De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 19 bis

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Portrait of Mrs. John Allnutt, née Eleanor Brandram, Sir Thomas Lawrence Early 19th century .jpg

Trois jours après l’enterrement de Théophile, où toutes les familles de négociants s’étaient rendues, Edmée et sa belle-famille se retrouvèrent devant leur notaire pour l’ouverture du testament.

Edmée n’était qu’une longue liane noire, dont maître Collignan n’apercevait que la bouche pulpeuse sous le voile noir de mousseline qui ne recouvrait pas complètement son visage. Sa vue lui étreignait le cœur. Henriette, elle aussi tout de noir vêtu, avait rejeté son voile en arrière sur sa capote et s’étant installée face au notaire le regardait sans sourciller, tout en tapotant d’impatience l’accoudoir de son fauteuil. Tout penaud, ne sachant sur quel pied danser à part celui de suivre son épouse, Paul Amédée Lhotte s’était assis à la droite d’Henriette. Ayant réitéré ses condoléances, maître Collignan ouvrit le dossier dans lequel se trouvait le testament de Théophile. Comme cela n’allait pas assez vite, Henriette intervint. « – Nous sommes tout à vous, maître. » Ce dernier jeta un coup d’œil à Edmée qui restait impassible. Il ouvrit et commença sa lecture. Bien qu’elle parût être absente, par celle-ci, Edmée apprit que juste avant leur mariage, Théophile avait signé un engagement auprès de sa sœur. Celui-ci était fort alambiqué, mais déterminait que s’il n’avait pas de garçon de son sang, la maison de négoce reviendrait au fils d’Henriette. Il serait alors donné à sa fille ou ses filles une compensation d’une valeur suffisante pour qu’elles soient dotées. La somme citée était conséquente. Sa petite Louise était dotée avantageusement. Si ni Henriette ni Théophile n’avaient de fils, la maison reviendrait à l’ainée des filles de ce dernier. Si chacun à l’ouverture du testament n’avait d’enfant, la maison reviendrait à Henriette, Edmée recevrait une pension constituée de parts ainsi qu’un pourcentage sur les revenus de la maison. Edmée comprit qu’Henriette avait dû longtemps craindre de tout perdre, et avait dû à peine respirer à la naissance de son fils, craignant toujours qu’elle-même ne retombe enceinte et n’ait un garçon. Hippolyte étant d’un premier mariage, il n’était pas concerné par les biens de Théophile, mais à cet arrangement entre le frère et la sœur, préambule au testament, venaient différents lègues dont un assez conséquent pour ce dernier. Pour clôturer l’ensemble puisque dans les circonstances présentes, c’était Henriette, triomphante, qui recevait la maison, le testament détaillait ce qu’Edmée devait recevoir en pension compensatoire. Elle avait le choix entre une somme mensuelle ou un bien ayant des revenus. Là, coupant la parole au notaire, Henriette intervint. « – J’ai proposé à maître Collignan de vous céder une plantation en Louisiane de bon rapport. J’ai pensé que cela vous ferait plaisir de rentrer chez vous ou tout au moins de vous en rapprocher.

– pour la propriétaire d’une maison de négoce, vous n’êtes pas au fait de la géographie.

Baronesse Mathieu de Favier, Marquise de Jaucourt by François-Pascal-Simon Gérard,.jpgEsquissant un sourire, elle souleva avec grâce son voile afin de s’adresser au notaire. « – Cette plantation, est-elle de bon rapport maître ? Et où se trouve-t-elle exactement ? » Maître Collignan, mal à l’aise devant la fatuité d’Henriette et ne comptant pas lui permettre de léser sa belle-sœur, se retourna sciemment vers Edmée afin de lui répondre. « – D’après les rapports en ma possession, les résultats sont corrects, mais il faut faire attention, car ce sont les résultats du contremaitre et il peut présenter ses comptes à son avantage. Pour sa situation, elle se situe à proximité de La Nouvelle-Orléans. » Ne laissant pas la possibilité à sa belle-sœur visiblement contrariée de réagir, Edmée reprit. « – Comme je pense qu’il n’y a pas urgence, je vais me laisser un temps de réflexion. Partant pour Paris dans les prochains jours suite à l’invitation de l’épouse du consul, je vais voir ce qui est le mieux pour moi à l’avenir et vous répondrez à mon retour. Rassurez-vous Henriette, quoiqu’il arrive je quitterai l’hôtel Espierre. 

– Mais je ne vous mets pas dehors Edmée.

Cette dernière se contenta de grimacer un sourire. Le notaire reprit. « – Donc madame Espierre, nous attendons votre réponse, en attendant le testament est gelé, car monsieur Espierre a spécifié que tant que vous ne serez pas assuré d’un revenu à vie, personne ne pourrait prendre des droits sur la maison de négoce.

Henriette surprise s’insurgea, s’agita, commença à revendiquer. Monsieur Lhotte bouillait sur place et bien que se contenant, il commençait à trouver que sa femme exagérait. Maître Collignan pendant la diatribe d’Henriette resta stoïque et Edmée impassible. S’étant calmée, Edmée reprit la parole. « – Henriette, j’ai encore à m’entretenir avec maître Collignan sur des affaires personnelles, pourriez-vous me renvoyer la voiture lorsque vous serez rentrée ? » Henriette allait rétorquer quelque chose, mais cette fois son époux coupa court à toute polémique et acquiesça, se levant de son siège tout en prenant le bras de son épouse pour la faire suivre. Elle se leva tout en rejetant la prise de monsieur Lhotte.

Les époux Lhotte étant partis, Edmée demanda des détails sur cette plantation. Maître Collignan confirma en étayant ses propos ce qu’il avait dit auparavant. Il ajouta qu’à partir du moment où elle acceptait comme héritage la plantation de Louisiane ni elle ni ses héritiers ne pourraient réclamer quoique ce soit des biens des Espierre. « – En retour, les Lhotte n’auront aucune prise sur mes biens, je suppose.

– Bien évidemment.

– Alors tout va pour le mieux.

Elle ne rajouta rien laissant perplexe le notaire qui n’osa poser de questions devant son assurance.

***

Cela faisait huit jours que la voiture roulait vers Paris, plus exactement à Malmaison, la nouvelle propriété de Joséphine Bonaparte. Edmée avait laissé ses enfants sous la garde de Louison en qui elle avait toute confiance et avait emmené Rosa. À la demande du consul, il lui avait été prêté la berline, les cochers et le valet de pied ainsi que deux gardes. Elle avait été surprise de la promptitude de la réponse de Joséphine et de son invitation. Elle lui avait été apportée à la maison de négoce par un capitaine de la garde qui avait attendu sa réponse sur l’instant. Elle avait accepté, il fallait qu’elle s’éloignât de sa belle-sœur, qu’elle prenne du recul sur sa vie et cette invitation était tombée à propos. Ballotée par les ressorts de la voiture qui amortissait tant bien que mal le mauvais état de la route, elle laissait ses pensées l’envahir. Tout en regardant les forêts alentour dont les feuillages avaient pris les couleurs de l’automne et dont les rayons du soleil faisaient miroiter les ors, elle se mit à somnoler. Son rêve de la nuit remonta les méandres de sa mémoire. Elle retrouva devant le grand chêne qui poussait désespérément envahi par un lierre vénéneux. Et, tout en l’admirant dans son combat, elle commençait à en comprendre la symbolique. Le chêne c’était elle, le lierre c’était l’entrelacement des affres de son passé qui désespérément s’accrochait à elle, qui continuellement venaient envahir ses pensées, qui alimentaient ses peurs et meurtrissaient le moindre de ses bonheurs. Elle se précipita sur le lierre et se mit à l’arracher avec véhémence. Elle voulait vivre sans peur, elle voulait vivre. Elle devait s’en défaire, elle devait oublier ou tout du moins écarter ce qui l’empêchait d’avancer sans crainte. Ce fut l’arrêt de la voiture qui la sortit de son rêve. « – Que se passe-t-il ? 

– Nous sommes bientôt arrivés, madame, j’ai fait arrêter la voiture à une auberge afin que vous puissiez vous rafraichir.

– Vous avez eu raison, Rosa. C’est une bonne idée.

IMG_1138Deux heures après, Edmée, la mise rafraichie, descendait de la berline dans la cour du petit château de Malmaison. Celui-ci, devant elle, s’élevait avec son corps principal à deux étages et ses deux ailes qui encadraient la cour comme au château Lamothe. Au-devant d’elle arriva, empressé, le majordome. S’étant présenté, il la conduit jusqu’à la véranda en forme de tente militaire s’ouvrant sur le vestibule d’honneur. Edmée ôta son manteau qu’elle tendit à Rosa et laissa choir sa mantille de dentelle arachnéenne sur les épaules de sa robe de satin de laine noire. Elle était surprise, elle n’avait encore vu nulle part ce style de décoration, elle n’était pas sûre d’aimer. Le majordome avec un sourire de convenance la guida jusqu’au salon doré où, en compagnie, se trouvait la maîtresse de maison. Cette dernière se retourna à son entrée. Elle était toute d’élégance, drapée dans une grande étole de cachemire à dominance rouge sombre sur une robe de mousseline blanche toute de sobriété. « – Edmée ! Quelle joie ! Quelle surprise ! Oh ! vous êtes encore plus belle que la dernière fois que nous nous sommes vues.

– Rose, vous n’avez rien à m’envier.

– Non, non, Edmée, pas Rose, Joséphine ou bien vous allez contrarier mon époux.

Tout en s’exclamant, Joséphine embrassa Edmée.

 – Dans ma joie de vous voir, j’en oublie les convenances. Il faut que je vous présente à une personne que vous connaissiez sans jamais l’avoir rencontrée si je ne m’abuse. 

 Elle se tourna vers une femme tout aussi élégante, blonde aux yeux très clairs.

 – voici Marie-Anne Josèphe Paule de Peborde, l’épouse de notre ami Pierre-Clément qui par ailleurs est en conciliabule avec mon mari de consul à l’étage au-dessus.

– Pierre-Clément est ici ? Excusez-moi, la surprise !

– Ce n’est rien, cela fait beaucoup. Joséphine et moi parlions justement de votre prochaine venue. Je suis heureuse de faire votre connaissance, cela fait si longtemps que j’entends parler de vous.

Sans jamais l’avoir vue, Madame Laussat avait tout d’abord été jalouse d’Edmée. Son époux avait d’abord venté la beauté de la toute jeune fille qu’elle était à sa première rencontre, mais elle avait fini par comprendre qu’il la voyait comme une de ses filles et tous ceux qui lui avait parlé de la relation de son époux et de la jeune fille en avaient confirmé la teneur. Aussi insolite que cela fût, elle avait admis le fait.

Joséphine, s’excusant auprès de madame Laussat, accompagna Edmée jusque dans les appartements qu’elle lui avait réservés. « – Nous ne sommes pas loin l’une de l’autre, ma chambre est en dessous. J’espère que vous serez bien ici pendant votre séjour. » Edmée du regard faisait le tour des pièces. Boudoir, chambre et salle de bain étaient en harmonie de style, de meubles et de couleurs. L’Ensemble était décoré d’un mobilier élégant qui s’il n’était pas récent était très beau et confortable. Ils étaient à la mode du règne de louis XVI, dans un bois clair, les tissus des fauteuils, tapisseries et baldaquins étaient un broché à dominante de jaune paille avec de délicats bouquets dans les pastels roses, bleus, et vert. « – Je serai divinement bien ! Rose, excusez-moi Joséphine, vous êtes fort bien installée. Votre domaine est ravissant.

– J’avoue, j’en suis fort heureuse. Et vous n’avez pas tout vu, mais je vous laisse vous reposer et vous rafraichir. Je viendrai vous chercher pour le souper dans une petite heure. Je retourne voir madame Laussat, elle va s’ennuyer. Vous verrez, c’est une femme charmante et comment dire, pas trop provinciale.

La dernière réflexion de son amie fit sourire Edmée.

***

A black crepe dress, an10 Costume parisienEdmée avait choisi pour le diner une robe de mousseline noire avec manches longues et décolleté carré. Sa tenue était sans fioriture et c’était sûrement pour cela qu’elle n’en était que plus belle. Rien ne venait troubler la perfection de sa silhouette ni la beauté de son visage, qu’elle avait dégagées en se coiffant d’un chignon serré sur la nuque. Elle n’avait pas prémédité la vision que l’on avait d’elle. Elle respectait simplement son veuvage à la lettre.

Son apparition dans le salon doré n’en fut plus que troublante. Napoléon Bonaparte, le premier consul, en fut fort troublé et comme sur un champ de bataille, bien qu’il y fût plus à l’aise, il fendit le groupe de ses invités et sans attendre qu’on la lui présentât, il l’a pris par le bras et l’entraina vers la pièce adjacente qui était une longue galerie. « – Je suppose que tu es madame Espierre, citoyenne ?

oui, monsieur. Et vous, notre premier consul ?

Il ne releva pas la remarque. « – Décidément, vos îles n’offrent que des beautés. Joséphine avait raison, tu es charmante ! comptes-tu rester longtemps parmi nous citoyenne ?

– Je ne peux point, j’ai laissé mes enfants à Bordeaux et je ne saurai les laisser longtemps sans leur mère.

– c’est tout à votre honneur. Je t’ai isolé pour te parler brièvement de tes affaires.

Edmée fut aussitôt aux aguets, elle savait que cette conversation était la clef de son changement de vie. Son cœur se mit à battre plus rapidement. Elle ne put s’empêcher d’y porter la main. Le consul perçut son trouble et trouva cela touchant, car il sentait que ce n’était pas par vénalité. « – Je te donnerai dès demain les papiers signés de la levée des scellés de tous tes biens et de leur remise entre tes mains.

– Oh ! Merci monsieur. Comme vous pouvez vous en douter, c’est en ce moment primordial pour moi.  

– Je m’en doute. Je suppose que votre veuvage ne vous amène qu’une faible pension ?

– Je n’ai pas à me plaindre, mon époux a pourvu au confort de mes enfants et de moi-même. Je suis toutefois heureuse de la restitution de mes biens, car c’est la seule chose qui me reste des miens.

– Désormais, citoyenne, pense à l’avenir, à tes enfants, ne regarde plus derrière toi.

Edmée lui sourit. Bien que ce fut quelque peu abrupt, les paroles d’un militaire, il avait résumé ce qu’elle ressentait. Elle allait pouvoir se laisser la liberté de regarder devant. Elle n’aurait plus besoin de faire d’introspection dans son passé, il n’y avait plus besoin. Elle se réservait toutefois une dernière visite au château Lamothe, car elle ne pensait pas s’y installer. Elle n’en éprouvait pas le besoin, avec la mort de sa tante, cette demeure était morte pour elle.

Francois-Pascal-Simon Gerard, Mary Nisbet, Countess of Elgin (1777 - 1855), About 1804.jpgLorsqu’ils revinrent dans le salon, tous les invités étaient présents. En souriant, Joséphine vint à eux et prit le bras de son amie. « – Voyons monsieur le consul, vous monopolisez madame Espierre. »  Napoléon lui répondit d’un regard malicieux, et laissa les deux femmes et rejoignit son frère Joseph en conversation avec un militaire de belle prestance qu’Edmée ne connaissait pas et qui lui fut présenté plus tard, un dénommé Bernadotte. « – Edmée, regardez qui est là ! » La jeune femme avait devant elle Pierre-Clément et le secrétaire de monsieur Dambassis, Monsieur Ducasse. Chacun était heureux de revoir l’autre. Tous réitérèrent leurs condoléances puis se donnèrent des nouvelles. Ce fut ainsi qu’elle apprit que monsieur Dambassis était de retour à Paris et comprit ainsi pourquoi tous ses biens lui avaient été restitués. Elle espérait lui rendre visite pendant son séjour.

***

La berline rentra dans la cour de l’hôtel Dambassis. Joséphine descendit la première suivie d’Edmée. Elle eut un moment d’effroi. Le lieu représentait la fin de sa quiétude, le début de son calvaire. Précédée du valet de pied, elle gravit les quelques marches qui menaient au perron. Elle aspira profondément. Joséphine sentant son malaise, lui prit le bras pour lui rappeler sa présence bienveillante. Edmée se retourna vers elle et lui présenta un sourire triste qui serra le cœur de sa compagne. Cette dernière savait que c’était une étape pour laisser le passé dans le passé. Elle était consciente que celui-ci faisait partie d’elle, qu’il avait fait la femme qu’elle était. Elle ne demandait qu’une chose, que celui-ci ne vienne plus envahir ses pensées, ses moments de tranquillité et de joie. Elle en était là quand à sa grande surprise, au lieu du majordome, ce fut Monsieur Dambassis qui l’accueillit. « – Edmée, mon petit, quel bonheur de vous voir ! » Faisant fi de la pudeur, sans façon, il la prit dans ses bras. Elle en fut heureuse, le geste paternel et spontané du banquier, dans son souvenir si posé, la ramena un instant dans son enfance. « – Veuillez m’excuser, madame Bonaparte, me voilà bien discourtois, mais il y a si longtemps que je n’ai vu Edmée, enfin madame Espierre, devrais-je dire. Venez, mesdames ! Entrez ! » Fortunino Matania (louis XVISe tournant vers Edmée, il reprit. « – Quelle surprise et quel soulagement avons-nous ressentis, lorsque monsieur Ducasse nous a informés de votre existence à Bordeaux. Bien évidemment, cela ne m’ôtera jamais ma culpabilité et rien ne pourra m’excuser. » Edmée ne put s’empêcher de s’émouvoir. « – Doucement, doucement monsieur Dambassis. Tout cela est du passé, nous ne connaissons pas toujours les conséquences de nos actions, parfois nous nous voilons la face. Comment aurions-nous le courage de passer à l’action ? D’aller de l’avant. Il m’a semblé comprendre que vous avez vous-même eu votre lot de malheur et de bonheur. » Monsieur Dambassis fut surpris de la sagesse de la jeune femme. Il se souvenait de la petite fille qu’elle avait été et qui jamais ne bougeait, qui semblait toujours à l’écoute à l’inverse de sa Sophie. Elle l’avait toujours attendri. « – C’est exact Edmée. Nous avons connu le même malheur, madame de Saint Pierre nous a quittés. Dieu a été clément et m’a permis de me consoler et j’espère pouvoir vous présenter mon épouse. J’espère pour vous qu’un jour viendra où vous aurez aussi cette consolation.

– Laissons le temps faire son ouvrage pour l’instant. Monsieur Ducasse m’a dit que tout allait bien pour Sophie.

– Effectivement, elle vit à Saint-Pétersbourg et son époux réussit fort bien dans le négoce avec l’Amérique. De plus, elle a deux enfants dont pour l’instant je n’ai vu que les portraits. Vous en connaissez peut-être l’auteur, c’est madame Vigée Lebrun.

– Bien sûr, j’ai même eu l’avantage de la connaître lors d’une fête ici même.

– À part ça, votre situation est-elle viable ? Savez-vous que je suis en rapport avec notre consul et que vous avez fait partie de nos préoccupations ?

– Il m’a semblé comprendre, car soudainement toutes les problématiques pour la levée des scellées de mes biens se sont évaporées.

– Si vous avez besoin d’aides ou de conseils pour leur gestion, n’hésitez pas.

– Je pense que je vais accepter cette proposition, car j’avoue, tout ceci est soudain et nouveau pour moi.

– Ce sera avec plaisir, de plus que comptez-vous faire maintenant que vous avez retrouvé vos biens.

– À vrai dire, je ne sais pas. Je vis à ce jour dans la maison de négoce de feu mon époux et cela avec ma belle-famille. Je ne compte pas y rester, mais je ne me sens pas vivre au château Lamothe. De plus, le testament de mon époux me laisse une alternative, recevoir une pension ou recevoir une plantation dont le fruit me fournirait ladite pension.

– Vous pourriez aussi revenir à Paris, vivre à Versailles.

– À part quelques visites, je ne tiens pas à faire face à mes souvenirs.

– Et cette plantation, où se trouve-t-elle ? Si c’est Saint-Domingue, il vous faut oublier de suite, ce serait une très mauvaise affaire, l’île est à feu et à sang.

– Oui, je sais, cela est bien triste même si je ne me souviens pas de grand-chose, cela reste mon lieu de naissance. La plantation que ma belle-sœur m’a proposée en compensation est en Louisiane, près de La Nouvelle-Orléans.

C’est loin, grands dieux, mais c’est peut-être une bonne idée. À ce jour, cette colonie est espagnole, mais vous devriez renseigner auprès de monsieur Laussat. Il sera plus à même de vous fournir une idée juste de cette possibilité. Si l’idée vous sied, je serai à même de vous conseiller un avocat qui pourrait vous aider à vous installer.

La conversation continua sur d’autres sujets, jusqu’à ce qu’Edmée et Joséphine se retirent, elles étaient attendues à Malmaison. La maîtresse de maison profitait de l’absence de son époux pour rassembler autour d’elle des amis pour la plupart féminins.

***

Constance Mayer, Self-Portrait..jpgEdmée s’était préparée avec soins, elle allait revoir toutes celles qui avaient partagé son infortune à la prison des Carmes. Bien qu’elles fussent persona non grata auprès du Consul, l’une, parce qu’il estimait sa vie par trop scandaleuse et l’autre, car il s’en méfiait, Térésa Cabarrus, divorcée de Tallien, maîtresse d’un banquier, après l’avoir été de Barras et mademoiselle Lenormand, seraient là. En plus de ces deux amies, il y aurait bien sur madame Hosten-Lamothe, sa fille et son gendre, Pierre-Clément Laussat et son épouse. Edmée avait l’impression que cette soirée, qui allait être, de fait, une soirée commémorant leur survie du drame qui avait été leur passage dans cette terrible prison des Carmes, était aussi celle de ses adieux. C’était plus qu’une impression. Elle n’avait pas l’intention de ne plus revoir ceux qui avaient été ses amis d’infortune, mais c’était une certitude construite sur une intuition.

Lorsqu’elle descendit dans le salon doré, Joséphine était déjà en grande conversation avec mademoiselle Lenormand qui était arrivée la première, invitée en cela par son hôtesse qui avait des questions.   Joséphine était toujours inquiète ; la peur de la précarité était ancrée en elle et malgré un visage qui semblait aux autres plein de quiétude et de sérénité, elle était rongée de l’intérieur par la peur perpétuelle d’un revirement de situation. Elle voulait être aimée, voire désirée, mais pas au point de tout perdre, aussi s’assurait-elle, comme elle le pouvait, de l’amour de son époux. La jalousie de ce dernier ne suffisait pas à la réconforter. La voyante tendit les mains vers Edmée et les lui prit. L’une et l’autre avec chaleur se retrouvèrent, elles ne s’étaient pas revues depuis son départ de Paris. Devinant qu’elles avaient des choses à partager, Joséphine s’excusa sous prétexte de vérifier les préparations et les laissa seules. « – Alors, Edmée, comment voyez-vous votre avenir ? » Edmée sourit devant l’ironie de la question. L’une comme l’autre pouvait connaître le devenir de l’autre. « – Je vois que le vôtre est radieux. » Elles s’assirent sur une banquette recouverte d’un damassé aux tons clairs accolé au mur face aux fenêtres donnant sur le jardin. Anne Marie assise à côté d’elle lui tenait la main avec tendresse et plongea ses yeux dans ceux limpides et transparents et prit la parole. « – Le vôtre est ma foi fort engageant, il semble que ce soit l’heure des décisions et des changements. Dès ce soir, l’un de nous va vous ouvrir la voie et mettre fin à vos hésitations en éclaircissant votre choix. Car vous avez déjà choisi… Edmée, il est parfois bon de partir loin de nos tourments, cela permet non pas de les oublier, mais d’en faire son deuil. »

Edmée n’eut pas le temps de répondre, madame Hosten-Lamothe, sa fille et son gendre venaient de faire leur entrée. Ce fut tout de suite des retrouvailles pleines de chaleur, les lettres n’avaient pas suffi à combler la distance. Chacun donna des nouvelles des siens, les progrès des enfants, leur devenir pour les plus grands. Joséphine revint au milieu des joyeuses effusions, s’y mêlant aussitôt. Ils furent interrompus momentanément par l’entrée de Pierre-Clément et de son épouse. Après les salutations et l’annonce du majordome, ils passèrent à la salle manger. C’était un souper sans façon comme l’avait annoncé l’hôtesse, mais les mets étaient tous plus succulents les uns que les autres. Les invités réclamèrent le cuisinier pour le féliciter chacun y allant de son compliment. Joséphine était aux anges. Ils discutèrent de l’installation des Laussat à Paris et des actes politiques et armés du consul, de la vie culturelle qui avait repris.

Le repas fini, Joséphine les entraina dans le salon doré ou le café les attendait. Ce fut à ce moment-là que Térésa fit son entrée. Elle s’excusa, elle n’avait pu se joindre avant, mais elle n’aurait manqué ce rassemblement pour rien au monde. Tous sourirent devant les paroles de celle qui avait été la muse du thermidor. Malgré les changements du cours de leur vie qui les avaient entrainés chacun dans des directions différentes, tous étaient heureux de se voir, de se raconter, de partager le bonheur d’être toujours en vie et de pouvoir en profiter. Jusqu’à une heure très avancée, les conversations allèrent bon train ; au milieu de tout cela, Pierre-Clément entraina Edmée sur le perron afin de l’entretenir en tête à tête. La lune éclairait le jardin presque comme en plein jour et miroitait dans le bassin d’agrément. « – J’espère que vous allez réellement bien, nous n’avons pas eu l’occasion d’en parler entre nous. Je ne veux point remuer le couteau dans la plaie, mais j’en arriverai à être en colère envers notre créateur pour tout ce qu’il vous fait subir.

Pierre Clément de Laussat– N’exagérons rien, Pierre-Clément. Ce n’est pas comme si j’étais la seule. Nous avons tous beaucoup souffert. Quant à mon récent deuil, même si la raison de la mort de Théophile est quelque peu ridicule, c’est malheureusement dans le cours des choses. Je n’ai qu’un regret, c’est de ne pas avoir su profiter de ce bonheur conjugal.

– ne vous accablez pas, vous étiez encore plongé dans un deuil quand Théophile est entré dans votre vie.

– Oui, je sais, mais quand même…

Sans mot dire, ils firent quelques pas sur le chemin qui contournait le bassin qui avait la grandeur d’un étang. « – Et pour votre avenir Edmée, vous avez décidé quelque chose ? J’ai vu monsieur Dambassis et il m’a fait comprendre que vous aviez peut-être des projets, bien que pas encore très définis. » Edmée redit à Pierre-Clément ce qu’elle avait confié à monsieur Dambassis. « – Edmée, ce que je vais vous dire est pour l’instant sous le sceau du secret, mais notre Consul m’a nommé gouverneur de Louisiane. Ma famille et moi-même partons au début de l’année prochaine pour La Nouvelle-Orléans. Mon épouse et moi-même serons heureux de vous voir faire le voyage avec nous.

– c’était donc cela que notre consul m’a sous-entendu. Je vais y réfléchir. J’avoue que cette nouvelle information va sûrement influencer mon choix. C’est sûrement par envie de fuir tous ces malheurs, mais partir loin d’eux m’obsède. Je n’ai guère envie de rester et je me dis que tout ceci ne vient pas à moi pour rien.

Pierre-Clément sourit intérieurement et prit le bras d’Edmée. Ils firent encore quelques pas, Pierre-Clément lui narrant comment la proposition était venue à lui par l’intermédiaire de son ami Bernadotte. Il exprimait son contentement et son enthousiasme. Edmée se laissait porter par ce flot de paroles qui la rassurait. Partir était facile à dire, mais pas à faire. Elle en avait le désir, enfin plus exactement, elle voulait oublier son ancienne vie, son passé. Elle voulait trouver sa place et cette fois-ci elle avait toutes les cartes en main et notamment les moyens à sa portée. La proposition de son ami, de son protecteur, venant sur celle de sa belle-sœur, était la dernière pierre à l’édifice. Elle n’était pas revenue à l’intérieur que son choix était fait, que sa décision était prise. Elle était sûre que le destin, son destin, était là.

***

Edmée resta encore quelques jours, lors desquels elle retourna voir monsieur Dambassis pour lui annoncer son choix et lui demander conseil pour ses biens et donner une lettre pour celle qui avait été son amie d’enfance, Sophie. Elle envoya une missive à sa belle-sœur pour lui faire part de sa décision et de son retour. Elle fit de même avec maître Collignan. Le retour, vers bordeaux, fut plus long et plus difficile, l’automne était là ! Des pluies diluviennes avaient mis à mal les routes. Il avait fallu s’arrêter plus souvent qu’à l’aller. Edmée eut tout le temps de réfléchir sur son choix. Elle était contente d’avoir envoyé ses lettres, l’empêchant ainsi de revenir sur sa décision. À ses côtés, Rosa silencieuse passait son temps en faisant du crochet et en écoutant le monologue de sa maîtresse.

***

John Smart, ca. 1797 (Unknown Artist) National Portrait Gallery, London, NPG 3817.jpgMaître Collignan avait accepté de recevoir Edmée Espierre. Il savait ne pouvoir rien faire de plus pour elle, puisqu’elle avait accepté de signer l’acte de cession des biens de son défunt époux en faveur de la sœur de celui-ci. Il avait bien trouvé l’action ignominieuse, mais dans une étude notariale, on en voyait de bien plus tristes. Au moins, la jeune veuve avait un point de chute accompagné de quelques revenus.

La jeune femme, toute de noir vêtue, entra dans le bureau avec dans sa main gantée une enveloppe de marocain sombre. Il la trouva toujours aussi séduisante. Elle s’assit avec grâce dans le fauteuil que lui indiqua le notaire. Elle releva sa voilette de dentelle et la rabattit sur la visière de sa capote. Elle leva ses yeux vers le notaire qui, lui, les baissa tant il avait l’impression qu’ils fouillaient son âme. Il était sur ses gardes, il se savait ému et faible devant la belle veuve « – Bonjour, madame Espierre, que puis-je pour vous ? J’espère que vous n’êtes pas revenu sur votre signature, auquel cas je ne pourrai rien faire ? » Elle sourit, se pencha vers le bureau d’ébène et se mit à pianoter de ses longs doigts sur le plateau. De sa voix profonde, envoûtante, légèrement traînante sur la fin des phrases, elle répliqua sans trace d’animosité. « – Non maître, ne vous inquiétez pas, j’ai toujours l’intention de partir avec les Laussat. Je suis là pour toute autre chose… J’ai besoin de vos services. » Le notaire suspicieux la regarda à la dérobée. En espérant que ce ne fut point un leurre, elle n’avait comme bien que cette concession en Louisiane, et un petit pécule pour subvenir aux premiers temps, somme qu’il avait fallu arracher à la concupiscence de madame Lhotte. La jeune femme le regardait pourtant avec sérénité et conviction. Elle semblait apaisée. « – J’ai reçu lors de mon séjour à Paris, ce en quoi je n’espérai plus… tout comme ma belle-famille du reste… Mon amie, Rose, enfin Joséphine, depuis qu’elle a épousé notre premier consul, a enfin obtenu que l’on me restitue les biens de la famille de mon père… – Maître Collignan, bien que ne montrant rien, était ébahi, il trouvait cela incroyable. Depuis qu’il connaissait sa cliente, en fait depuis son mariage avec monsieur Espierre, son client et ami, il luttait pour cela, et voilà que contre toute attente cela s’était réalisé. C’était à peine pensable pour lui, il avait fini par croire que c’était une chimère. Madame Lhotte avait même mis en doute l’identité de madame Espierre, et cela n’avait pas été sans mal qu’il avait pu trouver témoins et papiers pour preuve. « – Comme j’ai toujours l’intention de partir, ce pays est trop empreint de malheur et de souvenirs douloureux, je vous demanderai de bien vouloir vous occuper de la gestion de mes biens.

Grands dieux, madame, ce sera avec plaisir.

Edmée savait pouvoir lui faire confiance, quand son identité avait été mise en cause, il s’était battu pour elle. Elle savait lui être redevable. Elle lui sourit et reprit un ton plus bas, comme si elle s’apprêtait à lui faire une confession. « – Je vous rappelle que si j’ai accepté d’être spoliée de tous les biens de mon mari, ou peu s’en faut, ma belle-famille a perdu du même coup tout droit sur les miens. » Edmée ne put s’empêcher un sourire de victoire qui éblouit le notaire. « – De bien entendu.

– Bien… donc, m’ont été restituées les terres du médoc avec les châteaux familiaux. Si j’ai bon souvenir, c’était essentiellement des vignobles et de l’élevage. Comme nous l’avions appris par monsieur Ducasse, les métayers s’étaient approprié l’ensemble, persuadés qu’il n’y avait plus de propriétaire. Il faudra les chasser et en prendre d’autres.

– Cela va de soi, madame.

– Il y a aussi le petit hôtel particulier dans Bordeaux, dont les locataires se croient aussi propriétaires. Et hôtel particulier à Versailles, vacant.

– Bien je prends les choses en main, je vous prépare d’urgence les papiers pour la procuration.

– Mon avocat, maître Larni, vous aidera si besoin est, et fera le lien avec moi. Monsieur Laussat m’a mis en contact à La Nouvelle-Orléans avec maître Domengaux auprès duquel vous pourrez adresser vos courriers. Je crois que je n’ai rien oublié, voici un double des titres de propriété.

Sur ce, elle se leva, rabattit sa voilette et tendit sa main à baiser.

***

Jacoba Vetter (1796-1830). Echtgenote van Pieter Meijer Warnars, boekhandelaar te Amsterdam Rijksmuseum .jpgHenriette jubilait depuis qu’elle avait eu connaissance de l’acceptation par Edmée de la plantation de Louisiane. Cela faisait une semaine qu’elle était rentrée, Henriette était toute de condescendance, aussi était-elle pleine de certitude quant à la suite des évènements.

Le repas du soir était servi comme d’habitude dans la salle à manger. Hormis ceux qu’elle avait acceptés, malgré son deuil, chez des amis bordelais comme la belle Ferrière, elle avait mis un point d’honneur à ne manquer aucun de ceux de la maison de négoce. Elle écoutait patiemment les divers conseils d’Henriette, qui ne s’était jamais tant souciée d’elle depuis qu’elle était sûre de s’en débarrasser. Ce soir-là comme tous les autres, elle avait repris son cheval de bataille, l’organisation du départ d’Edmée.

Au milieu d’une phrase, lasse d’entendre son monologue teinté de suffisance sur son devenir, Edmée l’interrompit. « – Henriette, excusez-moi de vous interrompre, mais je pense que j’ai oublié de vous dire deux ou trois petites choses dont certaines devraient vous rassurer sur mon devenir. » Henriette s’arrêta net, interrompant son geste qui amenait une bouchée à sa bouche. « – J’ai omis de vous dire que j’avais dégagé Rosa de ses obligations envers notre famille. Je lui ai donné ma bénédiction pour épouser, monsieur Baillardran, notre boulanger.

– Mais elle n’a pas d’argent ! Il ne va pas l’accepter sans dot !

– Outre qu’elle a mis de l’argent de côté, je lui ai donné une somme conséquente qui va lui permettre de s’installer comme pâtissière.

– Mais d’où sortez-vous cet argent ? Henriette se mordit la langue, dans la surprise elle n’avait pas gardé ses pensées pour elle et elle n’aimait pas les dévoiler.

– Auriez-vous eu l’impression que j’étais démuni et que je vivais aux crochets de Théophile ? Si tel était le cas, vous avez manqué de perspicacité. De plus, je ne vous l’avais pas encore dit, car j’ai supposé que cela ne vous intéressait plus, mais j’ai récupéré mon héritage. Notre Consul a enfin débloqué ma situation, tous les biens de ma famille sont revenus entre mes mains. Il n’y a donc plus lieu de vous tourmenter pour moi. 

Henriette resta bouche bée. Sa colère monta. Elle ressentit un point douloureux au niveau de cœur et y porta la main. Elle trouvait cela injuste bien que ce sentiment fût incohérent. Son époux, monsieur Lhotte, pressentant la suite, prit la parole. « – Voilà une excellente nouvelle, j’en suis heureux pour vous. Vous n’êtes plus donc obligé pour cette plantation lointaine. » Il n’avait pu rien faire, n’ayant pas son mot à dire sur l’héritage de Théophile et de la famille Espierre, mais il avait trouvé la proposition de son épouse des plus cruelles. Edmée, impassible, affichant un léger sourire de satisfaction devant la mine décontenancée d’Henriette, répondit. : « – À vrai dire, monsieur Lhotte, c’est une bonne proposition que m’a fait Henriette. Il y a trop de choses néfastes qui me sont arrivées sur ce sol, il est bon que je m’en éloigne. De plus, monsieur Laussat, dont je vous ai déjà parlé, a été nommé gouverneur de cette colonie et sera donc un bon appui, voire protecteur, lors de mon installation en Louisiane. »

Le silence s’installa chacun restant dans ses pensées. Edmée s’excusa auprès de Théophile d’avoir jubilé en remettant Henriette à sa place.

***

IMG_1061.JPGDe ce jour le temps passa très vite. Edmée mit tout en œuvre pour son départ vers son nouvel avenir. Elle se rendit une dernière fois au château Lamothe. Il lui fallait y revenir une dernière fois. Il lui fallait clôturer cette partie de sa vie. Cette fois-ci, elle s’y rendit avec ses enfants accompagnés de Louison et de Rosa. La journée était fraîche, mais ensoleillée. Hippolyte et Louise étaient tout excités de partir si loin avec leur mère. Enfouis sous les couvertures, ils inondaient de questions leur mère, ce qui la faisait rire. Louison essayait en vain de les calmer, aussi Edmée se mit à leur raconter son enfance au château, entre sa tante Jeanne Louise, vicomtesse Vertheuil-Lamothe, et la douce madame de Cissac. Ils étaient émerveillés de ce qu’ils entendaient et posaient moult questions. La longueur du trajet finit par faire son office, ils s’endormirent, laissant Edmée à ses pensées et ses souvenirs. À l’approche du château, le poids qu’elle avait sur la poitrine doucement se dissipa. La berline s’arrêta devant les grilles du château. Louison réveilla avec douceur les enfants pendant qu’Edmée descendait de la voiture. Rien n’avait changé depuis sa dernière visite si ce n’est que sur le perron attendait un homme. Elle ne le connaissait pas, mais elle savait pourquoi il était là. Maître Collignan l’avait envoyé au-devant avec les clefs du château qu’il avait fini par obtenir. Les enfants une fois descendus, eux aussi, restèrent bouche bée. « – Maman, il est à nous ? C’est là que l’on va venir vivre ?

– Oui ma chérie il est à nous, mais nous n’allons pas vivre ici. Nous allons aller vivre très loin, de l’autre côté de l’eau, dans un très beau pays.

– moi je veux vivre là !

– et bien quand tu seras grande Louise, et si tu le veux toujours, tu pourras revenir.

Ils avancèrent dans l’allée, Louise avait pris la main de sa mère. Hippolyte marchait à leurs côtés, malgré ses huit ans et même s’il était ébahi par le château, la question ne se posait pas, il resterait toujours auprès de sa mère, de cela il était sûr. À leur approche, l’homme se retourna et les accueillit avec le sourire. « – Madame Espierre, je suis monsieur Delatour, commis de monsieur Collignan. Comme vous devez, vous en doutez, je vous ai porté les clefs. »

Elle le remercia, elle prit le jeu de clefs et le cœur battant la chamade, elle tourna l’une des clefs dans la serrure de la porte principale. Un dernier doute l’a pris. Avait-elle eu raison de venir ? Suivie de ses enfants, elle pénétra dans le vestibule poussiéreux à peine éclairé par l’ouverture de la porte. Elle demanda à Hippolyte et à Louise de l’attendre auprès de Louison. Monsieur Delatour la suivit dans le salon adjacent. Il l’aida à ouvrir les volets faisant ainsi pénétrer la lumière dans la pièce, ils firent cela dans toutes les pièces du rez-de-chaussée. Edmée laissait couler ses larmes le long de ses joues. Elle pleurait ses tantes, sa jeunesse choyée, un autre monde. Un monde révolu. Elle revint vers le vestibule Louis et Hippolyte sur les talons. « – Maman, c’est qui la dame en haut de l’escalier ? » Edmée fut surprise par la réflexion de la fillette. Elle leva la tête et vit la silhouette tremblotante de madame de Cissac. Enfin ! Enfin

Elle allait avoir la réponse. Elle allait savoir. Timothée, lui ne voyait rien, mais il savait pour le don de sa mère depuis toujours, et pour sa sœur depuis peu. Il l’avait rassuré quand elle avait commencé à voir, à entendre ce que les autres, comme lui, ne voyaient pas. Il pensait qu’il n’y avait que le sexe féminin qui avait ce pouvoir, il en était un peu frustré. Sa mère l’avait consolé et lui avait fait réaliser que s’il ne voyait pas, souvent il savait les choses avant les autres. C’était une autre forme du don.

Edmée monta les marches tout en demandant à ses enfants ainsi qu’à Rosa et Louison de l’attendre. Monsieur Delatour ne comprenait rien. « – Bonjour, mon petit, cela fait bien longtemps que nous nous sommes vus. » Edmée regardait le cœur serré, madame de Cissac. « – Oui, Madame, cela fait longtemps.

– Suis-moi, Jeanne-Henriette est en haut, elle a besoin de nous.

IMG_1027.JPGEdmée regarda ses enfants, leur sourit ainsi que les deux femmes qui l’avaient accompagné. Elle inspira un grand coup et monta l’escalier, la main sur la rampe de marbre dans le sillon tremblotant du fantôme de celle qu’elle appelait enfant, Grand-tante. Elles pénétrèrent dans l’antichambre de Madame Lamothe-Cissac. Edmée constata après avoir entre ouvert les volets de la pièce que celle-ci était dans un grand désordre. Il y avait même un guéridon et un fauteuil renversés. Madame de Cissac entra dans la pièce à côté. De la chambre, elle entendit gémir, mais dans la pénombre elle ne voyait personne. « – Suis moi, Edmée, Jeanne Henriette n’est pas là ! »  La jeune femme traversa la chambre qui dans l’obscurité semblait encore plus en désordre que l’antichambre. Elle prit l’escalier de service et elle monta dans les pièces de l’étage. Elle pénétra dans ce qui devait être la nurserie, pièce qu’elle n’avait pas connue, celle-ci n’ayant alors pas cet usage. À la fenêtre dont les contrevents étaient ouverts se tenait la silhouette de sa tante fixant l’extérieur. Celle-ci se retourna à leur approche. Edmée découvrit alors le visage décharné évident de sa tante. « – Edmée, mon petit, te revoilà ! Alors tu t’en es sortie. Heureusement.

– ma tante, mais que vous est-il arrivé ? Personne n’a voulu me le dire.

Jeanne Henriette la regarda et plongea ses yeux dans les siens. Edmée, se sentant défaillir, s’appuya sur le dossier du fauteuil-cabriolet qu’elle avait à sa portée. Aussitôt un flot d’images l’envahit. Elle vit défiler la vie de sa tante. Madame de Cissac se mit au côté de Jeanne Henriette. L’une et l’autre lui dirent adieu après lui avoir dit qu’elle savait désormais qu’elle était Zaïde de Bellaponté. Pour elle, cela ne changeait rien, elle était et resterait leur petite Edmée. Leur image alors s’évapora dans la lumière. Edmée se retrouva seule avec son chagrin, son soulagement et ses souvenirs.

Quand elle revint vers ses enfants et ses servantes, elle était libérée. Elle répondit à leur demande et leur fit visiter le château tout en leur racontant ses souvenirs.

***

Les jours qui suivirent furent une succession d’invitations auxquelles Edmée répondit avec bonne grâce. Tous savaient désormais qu’elle partait avec le futur gouverneur de Louisiane. Entre chacune de ses visites, ce n’était que préparation pour le grand voyage. Quand tout fut prêt, sans regret ou presque, avec ses enfants et Louison, qui pas un instant, ne s’était imaginé ne pas suivre sa maîtresse, Edmée partit pour le port de Rochefort où elle rejoignait la famille Laussat. Ne sachant pas exactement pour quand était prévu le départ des côtes françaises, ils avaient décidé d’un commun accord de s’y retrouver tout au début du mois de décembre. Il fallut deux jours pour atteindre le lieu du rendez-vous. Joséphine s’était entremise pour qu’elle puisse utiliser une berline confortable et être protégée par une escouade de quatre gardes armés, le tout fourni par ordre du consul.

Malgré la saison, ce court voyage sur les routes de France ne fut pas désagréable à Edmée et aux siens. Aucun évènement notable ne vint marquer le parcours. Quand ils arrivèrent à destination, la famille Laussat les accueillit avec chaleur, d’autant que l’ennui les gagnait au fil de l’attente. La petite Louise fut toute joie à l’idée de trouver de nouvelles amies, les trois filles des Laussat faisaient partie de voyage, la plus jeune Camille du même âge que Louise la prit en main de suite. Leur frère étant resté à Paris en pensionnat, Pierre-Clément s’occupa de Hippolyte et l’emmena dans ses promenades journalières à l’arsenal.

Zaide de Bellaponté ou Edmée Vertheuil-Reysson (6).jpg

épisode suivant

 

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

 

 

2 réflexions sur “De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 19 bis

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