De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 19

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épisode 19

1801, Quand la vérité semble faire jour.

Le Port de Bordeaux, vu devant le Château Trompette sur la Garonne et vu du quai des Farines, gravure sur cuivre d_après N. Ozanne, 2

Edmée ce jour-là rentra plus tôt que prévu, elle était partie à pied visiter une de ses voisines, elle n’avait donc eu besoin de personne. Passant devant le grand salon, elle entendit sa belle-sœur en grande conversation avec Théophile. Surprise de les entendre dans cette pièce à cette heure-là, elle allait pénétrer dans le salon quand elle entendit son prénom. Cela l’arrêta net devant la porte entrebâillée. Elle ne put s’empêcher d’écouter. « Tu m’agaces Henriette, ce n’est pas ma faute si elle n’arrive pas à obtenir son héritage.

– Je te rappelle que tu l’as épousé pour ça ! De plus, je suis à peu près sûr que c’est une imposture, elle n’est pas ce qu’elle prétend, et je finirai par en avoir le cœur net !

– Comment cela ? Tu en auras le cœur net.

– J’ai demandé à maître Collignan d’enquêter.

Edmée n’en écouta pas plus, elle redescendit l’escalier en courant, et se précipita dehors. Ne sachant que faire tant elle était désemparée. En colère, elle se mit à marcher droit devant elle sans but précis. Ses pas la menèrent vers la campagne qui commençait à la fin de la rue Barreyre. Sa tête était pleine du tumulte de ses émotions, elle ne voyait rien autour d’elle. Elle traversa le chemin royal et se retrouva en plein champ. Elle passait de la plus grande indignation au plus grand désarroi. Cela faisait quatre ans qu’elle était arrivée, cela faisait longtemps qu’elle ne se méfiait plus de sa belle-sœur. Elle était autant en colère contre elle qu’envers elle-même. Comment avait-elle pu baisser la garde ? Comment avait-elle pu se tromper à ce point sur son époux ? Et puis, qu’est-ce que tout cela voulait dire ?

« – Edmée, tu comptes aller où comme cela ? » Edmée sursauta. Elle réalisa qu’elle avait l’Éthiopienne à ses côtés. « – Mais… Mais, je croyais que je ne te reverrais plus !

– Je ne pouvais pas t’aider, ma chérie. De plus, tu n’avais pas vraiment besoin de moi.

– Et aujourd’hui ?

– Ne soit pas aigrie ma chérie. Il ne m’est pas facile d’être là et si aujourd’hui j’ai répondu à ton appel, c’est que tu es à un tournant de ta vie. Ne crois pas tout ce que tu as entendu, ce ne sont que les dires de ta belle-sœur, l’expression de sa jalousie. De plus, cela ne va rien changer.

– Comment ? Cela ne va rien changer ?

– Voyons ma chérie, tu sais qui tu es. Alors que veux-tu qu’elle arrive à trouver ? Va plutôt chez ton notaire, il a des nouvelles pour toi qui vont changer ta vie. Ne t’inquiète pas. Tout cela n’a plus d’importance…

L’Éthiopienne fut coupée par l’appel de Gérôme qui courait derrière Edmée, à ces mots, l’Éthiopienne se volatilisa dans les airs. Edmée s’arrêta. Avait-elle rêvé ?

***

Edmée suivit du valet de son époux quelque peu intrigué par le comportement fébrile de sa maîtresse, revint vers la maison de négoce la rage au ventre fouettant furieusement sur son passage les herbes hautes aux alentours avec une branche qu’elle avait inconsciemment saisie sur son passage. Quand elle arriva devant la demeure, elle trouva sur le palier l’Éthiopienne les bras croisés un léger sourire sur la face, comme dans son enfance. À sa vue, elle s’apaisa comme au temps de la plantation Bellaponté, sa respiration se régula, elle lâcha sa branche, elle monta les marches et quand elle atteint le palier, avec un sourire affectueux, l’Éthiopienne disparut. Edmée monta jusqu’au premier étage, l’étage des bureaux. Elle pénétra au sein de ceux-ci, trouvant son époux et sa belle-sœur, chacun sur leur bureau, la mine renfrognée, visiblement en désaccord. Les deux commis aux écritures à son entrée s’éclipsèrent semblant deviner ce qui allait advenir. Ignorant sciemment sa belle-sœur, elle s’adressa à son époux. « – Mon ami je viens d’avoir des nouvelles de mon notaire, je vais donc m’y rendre si cela ne vous ennuie pas. Je vais donc faire atteler la voiture. » Théophile levant les yeux vers elle répliqua. « Pas de problème, mais voulez-vous que je vous accompagne ?

– Non ! Non ! ce n’est pas utile

Henriette, intriguée, voulut se mêler de la conversation. « Êtes-vous sur ? Si c’est pour régler quelques affaires, il serait peut-être bon que Théophile vous accompagne ?

IMG_1140.JPG– Merci, Henriette, de votre sollicitude, mais je peux régler mes affaires personnelles par moi-même. Vous savez, j’ai l’air fragile tout du moins à vos yeux, mais je ne le suis pas. J’ai vu des choses qui auraient pu entrainer beaucoup de monde jusqu’à la tombe. Je vous rappelle que j’ai fait la connaissance de Térésa tout comme de Rose, enfin Joséphine, à la prison des Carmes où tous les jours on nous annonçait ceux qui allaient mourir et je venais d’une autre prison où je n’étais pas mieux lotie. Donc ne vous inquiétez pas pour moi, il y a longtemps que j’ai appris à me battre, je sais donc régler mes affaires par moi-même. Et puis nous n’avons pas de secrets, donc si j’ai un souci je sais vers qui me retourner…

Henriette était devenue rouge de colère contenue, sentant les choses lui échapper. Elle sentait qu’elle avait été prise à contre-pied. Quant à Théophile, il était bouche bée, se demandant ce qui prenait soudainement à Edmée d’un naturel apparemment docile.

Une heure plus tard, la jeune femme était rue Judaïque face à son notaire. Elle avait réalisé dans la voiture qu’elle n’avait pas su pourquoi Gérôme était venu la quérir.

***

– Madame Espierre, quelle surprise, je ne m’attendais pas à vous voir. J’allais vous envoyer un coursier afin de vous faire savoir que je détenais des nouvelles.

– Et bien vous voyez mon cher, je suis venu au-devant. Intuition féminine s’il en est. Je venais justement m’enquérir sur l’avancée de mes affaires.

Cela faisait quatre années qu’en vain, tout comme elle, maître Collignan essayait de faire tomber les scellées sur ses biens. Il n’était pas arrivé plus qu’elle à avoir des nouvelles de Monsieur Dambassis, quant aux biens bordelais, malgré toutes les accointances que le notaire avait parmi les notables de la ville, il avait été impossible de lever le secret sur les mises sous-scellées. Personne ne semblait savoir qui les avait demandées et personne n’osait chercher à savoir. La seule chose qui avait avancé fut la certitude de son identité. Cette dernière avait été ratifiée, à sa grande surprise par un portrait à la mine de plomb qu’elle ne connaissait pas, pas plus que son auteur, et qui était accompagné par un écrit notarial signé de Rose et de Pierre-Clément attestant de son identité. Le notaire reprit la parole. « – En fait, je viens d’avoir un courrier du secrétaire de notre consul nous annonçant la levée du secret de la mise sous-scellés de vos biens dans la région. Ils ne vous seront pas tout de suite restitués, mais c’est très prometteur. » Edmée respira, quelque chose avançait. « – Comme une bonne nouvelle ne vient jamais seule, j’ai quelqu’un à vous présenter qui est spécialement venu de Paris pour vous. » Edmée intriguée leva un sourcil, se demanda qui cela pouvait bien être. « – En fait, c’est pour cette personne que j’allais vous envoyer quérir. » Il prit la sonnette sur son bureau et l’agita. Son serviteur entra, hocha la tête et referma la porte. Trois minutes plus tard à sa grande surprise entra le secrétaire de monsieur Dambassis.

Edmée se leva d’un bond, elle avait devant elle celui qui avait essayé en vain de la protéger. « – Monsieur Ducasse ! » Les deux mains en avant, elle se précipita, il la prit dans ses bras. « – Mademoiselle Edmée ! Mademoiselle Edmée ! Nous avons cru vous avoir perdu. Toute la famille Dambassis était en deuil.

– Mais comment avez-vous su ? Vous avez enfin reçu mes lettres ?

– Non ! Aucune ! Notre consul étant favorable au retour de monsieur Dambassis en France, mon maître m’a envoyé au-devant pour m’enquérir de ce qu’il était possible de faire et sous quelles conditions ? Quelle n’a pas été ma surprise, à mon arrivée, lorsque l’on m’a donné les lettres de votre notaire cherchant des renseignements sur vous et vos biens ! Je lui ai donc répondu aussitôt et ai accouru dès que j’ai pu. Il m’a fallu toutefois, ce qui est la cause de mon arrivée tardive, faire quelques recherches et acquérir quelques autorisations. Heureusement, devant la bienveillance de notre consul, les portes se sont grandes ouvertes devant moi. Il faut dire que j’ai été reçu par ce dernier à Malmaison par sa charmante épouse, Joséphine, une de vos amies.

– Oh ! vous avez vu Rose ! Enfin, Joséphine depuis qu’elle a épousé son général Bonaparte.

– Oui et cela a été un vrai plaisir, un agréable moment. En fait, c’est par elle et par notre ami Pierre-Clément de Laussat qui lui aussi soupait ce jour-là à Malmaison que j’ai eu les premières informations.

– Vous avez aussi vu Pierre-Clément !

Portrait de Mr de Beaufort, Adélaïde Labille-Guiard.jpg– Oui ! c’est à croire que tout le monde s’était donné rendez-vous à Paris. Il était de passage à la capitale et avait été averti de ma présence par madame Bonaparte. Suite au diner, il s’est donc le jour suivant présenté à l’hôtel Dambassis avec les premières pistes à suivre. Il s’était procuré des dossiers des plus inattendus et improbables sur vous et la famille Dambassis.

– Ah ? Et savez-vous pourquoi mon bien m’a été confisqué ?

– Pour la partie parisienne, c’est fort simple, monsieur Dambassis étant immigré, vos biens ont été amalgamés à ceux de mon maître. Pour ceux-là, cela va être assez simple, la mise sous-scellés tombera dès que mon maître se décidera à revenir France. Nous étudions les tenants et les aboutissants, mais cela devrait se faire, notre consul semble y être bien disposé. Il faut dire qu’il a besoin de banquiers pour remettre notre pays en selle. Pour vos biens dans la région, il m’a, dans un premier temps, été plus difficile de savoir pourquoi et par qui vos biens avaient été mis sous séquestre. En fait, j’ai trouvé les éléments dans les dossiers que monsieur de Laussat détenait.

– Et qu’elle en est la cause ? Qu’est-il arrivé à ma tante ?

– Pour votre tante, je ne sais. Mais je sais pourquoi on a voulu l’arrêter. Tout avait été manigancé par Joseph Froebel qui à l’aide de son rapprochement avec le comité de salut public a constitué les dossiers qui ont permis votre arrestation, la mise sous-scellés de vos biens et l’arrestation de votre tante. Pour celle-ci, il s’est appuyé sur la supposée aide du vicomte de Vielcastel, votre oncle, au comte de Provence dont il était au service. Afin de s’assurer de la faisabilité de toutes ses actions, il a mouillé plusieurs personnes en place à Paris et à Bordeaux dans les comités de salut public leur faisant miroiter la possibilité de rentrer en possession de vos biens.

Monsieur Collignan entendant cette histoire s’exclama : « – mais qui est ce Joseph ? 

– Joseph Froebel était l’un des secrétaires particuliers de mon maître, mais il s’est révélé être avant tout un monstre. Pour une raison machiavélique, il avait décidé de détruire mademoiselle de Vertheuil enfin, madame Espierre. 

Edmée se retourna vers le notaire. « Laissons ce monstre là où il est, je ne tiens pas à faire remonter ses souvenirs nauséabonds. » Le notaire n’insista pas, il avait enfin compris tous les tenants et aboutissants des mystères qui entouraient sa cliente.

« – Avec tout cela, je ne vous ai pas demandé des nouvelles des Dambassis, comment vont-ils ?

– Monsieur Dambassis se porte bien, il vient de se remarier.

– Se remarier ? Mais qu’est devenue Madame de Saint-Martin ?

– Madame de Saint-Martin est décédée. Elle a malheureusement mal vécu son départ de Paris, et elle est morte. Comment dire ? De langueur.

Ce que Monsieur Ducasse omit de dire, c’est que madame de saint Martin avait fort mal vécu son exil, la solitude qui en avait découlé et sa décrépitude. Elle avait fini par avaler une forte dose d’arsenic. « – Quant à Sophie, elle va pour le mieux, elle vit à Saint-Pétersbourg et comme vous, elle a deux beaux enfants. » Oubliant monsieur Collignan, ils conversèrent à bâtons rompus, se remémorant le passé et se donnant des nouvelles de leurs connaissances, monsieur Ducasse en ayant visiblement plus et de plus fraîches. Edmée finit par se rendre compte qu’elle déballait devant son notaire toute sa vie. Elle se retourna vers lui et faisant courir sa main sur bureau, gracieusement elle lui dit en aparté. « – Bien sûr, tout ceci reste entre nous jusqu’à la restitution de mes biens. Ensuite, je vous autorise à en parler, j’y gagnerai en notoriété.

– Ne vous inquiétez pas, je raconterai peut-être deux ou trois anecdotes à votre sujet et encore, mais je garderai suffisamment de mystère, car comme vous le savez rien ne vaut une bonne dose de mystère pour la séduction, tant qu’elle n’entache point la réputation.

Sur ce, ils continuèrent à converser entre deux tasses de café. L’attention d’Edmée fut tout à coup happée, car au-dessus du notaire un être de lumière apparut. Elle fut surprise, elle ne savait comment le regarder sans intriguer quelqu’un. Le notaire, néanmoins, perçut quelque chose sans trop comprendre. Edmée semblait ne plus être avec eux. L’être délivra son message. « – Gardez votre ami jusqu’à dimanche, ou malheur, il lui arrivera. » Puis il se dissipa dans l’air. « – Ma chère, vous semblez ennuyé par quelque chose, aurais-je dit quelque chose de malencontreux ?

– Point du tout, je me demandais simplement quand vous alliez nous quitter.

– Je pars demain pour voir vos biens. Maître Collignan m’accompagne et à notre retour je reprendrai la diligence pour Paris.

– Il ne faut pas repartir si vite. – Se retournant vers la notaire – peut-être, pourrions-nous garder notre ami au moins jusqu’à dimanche ?

Le notaire comprenait bien qu’Edmée ne pouvait le recevoir elle-même sans donner d’explication à son époux et sa belle-famille, mais il fut surpris de la façon dont cela était présenté. « – Bien entendu, peut-être, pourriez-vous vous joindre à notre repas dominical ?

– Avec plaisir, par contre je viendrai seul, mon époux part dans deux jours pour Nantes pour régler des affaires.

***

Morning Dress, June 1817 .jpgCe même soir, au diner, Edmée se présenta apprêtée et rayonnante. Elle était pleine d’espoir en un nouvel avenir dans lequel elle ne serait pas dépendante de son époux et de sa belle-famille. Elle pourrait choisir un autre lieu de vie et ne serait pas obligée de vivre sous le même toit que sa belle-sœur, car le malaise venait surtout de cette situation de plus en plus conflictuelle. Sa belle-sœur était entrée dans une lutte de pouvoir que seule la jalousie nourrissait. Elle n’avait aucune prise sur Edmée et ne le supportait pas. Les premières années suivant la naissance de leur enfant respectif avaient à peine calmé cette lutte intestine, dans laquelle Edmée s’était retrouvée engagée sans en comprendre l’enjeu. Elle ne s’intéressait que de très loin à la maison de négoce et à ses affaires à l’encontre d’Henriette qui d’une façon ou d’une autre obtenait un compte rendu sur l’emploi du temps d’Edmée y cherchant de quoi la mettre en porte à faux.

Installée à la table de la salle à manger avec son époux et son frère, Henriette pâlit à la vue de sa belle-sœur visiblement sereine et de belle humeur. Elle était d’autant plus intriguée qu’elle la savait de retour de chez son notaire. Théophile lui sourit et la complimenta sur sa beauté. Ce soir-là, les deux couples mangeaient en tête à tête, les commis qui habituellement partageaient leur repas étaient rentrés chez eux, aussi Théophile n’eut aucune gêne à lui demander des nouvelles sur son entretien avec son notaire. « Alors mon amie, comment vont vos affaires ?

  – Je dois dire qu’elles sont en de bonnes voies, elles n’évolueront pas aussi vite que je l’aurai espéré, mais ce que j’ai appris est engageant.

Devant les dire de sa belle-sœur, Henriette, inquiète, voulut en savoir plus et ne laissa pas son frère poursuivre. « Surtout Edmée, si vous avez besoin de nous pour faire avancer vos affaires, n’hésitez pas.

– Ne vous inquiétez pas, notre notaire semble avoir les choses bien en main et je pense que nous pouvons lui faire confiance. Il est ressorti de notre entretien que dans une période où les fortunes se font et se défont, la mienne devrait entrer en phase ascendante.

Autour de la table, les autres protagonistes comprirent qu’Edmée ne voulait rien dire, cela irritait Henriette, car elle n’aimait pas ce que semblait cacher sa belle-sœur. En son for intérieur, elle comprenait qu’elle perdait du terrain et comptait bien en savoir plus en se rendant dès le lendemain chez leur notaire, même si elle avait compris depuis longtemps qu’elle n’obtenait pas grand-chose de sa part, Edmée semblait l’avoir envouté.

La conversation prit un autre tour, Théophile l’amena sur son départ prochain à Nantes. « – Edmée, vous êtes sûr de ne pas vouloir m’accompagner. Je serai absent une dizaine de jours.

– Mon ami, ce serait avec plaisir, mais notre petite Louise fait ses dents et a un peu de fièvre. Je préfère donc rester auprès d’elle.

– Mais moi aussi j’ai une dent qui me titille ! – Dit-il avec un sourire enjôleur.

– Mon ami vous êtes grand maintenant, et puis il faudrait peut-être la montrer au chirurgien ?

Théophile éclata de rire devant le ton maternant de son épouse.

***

Henriette le lendemain, fort tôt, se rendit chez maître Collignan, mais trouva porte close, elle dut revenir deux jours plus tard. Celui-ci ne fut pas vraiment surpris de sa venue pour le moins inopinée. Il la fit toutefois patienter, aussi quand elle entra dans son bureau, elle retenait avec peine son exaspération. Elle bouillait d’impatience. Après avoir échangé les salutations d’usage, elle engagea la conversation sur la maison de négoce et l’amena sur Edmée. Elle croyait avoir suffisamment rusé, mais maître Collignan savait pourquoi elle était venue. « – Puisque nous parlons de ma belle-sœur, mon frère et moi-même sommes un peu inquiets pour Edmée. Elle est revenue de son dernier rendez-vous avec vous quelque peu bouleversé. Elle n’a point voulu s’en entretenir avec nous, la gêne sûrement.

– Il n’y avait pourtant pas de quoi s’inquiéter, il est vrai que le jargon judiciaire et notarial est parfois quelque peu obscur. Elle a sûrement mal interprété ce que je lui ai dit. Tout comme elle, sachez qu’il n’y a pas lieu de vraiment s’inquiéter. Ces problèmes prendront du temps, nous le savons, mais devraient trouver leur solution.

Fashion Plate (Walking Dress) Rudolph Ackermann (England, London, 1764-1834), England, London, October 1, 1820 .jpgMaître Collignan disait à mots couverts ce que voulait entendre madame Lhotte. Il voulait rassurer Henriette afin qu’elle ne se mêle pas des affaires de sa cliente, aussi allait-il dans le sens de ses espoirs, laissant planer un doute sur l’éventualité d’une solution. Il savait bien qu’il ne fallait pas qu’elle devine à quel point les affaires d’Edmée étaient en voie d’amélioration. Elle ne pourrait en rien perturber leur dénouement, mais elle pourrait ébranler la paix de sa cliente. De son côté, Henriette ne voulait pas en rester là, elle voulait savoir, elle sentait que le notaire cachait quelque chose. Elle poursuivit donc sur une autre voie. « – Si Edmée a un problème de trésorerie, surtout n’hésitez pas à nous demander de l’aide. Théophile, comme moi-même, pouvons y pourvoir en toute discrétion. » Maître Collignan fut quelque peu décontenancé, il n’avait jamais perçu de gêne financière dans la situation d’Edmée. Elle ne l’avait jamais pressé en sous-entendant un besoin de trésorerie, et n’avait jamais demandé de prêt. « – Dans ce domaine aussi ne vous inquiétez point, elle ne m’a jamais sollicité pour un problème de trésorerie.

– Ah. Elle n’a pas de problème d’argent ?

– Pas que je sache.

– Bon. S’il ne nous faut que de la patience, nous serons attendre et entourer ma belle-sœur afin de la rassurer.

Henriette quitta le notaire sur cette entrefaite, et à peine remontée dans sa voiture ses pensées s’agitèrent. D’où sa belle-sœur pouvait-elle bien sortir l’argent ? Elle ne s’était jamais occupée des comptes personnels de son frère. Ils n’avaient jamais influé sur ceux de la maison de négoce, mais à y réfléchir il y avait de quoi se poser des questions, à s’y intéresser. Elle ne doutait pas que son frère, comme tout époux, entretenait le train de vie de son épouse, mais celle-ci avait une garde-robe qui était enviée par beaucoup car toujours à la pointe de la mode. Il est vrai que sa mise était plutôt sobre, mais pas austère, de plus ses enfants, tout comme elle, étaient toujours habillés avec soin, ce qui l’avait agacé, car son fils semblait à côté toujours négligé. Edmée ne portait que les bijoux que Théophile lui avait offerts. Mais maintenant qu’elle y pensait, elle se souvenait de la magnifique montre qu’Edmée avait offerte à son époux au dernier Noël. D’où était sorti cet argent ? Sûrement pas de la poche de Théophile. Voilà qui l’intriguait, elle se promit de fouiner de ce côté-là.

***

Dans la salle à manger de maître Collignan, tout en dégustant un délicieux foie gras arrosé d’un vin sucré de Monbazillac, monsieur Ducasse faisait un compte rendu sur ses visites dans les terres des châteaux Lamothe et de Vertheuil. « – Vos biens sont bien entretenus, il faut le reconnaitre. Les vignes sont d’ailleurs d’un bon rapport.

– Mais qui s’en occupe ?

Princesse_Sophie_Petrovna_Apraxine.jpg– Les différents métayers de madame votre tante. Je me suis fait ouvrir les châteaux, pas sans mal, mais avec l’aide de maître Collignan et des papiers fournis par le secrétaire de notre consul, les résistances ont cédé, même si les personnes qui les ont regardés ne savaient pas lire. Le château Lamothe est en bon état et a peu souffert de l’absence d’habitants. Il y aura bien quelques réfections et un bon ménage à faire, mais il est habitable et reste un bel endroit pour séjourner. Le château Vertheuil quant à lui est plus sinistré, mais il m’a semblé comprendre qu’il n’avait pas été habité depuis fort longtemps.

– Oui, c’est exact, depuis mes grands-parents. Ma tante l’avait fait nettoyer et l’avait quelque peu réhabilité pour notre arrivée, à mon père et à moi, mais ce dernier étant décédé lors du voyage, il est resté inhabité. Par contre, je ne comprends pas. Comment se fait-il que les biens de ma tante soient encore entretenus par les métayers ?

– C’est malheureusement très simple, ces derniers se sont mis en accointance avec Joseph Froebel par l’intermédiaire de certains membres du comité de salut public de la ville alors en exercice. Joseph devait recevoir une partie des gains et en échange, le moment venu, les métayers auraient obtenu les terres.

– Comment ça ? Le moment venu ?

– Lorsque votre tante et vous-même n’auriez pu plus les réclamer. Je pense que l’arrestation de votre tante a été planifiée dans ce but.

Edmée resta interloquée. « – Mais c’est scandaleux, comment cela se peut-il ?

– Oh ma chère ! Si vous saviez ce que la révolution a permis de faire, les fortunes des uns sont passées dans l’escarcelle des autres. Beaucoup n’ont pas hésité à accaparer des biens de façon frauduleuse, vous êtes la première concernée.

– Comment cela ?

– Outre les châteaux, votre tante détenait un immeuble particulier contenant quatre appartements dans le centre de bordeaux, lorsque les locataires ont su que votre tante était morte, ils ont fait comme si le bien leur appartenait. Et comme jusqu’à ce jour personne n’est venu leur réclamer le titre de propriété…

– Mais alors pour Versailles ? C’est pareil ?

– Pour l’hôtel particulier du chevalier Vielcastel qui a judicieusement été mis à votre nom avant son immigration et avant le décès de votre tante, quelqu’un se l’était réservé, mais il est monté à la guillotine avant que d’en prendre possession. L’hôtel est donc resté fermé. Il y a aussi un appartement dans le marais à Paris, les locataires se sont retrouvés dans la même situation que ceux de Bordeaux, mais ils ont tout de même versé leur loyer à un avocat de monsieur Dambassis.

Edmée restait perplexe à l’annonce de toutes ces nouvelles. Tout devenait plus clair, mais n’en restait pas moins complexe quant à la restitution de ses biens. Le déjeuner se poursuivit. Chacun échangeait des nouvelles, quant au milieu de la conversation, monsieur Ducasse sembla se souvenir d’un fait s’adressa à Edmée. « – Ma chère, j’ai oublié de vous remercier.

– De me remercier ? Mais de quoi ?

– En suggérant à maître Collignan de m’inviter à rester, vous m’avez sauvé la vie.

– Je vous ai sauvé la vie ?

La jeune femme ne faisait pas totalement semblant d’être étonnée, elle se doutait bien que si un être de lumière lui avait fait passer un message ce n’était pas pour rien, mais elle n’en connaissait pas la raison. Maître Collignan de son côté était intrigué, car il se rappelait de la suggestion, aussi cette histoire de sauvetage l’intriguait. Tenant son public en haleine, le narrateur poursuivit. « – J’avais retenu ma place sur un coche dont la barge qui lui faisait faire la traversée du fleuve à couler de façon dramatique devant Pauillac, il n’y a eu aucun survivant. » Le notaire regarda Edmée de façon suspicieuse, les bruits qui couraient sur elle comme quoi elle avait une intuition qui était digne d’une devineresse étaient donc vrais. Décidément, sa cliente était des plus mystérieuse.

Monsieur Ducasse quitta Bordeaux trois jours plus tard.  

***

George_Goodwin_Kilburne_The_Next_Dance.jpg

Tout ce qui comptait du négoce bordelais s’était rendu au récital donné chez la belle Ferrière. La maîtresse de maison avait invité la nouvelle cantatrice en vogue, une jeune beauté à la tessiture de cristal. La soirée avait commencé par les rafraichissements et quelques friandises. Quand tous furent là, l’hôtesse entraina ses invités dans le grand salon où attendait le pianiste devant un piano-forte, dernière acquisition dont elle était très fière. Une fois installés, les invités applaudirent l’entrée de la jeune cantatrice qui faisait déjà tant parler d’elle. Elle s’élança avec virtuosité, exprimant brillamment les airs des héroïnes de Gluck. Edmée écoutait avec volupté les volutes des airs qui virevoltaient dans le grand salon. Elle en aurait fermé les yeux de plaisirs, mais elle ne put se laisser aller à ce bonheur, un être de lumière apparut au-dessus de la chanteuse, les yeux baissés, il s’adressa à elle. « – Il faut rentrer, il faut rentrer de suite. » Elle blanchit, son cœur se mit à palpiter. C’était la première fois qu’un être de lumière s’adressait à elle pour elle. Il avait dû arriver quelque chose à l’un de ses enfants. Sans hésitation, elle se leva, fit discrètement un geste d’excuse pour la maîtresse de maison qui leva un sourcil de perplexité. Elle essaya de la rassurer en esquissant un sourire et s’éclipsa par l’une des portes de côté du grand salon. Rosa dans le vestibule attendait déjà avec le manteau de sa maîtresse dans les mains.

Rosa écoutait derrière la porte avec d’autres serviteurs de la maison la cantatrice, quand elle eut l’irrépressible besoin d’aller chercher le manteau de sa maîtresse. Elle tenait de sa race le lien entre ses ancêtres et la terre. Cela s’exprimait le plus souvent sous la forme d’intuition auxquelles elle ne résistait pas. Elle avait été étonnée lorsqu’elle avait deviné que sa maîtresse était elle aussi reliée à ses ancêtres. Bien sûr, elle savait qu’il y avait des sorciers chez les blancs, mais elle n’en avait pas moins été troublée quand elle l’avait remarqué. Depuis ce constat, elle n’en avait que plus respecté sa maîtresse.

Donc, quand Edmée arriva, Rosa revêtit de son manteau Edmée. Celle-ci ne réalisa pas vraiment ce qui se passait, elle était possédée par l’idée de rentrer. Un valet se présenta, lui demanda s’il pouvait l’accompagner avec une lanterne, ce qu’elle accepta. Rosa se demandait pourquoi il fallait revenir à la maison de suite, il devait s’y passer quelque chose de grave que sa maîtresse avait pressenti, car personne n’était venu la chercher.

Arrivée devant la maison de négoce, s’abîmant de mille questions sans réponse, qu’elle ne fut pas la surprise d’Edmée de voir la porte s’ouvrir sur Gérôme ! « – Mais Gérôme, vous êtes là ? Vous êtes arrivés ! » Le valet de son époux hocha la tête. Elle sut de suite que c’était pour Théophile que l’être de lumière l’avait interpellé et non pour l’un de ses enfants. « – Que se passe-t-il Gérôme ? Où est monsieur ?

Monsieur est dans sa chambre, il est alité.

Déboutonnant son manteau Edmée le laissa glisser le long de son corps, Rosa le rattrapa avant qu’il ne choie sur le sol. Elle monta les marches de l’escalier et se précipita dans la chambre. Elle trouva dans la pénombre dans la pièce Henriette au chevet de son époux. « – Qu’a-t-il ?

– Ah ! Vous voilà ? Il n’est jamais trop tard.

– Henriette ce n’est pas le moment. Vous savez bien que nous ne connaissions pas la date de retour de Théophile. De plus, vous saviez où je me trouvais, il suffisait de m’y faire chercher.

8cd89771281c04e0e1ac837c91589bce.jpgN’écoutant plus l’acrimonie de sa belle-sœur, Edmée saisit le chandelier sur la table de chevet, seule lumière de la pièce, et l’approcha du visage de son époux. Il était fort gonflé sur le côté gauche, son teint était gris et malgré la fièvre la main qu’elle saisit était glacée. « – Mon Dieu, Théophile, qu’est-ce qui vous arrive ? » Au milieu de la fièvre, Théophile gémit. « – C’est ma dent Edmée, c’est ma dent, ce n’est rien. Ça va passer.

– Ça va passer ! Mais ça ne va pas passer comme ça ! Il faut faire venir un chirurgien, un médecin !

– Que croyez-vous que j’aie fait Edmée pendant votre absence ?

– Encore heureux ! Henriette, que vous en ayez eu l’idée. Il aurait plus manqué que vous vous contentiez de regarder votre frère souffrir !

Devant le mal de Théophile, le masque des deux femmes tombait. Henriette n’eut pas le temps de lancer une répartie, le chirurgien se présenta.

– Ah ! Madame Espierre, vous êtes là, je vous croyais encore chez madame Ferrière.

– Non, non, je vous ai précédé monsieur Labat comme vous pouvez voir.

– Alors qu’a-t-il ?

– Théophile prétend que c’est une dent.

Le chirurgien ausculta le malade le faisant gémir de douleur quand il touchait la partie sensible de son visage tuméfié par l’infection. Il essaya d’obtenir des informations, mais Théophile était trop mal pour s’exprimer. Edmée derrière lui se tordait les mains cherchant un espoir dans les gestes du médecin bien qu’elle n’y croyait pas, car au-dessus du lit l’être de lumière, les yeux baissés, ne disait rien. « – Il serait peut-être bon de laisser se reposer, monsieur Espierre. » Les deux femmes comprirent qu’il voulait s’entretenir avec elles en dehors du malade. Edmée sortit la première entrainant dans son mouvement le médecin et sa belle-sœur jusque dans le grand salon.

« – Je suis désolé, mais c’est une septicémie et elle semble avancée. Je doute qu’il survive. »

Edmée ne sentit plus ses jambes. Lourdement, elle tomba assise sur le fauteuil qui était derrière elle. « – Comment ça ? Il va mourir à cause d’une dent ?

– Oui madame ! L’infection a déjà envahi une partie du corps. Je doute que nous arrivions à la faire reculer malgré le jeune âge de votre époux.

– Oh ! mon Dieu.

Elle regarda, désespérée, le chirurgien. « – Que peut-on faire ?

– Je vais vous donner de quoi lui faire oublier sa douleur. C’est la seule chose que je peux faire. Nous ne pouvons rien faire de plus, à part attendre, prier et espérer.

Le chirurgien partit, les deux femmes retournèrent vers la chambre du malade. « – Vous savez Edmée, si vous désirez vous reposer je peux veiller mon frère, toute seule.

– Non, non, Henriette. Allons-y ensemble. La vie m’a appris qu’à moins de l’ignorer il vaut mieux ne pas être seule devant la mort.

***

Les deux femmes s’étaient installées de chaque côté du lit. Edmée trempa un linge dans la cuvette pleine d’eau fraîche que Rosa avait apportée et posée sur la table de chevet. Elle en rafraichit le visage de Théophile puis la nuit de garde commença. Part à coup, la fièvre faisait délirer Théophile qu’elles entendaient marmonner. Les heures lentement s’écoulaient, aucune des deux femmes ne semblait vouloir quitter sa place, Edmée n’y pensant pas et Henriette ne voulant pas. Elles furent sorties de leur somnolence au petit matin par l’agitation soudaine du malade qui passa du bredouillement aux cris.

– Henriette ! Henriette ! Je t’ai dit que je l’aimais, elle est tout pour moi ! C’est l’amour de ma vie ! Je ne te permets pas de douter d’elle ! Non ! Non ! Henriette ! Je l’aime. Tu ne pourras rien y faire. C’est la lumière de ma vie ! Je me fou et me contre fou de qui elle est ou de qui elle n’est pas ! Je l’ai épousée, car c’est mon seul bonheur !

École française, XVIIIe siècle acad ||| Nu ||| Sotheby's n09457lot75vypen  2.jpgEdmée ne se décontenança pas, Henriette était tétanisée par ce qu’elle entendait. Edmée se pencha vers le malade. D’une main elle lui prit la main et de l’autre elle l’humecta d’un linge humide. « – Doucement mon ami, doucement. Je suis là, je sais tout cela, je l’ai toujours su. Détends-toi, doucement, doucement, mon ami. » En le disant, Edmée réalisait qu’elle n’avait jamais douté de lui. Elle se retourna vers Henriette tétanisée par la scène. « – Effectivement, je sais cela depuis le premier jour. J’ai su dès que je vous ai vu que vous me vouliez du mal, que vous ne m’aimiez pas. Non ! Henriette, ne vous fatiguez pas, je sais pourquoi. C’est par jalousie.

– Ce n’est pas parce que vous êtes belle que je suis jalouse !

– Non, je sais cela, vous êtes jalouse parce que votre frère m’a épousé sans votre consentement. Et cela vous a déplu ! Cela était la première fois, et c’était le début de son indépendance et ça, vous ne l’avez pas supporté.

– Mais Edmée…

– Ne vous fatiguez pas Henriette. Je sais, vous avez pensé que j’étais une jolie femme sans cervelle et vous avez cru pouvoir faire ce que vous vouliez de moi. Vous-même, cru y être arrivée. Mais la beauté sans l’intelligence détruit. L’intelligence est un plus à la beauté, je dirai même que c’est la beauté qui est un plus à l’intelligence. Ne vous énervez pas, plus d’une femme vous a contredite sur le sujet, vous ne voulez pas le voir, mais cela est votre problème. Chacun à ses faiblesses, quoi que vous puissiez en penser. Pour l’instant, c’est de Théophile que nous devons nous occuper.

Henriette, dépitée, finit par sortir de la chambre laissant le couple en tête à tête.

***

Dans les jours qui suivirent, Henriette évita de croiser Edmée. Si le médicament envoyé par le docteur Labat calma quelque peu la douleur de Théophile, la fièvre ne baissa pas. Le mal emportait irréductiblement vers la tombe le malade. Edmée fataliste ne quittait guère le chevet de son époux se demandant tout de même pourquoi le destin lui enlevait ceux qui l’aimaient et la protégeaient. Plus les jours passaient, plus l’état de Théophile se dégradait. Il semblait perdre la tête. Il ne se souvenait plus où il était, ni ce qui c’était passé, ni qui était les personnes qui l’entouraient. À même temps qu’il perdait le contrôle de sa tête, ses organes se dégradaient. Il n’était plus capable de se contenir, de manger, petit à petit il devenait une loque. Edmée, que l’injustice mettait en colère, faisait de son mieux pour le soulager, le rassurer, mais il s’affaiblissait inexorablement. Elle passait de la prière à la rage, de la culpabilité à la colère. Elle se sentait inutile, mais elle quittait peu son époux, laissant de temps en temps la place à sa belle-sœur qui n’ayant pas l’âme d’une garde malade se sentait impuissante face au mal de son frère. Edmée fatiguait face à cette lutte qu’elle savait inutile, mais que pouvait-elle faire de plus que d’attendre l’inéluctable ? Elle vivait dans l’instant présent, refusant de songer au futur se laissant envahir par les souvenirs. Elle se sentait terriblement seule, mais refusait de perdre face à la vie. L’attente de la fin qui semblait plus que longue à Edmée tant elle voyait Théophile souffrir, ne dura toutefois qu’une semaine. Le ressenti du temps était faussé par la douleur de voir partir lentement la vie du malade. Sa mort fut annoncée à Edmée par un être de lumière qui lui demanda de faire venir Louise pour dire adieu à son père. Elle se leva, appela Rosa pour faire la toilette à Théophile. Elle monta ensuite à l’étage. Louison y gardait les enfants les empêchant de faire du bruit. Louise du haut de ses cinq ans se précipita dans les bras de sa mère semblant deviner le dénouement. Edmée, les larmes aux yeux, prit sa fille dans ses bras, la serra et lui expliqua qu’il fallait venir dire adieu à son père. Hippolyte demanda à venir lui aussi faire ses adieux à cet homme qui l’avait élevé en partie.

Edmée accompagna ses deux enfants auprès du moribond. Sagement, ils se tinrent au chevet ne sachant que faire. « – Mon ami, les enfants sont venus vous voir. » Théophile ouvrit les yeux. Dans un dernier moment de lucidité, il leur demanda de toujours écouter leur mère. Il les rassura, de là où il serait, il les protègerait. Louise s’effondra en larme, son grand frère la prit par les épaules et Edmée doucement les ramena à la porte. Elle demanda à Rosa d’appeler sa belle-sœur et de lui dire que cela semblait être la fin. En attendant, elle se remit au chevet de son époux. « – Je suis désolé, Edmée. Je ne pensais pas vous quitter si vite. J’espère que j’ai été un bon mari et que je vous ai rendue quelque peu heureuse. » Le cœur serré, elle lui tenait la main retenant ses larmes. « – Oh, mon ami, plus que vous le pensez. » Sa voix s’étrangla, elle ne savait plus que dire. Il lui serra la main, ferma les yeux. Il semblait apaisé. « – Désormais, je les vois moi aussi. J’ai toujours su que vous les voyez, eux ou autre chose. Je savais que vous étiez un ange. » Les larmes coulaient le long des joues de la jeune femme. Elle ne faisait rien pour les retenir ni les essuyer. « – Ne vous laissez pas faire, luttez, refaites votre vie, de là où je serai je vous y aiderai de mon mieux. Ils m’ont dit que je pourrai le faire… » Il se tut, sa respiration ralentit. Henriette entra, Edmée laissa sa place et sortie la laissant seule auprès de son frère. Edmée se rendit au grand salon, s’appuya sur le chambranle de la fenêtre et laissa voguer son regard sur le port. Qu’allait-elle devenir ? Que fallait-il faire maintenant ? Elle serra son châle autour d’elle, seule protection à sa portée.

Quand Henriette sortit quelques instants après, ce fut pour annoncer que Théophile était mort. De rage, elle ajouta qu’il ne lui avait rien dit. En son for intérieur, elle avait espéré un pardon.

isabel bishop illustration a womans wit.JPG

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode 19 bis

 

2 réflexions sur “De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 19

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