De mensonge en mensonge ou Zaïde de Bellaponté 021

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épisode 21

1803, La vérité dévoilée sous le mensonge gardée.

Vigée-Lebrun_-_Henriette_Geneviève_d'Andlau

Sous le soleil du matin, la route couverte de coquilles d’huîtres brisées se déroulait sur la levée, nom de la digue qui empêchait les débordements du fleuve. À l’ombre des chênes supportant « la mousse espagnole » qui flottait au fil de la brise, les voitures des nouveaux arrivants se suivaient jusqu’à La Nouvelle-Orléans. Entre la maison de madame Sibben et la ville, ils passèrent, devant une trentaine de plantations, toutes appartenant à des familles distinguées. Dans leur voiture, Louis-Armand les décrivait à Edmée, expliquant leur culture et contant des anecdotes sur les propriétaires. Elle écoutait tout comme Hippolyte avec intérêt son compagnon de route et observait au passage les habitations essayant d’imaginer sa propre plantation. La petite Louise quant à elle avait voulu faire la route avec les filles des Laussat sous la garde des Louison et de la gouvernante de ses camarades. La ville leur apparut à six lieues de celle-ci.

Au milieu d’une végé­tation luxuriante de magnolias, de palmiers, de saules immenses et de sycomores pointaient les toitures de la ville, face aux levées herbeuses. Le fleuve formait à cet endroit une anse évasée demi-circulaire, qui tenait lieu de port au levant de la ville. Dans celui-ci, en vis-à-vis du quadrillage des rues de la cité, de nombreux vaisseaux, des bricks et des goélettes, battant pavillon espagnol ou fleurdelisé, mouillaient. Des matelots agiles déchargeaient les marchandises qui arrivaient en grande abondance de la France. À la vue de tout cela, le cœur d’Edmée se mit à battre la chamade, elle découvrait le lieu de sa nouvelle vie. Les craintes et les espoirs se mêlèrent en un amalgame d’émotion que perçut Louis-Armand qui lui prit la main afin de la rassurer. Elle lui sourit. Si à la vue de tous il était devenu son chevalier servant, ils n’avaient pas encore pu se déclarer l’un à l’autre. Ils vivaient cet aparté comme un espoir à venir, ponctués de la crainte de se tromper sur les désirs de l’autre.

***

Il ne leur fallut pas plus d’une heure avant que d’être devant la porte du gouverneur. Pierre-Clément fût reçu au bruit des salves d’artillerie des forts et accueilli par Don Juan de Salcedo, entouré des commandants des corps, des principaux officiers de la garnison et des chefs de l’autorité civile. Sans descendre de la voiture, se levant, il salua avec amabilité la population, massée sur la place d’armes entre le fleuve et l’église Saint-Louis pour l’accueillir. Edmée fut surprise du manque d’enthousiasme de la population. Il n’y eut ni huées ni applaudissements, nulle ovation, auxquels ils auraient pu s’attendre, juste le silence glacé des Louisianais. Edmée remarqua que cela mettait visiblement Marie-Anne fort mal à l’aise bien qu’elle garda un sourire figé sur la face et essayait de rester gracieuse. « – N’ayez crainte, Edmée, les Louisianais n’ont rien contre le fait d’avoir un gouverneur français, même ceux venant d’Espagne, mais il faut reconnaître que notre colonie est baladée d’un gouvernement à un autre. » Elle ébaucha un sourire à Louis-Armand pour lui montrer qu’elle comprenait.

 Le gouverneur Don Juan de Salcedo était un homme âgé, ne pouvant guère marcher ni tenir debout fort longtemps. Il avait même parfois du mal à parler, il déléguait donc naturellement ses pouvoirs à son jeune fils, Don Manuel, un homme apparemment charmant et chaleureux. Ce dernier écourta la cérémonie des présentations trouvant cet accueil pour le moins gênant et prétexta la fatigue du voyage. Momentanément, les Laussat et Edmée se séparèrent. Les premiers allant dans la plantation Bernard de Marigny, à la porte orientale de la ville et Edmée se rendant au couvent des ursulines où elle comptait loger jusqu’à son installation dans sa plantation.

***

Louis-Armand était resté avec elle et les enfants. Louison suivait sa maîtresse dans une autre voiture avec leurs bagages. Ils arrivèrent au coin de la rue Condé. Entourée de beaux jardins, la maison des Ursulines était un couvent magnifique. D’architecture toscane, l’élégant bâtiment de deux étages, fait de brique entre poteaux de cyprès, composé d’un pavillon pour son portier, et d’un jardin intérieur, surprit et rassura Edmée. Elle fut de suite charmée par les lieux. Louis-Armand proposa sa main pour descendre le marchepied de la voiture. Hippolyte de son côté retint sa sœur Louise qui ne tenait plus en place tant elle était contente d’être arrivée. Louison prit le relais les faisant sortir du véhicule, puis rajusta leur mise quelque peu désordonnée. Une moniale se présenta à la porte pour les recevoir. « – Madame Espierre, je suppose ?

– Oui ma sœur.

– Notre révérende mère vous attend.

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Edmée s’apprêtait à prendre congé de Louis-Armand, mais la moniale assura qu’il pouvait l’accompagner, car la révérende mère tenait à voir son compagnon. La jeune femme fut surprise. En quoi cette révérende mère avait-elle intérêt à voir Louis-Armand ? Et comment savait-elle qu’elle était accompagnée ? Septique, elle suivit la sœur, Louis-Armand à ses côtés, et ses enfants et Louison sur les talons. Ils montèrent les marches du grand hall qui menait à l’étage. La moniale frappa à l’une des portes moulurées. « – Entrez ! » Elle ouvrit la porte et laissa rentrer les visiteurs. Edmée fut surprise, elle avait l’impression de reconnaître la voix. Face à elle la révérende mère lui tournait le dos, elle paraissait être en contemplation. Elle se retourna laissant sans voix la jeune femme. La surprise passée, elle tomba dans les bras de la révérende mère surprenant son entourage. « – Dame Amelot ? Vous ici ! 

– Nous savions Edmée que nous devions nous retrouver ! L’auriez-vous oublié ?

– je l’avoue, quelque peu…

– À votre décharge, il faut dire que nous avons vécu beaucoup de choses. Et je vois que vous avez eu aussi des moments de bonheur, comment s’appelle ces jeunes gens ?

– Hippolyte et Louise, Louison est leur nourrice.

– Et si je ne m’abuse, monsieur est monsieur Dupin ?

– C’est exact.

– Cela est bien.

Louis-Armand comme Edmée se demandaient en quoi c’était une bonne chose, mais ils n’osèrent faire de réflexion. Dame Amelot se doutait bien qu’ils se questionnaient, mais elle ne pouvait leur dire ce qu’elle savait déjà à leur encontre. Elle ne tenait pas à influencer leur avenir. « – Je suppose que vous avez besoin de voir votre notaire au plus tôt ?

– Oui, il faut que je fasse valider mon acquisition et Maître Domengaux doit m’accompagner à la plantation.

– bien ! Je vais vous faire accompagner jusqu’à vos chambres, afin que vous puissiez vous installer et prendre quelque repos, nous aurons tout le temps de parler de nos aventures ensuite.

***

Maître Domengaux habitait rue de Bourbon, entre les rues de Conti et Saint-Louis. C’était une des rares maisons à avoir échappé aux deux grands incendies de La Nouvelle-Orléans. Dame Amelot avait fait atteler le landau du couvent pour Edmée. La maison du notaire était à l’autre bout de la ville. Edmée, à l’ombre de son ombrelle, constata très vite qu’il n’y avait de remarquable dans celle-ci, que l’Hôtel de Ville ou Cabildo, bâti en briques, et à un étage, l’Église paroissiale, la maison du gouverneur et les casernes situées les uns près des autres, sur la place d’armes. Sur les quais étaient aménagés des magasins, un hôpital et le couvent des Ursulines d’où elle venait. La ville, et surtout le faubourg, n’était qu’ébauchée, la plus grande partie des maisons étaient construites en bois, à rez-de-chaussée, sur des espèces de pilotis et des fondements en briques, et couverts en bardeaux. Sur les bords du fleuve, et dans les premières rues qui se présentaient au front de la ville, il existait des bâtiments plus solides en briques cuites, avec de petits balcons de fer forgé sur la face du premier étage, par contre, dans la profondeur de la ville et du faubourg, on ne voyait que des baraques. Les rues étaient bien alignées, assez larges, mais point pavées, se trouvant encaissées par les trottoirs, et avec peu ou point de pente, elles étaient facilement inondées. Si elle voyait les travers de la ville, elle lui trouvait du charme avec ses jardins aux nombreux arbres fleuris, avec sa foule bigarrée qui lui rappelait son enfance. Elle se sentait chez elle.

IMG_1224Edmée roulait donc vers la maison du notaire dans le landau décapoté conduit par un cocher noir. Elle n’avait pas désiré d’autres présences que celle de Louison, pas même celle de Louis-Armand qui s’était proposée. Elle n’aurait pas su dire pourquoi, peut-être une réminiscence de ses luttes larvées avec sa belle-sœur, mais elle préférait être seule pour gérer sa vie. Arrivée devant la maison du notaire, le cocher descendit de son siège et alla prévenir de son arrivée, puis il vint aider les jeunes femmes à descendre. À la suite d’une servante noire, Edmée, suivie de Louison, pénétra à l’intérieur de la demeure, qu’elle trouva de suite meublée avec gout. La servante la rassura de suite sur la venue immédiate de son maître. Dans le salon, Edmée s’assit dans un des fauteuils à dossier et accoudoir tapissés face au jardin fleuri que l’on pouvait admirer au travers des portes-fenêtres ouvertes sur une terrasse invitant à y pénétrer. Elle fut sortie de son observation par l’entrée du notaire. Un homme petit, grisonnant et légèrement bedonnant, mais en tout point charmant. Il fit de suite un bon effet à la jeune femme. « – Bonjour, madame Espierre, je suis Maître Domengaux.

– Maître.

– Je vous en prie, restez assise, j’ai avec moi les documents dont nous avons besoin.

Pendant que la servante servait un café, le notaire lui lut les documents qu’elle connaissait déjà à un détail près. La plantation de cinq cents acres s’appelait « Bel Pont ». Elle fut surprise et intriguée, elle demanda d’où venait ce nom. Le notaire lui expliqua que le premier propriétaire de la plantation était un architecte qui en France avait bâti des ponts avant de venir s’installer en Louisiane. Elle ne dit rien, ne fit aucune remarque, mais jugea que le destin faisait parfois des tours pendables. Il lui proposa de l’accompagner jusqu’à la plantation le jour même, il y en avait seulement pour deux petites heures. Elle accepta et l’informa qu’elle désirait s’arrêter en chemin à la plantation Dupin afin de visiter un ami qui avait fait le voyage avec elle. Maître Domengaux accepta sans réticence faisant remarquer qu’il connaissait monsieur Dupin et que sa plantation était pour ainsi dire voisine de la sienne.

***

IMG_1221 2À l’ombre d’une somptueuse voûte de verdure, le landau roulait sur l’allée bordée de chênes qui menait à la demeure de la plantation « Bel Pont » construite à bonne distance de la rive. À côté de la voiture sur sa monture, Louis-Armand, qui avait tenu à accompagner Edmée dans son nouveau domaine, lui expliqua que c’était afin de la mettre hors d’atteinte des débordements du Mississippi. Au bout d’une centaine de pas, ils se trouvèrent à l’autre extrémité de cette voûte, face à l’habitation construite sur une légère butte dont le jardin s’étendait autour. Elle avait un étage surmonté d’un toit très pentu et ouvert de mansarde et était entourée d’une galerie à chaque étage, soutenu par des colonnes. Les persiennes, peintes en vert, étaient fermées. Elle ne semblait pas habitée. La voiture s’arrêta devant les marches de l’habitation. Maître Domengaux et Louis-Armand descendirent les premiers aidant les deux jeunes femmes à faire de même. Edmée monta les quelques marches qui menaient à la galerie cherchant une présence humaine. « – Ne vous inquiétez pas, Edmée, je vais pousser jusqu’au village des esclaves voir s’il y a un contremaitre dans les parages. Je vous laisse avec monsieur Domengaux. » Pendant ce temps, accompagnée de ses comparses, elle fit le tour de la galerie, apercevant au loin les champs, puis à l’arrière de l’habitation le bâtiment de la cuisine, un bungalow et plus loin ce qui devait être les écuries et les granges. Elle était quelque peu rassurée, la maison semblait solide bien qu’elle n’eût visiblement pas été occupée depuis longtemps et qu’elle eût besoin d’être rafraichie.

Maître Domengaux pendant son inspection lui expliquait avec plus de précision ce qui constituait les revenus de ses terres. Il n’était pas sûr qu’elle comprit ce dont il lui parlait, bien qu’elle lui eût raconté sa vie dans un château français. Il avait été très étonné de voir arriver dans son étude cette jeune femme de grande beauté et qui plus est seule pour s’occuper d’une plantation. Il avait bien été réconforté de la savoir une amie du nouveau gouverneur. Il présumait qu’elle allait en recevoir de l’aide. Il l’avait été un peu plus quand il avait compris l’intérêt que Louis-Armand avait visiblement pour elle. Il supposait toutefois qu’il devait la rassurer.

 Elle s’était arrêtée devant la porte d’entrée, elle apercevait le fleuve au travers du petit bois qui séparait la route du jardin de l’habitation. Malgré ses craintes, elle se sentait chez elle, elle imaginait déjà les améliorations qu’elle allait faire dans le jardin d’agrément dont elle appréciait les trois grands magnolias qui faisaient de l’ombre sur sa gauche. Elle fut sortie de son introspection par le retour de Louis-Armand avec un autre homme. Elle rajusta sur sa tête son étole en voile de coton noir tout comme sa robe qui avait glissé et s’approcha des marches par lesquelles les deux hommes allaient venir à elle. L’inconnu qui s’avérait être le gestionnaire engagé par la maison Espierre et qui gérait la plantation depuis plusieurs années resta ébahi à la vue d’Edmée. C’était donc cette femme la nouvelle propriétaire. Philippe Deltheuil, comme il se nommait, avait fort mal pris la nouvelle de l’arrivée d’un nouveau propriétaire. Lorsqu’il avait obtenu le poste par l’intermédiaire du notaire, il avait pensé ne jamais en voir et avait donc été fort surpris à l’annonce faite par celui-ci. Il avait été rassuré à l’idée que ce soit une femme, partant du principe que celle-ci ne changerait guère sa façon de travailler et de voir les choses. Évidemment il ne pourrait plus garder pour lui une partie des bénéfices ou tout du moins il lui faudrait être vigilant dans la façon de le faire. Il avait été à nouveau surpris lorsqu’il avait vu arrivé Louis-Armand, venu le quérir pour aller au-devant de la nouvelle propriétaire. Il connaissait quelque peu Louis-Armand qui était en fait le voisin de la plantation à quelques acres de forêt près les séparant. Ce dernier ne s’était jamais mêlé de ses affaires et s’était comporté avec lui comme avec ses autres voisins, quoiqu’il ne le fréquentât guère. Il n’était pas du même monde. Quand il découvrit Edmée, alors qu’il pensait qu’il allait avoir pour maîtresse de la plantation une vieille femme, puisqu’elle était veuve, il resta pantois. Cette femme était jeune et des plus belle, et donc pour lui une source d’ennui, car sans nul doute elle allait recouvrait un mari. Il préjugea, qu’elle n’avait pas de discernement, ce qui, dans un premier temps, allait lui permettre d’arrondir son pécule, avant que d’aller voir ailleurs. Fataliste, il décida de faire le dos rond et d’aller dans le sens de la nouvelle maîtresse.

1815 Glengarry Riding Habit side view.jpgEdmée perçut de suite dans le comportement de l’homme son jugement à son encontre. Elle savait qu’elle allait devoir faire ses preuves, mais cela ne l’effrayait pas. Les présentations faites, Philippe Deltheuil se retourna vers le notaire afin de savoir ce qu’il devait faire pour préparer l’installation de la nouvelle maîtresse. Ce fut Edmée qui prit la parole. « – Pour commencer monsieur, vous allez m’ouvrir la maison afin que je puisse juger de son état, et ensuite je vous dirais ce que vous pourrez entreprendre. » L’homme fut quelque peu surpris, mais ne broncha pas. Il s’excusa, il devait aller chercher les clefs, expliquant que pour plus de sureté il avait préféré barricader chaque ouverture. Quelques minutes plus tard, il revint et ouvrit la porte principale. Il demanda encore un peu de patience, il voulait ouvrir les contrevents afin de faire entrer la lumière pour plus de commodités. Une fois fait, le groupe de visiteurs pénétra dans le hall. Edmée découvrit au fil des pièces une maison vide de tout meuble. Elle n’en fut pas vraiment surprise, mais elle jugea que cela retarderait son installation. Ayant parcouru le rez-de-chaussée et l’étage, elle demanda à voir les combles à la surprise du contremaitre. Elle expliqua à Louison la distribution des pièces lui demandant implicitement son avis. S’étant mis d’accord, tous ressortirent sur la véranda. « – Il est évident, monsieur Deltheuil, que je vais m’occuper des meubles. Me les procurer va me demander quelque temps pendant lesquels je vous prierai de bien vouloir faire passer à la chaux les murs intérieurs et extérieurs. De plus, y a-t-il potentiellement dans mes esclaves une cuisinière et une ou deux servantes que vous pourriez mettre à ma disposition ou dois-je m’en procurer ? 

– Je pense que je peux au moins vous trouver les servantes, mais la cuisinière, je ne promets rien. De plus, elles vont manquer aux champs.

– Soit, mais dans un premier temps, je vous les prendrais. Nous verrons ensuite ce qu’il vaut mieux acquérir. Mettez-les à mon service dès que les meubles arriveront et faites-leur faire le ménage à fond un peu avant. Pensez à les vêtir décemment, je ne connais que trop bien l’état dans lequel on maintient les esclaves sous prétexte de faire quelques économies. De plus pourriez-vous faire nettoyer le jardin, je verrais dans un second temps pour un nouvel aménagement.

– Bien madame, autre chose ?

– Oui, je verrai avec maître Domengaux les comptes et nous verrons avec vous si vous avez des besoins.

 Philippe Deltheuil faillit en rester bouche bée. Pas plus que les autres compagnons d’Edmée, il ne s’attendait à autant d’autorité de sa part, ce n’était vraiment pas ce que dégageait la beauté de la jeune femme. Cette dernière était toute aussi étonnée par son aplomb, mais il n’était pas question qu’elle s’en fasse conter encore une fois, elle serait maîtresse de sa vie. Le contremaitre acquiesça bien qu’il pressentit le danger.

***

Comme il se faisait tard et que la nuit sous ses latitudes tombait sans prévenir, Edmée avait accepté l’invitation de Louis-Armand à loger pour la nuit au sein de sa plantation. Maître Domengaux avait fait de même, à la nuit la route vers La Nouvelle-Orléans était peu sure. La plantation de Louis-Armand était vaste, son père avait eu la folie des grandeurs, il avait espéré une grande famille. Le propriétaire n’eut donc aucun mal à accueillir ses hôtes. Edmée découvrit l’aisance de son chevalier servant, les pièces étaient vastes et meublées avec des meubles de facture française. Elle était très impressionnée, la modestie du maître des lieux n’annonçait pas tout ce qui l’entourait.

IMG_1234 2.JPGAvant de descendre pour le souper, elle se rafraichit, se fit recoiffer par Louison pour le souper où elles étaient conviées toutes les deux. « – Mais madame, je ne peux souper avec vous, cela ne se peut, vous êtes ma maîtresse.

– Louison, ici tu n’as plus du tout le même statut qu’en France. Tu fais obligatoirement partie des maîtres, tu es blanche. De toute façon, comme tu le sais cela ne me dérange en rien et cela me convient fort bien. Il faut t’y habituer, tant que tu vivras avec moi, tu feras partie de ceux qui donnent des ordres. Il faut que cela te convienne.

– Bien madame.

– Autre chose, pour tous tu dois devenir Mademoiselle Resniau, la gouvernante des enfants de madame Espierre, ton prénom ne doit être utilisé que par tes intimes.

– Bien madame.

Louison était fort surprise de toutes ces transformations, sa vie changeait et semblait prendre une autre voie. Elle qui n’avait fait que suivre sa maîtresse, avançant dans son sillon sans vraiment réfléchir. Depuis qu’Edmée l’avait recueilli, elle n’en tirait que des bénéfices et lui en était d’autant plus dévouée.

***

Le souper avait été installé dans la salle à manger. Afin d’éviter les piqures des maringouins, les portes-fenêtres avaient été fermées, aussi un enfant esclave, un négrillon, tirait sur une corde qui faisait balancer le panka donnant ainsi un peu d’air dans la pièce. Le repas était simple, mais gouteux, la conversation avait pour sujet principal la plantation d’Edmée. Louis-Armand et le notaire donnaient leur avis et leur point de vue chacun à leur tour et la jeune femme posait des questions. Elle n’était pas à l’aise à l’idée de posséder des esclaves, statut qu’elle avait connu sans vraiment s’en rendre compte, mais qui avait été le début de drames successifs. Elle avait vite compris qu’elle n’avait pas le choix, elle était propriétaire d’esclaves et elle ne pouvait envisager leur libération. Le repas terminé, alors qu’ils allaient se séparer pour se retirer dans leur chambre, Louis-Armand retint Edmée et l’entraina sur la véranda. Leurs comparses firent comme si cela était normal et battirent en retraite les laissant seuls. Face au fleuve, avec pour seule lumière la lune presque pleine, Louis-Armand se lança. « – Veuillez m’excuser, Edmée, mais je n’avais pas encore trouvé de moment idéal pour… pour vous faire ma demande. » Edmée n’avait pas osé penser qu’il lui ferait une demande en mariage dès à présent, car elle en était sûre c’est cela qu’il s’apprêtait à faire. Elle resserra son étole, un frisson lui parcourut l’échine, elle n’osait le regarder, aussi elle laissait son regard errer vers le fleuve. « – Edmée, voulez-vous m’épouser ? Vous n’êtes pas obligé de me répondre de suite, je peux attendre. Je peux comprendre que vous ayez besoin de réfléchir, tout ceci est nouveau pour vous.

– Voyons Louis-Armand, si quelqu’un doit réfléchir, c’est vous. J’ai plus à y gagner que vous. J’ai deux enfants ! De plus que savez-vous de moi ?

– Ne vous inquiétez pas. Je ne pourrais remplacer leur père, mais je pourrais vous aider à les élever. Quant à ce que je sais de vous, je sais l’essentiel, je ne peux me passer de vous.

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Pour se donner de la contenance, Edmée ramena son étole sur ses épaules et s’appuya sur la rambarde de la galerie. Elle ne voulait pas le repousser, sa demande lui faisait comprendre à quel point elle avait fini par espérer cela. Elle ne savait pas vraiment comment s’y prendre d’autant qu’elle ne comprenait pas ce qui l’inquiétait.

– S’il vous plait, ne croyez pas que je vous rejette, loin de là, mais laissez-moi le temps de m’installer et refaites-moi votre demande.

– Si vous le désirez, Edmée, soyez assurée que je referai ma demande. Répondit le prétendant avec de la tristesse dans la voix.

Edmée mal à l’aise allait faire demi-tour quand elle devina la présence de l’Éthiopienne. Les bras croisés, les sourcils froncés, elle la fixait. « – Tu ne vas tout de même pas écarter cet homme, alors qu’il va t’apporter le bonheur et la sécurité ? » Elle savait que sa grand-mère avait raison, mais elle avait peur. Elle ne saurait pas dire de quoi, peut-être de manquer le bonheur, de voir à nouveau ses espoirs s’envoler. Elle se retourna vers lui, et le fixant de ses yeux translucides, elle ajouta. « – Louis-Armand, laissez-moi jusqu’à demain. Et n’ayez crainte, ce n’est pas vous et ne doutez pas de mes sentiments. » L’homme sentant son espoir s’embraser la prit dans ses bras, la sentant se laisser à l’abandon, il l’embrassa.

***

Quelques instants plus tard, elle entra dans sa chambre éclairée par un chandelier ou une esclave l’attendait pour l’aider à se préparer pour la nuit. Toujours dans ses pensées, elle ne fit guère attention à celle-ci. Elle s’assit à la coiffeuse, laissant tomber sans y prendre garde son étole. L’esclave passa derrière elle et s’arrêta net devant le reflet de la jeune femme. « – Zaïde ? » Edmée fixa la femme noire dans le miroir. Qui avait bien pu la reconnaître après tout ce temps. Elle resta impassible et l’examina. « – Tu ne me reconnais pas Zaïde ? C’est Noisette, ta tante.

– Je crains que tu t’égares, je ne sais de quoi tu me parles. Laisse-moi seule, tu me fatigues.

– Ne craint rien, l’Éthiopienne me foudroierait plutôt que de te mettre en danger.

Noisette haussa les épaules et sortit.

À peine la porte fermée, un halo se forma au centre de la pièce. Edmée se leva et fit face à l’Éthiopienne. « – Tu as eu raison de ne rien dire, mais je puis t’assurer que Noisette ne dira jamais rien qui puisse te mettre en danger. Elle a toujours été ta mère de substitution, elle tient à toi comme à son enfant.

– mais…

fountain-hills-apparition-miraculeuse– chut… écoute-moi, fais-moi confiance. Fais confiance en Noisette. Ne lui confirme pas ton identité si cela te rassure, mais ne craint rien. De plus, accepte d’épouser Louis-Armand, c’est la meilleure chose qui puisse t’arriver et tu en as tant besoin. Ne rejette pas ce possible bonheur  

– Mais si jamais Noisette finissait par parler ?

– Même si elle le faisait, personne ne la croirait, personne ne pourrait faire le lien, mais je t’assure qu’elle ne le fera jamais.

***

Noisette avait laissé la jeune femme. Elle était heureuse de la savoir en vie. Elle avait tant culpabilisé de ne pas avoir pu la protéger. Elle avait tellement angoissé quant à son devenir et après toutes ses années voilà qu’elle était là, devant elle, car elle ne doutait pas que ce fût elle. Elle ne pouvait se tromper sur la transparence de ses yeux, sur la ressemblance avec sa mère. Elle était toujours aussi belle. Qu’elle n’ait pas voulu la reconnaître ne la dérangeait pas. Cela ne la contrariait pas, elle comprenait. Sa petite Zaïde était devenue une autre femme. Elle avait dû vivre tant de choses. Elle-même avait été vendue plusieurs fois. Elle était passée de maîtresse en maîtresse, jusqu’à rentrer au service de madame Dupin. De ce jour, sa vie était devenue plus calme, moins chaotique, et voilà que par miracle elle retrouvait sa petite. Elle ne pouvait rien demander de plus. Elle était retournée à la cuisine, car comme la cuisinière, elle logeait dans les combles de celle-ci et non pas dans le village d’esclaves. Quand elle pénétra dans le petit bâtiment à l’arrière de la plantation, Rosalinde, la grosse cuisinière, qui avait toujours quelque chose à dire contrairement à elle, était en pourparlers avec le majordome et valet personnel du maître. Ce dernier expliquait que le maître avait demandé sa main à l’invitée, la très belle dame qui était arrivée pour la première fois ce matin-là. La cuisinière argumenta que c’était une bonne chose que le maître forma une famille. Il n’était pas bon qui reste seul. Comme noisette entrée, ils lui demandèrent comment elle trouvait l’invitée. Était-elle gentille ? Noisette sourit intérieurement, car elle devinait leurs craintes. Une nouvelle maîtresse pouvait être source à problème, et tous savaient qu’ils ne pouvaient se plaindre de leur maître et qu’ils avaient eu beaucoup de chance avec les parents de celui-ci, car s’ils avaient été exigeants, ils avaient été justes et conciliants. Elle leur assura qu’à première vue cette dame était agréable, mais n’en dit pas plus, leur laissant assez de mystère pour les laisser extrapoler. Sur ce, elle les quitta et alla se coucher. Elle avait de quoi à faire de jolis rêves. Le répit était enfin venu à elle, sa petite avait une belle vie.

***

'Profile_of_a_Young_Woman's_Head'_by_Louis-Léopold_Boilly,_LACMA.JPGLa lumière de jour filtra d’entre les rideaux, assurant Edmée qu’elle pouvait se lever. Elle avait fort mal dormi, entre le passé qui l’avait rattrapée et le futur qui s’ouvrait à elle. Elle avait passé une bonne partie de la nuit à peser le pour et le contre. Elle allait sortir du lit quand elle réalisa, qu’assis à côté d’elle, se trouvait l’Éthiopienne. Elle lui souriait avec tendresse. « – Alors ma petite, tu as bien réfléchi ?… Je n’en doute pas. Je te laisse maintenant, il faut que je poursuive mon chemin. Adieu mon enfant. » L’apparition se dilua dans l’air. Edmée resta décontenancée. L’Éthiopienne voulait-elle dire qu’elle ne reviendrait pas ? Si tel était le cas, c’était qu’elle était sûre de ses choix. Qu’ils étaient bons ! Mais avait-elle choisi ? Elle rejeta les draps et quitta le lit. Elle ouvrit elle-même les rideaux, lui donnant ainsi la vue sur le soleil miroitant sur le large fleuve. Elle ouvrit les portes-fenêtres laissant entrer l’odeur des magnolias et le chant des oiseaux. Elle percevait au loin le chant des esclaves partant pour leur labeur. Perdue dans ses songes, elle n’entendit pas l’esclave entrer. « – Le bain de la maît’esse est p’êt, maît’esse. » Elle se retourna, ce n’était pas Noisette. « – Où est l’autre servante, celle qui est venue me dévêtir hier soir ?

– elle s’occupe de raf’aichi’ vot’ ‘obe mait’esse. Elle viend’a ap’è.

– Bien, bien, merci.

Walter Dendy Sadler.jpg

Edmée passa dans la pièce à côté qui était dévolu à la garde-robe et à la toilette. Elle se glissa dans le bain chaud et se prit à rêvasser. Elle fut interrompue par l’arrivée de Noisette. « – Maîtresse, votre robe est prête.

– Bien je vais sortir de mon bain, passe-moi le drap. Peux-tu aller me chercher mademoiselle Resniau afin qu’elle me coiffe.

– Oui, madame, de suite.

Edmée fut soulagée par le comportement de Noisette, elle savait qu’il était fait pour la rassurer, elle lui en sut gré. Louison rejoignit sa maîtresse rapidement. Elle l’aida à s’habiller et à se coiffer. Malgré une nuit mouvementée, le reflet de la glace la dévoilait dans toute sa beauté. Elle aspira un grand coup, elle savait que Louis-Armand et une nouvelle vie l’attendaient. Elle arrangea les plis de sa robe, sortit de sa chambre, descendit à la salle à manger où son hôte se rongeait les sangs. « – Louis-Armand, que diriez-vous de me faire découvrir votre jardin, j’ai besoin d’air et de soleil ! »

Fin

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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