La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 001 et 002

Nous voulons, nous pouvons, nous pouvons, nous devons.

« Qui volt, potest, qui potest, debet »

CHAPITRE 1

la fauve moissac Jeanne Henriette. (002.jpg

Juillet 1773, La naissance d’Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Les raisins étaient déjà gonflés de sucre. Les martinets volaient bas à l’affût des insectes. Sous le ciel noir de nuages, le fleuve sombre coulait lentement entre les coteaux. Sa proche présence ne venait pas rafraîchir la parturiente.

L’été de 1773 se révélait particulièrement chaud. Le samedi 17 juillet s’avérait très lourd, pesant, étouffant. Mathilde, dit Nounou Freydou, grommelait tout en faisant chauffer l’eau, ce n’était pas le bon jour. C’était trop tôt. L’orage s’avançait, tout était moite. Les contractions avaient commencé depuis le matin, et plus la journée s’écoulait, et plus sa petite fille s’épuisait. Les enfants jouaient dehors, monsieur le baron faisait les cent pas sur le perron. L’inquiétude montait, le nouveau-né ne se présentait pas bien. Trop de femmes mourraient en couches. Ils avaient trois enfants, l’aîné était un garçon, cela aurait dû être suffisant, de plus l’argent ne coulait pas à flots.

***

 Un mois auparavant, Jeanne-Henriette avait demandé à se rendre au château de Cambes pour se reposer. Paris, ses bruits, sa vie, tout la fatiguait. Son mari n’y avait vu aucune objection. Il la rejoindrait plus tard. Versailles et ses nouvelles fonctions au cabinet des armées le monopolisaient. Elle partit donc avec les enfants, Charles, Marie-Angélique, Marie-Amélie et leur gouvernante, Françoise Alavoine-Bremond.

Elle n’était qu’à six mois de sa gestation, malgré cela le voyage se révéla pénible. Il lui parut long et fatigant, bien que le comte du Muy, lui eut prêté l’un de ses carrosses et que le périple fut ponctué de plusieurs escales chez des amis, au demeurant, pour la plupart absents de leur terre. Elle arriva à destination épuisée. Sa nourrice, Nounou Freydou, pleine de joie de la revoir, n’en montra pas moins son inquiétude. Son enfant chérie était blanche comme la craie, affichant un masque de grossesse bien avant la date.

Elle installa toute la maisonnée, avec l’aide de Bertrande, sa belle-fille. 

Jeanne-Henriette La Fauve-Moissac avait toujours aimé la région qui lui rappelait la douceur de vivre de Moissac où elle était née et où elle avait été élevée. Une fois l’an, en général à cette période, elle investissait le château tant et si bien, que, lorsque le baron, son époux, avait eu besoin d’un nouveau métayer, elle lui avait conseillé le fils de sa nourrice. Elle avait donc encore plus de plaisir à y venir, retrouvant celle qui avait entouré le début de sa vie. 

À peine arrivés, les enfants renouèrent avec leurs habitudes du grenier au fond du parc, accompagnés de ceux des Freydou et se mêlant à ceux du village. Quant à la baronne, elle s’alita dans sa chambre face à la Garonne qu’elle apercevait de son balcon. Si dans un premier temps, elle reprit des couleurs, sa lassitude ne la quittait pas, décidément ce nouveau-né avait du mal à venir. Elle n’avait perdu aucun de ses nourrissons, ce qui s’avérait rare, mais celui-ci avait choisi de lui en faire voir.

Le temps s’était mis de la partie, il fit de plus en plus chaud et orageux. Chacun se traînait comme il le pouvait, oppressé par cette chaleur humide. Le linge dans les armoires moisissait sur place. Jeanne-Henriette avait de plus en plus de mal à respirer, elle avait à peine la force d’avaler régulièrement un bouillon. Nounou Freydou avait pris sur elle de faire venir de Bordeaux le docteur Berthaud. Impuissant, celui-ci avait donné pour seule consigne d’avertir monsieur le baron. Il n’y avait rien d’autre à faire. Comme il repartait aussitôt à Bordeaux, il préviendrait lui-même monsieur Lacourtade, le courtier bordelais du baron, afin qu’il lui fasse parvenir d’urgence le message.

Celui-ci mit trois jours et le baron quatre. À bride abattue, Jean Étienne Cambes-Sadirac atteignit le château la veille du funeste jour. Tout le long de sa route, il avait ressassé ses souvenirs. Il se remémorait de la première fois où il avait rencontré Jeanne-Henriette. C’était le dimanche de Pâques de 1761, avec François de Verthamon de Chaluchet d’Amblois, qui l’avait convié dans son fief de Bordeaux, ils étaient arrivés en retard à la messe. Ils s’étaient fait remarquer en s’installant avec maladresse sur les bancs de l’église. Ils avaient attiré l’attention des deux jeunes filles, Jacqueline la sœur de son ami et Jeanne-Henriette. Distraite par ce remue-ménage, cette dernière n’avait pu retenir un sourire d’amusement. Il l’avait trouvée aussi belle qu’un ange et s’était renseigné aussitôt auprès de son comparse. Il avait décidé sur le moment que cette apparition serait son épouse. À peine présenté, sans en douter un seul instant, ce fut la première chose qu’il dit à la demoiselle. Amusée, elle rit, il fut envoûté, il lui assura qu’il ne pouvait en être autrement. Elle fut séduite par sa fougue et puis elle le trouvait beau.

Avec l’appui de la famille de Verthamon, il obtint la main de Jeanne-Henriette, qu’il revoyait rougissant devant l’autel sous son voile de dentelle. Il avait dix-neuf ans et elle quinze ans. L’un et l’autre étaient de vieilles noblesses. La dot de la jeune fille s’avérait modeste, mais le jeune homme n’en avait cure. Le mariage avait donc pu s’accomplir suite au consentement des deux parentèles.

Il fit tout pour la rendre heureuse. Entre deux guerres, il lui avait fait trois enfants. Dès la première année, elle lui avait donné un fils, il avait été au comble du bonheur.

***

Il n’était pas cinq heures du matin quand les douleurs de l’enfantement se firent sentir, elles s’accentuèrent au fil de la journée. Nounou Freydou demanda à la gouvernante d’éloigner le plus possible les frères et sœurs. Elle envoya prévenir le docteur Berthaud et prit en attendant son rôle de sage-femme en main. Le praticien eut amplement le temps de se présenter, la nuit tombait que le nouveau-né n’avait pas vu le jour. On avait fait souper et coucher les enfants. Quand la voiture du médecin arriva, le Baron arpentait le salon d’apparat, bouillant d’impatience, il le retint un instant et lui donna pour seule consigne, sauver la mère. Le docteur lui dit qu’il ferait son possible.

L’orage grondait de plus en plus près. Bertrande et sa mère s’affairaient dans la pièce, elles passaient chacune à leur tour un linge imbibé d’eau sur le visage et les bras de la parturiente pour la rafraîchir. Tous étaient tendus devant cette douleur qui semblait sans fin, les nerfs à fleur de peau ils étaient prêts à craquer. Nul ne savait quoi faire de plus pour soulager la future mère qui hurlait tout ce qui lui restait de souffle, puis au milieu des éclairs la pluie tomba enfin et l’enfant s’extirpa dans un dernier soupir. Les femmes récupérèrent le nourrisson et le docteur sortit annoncer la fin de vie de l’accouchée.

Jeanne Henriette La Fauve-Moissac était décédée, elle n’avait que vingt-six ans. Son mari perdait le seul être qu’il avait vraiment aimé. Blanc comme un linge, les yeux révulsés, tous crurent qu’il allait succomber foudroyé par l’affliction. Mais la rage au cœur, il hurla que jamais il ne souhaitait entendre ni voir cet enfant, qu’il le voudrait dans l’au-delà. Il s’enferma dans la chambre avec sa défunte épouse. Il effectua la toilette mortuaire et sanglota toute la nuit durant. Alors que le chagrin submergeait l’ensemble des membres de la famille et de l’entourage, stupéfaite de la douleur du maître de maison, Bertrande, pleurant, s’occupa de la première toilette et des premiers langes du rejeton qui était une fille. Venue avant l’heure, elle était toute petite, fripée, laide, rouge encore des convulsions de souffrance de ce périple vers la vie. Si chétive, Bertrande se demanda si elle survivrait.

Après l’enterrement de sa mère, qu’à cause de la chaleur on précipita, le curé de Cambes réussit à faire signer l’acte de naissance d’Antoinette-Marie Cambes-Sadirac, par son père. Pour le baptême, on se débrouillerait sans lui, un ondoiement suffirait dans un premier temps.

Trois jours plus tard, ayant tenu sa promesse sur son dernier enfant, il quitta avec ses aînés le château pour Paris.

***

Il n’était pas cinq heures du matin quand les douleurs de l’enfantement se firent sentir, elles s’accentuèrent au fil de la journée. Nounou Freydou demanda à la gouvernante d’éloigner le plus possible les frères et sœurs. Elle envoya prévenir le docteur Berthaud et prit en attendant son rôle de sage-femme en main. Le praticien eut amplement le temps de se présenter, la nuit tombait que le nouveau-né n’avait pas vu le jour. On avait fait souper et coucher les enfants. Quand la voiture du médecin arriva, le Baron arpentait le salon d’apparat, bouillant d’impatience, il le retint un instant et lui donna pour seule consigne, sauver la mère. Le docteur lui dit qu’il ferait son possible.

L’orage grondait de plus en plus près. Bertrande et sa mère s’affairaient dans la pièce, elles passaient chacune à leur tour un linge imbibé d’eau sur le visage et les bras de la parturiente pour la rafraîchir. Tous étaient tendus devant cette douleur qui semblait sans fin, les nerfs à fleur de peau ils étaient prêts à craquer. Nul ne savait quoi faire de plus pour soulager la future mère qui hurlait tout ce qui lui restait de souffle, puis au milieu des éclairs la pluie tomba enfin et l’enfant s’extirpa dans un dernier soupir. Les femmes récupérèrent le nourrisson et le docteur sortit annoncer la fin de vie de l’accouchée.

Jeanne Henriette La Fauve-Moissac était décédée, elle n’avait que vingt-six ans. Son mari perdait le seul être qu’il avait vraiment aimé. Blanc comme un linge, les yeux révulsés, tous crurent qu’il allait succomber foudroyé par l’affliction. Mais la rage au cœur, il hurla que jamais il ne souhaitait entendre ni voir cet enfant, qu’il le voudrait dans l’au-delà. Il s’enferma dans la chambre avec sa défunte épouse. Il effectua la toilette mortuaire et sanglota toute la nuit durant. Alors que le chagrin submergeait l’ensemble des membres de la famille et de l’entourage, stupéfaite de la douleur du maître de maison, Bertrande, pleurant, s’occupa de la première toilette et des premiers langes du rejeton qui était une fille. Venue avant l’heure, elle était toute petite, fripée, laide, rouge encore des convulsions de souffrance de ce périple vers la vie. Si chétive, Bertrande se demanda si elle survivrait.

Après l’enterrement de sa mère, qu’à cause de la chaleur on précipita, le curé de Cambes réussit à faire signer l’acte de naissance d’Antoinette-Marie Cambes-Sadirac, par son père. Pour le baptême, on se débrouillerait sans lui, un ondoiement suffirait dans un premier temps.

Trois jours plus tard, ayant tenu sa promesse sur son dernier enfant, il quitta avec ses aînés le château pour Paris.

Chapitre 2

Esther (en tanzanie (2)

Mai 1779, Esther ou le carnet de bord d’un navire négrier

C’était le premier voyage du capitaine Des Molières. Il était sorti de la garde marine de Brest, après avoir fait ses armes sur la côte de Malabar. Il avait rejoint son père au sein de la Compagnie avec le grade de capitaine de brûlot dans la marine royale. Grade qu’il avait acquis lors d’un fait d’armes sous les ordres de Jean François de Galoup de La Pérouse au moment de la défense de Mahé. 

Il avait obtenu son ordre le jour de ses fiançailles, du directeur Jacques Alexandre de Gourlade, de la Compagnie des Indes orientales. Ami de son père, il avait appuyé sa candidature au vu de ses états de service. Il avait été heureux d’offrir ce cadeau au fils de son proche. Cette expédition lui permettrait, avec les subsides reçus, de se marier et de s’installer à Nantes à son retour, soit à peu près un an plus tard.

Son premier ordre de mission avait pour but un périple pour la traite du bois d’ébène, comme il était de bon ton de qualifier ces voyages. Le capitaine Des Molières avait de quoi être fier de son premier bâtiment, « l’Espérance ». Les 360 tonneaux du vaisseau constituaient un assez gros voilier, nettement plus grand que la moyenne des négriers de son époque, ce qui lui donnait l’avantage d’une meilleure rentabilité. La traite devait s’effectuer sur la côte orientale de l’Afrique. Ils utiliseraient l’Île-de-France, et ensuite l’île Bourbon, comme relais. Son navire irait tout d’abord à Madagascar, puis à Port-Louis, rempli de marchandises et de passagers qu’il débarquerait. Il repartirait alors avec le produit de ses ventes, numéraire en pièces d’argent destiné à l’achat des esclaves. 

La compagnie laissa le capitaine Des Molières choisir la plus grande partie de son équipage. « L’Espérance » possédait quatre lieutenants, deux aspirants de Marine, et un en surnuméraire, deux subrécargues, un écrivain, chargé de la tenue des registres durant la campagne concernant non seulement l’équipage, mais aussi la gestion des vivres. Il y avait de plus un aumônier d’origine bretonne et un chirurgien major, un maître d’équipage, un tonnelier, un charpentier, un cuisinier et des matelots, au total quarante-deux hommes.

***

Sous un ciel dégagé, par vent arrière « l’Espérance » partit de Lorient le 5 mai 1779. Sur le quai tout en tenant d’une main son large chapeau, la silhouette d’une jeune fille le regarda s’éloigner, puis remonta dans le carrosse qui l’attendait. 

Le capitaine Des Molières écrivit le soir même sur la première page du journal de bord « Au nom de Dieu et de la Sainte Vierge soit commencé le présent journal de navigation ». La première partie du trajet s’écoula sans faits notoires. « L’Espérance » mouilla à l’Île-de-France du 18 septembre au 5 novembre puis se dirigea vers l’île Bourbon. 

Le commandant avait décidé un détour par cette île, avant de se rendre en Afrique, afin de transporter des passagers entre Port-Louis et Saint-Denis ; il se devait de faire une escale dans l’intention d’approvisionner le navire en denrées faisant défaut dans l’île sœur, dans le but d’entreprendre une longue traversée jusqu’au continent.

Quatre jours plus tard, on déposa un grand nombre de passagers embarqués à Port-Louis à l’île Bourbon. Le vaisseau détenait quinze officiers de marine et deux cent un soldats. Ils pérégrinaient aux frais du roi, avec quinze noirs et négresses domestiques dont le transport était acquitté par les officiers supérieurs auxquels ils appartenaient, et un tailleur de l’Île-de-France, soit au total, deux cent trente-deux voyageurs. Ce fut pendant cette escale que deux matelots désertèrent le navire. Le rêve de faire fortune dans les colonies entraînait beaucoup de jeunes hommes vers l’aventure. Le capitaine connaissait la fréquence de cette méthode qui consistait à s’embarquer afin d’accomplir le périple à moindres frais. Ils furent toutefois rattrapés, et écroués à la caserne de Saint-Denis. Sans autre incident, le vaisseau quitta l’île le 15 novembre. 

À peine éloignés de ses côtes, les marins découvrirent caché à bord, au fond d’une chaloupe, un petit nègre nommé Jasmin. Le matelot, qui l’avait trouvé, l’amena, tout tremblant, devant le commandant. Après l’avoir fait parler, on apprit du garçonnet qu’il avait fui sa maîtresse de Port-Louis. Le capitaine surprit, se demanda ce qu’il devait en faire, car il n’était pas question de faire demi-tour pour le rendre à sa propriétaire. Un officier, monsieur Ermenole, proposa de le racheter à son supérieur pour une somme raisonnable. Cela régla le problème, le capitaine réalisa, sans vraiment s’en rendre compte, sa première vente de bois d’ébène. L’enfant ne demeura pas libre longtemps. 

Le fort tirant d’eau du bateau, s’il apparaissait comme un avantage pour ses cales, ralentissait la navigation, aussi la première partie du voyage dura quatre jours entre les deux îles et plus de sept semaines entre celles-ci et Zanzibar, la destination d’arrivée. Ils passèrent donc Noël à bord, ce qui ne les empêcha pas de fêter la venue du fils de Dieu en toute humilité avec une messe donnée sur le pont et un repas amélioré, du moins pour les officiers et du rhum offert pour l’occasion au reste de l’équipage.

***

Les plages blanches, bordées de palmiers, de Zanzibar, illuminées par la lumière crue des premiers rayons du soleil, furent en vue au matin du 8 janvier 1780. La ville avançait dans la mer avec ses murailles fortifiées, ponctuées de tours crénelées, de la couleur de la craie. Le capitaine Des Molières, comme le reste de l’équipage, était émerveillé par la vue. Peu parmi eux étaient venus de ce côté du monde.

L’archipel de Zanzibar était constitué de trois îles Unguja, Pemba et Mafia. L’île principale Unguja nommée aussi Zanzibar avait été choisie, car elle assurait un bon mouillage et une proximité, à un ou deux jours de navigation, de Bagamoyo et Kilwa, centre de traite à l’intérieur du continent. 

Suivant les conseils de monsieur de Gourlade, dans l’intention de faciliter leur activité, le commandant envoya son second, Jacques Tournelles, à terre avec quelques cadeaux comme marque de respect auprès des autorités locales. Celui-ci revint un peu embarrassé, le gouverneur de Zanzibar avait sollicité une invitation à bord, curieux de visiter un bâtiment si impressionnant par sa taille. Le Second n’avait pu refuser. Le capitaine Des Molières le rassura, il allait accueillir et contenter l’intérêt du potentat. Les marins reçurent l’ordre d’astiquer les moindres recoins du navire afin de faire honneur à la Compagnie. Les officiers enfilèrent du linge propre, leur supérieur demanda que l’on dresse une table sur le gaillard d’arrière avec nappe blanche, porcelaine et couverts d’argent, ainsi que des présents pour leur hôte. Puis ils attendirent. Le jour déclinait lorsque l’équipage aperçut au loin, sur le port, le gouverneur et sa suite qui embarquait sur des esquifs. Le capitaine fit rajouter des chandeliers sur la table et allumer des flambeaux sur le pont. Le premier à venir à bord fut un noir, de grande stature, habillé de soie orangée et brodée, aux mains couvertes de bagues. Aziz, l’eunuque, annonça l’arrivée du potentat, Kheireddine III (le bien de la religion), tout en maintenant une ombrelle, qui n’était là que par déférence puisqu’elle ne servait plus à abriter du soleil l’homme qui montait. De haute taille, légèrement corpulent, un keffieh décoré d’une agrafe en pierre précieuse, vêtu d’un gilet long en brocard sombre sur une chemise de soie rouge et un pantalon turquoise, l’individu s’imposait par son autorité. Sur ses pas marchait un adolescent infatué de sa personne au regard inquisiteur. Il s’éventer avec un éventail de plumes d’autruche, et s’avérait être Mokhtar (le choisi), le fils aîné du gouverneur. Puis suivit son cortège exclusivement masculin.

 Le capitaine Des Molières, avec un geste élégant, se découvrit de son tricorne et s’inclina respectueusement afin de saluer l’invité. D’un même mouvement, ses officiers l’imitèrent. Ils n’avancèrent pas le pied vers l’avant, ce qui était la coutume de la cour de France, lorsque l’on se courbait avec déférence devant le roi ou un grand de France, le gouverneur n’était à leurs yeux qu’un indigène. Il présenta les subalternes de son équipage « Messieurs Jacques Tournelles, Olivier Bosuel, Philippe Chanseaux, Pierre Ermenole, notre chirurgien, monsieur Jean-Louis Bequet et les agents de la Compagnie messieurs Étienne Bardon et André Clergeaud ». Aziz traduit l’allocution pour son maître. Le commandant d’un geste élégant guida l’invité vers la dunette. Après les formules de politesse et les rafraîchissements, le capitaine Des Molières lui fit présent de deux pistolets en argent à un coup exposé dans une boîte d’acajou, de deux pistolets de matière identique à deux coups et quatre mousquetons pour le fils du gouverneur. Il compléta les cadeaux d’un sac de piastres, et un rouleau de soierie provenant de Lyon. Fort content de la réception, le vice-roi autorisa ses hôtes à amasser une cargaison d’environ 600 nègres. Il lui proposa une maison au centre de la ville de Zanzibar pendant son séjour. « — Passez au palais voir Aziz, il vous guidera jusqu’à la demeure et vous trouvera le personnel pour l’entretenir ». Lors de son retour à terre, sur incitation de leur supérieur, l’équipage lui fit les honneurs de sept « vive le roi » et autant de coups de canon. Le capitaine était satisfait de cette entrevue. Elle promettait de faciliter son service auprès de la compagnie, ce qui lui permettrait de ne pas lambiner sur ces côtes. 

***

Le lendemain, accompagné de deux de ses officiers, le capitaine se rendit au palais du potentat, dominant la capitale. Dans un vestibule aux murs de mosaïque bleu et blanche, meublé de canapés couverts de coussins soyeux et multicolores, ils attendirent deux bonnes heures, le bon vouloir de l’eunuque. Dans toute sa majesté, entouré de serviteurs, il se présenta et sans plus d’excuses les invita à le suivre. Ils parcoururent les rues de la ville sur les pas de leur guide et de ses gardes, jusqu’à la demeure qui lui était offerte. 

Celle-ci se situait dans un quartier habité essentiellement par les riches notables d’origine étrangère. C’était une grande maison, sur deux niveaux, aux balcons de dentelles en bois, construite durant l’occupation portugaise, rafraîchie par un patio arrosé d’une fontaine. Le rez-de-chaussée se composait d’une succession de pièces agrémentées de meubles occidentaux pour recevoir, et à l’étage de chambres. Outre celle qu’il s’octroya avec un bureau, il mit à disposition les autres pour ses officiers lorsqu’ils ne seraient pas de service. Aziz le prévint que viendraient, tous les jours, trois domestiques pour se consacrer à leur bien-être. 

Ils se présentèrent, pour la première fois, une couple d’heures plus tard sur la recommandation de l’eunuque. Il s’agissait de deux femmes et d’un jeune homme visiblement de la même famille. Pour les femmes, l’une devait être la mère de l’autre tant elles se ressemblaient sans être de génération similaire. Le capitaine les accueillit avec chaleur, tout en remarquant la beauté de la jeune fille, prénommée Tiwul (celle du cœur) qui malgré sa peau dorée et son opulente chevelure noire avait les yeux d’un vert limpide. Ce constat le dérouta tellement cela attira son attention. Encore d’une grande joliesse, la deuxième femme s’avéra être sa tante, Bahac. Elle expliqua qu’elle s’occuperait de la cuisine et son fils Afra (la paix), ferait l’homme à tout faire. Ce dernier, les traits fins, féminins, les yeux sombres étirés vers les tempes, avait tout de suite noté l’avantage qu’il pourrait tirer du regard en coulisse de l’un des officiers. Les présentations faites, les ordres donnés, tout le monde alla à ses tâches.

***

La difficulté à se procurer du bois d’ébène sur la côte incita le capitaine Des Molières à négocier avec les marchands arabes installés à Zanzibar, comme cela lui avait été préconisé. Depuis huit siècles, ils avaient créé et organisé un important marché aux esclaves, approvisionné en Cafres, race un peu belliqueuse, mais solide et endurante à l’ouvrage.

Par l’intermédiaire de l’eunuque Aziz, le commandant prit contact avec un négociant, qui lui avait été conseillé, un nommé Barrebacao. L’homme, un musulman d’origine indienne, les yeux et le sourire énigmatiques, se présenta le lendemain en fin d’après-midi. Le capitaine le reçut dans le patio à l’ombre d’un parasol. Il offrit des rafraîchissements qu’Afra servit à leur invité. Ils échangèrent des politesses et mirent au point leur accord. Il fut prévu que grâce à ses courtiers, le négociant indien pourrait approvisionner le capitaine de plus de 800 pièces, un peu plus que les six cents autorisés, mais avec un ou deux cadeaux supplémentaires cela devrait pouvoir se réaliser. Le pourvoyeur lui promit de les lui remettre en un temps très court. L’écoulement des jours passés dans les lieux s’avérait essentiel, car plus le séjour en Afrique se révélait long, plus l’expédition devenait coûteuse et hasardeuse. À cause des conditions atmosphériques, on craignait toujours la dégradation des voiliers, la surmortalité des matelots et des premiers esclaves embarqués. 

Le lendemain, les formalités terminées, les subrécargues, Étienne Bardon et André Clergeaud, commencèrent leurs démarches. Engagés sur le bâtiment pour représenter à bord les intérêts de l’armateur, ils avaient pour mission d’acquérir des esclaves. Pas de troc, la transaction se payait en pièces d’argent ramenées par caisses entières de l’Île-de-France. Ils utilisaient les services d’un navire plus petit, une corvette, « l’Étoile du matin », pour assurer la liaison entre différents points de la côte, où étaient achetés les esclaves. Son faible tonnage lui permettait de manœuvrer avec aisance, de s’ancrer au plus près de la rive, voire de remonter les embouchures de fleuves. Sur un îlot proche de Zanzibar, appelé « l’île de la Vieille Femme », Barrebacao conseilla de parquer les Cafres dans l’attente d’être embarqués à bord de « l’Espérance ». 

Pendant les trois premières semaines d’escale, tandis que les subrécargues procédaient aux négociations pour l’acquisition d’esclaves, « l’Espérance », attendant sa cargaison, mouilla dans la rade de Zanzibar. En son sein, dans la journée, le commandant occupait un nombre de marins réduit à son entretien. Chaque matin, un canot allait à terre, déposait une partie de l’équipage et se ravitaillait en vivres et en eau. Il revenait le soir pour récupérer les hommes obligés de dormir à son bord, afin d’éviter toute désertion.  

Pendant ce temps, le capitaine et ses officiers se mirent au rythme de la ville. Il n’y avait qu’à attendre. Le capitaine Des Molières ponctua ses journées en courrier pour la Compagnie, afin de la tenir informée du déroulement des opérations, en promenades et lectures. Le gouverneur avait eu l’amabilité de le fournir en livres français. L’après-midi à l’abri des fortes chaleurs, il prenait plaisir à lire dans le salon tous volets fermés ou dans le patio. 

Un jour après le repas alors qu’il mangeait seul, le capitaine afin de tuer l’ennui engagea la conversation avec Bahac. Elle desservait la table tout en lui répondant. Après quelques détails et commérages sur la ville et ses habitants, il en vint à lui demander si elle et sa famille étaient originaires du territoire. Elle lui apprit qu’elle était berbère, du pays appelé Maroccos. Sa nièce, son fils et elle étaient arrivés avec leur maître Abdessator (serviteur de celui qui protège) un négociant de Rabat. Ce dernier était malheureusement mort de maladie en atteignant l’île. Leur région était à l’époque ravagée par une épidémie de peste, sa sœur et son beau-frère avaient succombé au même terrible fléau. Elle était restée seule, sans argent pour un voyage de retour, avec les enfants alors en bas âge. Elle s’était débrouillée tant bien que mal et avait travaillé pour un marchand français et sa famille. Son parler français, ainsi que celui de son fils et sa nièce, s’expliquait par cela. Après plusieurs années à leurs services, ceux-ci étaient repartis chez eux. Sur leurs recommandations, Aziz, l’eunuque songeait à eux dès que des Français avaient besoin de domestiques. Le capitaine fut touché par l’histoire, d’autant que Tiwul et ses yeux limpides imprégnaient petit à petit ses pensées et ses rêves de moins en moins chastes. Sa lutte intérieure était de plus en plus difficile, non pas qu’il tînt à rester fidèle à sa fiancée, ce n’était guère qu’un mariage arrangé entre deux familles, mais il ne savait comment se comporter envers elle. La solution se présenta d’elle-même. 

Tous les soirs, Tiwul demeurait afin de servir le dîner, ce soir-là le capitaine Des Molières était en compagnie d’Olivier Bosuel et de Jacques Tournelles, son second. Restaurés, les deux hommes le quittèrent pour une virée dans les bas-fonds de la ville. Resté seul, il monta à l’étage. Il s’alluma un cigare dans l’air du couchant parfumé et se mit à rêvasser, accoudé à la mezzanine donnant sur le patio. Tiwul demanda si elle pouvait débarrasser, il sursauta, étonné, la croyant partie. Il la regarda ramasser la vaisselle, tournant gracieusement autour de la table, quand maladroitement elle fit tomber la pile de plats en grès qu’elle tenait en équilibre. S’excusant du dérangement, elle s’accroupit pour nettoyer ses bavures, le capitaine se précipita pour l’aider. Elle essaya de l’en empêcher, mais il insista. S’approchant d’elle, les cheveux parfumés de la jeune fille le frôlant, il ne put se retenir à caresser son épaule. Étonnée, elle se retourna, ne découvrant aucune crainte, aucun désaccord dans son regard transparent, il se pencha et l’embrassa sans rencontrer plus de résistance. Elle lui rendit sa tendresse, elle n’attendait que ça. Ils eurent à peine le temps d’aller à l’étage. Le lendemain matin, avant que le soleil n’éclaire, la belle se leva. Elle s’enroula dans un drap de lin, le capitaine la suivit. Quelle ne fut pas sa surprise de voir sortir en catimini le cousin de Tiwul, de la chambre de son second ! Le jeune homme resta figé de stupeur, ne s’attendant pas à croiser qui que ce fût à cette heure, et encore moins le capitaine avec sa cousine. Celui-ci reprit les choses en main « – Déjà à l’ouvrage, Afra, c’est bien ! » Et comme si de rien n’était, il réclama son déjeuner au salon. 

Il était conscient de ce qui se produisait, la Marine n’était pas exempte de ce prétendu vice, par lequel beaucoup passaient par manque de femme. Lui-même, aspirant de Marine, avait partagé plus d’un moment de tendresse avec son compagnon de cabine, devenu par ailleurs son meilleur ami. Il savait que pour certains ce n’était pas qu’occasionnel et qu’ils continuaient toute leur vie cette pratique. À vrai dire, cela le laissait indifférent. C’était un moindre mal, aussi sourit-il au jeune homme pour le rassurer, comptant bien en rester là. Il n’en dit mot à son subalterne.

Deux jours auparavant, Afra, ayant remarqué l’intérêt que lui portait monsieur Tournelles, provoqua la rencontre. À la tombée de la nuit, celui-ci étant seul dans la demeure, le commandant et l’autre officier siégeant encore sur le navire, il vint proposer de préparer un bain. Olivier Tournelles était un jeune second de vingt-sept ans. Il avait été nommé sur la demande du capitaine. Grand, bien fait de sa personne, châtain, les yeux bleus, ce qui était courant dans sa Normandie, il n’avait jamais été séduit par la gent féminine. Il se faisait le plus discret possible sur ses goûts, les longs voyages lui ayant octroyé quelques occasions pour les assouvir. Il avait tout de suite été attiré par la beauté exotique du jeune berbère juste rentré dans l’âge d’homme, aussi avait-il beaucoup de mal à se contenir. Cette invitation qu’il accepta, si c’en était une, le troubla. Il se rendit au bain. C’était une salle réservée à cet usage, et que l’officier n’avait jamais vue avant son arrivée. Elle était décorée de mosaïques du sol au plafond. Un bassin était creusé en son centre rempli d’eau chaude, couvrant chaque surface d’humidité. Il se déshabilla et s’y immergea. Afra rentra dans la pièce, avec juste son pantalon bouffant, et vint proposer ses services. Confondu, l’homme accepta, il lui frotta le dos, le rinça à l’eau froide, le massa. Rapidement, il fut évident que l’un comme l’autre n’était pas indifférent à tous ces attouchements. À partir de ce jour, ils partagèrent tous les moments possibles et finirent par se rendre compte que le charnel n’était pas le seul lien qui les unissait.

***

Quelques jours plus tard, le capitaine Des Molières reçut la première invitation du gouverneur. C’était pour le souper, il pouvait se faire accompagner de ses officiers. Il prévint donc les deux, qui n’étaient pas de service à bord, de se préparer en tenue d’apparat pour la nuit tombée. Bahac, Tiwul, et Afra furent mis à contribution pour le rafraîchissement des uniformes. Le soir venu, les trois hommes se présentèrent aux portes monumentales du palais. Un garde les dirigea jusqu’au majordome. Plus noir que l’ébène, tout en longueur, sec comme un sarment, vêtu de blanc, chemise, gilet brodé ton sur ton, pantalon large, anneaux d’or aux oreilles, il s’avança vers eux. Il les guida vers la salle de réception dite du trône, après s’être courbé et avoir prononcé le bonjour rituel « — es salâm aleikum » (la paix sur vous). Elle était richement ornée. La salle était soutenue par deux séries de six colonnes en marbre blanc avec arcs brisés sculptés de mille arabesques. L’un des murs supportait un balcon donnant sur des moucharabiehs archéens. Le mur frontal était couvert d’une mosaïque avec pour sujet un arbre gigantesque au pied duquel paissaient des gazelles attaquées par un lion. Dessous se trouvait le trône vide du gouverneur, en ivoire et bois précieux. Les hommes s’avancèrent dans la pièce illuminée par une multitude de chandeliers, sur un sol de carreaux aux différentes formes géométriques bleues ou blanches qui s’imbriquaient entre elles. Ils s’installèrent assis en tailleur sur les coussins de brocarts qui servaient d’assise, devant la table basse aussi longue que la salle. Ils trouvèrent sur place une douzaine de notables de la ville, deux banquiers juifs de Rotterdam, des négociants français détenant l’autorisation de tenir un comptoir ainsi qu’un Grec et un Portugais. Aucune femme n’était présente. Une fois tous les invités autour de celle-ci, le gouverneur et son fils entrèrent et saluèrent l’assemblée. Chacun d’eux s’assit à une de ses extrémités. Le ballet des serviteurs commença au rythme d’un concerto donné par un groupe de musiciens installé sur le balcon. Des mets raffinés furent servis, à la surprise de monsieur Des Molières, arrosés de vins de Bourgogne et de Bordeaux. Le potentat s’assura, avec un sourire malicieux, de leurs qualités. Jongleurs, cracheurs de feu, acrobates réjouirent l’assemblée. Le clou de la soirée fut l’arrivée lascive de six danseuses du ventre, au son de leurs tambourins et de leurs bracelets de clochettes tintant à leurs poignets et à leurs chevilles. Tout cela emmena les spectateurs jusqu’au petit matin. Le groupe repu et ivre du divertissement rentra aux premiers rayons du levé tout en commentant ce qu’il avait vu et entendu. Le capitaine découvrit Tiwul emmitouflée dans un châle bariolé qui le guettait depuis le balcon donnant sur la rue. Attendri, il sourit, et à peine arrivé à l’étage, il la prit dans ses bras et l’entraîna dans sa chambre. Lorsqu’ils se levèrent, elle le conduisit dans le dédale de la ville vers le souk. Ils mangèrent aux étals des marchands ambulants, explorèrent les échoppes des artisans. Il lui acheta une babiole qu’elle voulut refuser. De ruelle en ruelle, ils se trouvèrent au port et continuèrent sur les plages. 

Les jours s’écoulèrent dans une douce félicité. Outre ses échanges amoureux, le capitaine reçut les négociants français, fut invité par quelques notables et rendit visite régulièrement à Kheireddine III. Le temps passait et le séjour s’allongeait sans impatience de la part du capitaine au grand dam des subrécargues de la compagnie qui s’agaçaient devant la lenteur des livraisons.

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Le soir du 28 janvier 1780, il trouva un message lui annonçant le premier arrivage de la cargaison sur l’île de la « vieille femme ». Le lendemain à l’aube lui et monsieur Ermenole rejoignirent la corvette dans le port. Après quelques heures de voyage, ils atteignirent l’îlot, à première vue désert. À l’aide des chaloupes, ils débarquèrent, aveuglés par le soleil miroitant sur l’eau limpide et sur la plage de sable blanc, qui s’étendait sur toute la côte visible. Trois immenses cages y avaient été bâties. La marchandise serait cantonnée là en attendant que l’on en détienne une quantité suffisante à charger sur « l’Espérance ». Étienne Bardon, rondouillard à l’esprit consciencieux, voire pointilleux, patientait. À son arrivée, il salua le capitaine et effectua la visite du lieu en sa compagnie. Il lui expliqua les détails de ses constructions. Il insista sur les pieux verticaux des cages profondément enfoncés dans le sable pour éviter toutes velléités d’évasions des nègres en creusant par en dessous. Il souligna que les marins les surveilleraient et seraient enfin occupés utilement. Il fit observer trois gros chiens couchés sous les premiers palmiers, des molosses noirs, acquis auprès de Barrebacao, pour dissuader toutes tentatives. Le commandant approuva toutes ses prévoyances, mais notifia sa surprise de voir les cages vides. Le subrécargue le rassura, la cargaison était débarquée de l’autre côté de l’île. En effet, une longue file, tel du bétail humain, d’hommes, de femmes et d’enfants à l’air hagard, sortit de la forêt. Elle se révélait conduite par un grand noir, sous-fifre du négociant indien, avec sur son épaule droite le manche de la fourche qui maintenait le premier captif. Celle-ci était solidement fermée par une corde derrière son cou. Chaque esclave portait de même le lien rigide de celui qui le suivait. Les enfants, eux, étaient accrochés à leurs mères par une lanière à l’encolure, pas un seul ne semblait avoir moins de six ans. Cette arrivée fut un coup à l’estomac du commandant. Étienne Bardon s’en rendit compte. Il haussa les épaules et s’interrogea, à quoi pouvait bien s’attendre celui-ci. Le capitaine Des Molières ne le savait pas lui-même. Il reprit contenance et il demanda un peu rudement leur embarquement sur « l’Espérance » pour la fin de la semaine. 

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L’embarquement commença donc le vendredi suivant avec un lot de quarante Cafres, appelés pièces d’Inde à cause de leur qualité, et de neuf femmes. Quatre-vingt-huit autres furent embarqués lors de la semaine qui suivit, il s’agissait d’hommes et de femmes sans défaut notable, âgés de 15 à 30 ans. Puis jusqu’au 8 mars, chaque jour, y compris les jours de fête, deux cent six esclaves furent amenés à bord, au moyen d’une chaloupe faisant la navette entre la terre et « l’Espérance ». À chaque arrivage, le capitaine Des Molières mettait un point d’honneur à aller vérifier la marchandise. Rongé par le remords, il renouvelait ses recommandations à ses subordonnés. Il leur enjoignit de bien traiter les esclaves, de veiller à leur faire faire de l’exercice sur le pont et de leur imposer un minimum de règles d’hygiène, telles que se laver le corps et se brosser les dents. Il n’aimait pas ses actions et s’en voulait de son aveuglement tacite. Il n’était pas ignorant du travail qu’il se devait de mettre en œuvre quand il avait reçu son commandement. Mais ce n’était que théorie, que des mots, il était loin de se douter que la pratique était si écœurante. En aurait-il eu connaissance ? Il n’était pas sûr de l’évidence de son refus devant cette offre si avantageuse. Il se méprisait et consciemment se réfugiait derrière le devoir et ce que la Bible prétendument disait.

L’organisation ayant été anticipée afin d’assurer la sécurité et les risques d’évasion, à bord, hommes et femmes furent parqués séparément. Les négresses et leur progéniture furent installées dans la « grande chambre », près des soutes et de la Sainte Barbe où sont entreposées les armes. Les bois d’ébène, eux, furent enchaînés dans les cales dont les sabords étaient ouverts pour l’aération, mais grillagés par prévoyance, tandis que l’équipage dormait dans l’entrepont. Alimenter une fois par jour, la nourriture des prisonniers consistait en biscuit, maïs, mil, pois du Cap et haricots. Les céréales étaient achetées sur place, moulue et vannée au fur et à mesure des besoins. 

Malgré toutes les précautions, les captifs séparés de leur famille, face à un univers inconnu, et cernés par l’océan, qu’ils assimilaient au monde des morts, les tentatives d’évasion et de suicide se produisirent peu après la montée à bord. Ce furent d’abord deux femmes qui cherchèrent à trouver la mort un soir, elles se précipitèrent à la mer par la fenêtre de la grande chambre, après avoir cassé les grillages. L’une fut repêchée, l’autre se noya. Le subrécargue fit exposer son cadavre à la poupe du bâtiment à titre d’exemple et le fit passer devant toutes les négresses pour les dissuader de se jeter à l’eau.

À trois reprises, les grillages, servant à obturer les aérations des cales, furent arrachés par des esclaves mâles tentant de s’échapper du voilier à la faveur de la nuit. Trois d’entre eux y réussirent. Après avoir enlevé le treillis d’un sabord à l’arrière du navire, ils coupèrent une drisse du perroquet l’utilisant pour descendre le long de la coque de « l’Espérance » et monter dans une pirogue au moyen de laquelle ils gagnèrent le rivage. Pour empêcher les désertions, le capitaine fit renforcer la surveillance de nuit et fit contrôler tous les grillages des ouvertures.

 Au cours des cinq semaines que durèrent l’embarquement des esclaves, dix adultes et un nourrisson succombèrent, les uns de la dysenterie, les autres d’une maladie inconnue provoquant le délire pendant trois jours puis le coma. Le chirurgien examina les morts pour déterminer la cause des décès, ausculta les mal-portants et décida de l’évacuation à terre de certains d’entre eux afin d’éviter la promiscuité, préjudiciable à la guérison et propice à la contagion. Une fois rétablis, les esclaves furent ramenés à bord. 

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Sur le pont de « l’Espérance », Philippe Chanseaux flânait en taillant un morceau de bois, il n’avait rien à faire à part prendre son mal en patience. Officier en second, il surveillait l’équipage et le navire au mouillage éloigné de la côte. À l’instar de tous ses comparses, il avait passé deux jours consécutifs et une nuit à bord à se languir et attendre d’être relevé afin de parcourir la ville et ses plaisirs exotiques. Le soir, comme prévu, Olivier Bosuel arriva pour le remplacer. Il descendit à terre et sur le rythme de la promenade s’orienta vers la demeure, essayant de ne pas se perdre dans le dédale des rues du bazar de la médina qu’il devait traverser. Le soleil se couchait et les ombres s’allongeaient. La lune était pleine et éclairait abondamment le chemin. Un coup à droite, un coup à gauche, il se dirigeait dans ce dédale de rues en levant la tête cherchant entre les bâtiments le sommet du minaret de la mosquée d’où le muezzin avait scandé son dernier appel de la journée. Il croisait de moins en moins de monde chacun ayant retrouvé son foyer. La ville se calmait et se préparait à la nuit. Son attention fut tout à coup attirée dans une ruelle, par un mouvement et un son qui lui parurent incongrus. Dans l’encoignure d’une porte, une femme se débattait, il se précipita, interpellant l’agresseur. Celui-ci se retourna. Il insulta dans sa langue Philippe, et avant que celui-ci ne s’en rendît compte, il dégagea un poignard le lui plantant dans l’abdomen et le repoussa brutalement pour s’enfuir. Terrorisée, la femme hurla, des maisons les gens sortirent, avec des armes de tous genres, mais ce ne fut que pour constater l’agression et aider le blessé. La femme tout en pleurant expliqua qu’elle avait été attaquée par un inconnu en rentrant chez elle. Le jeune homme fut ramené dans le quartier des étrangers plus morts que vifs par un cortège bigarré et inquiet, car c’était un étranger protégé par le gouverneur. À la maison, Afra les reçut. Celui-ci, affolé, courut chercher monsieur Tournelles. Ce dernier fit installer le blessé dans l’un des salons du rez-de-chaussée, demanda à Afra de le nettoyer et s’en alla quérir en urgence le chirurgien qui était resté à bord du navire. À son retour, la victime se trouvait au plus mal, la fièvre s’était déclarée. Le chirurgien fit ce qu’il put, mais annonça qu’il y avait peu de chances qu’il survive à sa lésion. Des organes vitaux avaient été touchés, l’agresseur savait ce qu’il faisait. Tiwul, vint se joindre à eux pour s’occuper du jeune officier et fit tout ce qu’elle put pour adoucir les derniers instants du second. Malgré les soins attentifs de tous, deux jours s’écoulèrent avant qu’il ne rende l’âme. Sur cette entrefaite, le maître de maison rentra au milieu de l’affliction générale et ce fut avec stupeur qu’il apprit la mort absurde de Philippe, son subalterne. Il en réclama la justice auprès du gouverneur. Il était en colère contre lui-même, il s’attardait depuis trop longtemps sur cette île, et cela apportait moult ennuis. Ce drame n’en était pas le moindre. L’indolence que créait l’inactivité causée par une attente qui durait par trop ne pouvait qu’être néfaste. Malgré Tiwul et le besoin qu’il avait d’elle, il décida de hâter les préparatifs et de presser ses gens afin d’écourter le séjour.

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Avant le départ prévu, le gouverneur invita monsieur Des Molières à une chasse au lion sur le continent, ceci afin de fêter la fin de son séjour. Les deux hommes s’étaient appréciés. Aussi instruits, l’un que l’autre, ils avaient beaucoup devisé. Faisant fi de leur religion et montrant beaucoup de liberté dans leurs échanges qui s’avérèrent enrichissants, chacun expliqua à son alter ego sa culture, sa philosophie, la façon de vivre de ses congénères, chacun surprenant son comparse par ses anecdotes. 

Le jour dit, le capitaine français se rendit sur le port, en compagnie de Jacques Tournelles, Olivier Bosuel et d’Afra. Aziz les conduisit sur la frégate du gouverneur, sur laquelle ils effectuèrent le voyage jusqu’au campement installé sur la plage à l’abri des palmiers. Une vingtaine de chevaux attendait, ainsi que des mules pour transporter les bagages. Hormis les Français, il y avait quelques nobles, le potentat et son fils Mokhtar. Tous échangèrent avec courtoisie les salutations d’usage et une fois la colonne prête, la journée durant, elle suivit la rivière Wami, se dirigeant vers le bivouac préalablement aménagé dans une courbe du cours d’eau dans la profondeur du pays. Ils dérangèrent des girafes broutant la cime des acacias. Ils aperçurent un troupeau de zèbres qui détala à leur approche. Les Français étaient ébahis devant ces animaux qu’ils ne connaissaient pas encore, tout au moins pas vraiment. Sous les arbres, des tentes colorées étaient édifiées autour desquelles s’affairaient des esclaves, chacune était attribuée aux invités, la plus grande au centre était celle du potentat et de son fils.

Le gouverneur Kheireddine III faisait chasser le lion à l’appel. Cette chasse consistait à imiter le rugissement du lion, elle commençait dès l’aube, dès que les pisteurs avaient vérifié la présence d’un mâle à proximité. Aussi les chasseurs furent réveillés par le second pisteur effectuant l’appel en soufflant dans un instrument tubulaire en acier d’un mètre de long et quatre centimètres de diamètre environ. Ce matin-là, le lion avait répondu de très près, presque immédiatement, par un terrible rugissement, pour déloger l’intrus qui empiétait sur son territoire. L’équipe s’affaira avec précipitation et avança vers le lion. Le pisteur réitéra son appel encore une ou deux fois pour situer la position du fauve. Ce premier contact avec la bête carnassière avait eu pour effet de glacer les os du capitaine Des Molières. Il eut l’impression que ses cheveux s’étaient dressés sur sa tête. D’après Issene, le premier pisteur, l’animal avait été localisé de l’autre rive de la rivière. Marchant majestueusement, sûr de sa force, le lion arriva vers le groupe en grognant. Lorsqu’il s’approcha, les humains se figèrent et se dissimulèrent derrière des taillis. Ils attendirent de voir l’animal à bonne portée pour pouvoir le tirer. Il bondit sur le côté et disparut dans la brousse. Un vol d’oiseaux affolés par la présence des hommes avait éventé le piège. Les chasseurs furent désappointés et plus encore quant à la nuit, ils rentrèrent bredouilles au camp. Le lendemain, les pisteurs rappelèrent le lion qui répliqua encore une fois, mais, méfiant, au lieu de venir vers eux, il s’éloigna. Les chasseurs le perdirent à nouveau.

Le troisième jour, à pied d’œuvre de bonne heure, la troupe reprit la chasse. Les pisteurs hélèrent sans résultat. Ils découvrirent les traces fraîches d’un couple. Pourquoi le mâle ne répondait-il pas à l’appel ? Mystère. Peut-être la présence de la femelle… D’après les pisteurs, les fauves ne devaient plus être très loin. Mais les empreintes arrivaient près de la Wami, puis plus rien ! Après inspection de la rive, Issene trouva l’endroit où les deux lions avaient sauté de l’autre côté. Un bond de six mètres environ ! Cela laissait présager une très belle bête. Ils traversèrent la rivière. Les lions avaient suivi la berge opposée et avaient franchi à nouveau la rivière, plus en aval, les fauves zigzagants au fil du cours d’eau. Ils les cherchèrent prudemment toute la matinée en sachant qu’ils devaient être proches. Ils devaient s’être enfoncés dans la forêt avoisinante. Il était tard, le potentat décida de rentrer au campement, ils reviendraient le lendemain appeler ce lion. Monsieur Des Molières commença à juger cette chasse un peu longue et cela n’arrangeait pas ses affaires, il aurait préféré jouir de Tiwul et de ses douceurs en ces derniers instants de son séjour.

Le jour levé, les pisteurs indiquèrent la direction à prendre et s’y orientèrent, à grandes enjambées, dans la direction du fauve détecté. Issene tenta un appel. Le lion répondit, il se trouvait très près. Ils s’approchèrent encore et s’arrêtèrent à nouveau pour écouter le félin qui rugissait furieusement et presque sans arrêt en se rapprochant d’eux. Le gouverneur le repéra à proximité d’un bosquet d’arbres où ils se cachèrent. Le gouverneur, son fils, le capitaine et le pisteur s’étaient groupés tous les quatre, leurs sens en éveil. À la demande du gouverneur, Issene appela doucement. Un énorme rugissement leur répondit. Ils attendirent le moment propice, prêts à tirer. L’animal tourna autour d’eux sans qu’ils puissent l’apercevoir pour pouvoir l’ajuster. Les hommes sous tension, le poil hérissé à chaque rugissement de la bête en colère, guettaient l’instant opportun. Leur excitation était au paroxysme du soutenable. Ils le découvrirent, furtivement, à moins de cent mètres, mais rusé, le lion demeura dans les buissons. Ils essayèrent de se déplacer, mais il s’enfuit à nouveau. Marchant en file indienne, ils virent le félin qui, allongé sous un arbre situé à la sortie des pailles, était reparti en sens inverse de leur progression dans la brousse. L’animal semblait les narguer. Ils eurent beaucoup de chance de retrouver ses traces et le pistage recommença. Cela faisait cinq heures qu’ils suivaient le lion. Dans leur enthousiasme, les quatre hommes s’isolaient petit à petit du reste du groupe. Issene désigna l’endroit où la bête s’était couchée. Le gouverneur chuchota au capitaine qu’il avait très peu d’avance et qu’ils avaient de grandes possibilités de le rattraper dans peu de temps. Tout à coup, Issene quitta la file indienne et montra du doigt droit devant lui « – Lion, lion… ». Effectivement, ils aperçurent le félin à cent mètres d’eux. Il trottinait dans la brousse. Le fils du gouverneur visa et tira. Touché, il sauta et roula sur lui-même. Les quatre hommes coururent vers le fauve, il se situait sous un arbuste à cinquante mètres d’eux, mal en point, mais rugissants encore, prêt à se défendre. Le fils du gouverneur prit le fusil que lui tendait son père et fit feu à nouveau, l’animal s’écroula. Mais à ce moment-là, une lionne déboula vers le chasseur, Monsieur Des Molières, la perçut plus qu’il ne la vit, pivota, épaula et l’arrêta dans l’élan. Le reste de la suite, très en arrière, vit la scène sans avoir la possibilité d’intervenir. La lionne tombée, tous aux aguets, ils attendirent de peur qu’elle ne fût pas seule, et que d’autres compagnes du mâle ne veuillent le venger. La tension retomba, rien ne bougeait.

Tout le monde félicita le capitaine de sa réactivité et ainsi d’avoir sauvé le jeune homme. Tous congratulèrent le jeune chasseur pour son premier lion. C’était un très gros lion avec une lourde crinière fauve striée de noir. Les pisteurs chargèrent les deux animaux et ils rentrèrent au campement. Les Africains chantèrent pour célébrer la chasse. Le personnel du bivouac, averti par ces chants, se joignit à eux. Ce fut la fête, les tam-tams battirent tard dans la nuit au milieu des bruits de la brousse pour commémorer la mort de la bête. Ce lion accusait la longueur totale d’environ trois mètres, cela en faisait un beau trophée.

Sur le chemin de retour, pour avoir sauvé son fils Mokhtar, Kheireddine III proposa au capitaine de choisir le cadeau qu’il désirait. Ce dernier sollicita si cela était possible la propriété de la maison de Zanzibar. Le gouverneur savait ce que cela cachait, il acquiesça tout en souriant malicieusement. Il comprenait bien que le français ne souhaitait pas revenir dans son île. 

Dès le lendemain, l’eunuque du gouverneur se présenta. Monsieur Des Molières reçut Aziz dans le salon de réception avec les honneurs dus à sa position privilégiée auprès du potentat. Il lui proposa des rafraîchissements que ce dernier accepta tout en parlant de tout et de rien, il n’était pas question d’aborder directement le sujet de sa présence, c’eût été inopportun. Au bout du temps convenable, l’eunuque en vint au fait « — J’ai ici l’acte de propriété de la maison, il ne me reste plus qu’à inscrire le nom du futur possesseur ». Sans hésiter, le capitaine le pria d’y libeller Tiwul de Zanzibar. Celle-ci, respectueusement demeurée dans un coin de la pièce afin de pouvoir répondre à tous besoins, sursauta, mais ne dit rien. Aziz s’exécuta et écrivit élégamment en français et en arabe le nom de la jeune femme sur le document. Pendant ce temps, le capitaine alla chercher une pièce de soierie chatoyante mise de côté pour l’occasion et l’offrit à l’eunuque en remerciement des différentes aides qu’il lui avait rendu.

Ce dernier flatté, agréablement surpris, le remercia et se retira, mais avant de le quitter, le commandant lui demanda un ultime service, celui de veiller sur les habitants de la demeure. Aziz accepta et partit. 

***

La lune se couchait et le soleil apparaissait comme un trait incandescent au-dessus du plateau drainé par une multitude de rivières. Les enkang avaient été construits par les femmes, quelques jours auparavant. Les cases circulaires de branchages entrecroisés avaient été recouvertes de bouses de vaches et de boue. Les groupes de maisons en cercles étaient ceints d’une clôture formée de branches épineuses. Chaque nuit, les hommes rassemblaient les troupeaux, des bestiaux rouge sang, au centre du Boma, dans le village du clan Mengana. 

Suwena (bonté) fut sortie du sommeil par le silence ambiant. On n’entendait ni les grands fauves ni le meuglement du bétail, pas même les oiseaux. Inquiète, elle se leva et réveilla la première femme, Ancesa (guide). Lisimba (lion), son époux, avait acquis suffisamment de vaches pour se permettre de détenir deux compagnes. Celle-ci grogna. Contrariée, elle ouvrit les yeux. Elle comprit tout de suite l’appréhension dans le regard de la seconde épouse. Elles prirent chacune leurs enfants, les calèrent sur leurs hanches et sortirent de l’habitation. De toutes les cases jaillissaient les membres du clan curieux et troublé par ce silence. Ils n’attendirent pas longtemps, un crépitement attira leur attention. La clôture du village brûlait du côté du soleil levant. Les femmes s’élancèrent dans la direction opposée. Arrêtées dans l’élan par une horde d’individus qui les guettaient, les premières firent demi-tour bousculant celles qui les suivaient. Puis l’horreur du massacre commença. Les villageois se précipitaient, fauchés par les feux des blancs et les lances des tribus ennemies, qui les accompagnaient. Les femmes hurlaient de terreur, les hommes de rage. Suwena fut assommée et tomba sur son enfant. Lorsqu’elle revint à elle dans le silence effrayant suite à une bataille, le lieu n’était que cendres. Elle avait été laissée pour morte. Ceux de sa famille dont le corps ne jonchait pas le sol avaient disparu. Il n’y avait plus une seule tête de bétail. Elle réalisa alors que ce qui l’avait sortie de son semi-coma, c’étaient les cris affamés de son enfant. Instinctivement, elle lui donna le sein. Elle s’extirpa des ruines fumantes et s’enfonça dans la forêt. Elle marcha tout le jour en suivant le cours de la rivière. Elle ne savait où aller, elle fuyait simplement le lieu du cauchemar. Exténuée, à la nuit tombée, elle s’assoupit au creux des racines d’un arbre. La lumière aveuglante d’une torche qu’un homme blanc maintenait entre elle et lui la réveilla. La terreur l’envahit. Un deuxième homme se tenait derrière lui et s’approcha d’elle. Acculée, dos au tronc, elle ne savait que réaliser. Elle était bloquée dans sa fuite. L’individu la prit par le poignet, la jeta sur le sol, l’écrasa de tout son poids. L’ayant violée il passa le relais à son compagnon. Les deux partenaires assouvis, elle espéra que ces monstres blancs l’abandonneraient. Mais l’un des deux l’entraîna jusqu’à la rivière, elle eut juste le temps d’attraper son nourrisson, qu’ils n’avaient pas vu et qu’elle ne voulait pas délaisser aux bêtes sauvages. Ils la jetèrent dans une pirogue qu’elle découvrait. Leur voyage dura quatre jours, ils lui laissèrent sa fillette afin qu’elle se tienne tranquille. Ils la nourrirent et abusèrent d’elle régulièrement. Elle serrait les dents. Elle s’abandonnait à eux. Elle espérait toujours pouvoir s’enfuir avec son enfant, mais ils la surveillaient et la maintenaient attachée. Puis le quatrième jour, au milieu de celui-ci, ils arrivèrent sur la côte, à l’embouchure de la rivière. Avec effroi, Zuwena s’aperçut de l’étendue infinie de l’océan. Sur la plage, de grandes cages emprisonnaient ses congénères de toutes tribus de la région. Les deux comparses la firent descendre de la barque. À peine le pied sur terre, elle s’élança à l’opposé des flots. Les deux hommes s’esclaffèrent et ils lui coururent derrière. L’ayant rattrapée, ils la tirèrent vers les cages, la petite fille pleurait. « – On peut se débarrasser du marmot maintenant ! Il m’énerve à hurler comme ça ! » Le plus massif des deux sortit son pistolet et le dirigea vers l’enfant qu’il avait extirpé des bras de sa mère et jeté sur le sable immaculé de la plage. Instinctivement, Zuwena comprit et s’élança entre sa fille et la mort. Le coup partit, heurtant définitivement sa tête. Son regard se brouilla sur son enfant. « – Et merde ! » Le chasseur d’esclaves en colère s’apprêta à tirer une nouvelle fois sur l’enfant qui hurlait de plus belle. « – Non ! Je ne vous le conseille pas, donnez-moi cet enfant ! » L’individu fut surpris. Il leva les yeux et découvrit un homme élégant et autoritaire. Derrière lui se tenait Barrebacao, son maître qui lui fit signe d’obtempérer. Il obéit, supposant que c’était un officier du navire qui croisait au loin. En fait, c’était le capitaine Des Molières, qui venant chercher la fin de sa cargaison était tombé sur la scène. Et cette fois-ci, il avait trouvé que c’était excessif, trop d’horreur qu’il devait accepter pour le bénéfice de ce commerce. Il aurait un jour des comptes à rendre à Dieu et il n’était pas sûr d’avoir assez d’une vie pour pouvoir tout justifier. Aussi ce nourrisson lui offrait-il peut-être le début de sa rédemption. Il lui ouvrirait les portes du Paradis ! Et même s’il n’y croyait pas trop, le doute et l’espoir étaient permis. Il maintint l’enfant dans ses bras. « – Chargez-les ! Dès que ce sera fini, nous quittons ces côtes. » Se retournant vers le négociant, aux yeux sombres, qui souriaient avec ironie, il montra un coffre que les matelots descendaient de la chaloupe. « – Appropriez-vous de votre bien, monsieur, pendant que je charge celui de la compagnie, et je vous remercie pour votre aide et je me permets de vous saluer une dernière fois. » Il lui tendit la main que l’arabe lui empoigna et le tira à lui pour le prendre chaleureusement dans ses bras. « – Adieu, monsieur, qu’Allah soit avec vous ! ». Il monta dans la chaloupe, regagna son navire l’enfant endormi au creux de son bras. Arrivé à bord de celui-ci, il s’adressa à l’un de ses officiers et lui demanda de lui trouver une négresse qui pourrait allaiter la fillette. Il les fit installer dans sa cabine à la stupeur de ses hommes. Il nomma l’une Esther, puisque c’était une petite fille d’environ trois ans et l’autre sa nourrice, Sara, celle-ci avait perdu son enfant lors de sa capture.

Ils quittèrent définitivement les côtes de l’archipel, puis de l’Afrique. Avant de partir, monsieur Des Molières avait donné l’acte de propriété de la maison de Zanzibar à Tiwul. Il l’avait laissée la mort dans l’âme, car il savait ne jamais la revoir, il ne pouvait faillir au devoir envers sa famille, aussi belle et douce fut-elle. Elle l’accompagna au port, digne, retenant ses pleurs. Depuis le début, elle était consciente de façon certaine qu’il repartirait et qu’elle ne serait pas du voyage. Elle monta sur les remparts, y suivant le départ du navire jusqu’à sa disparition de l’horizon. Elle laissa couler ses larmes et caressa son ventre qui détenait déjà le plus beau souvenir de cet amour éphémère. Quant à Afra, son cousin, Monsieur Tournelles avait demandé la permission de l’emmener comme serviteur. Le capitaine l’y avait autorisé et avait aussi accepté leurs débarquements à Saint-Domingue où ils s’installeraient dans une habitation familiale à l’intérieur des terres.

Au total, ce furent huit cent trente et un Cafres qui furent déportés, cinq cent quarante-neuf hommes, deux cent quarante femmes, quarante-deux négrillons. Quelques-uns furent acquis personnellement par le commandant du navire. On les marqua au fer d’un « M », au bras gauche, marque destinée à identifier le propriétaire de l’esclave, procédé rendu obligatoire par la Compagnie des Indes. Malgré sa culpabilité, celui-ci ne comptant pas renouveler ce genre de voyage entendait bien le rentabiliser, il jouait évidemment avec sa conscience.

À peine partie en mer, une femme accoucha avant le terme d’une petite fille que l’on baptisa et qui mourut à l’aurore. Elle fut jetée à l’océan. Au matin, afin d’améliorer l’ordinaire des marins prirent un gros requin et découvrirent avec horreur l’enfant tout entier dans le corps de l’animal. Le capitaine exigea la discrétion absolue sur l’incident, dans le but d’éviter de donner un motif supplémentaire de peur panique ou d’agitation aux esclaves. 

Mais la malédiction qui semblait poursuivre le sillage du navire continua. Accentué par les conditions de vie à bord du bâtiment, l’entassement notamment, et l’état dépressif des passagers, les esclaves furent victimes de deux maux la dysenterie et la variole. Onze d’entre eux étaient décédés de maladie à Zanzibar, soixante-seize moururent au cours des onze semaines de navigation, avec l’aggravation de l’épidémie et l’apparition du scorbut.

Le capitaine inscrit dans son rapport  

« Au début de la traversée, la dysenterie fut la principale cause de mortalité à bord. Elle se trouva responsable de trois décès pendant l’escale à Zanzibar, elle emporta au moins trente esclaves dans les premières semaines de navigation, essentiellement des enfants et des hommes. Les femmes furent moins touchées, peut-être car elles étaient parquées dans des conditions moins insalubres, la « grande chambre » des vaisseaux étant mieux ventilée et approvisionnée en eau, les déjections plus facilement vidées, l’entassement moindre. Lors de la dernière semaine, la dysenterie n’affecta plus personne ; entre temps, une épidémie de variole a commencé à décimer les esclaves. »

***

Dans les premiers jours de juin 1780, un marin cria « — Terre ! terre ! » au grand soulagement de tous. Avant d’accoster sur l’île de Saint-Domingue, le navire fut mis en quarantaine, pendant une vingtaine de jours. Personne ne put débarquer tant que les autorités sanitaires du port aient pu constaté la fin de l’épidémie de variole. 

L’arrivée des esclaves se révéla un grand moment pour la colonie. Sa vente fut signifiée par voie d’affiches et se fit sur le voilier. Un coup de canon annonça le début de l’encan. Les acheteurs montèrent à bord, parmi eux un français de la métropole demanda un rendez-vous auprès du capitaine avant la vente. Cela allait lui être refusé, car il n’était pas rare de voir des propriétaires essayant d’obtenir des avantages lors d’une transaction quitte à verser un pot-de-vin, mais celui-ci avait pour lui son titre et sa lettre d’introduction. Monsieur de Maubeuge tira parti de son escale à Saint-Domingue et de l’aubaine de l’arrivée conjointe du navire négrier. Il se présenta auprès de Monsieur Des Molières avec un billet à ordre de Monsieur Necker, Premier ministre du roi de France. Celui-ci lui permettait de réquisitionner, tout en la payant à son juste prix, la moitié de la cargaison pour ravitailler les colons français de Louisiane en main d’œuvre. Le jeune marquis revenait de la métropole, où il avait épousé Nathalie Bourdeille de la Salle et partait s’installer avec elle à La Nouvelle-Orléans. La vente faite, afin de fêter celle-ci, monsieur de Maubeuge invita le capitaine à sa table, pour le soir même. Il logeait dans l’hôtel particulier de la famille Nairac à Cap-Français. 

Pendant ce temps, Étienne Bardon et André Clergeaud, les subrécargues, préparèrent leurs arguments pour le marchandage des trois cents noirs qui restaient à mettre sur le marché. Chaque futur esclave dut monter sur une estrade, que l’on avait installée sur le pont, pour être visible du plus grand nombre. Ils furent ensuite examinés, palpés par les acheteurs qui leur faisaient prendre différentes attitudes et remuer bras et jambes afin de juger de leur force et de leur santé. Tous furent vendus à un bon prix, la colonie était une grande consommatrice d’esclaves et le dernier bateau qui était passé deux mois plus tôt avait beaucoup perdu de sa cargaison lors de son voyage.

***

Le commandant Des Molières arriva au dîner accompagné de monsieur Tournelles. Monsieur et Madame de Maubeuge les accueillirent chaleureusement, il y avait un cousin Nairac qui tenait le comptoir en ville et sa jeune femme. La soirée s’avéra agréable, les Maubeuge donnant des nouvelles de la France et de Bordeaux. 

La fin du souper venue, le capitaine du négrier sollicita une faveur à Madame de Maubeuge. Aurait-elle l’obligeance d’agréer en cadeaux deux esclaves qu’ils ne voulaient ni vendre ni emmener en France, où de toute façon selon la loi, il ne pourrait les garder plus de trois ans ? Il raconta l’histoire d’Esther. Trouvant la demande excentrique, elle n’en accepta pas moins de ne jamais les vendre. Il lui donna Esther et sa nourrice en plus des esclaves vendus.

Jean-Léon Gérôme (1824-1904). Esclave au Caire, 1872.jpg

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Une réflexion sur “La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 001 et 002

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