De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 011

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épisode 011

Octobre 1792, des vérités pas bonnes à dire

Portrait of Countess Natalia Alexandrovna Repnina (1737-1798) - Artiste inconnu.jpg

Madame Dambassis de Saint-Martin, la mine contrariée, entra dans le bureau de son époux sans préambule. Il était en conversation avec son secrétaire. Monsieur Ducasse venait de l’informer de son retour et du bien-être d’Edmée. Sans hésitation, elle lui coupa la parole. « – J’apprends, monsieur, que Sophie est rentrée, et ne pourra réintégrer le couvent ? » Monsieur Dambassis tourna son regard vers son épouse. Bien qu’il n’ait plus de sentiments envers celle-ci, tant soit peu, qu’il en ait eus un jour, il admettait qu’elle gardait malgré le temps sa beauté. Cela avait été bien sûr un mariage de convenance, il l’avait épousée pour son nom et l’entregent de sa famille de vieille souche aristocratique. Il avait accolé le nom de son épouse au sien lui donnant ainsi la patine adéquate convenant à la clientèle qu’il recherchait pour sa fortune naissante. Les deux partis ne l’avaient pas regretté. Son capital avait augmenté, il était devenu l’un des banquiers que la cour de Versailles affectionnait, quant à madame Dambassis, elle avait vécu sur un pied de plus en plus grand. Elle avait pu tenir salon à Paris, parader à la cour et fréquenter les boutiques et les fournisseurs de la rue Saint-Honoré. Sophie et André-Marie, leurs deux enfants, étaient les seuls liens, en plus de leur fortune, qui unissaient le couple. Monsieur Dambassis aimait les affaires et sa maîtresse, qu’il entretenait depuis une quinzaine d’années, quant à madame de Saint-Martin, elle collectionnait les amants comme la plupart des femmes de sa condition, ce qui était regardé comme somme tout normal. Séduire était le sel de sa vie et avoir sa fille auprès d’elle la contrariait fortement. Elle n’avait jamais eu l’instinct maternel tant vanté par Rousseau. En outre, Sophie était arrivée à l’âge où elle pouvait la concurrencer.

Comme son époux ne répondait pas aussi vite qu’elle l’aurait voulu, elle s’agaça. « – Je suis bien sûr contente que Sophie soit ici, mais par les temps qui courent, est-ce bien raisonnable ? 

"Gewoehnliche Zuflucht," print from dem Leben eines schlecht erzogenen Frauenzimmers, Daniel Nikolaus Chodowiecki, etching, 1779, German..jpg– Ma chère, je ne vois guère de solutions, à moins que vous désiriez l’accompagner à notre domaine de Fontenay aux roses ou à celui de Genève, mais ce n’est guère judicieux, car je ne puis vous accompagner. On penserait que j’immigre, que je m’enfuis avec le coffre, donc ce n’est pas pensable. De plus, je ne vous vois pas seules sur les routes, elles sont loin d’être sûres. Le mieux est encore de faire votre travail de mère et de chercher pour notre fille un parti intéressant.

– Vous avez raison, mon ami, je ne vois pas grandir notre petite fille. Et pour son amie qu’elle nous a ramenée ?

Monsieur Dambassis se raidit face à la froideur, à l’égoïsme évident de son épouse. « – Mademoiselle de Vertheuil est sous ma protection, je l’ai promis à sa tante et je tiendrai ma promesse. Elle n’est un poids dans aucun domaine, de plus elle tient compagnie à Sophie. Si cela vous amuse et que vous trouviez un parti pour celle-ci qui m’agrée, j’en ferai part à sa tante. Cela ne devrait d’ailleurs pas être difficile. »

La jeune fille l’émouvait, il s’y était attaché. Il n’avait eu aucune réticence à agréer la demande de madame Vertheuil-Lamothe. Il avait toujours plaisir à la voir avec sa fille, le couple de jeunes filles était touchant dans leur contraste et contrairement à son épouse il avait l’instinct paternel.

***

Madame de Saint Martin était remontée dans ses appartements. Installée devant sa coiffeuse, elle laissait sa rage s’écouler. Depuis près d’un an, elle avait un jeune amant qui occupait toutes ses pensées. Il avait sans le vouloir ouvert les vannes de l’angoisse qu’elle n’avait jusque-là jamais connue. Le temps passait, il n’avait pas encore de prise évidente sur elle, sur sa physionomie. Avec ses yeux étirés vers les tempes, sa bouche gourmande, son opulente chevelure blonde bouclée, elle ressemblait à un félin. Elle pouvait être fière de sa gorge, de ses épaules, de sa taille fine. Elle n’avait eu que les jumeaux, et avait tout fait pour ne pas avoir d’autres enfants, mais la passion qu’elle éprouvait pour son jeune amant la faisait douter de tout. C’était son état d’esprit qui l’amenait à vouloir se débarrasser de toute concurrence, et sa fille venait de rentrer dans le troupeau de celles qu’elle méprisait, qu’elle craignait désormais. Il fallait donc qu’elle la marie au plus vite. Lui trouver un parti ne devrait pas être difficile avec la dot dont elle allait être pourvue. Quant à Edmée, elle la trouvait trop étrange, pour penser qu’elle était un danger face à la gent masculine. Présumé Duchesse de Polignac, tableau volé par les nazis durant la 2GMElle s’en débarrasserait sa fille mariée. Elle n’aurait qu’à se débrouiller par elle-même, quoi qu’en dise son époux. Elle n’avait jamais compris pourquoi sa fille s’était entichée de cette gamine, qu’elle avait déjà surprise parlant seule aux murs ou au plafond. Madame de Saint-Martin n’aurait jamais admis, que d’une certaine façon cela était sa faute. Dans sa jeunesse, elle avait été la maîtresse du Vicomte de Vielcastel, c’est elle qui l’avait présenté à son époux. Ce fut comme cela que les deux hommes se mirent en affaires, qu’elle fit la connaissance de Jeanne Louise, et que les jeunes filles devinrent amies. Elle avait essayé de mettre en garde et son époux et sa fille de l’étrangeté d’Edmée, voire de sa folie, mais ils avaient repoussé l’un et l’autre ses allégations. Elle avait donc changé d’angle d’attaque, et avait essayé de faire comprendre à Sophie que cette amitié ne lui apporterait rien, voire la desservirait dans sa vie sociale. Elle s’était vue repoussée par une galéjade. Elle n’avait pas insisté, considérant alors sa fille pour une enfant, de toute façon cela n’avait eu jusque-là aucune incidence sur sa vie. En fait, madame de Saint-Martin refusait de voir la beauté d’Edmée, tant ce qu’elle pressentait lui faisait rejeter la jeune fille.

De toutes les façons, il y avait des choses bien plus importantes que cette gamine. Tout autour d’elle, le monde avait basculé, il s’était effondré. Un autre tentait de s’installer dans la fureur et le sang. Paris avait faim, il faisait froid, et dans la capitale en proie à la Révolution, la délinquance ordinaire avait explosé. Madame Dambassis de Saint-Martin, à qui son époux avait demandé de ramener son patronyme à citoyenne Dambassis, refusait de voir l’évidence. Elle ne voulait pas de ce Nouveau Monde, elle faisait partie de l’ancien, mais elle n’était pas inconsciente au point de le faire voir. Elle s’était donc mise en harmonie avec son entourage qui petit à petit avait transformé toute société en débat politique. Cela avait commencé chez Madame Necker, lors de ses jeudis. Ces jeudis si courus voyaient les politiques se mêler aux lettrés, on s’y entretenait, mais on y raisonnait, on y médisait, mais on y discutait. Elle n’avait tout d’abord pas fait attention à tout cela, elle le fréquentait, car son mari était un ami du ministre et puis il fallait y être vu. Elle y avait croisé l’abbé Sieyès, écoutant, se taisant, elle le soupçonnait alors de s’ennuyer, et puis il y avait eu le vicomte de Parny rêveur, silencieux et qui modestement lui faisait la cour lui glissant des poèmes. Elle y avait écouté Condorcet et Grimm faire ses adieux à cette France, qui n’était plus une jolie terre de petits scandales, mais un vilain pays de gros évènements. Les salons s’étaient dépouillés de leur légèreté, de leur agrément, leurs participants avaient renoncé au charme de la politesse, du langage et de la galanterie, ils étaient devenus salons d’État. 18th Century Ballroom DancingLa politique faisait désormais les lendemains de la société française, réglant l’avenir des fortunes et jusqu’à la durée des existences. La politique était entrée victorieuse dans les esprits. Elle les avait envahis, les avait asservis, chassant brutalement la conversation. Ce n’était plus qu’une mêlée de voix pesantes, où chacun apportait non le sel d’un paradoxe, mais la guerre d’un parti. Madame Dambassis comme toutes les femmes de son monde, qui estimait devoir ses grâces si précieuses pour elle au train de société du vieux temps, avait déserté la conversation, mais pas les lieux. Elle n’y trouvait pas son compte, mais devait s’en contenter, car le temps passant, les agréments se faisaient rares. Il y avait bien les fêtes patriotiques en tous genres, dont certaines étaient pour elle choquantes comme celle du Culte de la Raison et de l’Être suprême, mais s’y amuser n’y était point naturel. Elle se souvenait encore de la Fête de la Fédération qui commémorait la prise de la Bastille et où elle avait été entraînée, un tant soit peu contrainte. De par sa position, elle ne pouvait se soustraire à toutes ses manifestations, et n’avait de toute façon que ces occasions pour se divertir en société.

Contrairement aux quelques amies, qui avant la succession des évènements révolutionnaires s’étaient affolées de montgolfières, de Mesmer, de Figaro, elle ne s’était pas éprise de la Révolution. Dépitée, elle évitait de se commettre en de si grands intérêts, qui changeaient, telle une girouette, bien trop rapidement de sens à son goût et qui allaient à l’encontre de son style de vie dont elle était nostalgique. Elle était confondue, de voir des femmes de banquiers, des femmes d’avocats, embrasser la Révolution, pour remercier la fortune de leurs maris. Elle était consternée de voir, des duchesses, des marquises, des comtesses, que leurs titres, leurs intérêts, leurs traditions familiales auraient dû tenir attachées au passé, et qui acceptaient sans façon d’oublier leurs noms, et d’applaudir les évènements qui se déroulaient ralliant l’engouement général. Elle était quelque peu désemparée devant cette société nouvelle. Elle, qui aimait tant les charmes licencieux de la séduction, elle s’agaçait de voir que toute l’ambition des jeunes gens était de jeter en entrant dans un salon bien garni. « – Je sors du club de la Révolution ».Car dans les salons, ce n’était plus pour l’écrivain, plus pour le peintre, plus pour le musicien, qu’étaient toutes les prévenances d’accueil, c’était désormais le député, le confident de la Constitution, qui avait toute l’attention, surtout s’il était à même de raconter le journal avant qu’il n’ait paru. Elle qui regrettait les boudoirs discrets et secrets, constatait chez ses amies la disparition du rose tendre des meubles au profit du noir de mille parutions éparses et de brochures circonstancielles, qu’elle qualifiait d’insipides. Ses amies désormais ne manquaient pour rien au monde le spectacle de l’Assemblée Nationale. À sa grande contrariété, elle voyait les billets de tribune s’échanger contre des billets d’Opéra ou des Bouffons français, et encore avec six livres de retour. Pour elle, son monde marchait sur la tête, mais contrairement à bien des membres de sa famille ou de ses amis, elle n’aurait pas quitté Paris.

Elle fréquentait donc les salons du moment avec assiduité. Elle se rendait régulièrement chez Fanny de Beauharnais, la ci-devant comtesse Claude de Beauharnais. Elle estimait qu’elle avait encore la délicatesse et l’habileté de ne point se contenter de recevoir. Elle savait encore accueillir. Elle savait écouter, tout au moins paraître écouter même quand elle n’écoutait pas. De plus à une camaraderie caressante, elle joignait une bonne table, et des dîners, le mardi et le jeudi auquel régulièrement elle se joignait, car son salon était une excellente auberge.

le salon de mme Tencin.jpg

Elle appréciait aussi celui de Madame de Villette qui partageait les idées de son mari, ancien protégé de Voltaire dans son hôtel particulier situé à l’angle de la rue de Beaune et du quai des Théatins. Elle recevait d’anciennes relations de Voltaire comme le ci-devant marquis de Villevieille, mais aussi des personnalités favorables au régime républicain comme Cambacérès, et des journalistes, notamment les rédacteurs du journal la Chronique de Paris, journal auquel Villette collaborait avec Mercier, Clootz, Condorcet, etc., mais bien que la maîtresse des lieux fut en accord avec lui, élu député à la Convention, l’ex-marquis de Villette stigmatisait publiquement les massacres de septembre puis, comme Condorcet, Boissy d’Anglas et autres républicains de la première heure, il s’opposait à la condamnation de Louis XVI, ce qui mettait en danger les personnes qui fréquentaient le salon de madame de Villette. Son époux l’ayant prévenu.

Elle se rendait à la place, régulièrement dans un nouveau salon, plus gai, moins sévère, celui de l’intime amie de Mme de Condorcet, l’hôtel de Mme Julie Talma. Ancienne danseuse dotée de grande qualité intellectuelle, « Mademoiselle Julie » comme on l’appelait n’était pas une courtisane ordinaire et son boudoir, très vite, s’était transformé en « bureau d’esprit ». Économe et astucieuse, elle avait placé les fonds qu’elle avait retirés de la galanterie en se livrant à la spéculation immobilière dans le quartier de la Chaussée-d’Antin, en liaison avec des architectes comme Brongniart et Ledoux. À la tête d’une petite fortune, elle avait épousé civilement le comédien Talma qui faisait vibrer toutes les femmes par sa voix de stentor.

En dehors de ceux-ci, elle appréciait celui de Madame de Bonneuil, qui donnait bal à chaque revers des armées républicaines, bien que cela mis en péril les participants.

Madame de Saint-Martin naviguait, d’un salon à l’autre, d’un extrême à l’autre, cherchant désespérément les joies de l’ancien temps.

***

Il n’y avait pas foule dans les lieux. Edmée et Sophie suivaient, bras dessus bras dessous, la mère de cette dernière, sur la promenade des feuillants qui tenait son nom du couvent des bénédictins ou feuillants désormais désertés par sa congrégation et habité par un club républicain qui en avait pris le nom. C’était en fait le nom familier des Amis de la Constitution, un groupe politique, de tendances monarchistes constitutionnelles qui ne contestaient pas le pouvoir du roi, et dont monsieur Dambassis était l’un des familiers sans en être l’un de ses membres. Sur la terrasse, en contre bas du manège, longeant le jardin des Tuileries, la promenade attirait tous les sympathisants du club. Madame de Saint-Martin y avait entraîné sa fille et son amie sous prétexte que c’était la promenade à la mode. Sophie qui étouffait à l’intérieur de l’hôtel familial, ne se l’était pas fait dire deux fois et avait fait fi des réticences d’Edmée. En fait, Madame de Saint-Martin y avait donné rendez-vous. Elle n’avait pas besoin d’alibi pour s’y rendre, mais tout en se servant de paravent des deux jeunes filles, elle les exposait en vue de projets matrimoniaux non définis. Pendant qu’elle saluait régulièrement le gratin républicain qui comme elles profitaient du temps clément de la journée, Sophie pérorait dans l’oreille d’Edmée, qui elle laissait courir son regard aux alentours, apparemment avec indifférence. En fait, elle était inquiète, depuis l’enfance elle était habituée à la compagnie des êtres de lumière, mais force était de constater leur absence depuis plusieurs jours. Elle n’y avait de prime abord pas fait attention et puis le manque de leur compagnie s’était fait sentir. Elle ne voyait pas ce qui avait changé, tout au moins en elle. À moins que ce ne fût pour les mêmes raisons que l’Éthiopienne, leur dernière apparition avait été fugace et elle était advenue bien longtemps après la précédente. Elle sentait bien que les choses avaient changé autour d’elle. Elle ressentait la peur des gens, tous vivaient avec la crainte en eux. Du fond du couvent, elle pensait que ce n’était que quelques individus, mais désormais tous craignaient les revirements de la révolution en cours et de son couperet qui faisait de moins en moins de différence entre les pour et contre-révolutionnaires.

Madame de Saint-Martin se décida à s’asseoir à l’ombre des marronniers aux couleurs automnales, à proximité de l’entrée du club. Edmée, à l’abri de sa large capeline de paille, observait les allées et venues des visiteurs et des promeneurs dont Sophie caricaturait les traits avec drôlerie. Sa mère parfois ne restait pas en reste et rajoutait des propos caustiques qui tiraient quelques sourires voire des rires des deux jeunes filles qu’elles cachaient derrière leurs éventails. Edmée tout à coup sentit un frisson lui courir le long de la colonne vertébrale. Elle soupçonna un regard insistant. Elle se retourna rajustant son fichu de linon sur ses épaules pour donner le change. Dans le même temps, Sophie lui fit remarquer deux silhouettes masculines qui se dirigeaient vers elles de toute évidence. Bürgerliche Tracht (1790-1792) .jpg« – Edmée ce n’est pas le garçon qu’il y avait chez monsieur Réveillon ? » Malgré la distance, la jeune fille acquiesça sans hésitation. Même de loin, elle n’avait aucun doute. Elle n’aurait su l’expliquer, elle était prise du même malaise qu’à leur première rencontre. Lui et son compagnon venaient droit vers elles, elles étaient de toute évidence leur objectif. Ils s’arrêtèrent à leur pied, l’un et l’autre, le sourire de l’amabilité aux lèvres. Joseph Froebel salua tout d’abord madame de Saint Martin, puis les deux jeunes filles. Il poursuivit en présentant son compagnon qui, quoique charmant, ne marqua pas sur l’instant Edmée, tant elle était troublée par la situation. Madame de Saint-Martin se leva, puis prenant le bras de Joseph, elle se retourna vers sa fille « – je vous laisse quelques instants avec monsieur de Laussat, le temps de m’entretenir quelques instants avec monsieur Froebel. »

Si Joseph venait d’atteindre sa vingtième année où peu s’en fallait, monsieur de Laussat s’approchait du double. Grand, brun, les yeux doux, d’un ton paternel, il expliqua, aux deux jeunes filles, qu’il était originaire des Pyrénées et bien que jeune marié, il était à Paris afin de faire des réclamations en tant que receveur général des finances des pays d’état de l’intendance de Pau et Bayonne.

 En fait, ses interlocutrices ne l’écoutaient guère, tant elles étaient abasourdies par le comportement de madame de Saint Martin. L’identité de l’amant de celle-ci était le sujet de prédilection de Sophie. Elle avait été pleine de questions au point de les poser à sa chambrière pour en savoir plus. Elles n’avaient obtenu que des ragots imprécis qui couraient à la ville comme au sein de l’hôtel familial, la seule chose qu’elles avaient réussi à savoir ce fut qu’il avait la moitié de son âge. C’était presque vrai, si ce n’est que cela ne sautait guère aux yeux. En fait jusque-là cela ne choquait personne qu’une femme du rang de Madame de Saint-Martin eût un amant, cela n’avait rien de surprenant si ce n’est que la nouvelle société qui voyait le jour commençait à voir cela d’un mauvais œil. Elle tendait vers une vision de la famille plus conforme à la vision de l’église bien qu’elle s’en détournât d’une certaine façon.

Madame de Saint Martin, au bras de son amant, conversait « – je suis désolé, je n’ai pu me dégager des gamines.

– Cela n’est pas grave, mais cela fait longtemps que vous les avez à l’hôtel ?

– Vous le seriez, garnement, si vous veniez plus souvent.

– La convention est très prenante et puis les affaires de monsieur Dambassis se traitent souvent là-bas.

– Oui, oui, je sais. Ce n’est point grave. Ce soir, je passerai vous voir avant que de me rendre chez madame Roland, peut-être m’y accompagnerez-vous ?

***

anonyme (Portrait of an Unknown Man (c 1775).jpgJoseph, suite à l’affaire Réveillon avait pris du service auprès de monsieur Dambassis sous la recommandation de monsieur Réveillon. Le banquier, qui avait voulu rendre service à son associé, avait fait rentrer Joseph dans sa banque. D’un naturel consciencieux, vif d’esprit, il avait su se rendre indispensable, rendant service au moindre besoin, devançant le moindre désir de ses supérieurs. Monsieur Dambassis qui allait l’oublier dans la foule de son personnel fut rappelé à son souvenir par un évènement anodin, mais qui éveilla l’attention du banquier. Lors d’une réunion avec ses subalternes, le banquier, sans trop y réfléchir, posa une question à haute voix quant à la pertinence de mettre des fonds dans une entreprise d’équipementier militaire. À sa plus grande surprise, si aucun de ses collaborateurs n’avait une réponse claire, chacun étant parti à peser le pour et le contre, échangeant des avis contradictoires, désirant se mettre en avant aux yeux de leur supérieur, sans toutefois se mouiller, Joseph qui n’était là que pour subvenir à leur besoin, se racla la gorge et interrompit l’échange stérile de ses supérieurs. « – Excusez-moi d’intervenir, mais hier au soir, j’ai sans le vouloir entendu monsieur de Grave et un autre interlocuteur, il semblerait que nous allions déclarer la guerre…

– … Qui vous a permis de nous interrompre, s’exclama monsieur Lannois, le premier secrétaire de monsieur Dambassis, comment pouvez-vous nous faire croire que vous fréquentez le cercle du ministre de la Guerre.

– Attendez monsieur Lannois, puisque Joseph s’est permis d’intervenir, écoutons voir à quel point c’est pertinent, et ensuite nous verrons s’il y a lieu de réprimander l’audace de votre assistant.

Les épaules de monsieur Lannois s’affaissèrent et un rictus de mépris s’afficha à ses lèvres, monsieur Dambassis ignora la chose. « – Alors Joseph, vous pouvez m’en dire plus ?

– Je suis allé hier au soir avec un ami dans un café du Palais du royal, il s’avère que dans une alcôve, qui jouxtait la nôtre, monsieur de Grave s’y sustentait avec quelques amis. Lors du dîner, le ton est monté et m’a permis d’entendre des bribes de conversations.

– voilà qui ne va pas être fiable si ce ne sont que des brides. Ne put s’empêcher de rajouter monsieur Lannois.

– Laissez, laissez, mon ami, laissez parler Joseph. Celui-ci reprit « – je disais donc que monsieur de Grave expliquait, il est vrai visiblement contrarié, qu’il allait devoir annoncer dans les jours qui viennent à l’assemblée que la France entrait en guerre avec le roi de Bohème et de Hongrie, et qu’il allait donc avoir encore des problèmes avec Brissot et sa clique…

– Attendez Joseph pour continuer. Excusez-moi messieurs, mais je crois qu’il faut que je m’entretienne seul avec notre jeune ami.

Bien que contrarié, aucun ne dit mot, tous se levèrent et sortirent. Monsieur Lannois traîna les pieds, mais n’étant pas retenu il quitta le bureau de son maître. Une fois tous sorti, monsieur Dambassis reprit. « – Joseph, tu es conscient que ce que tu avances est de premières importances, c’est un secret d’État. Tu ne peux te permettre de l’inventer, c’est primordial pour tous.

– Oh ! non, monsieur, je vous assure que j’étais au Café de Foy, quand cela s’est passé. Il a même rajouté, que cela n’était pas le moment, car les nègres s’étaient révoltés à Saint-Domingue et qu’il allait falloir envoyer des renforts et de nouveaux commissaires civils. Je crois même que ce sont les dénommés Sainthonax et Polverel.

– Joseph, je vais vous demander de garder cela pour vous. De plus, je crois que je vais vous changer d’emploi.

À partir de ce jour, Joseph devint l’un des secrétaires très particuliers du banquier. Malgré son jeune âge, devant sa perspicacité et sa facilité à passer partout, il l’envoya à la Convention prendre l’air du temps, humer les changements. Le jeune homme passait son temps à courir les endroits névralgiques de la capitale et à en faire des rapports circonstanciés à monsieur Dambassis. Le bureau et la demeure de son patron lui étaient ouverts à toutes heures du jour et de la nuit, si l’urgence le demandait. Puis, sous couvert d’espionner pour son compte, le riche banquier le fit engager au comité des finances, installé au Palais des Tuileries. Joseph avec la recommandation de son maître se retrouva tout d’abord au service de Laffont de Ladebat.

IMG_0772.JPGMadame de Saint-Martin avait cédé à son charme, au fil des repas qui les amenait à se rencontrer à la table de l’hôtel Dambassis. Afin de laisser traîner ses oreilles, le banquier le conviait à partager leur table, qu’il ouvrait presque tous les soirs à tout ce qui comptait à la Convention. Dans un premier temps, elle le charma par habitude comme elle le faisait avec tout homme nouveau croisant sa route. Puis elle ressentit le besoin de le séduire, car elle avait fini par lui trouver un charme certain et sa présence lui manquait. Il n’en fallait pas tant à Joseph qui comprit très vite les avantages qu’il retirerait de cette relation sentimentale, sans s’attirer d’inconvénient. Il avait rapidement saisi l’indifférence de monsieur Dambassis pour son épouse, d’autant qu’il avait fait la connaissance de la maîtresse de ce dernier, ayant été amené à porter des renseignements, estimés urgents, jusqu’à la garçonnière de son maître. Joseph obtint tout d’abord sans demande, de sa maîtresse, un logement personnel à deux pas de l’hôtel Dambassis aux frais de celle-ci, qui tenait à son confort. Vinrent rapidement garde-robe et menus cadeaux, sa maîtresse tenait à son rang.

***

Joseph venait de moins en moins à l’hôtel Dambassis faire son rapport, son poste au Comité des finances l’accaparait. Il ne croulait pas sous les tâches administratives, qu’il savait déléguer intelligemment, mais sa mission d’espion de monsieur Dambassis de plus en plus le monopolisait au fil des évènements qui s’accéléraient. Son supérieur, au sein du ministère, André-Daniel Laffon de Ladebat, financier et homme politique, ami de monsieur Dambassis, était surveillé de près depuis que lors de la Journée du 10 août, lors desquelles le peuple de Paris avait pris d’assaut le palais des Tuileries où se trouvait Louis XVI, il avait pris la défense du roi et de sa famille. Il était venu ce jour-là au club des feuillants que son supérieur avait rejoint, afin d’espionner ceux qui le surveillaient. La rencontre de Madame de Saint-Martin était pour lui un excellent alibi, ce dont elle était loin de se douter. Il la voyait de moins en moins, ce qui agaçait celle-ci, mais il ne pouvait s’en passer, pour un ensemble de raison qui n’avait rien à voir avec les sentiments. Elle lui ouvrait sans le savoir la porte de tous les salons et des clubs qui faisaient la pluie et le beau temps de la politique tumultueuse du moment. C’était au sein de ses réunions semi-mondaines que se préparait la politique du lendemain au travers des informations récoltées et des discours préparés comme au théâtre pour la tribune de l’Assemblée. Joseph, au cours de cette promenade, invita donc Madame de Saint-Martin à le rejoindre à l’hôtel de Julie Talma.

***

Novembre 1792.

Chantereine_Bonaparte.jpgCe soir-là, c’était la soirée donnée par la belle Julie en l’honneur du général Dumouriez. Madame de Saint-Martin s’y rendait afin d’y retrouver son amant, mais elle n’avait pas oublié son devoir intéressé d’entremetteuse et s’était donc adjoint pour compagnie sa fille et son amie. Elle savait pouvoir y rencontrer l’un des prétendants approuvés par son époux, monsieur Delalande, fils de banquier. Il y avait foule dans la galerie de la maison toute garnie de yatagans, de flèches et d’armes anciennes, de ces trophées dont Jacques-Louis David, le peintre du Serment des Horaces avait donné le goût à Talma époux de la belle. Ce soir-là il y avait Louis-Sébastien Mercier avec Louise Marie Anne Machard, sa nouvelle compagne. C’était un écrivain, connu pour sa verve, dont la publication de son ouvrage d’anticipation, « l’uchronie l’An 2440 », réalisation des utopies dont il rêvait en matière d’éducation, de morale et de politique, qu’on le traitait de folie, mais dont le nouveau gouvernement commençait à réaliser plusieurs de ces prophéties. Ce bon vivant, amateur de femmes, de vins et de plats fins, était entouré d’un groupe d’admiratrices, qui pour beaucoup d’entre elles, derrière son dos, lui donnaient le surnom de « Mercier à la belle jambe », même son ancienne maîtresse Olympe de Gouges qui pourtant était reconnue par tous comme une femme intelligente était tombée sous son charme. Cela agaçait Madame de Saint-Martin qui prenait l’homme pour un misogyne, voire pire, un homme qui connaissait trop bien les femmes. Elle avait surpris son point de vue, alors qu’il l’expliquait à un groupe masculin dans le salon de son époux. Il décrivait celles à qui il cédait si facilement, d’impérieuses, de coquettes, de frivoles, de faibles, d’artificielles, de vénales et de tricheuses, regrettant les nobles héroïnes des temps passés comme Clélie, les Artamène ou les Astrées. Il avait tout de même jeté l’anathème sur les maris démissionnaires. Comme elle trouvait superflu qu’il empoisonne Sophie et Edmée de compliments intéressés, elle les entraîna dans la pièce d’à côté, à la contrariété de sa fille. Il y avait mieux à son goût, il y avait le général, le héros de la victoire de Valmy et de Jemmapes. Il était entouré de Vergniaud, Ducis, Roger Ducos, Chénier qui l’encensaient. Un groupe vint les rejoindre, Roland, qui venait de recouvrer son portefeuille de ministre, accompagné de son égérie, son épouse Manon Rolland qui lui inspirait ses directions politiques ainsi que Lebrun, Legouvé, Lemercier, Bitaubé et Riouffe tous quelque peu en retard retenu par les affaires de l’État. Au pianoforte, acquis nouvellement par Julie, son amie, Amélie-Julie Candeille faisait découvrir une œuvre nouvelle à Olympe de Gouges, pour qui elle avait joué le rôle de la jeune esclave Mirza dans une pièce dénonçant la condition des esclaves des colonies intitulées « l’Esclavage des Nègres ».

The Heads of Five Young Women with Elaborate Coiffures, Gaetano GandolfiEdmée appréciait ses assemblées qui lui permettaient de rester spectatrice puisque beaucoup de ses participants voulaient briller. Elle découvrait avec gourmandise, le brillant des conversations, l’échange des grandes idées. Elle était étonnée de la vivacité des propos que la passion enflammée. Elle restait parfois septique sur les belles phrases, tant elles lui paraissaient parfois loin de la réalité. Elle fut surprise d’entendre parler de l’esclavage et de son abolition, par des défenseurs de l’émancipation qui clamaient de belles théories sans avoir vu un seul champ empli d’esclaves. Sophie de son côté cherchait du regard les hommes. Elle n’avait pas de mal, car les deux amies par la joliesse et la nouveauté qu’offrait leur tandem attiraient des regards emplis de curiosité et convoitises. Cela n’était pas pour plaire à Madame de Saint-Martin, mais il fallait bien exhiber sa fille pour la marier et cela fonctionnait, monsieur Delalande était déjà tombé sous le charme de Sophie et il avait été en cela rejoint par monsieur Distelmeïer, lui aussi fils de banquier. Les deux jeunes hommes avaient fait leur demande à monsieur Dambassis, qui s’était retourné vers sa fille pour lui demander son avis, et n’obtenant que pour toute réponse qu’elle y réfléchirait. Cela avait fait rire le père et grimacer la mère. L’un et l’autre ne savaient pas que Sophie suivait les conseils de son amie qui, elle-même, écoutait ceux des êtres lumineux. Elle attendait le troisième prétendant en se laissant courtiser par les deux premiers.

Madame de Saint-Martin s’impatientait, elle cherchait elle aussi dans la foule des admirateurs du général victorieux un homme qui visiblement n’était pas là. Inquiète, elle se rongeait d’inquiétude. Et s’il ne venait pas ? À sa contrariété, il n’y avait que monsieur de Laussat qui venait vers elle. Joseph avait pourtant été explicite, son billet était clair, il n’allait pas tarder. Quelque chose ou quelqu’un avait dû le retarder.

Après avoir fait ses hommages, Pierre-Clément de Laussat se retourna vers Edmée, dont il s’était visiblement entiché. Chaque fois que dans le même lieu ils se retrouvaient, il lui tenait compagnie. Il avait une attitude toute paternelle qui convenait parfaitement à l’adolescente. En fait, il vivait mille tourments entre l’amour réel qu’il avait pour sa jeune épouse, mais qui était resté si loin, à Pau et Edmée qui par sa beauté et sa candeur l’attirait inexorablement. Sophie qui avait remarqué le comportement ambigu de l’homme l’avait fait remarquer à son amie qui en avait rejeté l’idée, tant elle la trouvait absurde.

Joseph n’était pas loin. En retard, il avait envoyé devant lui Pierre-Clément. Sa tâche achevée, il fut freiné dans son élan à l’approche de l’hôtel de la belle Julie. Il s’était jeté dans l’ombre à la vue d’un groupe d’hommes au sein duquel il avait reconnu la silhouette de Marat. « L’ami du peuple » était pour lui comme une araignée sur sa toile qui sautait sur ses proies aux moindres vibrations de celle-ci. Il avait fait paraître près de mille numéros dans son journal en un an, le plus souvent ses articles avaient des allures de dénonciation publique, qui comme la foudre pouvait mener à la guillotine. La plus connue avait été l’appel au meurtre deux mois auparavant qui avaient déclenché des massacres généralisés dans les prisons de Paris et des autres grandes villes de France. Joseph attendit sous couvert, il supposait que le journaliste ne resterait guère longtemps dans les lieux, cela n’était pas sa tasse de thé. Il devait y être venu pour jeter quelque anathème. Il n’avait pas tort. À la surprise de tous et à la contrariété de beaucoup, les habitués de la belle Julie virent entrer l’homme qui se prenait pour la justice, la conscience de la jeune république. Jean-paul_marat_1.jpgLe silence telle une vague se répandit parmi les invités. Talma qui s’entretenait avec le général, et tournait le dos aux nouveaux visiteurs, ne réalisa l’arrivée impromptue qu’au silence soudain du général. Il se retourna, croisant le regard inquiet de son épouse. Il vit alors Marat accompagné d’une clique de sbires, admirateurs inconditionnels. Son sourire s’élargit, non pas qu’il appréciait particulièrement l’homme qu’il trouvait par trop impulsif, mais il défendait les mêmes idées que lui. Son talent d’acteur lui permettant de garder son sang-froid, d’une voix de stentor, celle qui faisait vibrer toutes les femmes, il lança « – Julie, voyez qui nous vient, notre ami Marat. » La jeune femme joua en accord et réagit avec harmonie. Telle une nymphe gracieuse, elle alla au-devant du trouble-fête, car elle le percevait comme cela. « – Citoyen, quel plaisir de te voir, c’est la première fois que je peux me réjouir de te recevoir entre mes murs.

– Rassure-toi, citoyenne, c’est sûrement la dernière, les relents de la traîtrise suinte les murs.

– Mon ami, mon ami, comme tu y vas. Nous sommes tous là pour fêter et encenser notre bon général.

Il fallut tout son sang froid à la belle Julie, pour ne pas montrer la contrariété qu’elle ressentait. Talma sentant les choses mal tournées, le général commençait à très mal prendre cette invective qui semblait le viser et s’apprêtait à rentrer en lice, il prit le bras de Marat. « – Tu y vas fort Marat. Viens donc boire un verre en l’honneur de notre général, et ne cherche pas ce qu’il n’y a pas. » Le journaliste dégagea son bras, mais accepta le verre que lui tendit Julie. Celui-ci but, il se retira sans plus rien rajouter. L’assemblée se remit à respirer, certains lui emboîtèrent le pas et les autres petit à petit reprirent un semblant de conversation.

Portrait de la princesse Karoline von und zu Liechtenstein (1793).jpgJoseph entra à ce moment-là, traversa le vestibule, puis un salon et entra dans le grand salon. La première chose qu’il vit ce fut le regard limpide d’Edmée qui semblait regarder amoureusement Pierre clément. Le regard fixé sur la main blanche de la jeune fille qui dégageait ses boucles brunes de son épaule, il avançait vers eux l’estomac noué, la rage au ventre. Depuis le premier jour, elle le subjuguait. Suite à leur première rencontre, il n’avait pas dormi de plusieurs nuits, hanté par son souvenir. Lorsqu’il l’avait revue de façon inattendue à la promenade des feuillants, son cœur avait fondu, ses jambes avaient flanché, il lui avait fallu toute sa maîtrise pour ne pas courir à elle. Il avait maudit sa maîtresse qui inconsciemment l’avait mis dans cette situation. Bien sûr dès qu’il avait été engagé par monsieur Dambassis, il avait espéré croiser Edmée, mais le temps passait et cela n’arrivait pas, son obsession grandissait comme sa frustration. Pour se soulager, il avait fini par mettre les espions à la solde de la Convention sur la piste de la tante de la jeune fille, madame Vertheuil-Lamothe, extirpant une lettre et remettant un vieux dossier sous les yeux de Brissot. Dans les jours qui suivirent leur rencontre aux portes du club des feuillants, il avait trouvé toutes les raisons possibles pour ne pas se rendre à l’hôtel Dambassis. Il ne pensait pas pouvoir se contrôler suffisamment et savait qu’il aurait plus à y perdre qu’à y gagner. Puis le temps passant, dans le sillon de sa maîtresse, il croisa la jeune fille qui visiblement l’évitait, le fuyait trouvant refuge à chaque fois vers Sophie. Cette fois, c’était dans la compagnie de Pierre-Clément tel un taureau en furie, il fonçait droit vers le couple, il fut arrêté dans son élan par madame de Saint-Pierre. « – Je suis là Joseph, où vous courez ? » Arrêté dans sa course haineuse, il se reprit. Malgré sa contrariété, il se ressaisit. « – Je vous cherchai. J’ai vu Marat sortir d’ici, je me suis inquiété. » À voix basse, elle le rassura, touchée par son alarme, elle était loin de se douter des tourments de son amant. Edmée à ce moment-là se retourna vers le couple, un sourire aux lèvres qui s’effaça à sa vue. La douleur fut vive dans la tête de Joseph.

***

Le lendemain, Marat publiait le récit circonstancié de cette visite dans son journal, attirant l’attention des membres du club des Jacobins sur les « conciliabules » du salon Talma regardé comme un repaire de contre-révolutionnaires. Joseph porta, à l’hôtel Dambassis, le journal dans lequel était citée Madame de Saint-Martin, ainsi que Pierre Clément. Les jeunes filles, elles n’avaient pas attiré l’attention du journaliste et pourtant la liste des suspects était longue.

***

Novembre 1792.

La voiture s’arrêta devant le 6 de la rue de Tournon. Madame de Saint-Martin, Sophie et Edmée se rendaient chez Fanny de Beauharnais. Afin d’effacer, ce qui pouvait être une erreur préjudiciable, leur présence au salon de la belle Julie, monsieur Dambassis, sur les conseils de Joseph, avait incité son épouse à se rendre chez madame de Beauharnais, qui tenait salon. Celle-ci, ci-devant comtesse de Beauharnais, femme de lettres avant tout, n’était pas plus révolutionnaire que beaucoup, mais elle vivait avec un idolâtre de Marat. Ce fut celui-là même qui les accueillit dans la demeure de celle qui était officieusement sa maîtresse. Le chevalier Michel de Cubières, publiquement secrétaire de la maîtresse des lieux, mais qui se prenait pour le maître de cérémonie à défaut d’en être le maître de maison. Il tournait, virevoltait dans le salon, rangeait une table, dérangeait la suivante, allumait des bougies, se recueillait pour donner des ordres, parlait bas à Madame de Beauharnais, puis haut, lui faisant des éloges grossiers. Comme beaucoup, cela faisait rire Madame de Saint-Martin, qui le trouvait ridicule, mais cela agaça de suite Edmée et laissa indifférente Sophie qui avait déjà repéré sa nouvelle proie, un négociant russe nommé Saveliy Nourtdinov. Rien que le nom la faisait rêver. À leur vue, celui-ci hocha la tête, mais ne fit aucun mouvement. Il n’avait, jusque-là, jamais fait une seule approche à part ce mouvement de tête. Sophie était dans tous ses états, il ne devait pas la trouver assez jolie, elle passait de l’euphorie au marasme depuis leur première rencontre dans le salon de madame de Bonneuil. Il n’y avait pas que le beau Russe dans la place, Joseph était déjà là, madame Dambassis entraîna de suite les adolescentes vers lui. Celui-ci s’entretenait avec une jolie femme, d’une élégance sans faille, vêtue d’une robe à l’anglaise d’un jaune sombre sur une jupe caramel, qui lui souriait béatement, captivée, semble-t-il, par son discours. Madame de Saint-Martin, qui l’avait reconnu et qui la tenait pour insignifiante, s’adressa à elle avec condescendance. « – Citoyenne de Beauharnais, comment te portes-tu ? » Le ton et l’interpellation surprirent et choquèrent les deux adolescentes. Sophie comprit que l’invective était portée par jalousie, ce qui l’amusa. Edmée quant à elle se demandait pourquoi tant de mépris et d’animosité envers cette jeune femme, qui resta stoïque devant l’attaque, mais qui avec acidité lui rétorqua. « – Comme toi, citoyenne Dambassis, par les temps qui court. » Joseph, sentant que cela allait dégénérer entre les deux femmes, et bien qu’il n’aurait pas demandé mieux que de rester en compagnie d’Edmée, entraîna sa maîtresse vers le salon adjacent dans lequel le prince de Gonzague Castiglione parlait avec feu de restaurer la liberté dans ses États qu’il n’avait plus, et de leur donner une constitution à la française, sitôt que la Providence les lui aura rendus. Portrait of Josephine de Beauharnais by Michel Garnier , 1790.jpgLa jeune femme qui resta en compagnie des deux jeunes filles s’avérait être Rose Tascher de La Pagerie, vicomtesse de Beauharnais, nièce par alliance de la maîtresse de maison. Elle accompagnait ce soir-là son époux Alexandre de Beauharnais de passage à Paris dans l’espoir d’une nouvelle nomination, il avait été pressenti comme commandant en chef de l’armée du Rhin. Elle avait pris sur elle, pour ses enfants et à la demande de son beau-père, étant séparée depuis plusieurs années de son époux. Tout sourire, elle s’adressa aux jeunes filles et tout d’abord à Sophie. « – Il me semble mademoiselle que le beau Nourtdinov essai d’attirer votre attention. » Sans retenue, oubliant toute discrétion, se retournant vers l’homme qui la dévisageait, il est vrai, elle questionna la jeune femme. « – Vous pensez ? Vous le connaissez ? » Edmée sourcilla devant le comportement fébrile de son amie, ce qui déclencha un rire discret que Rose de Beauharnais camoufla derrière son éventail. « – Vaguement, je l’ai croisé à plusieurs reprises. D’après ma tante, c’est un négociant moscovite qui a une belle fortune. On le tient pour très sérieux et on ne lui connaît aucune aventure. Je vous ai dit tout ce que j’en sais. » Sophie en peu de temps en avait appris plus qu’en trois semaines d’inquisition. « – Je peux vous le présenter. » Et avant que Sophie ne réagisse, elle faisait signe au beau russe qui s’empressa de s’approcher. Après quelques banalités échangées, Rose entraîna Edmée vers un autre salon et lui proposa un rafraîchissement laissant Sophie et le beau Moscovite. Après quelques instants, elles fuirent les oraisons d’Anacharsis Cloots et s’isolèrent sur une banquette près d’une des portes-fenêtres. « – Si je ne m’abuse, mademoiselle, vous êtes tout comme moi créole ? Je suis de Martinique.

– Je suis née à Saint-Domingue. Comment l’aviez-vous deviné ?

– Ma chère, nous sommes un peu indolentes dans nos grâces, mais cela est, paraît-il, l’un de nos charmes les plus flagrants. Et, quoi que nous fassions pour y remédier, nous avons un léger accent.

Leur conversation fut interrompue par le retour de Sophie qui venait la chercher pour partir. « – Au plaisir de vous revoir jeunes filles.

– Nous nous reverrons, madame, avant que vous n’ayez épousé un plus que roi. Laissa échapper Edmée dans un sourire.

Rose tiqua. Comment cette jeune fille, qu’elle rencontrait pour la première fois, connaissait-elle cette prémonition faite par une pythonisse de Martinique ? Elle n’eut pas le temps de lui demander. Madame de Saint-Martin était là. Elle tourna les talons sans avoir eu de réponse.

Louise Élisabeth Vigée Le Brun. La duchesse de Guiche, by Vigee Le Brun. Oil on canvas. 1794

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode 012

Une réflexion sur “De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 011

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