Le drame de Natchez ou Blanche-Marie Peydédau épisode 001 et 002

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épisode 001

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15 juillet 1722, l’arrivée

La vigie n’avait pas crié « — Terre ! Terre ! » que les marins savaient déjà que le continent n’était pas loin. Les effluves terrestres et les oiseaux qui ne s’éloignaient jamais vraiment de celle-ci les avaient alertés. Lorsque l’homme du grand mât s’écria : « — Terre ! Terre à bâbord », l’équipage guettait déjà la ligne d’horizon, cherchant la partie plus sombre qu’était leur destination. Seuls les passagers furent surpris par l’appel et se portèrent en hâte vers le bastingage. Tous voulaient apercevoir la terre de leur nouvelle vie, mais ils furent bien déçus, car hormis quelques marins à la vue plus perçante, ils ne voyaient rien. Il fallut plusieurs heures pour que petit à petit se dessinent les contours, tout d’abord flous, de leur destination.

Lorsque le « Vénus « fut en vue du fort de la Balise établi dans le delta du large fleuve, l’équipage et les passagers étaient en tristes états. Si le temps avait été clément jusqu’au tropique, il n’en avait pas été de même dans le golfe du Mexique. Les voyageurs avaient été malmenés par deux tempêtes consécutives qui les avaient fort secouées et avaient généré quelques avaries. Seule la crainte des pirates avait amené le capitaine à garder le cap vers la Louisiane, plutôt que de s’arrêter à Cap français ou chez les Espagnols. Il avait encore en tête le récit tragique de ces colons allemands, malades et affaiblis par la dysenterie, qui sur le navire « la Garonne » avaient été acculés par des pirates, dans la baie de Samana sur la côte de Saint-Domingue. À l’abri de témoins éventuels, ils les avaient pillés, violés et trucidés. Que les conditions de bord fussent de plus en plus pénibles, que la maladie, dont avait été victime Blanche-Marie, aie emporté trois marins, deux femmes des familles et un nourrisson, n’avait en rien ébranlé sa décision. Le chirurgien, lui, s’estimait heureux de n’avoir pas eu plus de décès même s’il y avait encore six malades qui n’en réchapperaient sûrement pas et que d’autres cas pouvaient se déclarer.

*

Les Français avaient construit le fort la Balise sur un des deltas du fleuve face au golf du Mexique. Il fallait protéger l’entrée du Mississippi d’éventuels belligérants. Il avait pour deuxième utilité de servir de port. Les grands navires à fort tirant d’eau, en plus de la nature dangereuse et imprévisible du lit du fleuve, étaient empêchés par une barre de sable située en son milieu de poursuivre le voyage vers l’intérieur des terres. Aussi le plus souvent les capitaines étaient dans l’obligation de transborder leurs passagers et leurs marchandises sur des embarcations plus petites et plus maniables. Il s’était donc développé dans les îles avoisinantes des communautés de marins et leurs familles à même de pourvoir à cette activité.

Le capitaine du fort de la Balise accueillit avec chaleur le capitaine Dumoulin. Dans son fortin de chêne, au confort sommaire, et après avoir fait le point sur les besoins les plus pressants du navire et de son équipage, les deux capitaines autour d’une bouteille de rhum échangèrent les nouvelles de part et d’autre de l’océan. Au cours de la conversation, le capitaine du Vénus apprit que sa destination avait changé. Monsieur Brebach, capitaine du lieu, lui signifia que désormais il devait se rendre non plus au nouveau Biloxi, sa destination première qui était à son dernier passage l’établissement principal de la colonie, mais à La Nouvelle-Orléans, la nouvelle ville du gouverneur.

arrière de l'aurore navire négrier un peu plus grand que l'assemblée nationale dessin jean bellis

Le capitaine n’était pas contrarié de ce changement de destination, il avait un fort mauvais souvenir du précédent lieu, aussi apprécia-t-il la nouvelle. Le nouveau Biloxi était un plateau boisé à la pointe d’une presqu’île de terre limoneuse entourée de marais où il s’était développé un véritable centre d’accueil des émigrants. Monsieur de Bienville, gouverneur de la colonie, alors contrarié par ce choix fait depuis Versailles, s’y était installé avec un troupeau d’humains disparates allant du directeur régional de la Compagnie aux forçats rescapés des galères et vagabonds ramassés dans les rues de Paris, en passant par les filles à la cassette et les religieuses qui les accompagnaient, les ingénieurs du roi et leur famille, les employés et les gardes de la Compagnie des Indes, les engagés envoyés par différents concessionnaires, souvent avec femme et enfants, les Suisses de la Compagnie de Merveilleux et du régiment de Karrer, les militaires français, et les prisonnières tirées de la Salpêtrière. Pêle-mêle s’étaient construits des magasins, un hôpital, des baraquements pour loger le commun et des logements à peine plus cossus pour les nantis. Les logements des émigrants de toute catégorie, construits à la hâte, étaient des plus rudimentaires, quelques pieux en terre soutenant une couverture de joncs.

Monsieur de Bienville l’avait alors reçu dans sa demeure qui était la seule avec celle du directeur de la Compagnie à ressembler à une vraie maison, et dont il avait fait le siège du Conseil de la colonie. Il se souvenait y avoir rencontré le père Antoine Davion, un missionnaire hébergé tout comme lui. Reconnu par tous comme un saint homme, celui-ci se plaignait de la promiscuité engendrée sur quelques hectares par ce rassemblement de populations si diverses, le lieu, il était vrai, ressemblait plus à un campement de bohémiens qu’à un comptoir colonial organisé. Très vite, les maladies comme le scorbut, la dysen­terie, les fièvres diverses, les infections vénériennes, le manque de vivres frais, les conditions d’hygiène déplorables, avaient fait du site un lieu maudit qu’il n’avait pensé qu’à fuir de peur que son équipage ne soit décimé. Il n’était pas le seul, les désertions s’étaient multipliées et chaque jour avait allon­gé la liste des malades, des mourants. Monsieur Brebach ajouta à ce triste résultat le nombre des morts près de mille alors constaté, aussi à l’annonce du déménagement tous avaient été soulagés de le quitter. Cela faisait deux mois que le plus gros de la population s’était rendu dans la nouvelle ville en devenir.

Afin de faciliter son voyage, car il fallait parfois jusqu’à six semaines pour parcourir les lacis du Mississippi jusqu’à la nouvelle ville, monsieur Brebach proposa au capitaine Dumoulin des esclaves appartenant à la Compagnie pour transborder sa cargaison sur de petites embarcations, à moins qu’il ne préfère louer les services d’un pilote, ce qu’il avait à sa disposition. Le capitaine Dumoulin choisit le pilote.

*

Le capitaine Dumoulin prit à son bord le pilote Charles Forest, un marin originaire de Montréal. Il était arrivé avec monsieur de Bienville. Il était là pour les guider dans les méandres toujours mouvants du Mississippi. Le large fleuve changeait de cours au fil de ses nombreux caprices. Ses eaux jaunâ­tres légèrement teintées de rouge, les unes venant du Missouri, les autres de la ri­vière Rouge, drainaient des bancs de sable qui modifiaient sa profondeur. Son courant charriait des troncs d’arbres qui pouvaient empaler la coque. Dire que sa navigation était peuplée de mille dangers était un euphémisme.

Joseph Rusling Meeker (The Athenaeum - Achafalaya River .jpegLes passagers ébahis, pour certains éblouis, découvraient la luxuriance du paysage. Le galion avait tout d’abord pénétré dans le delta du fleuve dont les contours incertains faisaient douter de ses limites voire d’être dans son lit. Les premiers jours, ils naviguèrent au milieu des marécages, le vent soufflant dans la voilure poussant devant le haut navire une myriade d’oiseaux dérangés dans leurs habitudes au-dessus d’une prairie, flottante, fleurie, où se cachaient des monstres que les passagers entrapercevaient avec effroi. Ils s’engouffrèrent ensuite dans une zone tout aussi incertaine où l’on ne savait pas où commençait l’eau et où finissait la terre. Les jacinthes de toutes couleurs, les lentilles, les nénuphars, les iris ou les lys, tapissaient les eaux calmes qui clapotaient sur les genoux noueux des cyprès couverts de lianes. Ils paradaient, supportant une végétation arachnéenne, qui tels des fantômes en lambeaux, frémissait aux moindres vents. La nuit, les filles enfermées dans l’entrepont écoutaient les sons inquiétants de la faune. Ce n’était que rugissement, miaulement, feulement, mugissement, croassement, sifflement, craquement. Tout cet inconnu mettait en branle leur imagination.

Puis un matin, à leur lever, elles découvrirent les forêts de chênes, de cyprès, de sassafras, de pacaniers, de magnolias en fleur, les contours de la rive se dessinaient avec précision. Puis ce fut la première trace humaine, une étendue cultivée, des hommes penchaient sur leur culture ou faisant des signes de bienvenue aux nouveaux arrivants. Malgré la peur de ce Nouveau Monde où tout était inquiétant, Blanche-Marie était captivée par tout ce qu’elle découvrait. La vie, l’espérance en celle-ci, avait repris le dessus sur la succession des drames, des deuils qu’elle surmontait insensiblement. La maladie qui lui avait fait entrevoir les portes de la mort lui avait rouvert les vannes du désir de demain. Cela avait le plus souvent des allures de fatalisme, mais la curiosité de la jeunesse perçait dessous. Aussi, sous le regard de Thimothée, au milieu des filles, maigre à faire peur, Blanche-Marie reprenait goût aux choses. Le garçon la surveillait, son cœur étreint de la voir si faible et de ne pouvoir faire plus pour la protéger, il s’inquiétait du futur proche dans lequel elle ne partagerait plus sa vie, son espace. Lorsqu’elle croisait son regard bienveillant de douceur, elle ne le fuyait plus, elle lui souriait timidement, il en était ébloui. Son frère l’avait tancé dès qu’il avait remarqué le manège des deux jeunes gens à peine sorti de l’enfance. Le Second Monrauzeau avait inutilement sermonné son cadet, le serinant avec la supposée condition de la fille dont on ne pouvait douter la noirceur, tout au moins de la malhonnêteté. Au grand scepticisme de Thimothée, il la supposait dangereuse. C’était ce que le Second avait compris à la table des officiers, même s’il était vrai que le Capitaine n’en avait pas pipé mot. Le mousse n’en avait eu cure. Le sermon avait glissé sur lui et sur sa dulcinée. Il l’avait même défendu et avait pour la première fois, élevé la voix devant son frère, à sa surprise. L’aîné n’avait pas insisté, le voyage touchait à son terme, les problèmes mouraient d’eux-mêmes, mais les journées du cadet étaient emplies de la vue de Blanche-Marie ou de son souvenir.

*

La ville tant rêvée par le gouverneur de Louisiane, monsieur de Bienville, apparut au milieu de l’air vibrant de chaleur, dans une large courbe du fleuve, aussi large qu’un lac, en forme de croissant. Les passagers à sa vue furent fort désappointés, car si les abords du fleuve avaient été aménagés pour permettre aux navires à grands tonnages de mouiller face à la ville, celle-ci n’avait que le mot pour l’être. Faute de main-d’œuvre, elle n’était qu’une ébauche. C’était un damier, face au fleuve, constitué d’îlots entourés de fossés pour évacuer l’eau et bâti à première vue de cabanes, autant dire un campement. Ce n’était que des prémices en devenir tracé par Adrien de Pauger. L’ancien capitaine au régiment de Navarre, ingénieur du roi, avait eu du mérite, car il avait trouvé à son arrivée sur le site qu’une vingtaine de baraques éparpillées au milieu des broussailles d’une zone boisée. Il avait toutefois réussi à faire dégager les quatre-vingt-dix hectares dont il avait besoin pour respecter ses plans et cela avec une soixantaine d’ou­vriers recrutés en Artois, sa province natale. Il avait poussé le rêve de monsieur de Bienville en nommant les premières rues de noms célèbres tels que Bourbon, Orléans, Saint-Louis, Iberville, Royale, et Chartres.

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La ville construite sous le niveau de la mer entre le fleuve et le lac Pontchartrain avait été gagnée sur les marais alentour, les occupants du navire découvrirent une foule d’ouvriers élevant des levées pour parer aux crues récurrentes du Mississippi. Le navire amarré, le va-et-vient des chaloupes débarquèrent les passagers. Lorsque son tour vint, Blanche-Marie jeta derrière elle un regard cherchant celui de Thimothée et ne croisant que celui, glacial, du Capitaine. Dépitée, elle s’avança sur l’échelle, hors du navire. Une main se présenta, c’était celle du mousse qui pour la première fois la touchait. Il murmura au passage : « — je reviendrai. ». Elle crut avoir mal compris, tant son cœur palpitait avec bruit. Elle lui sourit les yeux brillants d’émotion. Elle ne pouvait lâcher ses yeux des siens et tout en descendant précautionneusement, elle tournait sa tête vers lui. Assise dans la chaloupe, elle le cherchait toujours, et du bastingage, il la fixait, gravant dans sa tête ses grands yeux verts qui lui mangeaient le visage.

En trois coups de rames, la chaloupe toucha la pente du rivage, premier port de La Nouvelle-Orléans. Il était face à une large place déjà entourée de bâtiments administratifs, constitués de l’hôtel-palais du gouvernement, de deux casernes pour des soldats, de la prison, de l’intendance, du grand magasin général de nourriture et d’armes, et en fond une église se construisait. Cela effaça quelque peu la première impression des nouveaux arrivants. Comme à l’aller une planche relativement large fut posée sur le bord de l’embarcation et servit de ponton. La première à descendre fut Graciane, montrant ainsi la voie. Le limon du fleuve embourbait la rive, la femme releva le bas de sa jupe et à grande enjambée sur la pointe des pieds, elle évita de se crotter plus. Les filles avaient de leur mieux rafraîchi leurs mises, elles recommençaient une nouvelle vie, elles devaient être à la hauteur. Boubou, Amandine, Marthe, Marguerite suivirent avec un équilibre précaire d’autant que toutes redécouvraient la terre ferme et avaient encore le balancement du navire dans les jambes. Paulette dans sa précipitation glissa et tomba sur le cul à sa grande humiliation, déclenchant l’hilarité générale. Blanche-Marie l’aida à se relever et bras dessus bras dessous, elles rejoignirent les autres, qui avaient rejoint les familles sans se mêler à elles. Sous le soleil plein d’ardeur, elles attendirent que l’on décide de leurs sorts. Impassibles, suivant les conseils de Graciane, elles subissaient les regards concupiscents des hommes alentour et quelques propos lestes des soldats qui les entouraient. Autour d’elles l’activité était dense. En plus du « Vénus », plusieurs embarcations de tous types, navires, canoës, sortes de gabarres, radeaux mouillaient et embarquaient ou débarquaient des marchandises. Elles découvraient tout le peuple qu’elles allaient côtoyer, coureurs des bois, Indiens impassibles et inquiétants, esclaves africains chargés comme des mules, artisans de la Compagnie œuvrant aux abords, militaires, surveillants ou flânant, des marins de tous poils, quelques hommes visiblement riches, peu de femmes dans les environs.

*

original.5084.jpgLe conseil supérieur de la Louisiane avait deux têtes, toutes deux officiellement au roi, le commissaire ordonnateur, Monsieur  Duvergier, qui penchait pour les prérogatives de la Compagnie, en charge des finances, de la justice et de la police, et le gouverneur, monsieur  Jean-Baptiste Le Moyne de Bienville, commandant les troupes et s’occupant des relations diplomatiques. Le premier avait de larges pouvoirs qui entraient parfois en conflit avec ceux du gouverneur. Ce dernier était connu par tous comme un homme courageux, intelligent et honnête. Sa servante Antonine qui était déjà au service de son père et qui avait suivi le fils jusque dans ce maudit pays savait aussi que s’il était un homme bon, il pouvait avoir des colères lors desquelles il valait mieux être loin. Et venant d’apprendre le mouillage du « Vénus » dont il avait un triste souvenir, le messager et elle avaient vu à la nouvelle monter son ire. Un an auparavant le galion en question avait apporté de la part du roi Louis XV, celui-ci n’ayant que dix ans, des croix de Saint-Louis pour messieurs de Châteauguay, le frère de Jean-Baptiste, de Boisbriand, de Saint-Denis et Marigny et rien pour le gouverneur ni pour les besoins de la colonie.

« — Et que m’amène le « Vénus » cette fois-ci ? Je gouverne déjà un dépotoir, et que m’envoie-t-on ? Tout le rebut de France et de Navarre, voleurs, coupe-jarrets, maraudeurs, égorgeurs, crève-misère, drôlesses jouant du couteau, vagabonds, filles de joie, soudards, ribaudes, déserteurs et fripons en tous genres. Bref, les autorités nettoient Paris et la France de toute sa fange. Pêle-mêle, ses déshérités vont débarquer. Que vais-je faire de toute cette misère ? »

Trouver des habitants… cela avait été dès la création de la colonie un vrai dilemme, aussi la ville dès ses débuts avait été peuplée de déshérités, d’indigents, de filles légères. Bien sûr, les premiers habitants avaient été des Canadiens, des coureurs des bois, des artisans de la Compagnie, ainsi que des soldats, pour le reste, il avait fallu contraindre des personnes à venir s’installer en Louisiane. En France, les « Bandouliers », comme la population les surnommait, hommes de la Compagnie, avaient parcouru la France et avaient enlevé et déporté des indésirables vidant prisons et hôpitaux. Mais si les colons dans l’intérieur n’hésitaient pas à prendre femme chez les Indiens, le manque de celles-ci s’était cruellement fait sentir en ville. La Compagnie avait donc tenté d’organiser l’arrivée de femmes, mais cet objectif se heurta à de nombreux obstacles. Une partie d’entre elles moururent au cours de la traversée ou dans les premiers temps de leur arrivée en raison des nombreuses maladies. Le gouverneur avait encore en souvenir le contingent du « Deux-Frères », arrivé un an plus tôt. Sur les deux cent dix passagers inscrits lors de l’appareillage, soixante-sept étaient morts.

*

Le gouverneur face au capitaine du Vénus parcourait la liste des nouveaux arrivants, la plupart des engagés, ce que l’on surnommait les trente-six mois, temps qu’il passait comme esclave pour payer leur passage. Il lisait à haute voix chacun des noms : « — Alenier Gilbert, 35 ans, habitant de Clairac, Lot-et-Garonne. Laboureur : 3ans ; D’Érié Élizabeth, 32 ans, épouse d’Alenier Gilbert et Chénier Jacques, 22 ans : 3ans ; Chénier Jean, 24 ans de Fernau, Lot-et-Garonne, l’un et l’autre laboureur : 3 ans ;

— Ce sont des cousins, compléta le capitaine

— Duby Catherine, 20 ans environ, épouse de Chénier Jean : 3ans. 

— Ils ont deux filles d’environ 5 et 7 ans.

— Lamy Joseph, 20 ans de Clairac, paroisse de Monbardat, laboureur : 3ans ; Rivard-Lavigne Marie-Françoise, de l’île d’Oléron, 23 ans, servante pour tous travaux à l’exception du labourage : 3ans.

— Ces deux-là doivent faire leurs épousailles suite à leur engagement

— C’est une bonne chose ! — il reprit la liste. — Asselin Thomas, 30 ans : 3ans ; Asselin Paul, 28 ans, de Bourran, paroisse de Colleignes, Lot-et-Garonne : 3ans.

— Ce sont deux frères. Le dernier est marié avec la suivante sur la liste, ils ont perdu un enfant du scorbut pendant le voyage et ils ont un garçonnet de 6 ans encore malade, pas bien portant.

 — Ah ! Hubert Jeanneton, 29 ans, épouse d’Asselin Paul : 3ans, Luce Isabelle, d’Oléron, 27 ans, cuisinière et boulangère : 3ans ; Blanche-Marie Peydédaut, 13 ans : 6 ans ; pourquoi 6 ans, capitaine, pour celle-ci ? Il n’y a que les Anglais pour établir ce genre de contrat. De plus, elle est bien jeune.

— Elle voyageait avec sa mère, mais cette dernière est morte pendant le voyage.

— De maladie, je suppose.

— Pas vraiment, nous dirons d’un accident. Et comme la Compagnie ne les a pas placées avant leur départ, à ma charge de trouver son propriétaire. Et comme c’est aussi moi qui aie avancé leur voyage, il faut bien que je me rembourse des frais.

— Vous savez bien que ce que vous faites n’est pas légal ! Je paie le voyage de la drôlesse et me charge de la placer. Quant au voyage de la mère, elle passera dans les pertes et profits. De plus, de quelle sorte d’accident a bien pu mourir la mère ?

— Un accident, qui ne regarde que moi. J’accepte votre proposition pour son engagement qui est d’ores et déjà signé, il ne manque que la signature du propriétaire.

Bien qu’il fût des plus intrigués par cet accident mystérieux, monsieur de Bienville était conscient qu’il ne pouvait pousser plus loin son investigation, le navire ne faisait pas partie de sa juridiction. L’un comme l’autre savait que sur cette affaire, ils ne devaient s’avancer plus avant sans outrepasser leurs droits. Ils décidèrent de rester sur leur quant-à-soi.

— En plus des engagés, il y a dix ribaudes que la justice du roi vous envoie.

Le gouverneur laissa échapper un soupir de dépit, encore des filles de mauvaise vie.

*

Maurice Leloir (manon lescaut 1885

Le temps s’écoulait lentement dans l’obscurité bienfaitrice de l’hôpital où des gardes les avaient menées. C’était un grand bâtiment avec étage tout en longueur, faisant face au fleuve. C’était une construction récente, l’odeur de la résine flottait encore. À ce qu’elles avaient pu en juger, c’était un des seuls pourvus d’un étage, avec deux autres aperçus sur la place. Elles avaient été poussées dans une salle de l’étage sommairement meublée par des militaires au propos grivois. À leur soulagement, elles y avaient été laissées seules. Elles avaient même fini par croire qu’elles y avaient été oubliées. Paulette, qui par nature ne tenait pas en place, l’oreille collée à la porte écoutait les bruits, ils étaient étouffés et peu identifiables. De son côté, Graciane s’approcha des contrevents cabanés et par l’interstice de l’entrebâillement elle examina les alentours. Il y avait un militaire en faction et le fleuve. À cette heure de la journée, rien ne bougeait, la chaleur écrasante faisait rechercher l’ombre. Petit à petit, les conciliabules des filles s’estompèrent, de la somnolence elles passèrent au sommeil réparateur. Depuis bien longtemps, elles n’avaient pas eu l’occasion de profiter du silence apaisant, que rien ne venait rompre, car sur un navire, il y avait toujours le cliquetis des haubans, les ordres, les cris, les chants de l’équipage, le bruit de la promiscuité et lorsque l’habitude leur avait fait oublier tout cela, il y avait les bruits sourds du monde sous-marin qui résonnaient sur la coque. Graciane en frissonnait encore, tant cela l’avait tenue si souvent éveillée, crispée de frayeur. Elle s’était assise sur un des larges bancs accolés contre les murs de la pièce. Elle regardait, attendrie, les filles endormies, les unes allongées sur les bancs, leurs servants de couchettes, les autres à même le plancher de chêne, toutes les unes contre les autres. Qu’allaient-elles devenir ? Bien que d’apparences plus sereines, elle était soucieuse, Graciane savait que les filles se reposaient sur elle pour leur devenir. Pendant le voyage, le groupe s’était soudé, elles s’étaient mises à compter les une sur les autres et plus que tout sur Graciane plus âgée, plus forte, plus intelligente, elles la considéraient comme leur matriarche. Elle était devenue leur tête pensante. Seulement, Graciane était inquiète, elle n’avait aucune idée de ce qu’elles allaient devenir, du sort qui leur était réservé. Elle était déterminée à ne pas retomber dans les griffes d’un homme qui pourrait faire d’elle ce qu’il voulait. Elle était vaguement tombée amoureuse de son marquis, éblouie par sa prestance, par le luxe qui l’entourait, les cadeaux qu’il lui faisait, le confort qu’il avait fini par lui donner. Mais c’était loin, c’était une époque révolue, elle ne voulait pas dépendre de la sécurité toute relative donnée, prêtée par un homme. Cette erreur l’avait menée jusque-là. Mais voilà, qu’allait-elle pouvoir faire dans cette ville ? Dans cette bourgade à première vue. Et les filles ? Toutes avaient décidé de ne plus vivre de galanterie, elles ne l’avaient pas choisie, elles n’y reviendraient pas. Mais pourraient-elles faire autrement ? De quoi allaient-elles subsister ? Et Blanche-Marie ? Graciane avait compris qu’un sort différent lui était réservé, mais lequel ? Qu’allait-il lui arriver ? Quel était donc leur avenir à toutes ? Que de questions se bousculaient dans sa tête !

*

Un brouhaha dans les escaliers annonça leur venue et éveilla les filles. Graciane vint se placer au milieu de la pièce face à la porte. Boubou secoua Amandine qui avait du mal à ouvrir les yeux. Blanche-Marie avait instinctivement pris la main de Martha, Paulette guère courageuse s’était placée derrière. Henriette et Marguerite soulevèrent Louise et l’aidèrent à tenir debout, elle souffrait d’une fièvre persistante. Marie et Toinette se joignirent au groupe et entourèrent Graciane. Lorsque la clef tourna dans la serrure elles étaient toutes devant, faisant spontanément corps. La porte s’ouvrit laissant passer un homme à l’allure martiale et la mine soucieuse, il était suivi de cinq hommes dont le père Davion et le capitaine du « Vénus ». Graciane esquissa une révérence, ce qui surprit son interlocuteur. Monsieur de Bienville regarda la femme qui, malgré son voyage visiblement éprouvant, gardait fière allure et avait de la noblesse dans le maintien. Il examina les autres et ne put s’empêcher de constater qu’elles étaient majoritairement assez jolies. Cela ne le rassura pas, car cela allait entraîner des disputes parmi les hommes et engendrer du désordre. La compassion comme d’habitude prit le dessus sur toute autre vertu. Comme les autres passagers, elles étaient malgré leurs efforts évidents d’une saleté repoussante. « — Bonjour ! mesdames, je me présente, je suis monsieur de Bienville, gouverneur de cette colonie. Le capitaine Dumoulin m’a présenté votre condition. C’est avec plaisir que j’accueille votre venue, car nous manquons de femme. Par contre, je vous saurai gré de ne pas retomber dans la vie que vous venez de quitter, car elle ne sera pas plus tolérée ici qu’elle ne l’était en France… 

Étude d'une femme, 1744 Hubert-François Gravelot.jpg— C’est une bonne chose, coupa Graciane, ceci est aussi notre souhait à toutes. Nous ne tenons pas à nous faire infliger une nouvelle fois cette vie, vie que nous n’avons jamais choisie, et qui nous a été imposée par les hommes.

 Monsieur de Bienville, tout comme son entourage, resta bouche bée par l’interruption inattendue faite avec autorité. Contrairement à son entourage, choqué par le manque de respect dans la préséance, le gouverneur apprécia cette courageuse tirade. Elle démontrait que la femme avait du caractère et du courage et c’étaient deux atouts bienvenus dans ce pays. De plus, le temps en ferait la preuve. Les femmes, tout au moins celle-ci, avaient l’intention de commencer une nouvelle vie et respectable qui plus est. Il les aiderait, car si elles y mettaient autant de volonté elles le méritaient bien. Il sourit, bienveillant, et reprit : « — bien si nous allons dans le même sens c’est une bonne chose. J’ai donné des ordres pour que l’on vous fournisse de quoi vous décrasser de votre voyage ainsi qu’une vêture à votre convenance, tout au moins plus fraîche. De plus en attendant de vous loger dans les conditions adéquates vous resterez ici.

— Nous serons prisonnières ?

— Non, tant que je ne trouverai rien à redire sur votre conduite vous pourrez vaquer à votre guise. Le père Davion vous conseillera afin de vous construire une nouvelle existence et vous expliquez la colonie.

Tournant son regard vers Blanche-Marie, il s’adressa à elle : « — Quant à toi, je suppose que t’es la fille Peydédaut. d’un hochement de tête, elle acquiesça et jeta un regard inquiet à Graciane. – Je te prierai de bien vouloir me suivre.

Graciane se cabra et ne put s’empêcher d’intervenir tout en prenant la jeune fille par l’épaule. « — Qu’allez-vous faire d’elle ? Elle ne peut donc rester avec nous ?

— Elle appartient à la Compagnie pour trois ans et doit donc me suivre. Mais ne vous inquiétez pas, en attendant que je lui trouve un maître, elle restera dans les mains de ma servante. Vous pouvez dans ce laps de temps la voir encore. Cette femme commençait à l’agacer, il ne pouvait s’empêcher d’être aimable avec elle alors qu’il n’avait aucune raison de se justifier. Il n’aimait pas ce qu’il faisait, la gamine était un échalas et la vendre comme une esclave au profit d’un planteur ou d’un boucanier, dans des conditions aussi atroces dans un cas comme dans l’autre, tout ça pour rembourser l’investissement de la Compagnie qu’il avait fait à sa place, le dégoûtait. Il était évident qu’elle n’était pas assez solide pour survivre à cet engagement. Sa patience épuisée, sa colère monta. Il tourna les talons et sortit. Un des gardes prit le bras de Blanche-Marie qui n’opposa aucune résistance.

Les filles désemparées regardèrent le groupe quitter les lieux avec l‘une d’entre elles. Elles avaient le cœur serré, elles pressentaient que ce n’était que le début.

épisode 002

Jean-Baptiste Le Moyne de Bienville (2).jpg

Le gouverneur

Été 1722

Jean-Baptiste Le Moyne de Bienville pouvait être comparé à un taureau, sans être ni petit ni gros, il était massif. Il dégageait une force qui en imposait à beaucoup. Vif d’intelligence et de nature obstinée, il employait toutes les possibilités pour arriver à ses fins, mais comme il était d’un naturel bon, il se retrouvait parfois en contradiction avec sa conscience. Mais en ce jour, son âme était en paix, il ne pouvait que se féliciter de son œuvre. Si par le passé, la violente mésintelligence qui se manifestait alors entre tous les officiers et employés publics à la Louisiane, avait considérablement nui à la marche des affaires, entraînant des rapports explicitant la triste situation dans laquelle se trouvait alors la colonie et excitant de grands murmures parmi les actionnai­res, aujourd’hui tout allait mieux. Les concessions se développaient. De riches familles s’étaient installées sur les bords du fleuve et avaient enfin pu acheter des esclaves à sa charge depuis qu’ils avaient débarqué sur l’île Dauphine du Grand-Duc-du-Maine et de l’Aurore. Bien que l’idée ne lui ait jamais convenu, les négriers fournissaient régulièrement la main-d’œuvre servile que réclamaient les colons. Ceux-ci, fatigués par le climat, esti­maient que seuls les Africains étaient assez résistants pour travailler la terre. Ces nègres, comme tous les nommaient, et que l’administration maritime appelait « pièces d’Inde » et les trafiquants « bois d’ébène », devenaient les principaux artisans de la fortune des planteurs. Les Chauvin de la Fresnières et les Beaulieu possédaient désormais cent Nègres. Ils travaillaient dans les rizières. D’autres, comme ceux de La Luire ou des Ursins, faisaient pousser du tabac. Ces malheureux Noirs au moins étaient nourris, pensait monsieur de Bienville. Il avait bien encore quelques difficultés notamment avec les sauvages qui s’énervaient et tuaient leurs prisonniers, dont ils clouaient les têtes sur des piques, mais il avait jusque-là réussi à juguler ces débordements. Sa dernière crise l’avait amenée à offrir une grande concession à une colonie d’Allemands, effrayée par leurs voisins indiens. Il ne l’avait pas regretté, les Allemands, très organisés, l’avaient aussitôt divisée en quatre villages : Marienthal, Augsbourg, Carltein, et Hoffein. Industrieux, peu querelleurs et point coureurs de filles, ils ne pensaient qu’à travailler. Avec eux, le gouverneur était tranquille, ils n’allaient pas à la taverne et ne se battaient pas pour un jupon. Tout allait donc pour le mieux, la colonie était maintenant divisée en neuf quartiers : Nouvelle-Orléans, Biloxi, Mobile, Alibamons, Natchitochez, Yazoux, Natchez, Arkansas et Illinois. À ce jour, il pouvait compter sur les registres de sa ville environ mille deux cent cinquante habitants dont deux cent quatre-vingt-treize hommes, cent quarante femmes, quatre-vingt-seize enfants, cent cinquante-cinq domestiques français, cinq cent quatorze esclaves nègres, cinquante et un esclaves sauvages, deux cent trente et une bêtes à cornes, vingt-huit chevaux. De plus, Dieu semblait lui être clément malgré les messes dites en plein air par les jésuites ou les capucins, en attendant l’achèvement de la cathédrale, ce qui ne dérangeait pas les habitants de la ville.

Pour parachever le tout, il venait d’aménager dans sa maison enfin terminée, sur les bords du fleuve, au nord de la ville, au bout de la rue qui portait son nom, cadeau de monsieur Pauger. Jean-Baptiste de Bienville rangeait avec satisfaction ses livres et installait ses modestes souvenirs, les objets qu’il aimait, offerts par ses amis amérindiens, statuettes, armes, plats, calumets… tout en expliquant à Antonine ce qu’il attendait d’elle quant à la drôlesse qu’il avait ramenée dans sa maison. La vieille avait ronchonné son mécontentement. Qu’allait-on penser ? Une fille dans la maison du gouverneur ! Tout à sa joie de s’installer, il ne prêta pas attention aux récriminations de celle qui avait été sa nourrice et qui avait quitté le service de son père pour le suivre depuis l’Acadie. Il appréciait sa nouvelle demeure. De plain-pied, avec un toit pentu et une véranda, tout son tour pour la protéger des ardeurs du soleil, elle était suffisamment vaste pour son confort et son statut. Elle s’élevait sur sept parcelles réunies entre les quais et la rue de Chartres qui deviendraient un vaste jardin et des dépendances. Elle était construite comme toutes les autres avec les matériaux naturels trouvés sur place. Le bois ne faisait pas défaut ni le limon argileux fourni par le fleuve, ni les coquillages rejetés par les eaux du lac Pontchartrain, ni la mousse espagnole imputrescible qu’il suffisait d’arracher aux branches des cyprès, des cèdres et des chênes. Ces matériaux s’étaient imposés et avaient tout naturellement permis la technique du bousillage pratiquée par les Indiens. Pour monter les murs, on tassait entre poteaux un mélange de mousse, de sable et d’argile, auquel certains ajoutaient des crins d’animaux et des coquillages fossilisés. Les toitures constituées, en l’ab­sence de tuiles, par des planchettes de cyprès assuraient une assez bonne protection contre les ardeurs du soleil et les pluies ordinaires.

*

Jeune fille debout tournée vers la droite baissant les yeux (1775-1780)Blanche-Marie considérait le décor qui l’entourait. Le garde l’avait laissée à une vieille femme qui à sa vue était partie à l’intérieur de la maison en trottinant et bougonnant. Elle était restée sur place, seule. Ce Nouveau Monde était étrange, coloré. Il sentait bon, enfin presque toujours, tout dépendait des vents. Elle avait suivi le garde le long de la rive du fleuve, le remontant à contre-courant, croisant une foule cosmopolite, peuple de colons arrogants pour les plus riches, de serviteurs noirs abattus ou riants, de baroudeurs harassés, de militaires insolents et hâbleurs, d’Indiens placides énigmatiques, tout l’intriguait. Ils avaient suivi ses abords jusqu’à la place où elle avait touché terre, le « Vénus » était encore au mouillage, elle pensait qu’il était reparti aussitôt, mais bien sûr c’était idiot. Elle espéra voir ou apercevoir Thimothée, mais non. Ils continuèrent, elle se retourna une ou deux fois, espérant encore, pour finir ils s’arrêtèrent devant la maison du gouverneur. Elle était plus grande que la plupart de celles qu’elle avait vues, mais autrement, si l’on ne considérait pas tout ce qui ressemblait à une cabane, elles étaient toutes de même facture avec leurs hautes toitures, certaine comme celle-ci avec des chiens assis, et leurs colombages, déjà entourées d’arbres en fleurs. Elle ne bougeait pas, elle se tenait droite sous le soleil, elle rêvassait oubliant sa morsure. Elle n’était même plus inquiète quant à ce qu’il allait advenir d’elle. Elle fut sortie de sa torpeur par le museau humide d’un molosse au pelage noir qui la reniflait. Elle le flatta, passa sa main dans sa toison, s’agenouilla, l’énorme chien la remercia de ses attentions en lui léchant la joue ce qui provoqua le rire de la jeune fille. « — Et comment tu t’appelles, mon gros ?

C’est le chien du maître, il s’appelle Brutus, et c’est une bonne chose qu’il t’adopte, il est d’habitude plus méfiant. Je suis Antonine, je sers le gouverneur depuis sa naissance, en plus de moi il y a Isaï et Mélinda, les deux nègres. Suis-moi, on va commencer par te décrasser, car il n’est pas question que tu souilles la maison. Ensuite, je te donnerai à manger, cela me semble nécessaire.

Blanche-Marie ne s’offusqua pas, elle était consciente d’être sale, il n’était pas besoin de le lui rappeler, son corps et sa tête lui démangeaient à se gratter au sang. Quant au ton bourru de la vieille, il lui rappelait celui de La Lesbats et au lieu de la blesser, il lui fit chaud au cœur. Sur ses talons, elle contourna le corps du bâtiment, elle-même suivie par le molosse. Derrière sur une esplanade faisant office de cours il y avait une grange ou une écurie, Antonine l’y entraîna. À l’intérieur, une femme noire tout en rondeur les accueillit avec un large sourire tout en remplissant un baquet. « — Allez, petite, enlève tes hardes et rentre là dedans. » Blanche-Marie obtempéra, le chien, décidé à rester en sa Compagnie, se coucha avec lourdeur à côté du bain improvisé. Antonine profita du déshabillage pour examiner la jeune fille. Elle la jugea épaisse comme une limande et de toute évidence elle n’avait pas encore les attraits d’une femme ce qu’elle estima plus sûr. Ses hanches étroites et ses fesses bombées comme un garçon n’avaient décidément rien d’une femme. Sa taille se marquait à peine, ses seins étaient deux pommes qui émergeaient, mais guère remarquable. Quel âge avait-elle donc ? Elle posa la question sans détour. « — J’aurai quatorze ans à la Toussaint.

— Ah… Et tu as eu tes saignements ?

Blanche-Marie pâlit. À ce souvenir, elle se sentit oppressée et bégaya sa réponse. « — Euh… oui. Enfin une fois… il y a un an.

— Et pas depuis ?

— Non, je ne sais pas pourquoi. Ma mère non plus.

Antonine n’insista pas, elle savait que sa mère était morte pendant le voyage et à ce rappel elle compatit, elle savait ce que c’était de n’avoir plus personne. Elle-même avait été élevée par la famille de son maître à la mort de ses parents d’une épidémie dans sa Bretagne natale, ce qui l’avait amenée en Nouvelle-France.   Mélinda se mit à la frotter et à l’astiquer, la jeune fille retrouvait sa couleur laiteuse pour les parties cachées par ses vêtements. Son visage avait rougi sous les rayons du soleil, il était constellé de taches de rousseur si serrées sur certaines parties, que cela avait fait des ravages et lui faisait une sorte de masque. Blanche-Marie en était inconsciente. Quant à Antonine, cela l’indifférait en cet instant, elle l’étrillait avec un drap. « — Ce qu’elle a de plus beau, pensa-t-elle, ce sont ses yeux, grands, verts et limpides ils sont vraiment beaux, la bouche est petite, mais charnue, elle est jolie aussi. ». Et si dans un premier temps, elle avait méjugé sa chevelure, que la saleté avait compactée et rendue terne, elle reconnut intérieurement qu’une fois propre devenue une masse de boucles lourdes d’un roux foncé et brillantes, elle était magnifique. Ce fut ce constat qui l’amena à la mettre en garde contre les hommes. « — Ma petite, ici il y a beaucoup d’hommes et peu de femmes, certains te feront la cour pour te prendre et les autres se serviront sans te demander ton avis. Donc, cache tes avantages. Fais de tes cheveux une tresse serrée. Souris le moins possible. Ton corset, garde-le pour ton mariage. En attendant, porte ample tes corsages, caches tes épaules et ta poitrine, même si à ce jour elle n’intéressera pas beaucoup. » La jeune fille ne dit rien, sourit tristement, mais se le tint pour dit. Le chien émit un bref aboiement d’approbation animal.

*

Fin prête, habillée de propre et substantée, Antonine emmena Blanche-Marie voir son maître. À cette heure, la demeure était vide de secrétaires, de membres de la Compagnie, de militaires, de quémandeurs en tous genres qui tout le reste de la journée entraient et sortaient lorsque le gouverneur était chez lui. Elles le trouvèrent dans la pièce donnant sur le fleuve qui lui servait de lieu de travail. Par la porte-fenêtre ouverte, l’air frais d’une averse soudaine soulageait chacun en cette fin de journée. Un effluve de fleurs mouillées un rien entêtant et enveloppant embauma d’un seul coup la pièce où avait été rassemblé un mobilier venu de France par Saint-Domingue. Au centre, une large table d’ébène aux pieds chantournés lui servait de bureau. Le plateau de marqueterie disparaissait sous un amoncellement de cartes de la région, et de documents en tous genres. Contre l’un des murs un cabinet fait de même essence, grand ouvert, dégorgeait de petits objets et de papiers non rangés certains étaient des vélins avec des cachets de cire rompus, lettres officielles de toutes évidences. Il était encore plongé dans le plaisir de ranger ses livres pour la plupart ayant trait aux colonies françaises sous forme de récits de voyage, lorsqu’elles entrèrent. IMG_0241.jpgIl avait encore entre les mains un bel ouvrage relié de cuir de Montaigne qu’il feuilletait et qu’il posa sur la table, sur le désordre déjà présent. Il s’assit dans l’un des quatre fauteuils de velours grenat face aux deux femmes qui attendaient, silencieuses, le bon vouloir du gouverneur. Il remarqua son chien qui avait suivi la jeune fille attendant ses caresses, les sollicitant à coup de langue sur sa main. « — Brutus ! Dehors ! » Le molosse qui jusque-là frétillait de la queue, regarda dépité son maître. Blanche-Marie se retourna vers lui et de la main lui signifia d’obéir. Il fit demi-tour et sortit. Monsieur de Bienville considéra la jeune fille. Le comportement de son animal familier l’avait intrigué. D’habitude, il grognait à l’odeur du moindre étranger à l’approche, ce qui faisait de lui un excellent gardien. Sans préambule, peut être un peu jaloux de l’intérêt de son chien, d’un ton sec qui fit sursauter Antonine postée comme une duègne derrière la jeune fille, il s’adressa à elle. « — Tu as été malade pendant le voyage, ils ne t’ont pas nourri ?

— J’ai eu le scorbut, monsieur le gouverneur.

— Et tu en as guéri ? Voilà un vrai miracle.

— Si je puis me permettre, je ne pense point que ce fut un miracle. Un membre de l’équipage a eu pitié de moi, il m’a fait parvenir chaque jour qui me rapprochait de mon trépas, des fruits nommés citron. Il y a tout lieu de croire que ma guérison est due à ses fruits.

Monsieur de Bienville fut tout aussi surpris du propos que de la diction de la jeune fille qui dénotait une éducation de qualité. Se rappelant qu’il y avait eu une dizaine de morts dus à la maladie et que le chiffre dont il avait connaissance n’était sûrement pas le définitif, il chercha à en savoir plus. « — Et pourquoi les autres malades n’ont ils pas été soignés de la même façon ?

— Je crois bien être la seule à avoir bénéficié de ce traitement. – et comprenant où l’entretien menait, ce qui mettrait en danger Thimothée, elle reprit. —, mais je n’ai jamais su qui était mon sauveur. Le gouverneur la scruta, cherchant la vérité, mais comprit qu’il ne l’obtiendrait pas. La fille avait dû avoir une amourette sur le vaisseau, ce qui l’étonnait, qui pouvait trouver séduisant cet os sur patte au visage marbré de brun ? C’était sûrement des affabulations. Mais comme elle éveillait sa curiosité, car il commençait à penser qu’il y avait beaucoup de mystères autour de cet être qu’il considérait comme insignifiant en apparence, il poussa plus avant, ce qui prenait des allures d’interrogatoire. « — Et puis-je savoir, d’où tu viens ?

— Je suis née dans le Médoc sur les bords de la Garonne à Saint-Mambert dans le château de mon père. — Monsieur de Bienville ravala sa salive, qu’est ce que c’était que cette histoire ? Bien que sentant le scepticisme de son interlocuteur, la jeune fille sans se décontenancer poursuivit. – Mon père le vicomte de Castelnau a omis de me reconnaître, du moins je pense. Cela a autorisé mon oncle à la mort de celui-ci à nous faire exiler, ma mère et moi. — Tout en le formulant pour la première fois, elle savait que c’était une part de la vérité et elle en ressentit du soulagement. Elle avait enfin l’impression de prendre les choses en main, de les comprendre. Le gouverneur fronça les sourcils, il savait que cela était possible, ce n’était pas la première fois que débarquaient dans sa colonie des êtres que l’on voulait évincer, qu’il fallait éloigner, souvent définitivement. Il suffisait de glisser une pièce aux bandouliers pour se voir débarrasser d’un mari jaloux, d’une maîtresse abusive ou d’un fils naturel, et de le voir partir de l’autre côté de l’océan. L’histoire de la fille si elle n’était pas authentique pouvait avoir toutefois un fond de vérité, mais cela ne changeait rien à sa situation présente. Rassurée de ne pas être interrompue dans ses propos, présumant avoir une oreille complaisante, elle continua. — Puisque j’en suis au chapitre des injustices, je souhaiterais de votre part obtenir deux actes de justice. – le gouverneur se raidit, il n’appréciait pas le soliloque de la jeune fille, dont il n’avait pas envisagé la tournure. – Le premier est bénin, ma mère et moi avons embarqué au bord du Vénus avec un coffre contenant nos effets et qui ne nous a jamais été remis. Alors si vous pouviez faire quelque chose, ce sont mes seuls et derniers biens.

— Je vais faire suivre ta demande, qui ma foi est des plus justifiées, dès demain. Le navire est au mouillage pour une durée indéterminée suite aux avaries subies, donc rien ne presse.

Blanche-Marie aspira un grand coup et avant que d’être coupée dans sa demande et dans son courage, elle reprit la parole. Elle n’y croyait pas vraiment, mais devant la bienveillance du gouverneur elle se rasséréna et essaya. Les larmes montant aux bords des yeux, se mordillant les lèvres, elle raconta le drame du Vénus, le viol et la mort de sa mère. Quand elle s’arrêta, un silence lugubre s’installa seulement troublé par les pleurs et reniflements d’Antonine qui n’avait pas quitté sa place. Le gouverneur était livide, médusé, la colère était montée en lui. C’était donc ça le présumé accident, il ne doutait pas de l’histoire de la jeune fille, que le capitaine du navire le lui ait dissimulé prouvait ses dires. « — Je vais voir ce que je peux faire ! — la plaignante comprit qu’elle ne pouvait demander plus et qu’il n’y avait rien à rajouter. — Pour l’instant, tu vas rester avec nous, Antonine va t’installer, ceci jusqu’à ce que je t’ai trouvé des maîtres à ma convenance, afin de régler ta dette envers la Compagnie. »

*

Les femmes sorties, monsieur de Bienville appela Isaï, il avait décidé d’aller lui-même s’enquérir du coffre de la jeune fille. Il comptait se servir de ce levier pour demander des explications sur le décès non accidentel de la mère de sa protégée. Des abominations il en avait vu, les guerres, qu’il avait vécues, l’avaient pourvue en terrifiantes visions. Dans les lieux où la civilisation ne regardait que de très loin, il savait qu’il se passait des actes épouvantables répugnants d’injustices et d’horreur. La fatalité voulait que ce soit admis. Comment faire autrement ? Mais dans un navire ? La proximité était telle qu’il était difficile de commettre un tel forfait sans témoin. Il ne se faisait aucune illusion sur la nature humaine, il ne pouvait s’empêcher de garder espoir, mais dans de tels moments cela était difficile. Comment cela avait-il pu rester impuni ?

Façade et élévation du Bâtiment et monastère des D. Religieuse.jpg

Éclairé par le flambeau que portait devant lui Isaï, monsieur de Bienville marchait d’un pas martial, il avait décidé de se rendre au pavillon des employés du gouvernement, qui était en fait une longue bâtisse en L à un étage détenant en plus des bureaux une caserne et entouré d’habitations pour les familles. Après réflexion, il s’était dit qu’il ne pouvait débarquer sur le « Vénus » sans un minimum de décorum afin de rendre sa démarche officielle et rappeler sa charge. En uniforme, botté jusqu’aux genoux comme à son habitude, il traversa la place d’armes en diagonale évitant les flaques d’eau dans lesquelles se reflétait dans sa plénitude l’astre nocturne. À la nuit venue, le ciel s’était lavé de ses nuages, comme souvent, dans ce pays, le temps changeait brusquement. Il pénétra dans le corps de bâtiment à la recherche du capitaine de Berneval qu’il savait en faction, mais tomba nez à nez avec son frère aîné, sieur Sérigny qui se rentrait chez lui. Avec son autre frère, Sieur de Châteauguay, ils se partageaient, à travers diverses fonctions, le gouvernement de la colonie, la Louisiane était depuis longtemps une affaire de famille. Monsieur de Sérigny, intrigué par sa présence en ces lieux à une heure inhabituelle, questionna son cadet. Monsieur de Bienville lui expliqua sa démarche, son aîné connaissant l’impulsivité de son frère ; à contrario, celle-ci avait sauvé la colonie une à deux fois de la catastrophe, tous se souvenaient encore de son esprit d’à-propos attestant un supposé établissement français  fait au commandement d’un petit navire anglais rencontré par hasard dans un détour du Mississippi, ce qui avait donné son nom au lieu : le Détour-aux-Anglais, car celui-ci avait tourné les talons ; il décida de l’accompagner.   Dans cette affaire qui pour lui n’avait guère d’intérêt, il y reconnaissait le sens de la justice de son cadet et il ne l‘en affectionnait que plus.

Escortés, comme il se devait, les deux hommes embarquèrent avec le capitaine de Berneval et cinq de ses hommes et autant de marins sur une chaloupe de la Compagnie. Du côté du port, l’activité s’essoufflait, côté fleuve la présence des navires dans la rade n’était mise en évidence que par le vacillement de leurs feux. Le bruit des hommes peu à peu était remplacé par celui de la nature, mugissement des ouaouarons, grenouilles géantes, ou le mugissement des crocodiles. Pendant que les marins souquaient amenant l’embarcation vers le milieu du fleuve où le Vénus s’était ancré monsieur de Bienville ressassait l’histoire de sa nouvelle protégée, car tel était bien le terme. La jeune fille était tombée sous sa tutelle lorsqu’il avait signé son contrat d’engagement et de ce fait il se sentait responsable de celle-ci. La chaloupe s’accola contre la coque du navire et la heurta sortant de sa réflexion le penseur. Les marins s’amarrèrent au bas de l’escalier de corde et de bois. Impatient monsieur de Bienville se leva, indifférent au tangage de l’embarcation, et posa son pied sur la première marche. Un homme se pencha au-dessus du bastingage et cria : « — Qui va là ? 

— Monsieur le Gouverneur ! Il souhaite voir votre capitaine.

— Montez !

*

La venue du gouverneur sur son bâtiment n’annonçait qu’une chose : des ennuis. Le capitaine Dumoulin avait remis sa veste. Campé sur ses jambes, les mains derrière le dos il attendait sur le pont que son visiteur inopiné monte à bord. Il eut la mauvaise surprise de découvrir celui-ci en compagnie de son frère, le commandant général de la Louisiane, ainsi que des hommes de troupe. Décidément, cela ne sentait pas bon, il fronça les sourcils, passa involontairement sa main sur ses cheveux, mais se reprit aussitôt affichant un sourire carnassier. En tout état de cause, il n’avait rien à craindre, il était sous la protection de la Compagnie. Malgré sa défiance, il reçut les deux hommes avec courtoisie, les invitant à le suivre jusqu’à sa cabine. D’un pas ferme, il les précéda dans la coursive, qui plongeait dans la profondeur du château arrière. À la porte de sa cabine il s’effaça les laissant entrer. Éclairé par des lanternes suspendues, son décor s’avéra sombre, tout était recouvert d’acajou, un somptueux travail d’ébénisterie, des moulures encadraient les panneaux de bois précieux, veiné et moucheté. Le capitaine enjoignit ses invités à s’asseoir et se dirigea vers une armoire, desserte de vaisselle et de verrerie, amarrée à la cloison. Il y prit une bouteille de tafia dont il proposa un verre. Monsieur de Bienville goûta la boisson tirée de la canne à sucre qu’il trouva des plus goûteuses. « — Ce tafia est ma foi fort bon. Il a beaucoup d’arôme, l’auriez-vous acquis dans notre colonie ?

— Oui, cet après-midi sur le marché du port, à une vieille négresse.

Le silence s’installa entre les trois hommes, personne ne sachant comment le rompre, et comme monsieur de Bienville avait pour habitude d’aller droit au but et n’était guère patient, il ne tergiversa plus. « — Je suis venu jusqu’à vous réclamer un coffre contenant les effets des femmes Peydédaut. Il semblerait que l’on aurait omis de leur remettre lors du voyage. » Il se crut obliger de rappeler que c’était la fille dont il avait signé l’engagement. Le capitaine ne perdit pas contenance, bien qu’il ne s’attendît pas à cela. Voilà que maintenant il aurait des voleurs dans son équipage, ce qui ne le surprit guère, mais cela tombait mal, vraiment très mal. De plus, il se doutait bien que le gouverneur et son frère n’étaient pas là pour un simple bagage volé. Il joua toutefois leur jeu. « — Si ce n’était que cela, il fallait m’envoyer un subalterne, cela vous aurait évité le détour. A moins bien sûr que vous supposiez que je détrousse mes passagers.

— Je n’irai point jusque-là, et l’idée ne m’avait pas traversé l’esprit. Par contre, j’apprécierai de repartir avec.

— Je vais de ce pas donner des ordres en ce sens. Il se leva et sortit. Se rendant à la chambre des officiers qui à cette heure-là poursuivaient le repas que le gouverneur avait sans le savoir interrompu pour lui-même, il se demandait où allait le mener cette histoire de coffre. Ouvrant la porte en grand, interrompant les gestes des dîneurs, ce dont il avait cure, il héla son second. « — Allez voir le quartier-maître, et demandez-lui de trouver sur le champ, un coffre qui a dû se perdre en fond de cale. C’est celui de la femme qui est morte de triste façon pendant le passage du tropique et celui de sa fille. Il faudra que nous reparlions de cet objet égaré d’étrange façon. Et ne revenez pas sans, dûtes-vous mettre sens dessus dessous le bâtiment. » Sur ce, il revint retrouver ses invités et s’apprêta à recevoir le coup de semonce. Il était évident pour lui qu’ils étaient venus pour ce forfait dont il n’avait pas encore découvert le coupable, la fille avait dû parler, elle avait fait vite. « Crénom de nom ! qu’elle ne fut morte elle aussi ! »

Lorsqu’il revint dans sa cabine monsieur de Bienville et son frère n’avaient pas bougé ni échangé un mot. Le gouverneur fixait les reflets de la lune dans le courant du fleuve, laissant courir ses pensées avec. Il se demandait pourquoi le navire était ancré aussi loin de la rive, ce qui pouvait être dangereux au vu de ce que le fleuve pouvait charrier, il supposa que c’était pour éviter les désertions de l’équipage, et sans laisser le capitaine s’asseoir il formula sa pensée. « — Effectivement, je fais descendre mes hommes par quart, les obligeant à rentrer la nuit. Oh ! Je ne me fais pas d’illusion, j’en perdrais quelques-uns. C’est de tout temps pareil, certains s’engagent dans le but de faire la traversée à moindres frais. Et même si la Compagnie leur paie leurs rétributions qu’au retour, cela ne les arrête pas.

Oui, je sais tout cela. Et pensez-vous que ce soit parmi eux que l’on doive chercher celui qui a violenté jusqu’à la mort Jeanne Peydédaut ? Bien qu’il s’y attendait, le capitaine Dumoulin ne vit pas venir le coup, il cilla, sa mâchoire se crispa, il ne comptait pas nier, cela ne servirait à rien, il se ressaisit. « — Je ne serai vous dire. Je compte sur le temps et le fait que celui qui a commis le forfait relâche sa prudence.

— Étant donné que je me dois de faire un rapport à la Compagnie du témoignage de la fille de la victime, je vous conseille de bousculer un peu les choses. Mon rapport partira avec le « Petit Normand » d’ici cinq jours. Il arrivera donc avant vous à destination. Je ne serai, que trop, vous conseiller de hâter votre procédure, quelque en soit la forme.

Le capitaine se raidit. Un accès de colère tel un volcan bousculait sa raison. Il ne supportait pas de recevoir des menaces, quelle que fût la façon dont elles lui parvenaient. Il savait qu’il allait être obligé de se soumettre, mais il n’avait pas l’intention de s’en faire compter plus. Il était sur son navire et il était le maître à bord. Il allait exploser, ce qui était une évidence pour monsieur  de Bienville qui se préparait à la réponse, quelle qu’elle soit, mais on frappa à la porte. Le capitaine se retourna vers elle et aboya d’entrer. Le second, imperturbable, habitué aux excès de son supérieur, apparut à la porte. Il prévint que le coffre avait été transbordé sur la chaloupe. Cela coupa court à tous les débordements, que l’électricité encore dans l’air présageait. Le capitaine satisfait annonça d’un air narquois que le gouverneur était exaucé, il mit toutefois dans un coin de sa tête la rapidité des recherches et ce que cela sous-entendait. Le gouverneur n’ayant rien à rajouter, il était conscient qu’il n’était pas habilité à le contraindre plus, il laissa le capitaine clôturer l’entrevue, il n’avait plus rien à faire à bord de son navire. Monsieur de Bienville repartit, frustré, il se doutait bien que son entrevue en soi ne suffirait pas à amener la lumière sur le drame ni à dévoiler l’identité du meurtrier. Mais il avait eu en lui une espérance diffuse que cela provoquerait quelque chose. Sa menace déguisée porterait peut-être les fruits de la justice, il savait qu’il avait fait tout son possible.

Tête de fillette vue par derrière par Gilles Demarteau et François Boucher .jpg

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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2 réflexions sur “Le drame de Natchez ou Blanche-Marie Peydédau épisode 001 et 002

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