La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 010 à 012

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Chapitre 10

Charles-Amable Lenoir (français, 1861-1940) Le créateur de dentelle
Rose-Marie Bordenave

Septembre 1788. Séjour au château de Cadaujac

Le lundi de la deuxième semaine de septembre, les vendanges approchant, Madame de Verthamon décida qu’il était temps de partir pour le domaine de Cadaujac. Son conjoint qu’elle n’avait pas vu depuis une quinzaine de jours les rejoindrait au château. À cette période de l’année, il parcourait ses différentes propriétés pour préparer les vendanges, c’était un acte essentiel de la vie bordelaise. Il ignorait comme tous la rentrée officielle de la Saint-Martin du Parlement, d’autant qu’il s’était affranchi de sa charge d’Avocat-Général au Parlement de Bordeaux, depuis dix ans. Conformément à leur habitude depuis quelques années les époux et leur suite se retrouvaient dans leurs nouvelles demeures des bords de Garonne et restaient jusqu’à Noël. Leur existence se déroulait alors dans le cadre de leur résidence campagnarde, ils ne retournaient à Bordeaux que pour quelques soirées ou manifestations auxquelles ils étaient invités. 

Cette décision déclencha un vrai branle-bas de combat. Outre elle-même et Antoinette-Marie, se joindraient au séjour, leurs chambrières, le maître de ballet, le maître de musique et de chant et le précepteur. La jeune fille avait bien espéré y échapper, mais il n’en fut point question. Ce n’était pas bien grave, il faisait beau, le soleil brillait, illuminant tout le décor qui l’entourait, rien ne gâterait cette journée. Rose-Marie, qui bien évidemment était du voyage, s’occupa des malles. La garde-robe de sa nouvelle maîtresse s’étant bien remplie en quinze jours, cela se révéla une tache aussi minutieuse que longue. Le déplacement s’avéra de courte durée, une petite heure suffit à accomplir le trajet. La berline chargée des bagages, avec pour passagers les messieurs, précéda le carrosse des dames et de leurs chambrières d’un couple d’heures.

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Cambes-Sadirac Antoinette Marie

Antoinette-Marie se retrouva enchantée de ce qu’elle découvrit. Après avoir parcouru le village, la voiture s’engagea dans l’allée du château. Elle traversa les vignes et s’enfonça vers le fleuve que la demeure surplombait. Elle détenait, en raison de sa situation, une vue imprenable sur la Garonne. Côté arrivée, cette bâtisse rectangulaire, en pierres de taille, coiffée d’un étage et d’un toit mansardé en ardoises, offrait six travées par niveau, portes-fenêtres pour le rez-de-chaussée et hautes fenêtres pour l’étage. Côté Garonne, elle était dotée d’un balcon-terrasse soutenu en quatre points par deux colonnes jumelées.

Bien que depuis peu à la ville, Antoinette-Marie eût l’impression de redécouvrir la nature, sans être cloîtrée, Madame de Verthamon avait préféré éviter toute sortie de l’hôtel. Elle avait voulu prévenir toutes explications, à l’apparition de la jeune fille, qui auraient entraîné des rumeurs et des médisances. Aussi ce séjour à la campagne lui rendait sa liberté et elle espérait bien s’en repaître.

Avant de reprendre la routine des études, elle profita de sa première après-midi, pour visiter les alentours. Pendant que tout le monde s’installait dans la demeure, elle fit le tour de la bâtisse par les pelouses, passant sous les chênes qui devaient être centenaires et dont les feuillages caressaient l’herbe. Le vent par foucades faisait bruisser les feuilles des saules pleureurs plantés par monsieur de Saige, la journée était chaude et agréable. Abritée sous un chapeau de paille à large bord, elle se dirigea vers la Garonne à travers champs. Elle prit le chemin longeant la Garonne, elle releva la tête interpellée par le cri grinçant d’un milan royal déclenchant une débandade de tourterelles. Tout en flânant, elle admirait les berges du cours d’eau envahies d’une végétation profuse, roseaux à massettes, liserons blancs ou rosés, mauves, iris sauvages, bruyères, oseilles rouges, sur laquelle s’ébattait encore des nuées de papillons et de libellules. Elle apercevait l’île de « la Lande » qui séparait le fleuve en deux bras et quelques embarcations qui descendaient ou remontaient son flux. Suivant le tracé du chemin, elle pénétra dans un espace boisé de pins décharnés, de saules et de frênes, dominés par un cèdre majestueux qui l’impressionna par sa taille. Éblouie par un éclat de vif-argent, elle découvrit, au bout d’un sentier qui partait vers la droite, un étang enfoui sous les mauves et les chicorées. Elle s’y dirigea et s’assit contre le tronc d’un chêne pour mieux profiter de cet instant de calme et de solitude. Plongée dans sa contemplation, elle oublia le temps et somnola un moment chauffée par les rayons du soleil descendant. Elle se réveilla aux appels de Rose-Marie qui la cherchait déjà depuis une petite heure. Elle se leva, fit signe et la rejoignit en courant, heureuse de vivre. 

Le lendemain commença une routine imposée par tout ce qu’elle devait apprendre pour être une jeune femme accomplie. Le matin, monsieur Bardonneau travaillait avec elle sa diction et son français puis ils entamèrent l’apprentissage de l’espagnol, enfin du castillan. L’un comme l’autre se doutait bien que ce n’était pas en six mois qu’elle parlerait la langue de Cervantes, mais ce serait de bonnes bases. Il était fort satisfait du sérieux avec lequel Antoinette-Marie se concentrait et s’appliquait. L’après-midi, monsieur D’Aysse expliquait les pas et les figures de différentes danses à la mode qu’elle esquissait avec grâce et facilitée tant elle aimait cela. Puis Monsieur de Beauchesne prenait le relais. Il avait très vite abandonné l’apprentissage de tout instrument de musique auquel son élève se montrait réfractaire. S’étant aperçu qu’elle possédait une bonne oreille et une très jolie voix à la tessiture chaude et profonde, il concentra ses efforts sur le chant auquel elle savoura le plaisir et qui fit la joie de tout ce qui l’entendait voire l’écoutait. Les jours s’écoulaient sans peine.

Portrait de Maria Godsal (huile sur toile), John Opie (1761-1807)
Rose-Marie Bordenave

Exemptée de sa fonction de chaperon auprès de sa maîtresse, Rose-Marie profita de ce moment de répit pour s’isoler et s’installer dans les cuisines. Elle se servit, en cachette, un verre de café qu’elle affectionnait. Elle s’apprêtait à le déguster quand elle sursauta à l’apparition dans l’encadrement de la porte d’un jeune homme, large d’épaules et blond comme les blés. Elle ne pouvait quitter ses yeux en amande. Antonin, mal à l’aise, expliqua maladroitement qu’il avait été guidé par un jardinier jusqu’à la porte de l’office. Il revenait de Bordeaux où il avait appris qu’elle résidait ici. Aussi, avant de rentrer à Cambes, il s’était arrêté pour la voir et lui donner des nouvelles. Rose-Marie reprenant contenance devant le jeune homme fortement intimidé, elle lui lâcha d’une voix un peu hautaine. « — Je suppose que tu parles de Mademoiselle Cambes-Sadirac. Elle ne peut être dérangée, mais si tu peux attendre, je lui signifierai que tu es là ». Agacé par l’intonation de la chambrière, se dominant, rougissant de colère, il dit qu’il patienterait dehors. Le ton d’Antonin déclencha un fou rire à Rose Marie qui s’excusa du sien puis reprenant son souffle, elle partit voir où en était sa maîtresse. Pendant ce temps, le jeune homme s’installa sous un chêne face à la porte de service. Antonin n’avait pas décidé de lui-même de rendre visite à Antoinette-Marie. Il devait aller chercher des barriques neuves, aux chais des Lacourtade, pour les nouvelles vendanges. Bertrande lui avait demandé de passer à l’hôtel de Saige afin de prendre des nouvelles de sa petite et comme il hésitait, elle avait insisté. C’est en se faisant prier et en traînant les pieds qu’il accomplit sa promesse arrachée. Mais arrivé aux fossés du chapeau rouge, le majordome lui avait annoncé le déménagement provisoire de Madame de Verthamon et de sa protégée. Donc sur le retour il avait accosté sa gabarre au niveau du château. Il demeurait inquiet. De toute évidence, il était content de revoir son amie d’enfance. Mais elle ? Elle avait dû se transformer en une vraie demoiselle, comment devait-il se comporter ? Comment allait-elle réagir ? Et cette servante impertinente qui l’agaçait avec ses grands airs, malgré ses appâts qui ne lui avaient pas échappé, ne présageait rien de bon. Plus le temps passait, plus il se demandait ce qu’il faisait là.

Pendant ce temps, Rose-Marie était montée au salon de musique. Elle était rentrée discrètement dans la pièce où la jeune fille finissait le dernier chant entamé. Les critiques de son maître concluant son cours, la chambrière prévint Antoinette-Marie qu’un jeune homme, qu’elle décrivit, car elle constata qu’elle ne connaissait pas son nom, l’attendait. Elle avait à peine achevé son information qu’Antoinette-Marie, sa servante sur les talons, déboulait dans les escaliers, sous l’œil circonspect de Madame Tournon. Elle réalisa le tour du bâtiment afin de le trouver. Dès qu’elle le vit, elle se jeta dans ses bras, le serra, l’embrassa sur les joues, lui prit le bras et l’emmena dans l’allée vers les vignes. La suivante, essoufflée, eut un pincement de cœur, un début de jalousie face cette intimité évidente. Elle fut surprise devant tant de familiarité. Comme il se devait, elle suivit le couple en retrait. S’éloignant du château, entraînant son compagnon, Antoinette-Marie posait mille questions, ne laissant pas Antonin ouvrir la bouche. Il riait sous l’assaut, retrouvant leur complicité. Puis il prit le relais, il commença à lui répondre, la rassurant sur tous, lui donnant des détails sur leurs vies sans elle. Elle raconta ensuite tout ce qu’elle vivait de nouveau, tout ce qu’elle avait découvert de sa nouvelle existence. Elle lui glissait régulièrement que si elle n’était pas malheureuse, elle s’ennuyait de Cambes et de ceux qu’elle aimait. Mais il comprit que son séjour amorçait une distance entre eux. Ce bavardage à bâtons rompus avait laissé filer le temps et les avait éloignés de la demeure. Le soleil commençant à descendre derrière les frondaisons, Rose-Marie les interrompit, car il devait rentrer, on allait s’inquiéter au château. Se dirigeant vers le fleuve, accompagnant Antonin à son embarcation, Antoinette-Marie lui soutira la promesse de revenir au plus vite, sous quinzaine au plus tard. Il l’embrassa, salua la chambrière et guida sa gabarre jusqu’au milieu du cours d’eau. Puis il se sentit submerger par l’amertume de la séparation réitérée. Il savait bien que ce n’était que prolonger ce moment douloureux. De son côté, muette, les larmes aux yeux elle reprit le chemin du château. Ressentant sa tristesse, Rose Marie, familièrement lui prit le bras. La Tournon se trouvait loin, et posa des questions à sa maîtresse. Celle-ci ne se formalisa pas, elles étaient avant tout deux jeunes filles qui se comprenaient. L’éducation première d’Antoinette-Marie ne l’avait pas formée à adopter de la distance avec ses inférieurs. Elle ne se considérait pas comme supérieure, elle n’avait pas encore pris conscience de son statut social dû à sa naissance. La blonde raconta à la brune toutes les nouvelles qu’elle avait reçues. La suivante finit par comprendre au milieu du flot de paroles que le jeune homme qui lui avait tant plu était le frère de lait de sa maîtresse. Et pour en avoir la certitude, elle lui insinua qu’elle le croyait son bien-aimé. Antoinette-Marie s’esclaffa. « — Antonin ! Cet escogriffe, en voilà une idée, Dieu sait qu’elle l’aimait, mais c’était son frère enfin tout comme. Il n’avait pas fait un pas sans l’autre. Elle connaissait tous ses travers. Oh non ! Il n’était pas son amoureux ! »

Se rapprochant de la demeure la servante reprit sa place de suivante en maintenant la distance respectueuse due à leur rang. Antoinette-Marie ne le remarqua pas, car elle aperçut Manon très agitée qui les hélait. Monsieur de Saige était rentré. Antoinette-Marie et sa chambrière se précipitèrent préparer la jeune fille pour le repas du soir.

Comme il faisait bon, Madame de Verthamon et Antoinette-Marie s’étaient installées sur la terrasse devant le salon où avait été dressée la table. La plus jeune rapportait son entrevue lorsque monsieur de Saige fit son entrée. Avec un large sourire, il salua les dames. Grand et une tendance à l’embonpoint, il reflétait la bonhomie. Contrairement à tout ce qu’elle avait entendu dire sur le personnage, la jeune fille qui le voyait pour la première fois ne lui découvrait rien de bien imposant. Cet homme, qu’elle savait si riche et qui possédait donc tant de pouvoir, avait une physionomie presque grotesque. Son cou assez présent portait une tête sensuelle. Il avait un visage arrondi, des lèvres gourmandes, avec un regard doux, mais le menton était un peu lourd. Malgré cette première impression, elle l’apprécia tout de suite, le trouvant rassurant, paternel. D’une voix profonde, il lui dit. « — Alors voilà encore une de ses beautés dont sont prodigues les La Fauve-Moissac. Vous faites honneur à votre clan, si je puis dire. Vous êtes une heureuse surprise, votre tante avait raison. Et dire que l’on vous marie de l’autre côté de l’Atlantique, ses Américains ont bien de la chance ! » Antoinette-Marie rougit et exécuta une légère révérence. Ils se mirent à table, un serviteur commença à servir. Il reprit la parole. « — Nous aurons cette année encore une fois une piètre saison. La grêle, les pluies incessantes ont détruit vignes et cultures. Ce mauvais temps continuel a fait pourrir en terre les semences, empêché la fenaison et les moissons. J’ai de très fâcheuses nouvelles de la part de mes métayers.

— Cela explique la hausse des comestibles dont se plaignait Madame Tournon. Cela finira mal.

— Vous ne pensez pas si bien dire, il y a eu des émeutes à Bordeaux. Les garçons cordonniers ont demandé une augmentation dans leurs prix, et ont refusé de rentrer dans les boutiques jusqu’à ce qu’ils l’aient obtenue. Les maîtres se sont lamentés de cette rébellion et la police a cru bon de devoir la disperser par la force, c’était un moyen injuste et odieux. Il eût été plus raisonnable d’entendre les parties, avant de n’en punir aucune. En conséquence, le guet à cheval, ayant rencontré un troupeau de nos braves crépins, a estimé qu’il devait en emprisonner quelques-uns. Mais ils avaient des armes et du courage ; ils ont chargé vigoureusement la milice bleue qui a été obligée de prendre la fuite. Cela n’a donc pas réglé le problème. »

La conversation se poursuivit sur les voisins, et les nouvelles de Paris.

***

Clark Gayton, Amiral du Cercle Blanc John Singleton Copley
Armand de Saige

Les jours défilaient et se ressemblaient, Monsieur de Saige parcourant ses terres, suivant ses maigres récoltes et répondants aux courriers réguliers qu’il recevait de Bordeaux, de Toulouse, de Saint-Domingue, ou de Paris. De son côté, Madame de Verthamon visitait les pauvres. Elle se rendait deux fois la semaine à l’hôpital saint André, comme elle l’avait toujours fait, distribuant ses aumônes, sous forme d’argent, de nourriture ou de vêtements. Antoinette-Marie ne quittait pas la demeure et ses alentours, d’autant que le temps s’était mis de la partie. Une pluie fine continue tombait journellement. La seule qui y trouva son compte ce fut Rose-Marie, car Antonin tint sa promesse et vint voir Antoinette-Marie à chacun de ses trajets entre Bordeaux et Cambes. La chambrière s’arrangea, sous différents prétextes, à le raccompagner à chacune de ses visites jusqu’à sa gabarre et très vite Antonin comprit l’intérêt que lui portait la jolie soubrette. Il se découvrait intimidé pour la première fois par une fille, aussi demeurait-il sur sa réserve. Elle crut dans un premier temps qu’elle ne lui plaisait pas. Elle en était dépitée. Puis du jour au lendemain, tout changea. Le ciel était resté bas toute la journée. Le jeune homme, de retour du quai des Chartrons où il avait livré des fûts de vins, passa deux heures au château. La nuit s’approchait quand Antonin annonça qu’il devait rentrer. La pluie avait rendu le chemin bourbeux et glissant, aussi la jeune fille utilisant ce prétexte prit-elle son bras et une lanterne pour éclairer leur route. Un cavalier déboula dans l’allée du château, alors que le couple s’y engageait. Rose Marie lâcha la lampe et faillit tomber à la renverse. Il la rattrapa à bras le corps et dans l’intimité de l’obscurité, sentant sa chaleur contre lui il l’embrassa et elle se laissa faire.

Le messager, de son côté, sauta de son cheval devant le perron et demanda à voir le châtelain. Comme il ne se trouvait pas encore là, on le fit attendre dans les cuisines en lui donnant une collation. Après son entrevue avec le cavalier, qui était ni plus ni moins que le secrétaire de monsieur Leberthon, président du Parlement en exil, monsieur de Saige annonça à sa femme qu’ils devaient rentrer à Bordeaux. Il semblait que le Parlement et la Cour des Aides aient enfin reçu l’autorisation de reprendre leurs fonctions au sein de Bordeaux et de revenir de leur bannissement libournais. Malgré les efforts du comte de Fumel, on avait assisté durant l’été 1788 à une sorte de dissolution du pouvoir royal dont le Parlement fut le premier à tirer profit. Et ce n’était pas rien en ces temps troublés par le rythme effréné des changements de politiques provenant de la Capitale. D’un commun accord, tout le monde effectua ses bagages et réintégra l’hôtel de Saige avec deux mois d’avance. Remarquant sa chambrière tirer une triste mine et n’étant pas dupe de ce qui se passait entre elle et son ami, Antoinette-Marie la rassura. « — Il viendra nous voir à Bordeaux même si c’est moins facile. » L’autre jeune fille sourit saisissant avec ses mots qu’elle était comprise et que sa maîtresse donnait par là son assentiment.

Chapitre 11

A Lady, ca. 1782 (John Smart) (1741-1811) Cincinnati Art Museum
Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Octobre 1788, Retour à Bordeaux

Rentrée de la veille, le dimanche 19 octobre 1788 au soir, Madame de Verthamon vit ses salons envahis d’amis et de connaissances. Il n’était question que du retour imminent du président Leberthon et de la fête que l’on comptait lui faire. Antoinette-Marie n’avait jamais vu autant de monde rassemblé dans un même endroit ni autant de parures, de soie, de broderies… L’hôtesse passait d’un salon à un autre et d’un invité à l’autre, la jeune fille sur ses talons. Elle la présentait comme étant sa filleule, à tant de personnes qu’elle en eut le vertige. Elle resta toutefois très réservée, intimidée par la foule d’inconnus. Celle-ci ne portait pas attention à elle, préoccupée qu’elle fût des évènements à venir et des détails qu’elle pouvait glaner au sein d’elle-même. Vers le milieu de la nuit petit à petit chacun rentra chez soi et tout ce petit monde se donna rendez-vous au bord du fleuve pour voir traverser son parlement qui revenait de Libourne. La Jurade avait offert « la Maison Navale » qui, en principe, ne devait servir qu’à transporter les princes ou les archevêques.

À la surprise de tous, le jour suivant se leva sur une belle journée d’automne, ensoleillée à souhait. Antoinette-Marie accompagnait Monsieur et Madame de Saige qui allaient se poster sur la place royale entre l’hôtel des Bourses et la statue du feu roi. Il y avait été installé des tribunes face au fleuve sur lesquelles s’assirent aristocrates et grands bourgeois dont les toilettes et habits recouvrirent la place de couleurs. Les Lacourtade les y retrouvèrent ainsi que beaucoup de leurs amis. Pour l’occasion, la jeune fille avait mis une robe à l’anglaise, gris pâle, sur une jupe anthracite. Rose-Marie, qui rejoignait Antonin, l’avait coiffée très simplement avec un catogan maintenu par un ruban assorti. Le tout lui donnait un air de modestie malgré les mèches folles qui s’en dégageaient, cela convenait à sa situation. Madame de Verthamon qui n’avait pas voulu la priver de cette manifestation exceptionnelle ne tenait pas à ce qu’on la remarque trop, bien que les circonstances aient déjà faussé ses objectifs. Une fois prêt, le groupe se dirigea vers le lieu du rendez-vous. Lorsque le bateau arriva, ce fut un déchaînement de cris et de joies, la liesse se révélait à son comble. Le vaisseau ne fit que passer devant la place puisqu’il accostait face à la porte du Caillau, qui elle se situait en vis-à-vis du Palais de l’Ombrière en amont du fleuve.

Tout le quartier, où devaient se rendre les membres du parlement revenus, avait revêtu des décorations de fêtes. Aux fenêtres pendaient des tapis et les rues étaient jonchées de lauriers et de fleurs. Les cloches des églises sonnaient à toute volée. Antoinette-Marie ne vit pas grand-chose d’où elle se trouvait, n’ayant pas pu approcher à la descente du bateau. La foule était si compacte que Madame de Verthamon s’y était refusée comme bien des dames.

***

Le lendemain Rose-Marie rejoint son amoureux qui était arrivé à l’aube pour la prévenir de sa présence. Monsieur et Madame de Saige se rendant chez le président, dans le quartier du Mirail, Antoinette-Marie lui avait donné quartier libre. Rose-Marie avait revêtu un caraco à fines rayures blanches et rouges qui remontait sa gorge ronde et mettait en valeur sa taille étroite qu’accentuait une large jupe blanche, don de Madame de Verthamon. Antonin l’avait entraînée au palais de l’Ombrière. La place face au Palais regorgeait de monde. Un arc de triomphe avait été dressé devant la chapelle, deux enfants représentaient des génies et offraient des palmes aux magistrats. Sur chacun des côtés des estrades étaient occupées, l’une par les musiciens du régiment de Champagne, l’autre par les ménétriers dont la musique devait saluer l’arrivée de chaque magistrat. Au lieu de cela, les jurats furent accueillis par des bordées de huées et de sifflets auxquels se joignit le jeune couple emporté par la liesse générale. Les jurats se frayèrent un passage à grand-peine, tant la foule voulait recevoir avec chaleur leur représentant. Rose-Marie rentra tard, mais Antoinette-Marie qui avait dû rester seule à l’hôtel l’attendait pour obtenir un compte-rendu. Aussi l’une comme l’autre ne s’endormit qu’après tous les détails donnés.

Antonin Bourdel

Le jour suivant, le président Leberthon arriva en retard. Une compagnie bourgeoise avec musique en tête était allée le cueillir à sa demeure. Il avait été arrêté à chaque pas par les démonstrations d’affection du peuple qui l’ovationnait et qui jetait des fleurs sur sa voiture. Sur la place du Marché, il reçut l’hommage des poissardes. Quand il parvint à la place du Palais, mille cris de « Vive le roi » et de « Vive Leberthon » retentirent. Dans la salle des plaidoyers, les membres du Parlement siégèrent couronnés de lauriers… Après avoir écouté de magnifiques harangues, ils rentrèrent au milieu des acclamations. Un groupe de jeunes impétueux alla jusqu’à s’atteler au carrosse de monsieur Leberthon pour le reconduire à son logis. 

Le soir, un feu d’artifice fut tiré place Saint-Projet. Marie-Amélie Cambes-Sadirac, accompagnée de son époux et de ses deux commis, vint chercher sa sœur. Tout en riant, elle lui présenta les deux jeunes gens comme ses chevaliers servants, n’ayant pu choisir entre l’un ou l’autre. S’étant donné rendez-vous ultérieurement avec monsieur et Madame de Saige chez le président, ils se dirigèrent vers le lieu du spectacle. Les deux sœurs bras dessus bras dessous, monsieur Lacourtade prit de son côté le bras à sa femme. Étant donné qu’il y avait presse, les deux garçons, John Madgrave et Karel Van der Hartig, se comportèrent tels des gardes du corps. Ils ouvrirent la marche, faisant front à l’affluence qui commençait à s’agglutiner dans la rue Sainte-Catherine qu’ils devaient descendre. Les deux jeunes gens, à peine plus âgés qu’Antoinette-Marie, rivalisèrent de galanterie envers celle-ci. Cela l’amusa beaucoup d’autant que c’était la première fois que cela lui arrivait et elle trouvait l’accent de l’américain fort charmant. Ils ne purent s’approcher au-delà de la rue Guiraude. La foule était très agitée tant sa joie s’avérait débordante. Un groupe éprouva même le besoin de brûler deux mannequins à l’effigie d’un archevêque et d’un garde des Sceaux. Monsieur Lacourtade s’inquiéta de tout ce tumulte, aussi ils quittèrent le lieu et se rendirent chez le président où ils dansèrent toute la nuit. De leur côté, Antonin et Rose-Marie étaient allés de place en place danser les gigues et contredanses improvisées par des orchestres. Tout Bordeaux buvait, chantait, aimait et croyait en des jours plus heureux.

Le 22 octobre, tout ce qui comptait dans la ville se serra dans la cathédrale pour écouter un Te Deum chanté sur la demande du chapitre et cela malgré les vicaires généraux. 

Les fêtes durèrent quatre jours entiers, pendant lesquelles toute la cité et ses alentours festoyèrent et dansèrent.

Pendant la semaine qui suivit, Monsieur de Saige fut happé par ses affaires, cette fois-ci politiques, et disparut pour ainsi dire de son hôtel. Aussi un soir, où il avait réussi à partager son souper chez lui, annonça-t-il aux dames. « — Pour me faire pardonner de mes longues absences, mesdames, je vous emmène demain à la première de « Henri IV aux Champs-Élysées ». Monsieur Beaunoir, le directeur du grand théâtre ouvre la saison avec cette pièce qui soit dit en passant est bien sulfureuse.

— Mais mon ami, vous n’avez pas peur que cela tourne mal ?

— Ma chère, nulle inquiétude à avoir. C’est en l’honneur du retour du Parlement. Croyez-moi, personne n’y trouvera à redire.

Louis Roland TRINQUESSE (Paris vers 1746-1800)
Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Antoinette-Marie, le lendemain matin, profita de son cours avec Monsieur Bardonneau pour le prendre à partie et se faire expliciter pourquoi tout ce tumulte. « — Voyez-vous, monsieur, non pas que je m’intéresse à la politique, mais cela m’agace de voir tout mon entourage appréhender à demi-mot ce que moi-même je ne saisis pas. C’est présomptueux de ma part, mais pouvez-vous m’en éclaircir les tenants et les aboutissants ?

Il fut agréablement surpris par la demande. Il le lui expliqua. « — Naturellement mademoiselle, et c’est avec plaisir que je vais m’exécuter. Contrairement à ce que vous pensez, toutes les personnes qui en parlent sont loin de comprendre où l’on va ! Et ce serait bien vaniteux de ma part que de vous faire croire que je le maîtrise. Tout d’abord, sachez que, pour plus de justesse, je vais être amené à dire des choses qui vous contrarieront peut-être.

— N’ayez crainte, je vous fais confiance et je ferai la part des choses.

— Comme vous le savez, notre société est divisée en trois ordres, l’aristocratie, dont vous faites partie, le clergé et le tiers état. Le poids des impôts, l’accès à la justice et aux grades militaires sont inégalement répartis sur chacun, le clergé et la noblesse constituant bien évidemment les ordres privilégiés. Le tiers état, lui, se trouve très lourdement taxé. De plus, à l’intérieur même du Tiers-État, il existe de fortes différences selon les provinces ou entre les villes qui possèdent des avantages importants. L’essor de nouvelles catégories sociales dans les cités et dans les gros bourgs est indéniable, Bordeaux en est l’un des meilleurs exemples. L’enrichissement collectif a affaibli les frontières entre bourgeois du tiers, anoblis et nobles. Parmi les nouvelles couches, on trouve quelques paysans fortunés qui peuvent offrir à leurs enfants une éducation. Mais il y a surtout la bourgeoisie marchande ou financière, comme la belle-famille de votre sœur ou celle des Nairac, qui profitent de l’accroissement global. Cette bourgeoisie aspire à occuper de hautes fonctions dans le royaume pour lesquelles elle doit être souvent anoblie. Cependant, par protectionnisme l’accès à la noblesse se ferme. De son côté, la noblesse a besoin de numéraire, la rente de la terre stagne et les frais de représentation, costumes, carrosses… sont de plus en plus élevés. Elle aimerait revenir aux affaires. Mais, contrairement aux Anglais par exemple, elle ne peut exercer un grand nombre d’activités économiques sous peine de « déroger », c’est-à-dire de perdre sa noblesse. Du coup, elle s’arc-boute sur ses anciens privilèges et elle a remis en vigueur des droits féodaux oubliés et contrôle de manière plus tatillonne leur perception. Elle s’est même arrogé aussi l’exploitation exclusive de certains communaux, ces terres non cultivées où, traditionnellement, les paysans pauvres pouvaient faire paître leurs quelques bêtes. Les mauvaises récoltes, que nous venons de subir suite au mauvais temps, ont eu comme conséquence de jeter à la rue les plus fragiles, grossissant le nombre de mendiants, de vagabonds. Tout cela est très mal vécu par les paysans qui réclament l’abolition des droits féodaux pour soulager leur misère. Les ordres privilégiés de leur côté se révoltent aussi contre le pouvoir royal. En effet, l’absolutisme les a privés de leurs prérogatives traditionnelles. Et pour finir, les Parlements profitent du droit qui leur permet d’émettre des remarques lors de l’enregistrement des lois dans les registres parlementaires pour critiquer le pouvoir royal. Cela les a entraînés à être exilés lorsque le roi ou son entourage a pensé qu’ils dépassaient les bornes. Nous devons toutefois relativiser. Bien qu’ils arrivent à passer, aux yeux de l’opinion publique, comme les protecteurs du peuple, ils préservent avant tout leurs privilèges. Pour cela, ils s’appuient sur les philosophes des Lumières qui défendent l’idée que le pouvoir souverain suprême réside dans la Nation.

— Personne n’est donc content ! Conclut la jeune file en souriant, et vous êtes un vrai révolutionnaire, monsieur le précepteur ! Mais moi, dans tout ça, j’ai du mal à me situer.

— Il y a de grandes chances que vous n’en apercevez pas la conclusion, car vous serez loin et dans une autre société.

— Vous avez raison et je vous remercie de ses éclaircissements bien audacieux que je garderai pour moi, bien évidemment.

L’après-midi fut concentrée sur la soirée au théâtre, et commença très tôt par la venue de madame Hardouin qui vint la coiffer. Celle-ci s’extasia sur la blondeur de ses cheveux, lui expliquant qu’à part l’une des belles-filles des Nairac, elle ne voyait jamais cette teinte presque blanche tant elle était claire. Et dans le cas de madame Élisée Nairac, cela se comprenait, car elle était originaire d’Amsterdam. Mais l’avantage qu’avait Antoinette-Marie sur cette dernière, c’était le contraste avec ses yeux noirs. En fait, Antoinette-Marie tenait ses caractéristiques physiques d’une ancêtre du côté de sa grand-mère maternelle. Celle-ci avait été ramenée par le grand-père de la grand-mère d’Antoinette-Marie, alors courtisan, de celui qui devait devenir Henri III et qui était parti occuper temporairement le trône de Pologne. Tout en parlant, la coiffeuse construisait une coiffure en hauteur en vogue en Angleterre, enroulant les mèches sur des rouleaux de crins et les lissant, puis elle en dégagea qu’elle boucla et qui tombèrent le long de son dos. Elle agrémenta le tout de rubans de dentelle assortis à ceux qui étaient cousus sur le décolleté de sa robe que la jeune fille n’avait pas encore vu. Madame Taillade la marchande de modes, apporta celle-ci en soirée. C’était un fourreau de satin blanc. La robe était très belle, elle moulait son buste avec une jupe très large, qu’une série de plis serrés au bas de sa chute de rein rejetée vers l’arrière, accentuant ainsi sa cambrure. Le seul bémol, pour Antoinette-Marie, fut de constater que décidément elle ne détenait pas assez de poitrine, ce qui la contrariait. Elle s’était vite rendu compte de l’attrait qu’une gorge pleine avait sur les hommes et elle voulait plaire. Rose-Marie la rassura, cela viendrait plus tard et pour l’instant on pouvait tricher avec un fichu de linon adroitement croisé sur le buste, ce qui fut effectué. Une fois prête, elle rejoignit Madame de Verthamon qui la complimenta sur le résultat.

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Pierre Victurnien Vergniaud

Comme l’hôtel particulier se situait juste à côté du théâtre, il fut décidé d’aller à pied jusqu’à celui-ci, escorté de valets bien entendu. Ils longèrent les côtés du bâtiment qui abritait des commerces et des cabarets. Ils pénètrent par sa façade. L’édifice ressemblait à un temple antique. Passant sous la majestueuse colonnade qui soutenait le fronton portant les statues des muses, ils entrèrent dans l’immense vestibule de marbre agrémenté lui aussi de colonnes. Ils se retrouvèrent face à un escalier de pierre imposant, où une foule d’élégants stationnait et paradait. Ils passèrent de groupe en groupe au fur et à mesure qu’ils gravirent les marches. Par crainte qu’on lui abîme sa robe, Antoinette-Marie, comme une amazone, tenait délicatement le milieu du dos de sa jupe qu’elle avait ramené par le côté sur l’avant pour éviter de la faire traîner. Madame de Verthamon allait lui faire une réflexion, mais elle trouva que cela lui seyait. De l’autre main la jeune fille s’éventait pour se donner contenance, laissant son regard virevolter devant toutes ses nouveautés. Une fois arrivé face à la majestueuse porte à deux battants que soutenaient deux gigantesques cariatides, le trio prit l’escalier de droite. Ils allèrent s’asseoir dans la loge à l’année que louait Monsieur de Saige au premier balcon, l’un des plus en vue. Le couple se mit au premier rang, Antoinette-Marie derrière sa bienfaitrice. Deux valets posèrent sur des guéridons les rafraîchissements et madame Tournon qui était venue à cet effet commença à les servir. Antoinette-Marie qui pénétrait pour la première fois, dans ce qui lui semblait être un palais, admira les dorures des moulures, le lustre de cristal que des centaines de bougies faisaient briller. Elle profita de sa situation stratégique pour examiner l’assemblée qui s’installait dans le parterre ou dans les différents balcons, selon les possibilités que lui offrait son statut social. Madame de Verthamon commentait chaque arrivée à la jeune fille, avec parfois une certaine acidité. Elle reconnut ainsi Monsieur et Madame Nairac accompagnés de leur fille et de leur belle fille. Jeanne-Henriette et Émilie Nairac, les deux filles d’Élisée le cadet, les suivaient. Elle remarqua au balcon d’en face une superbe femme rousse, au décolleté vertigineux, couvert de pierres brillantes, qui s’avéra être Madame de L…, veuve d’un fermier général, dont il valait mieux taire la réputation d’après Madame de Verthamon. Celle-ci se trouvait sous la loge d’une très jolie blonde, Melle de… qui de notoriété publique, avait le même amant. Puis l’attention d’Antoinette-Marie fut détournée des balcons et elle s’amusa du tapage qu’offrait la jeunesse dorée de la ville au sein du parterre. La plupart des jeunes gens affichaient leurs maîtresses ou se chahutaient entre amis. Elle sourit des interpellations de ces derniers à quelques belles aux étages supérieurs. Elle devina même quelques licences à l’intérieur des baignoires dont n’avaient pas encore été fermés les claustras. Les Lacourtade arrivèrent et ils s’installèrent juste avant l’entrée de l’invité d’honneur le président Leberthon qui déclencha un déferlement de sifflets et d’applaudissements. Le lever du rideau mit fin momentanément au tumulte. Mais à chaque tirade clamée par les acteurs, du poulailler au parterre, la pièce était continuellement ovationnée. Tout cela était interrompu par les éloges dithyrambiques des magistrats. Considérés à l’égal des sauveurs de la France, pour avoir fait plier le pouvoir royal, ils se permettaient toutes les audaces. Le sujet mettait en avant la révolution comme étant faite, la pièce répondait aux espoirs de changement de l’assemblée. À l’entracte commencèrent les visites d’amis et d’obligés. Ils leur étaient servis du vin de champagne et de bordeaux ainsi que quelques pâtés pour se sustenter. Antoinette-Marie très intimidée resta appuyée au balcon laissant courir son regard vers le parterre, quand elle entendit une voix chaude et envoûtante s’adresser à elle. Elle releva la tête et découvrit un homme élégant, avec de magnifiques yeux noirs, une chevelure abondante, un front imposant, d’épaisses lèvres sensuelles. Caparaçonné dans son habit à la française de couleur puce, il se pencha vers elle pour lui baiser la main. Au milieu de tout ce remue-ménage étaient arrivés quelques amis de monsieur Lacourtade, dont Pierre Victurnien Vergniaud, qu’elle avait devant elle. Après s’être présenté, il lui expliqua qu’il avait eu la chance de l’apercevoir lors du retour du président Leberthon, place royale, ainsi qu’au « Te Deum » donné en son honneur à la cathédrale, mais qu’à chaque fois, il n’avait pas eu celle de pouvoir l’approcher. Puis il lui demanda comment elle estimait la pièce, malgré le jeu d’acteur un peu infatué et parfois pas très audible sous les vivats continus. Aveuglée par le charme envoûtant de l’individu, ne comprenant pas ce qu’elle ressentait, elle eut quelque mal à trouver ses mots pour lui répondre. Il fit comme s’il ne s’en rendait pas compte et fit la conversation pour la mettre à l’aise, puis l’acte suivant fut annoncé et la loge se vida d’un coup. Elle se ressaisit et essaya de se concentrer sur la pièce tout en cherchant le plus discrètement possible l’homme qui l’avait tant troublée. Marie-Amélie se pencha alors vers elle et le lui glissa à l’oreille. « — Je ne sais pas ce que vous avez fait à notre ami Pierre Victurnien, mais il va en perdre la vue à force de vous fixer comme ça. » Antoinette-Marie sursauta et découvrit debout, au parterre, appuyer sur une des colonnes soutenant le balcon central, Pierre Victurnien Vergniaud qui regardait vers elle. Elle rougit, et fut soulagée que l’éclairage ne permette pas de le remarquer. D’un air dégagé, elle sourit à sa sœur et se tourna vers la scène. Elle lutta ensuite contre l’envie irrésistible de se retourner vers lui. Au deuxième entracte, il ne revint pas.   Cela aurait été discourtois, sans une invitation. Elle en fut déçue. La pièce finit, on quitta lentement les lieux s’adressant des politesses, des invitations, certaines pour le souper qui suivait à l’hôtel de Saige. S’étant placé sur leur passage, Pierre Victurnien Vergniaud la salua d’un signe de tête après avoir effectué ses adieux à ses amis. Amusée par le manège, Marie-Amélie glissa alors dans l’oreille de sa sœur. « – Je crois bien que Pierre Victurnien ne va pas s’en remettre. » Antoinette-Marie, la voix coupée haussa les épaules avec désinvolture n’ayant pas d’autres réponses. Le reste de la soirée se passa comme dans un rêve. Elle ne songeait qu’à se retirer pour se plonger dans le souvenir de la rencontre et quand sa sœur lui fit remarquer qu’elle semblait absente, elle mit cela sur le compte de la fatigue. 

Dès le lendemain, elle reprit le rythme de ses journées d’étude. Son moral fluctua de l’abattement ; pensant ne jamais revoir le charmeur ; à l’euphorie, de l’avoir séduit. Sa situation ne lui permettant pas d’en parler, elle intériorisa donc ses espoirs et ses rêves. Le temps passant elle commença à se faire à l’idée que cette rencontre n’avait été qu’un joli moment. 

Pourtant, deux semaines plus tard, alors que le soleil faisait enfin une apparition, Marie-Amélie vint proposer une promenade à sa marraine et à sa sœur, qui fut acceptée de bon cœur, malgré le froid qui était survenu quelques jours auparavant. Mi-novembre à la surprise générale se retrouva sous un peu de neige qui fondit aux premiers rayons de soleil. Elles choisirent pour cet après-midi-là le jardin royal, celui-ci était agrémenté de terrasses de café, aussi en profiteraient-elles pour se mettre au chaud dès qu’elles ne supporteraient plus la température. Le carrosse les déposa devant le magistral portail en pierres de taille et à doubles ventaux. Ceux-ci étaient un gigantesque ouvrage en fer forgé. Le jardin avait été créé pour les loisirs champêtres des riches bordelais, on s’y promenait entre gens du même monde, le petit peuple n’y ayant pas accès. On y flânait à pied avec chien de compagnie en laisse ou dans le manchon, on y donnait des rendez-vous de tout ordre. Elles n’étaient pas les seules à en avoir eu l’idée et à peine les pieds dedans, Madame Lacourtade et Madame de Verthamon reconnurent quelques relations. Au milieu du jardin à la française, elles déambulèrent et se dirigèrent vers les cafés qui s’abritaient sous les auvents soutenus par des colonnes qui longeaient le côté gauche de la promenade. Elles s’installèrent à une table proche d’un brasero et commandèrent un chocolat et deux cafés. Tout en discutant, elles suivaient les allées et venues des passants, gratifiant d’un propos souvent caustique ou d’une réflexion ironique chacun d’eux, commentant tenues et actualités de tous. Elles saluaient ceux qu’elles connaissaient, autant dire presque à chaque fois. Tout d’un coup, Antoinette-Marie crut que son cœur s’arrêtait, face à elle trois hommes se dirigeaient droit vers elles. Elle identifia tout de suite l’allure de celui du milieu. Gênée, elle baissa la tête tout en blêmissant, ce que remarquèrent ces deux comparses. Intriguées, regardant dans la même direction, elles virent arriver Pierre Victurnien Vergniaud accompagné d’Armand Gensonné et d’Élie Guadet. Inconsciemment, elles mirent sa réaction sur le compte de la timidité et les accueillirent avec amabilité. Il s’avérait que les deux premiers étaient fondateurs avec Monsieur de Saige du musée de Bordeaux, une société de pensée. En fait, si le premier, Pierre Victurnien Vergniaud n’était pas venu à l’hôtel de Saige depuis l’installation d’Antoinette-Marie, c’était uniquement à cause de ses émois sentimentaux. Une actrice de la Comédie française lui avait fait réaliser de fréquents aller-retour entre Bordeaux et Paris. Son précédent voyage avait conclu une suite de ruptures et de réconciliations et de ce fait ouvert la voie vers de nouvelles aventures. Quant au deuxième, Armand Gensonné, il était, à l’instar de son ami, avocat au Parlement de Bordeaux et avait défendu Monsieur de Saige dans des litiges commerciaux. Il venait régulièrement dîner ou souper, et Antoinette-Marie était loin de penser qu’il connaissait le premier. Le dernier, qu’elle avait préalablement croisé, qui était comme Monsieur Lacourtade membre du club, Élie Guadet, était issu d’une famille de magistrats girondins, et avait déjà acquis une solide réputation de plaideur. Antoinette-Marie, troublée, se sentait de plus en plus mal. Désespérément, elle essayait de reprendre contenance. Son cœur s’emballait, son corset ne lui avait jamais semblé si serré. Marie-Amélie le réalisa et courtoisement excusa le malaise de sa sœur. Ayant refusé l’assistance des messieurs, les deux femmes aidèrent Antoinette-Marie et rentrèrent à l’hôtel. Arrivées sur les lieux, elles délacèrent son corset. Elle reprit son souffle. Elle se repentit et mit sa défaillance sur le compte de son corset sans doute trop comprimé. Rose-Marie prit le relais, et après avoir fini de la déshabiller, coucha la jeune fille désemparée. Madame de Verthamon s’inquiéta de ce vertige qu’elle ne relia pas à l’arrivée des trois hommes. A contrario, Marie-Amélie avait deviné l’émoi de sa sœur, cette coïncidence la fit réfléchir. Pour éviter toute complication, elle appuya sa thèse quant à l’ajustement de son corsage. Elle aimait Antoinette-Marie que ses visites régulières lui avaient permis de mieux connaître, et elle comptait bien la protéger d’elle-même. Car si Monsieur. Vergniaud était un ami de son époux, qu’elle trouvait charmant au demeurant, et si l’on omettait qu’Antoinette-Marie était engagée, elle savait pertinemment que ce n’était pas un bon parti. Fils d’un maître d’armes, il avait reçu une solide instruction à défaut d’une convenable éducation. Son Père ayant connu des revers de fortune, Pierre Victurnien était entré au séminaire. Il l’avait très vite quitté, faute de vocation, pour accomplir des études de droit. Son beau-frère, ingénieur géographe, l’avait pris en main et l’avait orienté vers le barreau de la ville, tout en payant son apprentissage. Il était devenu dans la foulée secrétaire de Monsieur Dupaty, président à mortier du Parlement. Le magistrat était réputé pour ses idées libérales et avait fort influencé le jeune homme. Grâce à ce poste, Pierre Victurnien Vergniaud avait acquis rapidement une certaine notoriété. Elle savait par son époux et elle avait pu le constater, il était doté d’un caractère indolent et rêveur. L’avocat qu’il était n’acceptait de travailler que, lorsqu’il avait besoin d’argent, et refusait des causes, le reste du temps. Il ne semblait pas vénal, l’argent filait entre ses doigts et cela n’avait pas l’air de le toucher outre mesure. À vrai dire, hormis lors de ses conversations politiques, elle ne l’avait jamais vu ni beaucoup intéressé et encore moins passionné par autre chose que ses idées ou ses maîtresses d’après la rumeur. Elle s’avérait donc déconcertée par la situation. Sa sœur ne faisait pas partie des jeunes femmes sulfureuses avec lesquelles il défrayait la chronique. Restée sceptique devant l’attirance du don Juan, elle ne savait pas trop comment s’y prendre avec les premiers émois amoureux de la jeune fille.

Le lendemain, Antoinette-Marie Marie reçut du séducteur un petit mot s’inquiétant de sa santé et lui souhaitant un bon rétablissement. Madame de Verthamon fut très étonnée et contrariée de ce geste qu’elle trouvait incongru de la part d’un homme célibataire qui n’avait rien à voir avec la famille. Elle le donna à Antoinette-Marie et lui expliqua que sa réputation ne lui permettait pas de répondre, aussi l’avait-elle fait à sa place. Bien que frustrée, la jeune fille comprit. Pierre Victurnien Vergniaud n’en fut pas refroidi pour autant.

***

Le temps se révélait triste, mais assez doux. Une lumière froide baignait la place du Palais. Sous l’auvent des frères Labottière, libraire et imprimeur de leur état, la main gantée de chevreau crème retirait des étagères un livre, le feuilletait puis le replaçait. La silhouette élancée d’Antoinette-Marie, vêtue d’une robe à l’anglaise chocolat et d’un grand chapeau à la Marlborough sans fioriture, se détachait sur la devanture de la boutique. En retrait, appuyée contre l’une des colonnes de l’avant-toit, Rose-Marie regardait les passants. Antoinette-Marie avait accepté d’aller quérir un livre pour Madame de Verthamon. Cette dernière avait pris ce prétexte pour inciter une sortie. Elle trouvait que la jeune fille faisait triste mine. Elle se languissait visiblement à l’intérieur de l’hôtel. Profitant de sa visite chez le libraire, elle recherchait un ouvrage qui la divertirait. Elle sursauta quand elle entendit la voix grave et ferme de Pierre Victurnien Vergniaud lui conseillant de lire le livre qu’il lui tendait. Elle prit sur elle, sourit et le remercia de son aide. Antoinette-Marie acheta le livre qui s’avéra être « Cléopâtre » de Gautier de la Calprenède, un auteur du siècle précédent. Il réclama des nouvelles de sa santé, elle le rassura, après un échange de deux ou trois banalités, il lui proposa de faire quelques pas ensemble, ce qu’elle accepta à la grande contrariété de sa suivante. Cette dernière essaya diplomatiquement de la faire changer d’avis, mais elle refusa de comprendre. Antoinette-Marie lui suggéra de rentrer avec le carrosse. Les trajets à pied se révélant déconseillés au vu de l’état des rues recouvertes de détritus, d’excréments jetés depuis les fenêtres et de la boue, elles étaient arrivées avec une voiture. Rose-Marie déclina, rappelant qu’elle devait accompagner sa maîtresse. Le couple se dirigea vers le port, la chambrière sur les talons. Rose-Marie essayait d’entendre la conversation, mais en vain, trop de bruit venait de la foule. Leurs pas les ramenèrent vers les « fossés du chapeau rouge ». Antoinette-Marie flottait de bonheur au son de la voix de l’enjôleur que la fraîcheur d’Antoinette-Marie envoûtait. Invoquant un rendez-vous, il laissa les deux jeunes femmes. La suivante renfrognée fut soulagée de son départ et demanda intriguée depuis quand elle connaissait ce charmeur. Elle n’obtint pour toute réponse qu’un bafouillage qui se voulait désinvolte, qu’elle essaya de décrypter, mais n’en tira rien de plus. À peine rentrée, la jeune fille prétexta un peu de fatigue et se retira dans sa chambre. Elle s’allongea sur une méridienne et commença à compulser le livre qu’elle n’avait pas lâché. Tomba alors une feuille pliée en quatre écrite de la main du conseilleur. Ce dernier gardait par-devers lui le pli qui s’avérait être un mot doux, dans l’espoir d’avoir l’opportunité de le lui donner d’une façon ou d’une autre. Il demeurait momentanément lassé des femmes dont l’expérience de la séduction mettait en valeur la candeur de la jeune fille. Aussi quelle n’avait pas été sa satisfaction quand atteignant le palais de l’Ombrière, il avait aperçu sa longue silhouette devant l’étal du libraire ! Il avait donc profité de ce stratagème pour lui glisser discrètement la missive dans le livre, l’essentiel du contenu tournait autour de sa beauté qui l’avait subjugué et le rendait esclave de ses charmes. Elle s’attendrit sur ces quelques lignes qui liquéfiaient son cœur et l’emplissaient d’euphorie.

Entre temps, la belle-sœur de Madame de Verthamon, Madame de Mesplée était arrivée à l’hôtel. Marie-Angélique de Mesplée, orpheline avec pour principale qualité une fortune conséquente, avait épousé, à la sortie de son couvent comme le voulait la tradition, Jean-Baptiste Maurice de Verthamon, marquis de Terçy baron de Chalucet. Bien que charmante, elle était d’une beauté insignifiante et son intelligence était palliée par une vraie bonté, mais ses vertus ne retenaient pas son conjoint au domicile. Celui-ci affichait sans gêne ses maîtresses souvent tirées du foyer du théâtre. Elle ne lui en portait pas rancune, trouvant cette situation tout à fait commune. Elle était venue rendre visite à celle qu’elle considérait à la manière d’une sœur, afin d’organiser la vente de charité qu’elle donnait traditionnellement pour l’épiphanie. Au milieu de la conversation, elle demanda à sa belle-sœur si par hasard ce n’était pas sa protégée qu’elle avait croisée en promenade avec Monsieur Vergniaud. Madame de Verthamon, surprise, répondit en biaisant. La jeune fille n’étant pas rentrée, elle n’en savait rien, mais elle en doutait. Madame de Mesplée partie, elle fit appeler Rose-Marie. La chambrière ne se faisait pas d’illusion quant à l’entretien auquel elle était mandée. Elle était seulement stupéfaite que la nouvelle eût pu arriver aussi vite. Par le cocher pensa-t-elle ? Dès les premiers mots de Madame de Verthamon, la femme de chambre se retrouva tout de même surprise par les informations qu’elle détenait. Tout en protégeant Antoinette-Marie, elle rapporta la rencontre, la minimisant et ramenant la promenade à une simple reconduite jusqu’à l’hôtel. Contrariée, Madame de Verthamon la congédia gardant pour elle-même ses suspicions. 

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EANNE DE VALOIS, COMTESSE DE LA MOTTE By Élisabeth Vigée Le Brun
Jacqueline de Verthamont

Tous les mardis et jeudis, Madame de Verthamon ouvrait salon et cette année, rentrée plutôt, sa saison commença à l’avance. S’y mélangeaient jeunes gens aux idées politiques dans le vent, artistes en vogue, femmes du monde de l’aristocratie ou de la grande bourgeoisie. On s’y présentait à partir de quatre heures et l’on espérait faire partie des invités qui resteraient au souper. Comme Antoinette-Marie était désormais connue de tous et afin d’éviter toute curiosité supplémentaire si on l’entourait d’un mystère, Madame de Verthamon se fit seconder dans son rôle d’hôtesse par la jeune fille. Dans les premiers temps, intimidée, elle fut mal à l’aise. Petit à petit, rencontrant un peu plus de personnes, son apprentissage de maîtresse de maison de mieux en mieux dominé, elle mit dans ce rôle toute la grâce et l’amabilité adéquate. Madame de Verthamon avait procédé à l’éloge de sa voix, aussi les invités sollicitaient régulièrement des concerts à la protégée de l’hôtesse, ce que tout le monde appréciait. Passant des héroïnes de Gluck à celles de Piccinni, elle savait émouvoir ou enchanter son auditoire. Elle y gagna des admirateurs comme le jeune Carbanac de vieille noblesse landaise qui l’accompagnait de temps à autre au clavecin. Pierre Victurnien Vergniaud profita de ces après-midi pour approcher Antoinette-Marie. Celle-ci apprit à garder son sang-froid, et attendait chacune de ses visites, ce qui la rendait nerveuse. Ils se faisaient passer le plus discrètement possible des mots doux glissés d’une manche à l’autre. Si elle ne remarqua rien de ses échanges, son agitation n’échappa toutefois pas à Madame de Verthamon. Elle ne pouvait, sans prétexte sérieux, refuser ses entrées à un ami de son époux. De plus, il venait à chaque fois accompagné de politiciens dans la force de l’âge aux idées neuves, ce qui plaisait à Monsieur de Saige. Mais plus le temps s’écoulait, plus elle était persuadée qu’il se passait quelque chose à son insu, d’autant qu’elle n’avait jamais autant vu le soupirant dans son salon. Pour tous, il s’avérait évident que Pierre Victurnien Vergniaud tournait autour d’Antoinette-Marie. Elle était très ennuyée de cette conjoncture qui se déroulait sous son chaperonnage. Tout en surveillant l’évolution de la situation, elle décida d’attendre madame La Fauve-Moissac qu’elle trouvait plus à même de conseiller ou de sermonner sa propre nièce. Elle en parla à sa filleule qui tomba d’accord avec elle, d’autant que la jeune fille étant toujours accompagnée, il y avait peu de risque. Seulement, c’était sans compter sur la nouveauté des sentiments qui ne germaient en son sein ni sans l’audace du galant. De plus, l’échange régulier de billets alimentait la sensibilité romanesque d’Antoinette-Marie. Ses fluctuations d’états d’âme mirent la puce à l’oreille de Rose-Marie qui finit par s’en ouvrir à elle. D’abord gênée, puis ayant le besoin de se livrer, toutes ses émotions l’étouffant, elle lui raconta ce qui se passait entre elle et celui qui était devenu Pierre. Rose-Marie demeura sur l’instant interloquée puis elle lui demanda si l’élu de son cœur était informé de cet engouement. Antoinette-Marie sortit d’un tiroir dont elle gardait la clef, une pile de lettres de l’amoureux. La chambrière en resta tout ébahie, et elle n’était pas au bout de son effarement, Antoinette-Marie expliqua qu’elle comptait s’enfuir avec lui. 

« – Mais Mademoiselle, vous êtes promise, et de plus Monsieur Vergniaud vous l’a-t-il proposé, et a-t-il de quoi vous faire vivre. »

Occultant la première question, elle répondit en toute innocence.

— On se débrouillera. Et puis, que ce soit lui ou un autre, quelle importance pour ma tante, ma sœur ou Madame de Verthamon ?

— Mais votre bien-être. Voyons ! Et êtes-vous assurée qu’une fois qu’il vous aura sur les bras cela l’arrangera, vous a-t-il promis de vous épouser ?

— Non, pas encore, mais je suis sûr que c’est uniquement, car nous n’en avons pas eu l’occasion.

— Et bien, patientez jusqu’à ce qu’il le fasse avant de vous décider.

— Mais je ne peux attendre, ma tante va arriver et je ne peux la tromper, ce ne serait pas honnête. 

Rose-Marie, que l’affolement saisissait, essaya de gagner du temps, elle ne savait comment se retourner. Elle devait demander conseil, mais elle n’avait pas encore identifié la personne, il lui fallait un peu de temps. Aussi poursuivit-elle. « — Assurez-vous de ses intentions pour ne pas faire de bêtise et comme votre tante se présentera qu’après les fêtes, laissez-les passer avant de prendre toutes décisions regrettables. Pensez à votre réputation, sans elle une femme n’est plus rien.

— Soit, soit, de toute façon Pierre n’a fait que suggérer l’idée, et j’ai réservé ma réponse. Non pas que mon cœur ne soit prêt, mais je dois bien avouer que cela me fait un peu peur. Mais s’il le faut, il sera mon Saint Preux et je serai sa Julie, plutôt que d’abdiquer mon amour.

— Qui est-ce ? Ce Saint Preux ? Et cette Julie ? Je ne les connais pas !

— Que tu es sotte, ma pauvre Rose-Marie ! Ce sont les héros d’un roman de Monsieur Rousseau.

— Alors ce ne sont que des fariboles et cela ne vous aidera pas dans cette réalité-là.

Elle allait sortir, exaspérée, n’apercevant pas d’échappatoire. Antoinette-Marie la retint par le bras. « – Attends ma Rose, il faut que tu me rendes service. »

« — Voilà autre chose ! » Songea la chambrière. Elle appréciait sincèrement sa maîtresse, elles étaient devenues des confidentes, l’âge aidant, elles s’étaient rapprochées. Leur complicité avait grandi depuis qu’Antonin était devenu un lien entre elles. Mais elle, que ferait-elle si cela finissait en scandale, que deviendrait-elle ? Elle serait chassée dans la minute par Madame de Verthamon, pour avoir collaboré. De plus, en elle germait un autre problème, elle n’avait plus ses menstruations depuis deux mois, et ne savait que faire. D’un autre côté, elle ne pouvait la trahir. Ce piège inattendu se refermait sur elle, elle promit tout de même faisant confiance au destin.

***

De son côté, Marie-Amélie Lacourtade s’inquiétait de ce qu’elle devinait de cet engouement de jeune fille, et se confia à son époux. Ce dernier la rassura. Vergniaud n’était pas homme à se marier et s’il le faisait, il n’était pas bête au point de compromettre sa carrière avec un scandale, surtout lié avec Monsieur de Saige. Apaisée, elle remit ses investigations. Les fêtes de la nativité passèrent, Rose-Marie s’avérait de plus en plus anxieuse, Antoinette-Marie n’avait que Pierre et ses intentions supposées à la bouche. Elle ne savait plus quoi faire.

Tout à ses sentiments, Antoinette-Marie, se prélassait, se délectait de ce qu’elle ressentait pour le brillant avocat, qui dans son inconscience alimentait les fantasmes de la jeune fille.

Chapitre 12

Pierre Victurnien Vergniaud
Pierre Victurnien Vergniaud

1789, les changements

Le 1er janvier 1789, une bonne nouvelle arriva, elle mit quatre jours à parvenir de Paris à Bordeaux. Ce fut François-Xavier Lacourtade qui l’apporta à la table de l’hôtel de Saige. Alors qu’en petit comité Monsieur de Saige et Madame de Verthamon déjeunaient en compagnie d’Antoinette-Marie, de Jean-Baptiste Maurice de Verthamon et de sa femme Marie angélique de Mesplé, ce dernier déboula au moment du dessert. Tout en s’excusant, il délivra l’annonce. Le Conseil du roi s’était finalement prononcé pour le doublement des députés du tiers état ! Le Tiers État détiendra donc autant de députés que l’aristocratie et le clergé réuni ! Et bien, que toutes de noblesses anciennes ou récentes, toutes les personnes autour de la table s’enthousiasmèrent de la nouvelle. Les États généraux allaient pouvoir enfin commencer. D’après les premiers échos, la France était en liesse. Elle donnait au roi le titre de « Père du peuple, de restaurateur de la liberté française », cela faisait longtemps qu’il n’avait pas été aussi populaire. Il y avait toutefois un bémol à cette nouvelle, le vote demeurait un vote par ordre. Et le résultat sera toujours deux à un, en faveur de la noblesse et du clergé, et cela allait freiner les changements dont tous avaient besoin et que tous désiraient. Monsieur de Saige communiqua donc la suite logique. Les représentants des provinces, une fois élus, allaient se rendre aux États généraux, dont l’ouverture devrait être annoncée sous peu. Ce à quoi le frère de Madame de Verthamon acquiesça et précisa qu’il serait représentant de l’assemblée de l’aristocratie bordelaise. Ne doutant pas de leurs élections, François-Xavier Lacourtade informa qu’en compagnie de ses compagnons Armand Gensonné, Élie Guadet, et Pierre Victurnien Vergniaud, après avoir fini la rédaction « des cahiers de doléances ». Ils se rendraient en tant que représentants de celle du Tiers-État. Monsieur de Saige approuva cette démarche et assura qu’il l’appuierait. Antoinette-Marie commença à paniquer appréhendant que son amour fût de peu de poids devant toutes ces nouvelles. Elle demanda donc quand tout ceci serait réalisé. Comprenant où voulait en venir sa belle-sœur, Monsieur Lacourtade lui répondit que dans une semaine ses amis, ce qui sous-entendait Pierre Victurnien Vergniaud, partiraient pour Paris. L’ouverture des États généraux ne s’avérait pas encore officielle, mais elle serait sûrement prévue pour le printemps, et il devait songer à s’installer dans la ville de Versailles. Bien que gardant contenance, elle commença à paniquer.

Ce que ne savait pas la jeune fille, c’est que le matin même, Pierre Victurnien Vergniaud s’était présenté quais des Chartrons au domicile des Lacourtade pour transmettre la bonne nouvelle. Lorsqu’il fut annoncé, François-Xavier étant absent, ce fut Marie-Amélie, qui le reçut. Elle s’était installée dans le salon donnant sur le fleuve, c’était une heure de la journée où les rayons du soleil baignaient la pièce la réchauffant et l’éclairant abondamment. Elle se composa pour l’occasion une mine hautaine. Elle avait bien l’intention de profiter de cet entretien inopiné pour remettre à sa place et refroidir le galant. À peine entré, il sentit bien que quelque chose n’allait pas, mais dans l’euphorie de la nouvelle, il n’y prêta pas attention. Elle le laissa lui narrer les évènements tout en buvant le café qu’elle avait fait servir. Alors qu’il arrivait au terme de son explication, elle prit le relais de la conversation d’un ton doucereux.

– Mon cher Pierre, je suppose que vous allez partir au plus vite pour Paris ? Ne voyant pas le piège venir il répondit par une hypothèse. Elle continua.

— Bien que ce ne soit pas le propos, comme vous le savez ma sœur, Antoinette-Marie, est promise à un jeune baron des Amériques. Je présume que c’est sans le vouloir que vous portez préjudice à la réputation de celle-ci en la courtisant. Je suis consciente que pour vous ce n’est qu’un jeu de salon, mais elle est jeune, sans expérience, et elle n’y voit pas de malice. Un cœur si neuf s’enflamme aux premiers émois. 

L’homme avait blêmi sous l’attaque. Devant cette jeune femme qui était devenue glaciale, il avait perdu contenance. Ne le laissant pas se reprendre, elle poursuivit.

— Car bien évidemment vous n’avez pas l’intention de l’épouser, ce qui serait tout à fait déplacé dans les circonstances actuelles. Madame de Verthamon en prendrait ombrage si l’on venait à disloquer un projet qui à elle comme à moi nous tient à cœur. Donc si opportunément vous partiez pour la Capitale en oubliant de prévenir Antoinette-Marie, ce serait une bonne chose, même si cela doit lui briser le cœur. » Cela l’attristait intérieurement, car elle ne souhaitait pas de mal à sa jeune sœur. Elle avait fini par piéger Rose-Marie malgré elle et connaissait ainsi la teneur de sentiments d’Antoinette-Marie. Elle en voulait d’autant plus au don Juan qui n’avait fait que s’amuser, du moins le pensait-elle. Sur ce, elle s’excusa, le laissant ébahi, son mari étant rentré, elle quitta les lieux. Décontenancé, Pierre Victurnien Vergniaud n’en était pas revenu. Le monologue de la jeune femme avait duré quelques minutes, pendant lesquelles elle ne lui avait pas permis de se justifier ou de se repentir. De toute façon qu’aurait-il pu dire ? Évidemment, qu’Antoinette-Marie lui plaisait, il s’était même pris au jeu. Mais depuis le début, il savait qu’il n’y aurait pas de suite, du moins cela ne lui était pas venu à l’esprit, elle l’avait subjugué par sa beauté de sylphide. Par la rumeur, il avait compris que son destin n’était pas à ses côtés, et il ne se voyait pas avec la corde au cou. Sa maîtresse la plus exigeante, la plus sure c’était la politique. Après la conversation à bâton rompu avec son ami, il avait conclu qu’il partirait devant pour préparer leur séjour qui n’était pas défini dans le temps, mais qui risquait d’être long, d’autant que tout le monde voudrait loger dans la ville où siégeait le pouvoir, Versailles. François-Xavier n’apprit, par sa femme, le vrai motif de sa précipitation que suite à son départ.

***

Rose-Marie était complètement affolée, quelques jours plutôt, alors qu’elle était seule dans la chambre de sa maîtresse occupée à ranger les effets de cette dernière, Madame Lacourtade l’avait surprise. À brûle-pourpoint, elle lui avait demandé depuis combien de temps qu’Antoinette-Marie et Monsieur Vergniaud échangeaient leurs sentiments. Prise au dépourvu, elle répondit qu’elle ne savait pas, mais elle comprit aussitôt que la jeune femme l’avait piégée. Elle venait de lui confirmer ses doutes. Elle avait bien essayé de racheter sa bêtise en minimisant les faits, mais elle s’était empêtrée dans ses explications. Marie-Amélie la réconforta, elle ne donnerait pas ses sources. Elle la remercia de son attachement envers sa sœur, cela la touchait, mais de toute façon elle allait au plus vite résoudre le désagrément. Une fois Madame Lacourtade partit, la chambrière s’effondra en pleurs, et se demanda ce qu’elle pouvait bien réaliser pour rattraper la situation. Ce fut Antonin qui la rassura, lui disant que ce n’était pas son problème, qu’elle avait été fidèle à son amie, mais qu’elle ne pouvait rien y faire. Celle-ci était rentrée dans un autre monde qui n’était pas le leur et ils ne détenaient pas les mêmes règles. Elle le trouva très dur, mais elle était consciente aussi qu’il avait raison et qu’elle possédait peu de poids dans la situation. Elle était effondrée, elle savait bien qu’elle n’avait pas trahi sa maîtresse, mais elle ne savait plus comment l’aider. Elle en oubliait son propre problème.

***

Élisabeth Louise Vigée Le Brun, Madame Le Sèvre, mère de Vigée Le Brun, Vers 1774-1778
la Fauve Moissac Marie Louise

Madame La Fauve-Moissac arriva la veille de l’épiphanie, le mardi 6 janvier 1789. Sous une zibeline, les pieds sur un brasero, elle avait voyagé dans sa berline avec pour seule compagnie sa femme de chambre, son valet, le cocher et le palefrenier. Son époux n’avait pu se joindre à elle, car un changement de politique se préparait et il avait été approché par Monsieur Necker. Partie deux jours après Noël, le trajet avait duré plus d’une semaine. Elle avait effectué des étapes chez des amis, qui pour la plupart étaient restés à Versailles, elle y faisait donc halte dès la nuit tombée et repartait à l’aube. Malgré le mauvais temps, le froid n’avait pas été aussi vif depuis bien longtemps, et l’état déplorable des routes, le voyage s’était déroulé sans ennui. Elle arriva en fin d’après-midi. Sanglée dans une robe à l’anglaise de velours cramoisi sur jupe de soie noire, le bonnet assorti à la robe, elle accomplit son entrée au milieu du salon bondé de Madame Verthamon, qui s’empressa de l’accueillir. Marie-Louise La Fauve-Moissac dit bonjour et échangea quelques politesses avec les invités qu’elle connaissait puis se retira pour se rafraîchir. Au deuxième étage, donnant sur le jardin, son hôtesse et amie lui avait alloué une grande chambre avec boudoir et garde-robe dans laquelle dormirait sa camériste. L’ensemble était décoré dans les verts pâles, blancs et or, le lit à baldaquin était à lui seul une œuvre d’art du règne passé. Elle se changea pour une robe à l’anglaise plus légère en satin de soie bleu-gris sur jupe ivoire, qu’elle agrémenta d’un fichu de linon blanc puis descendit voir la compagnie. Madame de Verthamon excusa Antoinette-Marie qui se sentait mal et était restée alitée, quant à Marie-Amélie, elle viendrait pour le souper.

Le lendemain matin, dès qu’elle fut prête, Marie-Louise La Fauve Moissac se rendit au chevet de sa nièce. Elle avait appris la veille ses émois et en avait été surprise. Hormis Monsieur d’Ajasson, elle-même n’avait guère connu ce genre d’élan du cœur, peut-être pour Monsieur de Vaudreuil. Mais ce dernier avait dû faire pâmer toutes les dames de la cour. Antoinette-Marie demeurait toujours au fond de son lit à se morfondre du départ précipité de Pierre Victurnien Vergniaud. Celui-ci avait quitté Bordeaux sans la prévenir, elle ne comprenait pas pourquoi. Lorsque sa tante rentra, elle ressassait encore le peu d’information qu’elle avait. De son côté renseignée par son amie et par Marie-Amélie, Madame La Fauve-Moissac était bien décidée à remettre d’aplomb la jeune amoureuse. Elle pénétra dans la pièce et tira elle-même les rideaux de la chambre. Avec un grand sourire, elle vint embrasser Antoinette-Marie qu’elle n’avait pas vue depuis ses sept ans. Pendant que Rose-Marie servait le déjeuner des deux femmes, la tante interrogeait sa nièce sur son séjour à Bordeaux. Antoinette-Marie, le teint pâle à l’égal de ses draps, essayait de faire bonne mine et répondait de son mieux aux questions de l’aimable dame. Celle-ci remarquait bien son désarroi et finit par trancher. « – Mon petit, je connais le sujet de votre peine, à l’instar de votre sœur et notre amie Madame de Verthamon, vous avez cru être discrète, mais vos émotions se voyaient comme votre nez sur votre figure. »

Portrait of a Lady said Portrait of Jeanne de Valois, Comtesse de la Motte Elisabeth-Louise Vigée Le Brun
Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Antoinette-Marie en resta la bouche ouverte, rougit et baissa les yeux de honte, non pas de ses sentiments, mais de ses cachotteries envers toutes ses dames qui se préoccupaient de son devenir. Madame La Fauve-Moissac reprit avec douceur.

« – N’en soyez pas gênée, nous sommes toutes compréhensives et appréhendons votre détresse. Mais dans notre inquiétude, nous nous sommes renseignées sur le sérieux de ce monsieur. Nous le croyons sincèrement honnête, mais pas prêt à convoler. » Le mensonge s’avérait petit et pas tout à fait faux. « – Je ne veux pas salir l’image de votre soupirant, mais si ses intentions avaient été déterminées, pensez bien qu’il n’aurait pas pris le premier prétexte pour s’éloigner sans vous donner de nouvelles. Et s’il vous plaît, ne lui cherchait pas d’excuses qui ne vous feraient que souffrir. »

Antoinette-Marie était stupéfaite, comment ces informations pouvaient-elles être connues de sa tante ? Et bien qu’elle ne fût pas prête à réaliser son deuil, elle reconnut que la meilleure chose à accomplir était encore d’avancer et de songer à demain. Toute cette aventure lui avait fait oublier la leçon que les Freydou avec leur bon sens lui avaient inculquée jour après jour. Ne rien demander à la vie qu’elle ne put offrir et repousser les espérances insensées et les rêves hors du possible et Pierre Victurnien Vergniaud, c’était souhaiter l’impensable. Elle releva la tête, esquissa un sourire tout en essuyant quelques larmes. Sa tante émue la prit dans ses bras et la consola avec des mots tendres.

Puis, poursuivant la conversation, Madame La Fauve-Moissac expliqua les nombreuses difficultés qu’elles avaient eues à lui construire un avenir fiable et avantageux, et qu’elle ne pouvait le faire vaciller sur un coup de cœur. Une fois qu’elle fut calmée, Madame La Fauve-Moissac la fit habiller, étant donné qu’elles devaient effectuer des courses et notamment acheter du tissu pour une robe, car elles devaient bien songer au mariage par procuration. Le cœur d’Antoinette-Marie s’étreignit, mais courageusement elle redressa la tête. 

***

Le 15 janvier 1789, François-Xavier Lacourtade partit pour Paris en tant que représentant du Tiers État avec Armand Gensonné, Élie Guadet. Ils avaient été élus afin de remettre les cahiers de doléances de la Gironde à Versailles. Ils y rejoignaient Pierre Victurnien Vergniaud.

Portrait de James Dashwood, George Romney (1734-1802, United Kingdom)
Lacourtade François-Xavier

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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3 réflexions sur “La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 010 à 012

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