La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 007 à 009

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Chapitre 7

Cambes-Sadirac Antoinette-Marie (50)

Cambes-Sadirac Antoinette-Marie

Été 1788. L’annonce du mariage par procuration.

Monsieur et Madame la marquise D’Ajasson de Grandsagne revenaient de Versailles, où ils avaient passé deux semaines épuisantes.

La marquise, Marie-Louise La Fauve-Moissac, était arrivée le vendredi 15 août pour la messe en l’honneur de la Vierge, donnée au sein de la chapelle du château par l’un des deux curés, devant toute la cour réunie. Reçue dans les appartements de la reine, elle avait assisté, amusé, une nouvelle fois, au ballet des courtisans. Rivalisant déjà par des toilettes extravagantes, les dames se poussaient pour être devant. Elles étaient alignées sur deux rangs à gauche et à droite de l’appartement que devait traverser la reine, de manière que la porte resta libre et afin de laisser le centre de la chambre vide. La marquise s’était installée dans l’encoignure d’une fenêtre n’ayant ni intérêt ni envie d’être remarquée. À midi quarante, l’huissier annonça le roi. La reine, toujours vêtue d’un habit de cour dans ces occasions, s’avança vers lui. Contrairement à son habitude, elle avait un air inquiet ou contrarié. L’ambiance était pesante. Il avait la vue si basse qu’il ne reconnaissait personne à six pas, il n’en percevait pas moins l’humeur de son épouse. Grand et lourd, mais gardant majesté comme tous les Bourbons, au grand agacement de la reine, le roi se dandinait toujours aussi mal à l’aise dans ses habits. Elle ne lui en sourit pas moins, lui donnant le bonjour avec amabilité. À une heure moins le quart, ils se mirent en route pour la messe. Le premier gentilhomme de la chambre, le capitaine des gardes de quartier et plusieurs autres officiers ouvraient la marche. Le roi et la reine, lentement, les suivaient disant quelques mots aux courtisans qu’ils croisaient. Passant devant le marquis d’Ajasson, le roi lui rappela courtoisement leur rendez-vous d’après la messe, ce dernier acquiesça en le saluant.

Exceptionnellement, le roi recevait son conseil en toute urgence, ce qui laissait prévoir des changements, car tous savaient à quel point il n’aimait pas ses réunions. La marquise en jouant des coudes réussit à rejoindre son époux, au milieu de la foule des courtisans qui le questionnaient, la curiosité attisée par ce changement d’habitude dans les habitudes royales, qu’elle n’avait pas vu depuis quelques jours. Elle l’entraîna dans un salon adjacent et lui demanda de quoi il s’agissait. Il lui répondit que ce n’était pas l’endroit pour une explication, ils pouvaient être entendus. Il lui conseilla de rentrer à Paris le plus tôt possible et de l’y attendre. Il n’en fallait pas tant pour qu’elle s’inquiétât.

*

la Fauve Moissac Marie Louise 9

Marie Louise la Fauve Moissac marquise D’Ajasson de Grandsagne

Elle ne put rentrer que le lendemain matin à la fin de son service auprès de la reine et trouva à sa grande surprise deux lettres qui l’attendaient sur son bureau. Une de son époux, qui l’avait devancée, et l’autre de madame de Maubeuge, l‘amie de ses nièces.

La première lui apprit, la proclamation de monsieur Loménie de Brienne. L’État avait fait une banqueroute financière, il avait démissionné devant son échec et avait entraîné dans sa chute celle de son époux. Le marquis en était mortifié, il ne pensait pas qu’après tant d’années au service de l’État, on lui ferait payer l’échec de son supérieur. Il lui demandait d’organiser leur départ pour la Suisse, un éloignement de la cour serait salvateur.

La deuxième, la lettre de Mme de Maubeuge, était une bonne nouvelle. Elle contenait le contrat de mariage tant attendu pour Antoinette-Marie. Elle décida d’aller voir dès le lendemain le baron Cambes-Sadirac, son beau-frère, afin de lui faire signer. Elle accompagnerait ensuite son époux dans leur domaine au bord du lac Léman.

*

Comme il se devait le cocher donna la carte de visite au majordome de l’hôtel Cambes-Sadirac. Puis il aida la marquise à descendre du carrosse, ainsi que son notaire, Monsieur de Marcillac. Sur le perron, elle remit de l’ordre à sa toilette, rajustant son fichu brodé de lin blanc, et lissant les plis de sa jupe assortie au caraco en grosse soie gris pâle, finement brodée de fleurs rose pâle. La nouvelle baronne Cambes-Sadirac les reçut dans son salon. Marie Josèphe Bechade-de-Fonroche était une grande femme, bien faite, à l’allure hautaine. Elle dégageait quelque chose de désagréable. Elle n’était pas laide, mais n’avait pas de charme. À son corps défendant, sa jeunesse l’avait amenée à se refermer sur elle-même et avait fini par l’aigrir. La cause en était une maladresse de sa mère, alors demoiselle d’honneur de madame Élisabeth, sœur du roi. Elle avait commis l’erreur de se moquer de la reine alors que celle-ci entrait dans la pièce où elle l’imitait. Elle fut chassée, sur-le-champ, de la cour. Marie-Josèphe avait dix ans, et n’en sut rien avant de reprendre sa place à ses seize ans. Madame Élisabeth n’avait pas eu le cœur de priver de sa place la jeune fille, pour la faute de sa mère, qui par le nom y avait droit. Le reste de la cour n’avait pas eu autant de commisération et elle dut se forger une carapace pour supporter les allusions, les médisances et surtout l’indifférence de beaucoup. La reine, rancunière, un jour entendant son nom enfonça le clou  « Tient ? Cette race existe encore ! » Et elle l’oublia totalement, mais pas ses partisans. Malgré la protection de la sœur du roi que beaucoup aimaient pour sa bonté, et un nom fort respecté de par ses ancêtres, elle n’en subit pas moins la méchanceté mesquine qui régnait à la cour. Tant et si bien qu’elle ne reçut aucune demande en mariage de peur de subir l’opprobre de celle-ci. Lorsque le Baron fit sa demande, malgré ses trente ans de plus, elle l’accepta. Elle savait que c’était avant tout pour sa dot, mais elle espérait que cela changerait sa situation. Hormis, qu’elle ne fut plus demoiselle d’honneur de Madame, rien ne changea quant à l’humeur de la cour à son endroit malgré la position de son mari.

Madame La Fauve-Moissac l’avait croisée à plusieurs reprises à

Bechade De Fonroche Marie Josèphe (Madame Veirac de Saint Agnan) (2)

Marie Josèphe Bechade De Fonroche

 Versailles, mais avait limité les échanges à de simples civilités. La baronne proposa quelques rafraîchissements, ce que la marquise trouva déplacé, vu l’heure. Après quelques échanges de civilités, elle demanda, avec un air de fausse compassion  « – J’ai appris, ma chère, la démission de votre époux à sa charge, cela n’a-t-il pas été trop difficile à supporter ? » Avec un sourire ironique, la marquise répondit que son mari s’en remettrait, mais elle n’était pas certaine que l’État et le roi se relèvent de cette banqueroute. De plus, il n’avait pas été chassé de la cour, lui. La baronne blanchit et la marquise sourit, elle n’allait pas se faire moucher par cette gamine. Donc, elle rappela à son hôtesse qu’elle était là pour son époux.

« – Celui-ci est très occupé, j’ai peur qu’il ne puisse vous recevoir. Peut-être pourrais-je vous rendre service ? » Susurra-t-elle perfidement. Elle était fatiguée de cette femme qui la regardait toujours avec détachement, représentant toute cette engeance qu’elle détestait et qui la méprisait.

« – J’ai bien peur que non, ma chère. Ce sont des affaires de famille, et vous ne pouvez vous charger d’enfants que vous n’avez pas eus. » Le notaire commençait à se tortiller sur sa chaise mal à l’aise entre ses deux femmes qui s’échangeaient des perfidies tout en souriant. La baronne, froissée, allait répondre vertement, quand entra gracieusement une jeune femme rousse, dans une robe-fourreau, d’un vert sombre, lacée par-derrière, qui affinait sa taille.

« – Élisabeth ! Je ne vous savais pas à Paris, je vous croyais encore à Saint-Aignan. »

Élisabeth Chevetel de la Rabelliere, femme de Charles Louis Chevalier de Saint-Aignan, fils aîné du baron, avait pour la deuxième fois fait une fausse-couche. Après avoir salué le notaire de famille, elle répondit

« – Non, ma tante, m’étant remis, j’ai rejoint mon époux. Je comptais me rendre à Versailles pour vous rendre visite, mais Madame de Bechade-de-Fonroche a eu l’amabilité de m’apprendre vos malheurs. » Répondit-elle, l’œil malicieux.

– Ce n’est rien de grave, mon mari et moi-même allons nous en remettre. Mais passez donc me voir avant que nous ne partions pour la Suisse.

– Et que nous vaut votre visite ? Se doutant bien qu’elle ne rendait pas visite à sa jeune belle-mère.

– Je dois voir monsieur Cambes-Sadirac pour des papiers, mais il semble que ce n’est pas possible.

– Mais si ma tante, je vais même vous accompagner ! Intervint de derrière son dos, un bel homme, châtain, grand de stature, au visage avenant, qui venait de pénétrer dans la pièce.

– Mon neveu ! C’est décidément une journée pleine de surprises, je vous pensais encore de service à Versailles avec votre régiment.

– Oh non ! Mon régiment a été rapatrié pour mettre de l’ordre en cas d’émeutes dans Paris, aussi je suis rentré chez moi pour profiter du foyer familial. »

Cambes-Sadirac Baron Jean Etienne (1 BIS) (2)

Jean Etienne Baron Cambes-Sadirac

Bon gré mal gré, la jeune baronne comprit que, cette fois-ci, elle ne pourrait s’interposer entre la marquise et son époux. Elle reprit contenance et afficha un sourire de convenance. Le jeune capitaine prit le bras de sa tante et la dirigea vers l’étage et le bureau de son père. Il toqua à la porte, ouvrit la porte et laissa entrer la marquise. Le baron n’eut pas le temps de réagir voyant son fils entrer derrière la dame. Il se leva et baisa la main que lui tendit la marquise. Elle s’assit. « – Je pensais ne jamais vous revoir après notre dernière entrevue » lui dit-il sèchement. Son fils fronça les sourcils, surpris par l’agressivité de son père, il percevait une tension. « – Comme quoi il ne faut jamais jurer de rien ! » Répliqua-t-elle sans se démonter. « – Je viens pour la signature du contrat de mariage. » Charles Louis se demanda de quel mariage il pouvait s’agir, mais il attendit la suite au lieu d’intervenir. « – Je vous ai dit qu’il n’en était pas question ! » Rétorqua le baron. Avec un sourire narquois, elle riposta  « – C’est dommage ! Je ne vois pas, comment vais-je pouvoir expliquer cela au duc de Richelieu ?

– Je ne saisis pas ce que vient faire le duc dans cette affaire de famille.

– Il a eu la bonté de pourvoir votre fille d’une dot, Monsieur, riposta-t-elle. Le baron en resta bouche bée, il n’eut pas le temps de se ressaisir que le jeune homme réclama des éclaircissements. La marquise répondit  « – Votre père a omis de vous dire que ma sœur, votre mère, est morte en mettant au monde une fille. Mais avant qu’il ne se lance dans des explications ou des imprécations, j’aimerais qu’il me signe ceci, aussi voulez-vous bien faire appeler mon notaire ? » Elle tendit le document de plusieurs pages. Il lui arracha des mains, le lut et le signa. Le notaire le certifia avec pour témoins Charles Louis Chevalier de Saint-Aignan et sa femme Élisabeth Chevetel de La Rabelliere, à qui on expliqua succinctement la teneur du document.

– Madame cette fois-ci, j’ose espérer ne plus vous revoir !

– Souhaitons que vous soyez exaucée.

Sur ce, elle se leva, sourit à son neveu et à sa femme, puis quitta la pièce et l’hôtel particulier avec le précieux document.

*

À la fin, du mois d’août 1788, la situation s’aggravant, la reine convainquit le roi d’appeler le banquier Necker aux finances. C’était alors le seul aux yeux de l’opinion capable de sauver la situation. Ce dernier adjura le roi de confirmer la prochaine réunion des États généraux promise par Loménie de Brienne. Celui-ci, à contrecœur, accepta laissant souffler un air de liberté sur le pays.

Cela n’empêcha pas une nouvelle augmentation du pain, ni une deuxième année de disette, ni les premières victimes de fièvre et de dysenterie de mourir dans les faubourgs de Bordeaux. La campagne s’en sortait à peine mieux.

À Cambes, le curé avait quitté le presbytère depuis une bonne demi-heure avant le lever du jour. Le soleil se levait à peine derrière le brouillard du matin, quand il devina l’entrée du château. Tout le long de la route, il se ressassait la lettre de Madame La Fauve-Moissac, qui accompagnait celle qu’il devait délivrer. Remise la veille par un commis de Monsieur Lacourtade, le contenu l’avait surpris. Il lui demandait de soutenir le projet de mariage pour Antoinette-Marie. Il n’en savait pas plus.

Depuis la découverte de l’existence de sa nièce, cette dame s’était occupée, dans la mesure du possible, du confort et de l’éducation de la jeune fille, sans que cette dernière ne le sache. Donc, quoi de plus normal qu’un projet de mariage, Antoinette-Marie venait d’avoir quinze ans. Il ne comprenait pas le mystère qu’entourait la démarche, à moins que le baron une fois de plus fasse barrage à tout projet concernant sa fille.

Il remonta l’allée. Il traversa le pont, ancien vestige de défense. Pollux et Castor levèrent le nez à son approche, aboyèrent tout en lui faisant la fête. Il flatta le crâne des deux molosses dont l’âge ne garantissait plus leur garde.

À cette heure-là, toute la mcuré de Cambes (2).jpgaisonnée prenait la soupe du matin. Tout en rabâchant que décidément ces vendanges ne seraient pas meilleures que les deux précédentes, Gaspard pensait aux journaliers qu’il allait falloir embaucher pour celles-ci, d’ici une quinzaine de jours. Bertrande ne faisait pas plus attention que les autres matins au bougonnement de son époux, lorsqu’elle perçut les aboiements des chiens. À la surprise de tous, on frappa à la porte du perron. Antoinette-Marie se précipita pour aller ouvrir.

– Bonjour, monsieur le curé, que nous vaut de si bon matin votre venue ?

– Il faut que je vous parle mon enfant, ainsi qu’aux Freydou !

Intriguée, elle s’effaça devant l’homme d’Église qui se dirigea tout naturellement vers le fond de la bâtisse, à la cuisine, qu’il connaissait bien.

« – Bonjour mes enfants ! » S’essuyant les mains, Nounou Freydou sourit, et demanda au curé le but de sa visite si matinale. « – Voilà ! J’ai reçu une lettre pour Antoinette-Marie. Mademoiselle Antoinette-Marie, devrais-je dire, de la part de sa tante, Madame La Fauve-Moissac. »

Fatigué de sa course, il s’assit lourdement sur le banc et chaussa ses lunettes. Le silence s’épaissit. Tout le monde comprit qu’autant de solennité de la part du curé, qui avait baptisé presque l’ensemble des auditeurs, impliquait une nouvelle d’importance. Antoinette-Marie, à qui il avait appris à lire, tendit la main et avec ce geste silencieux réclama ce qui devait être son avenir. Elle était d’autant intriguée que hormis les étrennes, elle n’avait pour ainsi dire pas eu de nouvelles de sa tante depuis qu’elle avait fait sa connaissance sept ans auparavant. Elle prit la lettre, la décacheta et commença à la déchiffrer, manquant de clarté, elle s’approcha de la fenêtre.

« Mon enfant,

C’est après mûre réflexion que j’ai décidé de bâtir votre avenir. Je n’avais pas le cœur de vous laisser dans l’indifférence de tous. Par mémoire pour ma tendre sœur, j’ai pris les choses en main. Avec l’aide de vos sœurs et de mon amie Madame de Verthamon, nous vous avons cherché et trouvé un parti afin de vous marier. Monsieur le baron de Thouais se fait une joie de vous voir partager la vie de son fils dans son domaine de Louisiane. Cet homme a une fortune solide bâtie sur une plantation de sucre et sur du négoce, il tenait à obtenir la main d’une jeune fille de bonne famille de métropole. Ce que vous êtes !

Je suppose que vous n’êtes pas sans savoir l’opposition de votre père à toute démarche quant à votre devenir. La douleur l’excuse, mais la vie ne peut le permettre. Outre le fait que Madame de Verthamon vous a fait doter par le gouverneur de Guyenne, monsieur de Richelieu, j’ai amené votre père à signer le contrat par procuration de votre mariage.

Je sais que tout ceci va bouleverser votre vie, mais vous ne pouvez, de par votre condition, rester indéfiniment sans statut dans cette campagne. Je suppose que cette nouvelle va vous ébranler et que votre jeunesse va se rebiffer, mais il faut construire votre futur. En tant que femme, nous n’avons que peu de choix et je crois que nous vous avons ébauché un avenir avantageux.

En attendant que l’on vienne vous chercher pour ce voyage, vous êtes souhaitée par Madame de Verthamon, dans son hôtel du cours du chapeau rouge à Bordeaux. Celle-ci se fait une joie de vous recevoir et de compléter votre éducation, afin de faire honneur à votre condition. De mon côté, je viendrai vous rejoindre pour les fêtes de fin d’année, afin de pouvoir vous accompagner au navire.

Je vous embrasse tendrement votre tante.

Marie Louise La Fauve-Moissac »

*

Cambes-Sadirac Antoinette-Marie

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

En colère ? Elle ne l’était pas, résignée, serait plus juste. Elle connaissait les sentiments de son père envers elle, Mathilde Freydou et le bon curé avaient essayé de lui expliquer pourquoi, mais ils n’avaient pu lui enlever ce sentiment profond d’injustice. De plus, c’était si étrange, l’intérêt soudain de toutes ces personnes, pour la plupart inconnues. D’une voix tremblotante, elle relut la lettre à voix haute, pour le reste de l’assemblée. Elle n’arrivait pas à savoir si c’était une bonne chose ou une mauvaise, elle comprenait qu’elle avait fini d’attendre. Plus exactement, elle comprit qu’elle attendait sans le savoir. Le vieil homme la fixait cherchant sur ses traits, ce qu’elle pensait, et finit par donner son avis. « – Ta tante a raison, Antoinette-Marie ! Tu ne peux pas continuer à vivre dans ces conditions, le mariage est une bonne chose, de toute façon tu n’es pas faite pour le couvent. Et puis c’est le fils d’un baron ! »

Il sentait, évidemment, que l’argument était faible en face de ce qu’il provoquait comme changement dans la vie de cette enfant, tout juste une femme. C’est Bertrande qui réagit la première, comprenant que son enfant, l’enfant qu’elle avait élevé avec autant d’amour que sa propre progéniture allait partir. « – Mais enfin, ce n’est pas possible. Elle ne peut pas partir. Et puis c’est où cette Louisiane ? C’est qui, cette madame de Verthamon ?

– C’est de l’autre côté de l’océan ! Enfin, je crois.

– Vous croyez ou c’est sûr ? »

D’un ton las, Antoinette-Marie répondit  « – Oui ! Oui, c’est cela, je ne sais plus où je l’ai lu, mais il me semble bien que ce soit cela ».

La femme resta béate, autant devant la réponse que devant l’acceptation visible de la jeune fille. Nounou Freydou prit les choses en main  « – Que devons-nous faire monsieur le curé puisque nous n’avons pas le choix !

– Il faut conduire Antoinette-Marie à Bordeaux chez Madame de Verthamon et lui rendre son départ le plus facile possible. Si tu te souviens Nounou Freydou, cette dame est une amie de la mère de la petite.

– Oui, je me souviens, les filles et elles étaient au couvent ensemble et c’est aussi la marraine de Marie-Amélie.

Basile intervint la mort dans l’âme  « – Je vais organiser tout ça, nous partirons d’ici trois jours par bateau, Antonin nous conduira.

Le curé acquiesça. Un long silence s’ensuivit. Antoinette-Marie finit par s’asseoir, mille questions en tête. Le curé lui prit la main qu’il serra chaleureusement. Bertrande pleurait dans les bras de sa mère. Quant à Gaspard, il n’était pas sûr d’avoir tout compris.

*

Les jours suivants servirent à rassembler et à préparer les quelques vêtements et affaires de la jeune fille. Il n’y avait pas grand-chose, elle n’avait pas besoin de beaucoup, cloîtrée dans cette campagne. Elle s’était réservé sa plus belle tenue, un caraco safran et une grosse jupe brune assortie en toile, dégageant ses chevilles, confectionnée par ses soins.

Freydou Nounou 02

Nounou Freydou

Deux jours plus tard, à l’aube, sur le perron du château, Antoinette-Marie embrassait Nounou Freydou pour la dernière fois. Ni l’une ni l’autre ne se faisaient d’illusions. La vieille lui souriait tristement, assurée que le départ de la jeune fille était la meilleure chose qui puisse lui arriver. Celle-ci descendit les marches avec hésitation, sentant qu’elle quittait un monde protégé pour un inconnu.

Gaspard et Bertrande l’attendaient à la grille. Elle les rejoignit, ses chaussures à la main, les bas roulés dedans, pour ne pas les abîmer avant d’être arrivée. Cela fit sourire sa nourrice qui n’avait pu l’en faire démordre. Ils marchèrent jusqu’au fleuve, coupant à travers champs, ce qui leur prit la première heure du jour. Ce n’était pourtant pas la première fois, cependant l’adolescente mémorisait chaque détail du paysage. Du miroitement sur l’eau, aux rangs de vignes alignés sur les coteaux, au château qui disparaissait de sa vue, du chant des merles, aux lièvres qui détalaient à leur approche, rien ne lui échappait.

Ils traversèrent le hameau, monsieur le curé attendait devant la petite église ramassée sur elle-même. Antoinette-Marie alla l’embrasser, celui-ci, les yeux rougis, avec la voix un peu roque, lui donna ses derniers conseils. Dans l’émotion, elle ne comprit rien.

Gaspard fit accélérer les adieux, il fallait y aller, autrement, il n’aurait pas la marée pour faciliter le retour. Elle ébaucha une grimace qui se voulait sourire et remit machinalement une de ses mèches blondes dans son catogan. Ils descendirent vers le ponton auquel était accrochée la gabare et sur lequel Antonin faisait les cent pas. Le grand gaillard ne décolérait pas depuis l’annonce du mariage.

Ils avaient été élevés ensemble, jamais séparés, abandonnés tous les deux, lui sur les marches de l’église. Le curé, un matin de vendanges, avait été réveillé par les vagissements qu’il poussait, il avait sûrement été abandonné par une fille d’un village voisin. Le curé apprit son identité quand il fut appelé auprès d’elle pour les Saints Sacrements, elle se mourait des fièvres suite à ses couches. Elle confessa l’abandon, mais ne donna pas le nom du père. Ne sachant pas quoi faire du bébé, il l’avait mis dans les bras de Bertrande, qui venait de perdre un enfant. Trois ans plus tard, il était devenu le frère de lait d’Antoinette-Marie. Elle-même ignorée de son père et dissimulée au reste de sa famille. On voyait leurs tignasses blondes dans tous les recoins de la campagne, ils avaient tout partagé, jeux, bêtises, promenades, la défendant contre tous de tout. Il savait qu’ils n’étaient pas du même monde, alors qu’il commençait à aider aux champs, on avait strictement interdit à la petite fille d’y aller. Pour réponse aux questions des deux enfants, on avait répondu qu’elle était la demoiselle du château. Puis ils avaient compris ce que cela sous-entendait. Antoinette-Marie en avait pris son parti et attendait que le garçon ait fini son ouvrage. Alors devant la petite silhouette à l’orée du champ, on finissait par laisser partir le garçon. Puis le curé décida que la demoiselle devait apprendre à écrire et à lire et un peu de latin ne ferait pas de mal. Alors, elle prit tous les matins le chemin de la cure de Cambes et se plongea dans « l’Instruction sur l’histoire de France » de feu monsieur l’abbé Le Ragois. Le bon abbé de Cambes avait trouvé que ce manuel était le plus approprié pour l’éducation d’une jeune fille puisqu’il avait été écrit par un protégé de Madame de Maintenon au temps du grand siècle. Qu’à cela ne tienne le soir, elle refaisait la leçon à Antonin. Puis quand vint la maturité du corps avant celle de l’âme, Bertrande décida que le jeune homme irait désormais dormir au-dessus de l’étable et que les deux jeunes gens ne pouvaient plus traîner seuls. On n’en compara pas moins les différences d’anatomie, et quand le jeune homme alla assouvir ses désirs dans les bals voisins, l’orage gronda dans les yeux de la jeune fille. Puis l’enfance fut sans nul doute révolue, on se retrouva baigné par le soleil sur les bords de la Garonne pour voguer vers l’inconnu.

D’un geste rageur, il prit des mains de Gaspard  le gros sac de cuir contenant le maigre paquetage de son amie et sauta dans le bateau capable d’embarquer une centaine de barriques de vin. Gaspard le suivit et aida les femmes à les rejoindre. Il dénoua l’attache et poussa l’embarcation à l’aide d’une rame. Le jeune homme prit le gouvernail et l’homme descendit la voile dans laquelle la brise s’engouffra.

Antoinette-Marie, les mains nouées autour des genoux, fixait l’onde obscurcie du limon, ne voyant guère sur les bords des rives, les grands chênes avec leurs racines presque dans l’eau, les roseaux qui cachaient trompeusement les berges, les coteaux qui montaient vers les châteaux et villages voisins. Elle remarqua à peine les premières masures au bord de la ville. Puis le bruit, la multiplication des bateaux qu’ils croisaient, et enfin les grands immeubles appuyés sur les chais le long des quais qui s’enfonçaient dans la vase, la firent réagir. La première étape de son voyage s’achevait.

 *

Ils amarrèrent la barque au pied de la porte de Grave, et portèrent les femmes au sec. Il fut décidé qu’Antonin garderait l’embarcation et Gaspard accompagnerait les femmes. Au milieu de la foule des marins et des négociants, les jeunes gens se firent leurs adieux, sans trop y croire, se jurant tout et n’importe quoi, le cœur broyé. Laissant le jeune homme ivre de colère, la jeune fille, les jambes se dérobant, se cramponna à sa nourrice qui l’entraîna dans la petite rue Pichadey vers la cathédrale Saint Michel où le marché battait son plein. Antoinette-Marie, qui n’était jamais venue à Bordeaux, encore sous le choc de la séparation, restait béate du spectacle, l’immensité de la flèche du clocher surplombant la cathédrale à son côté. Ils traversèrent la multitude des étals, les cris et les apostrophes des marchandes des quatre-saisons, les échoppes abritant métiers de la bouche ou différents artisanats. Bertrande agrippait son bras pour la diriger suivant son homme qui leur ouvrait un chemin dans la foule bigarrée. Ils bifurquèrent dans la Rue des Faures vers les Fossés de Bourgogne, les traversèrent pour s’engouffrer dans la rue Bouquière. Ils contournèrent la place du grand marché pour emprunter la rue des épiciers qui portait bien son nom. Ils poursuivirent par la rue du pas Saint Georges, tournèrent à gauche dans la rue Saint-Siméon et la rue de la Mercy et débouchèrent sur la place saint Projet. Esquivant les gens, les étalages, les animaux de tout poil, ils parcoururent la rue Sainte-Catherine puis ils arrivèrent place de la comédie. Devant eux majestueusement se dressait un temple antique couronné de statues, qui se trouvait être le nouveau théâtre commandité par le gouverneur de Guyenne à Victor Louis. Ils le longèrent sur un côté par le nouveau cours du chapeau rouge jusqu’à l’hôtel de Saige qui était derrière lui, à l’angle du cours et de la rue de Comédie.

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Sur les parties démolies d’une vieille forteresse, le Château Trompette, ils se retrouvèrent devant l’entrée de l’hôtel nouvellement construit par Martial-François de Saige, baron de Beautiran pour satisfaire la demande de sa femme, Jacqueline de Verthamon. Il avait acquis pour la somme de 166 000 livres plusieurs terrains contigus allant du cours du chapeau rouge à la rue porte de Richelieu. L’espace était aussi long que le nouveau théâtre était large soit environ 20 ares. L’hôtel était immense, neuf travées sur trois étages pour la façade principale. En avant de cette façade, au centre, quatre colonnes toscanes soutenaient un important balcon à balustre, le tout en pierres de taille. Dessous, devant la porte-cochère à deux vantaux, Gaspard interpella le portier. De mauvaise grâce, il répondit à l’apostrophe, et après un échange assez froid indiqua au trio l’entrée depuis le porche. Celle-ci se trouvait dans le vestibule, son plafond à voûte plate reposait sur des pilastres et des colonnes toscanes. Il permettait aux carrosses de s’y arrêter afin de laisser ses passagers à l’abri des intempéries. Il était ouvert sur une cour intérieure carrée, bornée d’un portique, au-delà duquel le riche propriétaire s’était fait aménager dans l’axe un jardin privé, celle-ci était pleine de valets et palefreniers à l’ouvrage. À droite et à gauche, cuisines, écuries et remises à carrosses finissaient d’encadrer l’hôtel en pierre blanche tout en soutenant les deux autres étages. Ils montèrent les deux marches et sur le large palier devant l’entrée, ils se présentèrent à la porte devant laquelle attendait un majordome, grand, sec et guindé. Dédaigneux, il s’adressa à eux leur indiquant la porte de service. Se redressant Gaspard annonça Mademoiselle Antoinette-Marie Cambes-Sadirac attendue par madame de Verthamon. Passant par là, reconnaissant le nom, Rose-Marie, la chambrière de Madame de Verthamon fit signe à Pierre-Henri de ne pas faire d’impair. Celui-ci remarquant le manège, quoique surpris, fit entrer les trois arrivants.

Chapitre 8.

de Verthamont Jacqueline 05

Jacqueline de Verthamont

Août 1788 à avril 1789. L’hôtel de Saige.

Mal à l’aise, le couple et la jeune fille, écrasés par le décor, ne sachant où se mettre, attendirent au milieu d’une immense entrée au sol en marbre blanc. Les murs de la même couleur ornés de moulures or servaient de support à deux immenses miroirs. Ils encadraient une haute fenêtre donnant sur la rue où se reflétait l’escalier d’honneur à double quartier tournant, où courait une rampe de fer forgé. Une fois prévenue, la maîtresse de maison les fit monter à l’étage, le premier étant celui des réceptions. Du haut de l’escalier, elle examina ceux qui venaient à elle et plus particulièrement Antoinette-Marie. Elle la trouva tout de suite charmante et attendrissante avec sa gaucherie qui lui donnait une grâce un peu nonchalante. Grande et svelte, avec un teint frais, une chevelure lourde aux boucles blondes presque blanches, des yeux noirs sous des sourcils sombres, elle avait un charme étrange. Elle lui rappelait celui de sa mère, son amie Jeanne-Henriette. Elle accueillit avec un grand sourire les nouveaux arrivants et les assura du plaisir de voir enfin arriver la jeune fille. « – Mon petit si vous n’aviez pas de si beaux yeux noirs, vous seriez le portrait de votre mère. Mais entrez donc dans le salon. »

Après les salutations, ne tenant pas à s’attarder, le couple Freydou s’excusa et demanda à se retirer afin de pouvoir faire le trajet de retour. Madame de Verthamon acquiesça et les laissa se dire adieux. Antoinette-Marie les raccompagna au rez-de-chaussée, les jambes flageolantes, le cœur serré. Dignes, les parents de substitution qu’ils avaient été la rassurèrent tant bien que mal, lui rappelant qu’ils seraient toujours là. Ils sortirent le dos droit, Bertrande s’accrochait à son mari. Esseulée, les bras ballants, Antoinette-Marie restait figée, n’arrivant pas à bouger. Rose-Marie qui attendait et avait vu la scène vint au secours de la jeune fille. Elle la fit remonter, lui tendit un mouchoir, et la consola avec quelques mots pour qu’elle puisse se reprendre. Elle la dirigea ensuite dans les corridors, vers le salon donnant sur l’arrière avec vue sur le jardin baroque.

Madame de Verthamon, assise dans une bergère près de la porte-fenêtre, l’attendait avec une collation. Trente-neuf ans celle-ci était une femme altière. L’on ne pouvait pas dire qu’elle était belle, elle dégageait un mélange de majesté et de bonté qui néanmoins attirait. Antoinette-Marie s’assit sur le siège en face d’elle et prit l’assiette que lui tendit son hôtesse. Celle-ci accompagna la collation d’un monologue rassurant quant à la suite des évènements. Une fois rassasiée, la maîtresse de maison, suivie de Rose-Marie, l’accompagna dans sa nouvelle chambre, pour qu’elle puisse se reposer. Épuisée, elle s’assit sur le lit et une fois seule s’y recroquevilla. Angoissée, affolée devant l’inconnu, elle finit par céder devant les larmes. Qu’allait-elle devenir ? Elle n’était pas sure de connaître les règles, l’étiquette de ce monde entièrement nouveau pour elle. Elle n’avait jamais été confrontée au monde, quel qu’il fût. Dans sa campagne tout avait été simple, mais ici ? Quand le corps fut vidé, elle s’endormit. L’heure du déjeuner venue, personne n’osa la réveiller.

*

For You, Miss by John Robert Dicksee (1817-1905)

Rose-Marie Bordenave

Le matin suivant, la chambrière se glissa doucement dans la chambre et tira les tentures laissant pénétrer un jour fort avancé. Antoinette-Marie ouvrit les yeux et s’étira. Elle mit quelques instants avant de réaliser pleinement où elle était, sa jeunesse lui avait permis de dormir d’un sommeil profond et réparateur. Elle sourit timidement à Rose-Marie. « – J’espère que mademoiselle a bien dormi. Je porte son déjeuner de suite, et pendant qu’elle le prendra, nous préparerons son bain. Mademoiselle prendra un café au lait ? Ou, préférera-t-elle autre chose ? »

 La jeune fille se redressa, s’adossa aux oreillers, acquiesça à la question comme si cela fût chose courante, sans savoir de quoi elle parlait. Du café ? Elle savait ce que c’était, mais n’en avait jamais goûté, enfin on n’allait pas l’empoisonner, et il n’était pas question qu’elle montre son ignorance devant cette fille. « – Vous auriez dû me réveiller hier soir.

– Madame a préféré vous laisser sommeiller après avoir constaté que vous étiez profondément assoupie. 

– C’est très aimable à elle.

– Madame est très bonne. » Répondit la chambrière, avec quelque chose de désinvolte dans le ton qui n’échappa pas à Antoinette-Marie. Sur ce, elle se retira et lui laissa examiner le décor qu’elle n’avait pas remarqué la veille. Face à elle, deux grandes fenêtres garnies de toile de Jouy, rose et crème à motif champêtre encadraient une commode à quatre tiroirs agrémentés d’un décor en croisillons gris sur fond blanc. Sur celle-ci trônait une petite pendule avec un personnage antique allongé. Elle descendit du lit, posa les pieds sur un tapis épais qui devait venir d’orient. Elle alla se regarder dans un petit miroir à l’encadrement chantourné et doré sur la table de toilette. À son côté, assortie à sa cuvette, une verseuse à panse cylindrique était posée. Elle était en porcelaine blanche décorée en bleu de fleurs et de rinceaux. Devant attendait une chaise sculptée en hêtre, avec assise et dossier en cannage, du règne précédent. Sur le mur opposé, à gauche, elle s’approcha de la cheminée décorée d’un trumeau, et en admira la peinture pastorale. Deux fauteuils à dossier cabriolet, à pieds cambrés nervurés, recouverts de soie rose à fleurs, accompagnaient le mobilier de la pièce. Elle fut interrompue dans son examen émerveillé par l’arrivée de son déjeuner et l’entrée de deux valets qui transportaient une baignoire. Ceux-ci firent plusieurs allers-retours afin de la remplir. Une fois seule et rassasiée, elle se glissa dedans en chemise comme le voulait la pudeur. Elle eut une pensée pour ce bon abbé de Cambes. Lui qui l’avait obligée à lire et à relire « les règles de la bienséance et de la civilité chrétienne « de Monsieur de la Salle. Cela lui avait appris les règles de l’hygiène et se comporter en société, ce qu’à l’époque, elle n’avait pas trouvé très utile, mais à ce moment-là, elle le remercia intérieurement. Elle était soulagée de ce savoir qui était devenu naturel à force de l’ânonner tous les jours et dont elle comprenait enfin l’utilité. Si elle n’avait pas été amenée à le pratiquer, elle savait comment l’on devait se comporter en société, du moins en théorie.

Rose-Marie revint, la frotta et lui lava les cheveux avec un peu de vinaigre pour les lui faire briller, puis la sécha et lui tendit une robe de chambre qu’elle ne connaissait pas. « – Comme vous n’en aviez pas, Madame vous donne celle-ci, qu’elle trouve trop jeune pour elle-même. Mais ne vous inquiétez pas, elle vous fait dire que dès cet après-midi, votre problème de garde-robe pourra être résolu. » Surprise, elle demanda où était passé son sac, dans lequel elle avait ce qu’il fallait. Ne voulant pas vexer la jeune fille, la chambrière, lui expliqua adroitement que son bagage n’était pas suffisant pour sa nouvelle vie, et que ses affaires avaient été rangées dans la garde-robe adjacente. Un peu contrariée, elle ne répondit rien. La chambrière rajouta que le livre qu’elle avait trouvé dans ses bagages était sur la table de chevet. Son livre, celui qu’elle avait extirpé furtivement de la bibliothèque du château et plongé dans son ballot et qui l’avait fait tant pleurer. Elle avait emporté en souvenir ultime du monde de son enfance  « La Nouvelle Héloïse« de Jean-Jacques Rousseau qui avait pris la poussière tant d’années jusqu’à ce qu’elle l’ait extirpé de l’étagère attirée par sa couverture de cuir aux dorures passées. Et si elle en avait voulu à sa première lecture à Saint Preux d’avoir amené la belle Julie jusqu’à la mort, à la deuxième, elle l’avait un peu pardonné et avait trouvé plus sublime le geste funèbre de l’héroïne. Il était là, à portée de sa main, cela la rassura. Mais avec la mauvaise foi de la gêne, elle trouva la servante quelque peu prétentieuse. Comme il faisait beau, la servante ouvrit les fenêtres du cabinet attenant, pour laisser entrer le soleil, Antoinette-Marie s’installa de dos, devant celles-ci, afin de sécher son opulente chevelure aux couleurs de l’enfance. Décidément, tout l’émerveillait dans son nouveau décor, elle qui n’avait connu que des meubles vermoulus au château de Cambes, plus ou moins abandonné par son propriétaire. Ici, encore appuyée sur le mur gauche une console en merisier, aux pieds alambiqués, avec le même décor peint sur son plateau que celui de la commode de la chambre. Elle portait deux chandeliers en bronze et deux statuettes en biscuit formant pendant, représentant une petite-fille en tablier et un porteur d’oiseaux. Entre les fenêtres, sous trois petits tableaux aux sujets exotiques, un joli petit bureau à cylindre décoré de marqueteries et de ferronneries attendait le besoin de l’épistolière. La cheminée de marbre soutenait une glace biseautée incluse dans un trumeau dans laquelle se reflétait une autre petite horloge. Dans un angle, deux bergères accompagnaient une petite table ronde, sur laquelle reposait un livre de fables. Elle allait de surprise en surprise devant tout ce luxe.

Rose-Marie vint brosser et attacher sa chevelure en catogan, quelques boucles s’en échappèrent tout de suite. Antoinette-Marie n’osait parler à la chambrière, ne sachant comment se comporter. Celle-ci, à peine plus âgée, pleine d’énergie, frisant l’effronterie, était une jolie fille, châtain, tout en courbes, avec de beaux yeux pétillants pleins de malices. Elle faisait la conversation à elle seule, essayant de la mettre à l’aise. Elle l’habilla d’un caraco et d’une jupe, sur une chemise de linon sans garniture. Bien que peu convaincue par le résultat, la servante se dit que pour l’instant cela ferait l’affaire, même si la jeune fille ressemblait plus à une bergère qu’à une jeune fille de la noblesse. Puis suite aux indications de cette dernière, Antoinette-Marie descendit retrouver madame de Verthamon.

Cambes Sadirac Antoinette-Marie (5)

Antoinette-Marie Cambes Sadirac

Habillée d’une robe à la chemise, en voile de coton blanc, au décolleté garni de volants brodés, les cheveux relevés en chignon natté avec quelques mèches tombant sur les épaules, elle faisait sa correspondance dans un petit bureau donnant sur la terrasse du jardin. Elle accueillit gracieusement Antoinette-Marie s’enquérant de sa nuit. Une fois rassurée, elle lui suggéra le programme à venir  « – Antoinette-Marie, je suis chargée par votre tante de parfaire votre éducation. Je l’avoue, cela me fait grand plaisir. Comme vous devez le savoir, je suis allée au couvent avec votre mère et votre tante, et nous sommes devenues de grandes amies. J’étais plus jeune de trois ans que votre mère, Jeanne-Henriette, et dans sa bonté, elle m’a pris sous son aile, moi qui me sentais complètement perdue et abandonnée. Elle est devenue ma seconde mère. Cela paraît ridicule maintenant, mais j’avais six ans et votre mère neuf ans lorsque je suis arrivée. Sa gentillesse et sa douceur m’ont permis bien des fois de supporter l’éloignement. J’espère vous rendre la pareille et ferai de mon mieux pour ce faire. » Ses confidences, à brûle-pourpoint, décontenancèrent la jeune fille. Prenant son bras, Madame de Verthamon entraîna Antoinette-Marie dans le jardin que le soleil caressait et reprit  « – Mais occupons-nous de vous, tout d’abord nous allons constituer votre trousseau. » Antoinette-Marie se raidit. « – Non, ne vous crispez pas, votre père ne vous a pas fourni de quoi tenir votre rang, aussi nous allons y remédier. Si vous voulez être respectée, écoutée, obéie, vous ne devez laisser aucun doute quant à votre situation, votre position doit être évidente pour tous. De plus, dans les colonies d’Amérique, c’est primordial pour faire sa place et assurer votre avenir, cela paraît frivole comme discours, mais l’apparence impose bien des idées reçues.

« – Mais qui va payer tout ça ? » D’un geste léger de la main, elle balaya la question et reprit. « – Votre tante pourvoit à votre trousseau. Donc, cet après-midi, nous recevrons fournisseurs et artisans. De plus, nous ferons retoucher l’une de mes robes pour que vous puissiez m’accompagner demain matin à l’office dominical de la cathédrale Saint André. Rose-Marie, vous, en choisira une. À son sujet, si elle vous convient, je la laisse à votre service. » Comme la jeune fille n’émettait pas d’objection, elle reprit l’allée qui passait par la fontaine et qui les ramenait vers l’intérieur. « – Lundi, je vous présenterai à votre professeur de maintien et de danse afin de briller en société, ainsi qu’à votre précepteur. » Devant le mouvement de recul, elle s’expliqua. « – Outre le fait qu’il faille améliorer votre diction, vous devez apprendre quelques notions d’espagnol. Vous ne le savez peut-être pas, mais la Louisiane est aujourd’hui une colonie espagnole même si elle reste très française. » Dédaignant son problème d’accent, Antoinette-Marie demanda si quelqu’un pouvait la renseigner sur son pays d’adoption. « – J’ai bien quelques amis qui pourraient le faire, mais il serait plus judicieux d’attendre Monsieur d’Estournelles. » Intriguée, elle réclama un supplément d’information sur ce monsieur. « – Suis-je étourdie, vous ne savez pas qui est ce monsieur. Il représentera votre futur mari lors de votre mariage par procuration. C’est un homme charmant, je l’ai rencontré lors d’une soirée chez les Lacourtade, lors de son dernier séjour le printemps dernier. Il se fera un plaisir de vous donner tous les détails. » Un peu vexée de comprendre que son futur ne se déplacerait pas pour la prendre devant l’autel, elle reprit  « – Quand revient-il ?

– Vers février ou mars, votre voyage est prévu vers la mi-avril.

– Ah ! Mais qui est-il au juste ?

– C’est le secrétaire particulier du représentant des colons français, monsieur de Maubeuge. Son épouse, Nathalie Bourdeille de la Salle, est une amie de vos sœurs, le couvent encore. Vous semblez songeuse ?

– C’est que Madame, je ne comprends pas pourquoi vous vous occupez toutes de moi.

– Mon enfant, nous avons toutes été choquées de l’attitude de votre père et nous nous sentons redevables envers votre mère. Je n’ai appris son décès que les obsèques faites. Quant à votre existence, Madame La Fauve-Moissac, votre tante, a fini par me la confesser l’année dernière tellement, elle avait honte, j’en ai été bouleversée. Aussi ne faisons-nous que remettre les choses à leur place ?

 Elle l’entraîna dans le salon, s’installa, lui indiqua le fauteuil d’à côté. « – De plus, il faut bien que nous nous rendions justice, vous verrez, la situation des femmes, même de notre condition, tient à peu de choses. Aussi, fois que nous pouvons y remédier… Cela peut vous paraître scandaleux, mais chaque fois que nous pouvons agir sur notre destin, il faut le faire. » Antoinette-Marie était loin de s’attendre à cette réponse, et se disait que cela lui convenait. De plus, elle se sentait moins redevable, et acceptait mieux la situation. La maîtresse de maison saisit une petite cloche sur le guéridon, une toute jeune servante se présenta à laquelle elle réclama des rafraîchissements. Comme il commençait à faire chaud, comme souvent à cette époque de l’année, elle demanda que l’on tire les rideaux afin de garder une toute relative fraîcheur. Dans une semi-obscurité, elle reprit la conversation. « – Autre chose, Madame Vigée-Lebrun, la portraitiste de la reine, est en ce moment chez une de mes amies, Madame de Nairac, pour faire son portrait. Si vous n’y voyez pas d’inconvénients, je vais lui demander de faire une esquisse du vôtre pour l’envoyer à votre futur époux. »

La matinée s’écoula en bavardage, liant tout doucement les deux femmes. Elles prirent ensemble leur déjeuner, monsieur de Saige étant au palais de l’Ombrière, parlement de la ville, pour affaire. Antoinette-Marie remonta à sa chambre essayer un caraco bleu Nattier avec une jupe blanche, le tout dans une grosse soie, que lui avait sélectionnée Rose-Marie, dans la garde-robe de sa bienfaitrice. Avec Manon la petite servante, elle lui prit les retouches et lui assura qu’elles feraient de leur mieux pour que tout soit prêt le lendemain matin. « – C’est vous qui faites les retouches ? Si vous voulez, je pourrai vous aider si on m’en laisse le temps.

– Oh non ! Mademoiselle ! Trouvant cela bien incongru comme proposition. Sans parler de la revêche Madame Tournon, la gouvernante qui aurait vite fait de la tancer, si elle acceptait. « – Madame ne le permettrait pas. De plus, il faudrait descendre, vous êtes déjà attendue au grand salon par Madame et ses fournisseurs. »

Mme Joseph Anthony (Henrietta Hillegas)

Jacqueline de Verthamont

Effectivement, madame de Verthamon trônait au milieu d’une avalanche d’étoffes, de colifichets et accessoires en tous genres présentés par plusieurs personnes. « – Ah ! Vous voilà mon enfant, je vous présente madame Taillade, notre incontournable marchande de mode, personne n’a meilleur goût dans notre ville. » L’élégante bourgeoise, que la modestie n’entravait pas, esquissa une révérence. Continuant les présentations, elle se retourna vers une femme tout en rondeurs et tout sourire, accompagnée d’une toute jeune fille, son apprentie. « – Voici madame Tonnas, ma couturière et lingère aux doigts d’ors. » Tout en remerciant pour le compliment, elle salua Antoinette-Marie dont elle évaluait déjà les mensurations. Puis se tournant vers un monsieur bedonnant et affable. « – Voici monsieur Laffargue, qui vient nous tenter avec ses somptueuses étoffes. » Ensuite, le ballet commença, Madame Tonnas prit les mensurations de la jeune fille, pendant que Madame de Verthamon annonçait le contenu du trousseau désiré. Monsieur Laffargue présenta avec l’aide de ses commis, taffetas, toiles de soie, de coton, Indiennes, linons, batistes, mousselines, voiles, gazes, avec fleurs, avec rayures, avec broderies, avec imprimés. On tâtait, on caressait, on soupesait, on estimait le tombé, on suggérait sur la jeune fille, en la drapant, les modèles à venir. Madame Taillade conseillait sur les couleurs qui flattaient, les rubans, les dentelles, les fichus qui agrémenteraient les toilettes. Autour de cette agitation, Pierre-Henri Bonnard, le majordome, alimentait tout ce monde de frivolité, en rafraîchissements. Il fut ponctionné trois toilettes dans la garde-robe de Madame de Verthamon, et prévu de les retoucher aux mesures d’Antoinette-Marie afin de pallier au plus pressé. Comme la jeune fille était plus grande, on décida de rajouter un volant aux jupes. Devant sa gêne, les objections furent balayées, cette donation disculpant les nouvelles acquisitions de la baronne. Quand la journée fut finie, Antoinette-Marie était exténuée et éberluée de ce qu’elle venait de vivre et ce n’était rien au vu du récapitulatif qui lui donna le vertige devant la quantité. Il y avait de prévu trois caracos, quatre robes à l’Anglaise, deux robes fourreaux lacées dans le dos, une robe redingote, deux vestes, un pierrot, dix Jupes, cinq robes en chemises de linon blanc, deux corsets, dix paires de bas en tricot de soie, quinze jupons en linon blanc dont cinq avec volant au bas, quinze fichus dont cinq mousselines et dix en linon. À cela, on prévoyait de rajouter deux chapeaux à petits bords en paille, deux chapeaux à larges bords en feutre et une demi-douzaine de paires de chaussures dont certaines seraient assorties aux toilettes. Une partie des achats devait être livrée dans les jours suivants pour qu’elles puissent partir comme prévu sous une dizaine de jours pour la campagne.

Une fois seules, les deux femmes se retirèrent dans leurs chambres respectives pour se reposer avant le dîner. Antoinette-Marie s’allongea et essaya de se récapituler sa journée pleine de nouveautés, mais s’endormit. L’heure approchant, Rose-Marie gratta à la porte et proposa son aide pour se préparer à descendre. Elle recoiffa la jeune fille et lui humidifia le visage pour effacer les signes de la sieste. Pendant qu’elle s’activait, elle expliqua que Monsieur serait absent. Il avait envoyé un valet pour prévenir, car il était retenu sur ses terres de Mérignac afin de régler quelques détails en vue des prochaines vendanges. Par contre, la sœur de Mademoiselle, madame Lacourtade serait du dîner, elle avait répondu par l’affirmative au bristol de Madame. Aussi, souperaient-elles entre dames, c’était plus drôle de son point de vue ! La chambrière ne remarqua pas Antoinette-Marie se rembrunir à l’annonce de la nouvelle. Celle-ci n’était pas vraiment enchantée. Elle n’avait pas vu sa sœur depuis ses sept ans et n’avait eu que de rares nouvelles de celle-ci, et se demandait comment se comporter.

Chapitre 9

Emma Hart as Circe c.1782 by George Romney 1734-1802
Marie Amélie Cambes-Sadirac Madame Lacourtade

La jeunesse de Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Madame Lacourtade, surnommée derrière son dos « la belle négociante », née Marie-Amélie Cambes-Sadirac, avait contre toute attente épousée le fils du négociant et courtier de son père. Ce dernier, unique enfant de la famille, était l’héritier d’une grosse fortune de la région. Elle s’était diversifiée au fil des générations en terres, vignes autour de Bordeaux, blé dans la région de Toulouse, en différents négoces, notamment en relation avec Saint-Domingue, voyages en droitures, voire en traite négrière et possédait des parts sur trois navires la rangeant ainsi parmi les familles d’armateurs. Monsieur Lacourtade père était le négociant en vins du baron Cambes-Sadirac. Ce n’était pas rien, le baron possédait des vignes à Cambes, à Sadirac, à Saint-Hilaire entre Garonne et Dordogne, ce que l’on appelait l’Entre-De-Mer et à Veirac et à Saint-Agnan dans le Libournais. Avec le temps et les besoins, ce dernier était devenu son débiteur.

Marie-Amélie, suite à la mort de sa mère l’année de ses trois ans, était repartie avec son père et son frère aîné à Paris, laissant sa sœur aînée au couvent des ursulines à Libourne. Pendant tout le trajet de retour, son père s’enferma dans un profond mutisme, quant à son frère tout à son chagrin, il ne répondit qu’évasivement aux questions de la fillette. Elle ne trouva de réconfort que dans les bras de sa gouvernante. Arrivée à la capitale, dans l’hôtel particulier de la rue Jacob, derrière l’église de Saint-Germain-Des-Près, son père la laissa avec sa gouvernante, madame Alavoine-Bremond, et amena son fils à l’école royale militaire. Elle resta donc seule dans l’hôtel familial avec pour toute compagnie sa gouvernante, un valet, la cuisinière et une servante. Elle ne revit que rarement son père, ses fonctions au ministère des armées sous les ordres de Louis Nicolas Victor de Félix d’Ollières, l’autorisait à loger au château de Versailles et il ne s’en privait pas. Quatre années passèrent comme ça, ponctuées de fréquentes visites de Madame La Fauve-Moissac, sa tante et des vacances d’été au château de Saint-Agnan avec sa sœur aînée Marie-Angélique.

John Smart Portrait d'une femme inconnue daté 1779 Victoria & Albert Museum

Cambes-Sadirac Marie-Amélie

Quand vint son septième anniversaire, sa tante l’amena rejoindre sa sœur au couvent. Comme toutes les femmes de sa famille, elle devait être éduquée par les sœurs ursulines. Commença alors pour elle une période difficile. Elle, que tout son entourage avait gâtée pour lui faire oublier son deuil, sa solitude, dut suivre les règles d’une société fort policée et partager son temps ainsi que son espace avec une troupe de petites filles. Les autres pensionnaires étaient des fillettes ou jeunes filles riches, nobles ou pas.

Les enseignantes, majoritairement de jeunes nones, centraient leur enseignement sur la piété et la vertu. Les journées étaient ponctuées de cours sur la doctrine chrétienne, la manière d’examiner sa conscience, de confesser ses péchés, de communier, d’ouïr la sainte messe, de prier Dieu, de réciter le rosaire, de méditer et de lire des livres spirituels, de chanter des cantiques, de fuir les vices et ses occasions, d’exercer les œuvres de miséricorde, de gouverner une maison et, finalement de faire toutes les actions d’une bonne chrétienne. De cet enseignement Marie-Amélie apprit la rigueur et en garda une certaine gravité dans l’âme et de la retenue dans son comportement. Deux fois l’an, sa tante venait la chercher avec Marie-Angélique son aînée. L’été, elles allaient à Saint-Agnan où elles croisaient parfois leur père et leur frère. De Noël jusqu’à l’épiphanie, elles allaient chez Madame de Verthamon, sa marraine.

Le Noël de ses quinze ans commença mal. Sa tante, Madame La Fauve-Moissac, avait dû annuler à la dernière minute son séjour bordelais pour les fêtes de fin d’année. Son époux, le marquis D’Ajasson de Grandsagne, invité à différentes manifestations à la cour pendant cette période, avait retenu son épouse à Versailles pour l’accompagner. Bien que l’on s’éloignât du scandale de l’affaire du collier qui avait secoué la cour au printemps, il était de bon ton de faire corps avec la reine pour la soutenir dans cette épreuve ainsi que de la succession de scandales que lui imputait la rumeur. La marquise était fatiguée de toutes ces critiques contradictoires. Elles dénonçaient en même temps le luxe de la cour, mais reprochaient au roi ces deuils imposés à celle-ci frappant de récession la soierie lyonnaise. Elles critiquaient Marie-Antoinette-Marie  la trouvant trop fière à Versailles, mais trop familière à Paris où elle ne craignait pas d’aller au bal de l’opéra. Si tout ceci agaçait la marquise, elle n’en respectait pas moins la reine et les désirs de son époux. Elle s’excusa donc auprès de sa nièce que pour la première fois elle laissait seule au couvent pendant cette période de fêtes. Marie-Amélie en conçut un profond dépit, bien qu’elle en comprenne les raisons invoquées. Toutes ses amies étaient déjà au sein de leurs familles et elle ne se sentait pas de les appeler au secours. Aussi, le 24 décembre 1785, au matin, lorsqu’un lourd carrosse amena une dame mandant la jeune fille, celle-ci fut-elle surprise. Elle reconnut Madame Tournon, la gouvernante de l’hôtel de Saige. Madame de Verthamon, sa marraine, ayant appris la nouvelle, et n’ayant pas le cœur de laisser seule sa filleule l’avait envoyé chercher. Son bagage fut prêt en quelques minutes et elle fit ses adieux à la mère supérieure et aux sœurs aussi vite. Une heure plus tard, la voiture repartait pour Bordeaux.

Elle prit grand plaisir à cette suite effrénée de festivités qui ponctuaient les fêtes de fin d’année. Cela commença solennellement, comme chaque année, par la messe de la nativité à la cathédrale saint André. Toutes les grandes familles de Bordeaux étaient là, rivalisant d’apparat tout en essayant de ne pas être de mauvais goût. Le clou de la messe comme chaque fois était l’arrivée du maréchal Louis François Armand de Vignerot du Plessis, son gouverneur. À chacune de ses sorties en carrosse, ce personnage fastueux se faisait escorter d’une garde palatine en grand uniforme, parfois même d’une fanfare. À la cathédrale, où il était accueilli par des musiciens à sa solde jouant ses airs favoris, son fauteuil, à défaut d’angelots, était entouré par sa garde. Marie-Amélie jubilait de pouvoir assister à ce spectacle si fastueux, dont elle s’amusait comme au théâtre et qu’elle commentait discrètement derrière son éventail à sa marraine. Le réveillon, bien évidemment, se déroulait à l’hôtel de Saige. Les familles de Verthamon et de Saige se mélangeant, pas toujours de bon gré, malgré la fortune des uns et des autres, certains n’oubliaient pas qu’ils n’étaient pas du même monde. Puis sa marraine l’amena à tous les dîners, toutes les soirées et tous les bals qui comptaient, car c’était sa saison ! Celle où l’on commençait à chercher le bon parti si on ne l’avait pas dans sa manche. Et dans le cas de Marie-Amélie, il fallait le chercher, car son père y était indifférent, si cela n’avait été que de lui elle serait restée au couvent comme sa sœur aînée.

Duchesse, Règne De Louis XVI, D´Après Moreau, 1783 P010077 France. Original lithograph drawn and engraved by Polydore Pauquet. 1864..jpgSon premier grand bal fut celui du 28 décembre, donné par Madame Paul Nairac dans son hôtel. Pour ce soir-là, elle inaugurait une jolie robe, blanche, brodée de guirlandes de fleurs à tous ses bords, cadeau de Madame de Verthamon. Son corsage était si serré qu’il poussait hors de son décolleté sa jeune poitrine prometteuse. Sa marraine lui avait même offert pour l’occasion le savoir-faire de la coiffeuse la plus en vogue de Bordeaux, Madame Hardouin. Celle-ci s’était extasiée sur le visage d’ange, le regard émerveillé, un peu grave, les pommettes hautes, le petit nez, la bouche bien dessinée de la jeune fille. Elle avait sublimé, à l’aide de l’opulente chevelure blonde cendrée de celle-ci, le ravissant minois, qu’elle trouvait déjà parfait. Elle lui construit un chignon natté en hauteur qui laissait s’échapper de longues mèches torsadées dans le dos que l’on commençait à nommer anglaises. Monsieur de Saige trouva la jeune fille faisant tourner sa large jupe devant le grand miroir du vestibule, dans lequel elle avait scruté le moindre détail de son reflet. Elle attendait avec impatience depuis un quart d’heure ses bienfaiteurs. Monsieur de Saige rassura Marie-Amélie quant au résultat. Sur ce, Madame de Verthamon, dans une toilette rouge sombre assortie à la veste de son époux, arborant une parure de rubis, arriva. Ce beau monde monta dans le carrosse du marquis. Celui-ci souriait de voir les deux élégantes figées afin de ne rien troubler de leurs toilettes. Quant à son épouse, elle était très satisfaite du résultat, car elle comptait sur ce séjour pour trouver le parti idéal pour sa filleule.

La voiture s’arrêta sur le cours Tourny, devant l’hôtel Nairac, qui s’il n’était pas aussi imposant que celui de Saige, n’avait rien à lui envier. Le valet de pied, un nègre élégant en perruque poudrée, déplia les marches du carrosse dans la cour, ouvrit la porte et aida le marquis à descendre. Ce dernier aida lui-même les deux dames. Ils furent accueillis avec grande amabilité par monsieur et Madame Nairac. Le couple, grâce au commerce triangulaire, était l’un des plus riches et des plus en vue de Bordeaux.

Marie-Amélie était en ébullition, c’était son premier bal, celui de son entrée dans le monde. La salle de bal était illuminée par deux énormes lustres en cristal, aidés par une dizaine de chandeliers en argent posés sur des consoles. À peine entrées, ses amies se précipitèrent sur elle. Pour la plupart d’entre elles, c’était aussi leur premier bal. Les jeunes filles commentèrent leurs toilettes, se complimentant sur leur choix. Parmi elles, certaines lançaient des sourires timides ou des œillades effrontées aux jeunes hommes de l’assistance, dont certains étaient les frères de leurs amies. Malgré l’effervescence, Marie-Amélie gardait à son habitude un air sérieux qu’elle rompait de quelques sourires chaleureux pour ses amies. Dans un angle de la pièce, qui s’ouvrait par six portes-fenêtres sur une terrasse, un orchestre de musiciens, un pianiste et des violonistes, entamait la première contre danse. Les cavaliers de ses amies vinrent les chercher et se lancèrent dans les premières figures. La jeune fille, restée auprès de sa marraine, regardait, inquiète, le ballet qui se déroulait devant elle. Comme elle venait d’arriver, qu’elle n’eut pas de cavalier ne l’inquiétait pas, mais elle n’était pas sûre que ses cours de danse au couvent fussent suffisants pour se souvenir de toutes les figures complexes du quadrille. Madame de Verthamon perçut son inquiétude. Elle la rassura. Un peu de maladresse n’enlèverait rien à son succès que sa joliesse assurait. Elle avait remarqué l’intérêt de la gent masculine pour sa protégée, avec un petit pincement de cœur de jalousie devant ce qu’elle n’avait jamais vraiment eu.

Le son de la musique qui s’élança au-dessus du brouhaha avait attiré le regard de la jeune fille vers l’orchestre. Elle ne vit pas arriver vers elle, d’un pas nonchalant, un jeune homme blond au sourire espiègle. Il toussota pour annoncer sa présence. L’adolescente se retourna et croisant les yeux du galant, elle sentit ses jambes tremblées. Elle accepta l’invitation à danser. Elle reconnaissait le jeune homme, mais ne pouvait mettre un souvenir précis dessus. De plus, au milieu du bruit, elle n’avait pas entendu son nom lorsqu’il s’était présenté. Elle avait juste compris qu’ils se connaissaient. Ils rejoignirent le groupe de huit danseurs qui se formait et se donnèrent la main. Elle en rougit. Le groupe en cercle commença par une ronde et se mit à tourner dans un sens puis au bout de huit mesures dans le sens contraire. Mis face à face, les couples se donnèrent la main droite et changèrent de place en deux mesures, soit un pas de gavotte, puis firent un rigaudon, regagnèrent leurs places de départ en se donnant cette fois la main gauche et firent à nouveau un rigaudon. Puis les quatre dames se donnèrent la main droite au centre du carré et gracieusement tournèrent quatre mesures dans le sens de la montre, demi-contretemps. Elles se lâchèrent la main droite, firent demi-tour, se donnèrent la main gauche au centre et revinrent à leurs places de départ de la même manière. Les hommes firent la même figure. Les quatre dames seules exécutèrent le rond des dames en quatre mesures dans le sens de la montre et quatre mesures dans le sens contraire, puis les hommes pareillement. La figure, dite de l’Allemande, suivie. Les partenaires étant côte à côte, épaules droites en contact, ils se donnèrent les mains, les hommes, bras gauche derrière le dos, prirent la main droite de la dame et les dames firent l’inverse. Ils tournèrent ainsi un demi-tour dans le sens de la montre en deux mesures, se lâchèrent et firent un rigaudon face à face. Ils prirent la position inverse, revinrent à leurs places de départ en un demi-tour dans le sens contre la montre et firent à nouveau un rigaudon face à face puis recommencèrent la ronde. Son cavalier ramena la jeune fille à Madame de Verthamon, les joues en feu sous l’émotion. Elle n’eut guère le temps de reprendre son souffle, la soirée se passa de danse en danse, ponctuée de celles qu’elle accordait au jeune homme qui revenait régulièrement vers elle. Elle eut un tel succès qu’elle n’arrivait pas à s’arrêter. La nouveauté et la beauté de la jeune fille attiraient tous les galants de tous âges. Madame de Verthamon interrompit le ballet des prétendants et entraîna sa filleule vers une des consoles où des valets, noirs comme l’ébène, en livrée de couleurs claires servaient des rafraîchissements. Elles profitèrent de ce moment d’accalmie, pendant lequel se joua un menuet pour échanger quelques mots. Marie-Amélie apprit ainsi que son galant le plus assidu et qui visiblement se changeait en soupirant était François-Xavier Lacourtade.

Le bal se finit au petit matin, monsieur de Saige s’était retiré un peu plus tôt dans la soirée et avait renvoyé la voiture. Sur le chemin de retour, après avoir remercié sa marraine, Marie-Amélie, prenant un air le plus indifférent possible, du moins le pensait-elle, se renseigna plus amplement sur son cavalier. Madame de Verthamon souriait dans l’ombre de la voiture, de l’innocent émoi de la jeune fille. Elle lui répondit le plus naturellement que le jeune homme était le fils du courtier de son père et que c’était sans doute pour ça qu’elle avait une impression de déjà vu. Elle avait dû le rencontrer quelques années avant, mais elle était encore enfant. Cela expliquait pourquoi son regard son sourire lui disait quelque chose, pensa-t-elle.

George Romney - Lady Hamilton (as Nature)

Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Elle eut du mal à s’endormir, du moins, le crut elle comme on le croit à son âge et se réveilla à la fin de la matinée. La journée s’écoula sans surprise, ce qui désappointa la jeune fille qui imaginait déjà le jeune homme soupirant sous ses fenêtres. C’était presque le cas, François-Xavier n’était pas loin faisant les cent pas, ne trouvant pas le prétexte adéquat à la bienséance, il avait fait demi-tour. Avant de repartir, il avait pris la peine de soudoyer une servante de l’hôtel de Saige pour connaître les prochaines sorties de la belle et le tenir au courant.

Celle-ci avait pour prochaine distraction l’opéra-comique aux « Variétés Amusantes », il s’arrangea pour l’y croiser. Il fit de même le lendemain à la première de « l’innocente partie de chasse d’Henri IV » au grand théâtre. Bien qu’interdite, parce qu’elle prônait une monarchie populaire et démocratique, tout Bordeaux s’y rendit. Madame de Verthamon emmena Marie-Amélie la voir depuis sa loge. François Xavier à l’entracte vint y rendre ses hommages, bousculant au passage quelques admirateurs de la jeune fille. Deux jours plus tard, Mlle Saint-Huberty donnait un concert privé chez le duc de Richelieu. Invitée, Madame de Verthamon y amena sa filleule. Quelle ne fut pas leur surprise d’y rencontrer le jeune homme ! Marie-Amélie croyait que son cœur allait s’arrêter chaque fois qu’elle reconnaissait sa silhouette. Puis les dîners, les promenades, les bals, tout était bon pour que François-Xavier puisse apercevoir celle qui l’empêchait de dormir. Son père finit par s’inquiéter de cette frénésie soudaine de mondanité, devinant qu’il y avait une femme derrière tout ça, il en demanda le nom. L’apprenant, il conseilla à son fils de se faire à l’idée d’une fin de non-recevoir. La roture épousait rarement la noblesse et encore moins la noblesse d’épée. Le jeune homme le savait bien, mais c’était plus fort que lui.

Madame de Verthamon, qui n’avait de son côté pas eu besoin de se renseigner pour comprendre les soupirs de la jeune fille, prit les devants. En quelques échanges de lettres entre elle et Madame La Fauve-Moissac, il fut décidé que Marie-Amélie ne retournerait pas au couvent. Bien que la jeune fille eût reçu trois demandes en mariage de nobles désargentés, et d’un autre pouvant être son père, elles décidèrent d’un commun accord que le petit Lacourtade était un parti très intéressant même sans titre nobiliaire. Il ne s’était pas déclaré, mais Madame de Verthamon pensait deviner pourquoi. Elle invita monsieur Lacourtade père et après un échange digne de deux maquignons, ils décidèrent qu’un mariage entre les deux familles pourrait rendre service aux deux. Sans trop tirer l’oreille à son beau-frère, Madame La Fauve-Moissac obtint son accord. Celui-ci voyait là un moyen d’éponger ses dettes envers son courtier.

Le mariage fut célébré le mardi 26 septembre 1786, juste après les vendanges, les fiançailles ayant été célébrées juste après les fêtes pascales. La cérémonie eut lieu à l’église Notre-Dame. Le baron Cambes-Sadirac, n’ayant pas pu ou voulu, conduire sa fille à l’autel, se fit remplacer par son fils Charles-Louis. Vêtue d’une robe à paniers en grosse soie azur, garnie de dentelles blanches, offerte par sa tante, elle s’avança vers l’autel sous les regards attendris, ironiques ou méprisants des invités. Si comme Madame de Verthamon, dont ça avait été le cas, se marier avec un roturier n’avait guère d’importance, tant que l’on pouvait tenir son rang, d’autres pensaient que c’était déchoir. Pour Marie-Amélie, loin de toutes ces considérations, c’était la concrétisation de son amour, parfaitement consciente que sa vision du mariage et sa situation étaient exceptionnelles.

Les fêtes du mariage ne durèrent que deux jours, l’absence du père de la mariée ayant restreint la présence de sa famille. Puis le jeune couple parti pour la propriété de Caudéran, nouvellement acquise par Monsieur Lacourtade père comme cadeau de mariage pour le jeune couple. La vie d’épouse et de femme commença pour celle qui était maintenant Madame Lacourtade.

*

Après sa toilette du matin, la servante de Marie-Amélie, lui présenta le bristol l’invitant pour le soir même à un souper chez sa marraine. Il y était stipulé que c’était en l’honneur de l’arrivée d’Antoinette-Marie. Par retour du porteur, elle répondit par l’affirmative. Elle y songea toute la journée et quand vint le soir, elle s’habilla avec soin, non pas pour impressionner sa jeune sœur, mais parce que cette première vraie rencontre était importante.

À l’heure dite, elle se présenta à l’hôtel de Saige, avec un malaise au creux du ventre. Un sentiment de culpabilité s’était développé insidieusement avec le temps et se mit à éclore en cet instant. Elle fut reçue tendrement par la maîtresse de maison, qui la rassura, tant bien que mal, jusqu’à la venue d’Antoinette-Marie.

Prévenue, par Manon, rajustée à temps par Rose-Marie, elle descendit au salon où avait été dressée la table. Les deux sœurs se toisèrent cherchant dans l’autre une ressemblance. Il était avéré qu’elles avaient un air de famille, mais c’était plus une impression qu’une évidence. Antoinette-Marie, mal à l’aise, sourit timidement à son aînée, les barrières tombèrent, Marie-Amélie la prit dans ses bras, les larmes dans les yeux et avec plus de mots dans la bouche qu’elle ne pouvait en articuler. Les trois femmes éclatèrent de rire devant la délivrance de leurs émotions. Le souper se déroula au fil des souvenirs des unes et des autres, retissant leur histoire. La plus jeune apprenant à connaître sa famille. Elles se quittèrent, minuit passé, Marie-Amélie jurant qu’elles se verraient le plus possible d’ici son départ pour les Amériques.

Madame Elisabeth and her sister-in-law Marie Antoinette, 18th C by Alexandre Moitte  .jpg

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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2 réflexions sur “La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 007 à 009

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