Le drame de Natchez ou Blanche-Marie Peydédau 005 à 009

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Épisode 005

Un gentilhomme avec une canne Francis Cotes (1726-1770).jpg

Printemps 1723, une arrivée indésirable

La nouvelle était tombée tel un coup de foudre sur la colonie. Monsieur  Jacques de Lestobec, nouveau directeur de la Compagnie des Indes à Lorient, avait délégué en Louisiane avec les pouvoirs d’un commissaire ordonnateur extraordinaire, son premier commis, un homme en qui il avait toute confiance, pour examiner les comptes de la colonie. Cette perspective ne réjouissait personne, ni monsieur de Bienville, ni la plupart des membres du Conseil supérieur, habitués à régler leurs affaires entre eux ! Les petits événements quotidiens devinrent sans intérêt tant la nouvelle suscita un sentiment de curiosité mêlé de crainte.

Monsieur de Bienville, ne voulant pas être pris de court, envoya quelques espions à ses devants, ce fut comme cela qu’il connut son arrivée ainsi que ses intentions, avant même que son navire ne mouille à Biloxi. L’homme qui descendit du navire était un fonctionnaire grave et chenu, nanti par la Compagnie des Indes de toutes les prérogatives d’un inquisiteur. L’homme avait pris moult précautions, avait été jusqu’à user de méthodes de basse police, interceptant le courrier et saisissant les papiers des passagers du bateau afin qu’ils ne soient pas distribués avant son installation à La Nouvelle-Orléans. Outre que cela avait été inutile, car tous savaient qu’il arrivait, ses façons déplurent et la réputation de l’émissaire de la Compagnie, Monsieur  de La Chaise, avait été aussitôt faite. Cet inspecteur était le neveu du confesseur de feu Louis XIV et jouissait, à ce titre, à Versailles comme à Paris, d’une foule d’appuis indéfec­tibles. Âgé de soixante ans, monsieur de La Chaise passait de surcroît pour un comptable malin, d’une redoutable inté­grité. Il proclamait haut et fort qu’il n’aurait besoin de personne pour extirper de la colonie la concussion, les malversations, les pillages et les mœurs libertines dans lesquelles on semblait se complaire. Les langues acérées rajoutaient : « — qu’il avait aussi probablement le pouvoir d’arrêter les ouragans ! » Ce qui fit beaucoup rire dans les demeures orléanaises même si souvent c’était crispé.

Comme autrefois monsieur Lamothe Cadillac, arrogant et vindicatif, à peine débarqué, le nouvel émissaire fut aussitôt détesté par toute la colonie. Il avait tout d’abord donné libre cours à sa mauvaise humeur dès son arrivée, parce qu’il avait découvert que sa mission, réputée secrète, était connue de toute la colonie. Il se plaignit de la maison qui lui était réservée, indigné qu’il était par la masure, c’était pourtant l’une des plus grandes de la ville. Madame de la Chaise clama, elle aussi, de suite sa déception pour tout ce qu’elle voyait dans ce pays de sauvage. Malgré cela, après avoir fourbi leurs armes défensives et mis leurs dossiers à l’abri des curiosités, le Conseil supé­rieur, siège des abus de pouvoir et foyer de corruption, se montra tout sucre tout miel avec le nouveau venu.

Pour établir d’emblée son autorité, l’émissaire grincheux et suspicieux avait décidé de frapper un grand coup, il commença par révoquer le garde-magasin, monsieur Delorme, après lui avoir reproché de s’être trop vite enrichi, d’avoir joué gros jeu avec des Espagnols, d’avoir perdu dix mille piastres en une séance, et payé ses dettes avec des mar­chandises appartenant à la Compagnie. Il s’en prit ensuite aux Canadiens, fidèles compagnons des Le Moyne, car ils avaient pour habitude d’aller vendre des marchandises jusque chez les Indiens du Nord donc loin de la compagnie qui était supposée tout régir. Il poursuivit par la Compagnie Suisse, qui pour lui ne servait à rien, car quand il fallait travailler pour la Compagnie, ses membres se disaient malades alors qu’en fait ils travaillaient pour des particuliers voire pour leurs officiers. Il reprocha à monsieur de Bienville de ne pas donner de vin aux malades sous le fallacieux prétexte que cette boisson était réservée aux officiers de la Compagnie des Indes et au chirurgien de l’hôpital de trafiquer sur les remèdes et de ne penser qu’aux plaisirs les plus ordinaires. Personne n’échappait à son invective. Les sourires devinrent constipés puis disparurent suite aux mesures restrictives qui se succédèrent : « Interdit de jouer au billard les dimanches et jours de fête ; ceux qui seront pris les cartes ou les dés à la main pendant la grand-messe devront acquitter une amende de cent piastres. Défense de jouer chez soi, à aucun jeu de hasard comme lansquenet, bocca, biribi, pharaon, bassette, dés et tous autres jeux. Les joueurs pris en flagrant délit paieront collectivement, y compris le propriétaire de la maison même s’il ne jouait pas, mille livres d’amende. Défense de bâtir clapiers, pigeonniers, colombiers ou garennes dans l’enceinte de la ville, sans autorisation. Enfin, défense de faire crédit aux Sauvages ! »

 La colère grondait et lorsqu’il commença à s’occuper de ce qui se passait dans le privé de chacun, il se fit remettre en place. Mais têtu, il poursuivait sa quête de salubrité et même Dieu ne l’arrêta pas.

épisode 006

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L’épidémie septembre 1723

Les ingénieurs de la Louisiane étaient des militaires ayant appris leur métier, les uns dans des écoles, les autres sur le terrain. Ils avaient dû adapter leurs compétences, formées dans les armées du Roi à l’Est ou aux Pyrénées, aux conditions tropicales de la Basse-Louisiane et aux matériaux trouvés ou fabriqués sur place : bois de cyprès, chaux d’huîtres, brique de qualité variable. De plus, les ingénieurs se heurtaient aux intérêts de la Compagnie, à ceux des colons déjà installés, et à l’autorité mal partagée du commandant général et de l’ordonnateur. Pour autant, ils avaient généralement assez d’autorités pour ne pas faillir à leur tâche, imposant finalement des choix judicieux d’emplacement, de morphologie et de techniques constructives. Avec opiniâtreté, ils avaient défendu leur choix tel le déplacement de La Mobile sur un lieu plus favorable, l’abandon de Biloxi au profit de La Nouvelle-Orléans, la disposition des forts et des concessions à proximité des villages indiens, l’adoption de plans de ville réguliers et de structures architecturales simples, la formation d’ouvriers spécialisés sur place. Avec les pères jésuites, les officiers de haut rang, le gouverneur et certains planteurs, ils constituaient l’élite de la colonie.

Courageusement, messieurs Blondel de la Tour, et du Pauger, ingénieurs de la ville, entre deux chamailleries, avaient repris le travail dans La Nouvelle-Orléans, ils rebâtissaient, construisaient à nouveau. Finalement, la ville s’embellissait. La cathédrale Saint-Louis aussi. Pour compléter ce renouveau, l’Orient venu de France par Saint-Domingue aborda devant la ville renaissante. Le trois-mâts amenait dans ses cales une centaine de nègres ainsi que des vivres et des semences. Il fut accueilli par tous avec une grande satisfaction. Les vivres furent aussitôt distribués aux indigents, monsieur de Bienville en avait acheté une partie dans ce but, le reste fut intégré dans les magasins de la Compagnie et vendu par elle aux prix prohibitifs qu’elle fixait. Les semences d’indigotiers, tant vantées, trouvèrent acquéreurs auprès des planteurs confiants dans les dires et écrits du père Charlevoix. Quant aux nègres, la Compagnie avait construit, sur la rive droite, en face de la ville naissante, un pénitencier pour Nègres que tous avaient aussitôt nommé « plantation de la Compagnie » et où ils furent maintenus en attendant acquéreurs. Dès la première semaine, il en mourut onze. Personne ne fit attention à la cause.

*

L’automne était là, avec la clémence de ses températures, son ciel couleur indigo, sa multitude de fleurs embaumant l’air, les piaillements des oiseaux. Ce jour-là, le gouverneur recevait dans sa maison les quatre principaux ingénieurs de la Colonie, messieurs Le Blond de La Tour, Pinel de Boispinel, Franquet de Chaville et de Pauger. Comme à chaque fois ses messieurs allaient se tancer avant de s’accorder, aussi Antonine envoya Blanche-Marie se promener loin des éclats qui allaient emplir la demeure. Elle ne s’éloigna pas, elle alla passer un peu de temps au bord du fleuve avec comme compagnon un livre emprunté dans la bibliothèque de monsieur de Bienville et Brutus à ses pieds. Dans le rythme des habitudes engendrées par la nouvelle quiétude, elle trouvait une paix bienfaitrice. Le jour, elle s’intéressait à la vie au sein de la Colonie, d’autant qu’au service du gouverneur, elle entendait toutes les nouvelles, percevait bien des secrets et comprenait les rouages compliqués de cette société commentés aussi bien dans le bureau que dans la cuisine du gouverneur. Elle considérait de plus en plus cette contrée comme la sienne, même si le soir la nostalgie la gagnait avant de fermer les yeux et que le château de Saint-Mambert venait envahir ses rêves. Elle s’était mise à attendre une hypothétique lettre de Thimothée, tout en étant consciente qu’elle s’accrochait à une étoile scintillante, à un espoir d’avenir. Pour son présent, entre les mains de ses deux protectrices, FragonardAntonine et Mélinda, elle s’était transformée en jeune femme, sa taille s’était marquée, sa poitrine s’était formée et son visage avait perdu ses taches laissées par le soleil. Elle se faisait bien encore tancer comme une enfant quand elle oubliait son large chapeau de paille, mais elle aimait cela. Elle se précipitait alors dans les bras d’Antonine ou de Mélinda se faisant câliner pour se faire pardonner, elle était devenue leur petite. Elle leur rendait leur affection en se rendant indispensable de mille façons. Elle restait le soir avec Antonine, lui tenant compagnie en lui lisant l’almanach ou bien quelques livres. À ses séances de lectures, Mélinda et Isaï s’étaient joints, elle avec un ouvrage, lui avec sa pipe. Graciane, désormais officiellement à demeure, se glissait parmi eux en attendant son amant, rentrant souvent tardivement. Ils formaient une famille de pièces rapportées où chacun faisait attention aux autres.

Après Boubou, ils avaient fêté les noces de Toinette avec son militaire revenu en entier des guerres contre les Natchez. Martha, quant à elle, avait préféré rester au service de l’hospice, ce qui convint à Monsieur de Manadé, il y avait toujours quelques malades ou blessés. Amandine, Louise, Marie, Henriette et Marguerite, espérant toutes un sort aussi heureux que leurs comparses, retrouvèrent leur maison que l’on s’était empressé de rebâtir pour les remercier de leur secours. Pour toutes, les événements prenaient une bonne tournure.

L’appel de Mélinda depuis le seuil de la maison sortit la jeune fille de sa rêverie. Le ton paraissait alarmiste, sentait l’urgence, aussi se levant avec précipitation, elle cria pour signaler son arrivée. « — Dépêche-toi, monsieur l’ingénieur s’est trouvé mal, va chercher monsieur Poyadon ! il doit être au pavillon ! »

Blanche-Marie, le molosse sur les talons, se précipita vers la place d’armes. Elle traversa les rues, enjamba les fossés par les ponts, salua les gens qu’elle croisait sans jamais ralentir. Au pavillon, il lui fut dit que monsieur le chirurgien se trouvait à l’hospice. Elle reprit donc sa course au même rythme. Essoufflée, elle arriva au dispensaire, le temps d’embrasser Martha, le chirurgien était devant elle. La reconnaissant, il l’interrogea : « — alors qui y a-t-il, mademoiselle, de si urgent ?

— Monsieur l’ingénieur s’est trouvé mal chez mon maître.

— Martha, allez me chercher ma trousse, mais quel est l’ingénieur qui est malade ? Et quels symptômes a-t-il ?

— Je ne sais, monsieur, je n’étais pas là quand cela est arrivé, il m’a juste été demandé de venir vous quérir.

*

Lorsque le chirurgien arriva dans la maison du gouverneur, monsieur de Boispinel avait été couché dans une chambre. Il était pris de fièvre, suait et grelottait à même temps. Mélinda et Antonine étaient à son chevet, monsieur de Bienville et les trois ingénieurs attendaient inquiets dans la pièce à côté, le bureau du gouverneur. La réunion qui avait pour but de se mettre d’accord sur la construction d’un nouveau fort sur les rives du Mississippi ainsi que celle de la nouvelle caserne, grand bâtiment à étages qui devait faire face au fleuve et dont les nouveaux plans s’étalaient sur le bureau. Ils n’avaient guère eu le temps d’en discuter, monsieur de Boispinel qui se plaignait d’un mal de tête, s’était évanoui. Monsieur Poyadon l’ausculta, et décida une saignée pour enlever les humeurs, à la grande contrariété d’Antonine, qui ne pouvait rien dire, mais qui n’en pensait pas moins. Comme le chirurgien n’avait rien à rajouter, monsieur de Bienville décida que l’on transporterait le malade chez lui à la nuit tombée, il était inutile d’affoler la population avec un homme transbahuté sur une civière. Il fut laissé entre les mains des femmes de la maison. Il était rouge de fièvre, elles le désaltéraient lui faisant boire avec abondance des tisanes de leur fabrication, elles le rafraîchissaient avec des linges humides. Rien n’y faisait, il se plaignait, il geignait, sa tête explosait. Il suait avec abondance puis était pris de frissons, les heures passant, son état n’allait pas en s’améliorant. Quand vint le soir, le gouverneur préféra le laisser dans la chambre, il était évident qu’il n’était pas en état de voyager. Antonine resta pour le veiller, il fut pris de douleurs abdominales, suivies de nausées et de vomissements. Il délirait, marmonnant des mots des phrases incompréhensibles. Au petit matin, il se calma, il parut aller mieux, mais ce fut de courte durée. La fièvre, les douleurs, reprirent de plus belle, le soleil n’était pas à son pic. Ses collègues vinrent prendre de ses nouvelles, elles n’étaient pas bonnes, ils étaient inquiets. La nouvelle du mal étrange et fulgurant de l‘ingénieur commença à se propager parmi l’élite de la ville. Antonine, Graciane, Mélinda et Blanche-Marie, à tour de rôle ou conjointement, le veillaient. Monsieur de Boispinel ne sortait de sa prostration que pour délirer ou vomir. Au milieu de la nuit, Mélinda vint prendre le relais d’Antonine, le malade s’était calmé, sa température avait baissé.

Le hurlement vrilla le silence de la nuit. « — Jésus, Marie, Joseph, es le vomito-négro, ayez pitié de nous, es le vomito-négro, Erzulie pitié, Papa Legba qu’avons-nous fait ! pourquoi ! pourquoi ! » Mélinda tomba à genoux, elle revoyait les siens mourir par centaines, elle se souvenait de la terrible épidémie de Saint-Domingue d’où elle venait, cela allait recommencer. Toute la maisonnée accourut, Blanche-Marie fut la première sur les lieux. Elle fut violemment repoussée par la matrone noire. « — Hors de là, malheureuse ! Hors de là ! Mon Dieu, vas-t’en ! » La jeune fille déconcertée recula sous l’injonction, elle bouscula monsieur de Bienville qui était sur ses pas, surpris de ce vacarme. Mélinda repoussa la porte et de derrière elle hurla : « — Ne rentrez pas ! Ne rentrez pas ! Es le vomito-négro ! L‘ingénieur il est mort ! » Dans la pièce adjacente, où tous étaient parvenus, tous étaient ahuris par la nouvelle. Si Blanche-Marie et Graciane ne savaient ce qu’était le vomito-négro, Antonine, Isaï et le gouverneur savaient que c’était la fièvre jaune et que ce pouvait être le début d’une épidémie.

*

96eacf6f6bea29e6e162ef8ca8dfd6b6.jpgPrétextant la chaleur du climat, monsieur de Bienville organisa les funérailles de monsieur Pinel de Boispinel dès le lendemain. La cérémonie fut faite à l’église Saint-Louis avec toute la considération due au mort. Le prompt décès de l’ingénieur avait abasourdi les Orléanais, et si cela avait été un autre, on aurait pensé à un empoisonnement vu la soudaineté du trépas.

Comme d’autres cas ne se présentèrent pas aussitôt, le gouverneur septique supposa que c’était un cas isolé, aussi fut-il satisfait d’avoir demandé le secret absolu aux gens de sa maison. Mais une semaine plus tard, deux gabiers de l’Orient mouraient de fièvres, puis une fille de joie fut amenée par ses compagnes à l’hospice, elle souffrait des maux de la fièvre jaune. Dans ce même temps, monsieur de Bienville apprit le sort des nègres amenés par l’Orient, la moitié était mort du mal. Il rentra dans une colère digne de sa réputation, que ne l’avait-on pas prévenu avant ? Il n’eut pas le temps de prendre les initiatives adéquates, rue Royale madame Girardy et son nouveau-né étaient en proie à la maladie, elle avait acquis à l’arrivée du navire deux négresses, l‘une était morte de la fièvre. L’effrayante nouvelle passait d’une maison à une autre, c’était une épidémie ! L’un des premiers à être touché fut monsieur Blondel de la Tour. La mort le faucha subitement entraînant le départ de monsieur de Chaville, son assistant, écœuré par ce « pays de fous ». Celui-ci laissa tout tomber et s‘enfuit par le premier navire en partance pour la France de l’île Dauphine. Le commissaire du roi, monsieur  Sauvoy, qui devait as­sister monsieur de La Chaise dans ses expertises, fut aussi des premières victimes ce qui n’arrêta en rien le travail obstiné de l’émissaire de la Compagnie. Très rapidement, l’hospice fut plein. Chaque jour, des malades arrivaient remplaçants ceux qui venaient de mourir. On compta, bientôt une dizaine de décès par jour, plus encore au cours des premiers mois de la nouvelle année, l’épidémie toucha la moitié des habitants. La mort frappait à toutes les portes, dans toutes les catégories sociales.

*

Rien ne tuait les maringouins, ni les pluies, ni les sécheresses, ni la chaleur de l’été, ni le froid de l’hiver. Le jour, on les voyait partout volants par essaims, la nuit, on entendait sans relâche le bourdonnement importun de leurs ailes ; ils s’insinuaient à travers les fentes les plus étroites, ils pénétraient sous les voiles les plus épais, et se précipitaient sur leur victime… Mélinda et Antonine savaient comme tous ceux qui avaient été confrontés à la fièvre jaune qu’ils étaient pour quelque chose dans la maladie. Elles mirent des pieds de tomates partout dans la maison, leur nocivité, disait-on, repoussait les moustiques. Comme cela ne suffisait pas, elles brûlaient des herbes humides générant des rideaux de fumée entre les insectes maudits et la maison. Devant chaque ouverture, elles suspendirent des mousselines afin de servir de moustiquaire. Mélinda accrocha à tous les cous de la maisonnée des espèces d’amulettes auxquelles elle supposait des vertus préservatives au mal. Un matin, malgré toutes ces protections, barrages contre le mal, Blanche-Marie ne put se lever de son lit. Jean-Baptiste GREUZE Tête de femme .jpgSa tête était prête à exploser, son corps était lourd, épuisé par la fièvre qui l’avait envahie, elle ne pouvait même plus lever un bras. Mélinda et Antonine échangèrent un regard désespéré et fataliste plein de tristesse. « Leur petiote était malade, leur toute petite était atteinte du mal. » Pendant cinq jours, elles se relièrent à son chevet, luttant à coup de tisanes et de prières, lavant son corps luisant de fièvre, le couvrant quand elle grelottait, l’aidant à vomir quand elle était prise de nausée, nettoyant chaque pouce de sa peau. Elle était devenue une loque tant elle était faible, changeant son lit, aérant la pièce, la fumigeant. Le sixième jour, la fièvre tomba, Blanche-Marie sembla aller mieux, mais Mélinda ne se faisait pas d’illusion, c’était souvent le début de la fin. Dès le lendemain, la deuxième phase de la maladie commença. La jeune fille transpira du sang et aux aisselles apparurent des bubons. Tout en la lavant, Mélinda et Antonine pleuraient, leur petite allait mourir, cela ne pouvait être autrement. Graciane interdite de séjour dans la pièce, auprès de la malade, avait obligation de se calfeutrer. Dans l’obscurité de sa pièce, elle était continuellement plongée dans de longues litanies demandant de l’aide à Dieu et à tous ses saints. Monsieur de Bienville faisait des aller-retour entre sa maison, inquiet pour les siens, et le pavillon dépensant son énergie à secourir, aider, lutter contre ce nouveau fléau. Mais tous étaient désemparés. Trois jours s’étaient écoulés, quand Mélinda trouva Brutus remuant la queue et léchant la main de la jeune fille, la matrone s’apprêtait à le gronder pour son intrusion, quand elle réalisa que la jeune fille le caressait. Elle se précipita et s’exclama : « — elle a plus de fièvre, la petite n’a plus de fièvre, elle est sauvée ! elle est sauvée ! » À cette alerte joyeuse lui répondit le son sourd du corps d’Antonine dégringolant lourdement sur le sol, la maladie était en elle. « — Oh, non, Antonine, pas toi ! »

La vieille servante fut portée sur sa paillasse derrière le rideau qui servait de cloison. Lorsqu’elle rendit l’âme quelques jours plus tard, Blanche-Marie était debout à ses côtés, pleurant, sûre de sa culpabilité, il ne pouvait en être autrement. La mort d’Antonine fut le glas de l’épidémie, de ce jour le nombre de morts chuta. Le fléau avait emporté des centaines d’Orléanais, dont la pétillante Amandine, feu follet des filles, ainsi qu’Henriette et Marguerite, venues comme elle aider à l’hospice. Antonine laissa un grand vide dans la demeure du gouverneur.

épisode 007

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La lettre, février 1724

La vie fatalement reprit son cours, les Louisianais apprirent, que le jeune roi Louis XV avait pris possession de son trône, il avait atteint sa majorité, que le cardinal Dubois était mort d’un abcès à la vessie et que le régent, Philippe d’Orléans, illustre parrain de la ville en plein déve­loppement, avait succombé à l’usure d’une constante dissipation.

Promu ingénieur en chef en remplacement de l’ingénieur Le Blond de La Tour, Adrien de Pauger, raisonnablement ambitieux, mit d’autant plus d’ardeur dans sa charge, qu’il vit son autorité renforcée quand il fut admis à siéger au Conseil supérieur de la colonie, bien qu’il n’y comptât pas que des amis. Redoublant d’activité, le bâtisseur put poursuivre plus aisément la réalisation de ses projets, il fit construire une levée de terre meuble, truffée de coquillages fossilisés, qui sur près d’un kilo­mètre de berge, protégeait désormais la ville des crues et des caprices du Mississippi. Près de la place d’Armes, il érigea l’hôtel de la direction de la colonie, pourvu d’une salle de délibé­rations, de bureaux et de logements. Un hôpital, quatre casernes, le pavillon des officiers, le magasin de la Compagnie étaient également sortis de terre pendant qu’à l’embouchure du fleuve, dans l’île de la Balise, des équipes travaillaient à la construction d’un nouveau fort et d’un vaste entrepôt destiné à abriter les marchandises en transit.

*

Dans la cuisine du gouverneur Blanche-Marie, Mélinda et Graciane préparaient le repas. Cette dernière rapportait avec vigueur à ses comparses, ce qui se racontait à l’église et qu’elle avait constaté : « — vous vous rendez compte, le père Claude, un capucin, notre curé, a mis aux enchères les places du premier banc de l’église, tout cela, car il craignait que ses paroissiennes les plus huppées n’en viennent au crêpage de chignon. Vous ne me croirez pas, mais il en a obtenu cent cinquante livres. Personne ne sait par ailleurs si la somme est allée au denier du culte ! Il est vrai que l’idée de tirer profit de la vanité de chacun est en soi judicieuse, à condition de ne pas abuser, car, voyez-vous, encouragé par ce succès, il a empli l’église de bancs qu’il a vendus à une pistole quinze liards la place. C’est une honte, comment voulez-vous que nos paroissiens les plus modestes soient ca­pables de payer ? Eh bien, il faut le voir pour le croire, ils sont contraints d’entendre la messe debout. Quand on sait qu’un bon charpentier reçoit six cents livres par an, même bon chrétien, il ne peut qu’hésiter à s’offrir un banc à l’église, d’autant que les pauvres gens sont déjà dans l’inca­pacité de faire enterrer décemment leurs morts, les prêtres réclament de cinquante à cent livres pour accompagner les défunts au cimetière.

— Que Dieu me damne, mais vous vous révoltez madame contre notre église ! — s’esclaffa monsieur de Bienville que la situation amusait. Il venait de faire irruption dans la pièce, une lettre à la main. – Blanche-Marie, elle est pour toi. Aussi surprises les unes que les autres, elles arrêtèrent leurs activités et fixèrent le document tendu vers la jeune fille avec suspicion. Celle-ci le saisit hésitante, rompit le cachet de cire et le déplia. Il était composé de trois feuillets. Elle commença par examiner l’écriture élégante et penchée, les premières lignes la firent sourire quand elle découvrit l’auteur, mais à la lecture suivirent les larmes à la surprise de son entourage. Quand elle eut fini, elle tendit les feuillets au gouverneur qui l’a lu à son tour.

« Mardi 22 juin 1723

De Thimothée Monrauzeau

Mademoiselle Blanche-Marie Peydédaut

Je vous avais promis de vous écrire et je tiens cette promesse chère à mon cœur. Je trace donc les premières lignes de ma première lettre depuis la maison de mon père à La Rochelle.

Nous sommes rentrés depuis trois mois à bord du Vénus après moult péripéties qui ont grandement rallongé le temps du voyage. De plus, je suis arrivé malade et suis resté alité jusqu’à très peu de temps. Sachez aussi que je vais dans huit jours me rendre à Brest pour entrer à l’École militaire, mais avant tout je veux commencer par ce qui vous tient à cœur.

Mon frère aîné, celui que vous avez si bien soigné à La Nouvelle-Orléans, est rentré ce matin de Bordeaux pour m’apprendre la pendaison des trois hommes responsables de la mort de votre mère. Ils étaient emprisonnés depuis notre retour au fort du Hâ. Lors de notre escale à Cap-Français, dans une taverne du port, l’un d’eux pris de boisson, fut pris d’une crise de culpabilité. Du moins, c’est ce que nous en avons déduit par la suite. Toujours est-il que ses compères affolés ont essayé de le faire taire, mais ils obtinrent l’effet inverse. L’homme se mit à vitupérer, à se débattre, ce qui a attiré l’attention de mon frère qui par hasard avait été désigné pour accompagner les hommes à terre. Comme il intervenait pour éviter toute échauffourée, les deux autres matelots voulurent fuir, mais mon frère comprenant tout à coup de quoi il s’agissait les fit appréhender. Après une prise de corps musclée, il les fit ramener sur le bâtiment. Notre capitaine les fit ferrer en fond de cale. Il a bien été tenté de les pendre de suite à la vergue pour l’exemple, mais afin d’éviter toute mutinerie, ils furent remis à la police du roi arrivé au port de Bordeaux… »

Le reste ne regardait plus monsieur de Bienville. Il lui remit les pages et conclu : « — voilà une bonne chose Blanche-Marie, il vous a été rendu justice. »

Episode 008

Jean Baptiste de Bienville

Jean Baptiste de Bienville

Un remplaçant inopportun

Monsieur de Bienville ne tenait pas en place. Il allait d’un point à un autre de son bureau, tripotait un objet, le déplaçait, le reposait. Il était très agité, il revenait d’une assemblée réunissant tout ce qui comptait dans la colonie. Tout aurait pu aller pour le mieux si les intrigues, les rivalités, les conflits d’intérêts n’avaient, comme toujours, grevé les efforts des uns et des autres et mobilisé les énergies à des fins privées et futiles. Les querelles, qui avaient toujours existé depuis la fondation de la colonie entre les principaux officiers, entre les gouverneurs et les commissaires ordonnateurs, les partis des uns et des autres, avaient donné lieu à des écrits diffamatoires que l’on fai­sait circuler clandestinement. Tantôt, c’étaient des pla­cards que l’on affichait au coin des rues, tantôt c’étaient des chansons satiriques que l’on colportait. Les querelles s’envenimaient et finis­saient souvent par des duels. Aussi, le conseil supérieur avait jugé qu’il était temps d’y mettre un terme et avait pro­mulgué une ordonnance décrétant des peines contre les délits de ce genre. Il n’en restait pas moins qu’il était l’un des premiers visé par ces attaques souterraines, aussi cela avait entraîné des demandes de justification pour ses moindres actions et dépenses. Il vitipurait, n’hésitant pas à parler d’injustice et passant sciemment sous silence ses chicanes avec l’ingénieur de Pauger, par exemple, avec lequel il s’était disputé une concession sur la rive gauche du Mississippi, en face de La Nouvelle-Orléans. Concession qu’il avait fini par obtenir bien que l’ingénieur l’ait eu défrichée à ses frais. Ou bien oubliant intentionnellement ses affaires avec des contrebandiers, le plus souvent pour le bien-être de la colonie, il était vrai.

Joseph Caraud (français, 1821-1905) L'approbation du prétendant .jpegTout cela Graciane le savait. Assise dans un fauteuil près d’un feu de cheminée qui chauffait la pièce bien que la température fut clémente, elle écoutait patiemment celui qui était devenu son amant. « — Vous vous rendez compte, le conseil supérieur de la colo­nie, par une dépêche, c’est même cru obligé d’informer le gouvernement français que l’habitant ne pouvait absolument subsister, si la Compagnie n’en­voyait pas, par tous les vaisseaux, des viandes salées. Il est pour moi inconcevable que notre colonie, après vingt-quatre ans d’existence sur un sol aussi fertile que celui-ci, en soit réduite, à un tel degré de misère et de disette, de mendicité auprès de la compagnie qui fait tout pour cela… »

Il était las, et cela, il ne l’aurait pas avoué même à sa maîtresse, que la dépendance envers la Compagnie l’amena à de telles perspectives. Il y avait toutefois de bonnes nouvelles comme le prouvait le rapport fort inté­ressant sur l’embouchure du fleuve qu’il trouva sur son bureau de l’ingénieur Pauger. Il se mit en demeure de le lire à haute voix, à son auditrice, imperturbable, qui brodait une étoffe devant servir de pièce d’estomac à madame de La Chaise. Il fallait bien amadouer le nouveau commissaire ordonnateur par tous les moyens possible. « — À ma pre­mière visite, j’ai trouvé des navires tirant quatorze, quinze pieds d’eau, et même plus, qui pouvaient y passer aisément. Je regrette que, malgré les représentations de Monsieur  de Bienville, la Compagnie persiste à envoyer ses vaisseaux à Biloxi, où les débarquements s’opèrent avec beaucoup de difficultés, tandis qu’à La Nouvelle-Orléans, ils se fe­raient avec la plus grande facilité ; d’autant plus qu’il est extrêmement pénible et coûteux pour les habitants du fleuve dont le nombre doit s’augmenter tous les jours, vu la fertilité des terres, d’aller à Biloxi chercher leurs nègres et tout ce dont ils peuvent avoir besoin. Ces considérations m’ont déterminé à aller revisiter l’embouchure du fleuve. Je me suis fait accompagner par le père Charlevoix. Nous sommes passés en canot par la passe du Sud, et nous en avons relevé le plan… » Ce rapport, dans lequel étaient expliqués les différents moyens à mettre en œuvre pour creuser l’embouchure du Mississippi, était pré­cieux pour la Louisiane. Le gouverneur avait totalement changé d’humeur. Ce rapport présageait pour La Nouvelle-Orléans la plus belle des destinées, car de par sa situation, la cité présageait de devenir la première ville commerciale de cette partie du Nouveau Monde. Elle était amenée à devenir le point de réunion où les marchands de toutes les parties du globe viendraient échanger l’or et l’argent pour les denrées de ces régions immenses que le Mississippi arrosait. Mais il fallait hâter les travaux afin que s’accomplissent ces hautes desti­nées. Et il ne doutait pas qu’au vu des bénéfices et économies présagées, la Compagnie aille dans le sens du rapport de l’ingénieur.

En attendant comme la paix avait été rétablie entre la France et l’Espa­gne, il avait même reçu l’ordre de restituer Pensacola aux Espagnols, il se retournerait encore une fois vers eux pour aider la colonie à subsister, même si cela allait engendrer des dissensions avec la Compagnie. « — Je sais tout cela mon ami, ne vous énervez pas, cela ne changera rien.

— Je sais bien, mais porter des accusations, ils savent le faire, mais ils oublient un peu vite la paix que je maintiens et qui grâce à elle les enrichit. Car après l’expédition contre les Natchez, il a bien fallu rabattre de la superbe aux Chickassas. Remarquez que je peux me réjouir de leur défaite ; les Chactaas ont répondu à ma demande, et ont détruit entièrement trois villa­ges de cette nation. Les Chickassas sont si féroces et si belliqueux, qu’ils troublaient continuellement le commerce du fleuve. Vous savez, les Chactaas ont rapporté environ quatre cents chevelures et ont fait cent prisonniers. C’est un avan­tage important dans l’état des choses, d’autant que ce résultat a été obtenu sans risquer la vie d’un seul de mes hommes. Avec un peu de chance, ils finiront par se détruire d’eux-mêmes.

Jean-Baptiste Le Moyne de Bienville.jpgGraciane savait que tout aurait pu aller pour le mieux sans les accusations perpétuelles de Monsieur de La Chaise qui cherchait des poux à Jean-Baptiste. Il le faisait passer pour responsable des agissements néfastes de ses subalternes, l’accusait de laisser les habitants et les soldats manquer de tout alors que seuls les commis et directeurs en profitaient. Malgré les conseils de sa maîtresse, Jean-Baptiste avait tenu tête à son principal détracteur, mais que pouvait-on attendre d’autres d’un homme tel que lui, toujours à lutter contre les éléments et les ennemis de la colonie. Il rabattait son caquet à monsieur de La Chaise chaque fois que celui-ci énonçait des énormités envers un pays qu’il ne connaissait pas et que surtout il ne voulait pas connaître, il ne sortait jamais de sa demeure. Vexé, rancunier, haineux envers Jean-Baptiste, l’expert de la Compagnie donnait libre cours à son courroux, et au fil des mois, envoyait rapport sur rapport tant à Lorient qu’à Versailles, demandant son rappel. Cela, Graciane l’avait appris par Jean-Baptiste et lui par ses espions, mais ils ne croyaient pas cela possible.

*

Jean-Baptiste Le Moyne, sieur de Bienville, se rappellerait longtemps du 16 février de l’année 1724, car il venait de passer le commandement à son cousin Monsieur de Boisbriant, lieutenant du roi aux Illinois, qui devenait ainsi gouverneur intéri­maire ! Le zèle de monsieur de la Chaise avait été apprécié en haut lieu, ses critiques avaient été prises en considération. À la surprise de tous, monsieur de Bienville, nommément désigné comme le principal responsable de tous les déboires de la colonie, fut sommé de venir s’expliquer en France sur la mauvaise gestion et la détestable moralité d’une colonie qui avait coûté trois cent mille livres par an au roi et peut-être plus encore à la Compagnie ! La colonie fut stupéfaite et atterrée, indignée de cette disgrâce injustifiée.

Anthony van Dyck (Tête et main.jpgMais avant cela, Jean-Baptiste de Bienville avait dû proclamer un texte qui le contrariait beaucoup et qui allait être placardé dans toute la Colonie. Ce texte prévoyant donnait des haut-le-cœur à son annonceur, il se nommait le « code noir « . Il faisait de l’esclave un bien meuble attaché à un domaine, les esclaves étaient désormais considérés comme du mobi­lier, au même titre que le cheptel animal. Et si le texte faisait obligation aux maîtres d’entretenir la main-d’œuvre servile puisqu’elle n’était pas considérée comme autonome, et devait l’habiller, la nourrir, la soigner et la loger, il ne l’en rabaissait pas moins au rang d’outil animé. Quant à son statut, il était régi dès sa naissance, né d’un mari esclave et d’une femme libre, il était libre, celui d’un mari libre et d’une femme esclave était esclave. Le mariage entre femmes blanches et hommes noirs, ou le contraire était formellement interdit. Du reste, il était totalement proscrit à un prêtre de marier un nègre sans le consentement de son maître et le concubinage entre blancs et noirs totalement interdit. Les enfants des esclaves étaient eux-mêmes esclaves du maître… il était outré, écœuré, mais contraint d’obéir.

*

Jean-Baptiste de Bienville était rentré dépité dans sa maison, monsieur de La Chaise avait donc eu gain de cause, il allait devoir rentrer en France. Il allait falloir rendre des comptes à Versailles. Il savait ne pas être exempt de défauts, mais tout ce qu’il avait fait c’était pour la Colonie. Il était rentré chez lui à peine le coup porté par le butor et surtout avant que ne défilent tous ses amis, et que leur compassion ne l’agace. Il trouva Graciane dans le jardin soignant un rosier reçu en cadeau. À son arrivée, elle se redressa lui adressant son plus beau sourire. « — Madame, j’ai besoin de vous parler, si possible sur l’instant. » Malgré un effort certain, le ton était un peu brusque, ce qui surprit la jardinière d’occasion. Elle abandonna ses outils, retira ses gants et le suivit intriguée. Arrivé dans le bureau, tout à trac, il annonça sans détour son déboire : « — Graciane, ils me renvoient en France ! » Les jambes de la femme se ramollirent. Elle s’appuya sur le fauteuil à sa portée, puis s’y assit. Sa vie à nouveau s’écroulait, il allait falloir refaire, tout reconstruire. Outre les avantages matériels offerts par Jean-Baptiste de Bienville, elle aimait Jean-Baptiste. Aussi en un instant sa vie était devenue un abîme sans fond. Le gouverneur pris dans son propre désarroi n’avait pas perçu celui de sa compagne. Il lui avait tourné le dos les yeux fixés sur le fleuve depuis la porte-fenêtre ouverte. Sans faire attention, il avait poursuivi sa réflexion sans la formuler, puis reprit à voix haute le cours de ses pensées : « — C’est donc pour cela qu’il me semble opportun d’avancer notre mariage. » Graciane (La lettre par A. Linard.jpgGraciane sursauta, de quoi parlait-il. « — Excusez-moi Jean-Baptiste, mais de quoi me parlez-vous ? » Il se retourna vers sa maîtresse et réalisa qu’il avait parlé tout haut. « — Je suis désolé, Graciane, vous avez raison, il serait bon de commencer par le début. Je me suis décidé à demander votre main, car la situation dans laquelle je vous fais vivre n’est pas confortable pour vous, ni très rassurante. Le sentiment que j’ai pour vous mérite d’être officialisé, ne serait-ce que pour vous protéger et vous donner le statut que vous méritez celui d’une femme honnête. Je me suis donc enquis auprès du père Davion de mon projet, pour lequel il est favorable. À vrai dire, ne l’eut-il pas été, que j’aurai passé outre. Je me suis aussi rapproché de mon notaire afin de mettre en forme un contrat de mariage qui vous préserve du besoin. Seulement la situation m’amène non pas à remettre ce projet qui me tient à cœur, mais à en changer la forme. Graciane, voulez-vous m’épouser en secret et garder ce secret jusqu’à ce que mes circonvolutions avec Versailles soient finies ? Je sais…

Chut ! mon ami, n’en dites pas plus. – Graciane était stupéfiée, c’était sûrement le plus beau jour de sa vie. — Bien sûr, j’accepte et sans condition. Nous ferons ce qui vous semble bon Jean-Baptiste.

L’homme respira mieux, il s’y était pris si maladroitement qu’il pensait avoir offusqué sa compagne, la réponse était donc pour lui un soulagement et un baume à ses maux.   « — Je suis conscient que vous méritez mieux, je ne vous fais pas ma demande au meilleur moment, puisque me voilà en disgrâce…

Jean-Baptiste, c’est vous que j’épouse non la gouvernance de la Louisiane. Et croyez-moi, c’est bien plus que j’en espérai.

— Tout de même ma mie, j’avoue que je n’aurai jamais pensé que ce malotru ait pu avoir gain de cause. Mais, je préfère vous emmener épousée et passant pour ma maîtresse, pour un temps que j’espère court… oh ! et puis pourquoi se justifier mon cœur à ses raisons, tant soi peu que celui-ci est une raison. De plus, il n’est pas question que je parte sans vous. Et comme Versailles sera moins offusqué de me voir faire suivre ma maîtresse, que de me voir déroger à l’épouser, nous laisserons croire à ses mécréants ce qu’ils veulent.

— Ne soyez pas gêné, mon ami, vous savez bien que les apparences sont toujours trompeuses et que ceux qui nous font la leçon sont ceux qui la pratiquent le moins bien. Mon bonheur se suffira de me savoir votre épouse, point besoin, de le crier à tout vent.

Ainsi fut fait, dix jours plus tard, Graciane devenait madame de Bienville.

*

Depuis la certitude de son départ monsieur de Bienville, qui avait été déchu de son poste de gouverneur, s’occupait de ses affaires privées. Il avait épousé Graciane dans une stricte intimité et avait décidé qu’Isaïe et Mélinda entretiendraient sa maison pendant son absence. Son notaire s’occuperait de la productivité de ses autres biens. Il ne lui restait qu’un souci, la situation de Blanche-Marie. Il ne pouvait la ramener en France et ne pouvait la laisser seule dans sa maison avec ses serviteurs, elle était trop jeune pour cela. De plus, elle n’était pas leur maîtresse et ne pouvait être leur servante, sa position serait incomprise et mal perçue, cela lui attirerait sans aucun doute des problèmes. Il n’avait donc qu’une solution, lui procurait un emploi. Il ne pouvait la placer comme servante dans une colonie où les basses besognes étaient de plus en plus dévolues aux esclaves, de plus son éducation et sa naissance, même si elle ne pouvait s’en prévaloir, l’autorisait à ambitionner une place plus gratifiante. Jean Roussin (Portrait of a smiling man in a grey-blue jacket by Joseph Ducreux.jpgIl se mit donc à prospecter les familles orléanaises. La solution vint d’elle-même, et ce fut Jean Roussin, un planteur des alentours de Fort-Rosalie qui l’incita. Monsieur de Bienville le connaissait bien et le savait d’une grande probité. Il l’avait invité à sa table, comme à chacun de ses séjours. Il était, cette fois-ci, venu sans son épouse qui était souffrante, mais ayant appris le prochain départ de l’ancien gouverneur qu’il considérait comme un ami, il n’avait pas reporté son voyage vers la basse Louisiane, et un peu coupable l’avait laissée entre les mains de ses serviteurs. Lors du repas chaleureux que lui offrit monsieur de Bienville et Graciane, il rapporta les nouvelles de la région, rassurant le futur exilé sur le calme qui y régnait désormais, et de l’humeur paisible des Indiens Natchez. Quand vint la fin du dîner, après quelques verres de tafia, dans l’intimité et la chaleur du couple, il en vint à confier ses soucis conjugaux. Madame Roussin, sa jeune épouse, souffrait de solitude, la gestion de sa plantation lui prenait le plus gros de son temps. De la journée voire de plusieurs, il était absent de la maison. Elle avait du mal à tenir sa maison, non pas qu’elle n’y mît pas du sien, mais elle ne se faisait pas à ses nègres. Il était même à peu près sûr qu’elle en avait peur. Graciane le trouva touchant de tant de sollicitude pour son épouse alors qu’au premier abord elle l’avait trouvé un peu rustre, quant à monsieur de Bienville, il entrevit la solution qui pourrait convenir aux problèmes des deux hommes. Après le départ de celui-ci, il s’en ouvrit à son épouse qui trouva l’idée bonne.

*

Monsieur de Bienville convia Blanche-Marie à un entretien qui se déroula dans son bureau, l’un et l’autre debout. « — Blanche-Marie, comme vous le savez, je dois rentrer en France, et je doute que cela soit un simple aller-retour, Versailles risque de me retenir une bonne année, peut être plus, mon retour n’est même pas assuré. – il ne put s’empêcher de toucher le bois de son bureau pour conjurer le sort. — Je me suis donc soucié de votre situation. Vous emmenez en France, cela me paraît difficile, je n’y ai pas assez d’accointances pour m’assurer de votre position contrairement à ici. Il est évident que pour votre engagement, je considère que votre servitude est réglée, et vous remettrez un document officiel de mon notaire mettant un terme à ce chapitre. – La toute jeune fille l’écoutait avec attention, attendant la chute du monologue. Elle était depuis l’annonce de la nouvelle du départ de son protecteur fort inquiète de son devenir, aussi, bien que tendue, elle était rassurée de voir que celui-ci y avait pensé. — j’ai cherché en vain une place de gouvernante ou de préceptrice dans une famille respectable de la ville. Mais une occasion s’est présentée à moi. Je vous ai trouvé une place de dame de compagnie qui pourrait aller jusqu’à celle de gouvernante au sein de l’habitation d’un planteur. C’est un couple des plus honorables, l’homme est d’une honnêteté assurée et sa jeune épouse est une femme charmante. Si cela vous convient, je m’assurerai d’un contrat en bonne et due forme, avec appointement honorable en plus de la nourriture et du blanchiment. Bien évidemment, vous avez le choix à vous de décidefir Blanche-Marie.

C’était tout vu, elle se savait sans choix encore une fois, de plus elle comprenait que la situation était avantageuse. « — Monsieur, je vous remercie de votre sollicitude. Je ne peux qu’accepter votre proposition. Il est évident que je ne peux retourner en France, personne ne m’y attend et surtout pas ma famille, quelle que soit sa branche. De plus, je ne serai restée à votre charge. »

Chapitre 009

Peypédaut Blanche Marie  (Jean-Baptiste Greuze (French, 1725 - 1805).jpg

Les départs, 1er avril 1724

Le canot oscillait au bord du rivage. Blanche-Marie était installée au centre avec à ses pieds Brutus la gueule sur ses genoux. Elle caressait machinalement le molosse, que le gouverneur lui avait cédé, estimant qu’elle n’aurait pas ni meilleur garde du corps ni meilleur chaperon. Elle avait le cœur en berne, encore une fois elle quittait un havre bienveillant pour l’inconnu. À bord de l’embarcation étaient montés les hommes de l’équipage qui à la force des bras, quand la voile ne suffirait pas, remonteraient le courant du Mississippi. Ils étaient tous aux ordres de Jean Roussin. Il y avait trois Indiens, des Chactas, six de ses nègres et un militaire, François Dumont de Montigny, un officier du génie, qui profitait du voyage pour prendre son poste à Fort-Rosalie. De la rive, Martha et Toinette se tenant par la taille, lui prodiguait leurs conseils jusqu’à la dernière minute. Les yeux pleins de larmes, elles juraient de se revoir. Les deux jeunes femmes étaient les dernières à résider encore dans la ville, Paulette était partie s’installer à La Mobile avec un artisan ferronnier et Marie tout comme Toinette avait épousé un militaire de la Compagnie Suisse et l’avait suivie à Pensacola. Graciane de son côté s’approchait de l’île Dauphine où l’attendait « la Bellone » le navire qui devait la mener en France avec son nouvel époux. Encore une fois, la roue de la vie tournait.

*

Cela faisait vingt-sept ans que monsieur de Bienville était l’âme de la colonie, c’était l’œuvre de sa vie. Il y avait mis toute son énergie, tout sacrifié. Sa volonté, son courage, avait plus d’une fois changé le sort de la colonie. Comme son frère, Monsieur de Châteauguay, lui aussi prié d’aller rendre des comptes, il avait mis un certain temps à faire ses bagages, aussi ce n’était que ce premier jour d’avril qu’ils commençaient leur retour vers la France. Ce jour-là après avoir suivi le cours du bayou Saint-Jean, traversé le lac Pontchartrain puis la passe de chef menteur, et ensuite le lac Borgne, ils étaient arrivés à l’île Dauphine. Sur la plage de sable blond, le regard absent, il écoutait sans prêter attention à ce qui l’entourait. Il avait l’humeur préoccupée, il se mit à chercher la silhouette élégante de Graciane, seul baume à son cœur. Il la vit de dos, les épaules droites, le port de tête légèrement arrogant, Titsie la protégeant du soleil avec un large parasol, son petit calé sur la hanche, elle regardait au loin le navire qui allait les emporter. Alexandre Roslin (1718-1793) | Portrait de Mme Boucher.jpegSentant son regard sur elle, elle se retourna avec une moue sceptique sur les lèvres qu’elle transforma en sourire bienveillant en rencontrant ses yeux. Il y avait foule sur la plage, les plus riches planteurs comme les pauvres étaient consternés, des pétitions avaient circulé, tous étaient persuadés que sans lui tout allait s’effondrer. Sur la rive du golfe du Mexique s’étaient rassemblés des planteurs, des officiers, des commerçants, des Canadiens, des Amérindiens, même des Natchez afin de dire adieu à leur gouverneur. Graciane indifférente au tumulte fixait le navire pendant que Jean-Baptiste remerciait ses soutiens et faisait ses adieux, rassurant chacun sur son éventuel retour, car il reviendrait de cela, il était sûr. Les adieux s’éternisaient, elle ne bronchait pas, une brise souleva sa jupe perturbant sa contemplation, elle la rabattit puis relevant la tête vers la mer, elle fut intriguée par l’inclinaison singulière du navire. Elle resta interloquée, il semblait pencher de plus en plus sur un côté, puis il vacilla et commença à couler sous ses yeux. Autour d’elle ce ne fut que cris de stupéfaction. Les passagers, affolés, se jetaient à la mer. Les canots et chaloupes, venues escorter le gouverneur, allèrent les secourir. Ceux qui faisaient déjà le va-et-vient afin de faire embarquer les passagers, furent les premiers à extirper des eaux les malheureux. Très vite, les naufragés furent repêchés, mais il ne resta rien du bâtiment. Lorsque Jean-Baptiste, qui comme la plupart des hommes avait sauté dans une embarcation, revint, il croisa le regard interrogatif de sa compagne. Il haussa simplement les épaules. Fataliste Graciane se laissa raccompagner à la maison allouée au gouverneur jusqu’à son départ. Elle y attendit patiemment son époux, buvant tranquillement un thé servi par sa servante. Quant au soir, il rentra avec trois hommes dont monsieur de Châteauguay, elle avait fait préparer un repas et les accueillit avec un sourire radieux plein de connivence. « — Mon ami, il semblerait que nous soyons obligés de remettre notre départ et de rester un peu plus longtemps.

— je le crains bien.

Le dialogue tira un sourire à tous, car tous s’y attendaient, Graciane ne savait pas comment, mais elle savait comme ses compagnons que ce n’était pas sur ce navire qu’elle ferait le voyage, d’ailleurs les coffres du couple n’avaient pas été chargés à bord de « la Bellone« dont le seul défaut était une quille très abîmée. Elle avait toutefois été fort surprise de le voir s’enfoncer dans l’eau. Ce naufrage retarda donc le passage de tous pour la France, ils regagnèrent La Nouvelle-Orléans à la surprise des Orléanais. La nouvelle était fort déplaisante pour certains, car en plus du retour indésirable de l’ancien gouverneur, le navire avait coulé avec soixante mille écus qu’il devait emporter en métropole. C’était une catastrophe pour monsieur de la Chaise, qu’un pareil trésor eut été englouti allait fort contrarier la Compagnie. En fait, il n’était pas perdu pour tout le monde. Monsieur de Bienville avait estimé que c’était un juste dédommagement pour lui et tous ceux qui comme lui avaient été révoqués suite aux diffamations du nouveau commissaire ordonnateur. Avec ses frères et quelques hommes fidèles, ils avaient détourné le coffre détenant le pactole qui servirait notamment à graisser bien des mains à Versailles pour faciliter leur retour. Monsieur de Bienville supposait que, lorsque l’on s’occuperait de l’épave, on penserait que la mer avait emporté le butin déjà partagé entre les complices. Bien sûr, les plus perspicaces penseraient « à un accident prémédité », mais comment le prouver ?

Puisqu’il ne pouvait partir, monsieur de Bienville, en attendant un autre navire, prépara sa défense. Il écrivit un mémoire qu’il adressa au conseil de Marine empreint de plus de dignité que d’amertume. C’était la justification d’un soldat et d’un colo­nisateur, il commença par rappeler ses états de service, puis il s’étendit sur l’exploration du Mississippi et ses méthodes d’administration de la colonie qui lui avait été confiée et les difficultés qu’il avait rencontrées. Mais il savait qu’il lui fallait contrecarrer les rapports circonstanciés, expédiés par Monsieur  de La Chaise, qui s’ils ne niaient pas la valeur militaire de Bienville et de ses frères, vivants ou morts, démontraient avec force et clarté, que les Le Moyne, Normands âpres au gain, s’étaient toujours servis… en servant !

*

Trois mois plus tard, le cœur brisé, monsieur de Bienville et Graciane partaient pour la France, sur « la Gironde « . Longtemps accoudé au bastingage, Jean-Baptiste de Bienville, qui avait maintenant quarante-six ans, regarda les côtes bleues et embrumées de la Louisiane s’éloigner de ses yeux, mais pas de son cœur. Il laissait une population de cinq mille individus, dont treize cents nègres.

Marek Rużyk captent la magnifique Gloire des Navires en Mer.jpg

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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2 réflexions sur “Le drame de Natchez ou Blanche-Marie Peydédau 005 à 009

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