Le drame de Natchez ou Blanche-Marie Peydédau 19 à 21

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Épisode 19

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L’Inpi sacré

Kanka était une vieille Femme, toute ridée et ratatinée du peuple Lakota bien plus au nord. Elle avait été adoptée par les Houmas, après avoir été enlevée à son peuple puis échangée consécutivement par deux tribus qui descendaient vers le Sud. Elle était alors jeune et déjà étrange. Elle était possédée. Elle devinait ce qu’elle ne voyait pas, même les temps futurs. Ils respectèrent ses dons après en avoir été quelque peu effrayés. Elle était parmi eux la Femme Bisonne Blanche, Pte Win, symbole de pureté et de renouveau qui leur donna la Pipe Sacrée et leur en enseigna l’usage. C’était elle qui présidait la Cérémonie de Purification de l’Inipi qui permettait de se purifier physique­ment, mentalement, émotionnellement, et spirituellement. Blanche-Marie avait été remis entre ses mains par le géant noir qui l’avait tant effrayé la première fois qu’elle l’avait vu.

La vieille Kanka avait reconnu dans l’étrange jeune fille aux cheveux de feu une âme ancienne, une âme des premiers temps, une ancêtre. C’était un devoir sacré que de l’aider à passer une fois de plus parmi eux. Kanka avec le Wicasa Wakan, son compagnon, allait effectuer la cérémonie de purification de l’Inipi, celle qui créait l’équilibre, et faisait partie des sept cérémonies sacrées des Lakota. Elle allait se dérouler sur le sentier sacré matérialisé par celui qui menait de la hutte où l’on avait porté le corps presque sans vie de Blanche-Marie au foyer extérieur dans lequel chauffaient des pierres tout aussi sacrées que le foyer. Blanche-Marie avait été installée nue sur une couche de plusieurs peaux de daim dans la Loge. La faiblesse de son corps était elle que son esprit était déjà aux confins de la réalité, entre la vie et la mort sur le chemin doré qui les reliait. Le lieu était un petit dôme fait de branches de saule courbées, bâti selon un plan sacré et recouvert de peaux. La structure symbolisait l’univers, toute la « Création », et les Forces de l’Esprit qui sont en elle. Il était considéré comme un lieu de libération, de vision et de renais­sance. Là, les prières se fondaient dans la Terre Mère et les autres forces fondamentales, celles du Soleil, du Feu, de l’Air, et de l’Eau ; chacun s’y reconnaissait comme une partie minuscule de la Nature, partie inté­grante de l’univers. La forme du dôme représentait l’étoile du matin et ses forces surnaturelles. Les seize branches de saule entraient dans le sol, symboles des seize Grands Mystères des Lakota.

Au centre de la Loge, un foyer était creusé pour y mettre les pierres chauffées apportées à l’intérieur, en nombre, et par séries, prescrits. La terre de déblai du foyer formait le monticule de l’autel. Kanka, à quatre pattes, entra une première fois par le petit battant de porte qui symbolisait le retour à la matrice de la Mère Terre.

Où se situe la puissance du Féminin sacré dans le corps de la femme ? | Féminin sacré.JPGKanka fit quatre fois le parcours et quatre fois elle ouvrit le rabat. À chaque fois, elle commençait par apporter des pierres chauffées à l’intérieur et elle répandait dessus des herbes, sauge et écorces de cèdre, ce qui suscitait une épaisse vapeur, celle du Souffle du Grand-Père. Blanche-Marie était transportée par les prières du Wicasa Wakan. L’homme sacré, agenouillé à ses côtés, marmonnait les chants sacrés. La vapeur intense, purificatrice, s’élevait au-dessus de la sombre petite hutte, vers la vaste cathédrale du monde extérieur à moins que ce ne fût à l’intérieur de son esprit, elle ne savait plus, mais rien n’avait d’importance. Elle était le sein de la Terre Mère, le lieu où se nourrissaient ses enfants. Elle était emplie de reconnaissance, elle ne ressentait pas l’inconfort suscité par la chaleur extrême et la transpi­ration. Son esprit était détaché de son corps et oubliait les mesquineries dues à son existence.

Kanka cherchait la force et le soutien sur le Sentier Sacré. Elle était gardienne du feu. Elle savait que l’intensité de la chaleur n’était qu’une partie de l’expérience. Elle avait le plus grand respect pour les aspects physiques et spirituels du Feu Sacré. Avec un cœur humble, elle demanda à apprendre de lui ce qu’il fallait savoir sur le sentier de la vie de la jeune fille. Elle était entrée dans la chaleur torride de la Fosse du feu à l’autre extrémité du sentier sacré reliant la Loge à celle-ci. Elle en était ressortie avec la pierre qui avait appelé son choix. En faisant le premier pas sur le Sentier, elle ressentit sans contrainte le pouvoir qu’elle venait de rencontrer. Elle vit Blanche-Marie, les yeux pleins de larmes de sang emplies d’une tristesse infinie, son cœur broyait de désespoir. Kanka, gardienne du feu, regarda le sentier devant elle jusqu’à la Loge. Son visage était chaud et sa peau raidie par la chaleur de la Fosse du feu ; elle se demanda si elle avait encore des sourcils. À son deuxième passage, la pierre, qui l’avait appelée, était une grande pierre lourde, et la Loge était à de nombreux pas. Elle mit de côté le ressenti de ce fardeau et se concentra à nouveau sur le sentier et alla de l’avant. Il était aussi lourd que les malheurs qui empêchaient la jeune fille d’avancer. Celle-ci était étreinte de peur, de tristesse. C’étaient ses chaînes, entraves, dont il fallait se défaire, mais où allait-elle trouver la force ? La vieille Indienne poursuivit son chemin, en direction de la Loge. Devant le feu, elle utilisa un rameau aux feuilles vertes pour épousseter les cendres fumantes des pierres. Ces cendres étaient celles du bois utili­sé pour édifier le bûcher sacré et chauffer les rochers. Mais bien que vitales, dans la Loge, elles ne faisaient que piquer les yeux. Ce don du bois était important, mais cela causait tant de douleur. Il symbolisait ce qu’il fallait laisser derrière soi, Blanche-Marie, qui regardait d’en haut la gardienne du feu à mi-chemin entre la fosse du feu et la Loge, le comprenait, le ressentait, mais son cœur était si lourd, si désespéré, si résigné. Pourtant en elle une force s’insinuait, elle comprenait, elle laissait l’énergie œuvrer en elle, elle n’opposait aucune résistance. Kanka sentait sa charge s’alléger. Elle savait maintenant qu’elle arriverait à la Loge, comme il se devait, et qu’elle porterait une nouvelle pierre. Elle progressait, sentant son pas plus ferme, plus assuré. Blanche-Marie comprenait qu’il lui fallait s’élancer vers l’avenir, elle sentait en elle la confiance s’accroître, la submerger, elle devait regagner La Nouvelle-Orléans, joindre monsieur de Bienville, il l’aiderait à faire justice, à regagner son identité, sa vie, elle renaîtrait. Avec l’espoir qui emplissait Blanche-Marie, Kanka marchait avec une ardeur nouvelle, l’éner­gie de la Loge venait à sa rencontre. Elle sentait le soutien des esprits rassemblés qui l’accueillait. Les litanies du Wicasa Wakan étaient de plus en plus fortes et s’élevaient au son sourd du tambour. Elles pénétraient les consciences. Au-dessus de la loge, la lune se leva, ronde, disque d’or apaisant. L’âme de Blanche-Marie cicatrisait. À ses côtés se tenaient ses parents souriants. Jeanne lui caressait les cheveux et lui montrait la direction. Les parois de la Loge s’effacèrent, elle vit au loin un navire tout auréolé, elle sut que la solution venait à elle. Jeanne mit un doigt devant ses lèvres, caressa sa joue et sembla lui assurer qu’ils seraient toujours là, de cela, elle était sûre. La gardienne du feu s’accroupit à la porte de la Loge, elle tendit les pierres amies au Wicasa Wakan, un rayon de l’astre de nuit perça faiblement et éclaira le visage de la jeune fille. Kanka sourit. La jeune fille était assise sur sa couche et la regardait confiante. Il n’y avait en elle aucune trace de peur ni de tristesse, elle était illuminée par sa vision, assurée de son futur. Sa vie allait com­mencer avec le premier pas qu’elle allait faire.

épisode 20

1114 Chartres (Ursuline Convent).jpg

Retour à La Nouvelle-Orléans.

À la nuit, « L’indépendance « accosta devant la rue de l’arsenal à l’angle de la concession Sainte-Reyne. Pour plus de discrétion, Alboury avait fait patienter son équipage en amont de la ville portuaire une bonne partie de la journée en attendant le coucher du soleil. Il ne tenait pas à ce que leur arrivée fut remarquée, car il savait que le sauvetage de ses passagères allait faire beaucoup parler.

Les deux jeunes femmes descendirent du navire sur des civières portées par des Indiens Houmas. Elles étaient harassées, pas encore remises de leur mésaventure bien que sur la voie de la guérison, tout au moins physiquement. Le groupe hétéroclite, à la lumière de la lune levante, s’avança vers le couvent des ursulines avec le chef Anrak et Alboury en tête. À la porte du bâtiment principal, Alboury tambourina en sourdine, ne recevant point de réponse, bien qu’il désira faire le moins de bruit possible, il se décida à tirer la chevillette déclenchant le tintement éloigné d’une cloche. Le carillon retentit attirant la sœur tourière ensommeillée. Elle ouvrit le judas et resta sans voix quand elle découvrit le contrebandier, les Indiens. Elle n’était pas sûre d’être éveillée, du moins pas totalement. « — Je suis Alboury, ma sœur, vous me reconnaissez ? » La sœur toujours muette hocha la tête en signe d’acquiescement. « — Je ramène madame Roussin et sa suivante qui se sont échappées du village Natchez. » La sœur entrouvrit le battant de la porte et se pencha pour mieux voir les jeunes femmes en piteux état sur leur brancard. À leur vue, elle fit plusieurs signes de croix successifs, avant que de placer sa main devant la bouche et de s’exclamer tout en partant en courant : « — oh ! mon Dieu ! Jésus, Marie, Joseph, c’est un miracle, vivantes, elles sont vivantes. » Alboury désarçonné par le comportement de la sœur, un instant ne sut que faire, puis décidant qu’ils ne pouvaient risquer de rester à la vue de tous il pénétra dans le vestibule avec ses comparses. Ils n’eurent pas longtemps à attendre, suivis des sœurs et de leurs servantes noires, dame Tranchepain surgie.

Elle salua Alboury et avec circonspection le chef Anrak, puis se pencha vers les malades. L’une et l’autre étaient dans un tel état de faiblesse qu’elles n’étaient que vaguement conscientes de ce qui se passait autour d’elle. « — Rassurez-vous mes filles, vous êtes désormais en sécurité, nous allons nous occuper de vous. » Elle donna des ordres pour que l‘on installe tout de suite les deux rescapées, puis elle se retourna vers Alboury. « — Où avez-vous trouvé ces dames ?

— En fait ma sœur, ce sont les Houmas qui lors d’une partie de chasse les ont découvertes perdues dans les marécages. Ils sont donc venus à moi afin que je les ramène, ils n’étaient pas bien sûr de l’accueil qu’ils leur seraient réservés.

Alboury et Anrak avaient opté pour cette version, plus crédible que les visions du contrebandier. Elle avait de plus l’avantage de donner le beau rôle à la nation houmas qui en avait bien besoin aux yeux des blancs et n’avait nulle envie d’être amalgamée aux Indiens belligérants. La mère supérieure, même si elle accepta cette version, n’y croyait guère, mais ne voyait pas pourquoi elle la refuserait. Elle avait eu plusieurs fois affaire avec le contrebandier, comme beaucoup d’habitants de la ville, et savait pouvoir lui faire confiance, donc s’il mentait, c’était pour une bonne raison. Elle n’en doutait pas. Elle remercia tout le monde pour ce rapatriement qui avait sans aucun doute sauvé les deux femmes et assura de mentionner le rôle de chacun au gouverneur.

*

Nicola Consoni - La Monaca di Monza (Gertrude)La mère supérieure au vu des deux malheureuses décida, malgré leur état de détresse dû à une grande fatigue, de leur faire prendre un bain afin de leur ôter toute la vermine et la crasse dont elles étaient couvertes. À la lueur des bougies, les deux rescapées se laissèrent retirer leurs vêtements devenus au fil de leur périple des loques. Elles ne réalisaient pas vraiment ce qui se passait et se laissait faire. Avec délicatesse, elles furent lavées et séchées par les sœurs et leurs esclaves. Elles avaient été installées dans la même chambre, la dame Tranchepain n’avait pas eu le cœur de les séparer. À l’étage, dans la pièce spacieuse, deux petits lits avaient été installés devant une cheminée dont le foyer ronflait et crépitait. Fin propre, elles avaient été enduites d’un onguent épais pour les soulager des piqûres des insectes, leurs plaies avaient été soignées et pansées. La sœur infirmière finit ses soins en leur faisant ingurgiter un opiacé qui les plongea, l’une et l’autre, dans un sommeil profond.

Au petit matin, elles trouvèrent à leur chevet une petite négresse que les sœurs avaient laissée pour surveiller leur sommeil et qui avait aussi bien dormi qu’elles-mêmes sur sa chaise. Dès qu’elle perçut leur éveil, la petite fille donna l’alerte, ameutant les dames Ursuline qui se mirent en charge de les nourrir, ce qu’elles firent en grappillant sans grande conviction les aliments présentés. Elles avaient si peu mangé depuis leur captivité que leurs corps avaient bien du mal à accepter la nourriture.

Blanche-Marie, malgré un soupçon de fièvre, revenait lentement à la vie, mais comme Marie, dont l’esprit avait fini par lâcher prise, elle ressassait les scènes d’horreur vécues et avait beaucoup de mal à les éloigner de son esprit d’autant qu’elle ne pouvait les remplacer par un avenir souriant. Elle n’avait rien qui puisse lui donner le change, pourtant elle se sentait bien plus forte, plus combative ce qui était contradictoire. Peut-être était-elle devenue plus fataliste. Marie de son côté avait fermé son esprit à toute réalité dès qu’elle les avait sues sauvées, sa comparse en était fort triste tant cela lui rappelait l’état d’abattement de sa mère. Les ravages, qu’avaient causés dans sa vie les derniers événements, avaient laissé un gouffre dans son esprit, dans son âme. Elle n’avait plus rien. Rien qui ne mérite de s’accrocher à la vie. Elle qui avait tenu bon tant qu’il avait fallu s’enfuir, sauver sa comparse, se laissait engloutir dans les affres de la torpeur. Elle était hantée par la noyade de son tout petit, par le massacre de son époux, de sa sécurité, des siens, par la destruction de ses biens de son toit, la peur ne la quittait pas, dès qu’elle fermait les yeux, surgissait un Natchez hurlant le tomawak à la main. À quoi bon être en vie ? Elle avait occulté tout cela, la préservation de sa vie avait eu le dessus sur toute autre pensée et l’avait amené jusque-là, mais à quoi bon ? Marie s’était retirée en elle, elle avait fermé son esprit, plus aucun son ne sortait de ses lèvres. Malgré les soins des dames Ursuline, la jeune femme ne disait rien, elle se laissait faire comme une poupée. La compassion des sœurs entourait de son mieux les deux rescapées.

La dame Tranchepain dès le matin fut à leur chevet. N’obtenant rien de Marie, elle demanda à Blanche-Marie, ce qu’elle pouvait lui dire quant à ce qu’elles avaient subi et comment elles avaient pu s’enfuir. Bien sûr, il y avait de la curiosité, aussi, se sentait-elle un peu coupable pour cet interrogatoire qui allait faire revivre à la jeune fille sa terrible aventure, mais elle devait faire un compte rendu à son supérieur, le père Rigaud, qui se chargerait de le remettre au gouverneur. Il fallait faire vite, car elle ne doutait pas que la nouvelle aille faire le tour de la ville et par là de la colonie dans un temps fort rapide. Avec patience, elle obtint une partie de la terrible aventure, la plantation attaquée, les massacres, la fuite inopinée due au courant du fleuve, la capture par les Natchez, la torture de monsieur de Macé, la captivité dans le village indien, l’évasion réalisée par la mère du grand soleil, le fleuve, la peur, la fièvre puis plus rien, et pour finir le réveil au camp des Houmas. La narration était confuse, désordonnée, certains moments étaient décrits avec une précision horrifiante, d’autres étaient flous, mais tout y était ou presque. Blanche-Marie avait du mal, elle ne se souvenait pas de tout, mais elle avait fait de son mieux. Livrer ses souvenirs, ses peurs lui avait fait du bien, sa confession nettoyait quelque peu son âme. La mère supérieure en avait son compte, ce qu’elle venait d’entendre, lui faisait relativiser son propre voyage jusqu’à cette rive de l’océan. Elle laissa la convalescente et partit rédiger une lettre pour son supérieur.

*

Martha (nicolas-bernard-lépicié-étude-de-jeune-filleQuelques heures plus tard, Martha se présenta à la porte du couvent et demanda l’autorisation d’être menée auprès des rescapées. Alboury avait surgi au début de la soirée avec la bonne nouvelle, elle lui était tombée dans les bras en pleurs, tant c’était inespéré. Il l’avait retenue de se précipiter sur l’instant. Elle fut la première d’une longue série de demandes de visite. Comme l’avait supposé la mère supérieure, la nouvelle avait vite été éventée, de cuisine en cuisine, puis de servantes en chambrières, puis de la domesticité aux maîtres. La nouvelle avait enflé.

La mère supérieure reçut Martha dans sa chambre, vaste pièce éclairée par une porte-fenêtre donnant sur le jardin à l’arrière de la demeure qui servait de bâtiment principal au domaine transformé en couvent. Elle était à peine étonnée de sa présence. « — Bonjour Martha.

— Bonjour ma mère. La jeune femme n’était pas très à l’aise, elle se souvenait encore de l’entrevue dans ces lieux qui l’avait exclue de l’hôpital. Elle esquissa une génuflexion et attendit que la dame Ursuline reprenne la conversation. Celle-ci reposa sur son cabinet la lettre qu’elle tenait encore entre les mains à l’entrée de Martha. « — Si j’ai bien compris, vous venez voir nos rescapées ?

— Oui, ma mère, si cela ne vous désoblige pas, j’apprécierai de m’occuper d’elles.

— Puis-je savoir ce qui vous relie à ces dames ?

La mère Tranchepain n’était pas surprise que Martha connaisse la présence des deux femmes, elle avait eu connaissance des liens entre son interlocutrice et le contrebandier. Elle n’avait su qu’en penser. Une femme blanche avec un noir cela lui avait semblé contre nature, d’autant qu’avant son arrivée dans cette contrée, elle n’avait eu l’occasion qu’une seule fois de voir un homme noir, et encore c’était un négrillon dans les jupes d’une élégante. Son jugement s’était adapté et modifié au contact de ses esclaves et du contrebandier lui-même qui lui procurait à moindre coût des vivres et des ingrédients pour confectionner médicaments et onguents. Elle avait négocié plus d’une fois avec lui et avait apprécié son intelligence et sa générosité, parfois même son humour. Elle avait compris dès son arrivée que la Compagnie ne pourrait subvenir à tous les besoins de sa congrégation malgré les promesses, aussi avait-elle été amenée à accepter toutes les générosités. Elle avait donc passé outre à ses propres certitudes et ceux du code noir, gardant devers elle le secret du couple illicite. Mais pour l’instant ce qui la surprenait ce fut qu’elle puisse avoir un rapport suffisamment proche avec les malades pour qu’elle veuille s’en occuper, d’autant que Fort-Rosalie était, lui semblait-il, très éloigné. « — Je connais mademoiselle Peydédaut, nous sommes arrivées sur le même navire.

— Ah ?

— Oh ! non ! Ma mère, ne croyez pas qu’elle fasse partie des ribaudes envoyées ici. Elle et sa mère ont été déportées à cause d’une histoire d’héritage. Si j’ai bon souvenir, Blanche-Marie  était la fille de la main gauche d’un comte, et sa famille à la mort de celui-ci s’en est débarrassée. Elle était toute jeune à son arrivée même pas une femme, je crois bien.

La dame ursuline était sceptique, les orphelins en tous genres qui s’inventaient des vies extraordinaires étaient monnaie courante, alors pourquoi celle-ci serait-elle plus véridique que les autres. « — Et sa mère, qu’est-elle devenue ?

— Elle est morte violentée et assassinée sur le navire, cela a été dramatique, ma mère.

— Savez-vous comment elle s’est retrouvée au service de madame Roussin ?

— C’est monsieur le gouverneur de Bienville qui l’avait pris sous sa protection et qui l’avait placée, car il ne pouvait la ramener en France, elle est seule au monde en quelque sorte.

La dame ursuline se leva de son fauteuil et alla jusque-là porte-fenêtre qu’elle ouvrit. Elle réfléchissait, ses renseignements laissaient supposer quelques luttes intestines en prévision. Mais que pouvait-elle faire ? Elle n’allait pas exclure cette jeune femme de l’aide à laquelle elle avait droit. « — Et madame Roussin, vous savez quelque chose sur elle ?

— Elle est la fille d’un militaire, je crois qu’il est ici ou à La Mobile, je ne la connais qu’au travers des lettres que nous échangions avec Blanche-Marie.

— Vous vous écriviez ?

— Oui avec l’aide du chirurgien Manadé. Je ne lis et n’écris pas bien, bien que j’ai fait beaucoup de progrès depuis.

— Avec monsieur de Manadé ?

Martha (Portrait de jeune fille par Nicolas Bernard Lépicié sur artnet.jpgMartha baissa la tête un peu gênée de ce qu’elle venait de dévoiler. La mère supérieure le regard tourné vers le jardin pensait. Elle était étonnée de tout cela, monsieur de Manadé aidant une simple fille à écrire, pas vraiment étonnant, elle savait qu’il aimait bien Martha et cela en toute honnêteté. Décidément, la vie dans la colonie était pleine de surprise, ce n’était pas en France qu’elle aurait vu des gens de condition aussi différente s’entraider. Nul ne pouvait être jugé ici comme en métropole. Enfin, au moins avec cette dame Roussin, elle ne devrait pas avoir de problème, il lui fallait donc trouver son père afin de le prévenir. Elle remercia Martha de son aide et l’autorisa à rester à sa convenance auprès des malades. Elle culpabilisait encore de l’obligation qu’elle avait eue de la rejeter de l’hôpital et estimait qu’elle pouvait bien lui laisser cet agrément.

Martha n’allait, bien sûr, pas être la seule demande de visite, et si la dame Ursuline rejeta avec courtoisie la plupart des curieuses, elle ne put s’opposer à celle du gouverneur Périer et de monsieur La Chaise qui se présentèrent avec force de compagnie le troisième jour de la présence des deux rescapées dans les lieux.

*

« — Monsieur le gouverneur, monsieur le commissaire ordonnateur, je ne puis évidemment vous refuser de visiter mesdames Roussin et Peydédaut, mais comme elles sont très faibles, vous comprendrez que vous ne pouvez vous faire accompagner de tous vos gens ! sans parler de la bienséance. »

Dame Tranchepain était fort contrariée de tout ce remue-ménage. Elle était consciente que la visite du gouverneur viendrait dès qu’il serait informé, mais qu’il eut l’idée de venir avec tout son état-major, c’était pour elle inconcevable et inconvenant. « — J’entends bien madame. Si cela ne vous contrit point, je me présenterais à ces dames en la seule compagnie de monsieur de La Chaise, et cela en votre présence bien entendu.

— En ce cas messieurs, voulez-vous bien me suivre ? 

Avec un sourire qui se voulait aimable, accompagné d’un geste de la main, elle leur indiqua la porte à double battant qui s’ouvrait sur le vestibule et l’escalier qui menait à l’étage des chambres. Tout en les précédant, elle reprit. « — Madame Roussin est des deux la plus affligée, elle s’est enfermée dans un profond mutisme. Le père Rigaud a fait prévenir son père qui est comme vous le savez à La Mobile sous les ordres de monsieur Diron. Je suppose qu’il sera autorisé à venir ?

— Bien sûr, ma sœur, cela ne fait aucun doute. Et l’autre fille ? C’est bien la fille Peydédaut ?

— Oui, c’est bien mademoiselle Peydédaut, la dame de compagnie de madame Roussin.

Dame Tranchepain avait quelque peu été surprise de l’agressivité dédaigneuse du gouverneur envers la jeune fille. Elle avait beau savoir ce qui engendrait ce comportement. Elle le pensait bien exagéré, eu égard à la convalescente, et que cette attitude fut en rapport avec l’ancien protecteur de celle-ci était bien déplacé et ne faisait pas honneur au gouverneur. Elle avait déjà constaté que bien des dirigeants se vengeaient de leur propre impuissance sur des inférieurs. Elle ne prit pas la peine de relever et poursuivit son chemin jusqu’à la porte de la chambre des deux rescapées. Elle frappa doucement, entrouvrit la porte pour vérifier la décence de la mise des deux jeunes femmes. Comme elles étaient convenables, elle entra et autorisa la sœur de garde à se retirer pendant l’entrevue. Monsieur Périer et monsieur de La Chaise pénétrèrent dans la pièce dont les sœurs avaient ouvert les rideaux pour laisser entrer pleinement le jour. À la surprise des deux gouvernants de la colonie, les deux jeunes femmes étaient assises sur leur lit, adossées à des coussins qui les soutenaient. Blanche-Marie tenait encore le livre qu’elle lisait, ce que les deux hommes trouvèrent suspicieux, car une femme appréciant la lecture était en soi une gageure, Marie quant à elle avait les yeux dans le vague. Les cheveux tirés, tressés sur la nuque, les chemises fermées haut sur la gorge, elles ressemblaient à deux couventines. Ils grimacèrent de répugnance à la vue de leurs visages bouffis par les piqûres d’insectes, il ne restait rien de leur joliesse qu’on leur avait décrite. Ils se reprirent, ils n’étaient pas là de toute façon pour les contempler.

unknown artist, 18th century, British, A Man Called William Strahan, ca. 1765.jpgMonsieur de Périer, n’ayant cure de l’explication faite par la mère supérieure, se tourna vers le lit de Marie qu’il savait être la blonde des deux jeunes femmes, méprisant ostensiblement Blanche-Marie. « — Bonjour, madame Roussin, je suis le gouverneur de la colonie. Nous n’avons encore jamais été présentés, je viens à vous afin de voir de mes yeux, comment vous vous portez. » Les yeux grands ouverts fixés vers lui, Marie restait muette. La dame ursuline arborait une moue réprobatrice tandis que Blanche-Marie  la regardait interrogative. Le gouverneur, l’ignorant toujours malgré l’échec évident avec sa compagne, persista et continua à s’adresser à Marie, escomptant que sa persuasion réussit là où les autres avaient échoué. Il espérait que sa présence l’impressionne suffisamment pour l’amener à réagir. Marie ne broncha pas. « — Je constate, malheureusement, que nous ne pourrons rien obtenir de madame Roussin, nous allons donc nous retirer, madame, et la laisser à vos bons soins. Dès qu’un mieux adviendra, ayez l’amabilité de faire prévenir. » Il pivota sur lui-même et s’apprêta à sortir ignorant ostensiblement la présence de Blanche-Marie sous les regards interloqués de celle-ci et de la mère supérieure. La jeune fille ne comprenait pas pourquoi elle faisait l’objet de cet anathème aussi sa colère montée. Elle ne pouvait savoir que l’on avait fourni un rapport à son encontre la réduisant à une gourgandine protégée du précédent gouverneur, deux renseignements qui l’avaient rejeté des centres d’intérêt de monsieur de Périer. Monsieur de La Chaise un peu mieux renseigné, du moins avec plus de véracité, arrêta son comparse dans son retrait. « — Si vous me permettez, mon ami, j’apprécierai de m’entretenir avec mademoiselle Peydédaut – insistant sur le mot « mademoiselle » – contrairement à sa maîtresse, elle me semble plus à même de nous renseigner sur leur drame. » Le gouverneur s’arrêta dans son élan et de mauvaise grâce se tourna vers le Commissaire-ordonnateur qu’il ne pouvait contredire. La mère supérieure se raidit, n’appréciant pas ce qui se passait, mais elle était impuissante à en changer le cours. Blanche-Marie qui connaissait depuis longtemps la réputation de son interlocuteur, bien qu’elle ne l’ait jamais vu, et qui trouvait que son physique était à la hauteur de sa description morale, sec, raide et torve, se tourna vers lui, rendant au gouverneur son indifférence méprisante. « — Monsieur, je ne sais que vous dire que vous ne sachiez par l’entremise de dame Tranchepain. » Elle avait mis un peu de hauteur dans son ton, faisant remarquer au passage par la tournure soignée de sa phrase qu’elle n’était pas une fille de rien et qu’elle n’avait pas l’intention de faire un effort. Son père aurait été fier d’elle, car en cet instant, elle avait tout d’une Castelnau de Saint-Mambert. Les deux hommes furent décontenancés par la hauteur du ton auquel il ne s’attendait pas, cela mit en colère le gouverneur qui ne supportait pas de s’en faire compter par une moins que rien. « — Mademoiselle pour qui vous prenez vous pour nous répondre avec cette suffisance ?

— Monsieur, je me prends pour ce que je suis, pour la fille du Vicomte de Castelnau de Saint-Mambert. Tout gouverneur de la Louisiane que vous êtes, il me semble qu’eu égard à mon sexe vous pourriez mettre un peu plus de courtoisie dans votre comportement.

Tous en restèrent le souffle coupé, elle ne l’aurait pas avoué, mais la mère supérieure était tout à fait d’accord avec elle, même si cela allait compliquer la situation. « — Mademoiselle comme vous êtes malade, je ne ferai pas suite à cette effronterie et passerai outre à ce manque de respect envers mon statut. Monsieur de La Chaise, je pense que nous ne tirerons rien de plus de ces dames. » Cette fois-ci, le Commissaire-ordonnateur suivit son comparse sans rien rajouter, fort déçu que cette entrevue n’ait rien apporté de plus.

*

Comment la réplique de Blanche-Marie fut-elle connue de tous ? La mère Tranchepain n’aurait su le dire. Toujours est-il que dès le lendemain toute la ville en bruissait et la mère supérieure l’apprit par la visite de madame Payen de Noyan, bienfaitrice du couvent. 

*

Madame Payen de Noyan avait appris la fameuse répartie de la jeune fille par sa femme de chambre. Celle-ci la tenait de la femme de chambre de madame de La Chaise qui, elle-même, l’avait apprise de celle de madame de Périer. Le gouverneur était rentré de sa visite du couvent des ursulines très remonté, et dans ces cas-là, seule son épouse savait le calmer, aussi vint-il lui confier l’objet de son courroux. Il la trouva à sa toilette, sa femme de chambre la coiffant. Comme beaucoup de nantis, il ne comptait pour rien son personnel et passa outre à sa présence. Il rapporta, au mot près, la scène à son épouse qui le calma, ramenant à sa juste valeur la scénette. Pendant la conversation, la chambrière, oubliée de ses maîtres, vaquait dans la chambre sans en perdre une miette. L’entrevue à peine finie, la servante s’empressa de raconter sous le sceau du secret ce qu’elle venait d’apprendre à la cuisinière. Puis comme elle avait toute confiance dans la chambrière de madame de La Chaise venue visiter sa maîtresse, et qu’elle voulait de toute façon lui en imposer, elle rapporta à nouveau. Revenue au sein de la maison de monsieur de La Chaise, cette dernière confia à sa maîtresse ce qu’elle venait d’apprendre tout en la déshabillant. Celle-ci lui demanda de garder cela pour elle. La chambrière le promit, mais elle avait déjà craché le morceau à la chambrière de madame de Payen de Noyan, venue elle aussi en visite chez l’épouse du gouverneur, et que faire d’autre que bavasser à l’office en attendant sa maîtresse. L’anecdote connue, elle en rendit bien sûr compte à sa maîtresse, qui elle ne lui demanda pas de garder pour elle quoi que ce soit, outre que c’était inutile, cela faisait son jeu.

épisode 021

Madame Payen de Noyan (Giuseppe Baldrighi PARMA 1723 - 1802 PORTRAIT OF A LADY IN AN ELABORATELY EMBROIDERED BLUE DRESS.jpg

Quand la roue tourne

Madame Payen de Noyan était la nièce de monsieur de Bienville et l’épouse d’un des hommes les plus riches de la colonie, monsieur Villars Dubreuil. Elle était habituée à ce que rien ne lui soit refusé, mais si par nature elle était autoritaire, elle n’était pas tyrannique, facilement à l’écoute, sa bonté se cachait sous une froideur hautaine. L’anecdote narrée par sa chambrière l’amusa beaucoup, elle appréciait l’idée que quelqu’un eut le courage de moucher le gouverneur, et que ce soit une femme, donnait plus de piquant à l’algarade. Voulant assouvir sa curiosité, lorsqu’elle croisa le père Rigaud, elle l’amena à lui donner plus de détails sur l’héroïque jeune fille recueillie chez les ursulines. Elle fut surprise d’apprendre par le saint homme, qui ne pouvait rien lui refuser, que l’objet de sa curiosité était Blanche-Marie, la petite protégée de son oncle. Si elle s’en souvenait vaguement, une gamine rousse, lui semblait-il, elle se remémorait fort bien son histoire qui correspondait en tout point à la fameuse répartie dont tout le monde se gargarisait. Et si le vicomte était devenu un duc et le nom un patronyme invraisemblable, cela collait avec l’histoire de la jeune fille. Elle avait oublié depuis le temps la protégée de son oncle dont elle ne s’était jamais souciée, car elle n’était pas de sa maisonnée. Mais puisque le destin la mettait sur sa route, elle devait s’en préoccuper jusqu’au retour de monsieur de Bienville. Elle faisait partie de ceux qui pensaient que le drame de Fort-Rosalie avait mis en exergue l’incapacité du gouverneur et donc ramènerait l’ancien gouverneur à ce poste.

*

Cela faisait deux bonnes semaines que les deux jeunes femmes étaient soignées au sein du couvent lorsque madame Payen de Noyan demanda un entretien à dame Tranchepain. Elle fut accueillie avec déférence par la mère supérieure d’autant que son époux mettait tout en œuvre pour construire le couvent promis et tant attendu. Elle fut donc reçue sur l’instant, une collation préparée à son attention fut amenée, ce que la dame apprécia. La mère supérieure n’eut pas le temps de se poser de questions sur le sujet de sa visite, madame Payen de Noyan en vint directement au sujet, elle n’était pas du genre à louvoyer. Elle s’enquit tout de suite de la santé des deux réfugiées et d’une possible visite. « — Comme vous pourrez vous en rendre compte par vous-même, hormis la perte de poids, il ne reste plus de traces des sévices et des blessures dues à leur triste équipée. Les pauvres enfants sont arrivées défigurées par ces terribles maringouins, tout au moins je le suppose, toujours est-il que l’onguent de notre sœur infirmière les a soignées de façon miraculeuse. Mademoiselle Peydédaut souffre encore d’une cheville blessée qui la fait encore boitiller, mais rien de bien sérieux. Pour madame Roussin, c’est plus triste, elle semble avoir perdu la raison tout au moins momentanément, c’est du moins ce que nous a assuré Monsieur Manadé le chirurgien du gouverneur. Il nous faut donc avoir confiance en notre seigneur.

— Savez-vous ce qu’il va advenir d’elles maintenant ?

— Pour madame Roussin, c’est assez simple, monsieur Baron, son père m’a écrit et j’attends sa visite prochainement. Je suppose qu’il vient pour l’emmener. Quant à mademoiselle Peydédaut, je ne sais. Elle est seule dans la colonie ou peu s’en faut.

— Hum… c’est justement à son sujet que je suis là. Je suppose que vous savez qu’elle était sous la protection de monsieur de Bienville, mon oncle — la mère supérieure hocha la tête — aussi, si elle le veut bien, je suis à même de lui proposer de reprendre son poste de demoiselle de compagnie à mes côtés.

— Voilà qui est très généreux de votre part et serait une bonne chose pour cette jeune fille. Vous ne devriez pas le regretter, Blanche-Marie  est de bonne composition et j’ai pu constater qu’elle avait de la culture et quelques dons pour les soins et l’organisation.

Le reste de l’entretien les deux dames le passèrent à passer au crible les autres sujets qui leur tenaient à cœur.

*

Blanche-Marie Peydédaut (MARCUS STONE, peintre britannique...( 1840 - 1921 ) - L'oeil......jpgDès que sa convalescence lui permit une activité, Blanche-Marie se consacra aux orphelins sous la protection des dames Ursuline. La sœur infirmière le lui avait proposé quand elle l’avait trouvé appliquée à apprendre des rudiments de lecture au petit Paul. Celui-ci accompagnait Martha tous les jours à sa visite, comme il posait beaucoup de questions sur tout et sur rien, Blanche-Marie  lui avait proposé de trouver les réponses par lui-même et pour cela lui offrit de lui apprendre à écrire et à lire. Depuis, à chacune de ses visites, elle s’y consacrait une heure ou deux, puis elle en vint à apporter son aide aux sœurs dévolues à l’encadrement des petits orphelins de toutes les nations. Le couvent prenait soin de tous les enfants mis sous sa protection, qu’ils soient blancs, Indiens ou nègres. Cette nouvelle occupation faisait beaucoup de bien à la jeune fille, cela lui occupait l’esprit et lui faisait oublier quelque peu ses propres misères.

Quand madame Payen de Noyan entra dans le dortoir des petits en compagnie de la mère supérieure, Blanche-Marie reconnut tout de suite la dame, en ayant gardé un bon souvenir, elle lui sourit avec amabilité. Elle supposa que la dame ne la reconnaissait pas, ne se doutant pas un instant qu’elle venait pour elle. Cette dernière l’examinait en coulisses tout en conversant avec la dame Ursuline sur les besoins des orphelins. Elle constata du coin de l’œil que Blanche-Marie, bien que filiforme, était devenue une jolie femme. Il ne restait effectivement presque rien des séquelles des piqûres d’insectes décrites par la mère supérieure. Elle ne put s’empêcher de la trouver étonnamment bien mise et supposa que c’était l’œuvre des dames Ursuline. Elle ne pouvait savoir que c’était l’œuvre d’Alboury par l’entremise de Martha qui lui avait fourni linges et robes aux deux rescapées. Un court séjour au-dessus de Barataria avait permis au contrebandier de mettre la main tout à fait par hasard sur un navire anglais et sa cargaison. Par trop curieux du résultat des massacres commis par les Natchez sur les Français, les Anglais étaient tombés sur les contrebandiers qui les avaient enlisés dans les marais avant de les détrousser et de les abandonner sur place. La cargaison détenait pléthore de produits manufacturés, dont plusieurs malles contenant des vêtements de femmes, de toute évidence au vu de la qualité à destination de quelques nanties. Si les plus belles pièces avaient été vendues aux dames de qualité de La Nouvelle-Orléans, chemises, criardes, jupes, casaquins et robes volantes en petit nombre avaient profité à Blanche-Marie et à Marie. Cela expliquait la mise soignée de la jeune fille. Madame Payen de Noyan s’approcha d’elle avec dans son sillon la mère supérieure. « — Bonjour, Blanche-Marie, enfin je devrai dire mademoiselle Peydédaut maintenant.

— Madame, je vous remercie de vous souvenir de moi. Répondit l’interpellée tout en esquissant une révérence.

— On ne peut oublier votre frimousse surtout avec une telle chevelure. Pourriez-vous m’accorder un instant ?

— Bien sûr, madame. Elle écarta avec douceur le petit dont elle s’occupait et suivit son interlocutrice et la dame Ursuline. Leur pas les dirigea vers les allées du jardin où piaillait, dans les arbres, une multitude d’oiseaux pressentant venir les beaux jours du printemps sous les rayons du soleil. « — Je ne suis pas sans savoir vos terribles aventures, dame Tranchepain à ma demande me les a narrées. J’ai aussi appris votre réplique à monsieur le gouverneur…

— Oh ! madame, je suis désolé, j’étais en colère et je n’ai su me dominer.

nicolas-bernard-lépicié-a-young-woman,-seen-in-profile,-half-length,-sewing.jpg— Cela n’est point grave, ne vous inquiétez pas, de plus je ne suis pas là pour vous faire des remontrances, mais pour vous proposer une place. — Blanche-Marie, la tête baissée, gênée, écoutait la noble dame. — Voulez-vous reprendre auprès de moi la place que vous aviez auprès de madame Roussin ? Il m’a semblé comprendre que vous ne seriez plus amené à tenir ce rôle auprès d’elle. J’ai suffisamment de servantes et n’en ai pas besoin de plus, mais j’avoue m’ennuyer lors de mes séjours en dehors de la ville et apprécierai quelque compagnie.

Blanche-Marie releva la tête, sa réflexion allait à toute vitesse. Elle comprenait que la proposition était pour elle une véritable opportunité, mais il y avait Marie. « — Je vous remercie, madame, pour votre proposition, qui bien sûr m’agréer, mais je ne saurai abandonner madame Roussin au moment où elle a le plus besoin de moi.

— Je comprends bien et c’est tout à votre honneur. Dame Tranchepain m’a fait savoir que son père, monsieur Baron, devait venir la chercher, aussi s’il n’a point besoin de vos services, je maintiens ma proposition. Sachez mademoiselle qu’en tant que nièce de monsieur de Bienville, je suis le garant de sa protection envers vous et que vous pouvez toujours compter sur celle-ci.

Blanche-Marie fut fort touchée par cette garantie qui la soulageait quant à la direction que pouvait prendre son avenir. Elle ne savait pas, depuis la lettre de monsieur Baron promettant d’arriver le plus vite possible si elle pouvait rester auprès de Marie. Rien ne lui garantissait que monsieur Baron pourrait l’entretenir et encore moins lui garantir des émoluments. La proposition la rassurait donc, et la soulageait quant à son devenir.

— Je vous remercie, madame, je suis et je reste votre servante. Puis-je me permettre de vous poser une question ?

— Faites mon petit. Faites. 

— Avez-vous des nouvelles de monsieur de Bienville ? Va-t-il revenir ? Elle ne demanda rien sur le compte de Graciane de peur de froisser madame Payen de Noyan.

— Oui, ma chère, régulièrement. Il est à nouveau bien en cour et les derniers événements pourraient amener les ministres du roi à revoir leur jugement et, espérons-le, nous le renvoyer jusqu’ici ! — Elle avait dit cela avec un ton victorieux sans se soucier de qui pouvait l’entendre. La dame ursuline suivait avec un grand intérêt la conversation qui prenait un tour politique, ce qui n’était pas pour lui déplaire, pour une fois elle avait la primeur des informations. – Beaucoup de Louisianais ont pris la plume pour exprimer leur mécontentement, car si monsieur de Bienville avait été là pendant cette crise avec les Natchez, il aurait, lui, su parlementer avec le « Grand-Soleil « et rien de tout cela ne serait advenu.

Les derniers propos, de son interlocutrice et désormais protectrice, ramenèrent à la mémoire de Blanche-Marie le fameux banquet lors duquel l’esclandre de monsieur de Montigny avait rendu connu les frasques du commandant Etcheparre. Elle n’était pas sûre que la présence de monsieur de Bienville eut changé quelque chose, mais elle était prête à accepter cette assertion si cela pouvait faire revenir son ancien protecteur et Graciane.

*

Mr Baron (Studies of standing customs officials pair par Nicolas Bernard Lépicié.jpgÀ la proue de l’embarcation, qui du fort de La Mobile le menait à La Nouvelle-Orléans par le lac Pontchartrain et le bayou Saint-Jean, Monsieur Baron laissait errer ses pensées, ignorant le brouillard de cette fin de mars qui lui pénétrait les os. Il était en poste là-bas quand la nouvelle des massacres à Fort-Rosalie les avait atteints lui et son régiment. Le commandant Diron l’avait envoyé aussitôt patrouiller dans la région pour inhiber toute velléité de soulèvements de la part des Autochtones. Les premiers rapports lui avaient tout d’abord fait accroire à la mort de sa fille et de sa famille. Bien que confuse, la rumeur, étayant les rapports de l’armée, ne permettait pas de supposer que des colons avaient pu réchapper à ce terrible soulèvement. Seul le devoir lui avait fait garder la tête froide mettant de côté le chagrin et la culpabilité d’avoir envoyé sa fille unique si loin dans les profondeurs du pays. À la vue des événements, c’était évidemment une gageure, mais il avait cru bien faire, faire ce qui était le mieux pour elle. La lettre de la mère ursuline accompagnant celle de son supérieur avait mis une quinzaine de jours avant que de le trouver. Il était tombé des nues quand l’ayant parcouru il comprit qu’elle lui annonçait le sauvetage de sa fille. Sa fille avait miraculeusement survécu et elle l’attendait au couvent des ursulines, la chape de plomb qui recouvrait son cœur et son esprit s’évapora d’un coup. Ne pouvant abandonner sa troupe sans supérieur, il avait renvoyé l’estafette avec une lettre assurant qu’il faisait au plus vite pour venir chercher sa chère fille. Malgré sa bonne volonté, cela lui avait pris deux autres semaines, le temps de finir sa patrouille, de revenir à La Mobile et de repartir pour La Nouvelle-Orléans.

Il débarqua dans la ville, en fin d’après-midi, dut se rendre à l’hôtel du gouverneur et n’arriva qu’à la nuit aux portes du couvent.

*

La prière du soir venait de se terminer quand la sœur tourière vint annoncer la visite de monsieur Baron à la mère supérieure. Malgré l’heure tardive, dame Tranchepain accorda l’entretien et remit à plus tard le courrier qu’elle s’était décidée à rédiger enfin au calme. « — Je vous en prie, monsieur, veuillez vous asseoir. » L’homme qu’elle avait devant elle avait tout du militaire, l’air martial, la tenue impeccable, la mâchoire crispée par la détermination, l’œil froid. Il était impatient, il se serait bien passé de cette entrevue, mais il savait ne pouvoir s’en dispenser. Elle n’était pas impressionnée, elle lui sourit, il se détendit. « — Je suis heureuse que ma lettre vous ait trouvé, monsieur.

— Et moi, sœur, vous vous doutez à quel point ce fut un bonheur, vous avez ressuscité ma fille. Je suis impatient de voir ma petite Marie, va-t-elle bien ?

— Je vais vous mener à elle tout de suite, monsieur. Physiquement, il ne reste pour ainsi dire plus de traces de l’équipée qui l’a menée jusqu’à nous. Mais il faut que vous sachiez, elle s’est retranchée dans son esprit, elle ne parle plus. Nous supposons que ce n’est que le contrecoup de toutes ces horreurs, que c’est dû au choc. Elle est fort affligée, elle passe le plus clair de son temps à somnoler. »

Monsieur Baron ne rajouta rien, il avait vu plus d’un homme dans cet état suite à une bataille. Il voulait juste voir son enfant. La dame Ursuline guida le père jusqu’à la chambre de sa fille. Marie, les yeux dans le vague, fixait le plafond semblant suivre les ombres dansantes créées par le feu de la cheminée, du moins ce fut l’impression de son père quand il entra. Son cœur s’étreignit, il crut un instant voir sa mère. Il la trouva très belle, ses cheveux blonds ramassés en chignon, sa chemise de linon blanc sagement fermée sur sa gorge. Une larme perla sur la frange de ses cils qu’il essuya aussitôt. « — Ma fille, je vous amène votre père. » Aucune réaction n’agita la jeune femme, elle se retourna juste vers la dame Ursuline puis vers son père sans que nul ne sache ce qu’elle pensait. Réalisait-elle ? Son père n’en était pas sûr. Il tira une chaise au bord du lit de sa fille, lui prit sa main, espérant la faire réagir. Elle lui sourit, mais ce fut tout. Le père, le cœur lourd, lui expliqua qu’il allait revenir la chercher, qu’il allait s’occuper d’elle, qu’elle n’avait plus rien à craindre. La jeune femme lui souriait toujours, mais ses yeux pervenche étaient vagues sans expression réelle. À regret, il finit par abandonner ne pouvant capter son attention. Les épaules basses, il sortit de la chambre, accablé, ne sachant plus que penser. La dame Ursuline comprenant son désarroi le sortit de ses sombres pensées. « — Il ne faut pas vous inquiéter, il y a de grandes chances que ce soit un état passager.

— J’ose l’espérer, ma sœur. Puis-je pour l’instant la laisser à vos bons soins ? Je dois suivre mon régiment. Nous allons nous débarrasser de cette vermine.

— Mon fils, voyons, moins de véhémence, je comprends votre courroux, mais ce sont des êtres humains.

— Des monstres, vous voulez dire, vous n’imaginez pas les horreurs qu’ils ont commises. Mais bon, parlons plutôt de Marie. Pouvez-vous vous en occuper ? Je vous donnerai une pension pour son entretien. Je viendrai la reprendre à mon retour de campagne bien sûr.

— Monsieur, vous pouvez la laisser à nos soins le temps qui vous semblera nécessaire.

— Il m’a semblé comprendre dans votre lettre que sa suivante avait elle aussi réchappé à la tragédie ?

— Oui, Blanche-Marie est aussi parmi nous, elle s’occupe de nos orphelins à cette heure.

— Cela est bien, me serait-il possible de m’entretenir avec elle ? Elle sera peut-être à même de m’en dire plus, sur ce qui leur est arrivé.

— Bien sûr, je vais la faire chercher.

— Savez-vous si elle va pouvoir subvenir à ses besoins ?

— Une dame s’est proposé de la prendre à son service si elle se retrouvait sans emploi.

— C’est bien, il serait bon qu’elle accepte, je ne pourrai la prendre à mon service, d’autant que je pense envoyer ma fille en France au sein de la famille de ma femme.

Quelques instants plus tard, Blanche-Marie et monsieur Baron s’entretenaient. La jeune fille avec lassitude raconta une nouvelle fois le drame. Il remercia la jeune fille et s’en fut. Le père de Marie sortit de l’entrevue plus accablée et plus en colère que jamais.

 Peydédaut Blanche-Marie (Jean-Honoré FRAGONARD, Jeune femme debout, en pied, vue de dos. Sanguine.jpg

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode suivant

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

2 réflexions sur “Le drame de Natchez ou Blanche-Marie Peydédau 19 à 21

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