu’elle pouvait se fier à son intuition, elle devinait à l’avance des faits. Elle devinait les gens qui, comme elle, avaient un don. Dans un premier temps, bien sûr, elle avait été déroutée, et ne s’était pas fait confiance, puis avait admis l’évidence. Elle savait qu’une nouvelle ou qu’un fait arrivait, avant même que cela soit porté à sa connaissance. Elle en avait déduit que c’était Dieu qui guidait ses pas. Fataliste, elle avait accepté, ce que l’on pouvait appeler un don, mais depuis qu’enfant, une de ses cousines l’avait qualifiée de sorcière ! Elle n’en avait plus parlé à personne. Elle ne l’aurait confessé pour rien au monde ! Elle sourit à Edmée avec chaleur afin de la rassurer, de l’apprivoiser. « — Avec votre tante, nous avons décidé de vous présenter une compagne avec laquelle vous allez partager une chambre, afin de vous acclimater le mieux possible à notre communauté. Je vous présente mademoiselle Sophie Dambassis de Saint Martin. » Edmée timidement se retourna vers la petite fille qui la mangeait des yeux et qui attendait avec impatience de faire connaissance avec cette nouvelle compagne. Elles s’échangèrent une révérence et des sourires, pour Edmée, timides et pour Sophie espiègles. Pendant que les deux fillettes s’appréciaient avec curiosité, Dame Amelot s’entretenait avec Jeanne-Louise, la rassurant quant au traitement que recevrait sa nièce.

***

Daughter of the painter Emilie Vernet, mid 18th century, Nicolas Bernard Lépicié (1735-1784).jpgInstallées, dans leur nouvelle chambre, Sophie et Edmée firent plus amplement connaissance. La première était blonde autant que l’autre était brune. Sophie était pleine de vie, et ne savait pas rester en place. Le geste vif, plein d’allant, elle était toujours en train de rire et avait sans cesse un flot de paroles aux lèvres. Edmée, à l’encontre, avait des gestes mesurés, pleins de langueur et était le plus souvent murée dans un silence stoïque. De haut de leurs dix ans, elles firent de leur différence une force qui construisit rapidement une amitié indéfectible. Sophie guida Edmée au sein de la petite société qu’était le couvent. La communauté s’habitua à ne pas voir l’une sans l’autre. Si au premier abord le lieu et les gens avaient paru austères et froids à la petite créole, très vite Sophie lui démontra le contraire. Chacune à leur façon, pleine de charme, attirait à elle les autres pensionnaires et les couventines, et si parmi tout ce monde, certaines ressentaient l’étrangeté d’Edmée, elles supposaient que cela venait de ses origines pour le moins exotiques.

Deux jeunes fille, l'une, à droite, en buste, de profil à gauche, la main gauche sur un livre, l'autre au fond à gauche, la tête appuyée sur le bras | Demarteau, Gilles, 1729-1776 (graveur) ; Boucher, François, 1703-1770 (d'après).jpeg

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode 008

 

 

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