De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 17

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1795, lequel ment ?

Vue de la ville et du port de Bordeaux prise du coté des salinières, gravure à l’eau forte, d'après Vernet, 54 x 73 cm, 1764.png

Mars 1795 ou Ventôse an III

Théophile Espierre était un négociant et un armateur avec beaucoup de soucis. Sa maison était en péril. Il organisait ou participait à des expéditions négrières, comme l’avait fait son père dont il avait fait fructifier l’héritage. Il avait appris son métier en faisant plusieurs voyages vers l’Afrique et les Antilles.

La famille Espierre appartenait au monde des négociants bordelais. Elle faisait partie, dans une moindre mesure, aux grandes familles concentrant entre leurs mains l’essentiel du commerce des produits coloniaux et de la traite des noirs. Si Bordeaux n’était pas le principal port pour les traites négrières, bien que pas le moindre, avec les trajets en droiture vers les Antilles, il était devenu l’un des ports les plus importants et les plus riches de France. Les négociants bordelais qui animaient le commerce de la traite étaient dominés par quelques familles comme les Gradis, les Nairac, les Laffon de Ladebat, familles enviées par tous les autres négociants n’ayant pas atteint ce niveau de fortune. Théophile, comme son père, tendait vers cet objectif et avait fait tout ce qu’il pouvait, y dépensant toute son énergie, mais l’investissement dans la traite était non seulement très coûteux, mais les sommes d’argent y étaient immobilisées pour longtemps et le retour sur investissement pouvait prendre deux ans si tout allait bien. Il s’agissait toutefois de limiter les risques, car si le commerce de la traite pouvait rapporter gros, il pouvait être également à l’origine de pertes catastrophiques. Il avait donc poursuivi la route de son père et avait privilégié un éventail varié d’activités et jusqu’aux tumultes engendrés par la révolution tout allait bien. Une rotation annuelle de deux navires, permettait d’embarquer les sucres et les cafés au début de l’été, bénéficiant alors des prix les plus favorables sur les produits d’Europe, les vins et les farines, et, à la fin de l’été et au début de l’automne, permettait de prendre un fret avantageux d’indigo, produit léger, cher et de faible encombrement. De plus, du port de l’Elbe, les principaux clients de la maison lui commandaient les vins et en échange ils lui fournissaient les bois merrains que la maison revendait dans le vignoble, ou les bois de construction aux chantiers navals bordelais.

Son père, Marie Joseph Espierre, natif de bordeaux avait été envoyé comme lui-même à Nantes pour faire son apprentissage au sein de la maison de négoce de Jean-Baptiste Grou fils. Lui-même l’avait fait sous la tutelle de son fils. Son père y fut de suite employée pour les voyages dans les colonies. Son activité infatigable, sa probité, ses connaissances pratiques le firent bientôt distinguer parmi les autres jeunes gens. Il franchit en peu de temps les postes subalternes et parvint à l’âge de 22 ans au grade de capitaine. À 35 ans, il quitta la mer et rentra à Bordeaux épouser une demoiselle Cabarrus. L’année 1756 fut celle de la mise hors d’eau et de l’exploitation commerciale de son premier navire « l’étoile de Matin », dès lors il se donna tout entier à la partie des armements. Plusieurs hommes d’affaires, négociants, banquiers, eurent confiance en lui. Ils lui firent des avances et s’intéressèrent dans ses entreprises. Sa fortune était à l’époque bien modique. À l’époque de son mariage, elle se bornait à 18 000 livres et son épouse n’apporta que 10 000 livres en dot. Avec ses faibles capitaux, il se soutint dans ses commencements. L’économie la plus sévère tenait à ses principes. Une seule servante formait tout son domestique, jamais il ne se fit aider par aucun commis. Le jour était employé à faire ses courses et la nuit aux écritures. Son grand commerce consistait dans les armements de navires et le temps qu’il ne passait pas au cabinet, il l’employait aux chantiers de construction à faire des marchés pour les fournitures de ses bâtiments. Il voyait et appréciait tout par lui-même. Avec des principes d’économie, avec l’amour du travail et doué des connaissances requises au genre d’affaires qu’il avait embrassé, il parvint à élever sa fortune au-delà de 800 000 livres. Ce fut ce que découvrit Théophile lors de l’ouverture du testament de son père, il venait d’avoir 26 ans. Mars 1787, fut donc l’année où Théophile devint le maître de la maison de négoce Espierre, et avec le même acharnement que son père, il se mit aux affaires familiales. Si jusqu’au début de la décennie son commerce avait porté ses fruits, différents facteurs en avaient bouleversé le bon fonctionnement. Les révoltes de Saint-Domingue avaient porté le premier coup, le comité de salut public avait porté le dernier.

Pour éviter la famine, le Comité de salut public avait acheté des céréales aux jeunes États-Unis, pour rapatrier la denrée plus que vitale, il avait envoyé un convoi constitué de navire dont certains avaient été réquisitionnés, parmi eux il y avait « le Matamore » de la maison de négoce Espierre. La France était en guerre contre tous ses voisins, notamment l’Angleterre, aussi elle avait détaché une petite escadre pour servir d’escorte au convoi à destination de la France. Une flotte française plus importante menée par le vice-amiral Louis Thomas Villaret de Joyeuse était stationnée dans le golfe de Gascogne pour empêcher la flotte de la Manche britannique commandée par Lord Howe on the Deck of the 'Queen Charlotte', 1 June 1794 · .jpgl’amiral Richard Howe d’intercepter le convoi. Les deux escadres s’étaient livrées à l’arraisonnement de navires de commerce et à des petites escarmouches pendant tout le printemps 1794 avant de se rencontrer le 28 mai. La bataille fut au désavantage des Français. Le vice-amiral anglais fit preuve d’originalité et innova afin de réaliser des tirs de balayage sur la proue et la poupe des navires français, ce qui entraîna des pertes, sept navires de ligne coulèrent et plusieurs milliers de marins moururent. Cet ordre inhabituel ne fut pas compris par tous ses capitaines et sa réalisation fut donc plus chaotique que prévu. Les Français subirent une sévère défaite tactique, mais le convoi arriva sain et sauf de ce fait, les deux belligérants revendiquèrent la victoire et la presse des deux pays utilisa la bataille pour démontrer la bravoure de leurs flottes respectives. Tout ceci ne faisait pas les affaires de Théophile, qui sans son navire, n’avait pu que placer son argent dans les affaires des autres maisons de négoce. Il avait maintenu à flot sa maison, mais cela ne durerait pas, il n’en doutait pas. Il lui fallait récupérer son navire. Il se décida à suivre les conseils de l’un de ses cousins par sa mère, Jean Valère de Cabarrus. Ce fut lors des vendanges, qu’invité comme la plupart des membres de sa famille, par ce dernier, au domaine de Couffran, qui l’avait racheté à Joseph-Hector de Branne, profitant de la vente des biens nationaux, que confiant ses soucis, celui-ci lui avait suggéré de se retourner vers leur cousine Térésa. Il lui rappela que depuis le milieu de l’été, et la chute de Robespierre, elle était l’égérie du pouvoir montant, puisqu’elle était la maîtresse de Tallien, l’un des hommes forts du pouvoir. Bien évidemment, tous fermaient les yeux sur la vie scandaleuse que leur belle cousine affichait, et de cela depuis bien longtemps, mais elle n’était plus critiquable depuis qu’elle était devenue « notre Dame du Bon Secours » et « l’ange libérateur » de Bordeaux pendant le séjour de son désormais prestigieux amant qui devait alors appliquer les rigueurs de la Montagne à l’encontre de la ville.

Théophile n’avait jamais aimé Tallien, et lui en voulait encore de la saisie de son navire puisque cette idée venait de lui. C’était ça ou sa tête, Térésa, alors, n’avait pas voulu s’entremettre pour un bien matériel, elle avait trop à faire avec les vies. D’un naturel réfléchi, voire indécis, poussé par sa sœur Henriette, qui avait épousé Paul Amédée Lhotte l’associé de la maison, il se décida à accompagner un autre de ses cousins Pierre Étienne Cabarrus de Cap-Breton, qui ayant été informé de son souci, l’incita à le suivre. Celui-ci était délégué par la municipalité de Bayonne, pour présenter à la Convention un rapport concernant la déportation des Basques internés, pendant la Terreur. Lui aussi comptait sur le soutien de son neveu Tallien, ce dernier venait d’épouser Térésa.

***

Carl Joseph Begas 2.jpgDepuis qu’il était arrivé, par quatre fois, Théophile s’était rendu à l’allée des veuves au bout des Champs-Elysées. Tallien avait acheté ce qui pouvait passer pour une vaste chaumière à sa cousine. Celle-ci à chaque fois était absente. La belle Térésa, sollicitée par tous, était rarement chez elle. Sa vie était remplie de mondanités auxquelles elle n’arrivait pas à se soustraire, d’autant qu’elle n’en avait pas envie. Si dans un premier temps, elle avait frayé dans la foulée de son mari, très rapidement, rejeté à la fois par les montagnards et par les modérés, le jugeant dépassé, la notoriété de Tallien s’essoufflant ce fut lui qui se mit à la suivre. La quatrième fois, Théophile eut enfin de la chance, il put pénétrer dans son boudoir où elle le reçut rapidement. Quand Théophile se présenta, elle s’apprêtait à partir. Elle était invitée chez Barras, Rose donnait un dîner pour son amant, allait s’y retrouver le nouveau pouvoir. Tout en retouchant une dernière fois sa tenue, virevoltant dans la pièce suivie de sa chambrière, arrangeant les boucles de sa coiffure, attrapant son éventail, disposant élégamment son châle sûr ses épaules, vérifiant le résultat dans sa psyché, elle s’excusait auprès de Théophile du peu de temps qu’elle pouvait lui accorder. Elle écouta toutefois sa supplique, et pour tout conseil l’invita à se rendre au bal de l’hôtel Longueville deux jours plus tard. Elle l’engagea d’ici là à se présenter de sa part à Pierre-Clément de Laussat, celui-ci séjournant à Paris. Il pourrait le guider dans les méandres en tous genres de Paris.

***

Au jour dit, Théophile, accompagné de son cousin Pierre Étienne Cabarrus et de Pierre-Clément, se présenta au fameux bal. Dix mois s’étaient écoulés depuis que les portes des prisons avaient été grandes ouvertes. La France en avait assez d’avoir les pieds dans le sang, la tête épuisée de préoccupations politiques et l’estomac délabré par la faim. Elle ne voulait plus entendre parler de tribuns, de bourreaux, de guillotine ou de massacres, elle voulait s’enivrer de bals et de spectacles. Le 12 prairial de l’an 3, avait été supprimé le tribunal révolutionnaire, ça avait été un spasme de soulagement qui avait déclenché le besoin absolu de plaisir. Après avoir dû surveiller le moindre de ses gestes, c’était un relâchement général, une quête de l’enivrement. Au lendemain de la délivrance, la plupart étaient ruinés, mais ils dansaient. Danser était soudainement la raison d’être de tous. À peine les échafauds renversés, que déjà les bals s’organisaient un peu partout dans la capitale ! Les sons joyeux de la clarinette, du violon, du tambourin, du galoubet, invitaient aux plaisirs de la danse les survivants de la Terreur, ils s’y pressaient en foule. Les hôtels avaient été détruits, brûlés, les palais saccagés, mais Ruggieri, donnait un bal où tous se rendaient, dans le magnifique jardin de la Folie du Fermier-Général Boutin confisqué, transformé en parc d’agrément et renommé en Tivoli que dirigeait Gérard Desrivières, député à la Convention. Quand on n’allait pas à celui-ci, on allait dans celui du jardin Marbeuf, au bout de l’avenue des Champs-Élysées. Ce soir-là, tout le monde semblait s’être donné rendez-vous à l’hôtel Longueville.

Pierre-Clément avait confié à Théophile que c’était une certaine madame Hamelin qui avec ses grâces créoles avait lancé la notoriété du lieu. Bien que fort belle, sa beauté n’avait rien à envier à l’égérie du moment que les trois hommes cherchaient en vain. Les salons étaient aussi majestueux qu’une galerie du Louvre. La salle était si vaste que deux quadrilles pouvaient s’y effectuer sans se gêner et que trente cercles de contredanse à seize pouvaient s’y déployer. L’archet d’Hullin commandait la musique, et les danseurs se mouvaient en rythme aux accompagnements prolongés des cors qui syncopaient les mesures. Il y avait foule, les trois hommes cherchaient Térésa. Théophile se sentait engoncé dans son costume, peu habitué à la représentation. Pour faire honneur, ou tout au moins illusion, il avait écouté les conseils vestimentaires de Pierre-Clément, qui lui-même n’était pas pour l’ostentation.

Pierre-Étienne Cabarrus avait à la Convention rencontré Tallien et avait pu présenter son rapport sur l’incarcération des Basques. Il avait été peu satisfait du résultat, mais il considérait que ce n’était qu’un début. Il savait la lutte à son début et les changements politiques en cours plus enclin à aller dans son sens, il ne désespérait point de faire revenir la plupart d’entre eux de leur déportation. Théophile, qui avait accompagné son cousin, n’avait pu présenter sa supplique. Par une volteface, Tallien l’avait momentanément éconduit, aussi le négociant portait tous ses espoirs dans ce bal bien qu’il ne voyait pas trop comment il allait pouvoir faire avancer sa demande. Pierre-Clément l’avait rasséréné en lui assurant qu’il fallait rencontrer les bonnes personnes et en ce moment Térésa était leur icône, elle les rassemblait autour d’elle.

90c5dfb98d12ab3bf2c746102c0cf7ef.jpgIls avaient traversé la cour jusqu’aux premières marches où la foule se pressait. Les femmes pavoisaient, vêtues comme des hétaïres, robes flottantes de mousseline retenues sous la poitrine, châle nonchalamment drapé sur une épaule et dévoilant l’autre, multiples bracelets au bras, mains chargées de bagues, cheveux relevés et maintenus par des rubans. Elles ressemblaient pour la plupart à des vénus antiques nonchalamment appuyées aux bras de leurs cavaliers moulés dans leurs redingotes et leurs pantalons de nankin, engoncés jusqu’au cou par leur cravate et leurs chevelures cascadant sur leurs épaules. Théophile allait de surprise en surprise depuis qu’il était dans la capitale. Outre que la ville fût dans un état déplorable, les rues n’étaient plus nettoyées depuis longtemps, les ordures jonchaient le pavé empestant l’air, les immeubles se délabraient à vue d’œil, pour beaucoup placardés « bien de la nation », malgré la misère, le manque de nourriture à la plupart des tables, la vêture des Parisiens avait fort changé et à une vitesse surprenante. Malgré le triste temps, la faim assise à tous les foyers où pour la faire taire, on se contentait du sang de cheval cuit, de harengs pourris, du sirop de racine, une partie de la population s’extirpait de cette misère ambiante et tous les moyens étaient bons pour le faire. L’épidémie salvatrice croissait de jour en jour, d’autant que Boissy d’Anglas venait de faire voter un décret qui restituait aux héritiers des condamnés de la Révolution les biens qui leur avaient été confisqués. La joie était revenue au sein de ces déshérités, qui en quelques jours, passaient de la misère à l’opulence. Ces jeunes gens, étourdis par ce retour de fortune, se lancèrent dans tous les plaisirs de leur âge et si Bordeaux avait encore des relents d’ancien régime, ici c’était une nouvelle société qui émergeait de l’horreur malgré le manque de moyen de la plupart. Ceux qui avaient échappé, bien souvent de justesse, aux affres de la Terreur, étaient poussés par l’irrésistible dessein de vivre. La joie exprimée autour de lui n’était pas feinte, elle était l’expression de l’évidence d’avoir à nouveau un avenir. Chacun voulait sa part de ses espérances. Théophile, bien que décontenancé, se laissait porter par cet optimisme ambiant qui bousculait son tempérament réservé.

1789-1815.com:mode_1801.htm Journal des Dames et des Modes, n° 18, 30 frimaire an 10 (21 décembre 1801)..jpgConnaissant apparemment les lieux, Pierre-Clément fendait la foule, suivi de Théophile. Délestés de leurs chapeaux et de leurs gants, ils traversèrent le grand vestibule où sous les corniches d’or, mille glaces répétaient l’échange des salutations, les sourires et les œillades échangés. Après avoir gravi l’escalier, sur lequel posaient quelques belles en mal de visibilité et trouvant la situation avantageuse pour la mise en avant de leurs appâts, ils entrèrent dans l’immense salle de bal. La réputation des lieux était à la hauteur de ce que découvrait le Bordelais, un périptère intérieur scindait la salle en deux parties, créant ainsi une galerie encerclant une large salle de danse. Sur le parquet, les danseurs exécutés, avec allant et grâce, les pas de danse. Gracieusement, les bras se levaient, dégageant les épaules des femmes, leurs chevelures dévoilaient leur nuque. Les mains s’envolaient au-dessus de leurs têtes puis allaient chercher celle de leurs cavaliers. Elles s’effleuraient, s’appuyant parfois, confirmant les attachements futurs. Les pieds glissaient sur le plancher, les corps pivotaient sur eux même et dans le rythme faisait soulever les jupes arachnéennes. Les sourires éclairaient les visages, les regards promettaient bien des choses. L’ensemble avait tout d’une parade amoureuse.

Appuyé contre une des colonnes de la galerie, parmi les spectateurs, Théophile   examinait la foule des danseurs. Pierre-Clément lui fit signe et lui indiqua Térésa qui avait pour cavalier un homme de belle stature, un militaire sans aucun doute. Le quadrille les amenait vers un autre couple dont la cavalière retint aussitôt son attention. Si sa cousine était sans conteste une fort belle femme attirant à elle tous les regards, sa compagne avait plus d’intérêt à ses yeux. Plus mince et plus grande que Térésa, elle se mouvait avec une grâce nonchalante, éthérée. Sa chevelure d’un noir de geai tombait en une cascade de boucles dans son dos, mais ce qui l’avait hypnotisé, ce fut l’éclat bref de son regard translucide qui semblait ne se poser sur rien, lorsqu’elle passa devant lui. Elle avait une autre particularité qui la détachait de ses compagnes malgré son jeune âge évident, elle était de noire vêtue et moins découverte. Sa robe, de coupe identique à la plupart des danseuses, dégageait sa gorge et ses bras sans exagération. De toute évidence, elle devait vivre un veuvage, mais beaucoup parmi ses comparses devaient être dans le même cas et cela ne les empêchait pas de porter des robes blanches ou de couleurs pastel. Il supposa que bien qu’elle reprît goût à la vie, elle n’en était pas moins fidèle au souvenir d’un époux. Captivé par la danseuse et les réflexions qu’elle lui inspirait, il ne remarquait plus rien de ce qui l’entourait. La musique s’arrêta, créant un interlude permettant le changement de cavalier avant la prochaine contredanse. Sans bouger, il suivait des yeux la sylphide ondoyante qui s’éloignait quand Pierre-Clément le tira par la manche. Il lui fit remarquer qu’il était temps de se rapprocher de Térésa. Les deux hommes se dirigèrent dans le sillon de celle-ci, vers un grand salon dont les portes-fenêtres ouvraient sur le jardin. Dans les intervalles des contredanses, les danseurs ingurgitaient glaces, punch et sorbets. Pierre-Clément les dirigea vers un groupe qui venait de se former avec l’arrivée de Térésa. Théophile ne vit au sein du groupe qu’une seule personne, la jeune veuve. Elle conversait, en plus de Térésa, avec deux autres femmes, la première, bien que plus mûre, avait beaucoup d’allure et l’autre était d’une élégance et d’une grâce évidente. Il se demandait inconsciemment s’il n’était pas entré dans le mont Olympe. Térésa, apercevant Théophile, interrompit la conversation et avec un sourire radieux elle lui tendit ses mains pour l’accueillir. « – Vous êtes venu, Théophile, j’en suis fort contente. » Se retournant vers ses amies, elle les présenta. « – Mon cousin, je vous présente Edmée Saint-Aubin du Cormier de Bordeaux tout comme vous, Marie Hosten-Lamothe et Rose de Beauharnais. Mes amies je vous le rends rapidement, mais il faut tout d’abord que je m’entretienne avec lui. » Elles le saluèrent et le jaugèrent machinalement. Il faut dire que Théophile était bel homme. Traits harmonieux, blond, bien bâti, il avait tout pour attirer les regards de la gent féminine. Térésa le prit par le bras l’entrainant vers les terrasses du jardin. « – Mon cousin, avant tout, où êtes-vous installé ?

– Je suis dans une auberge dans le Marais.

– Mon Dieu ce doit être un bouge.

Drawing From the Vigée Le Brun sketchbook at the National Museum of Women in the Arts..jpgThéophile   se demandait bien en quoi son confort pouvait intéresser sa cousine. Il la laissa continuer.

– Si cela vous convient, je demanderai à madame Hosten-Lamothe de vous loger. Pour quelques sous, elle vous offrira le gite et le couvert. Cela sera plus profitable pour l’un comme pour l’autre. Votre confort sera ainsi assuré pendant votre séjour parisien qui risque de durer quelque peu afin de faire aboutir votre projet. 

– Vous pensez que Tallien ne voudra pas me faire restituer mon navire ?

– Non, non, mais ce n’est pas vraiment de son ressort, cela est plutôt dans les cordes de Barras.

Comme Théophile ne comprenait pas où voulait en venir sa cousine. Térésa éclata de rire devant son incrédulité évidente. « – Je comprends bien que vous ne pouvez pas comprendre. Paul Barras est devenu l’amant de Rose que je viens de vous présenter et madame Hosten-Lamothe est une amie voire une parente de celle-ci. Je sais, les rouages sont tortueux, mais votre demande n’est pas facile même si elle est justifiée. Maintenant, allez donc danser, je m’occupe du reste. » Le ramenant dans le salon, elle lui fit remarquer qu’Edmée n’avait pas de cavalier ce qui était rare. Pour Théophile, tout ceci allait vite et cela était bien complexe, ne connaissant aucun des interlocuteurs, il ne pouvait que faire confiance à sa cousine.

Rose avait été enlevée par Barras, Pierre-Clément de son côté venait d’inviter madame Hosten-Lamothe après avoir annoncé qu’il repartait dans une quinzaine de jours pour l’Espagne. Il retournait sur le théâtre des opérations. Edmée s’y attendait, mais le prochain départ de celui qu’elle considérait comme un père l’attristait. La précédente absence de son ami l’avait beaucoup perturbée, elle qui aurait tant aimé que tout fut stable et paisible, elle voyait sa vie toujours bousculée, ballotée par les évènements. Heureusement, elle n’était pas seule et son fils lui donnait le courage qui parfois lui manquait. Ses amies, elles, de leur côté la poussaient à vivre. Elle avait longtemps résisté aux invitations de Rose et de Térésa à aller dans le monde, mais elle devait bien se l’avouer, comme tous, elle avait besoin de respirer à pleins poumons, d’oublier le plus possible et puis elle devait bien admettre qu’elle aimait danser. Elle n’avait jusque-là jamais été dans un bal, les évènements n’avaient pas permis cela. Perdue dans ses pensées, dans une coupe de verre taillé, elle laissait fondre un sorbet qu’elle avait oublié. Lorsque Théophile   se présenta devant elle, elle mit un court instant à réaliser ce qu’il lui voulait. Elle accepta l’invitation à danser et prit le bras de son cavalier qui la guida jusqu’à la piste de danse. Ils arrivèrent, juste à temps pour se positionner dans une des files circulaires du rigaudon dont les premières mesures commençaient, Théophile se plaça à la gauche d’Edmée. Comme tous, elle et lui, se tournèrent d’un quart de tour et sans se prendre les mains, côte à côte, ils avancèrent en se déplaçant sur le grand cercle comme à la promenade, nom de cette partie de la chorégraphie. Puis comme toutes les dames, Edmée se retourna pour faire face à son partenaire et se mit à danser en sautillant d’un pied sur l’autre tenant avec grâce les côtés de sa robe, puis elle se retourna pour faire face à la personne qui se trouvait derrière elle et elle recommença l’enchainement des pas face à son nouveau cavalier. Cette danse à peine finie, le souffle un peu court, Théophile et elle enchainèrent une contredanse à l’anglaise. Sa main gantée jusqu’au coude, posée sur son bras, ses yeux translucides modestement baissés, où brillait le plaisir le plus pur et la plus innocente des joies, elle se laissait guider par Théophile qui jubilait de fierté à chaque pas. Il y eut ensuite une Allemande avec ses entrelacs, ses tours de bras, ses voltefaces et ses levés de jambes. Théophile ne voulait plus quitter sa cavalière, celui-ci n’en croyait pas sa chance, décidément son ciel se dégageait. Bien sûr, la danse ne permettait que de se frôler, on ne pouvait pas vraiment parler ni échanger d’autant que l’on changeait de cavalière de temps à autre au fil des chorégraphies, mais cela lui suffisait de se savoir, son cavalier. Il était aux anges, elle le captivait. A black crepe dress, an10 Costume parisien -- I'm assuming this belongs under mourning since the dress is made of crepe, but more research will need to be done.jpgEdmée de son côté ne se rendait pas compte de l’effet qu’elle faisait à son cavalier. Elle pensait que ne connaissant personne d’autre il s’accrochait à elle. Elle n’était pas vraiment consciente de sa beauté ou tout du moins elle essayait de l’oublier bien qu’elle fît attention à sa mise. Quand arriva la valse, cette nouvelle danse qui faisait fureur dans les bals, car le cavalier était obligé de maintenir sa cavalière par la taille, elle devina un flottement dans l’air au-dessus de Théophile, mais l’être de lumière ne put se matérialiser. Elle ne doutait pas que c’en fut un. À nouveau, ils se représentaient à elle, mais de façon moins sporadique, comme si elle pouvait décider du moment. Elle se laissa emporter par le mouvement à trois temps. La nuit parut courte à Théophile. Il eut l’occasion de danser plusieurs fois avec Edmée. En fait presque toute la durée du bal, elle ne lui dit jamais non.

***

Théophile comme convenu vint occuper une chambre de l’hôtel de madame Hosten-Lamothe. Il pénétra dans un monde de femmes.

Il ne restait dans les lieux que sa propriétaire et ses deux jeunes fils – Désirée, après avoir accouché, ayant aménagé comme prévu à Croissy – ainsi qu’Edmée et Hippolyte qui avait une nouvelle nourrice.

Berthe avait dû suivre son époux et quitter Paris. Ce fut comme cela qu’Edmée comprit comment Berthe obtenait ses renseignements, son mari faisait partie des sous-fifres de Robespierre et il lui fallait s’éloigner en ces temps de purges, car un pouvoir rasait l’autre. Malgré cela, Berthe n’avait jamais trahi Edmée d’autant que son mari ne s’intéressait guère à ce qui se passait chez lui, et elle fut bien triste de laisser Hippolyte. Ce départ impromptu qui avait pris au dépourvu Edmée coïncida avec l’arrivée de Louison.

***

pierre paul prud'hon (joséphine de BeauharnaisLe président de la Convention thermidorienne était devenu l’amant officiel de Rose. À sa sortie de prison, sa beauté et ses amitiés avaient ouvert à celle-ci les portes des salons à la mode. Malgré sa pauvreté, elle faisait preuve d’ingéniosité et s’arrangeait toujours pour être bien mise, n’hésitant pas à contracter des dettes dont elle réglait les plus criantes, jouant parfois de ses charmes. Elle s’arrangea avec l’aide de Térésa à s’imposer à Barras comme une évidence. L’homme était vaniteux et la ci-devant vicomtesse était exactement ce qu’il estimait lui être dû, aussi il l’aida à récupérer les biens d’Alexandre, ce qui lui permit de vivre dans un petit hôtel particulier de la rue Chantereine.

Cette nuit-là, en compagnie de Rose, Paul Barras raccompagnait Edmée et madame Hosten-Lamothe rue Saint-Dominique. À l’approche de l’hôtel, leur berline évita de justesse un groupe de femmes poursuivies par des gardes nationaux. Le cocher dut arrêter brusquement son équipage, secouant violemment les passagers. Barras ouvrit la portière avec colère et posa le pied sur le marchepied. « – Que se passe-t-il ? Nom de Dieu !

– C’est la garde, citoyen président.

Barras regarda autour et aperçut un officier juste devant les grilles de l’hôtel. Il l’interpella. « – Vous ! Vous courrez après qui ? » À la lumière de la lanterne de la voiture, le capitaine reconnut aussitôt Barras. Il prit donc le temps de lui répondre.

– Des filles ! Citoyen ! On a ordre de les arrêter toutes et de les envoyer à la Salpêtrière.

Barras ne pouvait rien dire, l’ordre venait de la Convention. Il avait été demandé de faire place nette de toute fille ou femme de mauvaise vie, les menaçant d’arrestation et de traduction au tribunal de police centrale, comme corruptrice des mœurs et perturbatrice de l’ordre public. Il était donc prescrit aux commissaires de police une surveillance active dans les quartiers infectés de libertinage ; il commandait aux patrouilles d’arrêter toutes les filles et femmes de mauvaise vie qu’elles trouveraient incitant au libertinage et cela malgré une propension de l’élite aux mœurs relâchées. Rose se pencha vers Barras et accentuant l’intonation sur la fin de sa phrase, elle demanda « – Cela ne peut être qu’une erreur dans ce quartier, ne penses-tu pas, Paul ? » À même temps qu’elle s’adressait à lui, elle aperçut deux gardes qui cherchaient à voir l’intérieur de la cour, elle s’en offusqua. Barras aussitôt interrompit l’élan des deux hommes. Edmée qui s’était penchée remarqua une ombre ou plutôt une tache blanche derrière un des arbustes qui encadraient l’escalier du corps du bâtiment. Les deux gardes, bien que contrariés, cédèrent devant l’autorité du conventionnel. Sous le regard interrogatif de Rose, Edmée descendit de la voiture suivie de madame Hosten-Lamothe contrariée par ce remue-ménage devant sa porte. Edmée d’un sourire rassura Rose et ajouta « – Ne vous inquiétez pas, même s’il y a une fille de petite vertu dans les environs, elle sera moins dangereuse que ses pourchasseurs. Excusez-moi Barras, mais j’ai de mauvais souvenirs de la garde nationale. Je vous remercie de nous avoir accompagnés. » Tout en prenant son bras, madame Hosten-Lamothe se joignit à elle pour les adieux et l’entraina vers la demeure. Elles entrèrent dans la cour pavée et montèrent les marches jusqu’à la porte. Sur le palier, elles se retournèrent vers la rue et firent un signe de la main vers la berline qui s’ébranla. Edmée chuchota alors « – Ne craignez rien, ne bougez pas. » L’injonction surprit madame Hosten-Lamothe, mais elle ne dit rien comprenant que ce n’était pas pour elle. Elle entra comme si de rien n’était, allant au-devant de sa chambrière qui ayant entendu leur arrivée se présentait au-devant d’elles avec un bougeoir pour les éclairer. Ayant vérifié les alentours, Edmée dit à voix basse « – Il n’y a plus personne, vous pouvez sortir de là, qui que vous soyez. » Marguerite Gérard Seated woman reading a letter.jpgUne silhouette menue sortie de derrière le buis. À première vue, c’était une gamine malingre, toute tremblante, bien que le menton fièrement levé. Suivie de son invitée imprévue, elle entra dans l’hôtel. Madame Hosten-Lamothe attendait curieuse. Tout en l’examinant, elle sourit avec bienveillance à la gamine qui ne devait avoir au mieux que quatorze années. Elle entraina Edmée et sa protégée jusqu’aux cuisines. La chambrière qui avait suivi sa maîtresse et qui avait compris la démarche implicite de sa maîtresse, sortie du garde-manger du pain et du fromage qu’elle tendit à la gamine. Celle-ci hésita, Edmée coupa une tranche et un morceau de fromage et les lui tendit. Elles s’étaient toutes assises autour de la table en bois rustique et la regardaient manger, elle n’avait visiblement pas vu de nourriture depuis un temps certain. Edmée se décida et avec douceur prit la parole. « – Sais-tu où aller ensuite ?

– Non, citoyenne, je n’ai plus de lieux où dormir.

– Comment cela se fait-il ?

– Mon maître, il avait la main baladeuse alors ma maîtresse, elle m’a mis dehors.

– Et tu n’as pas de famille ?

– On est trop nombreux pour que je rentre chez mes parents. J’ai trop de frères et sœurs à faire manger.

– Et qu’est-ce que tu faisais chez tes maîtres ?

– J’étais servante à tout faire.

Edmée jeta un coup d’œil vers madame Hosten-Lamothe, qui hocha la tête en signe d’acquiescement. Elle poursuivit. « – Tu veux rentrer à mon service ? Je ne suis pas assez riche pour te donner des émoluments pour l’instant, mais je peux te nourrir et te loger. »

Louison entra sans autre forme au service d’Edmée et s’avéra autant fidèle que dégourdie. Elle apprit vite à répondre aux besoins de sa nouvelle maîtresse. Elle aidait tout le monde dans la maison, apprenant auprès des autres domestiques les différentes tâches domestiques. Puis un matin Edmée fut prise au dépourvu par l’arrivée de Berthe lui ramenant Hippolyte. Le beau nourrisson avait attendri de suite Louison, aussi entendant l’échange entre Edmée et madame Hosten-Lamothe qui se demandait comment trouver une autre nourrice à son fils, elle se proposa. La toute jeune fille leur fit remarquer, que c’était elle qui s’occupait de ses frères et sœurs pendant que sa mère travaillait au blanchissage dans une boutique du voisinage et que du coup elle savait y faire. Edmée était septique, mais elle était contente de ses services et madame Hosten-Lamothe la rassura. Louison ne serait pas seule à avoir l’œil sur l’enfant, quant à le nourrir, il pouvait commencer à ingurgiter de la bouillie. Louison devint ainsi la gouvernante du petit Hippolyte.

***

Théophile était encore sous le charme des effets du bal quand il découvrit qu’il était venu loger sous le même toit que sa cavalière. Il se présenta intimidé à l’hôtel de la rue Saint-Dominique. Il se trouvait ridicule de se sentir embarrassé à l’idée de la revoir, mais accueilli par celle-ci, il se retrouva tout intimidé en sa présence. Ce tête-à-tête était bien autre chose que l’accompagner dans une chorégraphie au milieu de la foule. Madame Hosten-Lamothe se présenta dans la foulée dans le salon où ils s’étaient installés. Elle remarqua de suite la gêne. Elle garda pour elle cette constatation et comme si de rien n’était, elle prit en main la conversation qui avait quelques difficultés à démarrer entre Edmée et Théophile. Comme l’arrivée du nouveau locataire coïncidait avec le souper, madame Hosten-Lamothe se fit un devoir d’animer sa table, demandant quelques renseignements sur la vie de son nouveau pensionnaire.

***

Théophile de son côté, sans l’avoir demandé avait eu des informations sur sa logeuse et sa pensionnaire. Pierre-Clément au retour du bal les lui avait fournis. « – Alors Théophile, visiblement vous avez apprécié le bal !

– Je dois reconnaître que ce fut plus agréable et plus divertissant que je ne l’avais envisagé.

– Avez-vous résolu votre affaire ?

– Pas vraiment. Térésa me fait passer par des méandres que j’avoue, ne pas comprendre. Pour commencer, elle pense qu’il est bon que j’aille loger chez cette madame Hosten-Lamothe que vous paraissez connaître, ceci afin que je me rapproche de Paul Barras par l’intermédiaire de son amie.

– Vous parlez de Rose. Rose Beauharnais, la veuve du général, elle est de la famille de madame Hosten-Lamothe. Leurs familles sont des planteurs de Martinique. Elles étaient toutes deux incarcérées aux Carmes avec Térésa. Elles s’y sont liées d’amitié. Depuis elles s’entraident par tous les moyens. Vous pouvez leur faire confiance, aussi nébuleux que paraissent leurs moyens.

– Et, cette madame Beauharnais loge aussi chez ma future logeuse ?

– Non plus maintenant. Elle a obtenu de Barras qu’on lui rende les biens de son époux. Par contre, votre cavalière, qui est ma protégée, y est installée.

– Madame de Saint-Aubin du Cormier est de leur famille ?

– Non, non, elle est bien née aux iles, mais à Saint-Domingue.

– Je la croyais de Bordeaux !

– C’est le cas, elle est une Vertheuil-Reysson.

– Les châteaux du Médoc ?

– Oui, elle en est l’héritière, mais tout est sous-scellé et elle aura bien du mal à les faire lever. Son oncle par alliance à des accointances avec Coblence, il a été mêlé à l’immigration du comte de Provence. De plus, celui qui gérait sa fortune est en quelque sorte parti avec la caisse de la Convention.

– Il a volé la Convention ?

– Pas exactement, il lui prêtait de l’argent, c’est le banquier Dambassis… Il a immigré avant qu’il ne lui arrive malheur, mais avant de partir, il s’est arrangé pour qu’il y ait peu de chose à mettre sous scellés.

***

Labille-Guiard Adélaïde (1749-1803), Louise-Elisabeth de France.JPG« – Si vous n’y voyez pas d’inconvénients, monsieur Espierre, nous mangeons avec les enfants et les gouvernantes lorsque nous ne recevons pas. » Théophile, ayant assuré que cela ne le dérangeait en rien, suivit son hôtesse et Edmée jusqu’à la salle à manger où il découvrit de jeunes garçons de quatorze et onze ans attendant sagement. « – Monsieur Espierre, je vous présente mes deux derniers fils Joseph et Antoine et leur gouvernante, madame Trumont. » Elle n’avait pas fini qu’entrait une toute jeune fille avec beau nourrisson blond comme les blés. À sa grande surprise, la jeune fille tendit l’enfant à Edmée. « – Celui-ci est le mien, je vous présente Hippolyte. » Théophile se retrouva au milieu d’un repas de famille, ce qui ne lui était pas arrivé depuis sa petite enfance. Il en apprécia de suite l’ambiance, les réflexions des enfants dans leur innocence maladroite le faisaient sourire. Il s’attendrit devant le nourrisson qui avec le plus grand sérieux avalait sa bouillie. À cette ambiance familiale, venait régulièrement se joindre Rose parfois accompagnée de sa fille Hortense, son fils Eugène ayant rejoint l’état-major du général Hoche.

***

Pour Théophile, les choses se passèrent comme prévu par Térésa. Avec l’aide de Rose, elle arriva à influencer Barras et elles l’amenèrent à envisager la restitution de son navire. Mais la manipulatrice avait eu raison, cela prit du temps. Théophile dut faire plusieurs allers-retours entre Bordeaux et Paris pour faire avancer ses affaires des deux côtés. À chaque séjour parisien, il revenait loger rue Saint-Dominique et servait de chevalier de servant aux dames de la maison. Si Théophile était entreprenant en affaires, dès qu’il s’agissait de sentiment, il était paralysé, aussi il proposait chaque fois qu’il le pouvait d’accompagner Edmée partout où elle allait, mais sans jamais montrer le moindre sentiment.

***

Dans le salon de l’hôtel de la rue Saint-Dominique, les quatre femmes prenaient un café, ce qui était un luxe par les temps qui courraient. Madame Hosten-Lamothe avait convié Rose et Térésa à la demande de cette dernière qui pour l’occasion s’était procuré la boisson qui les régalait. Térésa et Rose étaient attendues plus tard dans la soirée pour un diner. Madame Hosten-Lamothe et Edmée, elles, les rejoindraient au bal donné au palais du Luxembourg afin de fêter la victoire de Barras sur l’insurrection des royalistes le 13 vendémiaire. Dans le salon, c’était un vrai conseil de guerre qui se déroulait, Térésa, avec l’aide de ses comparses, profitait de l’absence de Théophile pour faire entendre raison à Edmée. « – Edmée, vous ne pouvez faire languir Théophile plus longtemps. Non, non, laissez-moi poursuivre. Ne me dites pas que vous ne vous êtes pas rendu compte qu’il était amoureux de vous. Il vous suit partout comme un petit chien de compagnie. Vous pensez bien qu’il ne laisse pas ses affaires pour rien. Il n’a nul besoin de revenir aussi souvent pour faire avancer son affaire. » Edmée allait prendre la parole, mais Rose fut plus rapide. « – Vous n’avez pas besoin de l’aimer pour lui céder. Nous savons que vous pleurez encore ce cher Edwin et nous comprenons, mais il vous faut passer à autre chose. » Madame Hosten-Lamothe prit le relais tout en douceur.« – Edmée, il faut avoir les pieds sur terre, épouser par amour est une fantaisie du moment. Théophile n’en demande pas tant. Soyez raisonnable, il vous faut quelqu’un pour vous protéger des vicissitudes de la vie, pour s’occuper de vous et d’Hippolyte. Combien de temps allez-vous pouvoir continuer comme cela ? Malgré la bonne volonté de Térésa et de Rose, nous ne savons pas quand et si l’on vous rendra vos biens. »

Seule Térésa avait compris d’où venait l’argent qu’Edmée utilisait avec parcimonie pour vivre et se loger chez madame Hosten-Lamothe et elle ne savait pas combien elle en avait. Quant à madame Hosten-Lamothe et à Rose, elles supposaient que c’était Pierre-Clément qui subvenait à ses besoins et lui pensait que c’était Térésa. Edmée savait qu’elles avaient toutes raisons, mais elle avait du mal à se faire à l’idée. De plus, il n’était pas question de le prendre pour amant, c’était pour elle une situation trop précaire, quoique fort courante en ces temps. Elle appréciait Théophile, son tempérament calme et pondéré la rassurait. Il ne lui était pas indifférent, mais cela n’était pas un sentiment amoureux. Madame Hosten-Lamothe, qui semblait suivre le cheminement de ses pensées ajouta « – vous n’avez pas à lui mentir, ce n’est pas cela qu’il veut. Il est évident qu’il veut vous protéger. Acceptez-le. Sa situation est stable et confortable. Ce sera une bonne chose pour vous et le petit. »

Princesse_Sophie_Petrovna_Apraxine.jpg

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode 18

 

2 réflexions sur “De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 17

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