De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 016 bis

épisode précédent

épisode 16 bis

 Été 1794, Le mensonge qui sauve

Le Cadeau délicat Boilly Louis Léopold (1761-1845) 2

Il fallut attendre plusieurs jours pour qu’il y eût à nouveau des visites, le tribunal révolutionnaire les avait interdites, il ne voulait pas que des informations rentrent ou sortent des lieux. Si les prisonniers l’avaient su, ils auraient été bien surpris. La venue de Berthe et de son fils ne sortit pas Edmée de son état. Elle semblait ne pas être sur terre. Berthe n’avait pas de nouvelles à donner, si ce n’est qu’il se passait quelque chose au Comité de Salut Public, Robespierre n’y avait pas réapparu, Paris ne parlait que de ça, extrapolant sur ce qu’il en déduisait.

Rien ne semblait pouvoir modifier l’état d’accablement de chacun. La peur qu’avait engendrée cet appel fatal avait déclenché chez Rose, comme chez beaucoup d’autres, un état de profonde mélancolique. Elle était mortifiée. Térésa, qui depuis bouillait de la rage de l’impuissance, la trouva hypnotisée devant le mur de leur dortoir sur lequel elle avait un jour écrit « Liberté, quand cesseras-tu d’être un vain mot ? Voilà dix-sept jours que nous sommes enfermées. On nous dit que nous sortirons demain, mais n’est-ce pas là un vain espoir ? » Ce fut pour elle un électrochoc, il fallait faire quelque chose. Elle devait faire passer un message à Tallien, lui seul pouvait la sauver, les sauver. Elle demanda une feuille de papier à madame Boisloux, sur laquelle elle inscrivit : « – Je meurs d’appartenir à un lâche. » Il fallait maintenant que son message atteigne son destinataire. Soudoyer un garde ne garantissait pas qu’il tombât dans les bonnes mains. Peut-être le faire parvenir par la gouvernante des enfants de Rose ? Madame de Lannoy était une femme de confiance ! Mais quand reviendraient-ils visiter leur mère ?

Térésa, qui s’ouvrait de son projet à Rose, apprit que Pierre-Clément venait d’arriver. Elle se précipita avec elle dans le sillon d’Edmée qui se rendait à sa visite. Sur place, elles trouvèrent Marie-Anne, qui de l’autre côté de la grille, conversait déjà avec lui. Edmée comprit qu’il se passait quelque chose qu’elle n’avait pas perçu. Elle passa la grille et s’assit à côté de son visiteur qui était resté contre celle-ci. Il s’était installé le plus loin possible des gardes qui surveillaient les visiteurs depuis l’autre grille qui clôturait l’enclos dans le préau des visites.

Inquiet de ce qu’il avait appris, Pierre-Clément commença par demander des nouvelles à toutes, mais Térésa, à brûle-pourpoint, lui coupa la parole. « – Nous allons très mal, ce n’est pas la peine d’en rajouter. Pierre-Clément, il faut à tout prix faire passer cette missive à Tallien. » L’interpellé resta bouche bée devant la promptitude de l’attaque, Rose sentant le malaise prit les choses en main. « – Excusez-nous Pierre-Clément, tout ceci a été terrible pour nous, chacune d’entre nous réagit comme elle peut, et Térésa est impatiente, mais elle a raison, il y a urgence, il faut que son message atteigne Tallien.

– Je veux bien, je vais essayer, mais je n’ai pas réussi la dernière fois. Il a refusé de m’entendre. Je le comprends, tout le monde se méfie de tout le monde.

– Il le faut, Pierre-Clément. C’est sans choix pour nous. Il est évident que c’est bientôt notre tour. Ajouta Térésa radoucie désirant le convaincre. Pierre-Clément ne put s’empêcher de jeter un regard de compassion vers Edmée qu’il considérait comme sa fille. Il se sentait impuissant, cela le révoltait, en lui montait une hargne contre ce pouvoir qui avait été jusqu’à le mettre en prison lui et sa famille, alors qu’il le servait avec respect. Alors que tout s’était construit dans le souci d’édifier l’égalité entre les citoyens, l’injustice était de plus en plus révélée. Elle créait des monstres, comme Joseph, dont la haine contre la vie ou l’âpreté s’exprimait avec une ampleur sans commune mesure.

portrait de jeune homme en buste, Henri-Pierre Danloux, 1800-1809.jpg– je pense que j’ai la solution, intervint Marie-Anne. Tous se retournèrent vers elle, comprenant maintenant pourquoi la voyante les avait précédées. « – Il faut que vous rencontriez un intermédiaire qui a déjà sauvé certaines d’entre nous sans que nous le sachions par ailleurs. » Son auditoire à cette remarque se trouva piqué par la curiosité, et s’il n’avait déjà été suspendu à ses lèvres, il se serait tourné vers elle avec plus d’attention. Celle-ci poursuivit paraissant ne rien remarquer.   «  Vous vous rendrez dès ce soir avant la nuit tombée aux bains de Pierre Vigier. Vous reconnaîtrez l’homme, il est menu et a les cheveux bouclés noirs. Il ressemble plus à un enfant qu’à un homme. Il jettera dans la seine un paquet.

– Mais cela peut être n’importe qui !

– Non. Non. Il s’appelle Labussière.

– Mais c’est de Charles-Hippolyte que vous parlez, intervint Térésa, vous n’êtes pas sérieuse Marie-Anne ?

– Je suis très sérieuse Térésa, vous ne savez pas, le nombre de personnes qu’il a sauvé avec son air de bouffon angélique, Rose la première.

– comment ? Moi !

– Rose, sachant que vous êtes l’épouse d’un général, comment pensez-vous que vous êtes encore là ? C’est Labussière qui a égaré votre dossier, tout comme il l’a fait pour le rapport de la mort de la Montansier ! Toutes savaient que la Montansier n’était pas morte, sa mort avait été simulée par un élixir que lui avait fait avaler Marie-Anne. Cette histoire rocambolesque, digne de la directrice de théâtre la plus connue du moment, lui avait permis de s’évader. Reprenant le contrôle de la conversation, qu’il ne pouvait faire perdurer sous peine d’éveiller les soupçons ! « – Bon ! Et ce Labussière, qui est-ce ?

– Il a été acteur en son temps, mais à ce jour, il est secrétaire au Comité de Salut Public. Il est dans le bureau de Saint-Just sous les ordres complaisants de son chef de bureau, Fabien Pillet.

Personne ne demanda à Marie-Anne comment elle savait tout cela, mais tous étaient prêts à la croire.

***

Charles-Hippolyte Labussière était un joli garçon aux traits ambigus et toujours tirés à quatre épingles. L’attrait évident de sa physionomie lui attirait l’affection et la protection, autant de la gent féminine que masculine, ce qui lui avait déjà sauvé la vie. Il avait un gros défaut qui faisait aussi partie de ses charmes. Il aimait attirer l’attention à lui et avait la langue acerbe. Il ne pouvait s’empêcher des réflexions sur tout un chacun, il aimait critiquer ou se gausser. Cela faisait rire, bien sûr, mais parfois ses propos dépassés sa pensée, c’était plus fort que lui, il ne prenait pas grand-chose au sérieux. Les déboires qui en découlaient ne le corrigeaient pas et contre toute attente l’amenèrent à être employé au Comité de Salut Public et au Comité de Sûreté Générale. Il se retrouva donc au quartier général de la Terreur, où quelques-uns de ses amis avaient déjà trouvé asile dans le sillon de Talma. Il fut employé sur le simple fait qu’il avait une bonne orthographe et qu’il présentait bien. Charles-Hippolyte savait bien lui qu’il devait son poste à sa personne et à l’intérêt que lui portait son supérieur Fabien Pillet.

Il n’était pas candide au point de croire que tout n’était que justice, mais ce qu’il découvrit l’horrifia. Il fut muté au bureau de police créé par Saint-Just pour son propre compte, au second étage des Tuileries. Ce fut là que Charles-Hippolyte découvrit les exécutions en masse dont les dossiers passaient entre ses mains. Il en resta atterré, et lorsqu’il découvrit le premier dossier d’une personne qu’il connaissait et qu’il estimait, celui de Mademoiselle Montansier, il fut désemparé, il avait travaillé pour la célèbre directrice de théâtre. Que faire ? Il décida d’enfouir le dossier sous la masse des autres. Quand il sut que cela n’avait pas suffi et que le dossier était entre les mains de Saint-Just, il se précipita à la prison des Carmes où il la prévint. Lorsque, quelques jours plus tard, dans la même pile, il découvrit les dossiers de Jean-Pierre Claris de Florian et du vicomte de Ségur, auteur dramatique qui lui avait marqué de l’attention, il décida que noyer les dossiers dans la multitude des autres, n’allait pas suffire. Il décida de les détruire. Qui serait que c’était lui ? Et qui s’en apercevrait ? Comme il ne pouvait les détruire sur place, la seule possibilité étant de les brûler dans la cheminée ce qui aurait attiré l’attention, il aurait pu être pris en flagrant délit, il décida de les emporter. Il prit le parti de finir son service après les autres secrétaires. Comme le nombre des dossiers à classer et à ranger semblait sans fin, nul ne serait surpris que, dépassé par la charge de la besogne à faire, il restât jusqu’à la nuit, d’autant qu’il n’était pas du matin. Le moment venu, son supérieur ayant quitté les lieux, il sortit avec les deux dossiers. Il évita tous les couloirs et galeries où il y aurait pu avoir quelques retardataires. Le cœur battant, il passa par les escaliers de service pour plus de discrétion. Il sortit par une petite porte qui donnait directement sur les quais. Il ne rencontra personne. Il ne changea pas ses habitudes, il n’y songea pas un instant, il se rendit comme chaque soir, pour sa toilette et autre bagatelle, aux bains de Pierre Vigier. Les bains étaient à proximité des Tuileries, sur la Seine près du pont Royal, il s’y dirigea comme si de rien n’était, mais il se trouvait bien encombré. Il lui fallait se débarrasser de son fardeau avant d’entrer dans les lieux. Qu’allait-il en faire ? Le plus simple pour lui fut de les jeter dans le fleuve en vérifiant qu’ils coulaient bien. Pendant deux jours, il attendit qu’on lui demandât lesdits dossiers, mais son chef de bureau, Fabien Pillet ne s’en soucia pas, il n’avait pas l’air de s‘étonner de ces absences. Les nuits qui suivirent, il prit l’habitude de réitérer la même opération, il quittait son bureau avec des pièces d’accusation qu’il emportait afin de les détruire. Comme il n’y avait pas de suite à ses disparitions, il s’enhardit et multiplia le nombre de ses exactions sauvant plus d’une de ses connaissances et parfois même des inconnus dont il estimait les accusations sans fondements ou sans intérêt. Il était devenu, sans vraiment le réaliser, l’un des bras de la justice. Ainsi sans qu’ils le sachent, il sauva la marquise de Villette, la protégée de Voltaire ; Mme de Buffon, la nièce du naturaliste ; le comte de Talleyrand-Périgord, l’oncle du diplomate ; monsieur Volney, précurseur de l’anthropologie ; Delessert, le fameux banquier suisse ; Mme de Vassy, Madame  de La Fayette, l’épouse du général ; le prince de Monaco ; Delphine de Sabran, veuve du général de Custine, et Rose de Beauharnais qu’il avait connu dans le salon de sa tante et qu’il trouvait merveilleuse.

MAXIMILIEN DE ROBESPIERRE (1758-1794) – LA TERREUR MONTAGNARDE (3)  2.jpgCe soir-là, il était sorti encore plus tard, il y avait du remue-ménage dans les bureaux du comité du Salut Public. Au printemps, Robespierre avait été la cible de collègues de la Convention, anciens dantonistes comme Bourdon de l’Oise, Fouché et Barras, animés par la crainte ou un esprit de revanche. Le Comité de sûreté générale lui reprochait la fête de l’Être suprême et la création du bureau de police générale, habilité à prononcer des relaxes et destiné à diminuer l’influence de ce Comité. Robespierre était critiqué de toute part, Saint-Just préparait les arguments de la contre-attaque. Beaucoup de conventionnels, tels Tallien, Fouché, Barras, sommés de venir expliquer leurs exactions en province, craignaient de perdre la tête au point que les conflits opposaient de moins en moins insidieusement les membres du Comité de salut public. La peur était dans les bancs de l’Assemblée.

Charles-Hippolyte réussit toutefois à sortir de nouveaux dossiers. Il n’était pas tranquille, tous ces remous l’inquiétaient. Il était encore plongé dans ses pensées quand il arriva aux abords des bains. Il allait comme chaque fois jeter dans les profondeurs de l’eau les dossiers à décharges quand de l’ombre du mur sortit un homme. Il prit peur et s’élança. L’homme se précipita à sa poursuite et le rattrapa. « – N’ayez pas peur, je suis un ami. » Il le retint par le bras et le plaqua contre un mur. « – Je suis Pierre-Clément Laussat, je viens de la part de mademoiselle Lenormand. »  Charles-Hippolyte se détendit quelque peu. Marie-Anne était une amie. « – Que me veux-tu, citoyen ?

– Marie-Anne vous demande de faire passer un billet à Tallien de la part de sa maîtresse.

– De madame de Fontenay ?

– Oui, c’est urgent, elle est en grand danger.

– Donne, je peux y aller sur l’instant, il ne sort plus de la Convention.

– Merci, nous comptons sur toi.

***

Térésa, Rose, Edmée et Marie-Anne se mirent à attendre les résultats de la missive. C’était une lueur d’espoir qui les retenait de sombrer complètement. Évidemment, elles ne pouvaient savoir ce qu’avait déclenché ce petit mot qui avait fouetté l’orgueil de Jean-Lambert Tallien. Se sentant menacés, inscrits sur les tablettes de Robespierre à la colonne des morts, après le discours de ce dernier, Paul Barras, Joseph Fouché, Tallien, Joseph Lebon, Carrier, formèrent une conspiration. Poussés par Jean Lambert Tallien, galvanisé par le sort de sa maîtresse, Fouché, ses amis et lui firent dans la nuit le siège des hommes les plus influents de La Plaine, Boissy d’Anglas, Durand-Maillane et Palasne-Champeaux, leur promettant la fin de la Terreur pour prix de leur alliance. Le lendemain, fort de ses nouveaux appuis, acquis non sans mal, il brandit un poignard en un geste théâtral, interrompant le discours de Saint-Just et empêchant Robespierre de prendre la parole.

***

« – Boisloux, Boisloux, ils reviennent ! »

 Le concierge qui à son bureau mettait à jour la liste de ses prisonniers, leva la tête vers son épouse, surpris de tant de bruit. « – Qui revient, mon épouse ?

– Les massacreurs !

– Comment ça, les massacreurs ?

– Viens, tu n’entends pas d’ici.

Elle lui tira le bras afin qu’il la suive. Il se laissa faire. Qu’était-ce encore cette histoire ?

La fête de l'Être suprême. Robespierre ... 2.jpg

Ce n’était pas possible, la foule n’allait pas recommencer comme en septembre 92, car il entendait effectivement le son sourd d’une émeute, à moins que ce ne fût des chants. Il ne distinguait pas bien. Son épouse se retenait à son bras, prête à défaillir. L’horreur des précédents la poursuivait encore dans ses cauchemars. Il pénétra dans leur chambre dont le balcon donnait sur la rue Vaugirard. En effet, des chants approchaient. C’était la Marseillaise, accompagnée d’un chœur de vociférations joyeuses. La prison allait être prise d’assaut par la populace déchaînée. Il se précipita dehors, alerta ses gardiens, il fallait tout barricader. La cloche se mit à sonner rassemblant les prisonniers dans le préau principal. La panique se propagea, ils entendaient au-delà des murs le son sourd et confus de hurlement. Edmée, au milieu de ses amis, se figea, ses yeux perdirent leurs pupilles, devenant blancs. Rose à ses côtés s’affola, elle s’apprêtait à la secouer quand Marie-Anne l’arrêta. « – Attendez, Rose, Edmée entre en transe.

– Qu’est-ce que vous dites ?

Rose n’eut pas le temps de continuer. D’une voix blanche Edmée éleva la voix « – ils viennent chercher notre dame du Thermidor, ils viennent chercher Térésa. Robespierre est mort. Nous sommes sauvés… » Edmée s’écroula sur elle-même. Térésa se tétanisa. Était-ce vrai ? La réponse arriva aussitôt. Un bruit de pas se rapprochant dans le couloir les fit sursauter. Derrière le concierge et son épouse, le sourire aux lèvres, un homme entra suivi de cinq autres, le chapeau bas. Il avait dans les mains un document officiel.

– Qui est la citoyenne Fontenay ?

– C’est moi, répondit Thérèse en avançant d’un pas.

– J’ai ici un ordre du Comité de Salut Public signé du citoyen Vadier et du citoyen Tallien. On doit te relâcher de suite.

Rose, à qui le soulagement donnait la nausée, demanda faiblement si Robespierre était tombé. Le geôlier opina du bonnet. Les deux femmes tombèrent dans les bras l’une de l’autre, en pleurant de joie. Autour d’elle, tous faisaient de même, c’était un miracle. De dehors, on entendait « – Vive la citoyenne Fontenay ! Vive notre dame du thermidor ! » La terre ne portait plus Térésa, elle pensait rêver. Marie-Anne et Rose soutenaient Edmée qui était revenue de sa vision dont elle ne se souvenait pas, comprenant à peine ce qui se passait autour d’elle. Emportée par la foule telle une reine, Térésa eut juste le temps de leur crier « – Aussitôt que je verrai Tallien, je lui ferai signer l’ordre de vous relâcher. Demain, au plus tard après-demain, vous serez libre. »

***

Désirée avait voulu, à peine arrivée rue Saint-Dominique, faire une fête. Comme tous, elle voulait oublier. Priant les invités d’amener leur propre pain et une bouteille de vin, Madame Hosten-Lamothe avait cédé à son désir et avait réussi à arranger, en dépit de la pénurie d’approvisionnement, une charmante réception. La clémence du temps de cette fin d’été lui avait fait privilégier l’extérieur pour leurs agapes. Elle avait fait dresser des tables dans le jardin où la nature avait repris ses droits et avait même réussi à se procurer des torchères pour éclairer les lieux.

Jean-Louis_Laneuville_-_Citizen_Tallien_in_a_cell_in_La_Force_Prison.jpg

Huit jours après sa sortie, Térésa avait tenu sa promesse. Dès qu’elle avait pu reprendre ses esprits, elle avait demandé à son amant de faire libérer ses amies. Elle avait été exaucée sans commune mesure. Elle devint l’inspiratrice de nombreuses mesures de clémence, comme par enchantement, elle fit ouvrir les portes des prisons sauvant ainsi une nouvelle fois de nombreuses vies. La prison des Carmes, comme les autres, libéra un grand nombre de ses prisonniers.

Dehors, un fiacre les attendait pour les mener chez eux, à l’intérieur duquel attendait Pierre-Clément avec en main l’ordre de libération de Rose, de Marie, de sa fille et de son époux. Il n’avait eu aucun mal à convaincre le concierge Boisloux de laisser sortir Edmée avec ses amis, qui ne pouvait obtenir d’ordre d’élargissement par manque de dossier. Le groupe de détenus enfin libéré s’était retrouvé libre sans trop y croire, se demandant ce qu’il allait découvrir. Les yeux écarquillés, serrés les uns contre les autres dans la berline, ils découvraient une ville qui s’était transformée en quelques mois. Sans entretien, l’herbe poussait dans ses rues, des poules, des moutons, des cochons erraient çà et là. Beaucoup de maisons étaient sous scellés offrant des façades mortes et sinistres. Qu’étaient devenus les propriétaires, exilés, encore en prison, partis en province, et eux qu’allaient-ils trouver ? La misère transpirait où qu’ils regardassent, en lignes interminables, des gens patientaient devant les boulangeries, les boucheries, beaucoup de commerces étaient fermés. Pierre-Clément expliqua qu’établis dans des abris de fortune, des familles entières de pauvres gens subsistaient misérablement. « – Et dire que tous ces bouleversements devaient apporter plus de justice et d’équité. Et voilà où nous en sommes. » Soupira Rose.

Jouas-009.jpgRue Saint-Dominique, l’hôtel particulier de la famille avait, pendant l’incarcération de ses membres, été réquisitionné. Il n’avait été laissé que deux pièces à l’usage de mademoiselle Lannoy, les enfants de Rose et les deux benjamins de madame Hosten-Lamothe. Pierre-Clément avait rassuré tout le monde, les scellées avaient été levées juste avant leur arrivée. Après les effusions entre les enfants et leurs mères, madame Hosten-Lamothe installa son petit monde. Il avait été de soi, qu’Edmée suivrait Rose chez elle. Pour la mettre à l’aise, la maîtresse de maison expliqua qu’après le départ de sa fille et de son gendre, qui ne manquerait pas de retourner dans leur maison de Croissy, tout comme Rose et elle, elle serait une veuve esseulée avec de jeunes enfants. Edmée ne fut pas dupe, la similitude des situations s’arrêtait là, mais elle n’avait d’autres choix que d’accepter. Elle était complètement désemparée. Elle n’avait aucune idée de ce que pouvait être son avenir. Elle était sans revenus et sûrement sans famille en dehors de son fils pour lequel elle avait besoin d’une nourrice pour le nourrir, nourrice qu’elle ne pouvait payer.

De son côté, dans la foulée de leur installation, Rose s’était rendue à Fontainebleau, chez son beau-père et sa tante qui n’avaient jamais été inquiétés et leur avait confié ses enfants, Hortense rejoignant la pension pour jeunes filles de madame Campan et Eugène au Collège irlandais McDermott. Elle avait pour elle décidé de trouver un autre logement, elle ne tenait pas à cette vie en communauté. Elle appréciait ses compagnes, mais tenait à sa liberté, et à la discrétion dont avait besoin sa vie privée. Elle n’aurait besoin que d’un modeste appartement où elle pourrait survivre. Elle espérait que son général, son amant, bien qu’il fut marié, viendrait souvent la retrouver. Elle avait besoin de lui. Il avait promis sa présence lors de la fête donnée par Désirée pour célébrer leur liberté retrouvée et s’était déjà engagé à lui remettre une petite somme afin qu’elle puisse s’installer en toute indépendance. Il fallait être réaliste, de la Martinique, elle ne recevrait plus rien et les derniers biens d’Alexandre avaient été confisqués.

La fête fut un succès. Le groupe des survivants avait répondu présent à cette invitation inopinée non pas à oublier, mais à passer à autre chose. Chacun voulait jeter aux oubliettes les mois atroces qu’ils avaient vécus. Ils avaient tous fait des efforts avec les moyens à leur portée et bien qu’habillés simplement c’était le plus souvent avec gout. Tous s’éloignaient le plus possible de la vision des pauvres hères de la prison des Carmes qu’ils avaient été.

14110058970-796x1024.jpgRose avait fait de son mieux pour être d’une élégance irréprochable et avait encouragé Edmée à faire de même. Si cette dernière n’en voyait pas l’intérêt, être à nouveau propre lui suffisait, Rose, elle qui ne perdait pas le sens des réalités, ne voyait qu’une seule solution à leurs problèmes financiers, c’était les hommes et surtout pas n’importe lesquels. Elle ne s’en était pas ouverte à son amie de peur de l’offusquer d’autant qu’elle pleurait toujours Edwin.

Comme l’avait présumé Rose, à la soirée, arriva dans le sillon de Térésa, son amant Tallien dont le triomphe était total. En quelques heures, il était devenu un nouveau sauveur. C’était celui qui avait fait ouvrir les portes des prisons, libérer les innocents. Assailli par ses admirateurs, Tallien ne pouvait plus faire un pas dans les rues. Quant à Térésa, elle était entourée, fêtée, adulée. On savait le rôle qu’elle avait joué. N’était-elle pas « Notre-Dame de Thermidor » ? En leur compagnie étaient arrivés d’autres héros du jour, dont Fouché et Paul Barras. Ce dernier de suite remarqua l’élégance et la grâce de Rose. Devant l’absence de Hoche, elle minauda dès qu’elle saisit l’intérêt du conventionnel. Elle ne pouvait se permettre de se passer d’un appui, de laisser passer la moindre chance de s’en sortir.

Il n’y eut qu’une ombre à la fête, Pierre-Clément vint annoncer à Edmée qu’il avait enfin reçu ses ordres, il était reconduit en tant que contrôleur de l’Armée des Pyrénées Occidentales et partait participer aux manœuvres dans le nord-ouest de l’Espagne sous la direction du capitaine Harispe. Edmée avait senti un grand vide à cette annonce. Il la rassura de son mieux, assurant qu’elle était dans de bonnes mains avec madame Hosten-Lamothe et que de toute façon il reviendrait à Paris prochainement. Il donnerait des nouvelles régulièrement. Si elle avait besoin de quoi que ce soit, il lui proposa d’écrire à son épouse qui pourrait l’aider. Edmée avait écouté son monologue. Elle savait, bien sûr, qu’il ne pouvait veiller sur elle, ad vitam æternam, et qu’elle devrait prendre sa vie en mains, tout comme le faisaient ses amies. Elle était juste désemparée et ne savait comment faire. Sa vie avait tellement été bousculée. Elle sourit tout de même à son protecteur lui assurant qu’elle se débrouillerait très bien. Elle n’avait pas le choix.

Autour d’eux, chacun échangeait, donnant de ses nouvelles et de celles de leurs connaissances, donnant son avis sur l’ennemi commun qu’était Robespierre. Ce fut comme cela qu’ils apprirent les détails de la fin de leur bourreau. Barras expliqua comment il avait acculé Robespierre et ses amis à se réfugier à l’Hôtel de Ville. La poignée des derniers fidèles n’avait pu empêcher Augustin, le frère de Robespierre, de sauter par l’une des fenêtres, se fracassant ainsi les jambes, ni Couthon, de jeter son fauteuil dans l’escalier de l’Hôtel de Ville où il s’était blessé. Quant à Robespierre, il avait été retrouvé gisant par terre, la mâchoire fracassée par un coup de pistolet. Nul ne savait si cela était une tentative de suicide ou une agression. Nul ne pouvait le dire. On avait rassemblé les blessés et on les avait transportés devant le tribunal révolutionnaire où leur arrêt de mort avait été déclaré. Le jour même, une charrette les avait emmenés place de la Révolution, là où le roi et la reine avaient été exécutés. Leurs corps avaient été jetés dans la même fosse que les souverains qu’ils avaient tant haïs. Tous avaient applaudi à la conclusion, chacun rajoutant son point de vue à tout cela.

***

La nuit était tombée, quand elle entra furtivement dans la demeure dont elle avait fait céder les scellées à l’une des portes donnant sur l’arrière. L’hôtel était visiblement déserté, il n’y avait aucun bruit hormis le craquement des boiseries. Ses pas sur le parquet résonnaient sans fin, déclenchant, lui semblait-il, un bruit assourdissant. Éclairée par la lanterne que lui avait prêtée le cocher qui l’avait conduite à Versailles, Edmée pénétra dans le salon du rez-de-chaussée vide de tout. Elle avait voulu entrer seule dans les lieux. Ce qui l’avait décidé avait été l’annonce du prochain départ de Pierre-Clément. Bien qu’inquiet, il l’avait accompagné jusque-là. Devant son injonction, il avait cédé, avec le valet de pied, il attendait dehors, faisant toutefois le guet, bien que les parages parussent déserts. Il se méfiait de cette apparente tranquillité, malgré l’heure, ils pouvaient être vus et intriguer quelques voisins ou autres.

Au fur et à mesure qu’elle parcourait les pièces qui manifestement avaient été pillées, son cœur se serrait et son inquiétude s’amplifiait. Les pillards avaient-ils trouvé son trésor, car la jeune fille était là pour la seule source de revenus qui n’était pas de la mendicité et sur laquelle elle pouvait escompter ?

Jean-Baptiste Greuze - "Head of a young woman.jpgDeux jours avant, accompagnés de Pierre-Clément et de Rose, elle s’était rendue chez Térésa dans le logement que Tallien lui avait déniché rue Saint-Georges. La jeune femme avait retrouvé son panache et ce qui restait de la société à Paris se la disputait, la félicitait, sollicitait une faveur. Altruiste, attentive, elle promettait et on espérait. Tout ceci ne lui faisait pas oublier ses amies, aussi avait-elle pris le temps de susciter les confidences de la jeune fille qu’elle sentait tourmentée. Edmée s’était donc confiée sur la possibilité de retrouver quelques biens cachés à l’hôtel de sa tante. Celle-ci aussitôt lui proposa sa berline avec son cocher et un valet de pied en qui elle avait toute confiance et lui enjoignit d’y aller à la nuit, accompagnée d’un ami sûr. Elle rajouta un conseil. « – Quoi que vous trouviez là-bas, n’en dites rien à personne, même à Rose ou à moi. Nous ne savons ce que demain sera et de quoi nous aurons besoins ou envie. » Edmée suivit l’avertissement et ne dit à personne pourquoi elle tenait à se rendre là-bas, même à Pierre-Clément qui lui servait de chevalier servant.

Elle monta l’escalier qui allait aux chambres, l’étage était aussi vide que tout le reste, pas un meuble, pas un tableau, tout avait été minutieusement vidé. Qu’étaient devenus Mathilde et Gilbert ? Étaient-ils pour quelque chose dans ce déménagement ? Elle en doutait. Elle alla directement dans la garde-robe jouxtant son ancienne chambre et déclencha le mécanisme. Heureuse surprise, rien n’avait bougé. Tout y était. Les bourses de louis d’or et les coffrets à bijoux, étaient nichés, au fond de leur cache. Elle mit tout dans la sacoche de cuir apportée à cet effet qui avait soulevé quelques questions de la part de son protecteur et qu’elle avait écarté par un « au cas où ». Elle repartit, laissant derrière elle le lieu vide appartenant désormais à la Convention.

IMG_6174.JPG

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode 17

 

Une réflexion sur “De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 016 bis

  1. Pingback: De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 016 | franz von hierf

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s