Le drame de Natchez ou Jeanne Peydédaut 001 à 003

La déflagration claqua tel un coup de tonnerre incongru dans le ciel bleu de l’automne. Le coup de semonce figea l’instant. Le temps suspendit son cours. Chaque geste de la maisonnée s’interrompit dans son élan. Tous se figèrent, se crispèrent. Tous étaient dans l’expectative. Un silence lugubre s’ensuivit que brisa le hurlement de bête d’une femme. Ce fut alors un branle-bas de combat, tous se précipitèrent à l’étage d’où provenait le coup de feu. La femme était à genoux, tenant dans ses bras le corps sanglant d’un homme qu’elle berçait involontairement. Elle se retourna vers eux le visage baigné de larmes et le corsage de sang.

Jeanne

Peypédaut Jeanne (4).jpg

épisode 001

château de Saint-Mambert-003.JPG

Printemps 1707, Retour à la maison

Le domaine du vicomte de Castelnau de Saint-Mambert s’étendait, entre l’océan et la Gironde dans la partie la plus séduisante et la plus riante de la région du Médoc. Il n’était que larges horizons de vigne extrêmement soignée sur des sols de grave blanc neigeux qui s’étendaient de la forêt aux abords du fleuve. Entre les croupes graveleuses sur lesquelles étaient cultivées ce qui faisait l’essentiel de sa fortune en plus du bétail, du pressoir et de deux moulins à farine, coulaient des jalles, modestes ruisseaux, restes de marais réduits à de minces bandes de terre en prairies piquées d’arbres. Au bout de ses terres, s’étalait, dans toute sa majesté, le large estuaire, dans lequel se jetaient la Garonne et la Dordogne, vrai boulevard aquatique pour de nombreux navires de toutes tailles voguant vers Blaye ou vers Bordeaux chargés de denrées venues des Antilles et d’Afrique.

À la mort de la vicomtesse, Philippe-Amédée s’en était désintéressé au profit des tables de jeu de Paris et de Versailles. La mort prématurée en couches de son épouse lui avait laissé un vide abyssal que seules les sommes astronomiques qu’il perdait sur le tapis vert semblaient lui faire oublier. Aux demandes réitérées de son métayer, il revint au château de Saint-Mambert. Le rendement des vignes ne couvrait plus ses pertes.

Cela faisait cinq années qu’il n’était pas revenu dans ses terres, il en redécouvrait le paysage familier et respirait avec plaisir l’air salin mélangé aux effluves du fleuve et aux parfums de la flore environnante. En passant les grilles ouvragées du portail monumental qui ouvraient sur l’allée de chênes son cœur se serra sous l’afflux désordonné des souvenirs nostalgiques d’une vie qui lui paraissait bien éloignée. Il s’engagea sur la voie qui menait vers la vaste esplanade devant le château. Les prairies s’étalaient de part et d’autre de l’allée jusqu’au muret de pierres qui les séparaient des jardins à la française guère entretenus. Le bassin d’agrément, qui obligeait l’artère à se séparer et le voyageur à en faire le tour jusqu’à l’escalier monumental de la demeure, le fit grimacer, l’eau croupie faute d’entretien dégageait une odeur nauséabonde. Il nota dans sa tête qu’il faudrait rénover la fontaine dont l’eau était tarie, elle ne jaillissait plus du dauphin qui en était l’ornement.

Vicomte de Castelnau (2).jpgAvant de descendre de sa monture, il leva la tête vers les murs décrépis sa demeure. Le château de pierre avait succédé au château primitif, que son aïeul avait fait partiellement raser au début du règne de Louis le treizième, il en restait que le gros pavillon Est, dont certains murs subsistaient et à partir duquel avait été ajouté le reste du bâtiment. Il se composait de cinq volumes décalés formant une façade d’une trentaine de toises sur trois niveaux. De chaque côté d’un étroit pavillon central en saillie, coiffé d’un dôme quadrangulaire surmonté d’un lanternon, deux corps de logis s’appuyaient en retrait. Ils comptaient deux niveaux au-dessus d’un sous-sol, avaient trois travées largement espacées, et étaient coiffés de combles très hauts et pentus. Ils venaient jouxter deux pavillons massifs, dont celui du château ancestral, sortes de tours rectangulaires détenant deux fenêtres en façade à chacun de ses étages. Plus hauts d’un étage, portant des combles indépendants, ils finissaient l’ensemble. Ses plans avaient été copiés d’après un château de la Loire qu’un de ses aïeux avait été amené à fréquenter. Le manque d’entretien évident de l’ensemble fit culpabiliser le vicomte. La demeure paraissait à l’abandon, sans le maître rien n’avait été réparé, ni n’avait été entretenue.

Comme personne ne venait à sa rencontre, il attacha les rênes de son cheval à la rampe de l’escalier et gravit timidement, presque gêné d’être revenu, les cinq marches qui menaient aux doubles vantaux sculptés de la porte d’entrée. Arrivé devant, il se servit du heurtoir en fer forgé et attendit que l’on vienne lui ouvrir. Il pivota et se tourna vers la campagne environnante. Il laissa courir son regard, au loin, après les prairies où des vaches impassibles broutaient, les arbres fruitiers en fleur coloraient la forêt qui se trouvait à l’arrière-plan, de l’autre côté les rangs de vigne s’alignaient jusqu’au bord du fleuve. Son domaine du médoc, car il avait hérité d’une autre propriété qu’il avait laissée en jouissance à son cadet, s’étendait jusqu’aux abords de Pauillac et à ceux de Saint-Julien ou peu s’en fallait, et depuis les rives de la Gironde s’enfonçait dans les terres jusqu’au lieu-dit le grand Moussas.

Visiblement, personne ne venait lui ouvrir. « — La maisonnée avait-elle été désertée ? » Il poussa l’un des lourds vantaux, et franchit le seuil. Il pénétra dans le vestibule gris et terne de poussière, un envol de particule tourbillonna avec l’entrée soudaine du courant d’air. Il examina ce qui l’entourait avec pour seul éclairage le jour entrant derrière lui. La porte de droite était grande ouverte sur une galerie dont les volets clos empêchaient de voir l’état et la porte de gauche, qui elle était fermée, donnait sur deux chambres qui étaient utilisées pour recevoir, son cabinet et la salle d’armes. Mais ce qui l’attristait c’était le souvenir des appartements de l’étage, ceux de sa femme et les siens, chambres, boudoirs, antichambres et garde-robes. Et puis surtout les chambres d’enfants à l’étage supérieur dont son frère et lui avaient été les derniers occupants. Aucune descendance n’était venue depuis égayer la demeure. Ce souvenir lui serra douloureusement la poitrine et raviva, telle une lame brûlante, son deuil que le temps pourtant éloignait. La tristesse tomba sur lui semblable à une chape.

Il secoua sa douleur et s’engagea par la porte du fond sur la gauche de l’escalier de pierre qui occupait une bonne part de la pièce. Au bout du couloir qui menait à la cuisine, il entendit le son des casseroles, il sentit l’odeur de l’oignon et du lard revenu, il y avait donc quelqu’un. Devant la paillasse au-dessus d’un chaudron de cuivre La Lesbats, comme tous l’appelaient, gouvernante et cuisinière du château, et qui avait aussi été sa nourrice, s’affairait sur ce qui devait être une soupe. Elle était aussi large que haute ou peu s’en fallait. Toute en bonhomie, elle avait souvent été source de consolation pour ses maux d’enfant. À sa vue, elle sursauta émettant un couinement de souris peu en rapport avec sa corpulence. « — Tudieu, m’sieur le vicomte, oh ! M’sieur le vicomte ! Mais vous auriez dû nous prévenir de votre venue. Il n’y a rien qu’est prêt ! Oh ! misère. Tout est en vrac. » Elle s’essuyait nerveusement les mains visualisant l’état de la demeure. Sa joie était mitigée, car elle était contrariée par cette arrivée intempestive, mais elle était soulagée, les choses allaient enfin revenir à la normale, du moins l’espérait-elle.

— c’est rien, ce n’est rien ma Lesbats, ce n’est pas bien grave. Si tu as de quoi me nourrir et des draps propres cela ira !

— Sûr que pour manger y a c’qui faut ! Je m’en vais ouvrir un pot de confit et de pâté de foie et y a du pain, je l’ai fait hier, mais pour le reste… y faut tout nettoyer…

— T’affole pas, ça peut attendre, mais tu es seule ?

— Dia, m’sieur le vicomte, le Peydédaut m’a dit qu’on pouvait plus payer, alors y sont partis, la Madeleine, le Blaise et leur marmaille y sont à Bordeaux où y sont pas bien heureux, mais le Pierre lui il a dit tant pis je reste, y voulait pas laisser les bêtes, heureusement, moi toute seule je peux pas tout faire.

— Mais et les autres ?

— Dia ! y sont repartis dans leur famille au village ou à la ferme.

— Tu es donc seule dans le château ?

— Oh peu s’en faut, monsieur le vicomte, y a moi et le Pierre et de temps en temps le petit Martin. Un dégourdi celui-là. C’est le drôle des Bujeau !

— Et le Pierre, il est où ? J’ai laissé mon cheval devant.

— À l’écurie, je vais le chercher…

— Non, non laisse, j’y vais.

Sur ce, il sortit par l’arrière et descendit les trois marches qui donnaient sur la cour pavée entre le château et les écuries. La Lesbats à nouveau seule marmonna dans son menton alourdi, tout ce qu’il fallait faire pour remettre en état l’intérieur de la demeure. C’était à désespérer.

épisode 002

château de Saint-Mambert-002

La rencontre

Le chant des merles dans les branches du marronnier sous ses fenêtres éveilla le vicomte de Castelnau. Il se crut un instant des années en arrière au temps de l’insouciance, ce qui mit un baume à sa mélancolie latente. Il se leva, passa sa chemise et attrapa sa culotte parfaitement brossée. Ce constat le ramena à des préoccupations plus triviales dont l’une était de se trouver un nouveau valet de chambre, le sien faute d’appointements avait trouvé un autre emploi. À cette heure La Lesbats avait visiblement trouvé une solution satisfaisante pour son linge. Il passa sa main dans sa chevelure cuivrée qui repoussait depuis qu’il ne portait plus la perruque et se gratta le crâne. Par quoi allait-il commencer ? Il repoussa les volets intérieurs, qui masquaient la fenêtre, et il redécouvrit le paysage de son enfance, le soleil rasait les prairies diamantées de rosée sous des volutes de brume que la première chaleur évaporait. En fin de compte, son retour ne serait peut-être pas si pénible. Il contourna son lit à baldaquin en noyer sculpté, remarqua que la poussière avait été faite, le corps supérieur fermé par deux portes de son cabinet à piètement décoré de colonnettes torsadées brillait sous un rayon de soleil inquisiteur, celui-ci s’étirait jusqu’à la haute armoire à vantaux sculptés de pointes de diamant. Les meubles de la chambre des vicomtes de Castelnau n’avaient pas changé depuis quatre générations, bien que fort démodés, leur familiarité était rassurante. Il sortit de sa chambre. Passé son seuil, il constata le tumulte causé par l’activité de cinq femmes venues du village voisin essuyant, époussetant, astiquant, frottant, savonnant, à la demande pressante de la gouvernante, car il fallait à tout prix redonner du lustre à l’intérieur du maître. À sa vue, elles s’arrêtèrent, se regroupèrent et esquissèrent une révérence tout en lui souhaitant la bienvenue. Dans leur modestie, elles étaient à peine audibles. Il descendit jusqu’à elles, paternel, conscient de son statut, il leur demanda des nouvelles de leur famille. Martin, un drôle d’une douzaine d’années, se précipita prévenir comme convenu La Lesbats qui aussitôt vint accueillir le maître et le guider vers la chambre adjacente dans laquelle l’attendait son premier déjeuner du jour. Il s’installa face à un café fumant qui l’intrigua, car il se demanda comment la cuisinière avait pu s’en pourvoir. À côté, un pain blanc encore tiède attendait d’être tartiné de beurre et de confiture. La Lesbats s’excusa, elle n’avait pu trouver de sucre, mais il y avait du miel de leur ruche dont il pourrait lui donner des nouvelles. Sur cette réflexion, elle s’éclipsa.

Face à la porte-fenêtre ouverte sur la terrasse donnant sur les jardins, il se mit à rêvasser tout en se sustentant. Ses pensées erratiques le menèrent vers toutes les taches à venir pour remettre en état son domaine délaissé.

La famille de Castelnau était une ancienne famille protestante qui avait suivi et soutenu le bon roi Henri IV jusque dans sa conversion au catholicisme. En remerciement, le roi leur avait offert des terres dans le Bas-Médoc qui suite à l’assèchement des marais par des Flamands et des Hollandais étaient devenues viables et plus étendues grâce aux polders. Les hommes des Pays-Bas ayant introduit les vaches frisonnes lors de leur séjour, leur élevage fut la première source de revenus du domaine. Puis bénéficiant des faveurs royales la génération suivante en récompense de leur fidélité et de leur succès contre les huguenots put construire le château de pierres blanches dans son état définitif. Mais les séditions dues à la Fronde avaient éloigné les maîtres du domaine et avaient à nouveau ruiné la famille. Ce fut son grand-père qui, par l’intermédiaire de Mazarin, obtint une gratification pour sa fidélité lors des soulèvements contre le jeune roi et avait pu relever la situation familiale. Il avait pour cela eu l’idée de développer le vignoble et avait ainsi redoré le blason des vicomtes de Castelnau.

Philippe-Amédée n’était pas très inquiet, il avait toute confiance en son métayer qui était aussi son maître de chais ainsi que son régisseur. Le cours de sa réflexion fut interrompu par une voix féminine chantant un air populaire en vogue. Il se prit à écouter et à suivre les paroles qu’il connaissait :

« — en revenant de noces

— j’étais bien fatiguée,

— Au bord d’une fontaine

— Je me suis reposée.

— Et l’eau était si claire

— Que je m’y suis baignée ;

— À la feuille de chêne,

— Je me suis essuyée.

La voix était belle, haute et cristalline, il appréciait la ritournelle. Il ferma les yeux et se laissa transporter par la voix.

— Sur la plus haute branche,

— Un rossignol chantait :

— Chante, rossignol, chante,

— Toi qui as le cœur gai !

— Tu as le cœur à rire,

— Moi, je l’ai à pleurer.

— C’est de mon ami Pierre,

— Qui ne veut plus m’aimer,

— Pour un bouton de rose,

— Que je lui refusai !

— Je voudrais que la rose

— Fut encore au rosier

— Et que le rosier même,

— À la mer fut jeté,

— Et que mon ami Pierre

— Fut encore à m’aimer. »

La chanson finie, il se sentit plein de nostalgie, contrarié par sa fin. La voix s’apprêta à reprendre du début, quand elle amorça une autre mélodie cherchant tout d’abord l’air adéquat. S’en étant assurée la voix harmonieuse continua sans heurts les nouveaux couplets.

« — Aux marches du palais

— Aux marches du palais

— Y’a une tant belle fille, lon la,

— Y’a une tant belle fille…

Peypédaut Jeanne ("The Housemaid" by Thomas Gainsborough.jpgLe vicomte se sentit empli de joie. Curieux, il se leva pour voir si la femme était aussi jolie que sa voix. Sur le pas de la porte, il s’arrêta. De dos et à quatre pattes, une femme astiquait le plancher de la pièce. Sentant sa présence, elle se retourna, sursauta, le reconnaissant elle se releva. Sa tenue défaite par les mouvements dus à son ouvrage, elle remit en place son corsage qui glissait sur une de ses épaules et ébaucha une génuflexion. Cela le fit sourire, il avait devant lui une jeune fille gracile, à la silhouette déliée de toute beauté, dont les boucles brunes s’échappaient d’un fichu noué sous la nuque. Gênée, les yeux baissés, elle essuyait ses mains sur sa jupe de laine brune. « — Excuse-moi, je t’ai entendu, tu as une bien jolie voix, tu viens du village ?

— Oh ! non, monsieur le vicomte, je suis Jeanne, la fille de maître Peydédaut.

— Ah ! Oui bien sûr ! Tu as bien changé, évidemment.

Un silence s’installa un peu gêné, ne sachant quoi rajouter, il lui tourna le dos et quitta la pièce laissant la jeune fille les bras ballants. Il allait justement voir son père. Il tomba nez à nez avec La Lesbats et sans réfléchir il lui proposa de prendre à temps plein la Jeanne pour l’aider. Si elle fût surprise, la gouvernante ne le montra pas. Elle acquiesça et ajouta que c’était une bonne idée.

Sur le chemin qui le menait vers les chais, il se sentit plus léger comme si un vent nouveau soufflait, il n’aurait pas su dire pourquoi.

épisode 003

Louise Élisabeth Vigée Le Brun (1755 -1842)

Mars 1708, la mauvaise nouvelle.

Le premier haut-le-cœur annonça la première nausée, venant confirmer l’arrêt de ses saignements depuis deux mois. Elle se précipita dans la tour carrée, aux lieux d’aisances adjacents aux appartements. Pliée en deux, elle subissait le martyre qu’elle avait observé sur sa mère lors des naissances de ses cinq frères et sœurs cadets. S’étant remise, elle revint dans la chambre et s’essuya le visage avec un linge. Elle était hébétée, heureusement Philippe-Amédée était déjà parti. Elle s’assit effondrée sur le lit. Qu’allait-elle faire ? Elle ne voulait pas d’enfant, elle ne désirait qu’être aimée du maître. La venue indésirée d’un nourrisson allait bouleverser ce qui pour elle était un conte de fées.

Il avait débuté lorsqu’elle était venue la première fois accompagner sa mère au grand nettoyage du château et qu’elle était tombée nez à nez avec le maître des lieux. Elle en avait été fort troublée, impressionnée par le maître, par l’homme, elle ne savait. Puis à la demande de la gouvernante, elle était venue travailler tous les jours au château, ce qui était pour toutes filles des environs un avantage. Elle gravissait les échelons de la précarité, car elle allait recevoir des émoluments réguliers. Elle n’avait pas réellement été surprise, à seize ans, elle était en âge, de plus, fille de l’intendant, cela coulait de source que l’on eut pensé à elle. L’idée lui avait plu, de plus cela serait plus facile qu’à la ferme où elle s’occupait de ses frères et sœurs les plus jeunes en plus des tâches ménagères. Elle se présenta très intimidée à la porte de la cuisine à l’aube du jour dit pour commencer sa besogne. Pour tous, La Lesbats représentait le château et bien qu’elle l’ait depuis toujours connu, elle se sentait godiche. La gouvernante, avec une autorité naturelle, l’avait reçue sans cérémonie et lui avait donné sa première tache. Elle travailla de la pointe du jour à la nuit dans les différentes pièces de la demeure et découvrait ce qui pour tous était un mystère. Elle n’avait jamais vu autant de richesse, elle était impressionnée par les meubles, les tentures en riches étoffes, les objets en tous genres dont elle ne connaissait pas toujours la fonction, mais ce qui la laissait rêveuse, c’étaient les tableaux de famille. Elle était éblouie par les costumes, les coiffures. Son tableau préféré était celui de la dernière vicomtesse, elle était parée de bijoux de perles et de pierres, elle était coiffée d’une fontange et vêtue d’une robe cramoisie ornée de dentelles à profusion. D’après La Lesbats, la robe était encore enfermée dans le coffre de la chambre de la défunte, mais le maître ne tenait pas à ce que l’on pénètre dans la chambre. Très vite, la jeune fille s’entendit avec la gouvernante. Celle-ci, n’ayant pu avoir d’enfant, la maternait de façon un peu bourrue, mais bienveillante. La première fois que Jeanne recroisa le vicomte, elle faillit en lâcher son ouvrage, bafouilla et devint rouge de confusion. Il lui sourit et repartit à ses occupations. Elle fut très en colère de sa gêne. Elle ne comprit pas tout de suite pourquoi son trouble lui laissait un goût amer. Elle se prépara à leur prochaine rencontre et répéta plus d’une fois dans sa tête, ce qu’elle devrait dire et faire, mais il sembla disparaître du château. Après moult détours, elle soutira à La Lesbats, ce qu’elle voulait savoir ; le vicomte était à Bordeaux. Elle fut déçue et se mit à attendre, ressassant sans fin la scène future imaginée. Évidemment, elle ne se déroula pas comme prévu. Ce jour-là avec La Lesbats, afin de les nettoyer, elle descendait les rideaux d’un lit à baldaquin d’une des chambres du rez-de-chaussée. Lorsqu’il pénétra brusquement dans la pièce, cherchant la gouvernante, Jeanne sur un escabeau, de surprise, en perdit l’équilibre. Il eut juste le temps de la rattraper. Ils tombèrent dans l’élan sur le lit, sous les yeux effarés de La Lesbats. Le premier moment de gêne passé, ils éclatèrent d’un rire incoercible. Il l’aida à se relever, ce fut le début d’une connivence qui fit glisser rapidement leurs relations sur le terrain de la séduction. Pour des raisons de praticité, le vicomte demanda que la jeune fille restât loger au château, avec l’automne les nuits tombaient plus tôt et la ferme des Peydédaut était éloignée. Deux nuits ne s’étaient pas passées qu’ils partageaient pour leur plus grand bonheur le même lit. Le statut de Jeanne changea, c’était dans l’ordre des choses. Ce fut La Lesbats qui la première en tint compte et modifia son comportement en mettant la jeune fille sur un pied d’égalité. Le vicomte réclama à Jeanne sa compagnie pour manger, ce qui dans un premier temps la gêna, puis comme tout, elle s’habitua. Elle se mit à apprécier tout comme lui ses moments où elle lui racontait le petit peuple du domaine, et où il lui rapportait avec l’air de la ville des petits cadeaux, le premier avait été un petit bonnet de gazar garni d’un ruban, elle en avait été émerveillée, devant son plaisir évident étaient venus plusieurs aunes de tissu, des chaussures, et des babioles. Elle n’abusait pas de ses avantages et avec tout à chacun, elle ne changeait pas de comportements. Elle était heureuse et ne demandait rien de plus, mais voilà que le destin en avait décidé autrement. Il fallait qu’elle demande de l’aide, un conseil. Se retournait vers sa mère était impossible, depuis qu’elle savait, elle ne voulait plus la voir, pour elle Jeanne était devenue une fille perdue. Quant à son père, malgré l’affection qu’il avait pour sa fille aînée, il était pris en étau entre le maître, son amant et sa femme, sa mère. De plus que pouvait un père pour sa fille quant à cet état ? Elle se décida et alla voir son parrain, l’oncle de son père, bien que ce fût un homme, il était avant tout le curé de la paroisse et un homme sage, plein de connaissance. Il avait toujours été bon et attentionné pour elle. C’était décidé. Elle se débarbouilla, fit de son opulente chevelure brune une torsade qu’elle maintint en chignon sur la nuque. Elle enfila sa jupe et mit le casaquin de toile que Philippe-Amédée lui avait offert lors de son dernier séjour à la ville. Elle le ceintura, serré, comme pour conjurer le sort.

Comme chaque matin, elle descendit à la cuisine, mais cette fois-ci elle ne vint pas proposer son aide à la gouvernante. De par sa nouvelle position, Jeanne ne recevait plus d’ordre, mais les deux femmes avaient trouvé un consensus naturel, car jamais la jeune femme n’eut l’idée de se faire servir, ni même de rester inactive. Elle était consciente de la fragilité de sa position. Elle rentra dans la pièce se forçant à sourire ce qui ne trompa pas La Lesbats. Si elle n’avait pas croisé le maître à l’aube le sourire aux lèvres, elle aurait craint quelques tensions entre eux, car elle était consciente que Jeanne rendait le maître heureux et elle ne lui voulait aucun mal. Elle lui proposa un bol de soupe ou de bouillie, mais Jeanne refusa l’un et l’autre, rien que l’idée, lui soulevait le cœur. Un peu tendue, elle prévint qu’elle partait pour le village, ce que la gouvernante ne releva pas. La Lesbats proposa que le Martin l’accompagne, mais Jeanne refusa, prétextant qu’elle n’avait rien à porter de lourd et que le drôle avait autre chose à faire. Sur ces mots, elle sortit par la cour, contourna le long bâtiment des écuries et prit le chemin qui menait à la jalle et qui conjointement allait vers le village d’une dizaine de maisons de Saint-Mambert. Elle n’avait pas mis les chaussures de cuir offert par son amant dont les talons trop hauts étaient pour elle une gageure pour la marche, aussi fit elle la demi-heure de son trajet d’un pas décidé avec ses sabots, sa jupe tournoyant autour d’elle. Tout au long du chemin, ses idées fourmillaient en tous sens, tant et si bien qu’elle atteint le petit pont de pierre qui enjambait le cours d’eau à l’entrée du village sans avoir vu le paysage qu’elle connaissait par cœur. Elle s’arrêta, aspira un grand coup comme si elle allait affronter un danger. Elle passa le pont et s’apprêta à traverser la rue du village donnant sur l’église. Elle avait à peine fait trois enjambées qu’elle fut interpellée par la femme du charron. L’une prit des nouvelles du château l’autre du village, la villageoise en profita pour exprimer les difficultés de son époux dans sa pratique. Tous savaient que la Jeanne était devenue la maîtresse du vicomte, nul ne la jugeait, du moins ouvertement, et même si personne n’en avait parlé devant la Berthe Peydédaut, l’information n’en était pas moins passée comme on parle du temps à venir. Tous étaient intéressés par sa situation, car cela leur permettait de faire passer leurs doléances indirectement au maître. Jeanne était consciente de ce fragile privilège et elle jouait le jeu. Par ailleurs, Philippe-Amédée incitait ces comptes rendus qui l’amusait tant Jeanne avec son bon sens paysan imperturbable, son esprit caustique, sa lucidité incisive, brossait un tableau précis de la vie et des problèmes des gens du domaine. Elle savait qu’il en tenait compte, le puits du village avait ainsi été réparé comme le toit de la forge suite à ses bavardages. Jeanne laissa là la femme du charron, mais dut répéter la scène par deux fois avec deux autres villageoises avant d’atteindre la petite église ramassée sur elle-même. Elle passa par la porte latérale sous l’appentis soutenu par deux colonnes chapeautées de gargouilles. Elle pénétra dans la pénombre faiblement dissoute par la lumière du jour pénétrant péniblement par un petit vitrail représentant saint Lambert. Devant le vide apaisant du lieu, elle alla s’asseoir sur le seul blanc de l’église, celui de la famille du vicomte. Devant le retable, elle essaya de se concentrer sur des prières à la vierge tout en fixant le crucifix d’or et d’argent, don d’un aïeul de Philippe-Amédée. Oppressée par l’angoisse, elle se mit à pleurer, son désespoir avait débordé. Dans son trouble, elle n’avait pas perçu la présence du père Guilhem. Il toussota pour se faire remarquer, Jeanne sursauta et se leva aussitôt. « — Tu peux te rasseoir Jeannette, tu ne désobliges personne, nous sommes seuls. Nous avons droit nous aussi d’être fatigués et aucun membre de la famille du château n’a besoin de son banc. »  Tout en souriant, attendri par le chagrin de sa filleule, il s’assit à ses côtés et lui prit la main. Qu’avait donc sa jeannette pour être si malheureuse ? Il était toujours étonné en la voyant. Comment la Berthe avait-elle pu faire une fille aussi jolie ? Elle était un cygne perdu dans une couvée de canards ! Des alentours, voire plus, elle était d’une beauté au-dessus du commun, même à Bordeaux lors de son noviciat, il n’avait vu dans leur naturel de femmes aussi jolies. Mais il savait aussi, et la Bible en avait moult exemples, que ce cadeau de la nature apportait le plus souvent des déboires, la jalousie était sa compagne de tous les jours autant que le désir et l’envie. Évidemment dans son petit monde limité par les bornes du domaine de Saint-Mambert et de par sa modestie, dont elle ne se départait pas, elle avait été jusqu’ici protégée. Il avait fallu le retour du vicomte, pour que tous réalisent, qu’il y avait un lys dans leur potager, soit la joliesse de Jeanne que les attentions de son amant mettaient en valeur et que l’amour avait transformée en femme voluptueuse et elle n’y pouvait rien c’était inconscient. Sa nouvelle situation avait imperceptiblement changé ses manières, son port, la façon de se déplacer était même devenue plus altière. C’était comme cela, sa grâce éclatait au grand jour. Mais l’éblouissement engendrait des ombres plus profondes. La jalousie larvée, due aux avantages que l’un d’entre eux obtenait et qu’ils ne pouvaient extorquer, rampait parmi ses ouailles, de cela il n’avait nul doute, la nature humaine était ainsi et ses prières ne les épargnaient de ce mal dû à leur condition. Serait-ce là les soucis de la jeune fille ? « — Alors Jeanne que nous valent ses pleurs ? Quel malheur vient embuer ses jolis yeux ? Cela ne peut être bien grave.

— Parrain, je ne sais si c’est un grand malheur, mais une chose est certaine, cela va bouleverser ma vie. Elle s’interrompit, elle chercha les mots adéquats, elle ne savait comment amener la chose, comment poursuivre, les mots restaient dans sa gorge. Le père Guilhem ne la brusquait pas, il respectait l’émotion de Jeanne. Puis tout à trac, elle lâcha : « — Je suis grosse, parrain ! » Il resta la bouche ouverte. Mais c’était une enfant ! Non ! ce temps-là était fini, bien fini. Il fallait lui répondre, la réconforter, elle était repartie en gros sanglots. « — Voyons Jeanne, ce n’est pas le bout du monde, c’est dans l’ordre des choses même si dans ta condition ce n’est pas très conventionnel, mais c’est en soi une bonne nouvelle. » Il n’était pas très sûr, voire pas du tout, que ce fut une bonne nouvelle. Mais il ne savait que dire, et ne pouvait se contenter de lui faire ânonner des prières. Il se sentait inutile et ne savait comment la soulager. Il se sentait impuissant à la protéger, cela l’affligeait. Au milieu de son abattement, la colère de la jeune fille éclata : « — Bien sûr que c’est une mauvaise nouvelle, c’est une catastrophe ! Il va m’abandonner, je vais me retrouver avec un bâtard et seule en plus de ça ! » Il ne pouvait lui reprocher sa situation ni lui dire qu’elle aurait dû y réfléchir avant ; que pouvait faire d’autre une donzelle dans cette situation ? Le choix, elle ne l’avait pas vraiment eu. Même si elle avait été prévenue quelle fille aurait pu refuser cette situation même bancale que lui offrait le vicomte ! « — Voyons, pourquoi veux-tu que le vicomte t’abandonne ? T’a-t-il donné quelques signes ?

— Dia ! Bien sûr que non ! D’abord, il ne sait pas ! Mais quand il va savoir, que fera-t-il d’une fille grosse ? Et puis cela va lui donner des idées, il va vouloir des enfants légitimes. — Comme si elle avait mis ses dernières forces dans cette invective, elle s’effondra et glissa sur le sol sans connaissance. Le père Guilhem se précipita à la sacristie, y attrapa une fiole et revint aussi vite. Il souleva la tête de la jeune fille et lui fit aspirer l’odeur forte qui s’en dégageait. Quand elle revint à elle, il lui en fit boire une gorgée, ce qui la fit tousser. « — Là Jeanne ! Ça va mieux ? Reprenons, tu es enceinte, soit nous ne pouvons revenir sur cela. Je comprends tes craintes, mais le vicomte est un homme juste. Bien sûr, il ne t’épousera pas ni ne reconnaîtra ta progéniture, du moins je ne pense pas, mais je suis sûr qu’il fera tout pour t’assurer une sécurité, il te trouvera un époux qui vous mettra à l’abri du besoin. Ça, je peux te l’assurer et m’y attellerai. Aie confiance.

 — Mais je ne veux pas, je veux qu’il me garde, je veux rester auprès de lui ! Je ne peux me passer de lui, je mourrai plutôt que d’en être éloignée.

— tout doux, Jeanne, ne prononce pas d’abominations en ces lieux qui dépassent ta pensée. Tout d’abord, nous n’en sommes pas là. Il faut faire confiance en notre seigneur. Nous allons prier notre sainte mère pour qu’elle nous ouvre la voix de la raison. Et je le ferai pour toi tous les jours qui mèneront à l’assurance de ton bonheur.

Elle obéit, elle s’agenouilla et pria, mais elle n’était pas plus convaincue qu’en rentrant dans l’église. Lorsqu’elle sortit du lieu saint, elle était à peine plus soulagée. Avoir partagé ses inquiétudes, allégeait ses pensées, mais elle était toujours sans solution. Que Philippe-Amédée l’abandonne pour se marier était sa plus grande crainte. Les premiers émois aveuglants de leur amour passé, cette épée de Damoclès qu’était un mariage légitime, s’étaient glissés sournoisement dans toutes ses pensées. Chaque fois qu’il partait pour Bordeaux ou pour quelques séjours dans un château voisin, la peur jaillissait et une angoisse sourde l’envahissait la pénétrait. Mais non, jusque-là rien n’était venu concrétiser ses inquiétudes, au contraire il revenait avec des cadeaux, des mots doux pleins du manque qu’il avait eu d’elle. Mais un enfant ? Un bâtard ? Qu’est-ce que cela allait déclencher ? Quelle idée allait germer dans la tête de son amant ?

Abbaye Edwin Austin (1852-1911) www.nevsepic.com.ua - copie

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Une réflexion sur “Le drame de Natchez ou Jeanne Peydédaut 001 à 003

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