La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 003 à 006

épisode précédent

Chapitre 3

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Novembre 1781, L’enfance d’Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Le carrosse entra dans la cour empierrée du château à grand bruit. Les habitants en sortirent, empressés et curieux de voir qui à cette heure pouvait bien arriver.

 Paris, Orléans, Blois, Tours, Port-de-Piles, Châtellerault, Poitiers, Marie-Louise le fauve Moissac marquise D’Ajasson de Grandsagne voyageait sous la pluie depuis déjà huit Jours, par chance le carrosse ne s’était ni embourbé, ni rompu, sur des routes fort mal entretenues. Elle s’était arrêtée à Tours puis à Poitiers chez des amis. Elle était en route pour Bordeaux où elle était invitée comme chaque année chez son amie Jacqueline de Verthamon, mais cette année, c’était particulier, elle venait assister à la prise de voile de Marie-Angélique Cambes-Sadirac, l’aînée de ses nièces.

Elle était parvenue en fin d’après-midi au couvent des ursulines de Libourne au milieu des éléments déchaînés. Malgré l’heure, il faisait presque nuit tant le ciel s’était assombri. La tourmente faisait rage, le vent balayait tout, les religieuses couraient en tous sens barricadant la moindre ouverture. Son valet de pied l’annonça. La marquise descendit, enjambant au passage les flaques d’eau qui se créaient dans la cour, elle courut se mettre à l’abri sous le porche de la bâtisse, serrant son manteau à capuche contre elle. La sœur portière la fit entrer hâtivement, refermant derrière elle la lourde porte du couvent résistant sous la force d’une bourrasque. Elle la guida aussitôt devant la flambée de la magistrale cheminée du parloir, et lui fit porter une boisson chaude. Elle eut à peine le temps de se réchauffer que ses nièces la rejoignirent. Impatientes de la voir, elles guettaient sa venue. L’aînée ne devant prendre le voile qu’à la Sainte-Catherine, elle leur avait écrit afin de leur annoncer qu’elle venait les chercher pour un court séjour à Bordeaux. L’impatience de la plus jeune qui était friande de tout ce qui pouvait la sortir du couvent avait entraîné l’enthousiasme plus modéré de son aînée.

Après des embrassades affectueuses, leur tante, leur servant de mère de substitution depuis le décès de la leur, décida un prompt départ. Elle ne tenait pas à être bloquée dans l’enceinte religieuse. Elle craignait de ne pouvoir passer le bac à la Bastide pour l’autre rive de la Garonne. Elles n’étaient pas sorties de Libourne que le cocher de la marquise lui conseillait de faire demi-tour, des arbres risquaient de se coucher sous la force du vent. Après réflexion, elle décida, en attendant un temps plus clément pour voyager, de faire étape au château de Cambes.

Elles arrivèrent au château deux heures plus tard dans la soirée, surprenant tout le monde. Mathilde Freydou, dite Nounou Freydou, qui en avait été la nourrice, accueillit avec un sentiment mêlé de joie et d’inquiétude l’élégante dame qui descendait du carrosse. C’était encore une très belle femme, de taille moyenne, ronde sans être opulente, à la peau rose, les yeux pervenche, et châtain de cheveux. Les deux jeunes filles, l’une de dix-sept ans, l’autre de onze, étaient des répliques de leur tante en plus longiligne. L’une et l’autre n’étaient pas revenues au château depuis la mort de leur mère. Elles descendirent de la voiture sans empressement, bien que la plus jeune des deux n’en ait que peu de souvenirs.

la Fauve Moissac Marie Louise 2 (2).jpgMadame La Fauve-Moissac s’excusa pour ne pas avoir prévenu, prise par tempête, elle avait dû improviser. Mathilde la rassura, il n’y avait aucun problème. On allait installer au mieux, tout le monde. Gaspard avec le cocher et le valet de pied se chargea de l’équipage. Antonin du haut de ses huit ans aida Bertrande et sa belle-mère à porter les bagages. Tout ce remue-ménage était observé du coin de la porte par une petite fille filiforme et aux cheveux filasse d’environ sept ans. Elle semblait hypnotisée.

Pour rentrer dans le vestibule, la dame lui souriant dut la bousculer afin de passer sans tacher sa robe. Sur l’instant, elle ne fit pas attention à ses deux grands yeux noirs médusés, qui la fixaient. Elle ôta sa pelisse et secoua sa jupe de velours puce afin d’en faire tomber la poussière et entra dans le salon. Enfin arrivée, fourbue, elle rejeta le drap qui protégeait le sofa et s’y affala. En attendant que Gaspard vienne allumer le feu de la cheminée, elle observa l’état de délabrement de l’habitat. Il faut dire que depuis la mort de sa sœur personne ne s’était vraiment occupé du lieu hormis ce qu’il rapportait en vignes. Elle-même n’y était pas revenue depuis près de dix ans, préférant la ville à la campagne et en cela en dépit de la mode du moment du retour à la nature. Bertrande vint prévenir qu’elle allait préparer un repas.

De son poste d’observation, la fillette s’interrogeait sur l’identité de cette dame, si bien habillée, accompagnée de ses deux grandes filles, tout aussi élégamment vêtues, et qui paraissait connaître la demeure. Elle rejoignit les femmes de la maisonnée dans la cuisine en grand conciliabule. L’inquiétude était là, « visiblement Madame la marquise n’avait pas l’air informée ». Au courant de quoi pensait la petite fille ? Elle garda sa remarque pour elle, elle savait ne pas obtenir de réponse, elle attendit les indices à venir.

Quelques instants plus tard, dans le salon éclairé par deux candélabres, Nounou Freydou dressa et servit un repas, sur une table, qui donnait par la porte-fenêtre sur les dernières lueurs du jour que la tempête avait lavé. Bertrande, sa belle-fille, à l’étage, préparait les chambres. La fillette sous prétexte de l’aider, posait une multitude de questions dont elle ne recevait pour réponse que de vagues allocutions.

De son côté, tout en mangeant, Marie-Louise bavardait avec sa nourrice lui demandant des nouvelles de la région. Ayant épuisé les sujets de conversation, il lui revint à l’esprit la petite fille. Elle demanda si c’était la dernière-née de Bertrande. Nounou Freydou en fit tomber son plat.

La voix éteinte, elle répliqua qu’elle était surprise par la question et que si elle n’y voyait pas d’objection, il serait bon d’aborder le sujet une fois la plus jeune de ces demoiselles couchée. L’aînée était apte à entendre, pensa la vieille femme. La dame, interloquée par la réponse, acquiesça se demandant pourquoi faire tant de secrets, cela devait un être un tant soit peu sulfureux. Une fois les conditions requises, Mathilde Freydou expliqua que l’enfant était ni plus ni moins Antoinette-Marie Cambes-Sadirac, dernière-née de Monsieur et Madame la baronne. « – La dernière-née de sa sœur ! La dernière-née de sa sœur ? » Consternée, bien que doutant, la colère envahit Madame La Fauve-Moissac, son beau-frère ne pouvait pas lui avoir caché ça. La vieille insista, la preuve en était le registre paroissial signé de son père et de plus elle rappela qu’elle était là ce jour funeste. Marie-Angélique, qui assistait à la scène, essayait désespérément de se souvenir. Elle ne se souvenait que de l’abandon de son père au couvent au milieu du chagrin causé par le deuil maternel. Elle ne se remémorait pas le bébé, elle ne l’avait pas vu ; il lui semblait qu’il était mort-né. Au milieu du tumulte des pensées contradictoires des différentes personnes ressurgit Marie-Amélie, qui, bien évidemment, était revenue écouter subrepticement ce que l’on voulait lui cacher. D’une voix pleine d’assurance, elle dit qu’elle savait. Elle avait vu le bébé le jour d’après, dans la chambre de Bertrande, devenue par circonstance la nourrice du bébé, mais n’avait pas alors compris pourquoi il n’existait pas ! Ensuite, elle avait oublié, trop de choses s’étaient passées, le retour à Paris sans sa sœur, le départ de son frère pour l’École militaire et elle, toute seule, dans l’hôtel Cambes-Sadirac. S’ensuivit un long silence. La marquise prit un verre de vin se laissant le temps de réfléchir, puis décida que, pour l’instant, il ne fallait rien dire à l’enfant. Incommodée, l’ancienne nourrice expliqua qu’Antoinette-Marie avait bien dû comprendre qui était arrivée. Dès qu’elle avait pu poser des questions, on avait été amené à lui répondre, même si on n’avait pas tout dit. Marie-Louise d’un geste de la main balaya l’argument, de toute façon cela pouvait attendre demain.

De son côté, attablée dans la cuisine, l’intéressée continuait à poser mille et une questions à son entourage. Gaspard partait du principe que ce n’était pas son domaine. Bertrande qui était sa nourrice essayait de noyer le poisson attendant de savoir par sa mère, ce qu’il fallait faire. Alors, elle se fit les réponses et les partagea avec celui qui partageait le plus clair de son temps, Antonin.

Le lendemain sans explication supplémentaire, la dame et les fillettes partirent pour Bordeaux, laissant dans l’embarras les Freydou et les questions à Antoinette-Marie.

Chapitre 4

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Novembre 1781, Une explication houleuse

Madame La Fauve-Moissac était rentrée dans son hôtel particulier, de la rue vieille du temple dans le quartier du Marais, sitôt la prise de voile de Marie-Angélique faite. Elle s’était empressée d’écrire à son mari, le marquis D’Ajasson de Grandsagne, à Versailles, où sa charge au ministère des Finances le retenait. Elle avait besoin de conseils sur la façon d’aborder son beau-frère quant à l’avenir de sa nouvelle nièce, Antoinette-Marie.

Vingt ans plus tôt, le marquis D’Ajasson de Grandsagne, qui venait de prendre sa charge au ministère des Finances, finissait une tournée d’inspection, dans le Tarn-et-Garonne. Il fut invité avec son supérieur par le baron La Fauve-Moissac, dans son château de Moissac. Il arriva, dans le domaine, pour récupérer une jeune fille qui venait de choir dans un bassin devant un joli château qui devait dater de la renaissance. Surprise par leur approche, elle venait de perdre l’équilibre et était partie d’un éclat de rire qu’elle ne pouvait plus contrôler. À côté d’elle, médusée, Jeanne-Henriette, sa sœur cadette, regardait l’homme prendre dans ses bras son aînée. Elles s’étaient installées là pour faire le portrait de Marie-Louise quand avaient surgi les deux cavaliers les surprenant dans leur activité. Gabriel Henri tomba sous le charme de la jolie naïade de circonstance. Il était subjugué par la joie, et la beauté de la jeune fille. De taille moyenne, la taille fine, une chevelure blond foncé, les yeux en amande avec toujours un éclat malicieux, qui faisait écho à son intelligence, une bouche gourmande, elle était la joie de vivre incarnée. Pour un homme de nature grave, ce n’était pas rien.

Son séjour fut bref, mais déterminant. De retour à Paris, malgré ses trente ans, il sollicita de son père la permission de demander la main de la jeune fille. Ce dernier lui accorda sans problème, cette famille étant de vieille souche aristocratique. Par les temps qui couraient, il trouvait que la complaisance royale offrait beaucoup trop de lettres patentes et à son goût l’ancienneté valait de loin l’argent nouveau dont ils n’avaient nul besoin. Aussi, un mois plus tard, à la surprise des La Fauve-Moissac, le baron reçut une demande en mariage pour sa fille aînée. Marie-Louise n’eut pas besoin des explications de sa mère, madame La Tour Veyran, pour comprendre les avantages qu’elle tirerait de cette union. Elle avait suffisamment la tête sur les épaules pour comprendre que l’on ne pouvait refuser une couronne de marquise. De plus, elle avait trouvé Gabriel Henri des plus agréables et elle avait confiance dans l’ascendant qu’elle avait sur lui. Six mois après sa première venue, Gabriel Henri Ajasson de Grandsagne épousait dans la petite chapelle du château familial Marie-Louise La Fauve-Moissac. Le séjour des époux à la campagne avait été de courte durée. Le jeune marié devait reprendre ses fonctions à Versailles et tenait à ce que sa jeune épouse rentra dans le monde en bonne et due forme selon sa condition. Ils revinrent vite à Paris où Marie-Louise découvrit son nouvel univers et toutes ses coutumes, mille choses l’y attendaient. Sa belle sœur Marie-Sophie du Cheyron de la Loubarie la prit en main pour son entrée dans le monde. Marie-Louise se retrouva dans l’obligation de rendre des visites à des gens qu’elle ne connaissait pas, mais qui allaient être son entourage. Elle comprit très vite qu’elle devait prendre possession de sa position, et se mit à jouir de ses nouveaux droits. Sa belle sœur de dix ans son aînée s’amusait de son rôle de guide, d’autant que la jeune mariée prenait sa situation très au sérieux. À Paris, dans le grand monde, la tradition obligeait une jeune femme à ne pas laisser passer la semaine de son mariage sans se montrer à l’Opéra avec tous ses diamants. Elle afficha donc, à cet effet, avec plaisir la parure que son époux lui offrit pour cette occasion et qui avait appartenu à sa mère. Pour suivre la coutume, accompagnée de son époux et de sa belle sœur, elle parut le vendredi dans la loge spéciale affectée aux mariés titrés et de condition, la première loge du côté de la reine, ce qui lui permit d’apercevoir à son grand émoi, le dauphin et la dauphine.

la Fauve Moissac Marie Louise (3).jpgL’impatience la gagna alors d’être présentée à la cour, de découvrir ce monde qui lui paraissait fabuleux et dont ces prémices l’avaient appâtée. La présentation fut une grande affaire, autant pour elle que pour son entourage. Sa belle sœur lui fit comprendre que pour elle et son époux, c’était la consécration sociale incontournable. Cela allait lui donner sa place, la faire asseoir dans le monde, à son rang. La présentation la sortait de cette situation douteuse ; fraîchement débarquée de sa province, elle ne pouvait percevoir à quel point elle était équivoque aux yeux de la cour. Cette cérémonie allait l’extirper des limbes qu’était cette demi-existence des femmes non présentées et n’ayant point eu ce vernis de Versailles. Le jour de la présentation fut un jour solennel ! Sa belle-sœur, Madame du Cheyron de la Loubarie, la fit coiffer trois fois. À la troisième fois elle n’était pas encore tout à fait contente, tant une coiffure de présentation demande de talent, de travail, de patience. Marie-Louise coiffée fut poudrée, la chambrière lui posa le rouge selon ses indications. Puis elle fut vêtue du grand-corps avec lequel elle dîna pour en prendre l’habitude. À la collerette, une discussion sans fin s’engagea entre madame du Cheyron de la Loubarie et son autre marraine pour la cérémonie Madame Fournel à La Hoguette. Par quatre fois, on la lui mit. Quatre fois, on la lui ôta. Quatre fois, on la remit. Les femmes de chambre de Madame du Cheyron de la Loubarie furent appelées à la rescousse. Devant une hésitation qu’elle trouvait puérile, Marie-Louise trancha, mais cela n’arrêta point la discussion qui dura encore tout le dîner. On passa, à la fin de la toilette, à la mise du panier et du bas de la robe. Puis arriva une grande répétition pour les révérences. Il s’ensuivit, de la part de ses marraines, des conseils, des remarques, des critiques, sur le coup de pied à donner dans la queue de sa robe, lorsqu’elle devrait se retirer à reculons, coup de pied que ces dames trouvèrent un peu trop théâtral, mais qu’en fait Marie-Louise avait du mal à gérer. Puis enfin, ce fut le moment du départ. Ce fut encore du rouge foncé, que Madame Fournel de la Hoguette tira de sa boîte à mouches et dont elle rougit tout le visage de Marie-Louise à sa grande contrariété.

Le lendemain de la présentation, Marie-Louise se demanda si elle n’avait pas rêvé. Elle se voyait avancer sur cette scène du grand monde dont la nouveauté l’avait éblouie, l’avait étourdie. Elle avait été effrayée par le public, étonnée par cette société qui la regardait, et au travers de laquelle elle marcha d’un pas hésitant. Entre les instincts de son caractère, son ignorance, et l’obéissance due à son éducation, elle réussit à présenter une façade réservée, modeste, douce aux autres, contenant sa peur et la lassitude qui la gagnaient. Sa contenance fut un peu gauche, et elle n’arriva pas à dissiper son embarras. Elle fit sourire ses marraines attendries par son petit air effarouché, mais elle s’en sortit avec les honneurs d’un compliment de la reine.

 Son nouveau statut l’intégra dans le fleuron de la société. Elle n’y eut guère de contrariété qu’elle ne supporta pas, ainsi fut-elle dans l’obligation de remettre à sa place un gentilhomme qui prétendit lui faire la morale dans un dessein peu honorable  « Comment ! Il y a six mois que le sacrement vous lie, et vous aimez encore votre mari ! Votre marchande de mode a le même faible pour le sien ; mais vous êtes marquise… 

– Monsieur votre morale n’est pas la mienne et si je vous semble si bourgeoise, je n’en ai que faire, et oubliez donc de me fréquenter.

Sa belle sœur l’aida à ne pas faire d’impair dans le monde dans lequel elle devait évoluer même si parfois elle trouvait ridicules les faux-semblants qui faisaient le savoir-vivre. Elle apprit à vivre en perpétuelle représentation tout en réservant toute son attention à son époux. Mais elle apprit à aller au spectacle sans lui, à ne pas rougir si son cavalier la trouvait belle. Elle accepta de faire croire en son détachement pour son époux et à paraître désinvolte en public sans jamais laisser de privautés à personne. Sa maison fut toujours bien tenue et son personnel n’eut jamais à se plaindre lui vouant une fidélité sans failles. Levée à huit heures, donnant ses ordres dans la foulée à son cuisinier et à son maître d’hôtel, passant ensuite à sa toilette, y faisant très attention, n’omettant aucun code. Elle suivit la mode sans ostentation, mais avec goût que ce soit pour ses vêtements ou pour ses loisirs. S’il lui arrivait d’être dehors le matin pour ses œuvres et qu’on la croisa, personne ne fit de remarque, elle était considérée comme une femme de qualité et sur qui l’on pouvait compter.

Son époux ne devait jamais regretter d’avoir épousé la pétillante Marie-Louise La Fauve-Moissac, consommant, aux yeux de tous, un bonheur considéré par beaucoup comme tout à fait bourgeois.

*

Elle reçut le lendemain, la réponse de son époux lui conseillant la modération, la diplomatie. Il lui suggérait par ailleurs de pourvoir au bien-être de l’enfant discrètement. Il lui faisait savoir aussi que le baron de Cambes-Sadirac était dans son hôtel parisien. Elle décida donc de s’y rendre le lendemain matin.

Cambes-Sadirac  hotel particulier (003.jpgÀ la surprise de Philippe, le cocher de Madame la marquise, il fallut préparer l’attelage pour le milieu de la matinée. Madame allait à l’hôtel Cambes-Sadirac sur la rive gauche, cela n’était pas arrivé depuis le départ au couvent de Marie-Amélie, la plus jeune de ses nièces. En fait, depuis la mort de sa sœur, ce moment funeste, elle n’avait que très peu revu le baron. Elle l’avait croisé à la cour, dans des salons, au théâtre, les rencontres étaient à chaque fois empreintes de courtoisie, mais sans plus. Elle avait été amenée à l’entretenir sur l’éducation de ses filles, mais il l’avait laissée faire à sa guise, ne s’en préoccupant pas. Elle avait parfois dans le monde entendu parler de ses maîtresses, mais sans plus. Ce jour-là, cela allait être autre chose. Confortablement installée dans son carrosse, de ses mains gantées de chevreau crème, elle lissait machinalement sa jupe bleu roi assortie au caraco aux bords brodés. Elle fixait machinalement le décor des rues qui défilaient sous une journée ensoleillée, mais clémente de température. Elle laissait encore courir son esprit quand la voiture pénétra dans la cour de l’hôtel. Son cocher présenta sa carte de visite, le majordome l’annonça à monsieur le baron. Il l’a reçue dans son bureau, se demandant ce que sa belle sœur pouvait lui vouloir. Si c’était pour lui reprocher de ne pas être venu à la prise de voile de l’aînée ou s’il y avait des problèmes avec la cadette, il la renverrait poliment. Il avait autre chose à faire de plus important. Il l’accueillit sans chaleur et sur la défensive, mais avec déférence. Il lui en voulait encore d’être en vie et toujours si belle. Marie Louise La Fauve-Moissac après les échanges de politesses s’installa dans un fauteuil face au grand bureau plat du siècle dernier. « – Je viens vous voir, car comme vous le savez, je me suis rendue pour la prise de voile de Marie-Angélique dans le Bordelais. » Le baron commença à s’agacer et s’apprêta à couper la marquise, mais celle-ci reprit  « – Comme il se faisait tard, une tempête nous ayant retardés, et que je ne pouvais prendre le bac pour me rendre à Bordeaux, je me suis arrêtée au château de Cambes ». Le baron se raidit, se crispa. Elle continua  « – Et quelle ne fut pas ma surprise d’y découvrir une enfant, le dernier enfant de ma sœur, qu’avez-vous à me dire à ce sujet ? » Il se leva, blanc de rage, prit le bras de la marquise l’obligeant à se lever. « – Madame ceci ne vous regarde en rien, je ne veux pas entendre parler de cet enfant, et quoiqu’il arrive elle reste là où elle est ! Avez-vous compris ? Vous ne changez rien à sa condition, bien beau qu’elle soit encore en vie ! Je ne veux pas en entendre parler ! Avez-vous bien compris, Madame ? » Il ouvrit la porte, reprenant son contrôle, il la salua et lui ferma la porte au nez. Elle resta médusée, elle se retourna et descendit l’escalier encore sous le choc de la violence de l’entretien. En montant dans sa voiture, elle en avait encore les membres tremblants.

*

Lettre de Marie-Louise La Fauve-Moissac  

À Madame La Tour Veyran

Paris, le 20 décembre 1781

Chère mère,

J’espère que votre santé s’améliore ou tout du moins se stabilise. Je me fais à votre sujet beaucoup de soucis. Les nouvelles que m’a données père n’étaient point rassurantes.

Depuis le 21 novembre, comme vous devez le savoir, depuis la mort de Monsieur de Maurepas, monsieur de Vergennes est aux affaires, ce qui cause beaucoup du souci à mon époux. Il semblerait qu’ils aient plus d’un point de divergence. Mais ce n’est pas le Premier ministre que mon époux voit passer.

Comme vous devez vous en souvenir, j’ai accompagné notre douce Marie-Angélique à sa prise de voile. Ce fut fort émouvant, elle s’est déroulée comme prévu au couvent des Ursulines à Libourne. Madame de Verthamon avait offert à chaque novice une fleur de lys. Je ne sais vraiment pas comment elle a pu faire en cette saison, mais cela rajoutait de la poésie à leurs entrées. Toutes de blancs vêtues, leurs voiles maintenus par des couronnes de fleurs, elles se sont avancées vers l’hôtel en deux colonnes émouvantes, la lumière des vitraux leur traçait le chemin sur le sol de pierre de l’église. C’était magique, notre jolie demoiselle était pleine de grâce. Que Dieu m’excuse, mais elle avait tout pour faire le bonheur d’un mari, je crois que c’est elle qui ressemble le plus à notre chère Jeanne-Henriette. Quant à notre Marie-Amélie, je crois que c’est à moi qu’elle ressemble, autant dire qu’elle ne prendra pas le voile. Marie-Angélique est maintenant au couvent de Grenade près de Toulouse, elle y aura pour consœur la petite Bole du Chomont-Charvet, si vous vous en souvenez. Elles ne se seront pas quittées depuis leur entrée au couvent.

J’ai maintenant une nouvelle à vous annoncer qui va vous faire un choc. J’ai longtemps hésité à vous l’écrire, mais je ne peux vous la cacher plus longtemps. Vous êtes en droit de savoir. En allant à Bordeaux, je me suis arrêtée au château de Cambes pour la nuit. J’y ai fait une rencontre surprenante qui m’a mise très en colère. J’ai découvert une petite fille nommée Antoinette-Marie, qui s’avère être la dernière-née de Jeanne-Henriette. Car si ma sœur est morte en couches, l’enfant lui n’était pas mort-né. Ce sont les époux Freydou, métayers du château qui s’en occupent. Dans son chagrin et son égoïsme, le baron a omis de nous en faire part, et veut la laisser dans l’oubli général. Après une entrevue houleuse, je n’ai pu le faire changer d’avis. Je vais donc pourvoir à son bien-être par le biais du curé de la paroisse. Je suis vraiment désolée de vous causer cette vive émotion, mais il fallait que vous sachiez que vous aviez encore une petite fille.

Je vous laisse sur cette nouvelle et vais faire tout mon possible pour aider cette enfant. Je vous embrasse, très chère mère.

 Marie-Louise La Fauve-Moissac.

Marquise D’Ajasson de Grandsagne

Madame de La Tour Veyran mourut deux mois plus tard sans voir sa dernière petite fille, la maladie l’avait emportée.

Chapitre 5

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Cambes-Sadirac Antoinette-Marie

Automne 1787, L’organisation du mariage par procuration

En août 1787, le parlement de Bordeaux avait refusé d’enregistrer l’édit sur les assemblées provinciales. Le 18 août, il avait été exilé ainsi que le parlement de Libourne entraînant des mouvements de colère. À Paris du 20 au 30 août, des émeutes populaires éclatèrent pour soutenir les Parlements. La négociation, entre ceux-ci et Loménie de Brienne, aboutit à un compromis. Le gouvernement envisagea de convoquer les États-Généraux, mais demanda du temps et des moyens financiers. À cette saison, Bordeaux se tourna vers ses champs de vignes, il fallait surveiller la maturité du raisin.

Comme partout où il était passé précédemment les vendanges avaient été précoces et avaient donné peu, François-Xavier Lacourtade sortit de la cave tout en continuant de s’entretenir avec Gaspard sur les résultats de la récolte. Émergeant du local, il fut bousculé par une gamine échevelée, courant derrière un énorme chien, qui s’excusa tout en riant. La sauvageonne devait avoir dans les quatorze printemps.

« – Dieu, qui est cette donzelle ?

– Mais c’est Mademoiselle Antoinette-Marie.

– Cette gamine n’est tout de même pas ma belle-sœur. »

Haussant les épaules, Gaspard confirma et émit des inquiétudes quant à l’avenir de la demoiselle. Les gars du village tournaient de plus en plus autour du château, et il ne savait plus trop quoi faire. Pour ses filles, ça avait été facile, il les avait mariées. Cela fit sourire le négociant. Les dernières instructions données, il prit son cheval et rentra à Bordeaux.

Arrivé à la nuit dans son hôtel « des Chartrons « donnant sur les quais, il trouva au premier étage, attablée à son bureau, son épouse vérifiant les livres de comptes. Il n’y avait qu’un an qu’ils étaient mariés, et Marie-Amélie, née Cambes-Sadirac, avait déjà tout compris du rôle de l’épouse d’un négociant-armateur. Elle avait pris son statut à bras le corps, elle avait l’intention de remplir pleinement la charge. François Xavier avait été étonné qu’une aussi jeune et jolie femme puisse avoir la tête si sérieuse. Quant à son père, il en était enchanté, il était sous le charme de sa belle-fille. Après l’avoir embrassée, il s’assit en face d’elle, de l’autre côté de son bureau, cela l’amusa. Il raconta à Marie-Amélie, sa tournée sur les différentes propriétés viticoles, dont l’entreprise familiale était ou le courtier ou le propriétaire. Pendant ce temps, elle continuait ses comptes tout en l’écoutant. Bien qu’ils fussent de plus en plus complexes à cause de la multiplication des actions commerciales de l’entreprise familiale, elle appréciait de faire les comptes, de relancer et d’expédier les commandes. Quand il lui dit que les vendanges avaient donné peu, mais que le vin serait excellent, elle lui répondit sans lever la tête  « – nous en vendrons moins, mais plus cher, ce n’est pas très grave ! » Ce qui agrandit le sourire de son mari. Mais quand il lui narra sa rencontre avec sa sœur, elle s’arrêta et releva la tête.

« – Je crois que ça lui fait quatorze ans. Est-elle jolie ?

– Ma foi, pour le court instant que j’ai pu en juger la famille ne peut la renier !

– Ce n’est pas plus mal.  

– De plus, les Freydou s’inquiètent, les garçons commencent à lui tourner autour et ils ne savent pas quel parti prendre.

– Il va falloir y réfléchir… Je vais écrire à ma tante. Il serait peut-être bon de s’occuper de son avenir. »

*

De Marie-Amélie Lacourtade.

À Marie-Louise La Fauve-Moissac.

Bordeaux, le 12 septembre 1787

Ma chère tante,

Cambes-Sadirac Marie-Amélie (23)Ici, c’est la fin des vendanges. Elles ont remplacé les problèmes politiques que nous avons vécus, nous offrant ainsi une accalmie. Mon mari et moi-même nous nous apprêtons à aller passer une quinzaine de jours dans notre propriété de Caudéran. Mon beau-père s’occupera des affaires familiales.

Nous avons un nouveau commis, Karel Van der Hartig, qui nous vient d’Amsterdam. Il est le fils d’un de nos associés aux Pays-Bas. Il est tout roux avec beaucoup de pigasses. Il est un peu perdu, mais il a trouvé un allié en son homologue américain John Madgrave.

Madame de Verthamon a donné, comme chaque année, un très joli bal champêtre pour clore les vendanges. Cette année, elle l’a fait dans son nouveau château de Cadaujac. C’est une très belle propriété, sur les bords de la Garonne, à laquelle on accède par une allée de chênes. Il y avait toute l’aristocratie de la région ainsi que les plus gros négociants de Bordeaux. J’avais pour ce jour une très belle robe de soie rose. C’était un modèle fourreau, ceux qui vous font la taille si fine, avec un décolleté échancré qui mettait en valeur une très belle parure de grenat que mon époux m’a offert pour notre première année de mariage. Je l’avoue, j’étais très fière de l’effet que je faisais…

… Sur ce, si je vous écris, c’est afin de vous parler d’Antoinette-Marie que mon époux a croisé au château de Cambes. Il semblerait que le temps est venu de décharger les époux Freydou. Ceux-ci s’inquiètent de l’avenir de ma jeune sœur, qui semble sortir très rapidement de l’enfance. C’est somme toute normal puisqu’elle a fait ses quatorze ans cet été. Je ne l’ai pas revu depuis sept ans, mais mon mari m’affirme que celle-ci deviendrait une jolie fille. C’est donc votre avis que je sollicite pour entamer, ou vous aider dans l’entreprise que vous trouverez la plus judicieuse.

Respectueusement,

Votre Marie-Amélie

*

De Marie-Louise La Fauve-Moissac.

À Marie Amélie Lacourtade

Versailles, le 2 octobre 1787

Ma chère enfant,

Si je ne vous ai pas répondu aussitôt, c’est que je me suis d’abord renseignée auprès du curé de Cambes quant au parti à prendre pour votre sœur. Celui-ci ne voit que le mariage comme sortie à sa situation, le tempérament d’Antoinette-Marie n’étant pas très approprié à une entrée dans les ordres.

la Fauve Moissac Marie Louise 10 (2).jpgJe suis donc allée voir votre père. Il s’obstine à vouloir nier son existence, et il m’a donné une fin de non-recevoir quant à fournir une dot à Antoinette-Marie… Il faut dire qu’il a décidé d’épouser, en décembre, mademoiselle Marie Josèphe Bechade-de-Fonroche, une pimbêche de vingt ans. Elle va lui fournir une dot qui pourra redorer sa fortune. Sa vie à Versailles semble l’avoir fait fondre comme neige au soleil, d’autant qu’il ne veut pas vendre de terre. Il va donc falloir nous débrouiller par nous-mêmes.

Je donnerai ce que je pourrai pour constituer une dot, mais j’ai peur que cela n’aille pas loin. Quant à trouver un parti, il nous faudra être discrets, pour que votre père ne nous mette pas de bâtons dans les roues. Il ne faut pas générer un scandale qui discréditerait la famille et Antoinette-Marie, de plus cela nous compliquerait la tâche.

J’ai toutefois demandé de l’aide de votre marraine, Jacqueline de Verthamon, en qui j’ai toute confiance.

Tendres baisers, votre tante.

Marie-Louise La Fauve-Moissac  

Marquise D’Ajasson de Grandsagne

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De Marie-Louise La Fauve-Moissac  

À Jacqueline de Verthamon

Versailles, le 2 octobre 1787

Très chère amie,

 À la cour, les affaires se bousculent les unes aux autres. Coincé entre deux factions, mon époux se trouve dans des situations litigieuses. Entre la disgrâce de Monsieur de Calonne, la nomination de monsieur Loménie de Brienne et l’archevêque de Toulouse, poussé au pouvoir par la coterie de la reine, sa position est fragile. Il n’y a eu de positif dans cette cabale que le prêt accordé de 67 millions, par les notables et les parlements, permettant ainsi d’éviter la banqueroute.

L’opposition des cours souveraines n’a rien amélioré à l’état d’inquiétude de mon époux, notamment celle du parlement de Paris qui a refusé l’impôt sur le timbre et a réclamé la convocation des États-Généraux. Enfin comme le gouvernement a fini par capituler et a envisagé de les convoquer, nous avons un moment de répit.

 Si je vous écris, c’est afin de me confesser d’un secret familial qui vous concerne en la personne de Jeanne-Henriette ma défunte sœur, votre amie d’enfance. Dans la douleur de la perte de sa femme, mon beau-frère, le baron Cambes-Sadirac, a nié la naissance qui avait emmené celle-ci à la mort. Il y a de cela sept ans, j’ai appris l’existence d’Antoinette-Marie. Elle vit sous la bienveillance des métayers du château de Cambes, les époux Freydou. J’ai été très choquée, comme vous devez l’être en me lisant. J’ai pourvu au confort de cette enfant par le biais du curé de Cambes. Seulement, aujourd’hui je me confronte à un problème pour lequel j’aurais besoin d’aide. Il me faut la marier, bien et discrètement, car j’obtiendrai la signature du baron pour le mariage, mais rien d’autre. De plus si cela venait à se savoir, il me la refuserait. Je suis donc obligée d’être la plus discrète possible. Il serait donc judicieux de la marier en province et surtout avec quelqu’un qui y reste…

Avec affection, votre amie.

Marie-Louise La Fauve-Moissac.

Marquise D’Ajasson de Grandsagne

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De Jacqueline de Verthamon.

À Marie-Louise La Fauve-Moissac

Bordeaux, le 20 octobre 1787

Mon amie,

J’ai été consternée à la lecture de votre lettre, comme vous le pensiez. Je ne vous en veux point sachant la douleur que cela a dû raviver. Il est évident que je vais vous apporter toute mon aide. Je vais augmenter la dot. Plus elle sera importante plus nous aurons de faciliter à lui trouver un bon parti et à conclure en toute discrétion. Je vais essayer de dégager sur mes biens des disponibilités afin de compléter votre propre donation. Mais afin que la dot soit correcte, je vais me tourner vers un ami qui se fera un plaisir de participer à sa constitution en souvenir du bon vieux temps. De plus, celui-ci donnera du poids à votre demande de signature auprès du baron. Je ne vous en dis pas plus à ce sujet tant que je n’ai pas son accord. Quant à la recherche du futur époux, cela va être plus délicat, car je ne peux faire jouer mon entourage, mais ne vous inquiétez pas, je vais y réfléchir.

Toute mon affection,

 Votre amie,

Jacqueline de Verthamon,

Baronne de Beautiran

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de Verthamont Jacqueline 05 (2).jpgJacqueline de Verthamon avait eu une liaison avec Louis Antoine Sophie, duc de Fronsac, fils du gouverneur de Bordeaux, le maréchal de Richelieu. Bien que de courte durée, interlude entre les deux mariages de celui-ci, ils en avaient gardé un bon souvenir et une solide amitié. Il ne fut donc pas surpris par son bristol lui annonçant sa visite cet après-midi de décembre. Il était lui-même en visite chez son père pour les fêtes de Noël. Le maréchal Louis François Armand de Vignerot du Plessis s’était entiché de la ville dont il était le gouverneur. Il avait justifié une mauvaise santé pour ne pas se rendre à Versailles en cette occasion.

Tous les après-midi Marie-Antoinette-Marie de Galliffet, sa belle-fille, offrait le thé et le chocolat chaud dans les salons de l’hôtel du gouvernement. Elle en profitait pour faire admirer ses superbes services de porcelaine de Chine. Madame de Verthamon fit son entrée en fin d’après-midi. Après avoir fait le tour de toutes les personnes présentes dont la plupart étaient des amies ou connaissances et avoir félicité son hôtesse pour sa toilette, une robe à l’anglaise de couleur lie-de-vin, en velours, elle s’isola avec son époux le duc de Fronsac dans un petit salon adjacent. En une courte explication, elle raconta la vie d’Antoinette-Marie et son problème. Amusé et attendri par l’énergie qu’y mettait la baronne, il lui accorda son aide. Il la pria de patienter jusqu’à ce qu’il ait pu en parler à son père. Il pensait que pour l’honneur du baron Cambes-Sadirac, le connaissant bien, il valait mieux que ce soit le gouverneur qui dota la jeune fille, cela passerait mieux. Elle n’en demandait pas tant, aussi remercia-t-elle avec chaleur son ancien amant et ami. Deux mois plus tard, elle devait avoir la réponse affirmative du gouverneur lui-même. Il l’invitait afin de lui remettre en mains propres la lettre de gage. Ayant toujours été très admirateur d’un sexe qu’il ne trouvait pas si faible, mais très attrayant, il était toujours prêt à l’aider, d’autant que sa fortune le lui permettait.

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De Marie-Angélique Cambes-Sadirac.

À Marie-Amélie Cambes-Sadirac.

Grenade, le 24 novembre 1787

Ma chère sœur,

Nous avons reçu notre nouvelle supérieure sœur Ambroise, bien qu’autoritaire, nous en sommes très contentes. C’est une femme organisée d’une grande bonté qui fait l’unanimité.

J’ai reçu des nouvelles d’Amérique, ce qui m’a donné une idée que je voudrais partager avec vous et de ce fait avoir votre avis. Mon amie, Nathalie Bourdeille de la Salle m’a annoncé la nomination de son mari, monsieur de Maubeuge, au Cabildo. Cette institution est en quelque sorte un conseil municipal ayant autorité sur La Nouvelle-Orléans et sur toute la Louisiane. Elle en est très contente, cela lui assure une position enviable dans cette société, d’autant que son époux est le représentant des Français auprès du gouverneur, le senior Miro y Sabater. C’est d’autant plus confortable pour elle que ce dernier est favorable à nos compatriotes comme son prédécesseur. Je me demandais si nous ne pourrions pas lui demander de l’aide afin de trouver un parti enviable pour notre jeune sœur. Cela résoudrait notre problème discrètement et avantageusement. Il doit bien y avoir quelques familles qui trouveraient un intérêt à se marier avec une jeune fille d’une noblesse aussi ancienne que la nôtre. Si cela vous convient, je me ferai un plaisir de lui écrire, c’est malheureusement la seule aide que je peux apporter à notre sœur…

Soyez bénie.

Votre tendre sœur.

Sœur Angélique.

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De Marie Amélie Lacourtade.

À Marie angélique Cambes-Sadirac.

Bordeaux, le 30 novembre 1787

Ma très chère sœur,

L’automne est toujours si doux, et ma foi cela est agréable. Après le remue-ménage de l’été, il est aussi très calme, ce qui est reposant, aussi j’ai profité avec plaisir de notre propriété caudéranaise. Elle est enfin finie de meubler. J’ai reçu mon salon d’apparat, il y a deux semaines, les chaises à la reine sont un ravissement. Les tapisseries des dossiers et assises ont pour thème les fables de la fontaine, ce qui est du meilleur effet pour une propriété de campagne. Je sais, ce n’est que vanité ! …

… Votre idée de faire appel à Madame de Maubeuge est excellente, bien que loin de nous, Antoinette-Marie pourrait faire sa place au sein de ce pays. J’en ai parlé à Mme de Verthamon, comme moi elle pense que ce serait le plus judicieux. Elle avait pensé à quelques partis à Saint-Domingue, mais avait peur que cela ne puisse se faire avec discrétion, aussi elle est enchantée de votre proposition. Nous n’arrêtons pas nos recherches, mais attendons la réponse de votre amie…

Tendrement.

Votre sœur,

Marie Amélie Cambes-Sadirac

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De Nathalie Bourdeille de la Salle. Marquise de Maubeuge.

À sœur Angélique.

Nouvelle-Orléans, le 3 février 1788.

Très chère amie,

de Maubeuge Nathalie marquise de Maubeuge 03 (2).jpgJe m’empresse de répondre à votre lettre, et comme vous vous en doutez j’y réponds par l’affirmative. J’ai été stupéfiée par son contenu, comme quoi chaque famille a ses secrets. Je suis donc heureuse de participer à la conspiration des femmes de la famille Cambes-Sadirac pour le bien-être de cette demoiselle. En espérant que vous ne m’en voudrez pas, j’ai devancé la réponse que je vous envoie, et me suis adressée à l’abbé Huber, mon ancien confesseur. Il est aujourd’hui le curé de la paroisse de l’Ascension. Il y a dans cette paroisse quelques héritiers qui auraient plaisir à épouser du sang bleu de métropole. J’ai déjà quelques noms, le fils du baron de Thouais, Charles-Henri, le baron ayant servi sous les ordres de mon mari lors de la bataille de Bâton-Rouge, ainsi que le fils du seigneur de Crécy, Louis Adam. Ce dernier est, me semble-t-il, un peu jeune. Il est de deux ans l’aîné de notre protégée. Le premier aurait ma faveur, outre le titre de noblesse plus en phase avec la qualité de votre sœur, il a quatre ans de plus qu’elle. Je me suis permis, toujours par l’intermédiaire de l’abbé Hubert, de tâter le terrain, et ma foi, l’un comme l’autre serait intéressé. Les deux familles sont essentiellement attirées par le prestige que leur amènerait le mariage. Loin de la France, c’est d’autant plus un honneur. Ni l’un ni l’autre ne se sont intéressés au montant de la dot, ce qui ne veut pas dire que ce ne sera pas un argument de poids.

Par ailleurs, afin de participer à la constitution de la dot de notre jeune demoiselle, j’ai demandé à mon époux d’approcher notre gouverneur pour obtenir une concession dans la paroisse du futur époux. Ceci n’est pas encore fait, mais j’ai confiance.

J’envoie tout de suite cette lettre par le premier bateau pour la France.

Sincèrement,

Votre amie

Nathalie Bourdeille de la Salle, marquise de Maubeuge

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La lettre mit trois mois à faire le trajet entre les deux continents et les deux amies. À peine réceptionnée, sœur Angélique en faisait une copie pour sa tante et sa sœur, qui elle-même prévenait, Madame de Verthamon. Agréée par toutes les complices, Madame de Maubeuge reçut l’accord pour le début des négociations. La réponse revenue, un contrat de mariage fut convenu avec le baron de Thouais, par l’entremise de l’abbé Hubert et de Monsieur d’Estournelles secrétaire de Monsieur de Maubeuge. Ce fut d’autant plus aisé que la jeune fille arrivait avec une dot raisonnable.

Chapitre 6.

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Juan Felipe Marqués de Puerto Valdez

Septembre 1788. L’incendie.

Aout 1787

Le jeune homme de dix-neuf ans arpentait les couloirs sombres et austères, agrémentés d’immenses portraits d’ancêtres, de la demeure familiale. Il ne décolérait pas. Il entra dans ses appartements, et ouvrit les rideaux laissant entrer la lumière. Madrid était écrasée par le soleil de midi. Son père était mort deux jours avant des suites d’une longue maladie qui l’avait rongé de l’intérieur. Ses obsèques avaient eu lieu le matin même en grande pompe, après une messe digne d’un roi, dans l’église de saint Francisco el grande. Celle-ci avait été construite sur le lieu de campement de saint François d’Assise, allant en pèlerinage vers Compostelle, lors de son séjour de quelques jours dans cette ville.

Don Rodrigo, marqués de fuente Pelayo, ministre de Charles III d’Espagne, sous les ordres consécutifs du comte D’Aranda, président du conseil de Castille et de don José Moñino, comte de Floridablanca, avait participé à toutes les réformes du règne. Fort respecté, d’une des plus anciennes familles d’Espagne, il n’avait qu’une tache au tableau de sa vie. Il avait été extrêmement jaloux, et avait entouré son épouse, la belle Maria Almeida de Guimarães, d’une surveillance constante. De ses six grossesses, avaient survécu deux fils. Mais le père avait toujours eu des suspicions quant à la légitimité du cadet de la famille. Ses doutes étaient fondés sur le fait qu’il était le portrait craché de sa mère. Il ne lui trouvait aucune ressemblance avec lui ou un de ses ancêtres. Bien qu’irrationnel, il fit payer à son fils, cette idée obsessionnelle. Il n’accorda qu’indifférence ou mépris à Juan-Felipe. Aussi ce dernier ne fut pas surpris de découvrir à l’ouverture du testament, qu’en tant que cadet, il héritait du titre de marqués de Puerto Valdès, titre appartenant à son défunt oncle maternel, s’accompagnant d’une terre aride en Castille, donc peu rentable, en fait de son père, rien. Quelques années auparavant, sa mère s’était battue pour que celui-ci ne le fasse pas rentrer au séminaire et donc dans les ordres. Elle avait fini par l’envoyer auprès de son frère à Tolède, loin des yeux de son père.

Il était considérablement abattu devant cette injustice, mais il n’y pouvait rien. Après mûre réflexion, il décida de s’expatrier en Nouvelle-Espagne pour y faire fortune. Sur les conseils de sa mère, il choisit La Nouvelle-Orléans. Il embarqua à Cadix pour l’Amérique, avec une lettre de recommandation pour le gouverneur de la Louisiane, Estéban Rodriguez Miró y Sabater, qui était un ami de sa famille et pour don Almonester, riche propriétaire de la Louisiane, un des anciens prétendants de sa mère que son grand-père avait alors éconduit pour manque de fortune, au grand dépit du jeune couple. Pour ses maigres possessions, il ne voulait pas en passer par des banquiers qu’ils considéraient comme des vautours guettant leurs proies. Il chargea donc son frère de vendre ses terres et de lui faire parvenir l’argent qu’il retirerait de la transaction.

*

Esteban_Rodríguez_Miró 2.jpg

Le soleil laissait passer ses rayons au travers des persiennes, le gouverneur de la Louisiane avalait de nouveau un café tout en réglant les problèmes de la colonie. Depuis l’autorisation donnée pour la création de leurs premiers entrepôts, les États-Uniens essayaient de s’imposer un peu plus, malgré les sévères restrictions à la circulation, sur le Mississippi. Ceci créait des tensions avec Philadelphie qui s’accompagnaient de menaces de guerre et d’invasion. Les planteurs ne facilitaient pas les négociations diplomatiques en faisant de la contrebande avec eux, sans parler de l’installation des derniers français de Nouvelle-France qui arrivaient. Tout cela était souvent cornélien et lui procurait bien du souci. Ce matin de janvier 1788, son secrétaire, Baldino-Bartolomé De las Casas annonça la visite d’un jeune andalou. Il venait présenter sa lettre de recommandation afin de prendre son service en tant que capitan. Après avoir pris connaissance de celle-ci, il accepta de le recevoir entre deux rendez-vous. Il vit rentrer un vrai hidalgo, de taille moyenne, mais bien proportionné, mince, nerveux, ombrageux, les cheveux bouclés noirs et l’œil de velours. Le gouverneur pensa aussitôt qu’il allait faire des ravages dans la colonie. Il se leva pour le saluer et le fit asseoir tout en restant debout. « – Savez-vous jeune homme que je connais fort bien votre mère et sa famille ?

– Oui, senior, c’est elle-même qui m’a conseillé de venir vers vous et qui a fait le nécessaire auprès du comte de Floridablanca.

– Elle a eu raison. Nous avons besoin de sang neuf et de qualité, comment va-t-elle ?

– Aussi bien qu’elle peut depuis la mort de mon père.

– Ah ! je ne savais pas pour votre père, toutes mes condoléances. Puis il demanda des nouvelles de toutes les connaissances qu’ils avaient en commun. Juan-Felipe fit de son mieux pour renseigner le senior Miró y Sabater. Puis celui-ci le remit entre les mains de son secrétaire pour qu’il le fasse accompagner jusqu’à la caserne, où il logerait. Il lui laissait une semaine pour s’acclimater et faire connaissance avec la ville. Il ouvrait sa table à une poignée de privilégiés tous les dimanches et il l’invita à partager son prochain repas dominical.

L’hidalgo suivit à grandes enjambées l’aide de camp que lui avait présenté le secrétaire du gouverneur. Ils traversèrent la place d’Armes, les casernes étant en face du palais du gouverneur à côté du Cabildo. Ils passèrent devant l’église Saint Louis qui s’élevait face au fleuve. Il le présenta au « lieutenant-colonel » de garde, qui l’installa. Après les formalités, il prit connaissance de ses quartiers qu’il partagerait avec un autre capitan, le senior Carlos da Silva. C’était un jeune homme long, élancé, et athlétique, qui se déplaçait toujours d’un pas vif. Le visage long, le nez aquilin, les yeux en amande, le sourcil gauche toujours relevé, le tout lui donnait un air plein de morgue. Il avait reconnu dans le nouvel arrivant l’un des siens, aussi lui accorda-t-il tout de suite sa confiance et sa sympathie.

Accompagné du jeune secrétaire du gouverneur et de son compagnon de chambrée, il visita La Nouvelle-Orléans et ses environs. Juan-Felipe fut ainsi introduit très rapidement dans la société orléanaise espagnole comme française. Aimant la parure, il était toujours élégamment habillé, et il était d’un naturel charmeur. Il flirtait avec les filles comme avec les mères devenant ainsi sous le coup de la nouveauté, la nouvelle coqueluche de cette société.

 Trois jours après son arrivée, avec ses deux acolytes, il se rendit à la messe dominicale et découvrit ainsi l’un des rituels incontournables de la colonie. Devant l’église, une file de calèches laissait descendre tout ce qui comptait à La Nouvelle-Orléans et qui n’était pas dans sa plantation. Une foule se pressait vers l’entrée, où se mélangeaient des créoles en robes, de soie ou de coton, colorées, coiffées majoritairement d’une mantille dont les Espagnoles avaient lancé la mode, et d’hommes en habit à la française. Quelques gens de couleur rentraient discrètement s’installer au fond pour suivre l’office. Parmi eux, Juan Felipe remarqua l’arrivée d’une métisse, à la peau caramel. La taille fine, le buste moulé dans une robe de soie noire à large jupe qui se balançait au rythme de l’ondulation de sa démarche, le tignon blanc et les anneaux dorés aux oreilles, elle rentra, balayant l’assistance d’un regard hautain. Carlos, ayant remarqué son regard, lui glissa discrètement à l’oreille le nom de la belle. « – C’est Marguerite Darcantel, la placée de Charles Laveau. » Sur le perron, le gouverneur était en conciliabule avec le marquis de Maubeuge, créole français représentant de ses compatriotes. Le compagnon de chambrée de Juan-Felipe, de son côté, saluait courtoisement ou galamment son entourage. Pendant ce temps, Baldino Bartolomé De las Casas se chargea de présenter Juan-Felipe à tous ceux qu’ils ne connaissaient pas encore. L’hidalgo présenta ses hommages à madame Céleste McCarthy, la femme du gouverneur. D’origine allemande, c’était une grande femme blonde et majestueuse, de la paroisse de Saint-Charles à dix lieues de La Nouvelle-Orléans. Paroisse ainsi nommée en l’honneur de l’évêque Charles Borromée, sur la rive du bayou des Allemands, elle avait été fondée par des colons allemands cinquante ans auparavant. Par ce mariage, la notoriété du gouverneur s’était alors accrue, ainsi que sa fortune d’une belle plantation. Elle lui présenta ses deux nièces Elizabeth et Mary McCarthy, ainsi que Mme de Maubeuge, puis une multitude de planteurs et notables. Le protocole des salutations, ciment de cette société, terminé il entra et s’assit avec ses compagnons pour suivre la messe. À son étonnement, il constata que le service religieux était continuellement perturbé par les conversations, ce qui laissait stoïque le curé. Venant d’un pays qui avait abandonné depuis peu les autodafés et où l’Inquisition avait encore un œil sur tout, ce laxisme le surprit. Il ne pouvait savoir que les différentes plaintes ultérieures du curé n’y avaient rien changé.

Le culte fini, il se rendit, avec ses deux compagnons, à l’hôtel du gouverneur pour le dîner. Il y retrouva le gouverneur et sa famille, les Maubeuge qui étaient régulièrement invités en qualité de représentant des colons français, et quelques notables, autant Espagnols que Français, la plupart membres de l’assemblée civile du Cabildo, gérant la colonie. Autour de la table, tous parlaient français. Peu familier de cette langue, Juan-Felipe  s’appliquait à suivre tant bien que mal les conversations.

Maccarthy élisabeth (2).jpgIl fut interrompu dans sa persévérance à comprendre, par l’aînée des sœurs McCarthy. Celle-ci avait la joliesse de la fraîcheur, mais il était évident qu’avec le temps elle s’alourdirait. À seize ans, c’était une grande jeune fille au teint clair qui avait des facilités à rougir sous le coup de l’émotion, avec de très beaux yeux limpides. En espagnol, avec peu d’accent, elle l’interrogea « – vous ne comprenez pas le français ?

– Non pas très bien, je l’ai appris, évidemment, mais je l’ai peu pratiqué.

– Il va falloir vous y mettre, c’est chez les Français que l’on s’amuse le plus ! Mais ne vous inquiétez pas, vous êtes à ma droite à table, je vous traduirai les conversations si besoin est.

À partir de ce jour, chaque fois qu’elle le put, Elizabeth mit le grappin sur le jeune andalou, ce qui agaçait ce dernier et amusait ses camarades. En dehors du service, qui consistait en patrouille autour de la ville ou sur le Mississippi, Juan-Felipe, ponctuait ses journées, de déjeuners, de jeux, cartes ou dés, et de bals. S’il appréciait sa nouvelle vie, il ne voyait pas vraiment comment améliorer sa situation et son établissement, mais le destin allait se charger de lui donner un coup de pouce.

*

La famille Nuñez avait depuis plusieurs générations une relique d’un doigt de sainte Rita, patronne des femmes stériles et des causes désespérées. Lors de sa nomination en tant que payeur général de l’armée à La Nouvelle-Orléans, don José Vincente Nuñez, sa famille et la relique avaient immigré depuis la province de León, en Espagne jusqu’en Nouvelle-Espagne. Ils s’étaient installés dans une très belle maison à balcon ouvragé à l’angle des rues de Chartres et de Toulouse, de La Nouvelle-Orléans.

Depuis le mercredi saint, début du Calvaire du Christ, la señora Maria Térésa, sa femme, allumait devant la châsse familiale de la sainte une multitude de chandelles votives. Elle venait d’avoir trente ans, elle avait accouché de cinq enfants, quatre lui avait été enlevés par différentes fièvres, il ne lui restait que la petite Daria Felicia. Elle espérait bien donner encore un fils, mais son époux la délaissait de plus en plus pour une tisanière du quartier Marigny, comme la bonne société disait pudiquement. Elle priait plusieurs fois par jour espérant que les choses finissent par changer.

Le jour de la commémoration de la Passion, le Vendredi saint, elle pria avec plus de force, puis se prépara pour la messe à l’église où toute la congrégation se rassemblait. Elle embrassa sa fillette qu’elle laissait à sa nourrice. Elle posa sa mantille sur sa chevelure d’ébène adroitement coiffée et rejoignit son époux dans la voiture, qu’il avait fait atteler pour les quelques mètres qui les séparaient du lieu du culte.

*

Maccarthy Céleste (2).jpgLe 21 mars au milieu de la sainte journée, et bien que Madame McCarthy commençât à voir d’un mauvais œil l’intérêt que lui portait sa nièce, Juan-Felipe, comme son compagnon de chambrée, le capitan Carlos da Silva  accompagnait le gouverneur et sa famille à la messe. Madame McCarthy avait, le matin même, demandé à son époux d’éloigner le jeune andalou jusqu’au départ de ses nièces dans leurs familles au bord du bayou des Allemands. Et si elle n’avait rien contre le jeune capitan, elle estimait que l’aînée de ses nièces avait tendance à oublier qu’elle était déjà promise.

Comme il se devait, la famille du gouverneur s’installa au premier rang. Les grandes familles s’installèrent derrière eux par ordre de fortune, selon leurs rang social, Monsieur et Madame de Maubeuge, qui en étaient et des plus riches, s’assirent derrière eux. Entre eux, Jean-Nicolas, leur fils aîné déjà très digne calmait son puîné Philippe, le petit dernier Guillaume étant resté dans leur maison de la rue Dauphine. Juan-Felipe resta debout dans la traverse latérale, avec le secrétaire du gouverneur, Baldino-Bartolomé, et son ami Carlos, le capitan don da Silva. Petit à petit l’église se remplit. Les habitants de la ville, malgré un certain laxisme religieux, ne se permettaient pas de manquer les grandes messes. Cela eut été mal vu. Chacun rentra, salua ses connaissances, et prit sa place. Rapidement, l’église fut bondée.

La chaleur était exténuante, un vent du sud soufflait depuis trois jours. Les deux premiers temps de la messe étaient bercés par le mouvement régulier des éventails des élégantes paroissiennes, le bruit des étoffes chaque fois que l’une d’elles bougeait, le raclement des gorges ou le chuchotement des conciliabules. Lors du troisième temps de la messe, brutalement les portes de l’église s’ouvrirent en grand, laissant pénétrer de la fumée, un esclave cria « – Fuego, Fuego ! ». La peur des louisianais se réalisait, en un instant la panique se cristallisa. Le premier cri de femme provoqua la débandade vers la sortie, les mères tirant leurs enfants derrière elles, les hommes dégageant le chemin. À l’extérieur, la panique était générale. Les gens couraient dans tous les sens, perdus dans leur affolement, ne sachant s’il fallait fuir le fléau ou courir chercher ses biens.

Agrippant le bras de Monsieur de Maubeuge à côté de lui afin de l’entraîner avec sa famille, Juan-Felipe hurla dans le vacarme « – Par ici ! La sacristie ! Gouverneur, par ici ! » Ce dernier, qui dans un premier réflexe entraînait sa famille vers l’allée centrale, cramponna le bras de sa femme, lui faisant faire un demi-tour brutal, dans le mouvement, la plus jeune de ses nièces, Marie la suivit. Déstabilisée, désorientée, étouffant dans son corset soudain trop serré, Elizabeth s’évanouit dans l’ignorance de tous. Les Maubeuge, le gouverneur et les siens traversèrent en courant la petite sacristie nimbée d’une lueur inquiétante. Sorti par la porte latérale, tout le monde reprit son souffle, soulagé de s’extirper avec tant de facilité du traquenard créé par la panique. Le ciel s’obscurcissait sous la chape noirâtre qui commençait à recouvrir la ville, cachant le disque or du soleil de la mi-journée. Madame de Maubeuge rassura son cadet en le prenant dans ses bras, l’aîné tenait la main de son père faisant de son mieux pour garder bonne figure. Pour pouvoir évacuer rapidement, Baldino-Bartolomé parti en courant chercher les voitures et les cochers inquiets, qui ne savaient que faire. Madame McCarthy, reprenant ses esprits, s’écria  « – Elizabeth, Elizabeth n’a pas suivi ! »  Mary fut prise d’une crise de nerfs que son oncle calma d’un ordre.

3450253.jpegSans prendre le temps de réfléchir, alors que les premières flammes léchaient la façade de l’église, Juan-Felipe revint à l’intérieur. Un vitrail éclata sous la chaleur et fit pénétrer une langue de feu. Elle lui permit au milieu de la fumée de distinguer la jeune fille inanimée, allongée par terre devant l’autel. Il la prit dans ses bras, la couvrit de sa jupe pour la protéger des flammèches et ressortit. Toussant et crachant la fumée, il la posa saine et sauve sur le sol. Sa tante la ranima en lui tapotant les joues.

Ce que n’avait pas vu Juan-Felipe, c’est la forme allongée dans l’allée centrale qui rampait. Marguerite Darcantel, la jeune métisse aux yeux couleur d’ambre, avait été violemment poussée par un homme, et avait été projetée contre une colonne, sa tête percutant l’un des bancs. Ayant perdu connaissance, elle avait repris ses esprits alors que les flammes rongeaient les murs intérieurs de l’église. Elle se vit perdue. Elle n’arrivait pas à se lever, la fumée l’asphyxiait, sa tête tournait. Dans un sursaut de survie, invoquant Dieu de toutes ses forces, prenant appui sur un banc, elle réussit à se mettre sur ses jambes et à s’extraire du bâtiment. Arrivant à l’extérieur, suffocant, elle respira un grand coup et sentit ses forces la quitter. Alors qu’elle montait dans la calèche, que Samson avait réussi à rapprocher malgré la panique des chevaux, Madame à Maubeuge aperçut la jeune femme. Elle cria de surprise, montrant du doigt la porte de l’église, Juan-Felipe se retourna et voyant la forme noire s’effondrer, il se précipita. Ramenant la jeune femme vers le groupe, la marquise la fit installer dans sa voiture, oubliant toute convenance, à la stupeur de la femme du gouverneur quand elle reconnut la tisanière. Personne n’eut le temps d’avoir d’états d’âme, l’église Saint-Louis s’écroula en une fraction de seconde dans un craquement assourdissant devant le groupe ahuri.

De l’Est du quartier, que l’on surnommait le Carré, des brumes puantes déferlaient, une panique générale s’était déclenchée devant la peur du brasier. Elle poussait devant elle des familles entières ne sachant où aller ni quoi faire, juste guidées par la peur. Au milieu des fumées et du vrombissement de l’incendie s’échappaient des cris, des hurlements terrifiés, des hennissements. Dans la multitude fuyante qui courait dans le plus grand désordre, des attelages lancés à vive allure vers le soleil couchant renversaient les malheureux sur leur passage. Le gouverneur, ne perdant nullement son sang-froid, ordonna à toutes les personnes autour de lui d’aller se réfugier sur les bords du Mississippi. Puis il donna des ordres autour de lui afin d’organiser le sauvetage des habitants et si possible des habitations. Le capitan da Silva fut chargé de coordonner la lutte contre le feu. Regroupant les hommes à sa portée, il commença par ordonner l’organisation d’une chaîne humaine du fleuve jusqu’au feu apportant l’eau comme elle pouvait. Le plus grand désordre régnait.

Le marquis de Maubeuge, de son côté, prit un cheval encore attaché près de l’église. Il le calma tant bien que mal. L’animal affolé par l’odeur de la fumée raclait le sol et tirait sur ses rênes, il réussit à le monter. Il se précipita vers sa maison pour aller y chercher son cadet et tous ses gens. Il s’engouffra dans la rue de Chartres puis dans la rue Saint-Louis, évitant de son mieux le flot compact des gens paniqués. Ceux-ci décampaient des maisons qui s’effondraient, ils emportaient les quelques biens qu’ils pouvaient porter. Il s’arrêta tout net, faisant cabrer l’animal qu’il montait pour aider une femme fuyant sa demeure que les flammes avaient prise pour victime. Il retira avec précipitation sa veste étouffant tant bien que mal le feu qui rongeait la robe de celle-ci. Une fois sauvée, il s’excusa et la laissa là désemparée au milieu de la rue. Elle fut emportée par le mouvement du flot humain s’enfuyant du lieu du drame. Il poursuivit sa route évitant les fragments de toitures enflammées qui retombaient sur les autres blocs, propageant ainsi l’incendie. Il finit par rencontrer ses gens au milieu des fuyards. Sara, la mâchoire serrée, tenace, déterminée, ouvrait le chemin vers leur sauvegarde, elle tenait le petit Guillaume dans ses bras et la jeune Esther sa jupe. Abigaïl, la nourrice de Madame de Maubeuge, soutenu par sa sœur Josépha, tenait contre elle les quelques bijoux de sa maîtresse dans un coffret, l’essentiel étant au coffre. Derrière elles suivaient la plupart des gens de maison de la famille Maubeuge. Soulagé de les voir en vie, il leur donna l’ordre de prendre la rue Bourbon puis la rue Iberville pour rejoindre le fleuve où elles pourraient retrouver leur maîtresse sur la levée. De son côté, il continua jusqu’à sa demeure, évitant de son mieux la foule en sens contraire, sa maison était encore éloignée du sinistre par un îlot de maisons. Il se précipita à l’intérieur, monta les marches du grand escalier quatre à quatre. Il se rua sur son coffre dans le bureau, après avoir pris une sacoche, il la remplit avec tout ce qu’il pouvait, papiers, bijoux, argent. Voyant le feu approcher, il abandonna sa demeure et repartit retrouver sa famille.

IMG_1454.JPGJuan-Felipe de son côté organisa avec son régiment la canalisation des rescapés sur la digue, face à la ville en flammes, afin d’éloigner le plus possible la population du danger. Déjà installée sur celle-ci, encore dans la sécurité du landau que Samson avait solidement attaché à l’un des poteaux servant d’habitude à amarrer les navires, Nathalie de Maubeuge, d’une voix calme, rassurait le plus jeune de ses fils tandis que le cocher faisait de même avec les chevaux effrayés de l’attelage. Elle guettait de ce promontoire, le retour de son époux avec son benjamin, ainsi que ses gens. Afin de ne pas inquiéter ses fils, elle ne montrait pas l’angoisse qui ravageait son cœur. Sur la banquette de la voiture face à la marquise, Marguerite Darcantel finit par revenir à elle surprise d’être là. Réalisant où elle était, elle tomba à genoux dans la voiture et en pleurs elle se mit à remercier vivement sa bienfaitrice, lui promettant son aide quoiqu’il advienne. La marquise calma de son mieux la tisanière pleine de reconnaissance.

De son côté, une fois ses ordres donnés, en chemise, sa veste ayant servi à étouffer des flammes, un mouchoir noué sur le bas du visage, évitant le flot vociférant des fuyards, Juan-Felipe rejoignit ceux qui luttaient contre le feu. Le vent rabattait la fumée vers le sol, la cendre s’infiltrait partout, l’air s’épaississait à mesure que l’on approchait des décombres de l’église Saint-Louis et du Cabildo, chacun suffoquait, cherchait l’air salvateur. Il dut finir par rebrousser chemin à la place d’armes, le quartier de l’église était devenu inaccessible. Le brasier engloutissait à une vitesse surnaturelle les demeures, les granges, les entrepôts. La caserne était déjà un tas de cendres et de débris. Dans la panique générale, quelques silhouettes commencèrent à se détacher de par leur calme, elles marchaient vers l’incendie, des seaux au bout des mains. Petit à petit une chaîne humaine s’était organisée. Malgré la suie collante et les brûlures dues à la proximité du feu, Juan Philippe resta à son poste, insufflant du courage aux autres. Avec ses compagnons de lutte, impuissant, il voyait la ville devenir cendres. Sa gorge, ses poumons et ses yeux lui faisaient mal, la fumée lui déclenchait des quintes de toux. Les habitants continuaient à fuir l’enfer, ayant rassemblé en toute hâte ce qu’ils pouvaient encore sauver de leurs affaires, et abandonnant désespérés ce qu’ils ne pouvaient emporter. Les langues de flamme poursuivaient leur dessein passant d’une demeure à l’autre engloutissant des fortunes entières. Chacun se demandait si l’ogre vorace allait s’arrêter. Dans une écurie attenante à une maison en proie aux flammes, Juan-Felipe perçut des hennissements. Des chevaux étaient prisonniers à l’intérieur de leur remise. Il se précipita pour les libérer, mais un craquement sinistre l’engloutit sous la toiture de l’écurie. Bloqué par une poutre, il se crut perdu. Étouffant, il poussait, il tirait, le poids qui le bloquait. L’asphyxie lui fit perdre connaissance. Il fut sorti des décombres par les hommes qui l’entouraient et qui l’avaient vu disparaître dans ce qui était devenu des décombres. Un seau d’eau sur la tête le remit sur pied. La résistance s’était étoffée, des hommes s’activaient par dizaines. Juste avant le lever du jour, le vent s’apaisa ralentissant l’avance de l’incendie. À bout de forces, s’arrêtant un instant pour se reposer, Juan-Felipe découvrit la réalité, la catastrophe. Le Carré n’était plus qu’un immense foyer de braise d’où surgissaient par endroits des flammes, le feu essayant de reprendre. De ce qui avait été une multitude de jardins luxuriants entourant des édifices publics, des maisons modestes ou arrogantes, il ne restait qu’un amas fumant. Des fortunes entières étaient parties en fumée. Avec un peu de chance, leurs propriétaires étaient encore en vie. Des milliers de ballots de coton, d’indigo, de riz avaient disparu ruinant des familles entières. Les navires, qui auraient dû en remplir leurs cales, avaient largué leurs amarres et s’étaient prudemment rassemblés au milieu du fleuve. Il faudrait qu’ils attendent encore longtemps pour pouvoir remplir à nouveau leurs ventres.

Le drame fut définitivement circoncis au petit matin, l’incendie cessa, faute d’aliment, laissant les survivants hagards, les bras ballants, devant le sinistre. La population ne put que constater la destruction de centaines d’édifices, beaucoup de maisons particulières, la vieille église Saint-Louis, la prison, les casernes, l’armurerie et les archives de la cité n’étaient que trou béant et noir au milieu de la ville ! Tout était passé dans les flammes, églises, école, Cabildo, tour de guet, le couvent des Capucins, des habitations, des commerces, au cœur du Carré. Seules les maisons proches de la levée du Mississippi avaient pu être protégées par les pompes puisant l’eau du fleuve. Au milieu des ruines fumantes, les habitants hagards retournèrent, lentement vers les lieux du drame, constater l’étendue de leurs pertes. Les uns cherchaient les leurs, les autres pleuraient devant les ruines, ils fouraillaient dans les ruines à la recherche de quelques restes. Beaucoup avaient perdu des proches et souvent tous leurs biens.

La grande levée de La Nouvelle-Orléans, face à ce, qui avait été le centre de la ville, était transformée en camp de toile pour les rescapés. Avec l’aide de Samson et de ses gens, qui avaient fini par la retrouver, la marquise de Maubeuge avait organisé un campement de fortune au centre duquel ses trois fils dormaient enfin. La jeune femme contemplait devant elle le champ de monticules noir vestige de la ville. Des larmes coulaient le long de son visage, elle faisait partie de ceux qui remerciaient Dieu d’avoir épargné les siens. Son époux la prit dans ses bras, heureux de l’y sentir, ils avaient tous eu si peur.

Les Orléanais s’organisèrent, les cendres à peine refroidies, certains déblayaient déjà les décombres. C’était un peuple de pionniers, cette catastrophe ne les abattrait pas, cela ne se pouvait. Les pauvres furent pris en charge par les riches qui eux se firent une raison. Les familles qui le pouvaient, repartirent vers leur plantation, envoyant en échange des esclaves pour la reconstruction de la ville, il ne fallait pas attendre. Ceux qui restaient construisirent un camp sur les bords du Mississippi. Sous les tentes, chacun entassait les restes, se créait un confort, un lieu de repos. Les sœurs ursulines dont le couvent avait été miraculeusement épargné portaient secours à ceux qui en avaient le plus besoin. Elles avaient recueilli les orphelins, les plus souffrants, et dans un camp de tentes qui faisait office d’hôpital de fortune, elles soignaient avec l’aide des biens portants, les plus malheureux. Il fallait éviter si possible les autres fléaux bien connus, les épidémies.

Le gouverneur mit tout son dévouement et ses hommes pour faire dégager les ruines et entreprendre aussitôt la reconstruction. Sa femme ouvrit ses jardins et ses murs, qui avaient été épargnés, aux indigents. L’hôtel du gouverneur n’avait fait que roussir sous l’effet de la chaleur du brasier. La reconstruction de la ville prit plusieurs mois et fit apparaître, à la place des maisons de bois et de bousillage, des demeures aux soubassements de briques, construites autour de patios, et souvent ceinturées de galeries. Afin de limiter les risques d’incendie, Estéban Miró fit reconstruire la ville dans un style plus espagnol. Grâce à la générosité de don Andrés Almonester Y Roxas, le gouverneur put prévoir la reconstruction de l’église Saint-Louis, d’après les plans de l’architecte français Gilbert Guillemard, et pour cela il fut décidé à faire récupérer les briques de la clôture du vieux cimetière de la rue Saint-Pierre. Cela redonna courage aux Orléanais et leur mit du baume au cœur.

*

Le feu avait pris dans la maison de don Nuñez. Une des chandelles votives, allumées devant la châsse de sainte Rita, avait mis le feu à un rideau, et en un instant l’incendie s’était propagé à une vitesse effrayante, dévorant, la demeure puis ses voisines. Le feu progressa d’autant plus aisément que l’alerte ne fut pas donnée à la première flamme, la plupart des habitants étant réunis à l’église paroissiale pour l’office, et le clergé ayant refusé de faire sonner les cloches en cette période sainte. La peur du blasphème avait perdu les hommes.

La petite Daria Felicia et sa nourrice faisaient la sieste. Elles furent asphyxiées et périrent dans l’incendie de l’habitation. Elles furent les premières victimes. Sa mère en devint folle. Elle était persuadée que ses prières égoïstes avaient déclenché le drame et que tout était de sa faute, Dieu l’avait punie pour son égoïsme.

*

Quelques semaines plus tard après l’incendie, le gouverneur manda Juan-Felipe. Le jeune homme perplexe se présenta, comme demandé, en fin d’après-midi. Il fut reçu par le gouverneur et sa femme, dans la plus stricte intimité de leurs appartements. Le jeune homme un peu gêné s’installa sur le fauteuil qui lui avait été présenté et attendit de savoir ce qu’on lui voulait. Le gouverneur commença par lui demander comment il se trouvait au sein de la colonie et s’il avait l’intention de rester parmi eux. Le jeune homme de plus en plus perplexe le rassura quant à son désir de s’installer dans la colonie rappelant qu’il attendait des fonds provenant d’une vente de terres lui appartenant en Espagne. Le gouverneur rassuré en vint au but de son invitation. Il le remercia à nouveau pour le sauvetage de sa nièce Elizabeth. IMG_1456.JPGIl s’excusa de ne pouvoir lui offrir la main de celle-ci, fiancée qu’elle était. Intérieurement, le jeune hidalgo en fut soulagé tout en émettant des regrets de convenances. Pour pallier cela, le gouverneur lui remit l’acte de propriété d’un terrain entre la rue de Toulouse et la rue Saint-Pierre sur la rue de Bourgogne. Après l’incendie, certains propriétaires avaient dû revendre leurs parcelles qu’ils ne pouvaient rebâtir par manque de moyen, le gouverneur et don Almonester en acquirent plusieurs au prix le plus bas et il lui offrit deux de celles-ci. Il lui conseilla de les garder quelque temps avant de les revendre, mais le nouveau propriétaire se disait qu’un jour il aurait les fonds pour bâtir dessus sa résidence. Il sortit le cœur gonflé d’espoir et heureux de vivre, la terre ne le portait plus, il tenait une partie de ses rêves entre ses mains.

*

Le même jour, le marquis de Maubeuge traversa la ville en pleine reconstruction à bord de son cabriolet, qu’il aimait conduire lui-même. Arrivé à destination, il donna les rênes à Samson, assis à côté de lui. Il pénétra dans l’hôtel qu’occupait le gouverneur Miró y Sabater. Il se fit annoncer auprès de l’huissier et attendit qu’on l’introduise, dans le salon aménagé à cet effet. Il se demandait encore comment il allait présenter la supplique pour laquelle, sa femme lui avait demandé d’intercéder. L’attente fut de courte durée, l’huissier vint le chercher et le fit pénétrer dans le bureau du gouverneur.

Donnant sur la place, et pourtant pourvue de deux hautes portes-fenêtres, la pièce était dans la pénombre. Pour se préserver de la chaleur étouffante, malgré l’heure matinale, les serviteurs avaient fermé les persiennes, celles-ci ne laissaient passer que des rais de lumières. Dans un angle de la pièce, un négrillon tirait sur une corde qui faisait balancer un panka donnant un peu d’air. Le gouverneur se leva de derrière un grand bureau plat à pieds galbés et plateau marqueté de facture française et le salua. Chacun prit des nouvelles de l’épouse et de la famille de l’autre, celles-ci étant sur leurs plantations respectives, suite à l’incendie et de toute façon comme chaque été pour éviter les épidémies. Chaque rencontre était prétexte pour faire le point sur les problèmes de la colonie et de ses habitants. Ils passèrent au peigne fin tous les problèmes liés à la reconstruction de la ville et notamment au ravitaillement en matières premières. Après s’être mis d’accord sur les différentes solutions à adopter monsieur de Maubeuge demanda au gouverneur s’il pouvait lui présenter une requête personnelle.

de Maubeuge Louis Amédée marquis 02 (2).jpg« – Mon ami, c’est à voir, quel est votre problème ? » Il pensa que le représentant du Cabildo allait demander du crédit, ou l’autorisation pour une nouvelle vente d’esclaves qui allait encore l’enrichir, car il en serait l’intermédiaire. Tout en remettant de l’ordre dans la dentelle de ses manchettes, il expliqua  « – Mon cher, une amie de ma femme vient de France épouser le fils du baron de Thouais, de la plantation la Palmeraie, dans la paroisse de l’Ascension. Bien que ce ne soit pas dans les habitudes de votre gouvernement, serait-il possible d’accorder une concession à cette jeune fille ? » Le gouverneur se remplit un verre d’eau, l’avala, se donnant ainsi le temps de réfléchir. Il pensait que les Français s’étaient bien comportés dans la lutte contre l’incendie. Ils avaient même oublié leur arrogance coutumière. Ils avaient participé activement à l’entraide sans regarder qui ils aidaient, appréciant même le geste de Madame de Maubeuge envers la Darcantel. Ils n’avaient pas rechigné à prêter et à faire venir des esclaves de leurs plantations pour accélérer la reconstruction de la ville. Ils n’avaient même pas critiqué et beaucoup avaient même fait preuve de compréhension quand il avait essayé d’imposer la nouvelle architecture, loin du style français. Il pouvait bien faire ce cadeau, qui ne lui coûtait rien, il lui permettrait de maintenir le calme au sein du conseil en faisant plaisir à un de ses membres éminents, ainsi qu’à la communauté française. Le marquis croyant le senior Miró y Sabater hésitant, il rajouta. « – De plus, cette paroisse est peu peuplée et mademoiselle Cambes-Sadirac aurait une dot lui permettant d’exploiter cette dernière et de tenir dignement son rôle.

– Je pense que je peux vous faire ce cadeau, notre colonie manque de jeune femme de qualité, et un mariage donnerait un peu d’espoir, ce dont nous avons tous besoin. Cette jeune fille pourrait être un bon présage. Évidemment, ceci est exceptionnel et doit rester entre nous mon ami. Je ne veux pas que cela s’ébruite et c’est à charge de revanche.

– Certainement, monsieur le gouverneur ! Pensant que cela ne faisait pas totalement son affaire, il n’aimait pas l’idée de devoir, mais il n’avait pas le choix.

 – Je ferai parvenir, par mon secrétaire, le titre de propriété pour une concession jouxtant celle de la Palmeraie, à votre notaire, monsieur Bevenot de Haussois, je crois.

– Je ne peux demander mieux et vous remercie.

Sur ce, il se retira satisfait, laissant le gouverneur assez heureux de cette entrevue qui lui donnait un peu de poids sur la communauté remuante des Français.

Quelques jours plus tard, le marquis mettait le titre de la concession, au nom d’Antoinette-Marie, dans son coffre. Celui-ci était pour une plantation de huit arpents de large et sur quarante arpents de profondeur soit environ mille deux cent trente ares. Elle s’engageait, comme tous les propriétaires, à édifier en bordure des fleuves, rivières ou bayous, une levée protectrice, à tracer un chemin de vingt pieds de large et à laisser deux arpents en jachère avant la zone de culture.

JOSEPH RUSLING MEEKER (Bayou

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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2 réflexions sur “La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 003 à 006

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