La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 013 à 014

 

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Chapitre 13.

Richard Thomas

Constant Balluet D’estournelles

Février 1789. Le mariage par procuration.

Constant Balluet d’Estournelles, que tous appelaient monsieur d’Estournelles n’en était pas à son premier voyage transatlantique. Malgré les coups de vent, celui-ci avait duré trois mois avec l’escale de Saint-Domingue. Il avait laissé Madeleine à la mi-novembre dans la maison qu’il lui avait offerte dans le nouveau quartier Marigny et comme à chaque fois celle-ci lui avait fait promettre de lui revenir.

Il était originaire du sud de la France, il était le troisième fils d’une vieille famille de nobles désargentée d’Aix-en-Provence. Au vu de sa place dans sa famille, il était prédestiné à l’église. Brillant élève, il avait été envoyé à Paris, sur recommandation du recteur du séminaire de Marseille. Il était rentré au grand séminaire de Saint-Sulpice à l’âge de 19 ans. Au fil de ses études, il fut de moins en moins convaincu par la vocation que tous essayaient de lui imposer. Le hasard devait bien faire les choses. Il avait pour professeur de théologie, le père Emanuel, confesseur de la marquise de Maubeuge. Ce dernier, lors de l’été 1769, lui proposa de remplacer momentanément auprès du Marquis François Aristide de Maubeuge son secrétaire subitement tombé malade. Ce dernier de santé fragile mourut de ses maux, et le malheur des uns faisant le bonheur des autres, le marquis étant satisfait de Constant, il lui demanda de reprendre le poste. Il accepta avec plaisir de quitter son futur sacerdoce pour le service du marquis. Dix ans plus tard, au printemps 1779, le marquis de Maubeuge lui demanda de rejoindre son fils, le jeune Louis Amédée, détaché par Monsieur de Rochambeau auprès des Espagnols qui luttaient contre les Anglais en Floride. Il accepta de partir pour l’aventure et suivit le fils aîné du marquis jusqu’en Louisiane. Et lorsque Louis Amédée devenu à son tour marquis de Maubeuge à la mort de son père décida de s’installer avec sa jeune épouse dans ce pays, Constant fit de même.

Il devint tout naturellement l’homme de confiance du jeune marquis, suppléant à ses activités commerciales. Cette fonction lui permit de se créer une fortune personnelle fort raisonnable, qui se composait d’un terrain avec maison dans La Nouvelle-Orléans, des parts dans des plantations de Saint-Domingue et dans différentes affaires de négoces entre l’Amérique et l’Europe. Pris par ses fonctions, il n’avait jamais songé à prendre épouse. Il avait eu quelques maîtresses plus ou moins attitrées, mais aucune ne l’avait fixé dans une vie de famille.

C’est en faisant régler une créance du marquis

Peter Adolf Hall, portrait de sa fille

madeleine Lamarche

qu’il fit la connaissance de Madeleine Lamarche. Afin de prendre possession du bien qui était constitué d’une maison et de son terrain, il avait dû expulser la jeune fille de 18 ans qu’était Madeleine. Elle y vivait seule depuis le départ de son père, sur un navire au long cours, parti pour faire fortune. Cela faisait deux ans déjà, et n’ayant plus de nouvelles, elle avait présumé qu’il était mort. Elle avait découvert, effarée un mois plutôt, que la maison qu’elle occupait était hypothéquée. Cette maison qu’elle croyait à elle lui venait de sa mère. Elle-même la détenait de la sienne.

Sa grand-mère, esclave provenant d’une plantation de Saint-Domingue, l’avait reçu en cadeau, d’un planteur de la région, à la naissance de son premier fils, et l’avait affranchie pour l’occasion. De lui, elle eut trois fils et une fille Mathilde, la mère de Madeleine. Cette dernière fut la seule à survivre à l’épidémie de fièvre jaune de l’été 1772. C’est donc Mathilde qui, à la mort de sa mère, hérita de la petite maison avec patio, accolée aux remparts de la ville.

Le jeune créole arrogant qu’était le père de Madeleine, malgré l’opposition de sa famille, planteurs à Bâton-Rouge, était venu vivre auprès de celle dont il était tombé éperdument amoureux, la belle Mathilde. Mais leur bonheur fut de courte durée. Madeleine naquit la première année de leur amour puis vinrent deux fausses couches dont la dernière entraîna la jeune mère, suite à une fièvre puerpérale, jusqu’à la tombe. Madeleine mise dans les bras d’une nourrice, il devint joueur professionnel pour vivre, il se mit à boire et petit à petit il glissa dans une lente déchéance. Une perte de jeu l’obligea à hypothéquer la maison, omettant que ce n’était pas la sienne, auprès du marquis de Maubeuge. Dans un dernier sursaut de dignité, il décida de s’engager sur un navire en partance pour l’Afrique. Il n’en revint pas.

La lettre annonçant la perte de sa maison arriva par un négrillon, un matin du mois de mai, comme Madeleine ne savait pas lire, intriguée, elle alla voir sœur Blandine au couvent des Ursulines. Celle-ci ne fut pas surprise de la voir, car Madeleine y avait été élevée et vivait de travaux de broderies que lui fournissaient les sœurs. Elle lui lut la triste nouvelle. Sous le choc, elle resta désemparée, et ne sut que faire. N’ayant plus de famille, elle ne savait où aller.

Pour la première fois, Constant d’Estournelles culpabilisa en accomplissant sa tâche. Pris de compassion devant l’abattement de la jeune fille, Constant lui proposa l’hospitalité dans sa maison, rue d’Orléans près des remparts. Bien qu’il l’occupât au demeurant fort peu, habitant la plupart du temps là où se trouvaient le marquis et sa famille, il lui proposa de tenir sa maison. Désemparée, elle accepta. Tout au début, il alla la voir afin de vérifier qu’elle était bien installée, il lui apportait des petits cadeaux, essayant de compenser sa perte et soulager sa culpabilité. Il lui ramena un couple d’esclaves pour l’aider, et petit à petit il rentra chez lui régulièrement quand le marquis était en ville. La jeune fille prit son rôle de gouvernante de la maison des remparts très au sérieux. Elle se mit à l’attendre, faisant attention aux moindres de ses besoins. Elle tenait prêt tout ce dont il avait l’utilité pour son confort. Il ne sut pas à quel moment leurs rapports avaient changé, à quel moment ils étaient devenus intimes, mais il ne pouvait plus se passer de ses instants. Lors de ses passages dans sa maison, Constant tenait à ce qu’elle partage ses repas dans le salon qui donnait sur le patio, ils mangeaient donc en tête à tête. Il la questionnait, la menant à partager sa vie de tous les jours, de son côté, il partageait ses soucis. Madeleine écoutait surprise que l’homme s’épanchât et s’intéressa à elle. Elle était flattée de cette confiance qui la propulsait dans une autre sphère. Le charme opérant, il advint ce qui devait advenir, elle devint sa maîtresse sous le regard calculateur de son esclave Naïma qui voyait là un bienfait pour tous. Lorsqu’il lui demanda de l’épouser, elle lui rappela que c’était impossible, car elle était octavonne, et son huitième de sang noir qu’elle avait dans les veines y mettait un veto. Ce n’était pas la première maîtresse de couleur qu’il avait, cela ne l’avait pas choqué, mais cela l’avait contrarié, car cette fois-ci il avait bien l’intention de fonder une famille. Il alla voir Monsieur Bevenot de Haussois, son notaire, et lui demanda ce qu’il pouvait faire. Bien qu’il trouvât cela grotesque, l’homme de loi, lui proposa un contrat dans lequel il s’engageait à fournir une rente à la jeune femme, voire à reconnaître les enfants qui naîtraient de leurs relations. Constant fit rajouter la maison et son terrain. Tout fier et heureux de son action, il rentra l’annoncer à celle qui devenait sa compagne. Il lui remit le contrat et l’acte de propriété de la maison. Elle pleura de bonheur, et entre les larmes, elle lui fit jurer de ne jamais la quitter. Ce qu’il fit et, la prenant dans ses bras, il l’entraîna dans ce qui était désormais leur chambre. Et cela faisait deux ans que tout ceci s’était passé.

*

Ce matin de février 1789, il regardait le brouillard se lever sur la Garonne dévoilant les nouvelles façades de Bordeaux. La ville, en forme de croissant, appuyé sur la rivière, couverte d’une forêt de mâts, se réveillait sous le pâle soleil d’hiver. Le quai, dont presque tous les bâtiments étaient beaux et en pierres de taille, avait plus de deux lieues d’étendue. Constant d’Estournelles n’était pas venu depuis trois ans. Il constata que la ville s’était encore transformée au-delà du Château Trompette, le faubourg « des Chartrons « s’était agrandi. Il attendit midi afin qu’on l’autorisât à quitter le bord de la « belle Junon », le trois-mâts armé par les Fleuriau, et à descendre à terre.

David Anderson 1790 portrait painter Henry Raeburn peinture.

Constant Balluet D’estournelles

Il devait tout d’abord se rendre à Paris. De là à Liverpool, pour régler différentes affaires. Au retour, il s’occuperait du mariage de Charles-Henri de Thouais. Comme prévu, il se rendit à l’hôtel de Saige où il devait loger à l’aller comme au retour. Il s’y présenta accompagné d’un marin qui lui portait sa malle, alors que le clocher de l’église des Dominicains sonnait l’heure après midi. Adepte de la mode anglaise, il était vêtu d’une redingote de lainage brun d’une culotte de peau près de la jambe d’un ton plus clair et chaussé de bottes souples. Ses maîtres étant absents, Pierre-Henri, le majordome, l’installa dans la chambre d’amis de l’étage que lui avait réservé la maîtresse de maison. Constant demanda s’il était possible qu’on lui préparât un bain et si quelqu’un pouvait apporter deux bristols à leurs destinataires. Une fois seul, il les rédigea. L’un était pour le notaire, Monsieur Sarraute, qui devait entériner le mariage par procuration, d’Antoinette-Marie et du fils du baron de Thouais. Le deuxième était pour monsieur Paul Nairac, afin de solliciter un entretien dans les trois jours, car il partait le lundi suivant pour Liverpool. Pendant qu’il prenait son bain, laissant flotter son esprit, il fit le point sur les affaires qu’il devait régler.

*

Tout avait commencé un an auparavant en Louisiane à La Nouvelle-Orléans. Ce jour-là, alors qu’il répondait à du courrier pour le marquis, l’épouse de ce dernier, Madame de Maubeuge, était venue s’asseoir face à lui devant son bureau. Cela l’avait intrigué, car ce n’était pas dans ses habitudes. Elle n’était pas distante avec lui, mais était très à cheval sur les convenances et n’avait guère de tête-à-tête qui ne soit pas fortuit. Et dans leur société où le moindre mouvement des maîtres était accompagné de serviteurs, cela n’arrivait pas. « – Excusez-moi de vous déranger, Monsieur d’Estournelles, mais j’ai besoin de votre aide pour une affaire délicate que nous pourrions dire de famille, en quelque sorte. » La curiosité du secrétaire fut mise en éveil. Une affaire de famille dont il ne serait pas avisé, qu’est-ce que cela pouvait bien être ? Avec une certaine gêne, ce, qui n’était guère dans sa nature la marquise de Maubeuge tout en agitant gracieusement son éventail, reprit « – Excusez-moi par avance, mais le service que j’ai à vous demander ne fait pas d’habitude partie de votre domaine d’action, mais j’ai besoin que cela reste confidentiel. La confiance, que mon époux et moi-même avons pour vous, justifie mon désir de ne point passer par un notaire, comme cela se fait couramment. » Il se demandait où voulait en venir son interlocutrice, aussi il l’assura sans arrière-pensée de sa fidélité pour la famille de Maubeuge, ce dont personne ne pouvait douter. « – C’est incontestable ! Je n’ai vraiment nulle inquiétude à ce sujet, et ce dont j’ai à vous entretenir est connu de mon époux. N’ayez crainte. Décidément, je m’y prends mal, je complique sans besoin ma demande tant elle me tient à cœur. »  Rajustant le volant de sa robe afin de garder contenance, elle lui expliqua qu’accompagné de l’abbé Huber, elle désirait qu’il règle discrètement le mariage par procuration de la sœur d’une amie très chère. Son ancien confesseur avait déjà fait les travaux d’approche, mais il fallait se mettre d’accord sur les parties concrètes, enfin négocier les parties financières. Elle l’avait rassuré sur l’honnêteté de la démarche, il n’avait pas à s’inquiéter  « Il n’y avait pas anguille sous roche ». Il n’avait d’ailleurs pas pensé un seul instant que la marquise puisse sans le prévenir le faire participer à une affaire douteuse.

N’y voyant aucune objection, il s’était donc rendu une première fois dans la paroisse de l’Ascension jusqu’à la plantation du baron de Thouais, faire une première proposition avec l’accord du parti de la fiancée. Il connaissait le baron qui avait servi sous les ordres du Marquis de Maubeuge lors de la campagne de Floride et notamment lors de la fameuse bataille de Bâton-Rouge. Il était parti à cheval de La Nouvelle-Orléans, ne voulant pas dépendre du passage éventuel d’un bateau pour s’en revenir. Il avait donc longé le Mississippi jusqu’à la plantation Maubeuge, dans la paroisse Saint-Jacques, s’y était arrêté pour vérifier que tout allait bien et régler les affaires courantes. Le lendemain, il était reparti, jusqu’à la plantation du baron. Le temps était doux, il avait laissé sa jument aller à son rythme, sous un beau soleil. Il trottait à l’ombre des chênes recouverts de leurs dentelles de mousses. La brume sur le fleuve s’était levée, laissant traîner quelques écharpes, il entendait parfois le plongeon d’un alligator que sa venue chassait, effrayant des échassiers qui s’envolaient d’un vol majestueux. De temps en temps, il passait devant l’allée d’une plantation dont il connaissait les propriétaires. Il arriva au milieu de la journée à l’église de l’abbé Hubert, dans la petite ville de « Bringier ». Après avoir collationné, il repartit avec lui jusqu’à la destination finale. Il avait troqué sa jument pour la carriole du curé. Pendant le court voyage qui restait à effectuer, le bon curé décrivit les protagonistes qu’ils allaient rencontrer, Constant découvrant peu de choses tant le monde des créoles était petit bien que sur un territoire très vaste. Peu de faits restaient inconnus de tous. Les secrets de famille difficiles à protéger. Ils pénétrèrent au milieu de l’après-midi dans la plantation de la palmeraie, qui tenait son nom des palmiers, que le baron avait fait venir de Floride, et qui auraient dû pousser le long de l’allée, si un cyclone, l’année précédente, ne les avait tous déracinés. Le baron se rendant aux forces de la nature les avait remplacés par des chênes comme beaucoup de ses voisins.

Constant constata la bonne tenue de la plantation. Il apercevait les esclaves penchés sur les cannes à sucre. Les champs s’étendaient presque à perte de vue. Un homme blanc à cheval vint vers eux, il les salua après s’être présenté comme étant le contremaître de la plantation et envoya un esclave prévenir le maître. Il les invita à aller se rafraîchir, indiquant d’un geste l’allée qui contournait un tertre assez vaste et aboutissait derrière lui à un bungalow où logeait le maître. Les élévations de terrains étaient rares en Louisiane, ce qui surprit Constant, d’autant qu’il y en avait une autre derrière le logement. Cette dernière servait de surélévation à un bâtiment cossu qui contenait écurie et réserves, comme allait le découvrir le visiteur. Il fut reçu par une femme indienne qui s’avéra être la mère du tout jeune contremaître. Celle-ci installa les visiteurs sous la véranda avec des rafraîchissements, en attendant que les maîtres arrivent.

Sacajawea

Dewache Tremblay

 était venue en Louisiane depuis le Canada avec son fils et son mari suite à la chute et la capitulation de Montréal. Ils avaient immigré avec le baron et sa famille. Elle s’occupait du foyer de ce dernier, la baronne de Thouais et son propre mari n’étant plus. Elle était aidée en cela par la concubine du baron, une esclave, ayant réputation de beauté, ce que Constant ne put vérifier. Ils attendirent une bonne heure que le baron et son fils soient prévenus et revenus des champs éloignés, sur lesquels ils besognaient. Le baron, d’une approche froide et brutale, était un homme mûr de taille moyenne, ventripotent, qui dégageait une autorité incontestable. On le disait violent et sans pitié. Son fils, de nature plus effacée était un jeune homme affable, charmant avec une jolie tournure. Constant, qui l’avait déjà croisé dans les bals de La Nouvelle-Orléans, connaissait le succès de son avantageux physique. Visiblement écrasé par le tempérament du père, il acquiesçait à chacune des remarques de son père, ce qui visiblement l’agaçait. Après avoir pris une collation, le baron tint à faire visiter la plantation tout au moins les bâtiments. Tout en marchant, il demandait à Constant et au curé les conditions du mariage. Les informations données, prémices d’un contrat le satisfaisant, il donna son accord, sans même demander celui de son fils. De retour au bungalow, le baron montra le talus naturel, entre eux et le fleuve, qui s’élevait d’environ deux mètres. Il expliqua qu’il s’engageait à y faire élever une demeure digne de sa future belle-fille. Il ne l’avait pas fait jusque-là n’en voyant pas la nécessité.

Huit mois plus tard, Constant était revenu une deuxième fois, dans le but de faire signer au baron et à son fils leurs parties du contrat de mariage. La réponse positive quant à l’acceptation de Charles-Henri comme parti était arrivée en septembre. Le baron de Thouais s’était alors déplacé à La Nouvelle-Orléans pour la mise en forme finale du contrat de mariage.

 L’automne 1788 avait été calme, il n’y avait pas encore eu de cyclones. Constant était donc allé apporter le document rédigé et l’esquisse de Madame Vigée-Lebrun représentant une très jolie jeune fille. Il supposait que le modèle avait été amélioré par l’artiste, car il ne se leurrait pas, il allait conclure la vente de la jeune fille. Il en connaissait toutes les contreparties, le montant de la dot, concession donnée par le gouverneur. Le physique de la jeune fille n’était qu’un plus et cela n’avait de l’importance que pour la progéniture avenir. Il entra dans l’allée de la plantation sur sa jument, un anglo-arabe dont il était très fier. Sur le tertre, d’où s’élevait un nuage de poussière, il trouva le baron et un jeune homme en chemise, manches retroussées, donnant des ordres à des esclaves. À sa surprise le premier étage de l’habitation avait pris forme. Il était construit sur un soubassement de brique. Il arrivait alors que les esclaves effectuaient une opération délicate. Ils installaient l’une des colonnes qui soutiendraient le toit et les vérandas. Il ne bougea pas, attendit que ce soit fini. La chose faite le baron lui fit un signe pour qu’il s’approche. « Nous avons pris un peu de retard dans la saison. Mais vous voyez, je tiens mes engagements, ça prend tournure. Avec un peu de chance, Dieu nous épargnera ses colères ! » S’exclama le baron, au-dessus du tumulte, fier de son œuvre. « – C’est du bois de cyprès, l’architecture en sera simple, ce sera un peu rustique, mais elle aura de l’allure ! » Constant sourit, et félicita le maître d’œuvre. Élevée sur le tertre, la bâtisse, à vue d’œil, serait spacieuse. Elle dominerait le fleuve et c’était peu courant. Ce serait un réel avantage pour la demeure, car l’une des plus grandes craintes des habitants de la région hormis les ouragans et les fièvres, c’étaient les débordements du fleuve. « – Georges, je vous laisse la suite des opérations, je vais régler notre affaire avec Monsieur d’Estournelles ». Un esclave ayant pris le cheval du visiteur, celui-ci suivit sur le pas de la promenade le maître des lieux. Ils allèrent s’installer sous la véranda du bungalow, le baron envoya chercher son fils. Pendant que celui-ci arrivait, Constant sirota une limonade qu’une très belle quarteronne lui avait servie. Il supposa que c’était la concubine du maître dont il avait entendu vanter la beauté sans la voir jusque-là. Le baron, quant à lui, lut le document afin d’en vérifier la teneur. Constant attendait le fiancé pour dévoiler le portrait de la promise. Charles-Henri de Thouais descendit de cheval devant les marches du bungalow et les monta nonchalamment. Il ôta son large panama, coiffe naturelle sous ses latitudes et salua courtoisement le messager. Il prit un verre de limonade que lui tendait la quarteronne avec un sourire attendri. Il paraissait peu intéressé par la démarche. Orphelin très jeune, abandonné par son père entre les mains d’une esclave à peine plus âgée que lui, il avait vite écarté tout intérêt pour la vie. Lorsque son père était revenu de sa guerre, il s’était retrouvé sur cette terre, qui devait être à lui un jour. Il avait vite compris qu’avant ce jour, il n’aurait pas son mot à dire, et s’était contenté de subir la tyrannie de son père. Son apparente indifférence à tout était son moyen de se protéger de la vie. Après deux ou trois échanges, Constant dévoila le portrait, et pour la première fois, il vit un éclat dans le regard du jeune homme, son père lui prit des mains. « – Ah ! voilà une gracieuse personne, elle fera honneur à notre famille ! Tu ne dis rien Charles ?

– Il n’y a rien à rajouter, elle semble parfaite. Et comme le reste vous convient, tout est parfait !

Sans rien montrer, Constant resta ébahi par l’échange, il avait vraiment l’impression d’avoir fait une vente. Il trouvait la situation malsaine, bien que banale, ce n’était qu’un contrat de mariage comme tant d’autres.

De retour à La Nouvelle-Orléans, il avait fini d’organiser son voyage et était parti pour le vieux continent, chercher la fiancée.

L’autre affaire, qui l’amenait sur l’ancien continent, était une association qu’il devait concrétiser entre son maître, Monsieur Nairac et Monsieur Moore de Liverpool. Elle aurait pour but la création d’une entreprise de fret et de négoce ayant pour marchandise principale les esclaves et le coton dont la culture se développait de plus en plus dans le sud de l’Amérique et notamment en Louisiane, chaque parti ayant déjà l’habitude de ces marchés. L’idée en était venue au marquis de Maubeuge qui voyait la canne à sucre, et surtout l’indigo, petit à petit remplacer par le coton, et comme les balles de coton partaient vers les manufactures anglaises, autant servir d’intermédiaire.

*

Madame de Verthamon, madame La Fauve-Moissac et Antoinette-Marie, rentrèrent en fin d’après-midi, après avoir participé aux bonnes œuvres de la première. L’hôpital Saint-André était gorgé de miséreux. L’hiver particulièrement pénible avait multiplié les victimes qui souffraient déjà de la faim. Elles firent de leur mieux pour réconforter les malheureux tout en étant conscientes que c’était une goutte d’eau dans l’océan. Elles avaient quitté les lieux, muettes de compassion et de fatigue. À chaque fois elles se rendaient compte à quel point leurs situations étaient enviables et leurs actions bien insignifiantes, bien qu’indispensables pour tous ces gens.

Evelina, par Fanny Burney.jpgPierre-Henri prévint sa maîtresse de l’arrivée inopinée de monsieur d’Estournelles. Antoinette-Marie, qui montait l’escalier, sentit son sang se retirer de son visage, elle avait reconnu le nom de l’émissaire. Cette fois-ci, il n’y avait plus de retour possible. De toute façon, les nouvelles qu’elle avait réussi à avoir de Pierre Vergniaud n’étaient pas à son avantage et lui avaient fait abandonner tout espoir de son retour vers elle. Rose-Marie, qui était partie aux nouvelles, n’avait eu que des ragots. On racontait qu’il avait repris sa liaison avec l’actrice de la Comédie française. Vrai ou pas, il n’avait pas essayé de la joindre, elle avait beaucoup pleuré dans le giron de sa chambrière puis avait repris le dessus tant bien que mal. Depuis qu’elle était chez madame de Verthamon, elle avait réalisé à quel point sa situation à Cambes était précaire et sans avenir. Elle savait que ce mariage organisé était une chance même si les émois de son cœur lui disaient le contraire. Elle continua à monter l’escalier le cœur lourd sachant qu’elle devait avancer coûte que coûte.

Rose-Marie la trouva assise sur la méridienne dans la pénombre du soir, les yeux dans le vide fixant la fenêtre. Elle s’assit à côté d’elle et la prit dans ses bras. « Voyons mon cœur, il faut vous reprendre, je viens vous préparer pour le repas, vous êtes attendue à la salle à manger ». La jeune fille se redressa et se laissa habiller et coiffer. Elle avait retourné la situation dans tous les sens. Elle ne voyait pas de raison de refuser cet avenir, bien qu’il la terrorisât maintenant qu’elle était au pied du mur.

Madame de Verthamon s’était excusée de son absence lors de l’arrivée de son invité. Constant d’Estournelles avait balayé ses excuses, protestant que personne ne pouvait savoir la date précise de son débarquement, et de toute façon cela lui avait permis de se rendre présentable auprès de ses hôtes. Monsieur de Saige lui demanda comment s’était passé le voyage. Il enchaîna ensuite sur une succession de questions sur la Louisiane, La Nouvelle-Orléans et le négoce. Alors qu’ils conversaient à bâtons rompus, madame La Fauve-Moissac descendit avec Antoinette-Marie, qu’elle avait été cherchée dans sa chambre. Elle avait compris qu’il fallait aider sa nièce à trouver du courage. Constant vit entrer la jeune fille blanche comme un linge, les yeux noirs brillants de fièvre, un sourire timide étirait sa bouche. Elle repoussa une de ses boucles qui tombaient sur son front et esquissa une révérence lorsqu’elle fut présentée. Il s’exclama avec sincérité  « – Madame Vigée-Lebrun vous a rendu hommage sur le portrait que j’ai été amené à présenter. Moi qui pensais qu’elle vous avait avantagé, comme c’est souvent le cas pour ce type de portrait. En fait, elle est en dessous de votre charme. » Il était sincèrement ému de la fragilité qui se dégageait d’Antoinette-Marie, elle lui faisait penser à un oiseau pris au piège. Timidement, elle le remercia, madame de Verthamon proposa de passer à table. Antoinette-Marie se détendit touché par la gentillesse de l’homme. Celui-ci s’excusa de ne pas avoir un portrait de son fiancé, car La Nouvelle-Orléans ne possédait pas de portraitiste de qualité. Mais elle pouvait lui faire confiance, celui-ci était joli garçon et fort aimable. Le succès qu’il avait auprès des demoiselles en était la preuve. Elle le remercia pour sa description. Elle parla peu écoutant tout ce qu’il disait sur son futur pays. Sous le coup de l’émotion, les questions ne lui vinrent pas.

Monsieur d’Estournelles parti deux jours après ayant réglé la première partie de ses affaires et ayant réussi à apprivoiser et à rassurer la jeune fille.

*

Rose-Marie Bordenave 003.JPGRose-Marie était, ce jour-là, bien décidée à parler à Antonin, elle avait demandé à madame de Verthamon l’autorisation de prendre son dimanche. Celle-ci le lui avait accordé. Remarquant que sa chambrière était très nerveuse, Antoinette-Marie lui demanda quelle était la source de son agitation. Un peu gênée, elle lui confia que ne voulant pas la déranger elle avait omis de lui dire qu’elle était enceinte. « – Mon Dieu d’Antonin ? Vous allez avoir un enfant, mais c’est merveilleux ! » S’enflamma la jeune fille.

– Enfin, dans un sens  oui. Mais tout d’abord, je ne sais pas l’effet que cela va faire à Antonin. Et Madame de Verthamon ne me gardera pas à son service si je ne suis pas mariée. Et nous ne pouvons pas nous permettre ce manque à gagner surtout avec ce que j’ai dans le ventre !

Antoinette-Marie découvrait des problèmes dont elle n’avait nullement conscience. Elle reprit « – de toute façon, Antonin va t’épouser, il a intérêt, et si jamais ça tourne mal, je t’emmène en Louisiane ! » Rose-Marie était touchée, mais cela ne faisait pas son affaire. Elle ne se voyait pas fille mère et encore moins dans un pays de sauvage, ce qu’elle se garda bien de lui dire.

Comme convenu, après la messe, elle attendit son galant, assise sur une borne, au bout des fossés du chapeau rouge. Il ventait, elle serrait son châle de laine brune contre elle. Le soleil perçait entre les nuages, ce qui la réchauffait un peu. Une bonne heure se passa avant qu’elle aperçoive sa gabarre. Elle ne s’inquiéta pas outre mesure, habituée à suivre les impératifs des marées qui modifiaient les temps de navigation sur le fleuve. Elle se distrayait de l’activité du port. Comme elle était connue dans le quartier, nul ne pensait à l’importuner, et ceux qui s’y frottaient, malgré tout, se faisaient assaisonner de remarques cinglantes. Antonin, aidé de quelques garnements, traîna la gabarre sur la rive du fleuve qui servait de quai puis il rejoignit la jeune fille. Elle ne s’était pas approché le sol étant trop bourbeux. Il l’embrassa, lui prit le bras et l’entraîna vers le quartier Saint Seurin dans une petite auberge où ils avaient leurs habitudes. Après avoir collationné, profitant des éclaircies, il l’entraîna dans la campagne avoisinante. Prenant son courage à deux mains, elle toussota et se lança « – Mon Antonin, j’ai une question importante à te poser. » Le jeune homme la regarda avec étonnement, n’étant pas habitué à ce ton solennel. Avec un sourire il l’encouragea à poursuivre. « – Voilà, envisages-tu de fonder une famille ? » Il trouva cela un peu brutal, mais savait déjà où elle allait en venir. Il avait remarqué son ventre qui s’arrondissait et sa poitrine qui s’alourdissait. Il avait bien deviné ce qui se passait, mais il n’avait pas su comment aborder le sujet. Il avait même demandé conseil à Bertrande. Celle-ci lui avait dit « – Si la fille est sérieuse, il faut te passer la corde au cou, mon grand, t’as pas le choix ! » Il avait donc bien l’intention de faire sa demande, mais quand et comment ? Cela était une autre histoire. Voilà qu’elle lui coupait l’herbe sous les pieds. Avec un sourire ironique, il répondit « – Un jour, sûrement ! »  La mine de la jeune fille se déconfit et elle se demanda comment lui faire comprendre. Antonin s’amusait du tourment qu’il causait à sa compagne, mais n’eut pas le cœur à faire durer son supplice. « – Bécasse, je sais bien où tu veux en venir. Tu crois que je n’ai pas vu ton ventre pousser vers l’avant ! Et maintenant, tu voudrais que je t’épouse ! » La jeune fille piquée au vif devint rouge et monta sur ses grands chevaux. « – Et bien ce serait la moindre des choses, non ? » s’amusant de sa colère, il répondit « – C’est vrai, je pourrai y réfléchir, cela pourrait même s’envisager.

– Comment ça, cela pourrait s’envisager ? Tu me prends pour qui ? » Le trop-plein d’émotion et de tension lui amenait les larmes aux yeux. S’attendrissant, il l’a pris dans ses bras, elle résista mollement, et tout doucement lui dit «  – bien évidemment que je vais t’épouser et pas à cause du baigneur. Je vais le faire pour pouvoir passer ma vie avec toi. »

De retour à l’hôtel de Saige, ne voulant pas attendre, elle demanda un entretien à madame de Verthamon. Elle fut surprise devant l’urgence de la demande de la jeune fille. Elle connaissait la chambrière et la savait sérieuse. Elle avait même refusé les avances de son époux. D’habitude, il se contentait par discrétion des actrices du théâtre, mais il avait eu du mal à résister aux appâts de la jeune fille. L’ayant appris, Madame de Verthamon lui en avait su gré, sans pour autant lui dire. Comme elle lui faisait confiance, elle se l’était attachée personnellement, jusqu’à l’arrivée d’Antoinette-Marie. Elle lui accorda donc l’autorisation de se marier. Elle la garderait à son service bien évidemment, le plus longtemps possible, et si malgré le mariage et l’enfant, elle voulait rester, il n’y aurait pas de problème.

Chapitre 14.

Louise-Élisabeth Vigee le Brun : Comtesse de Cérès, 1784

Thérésa Cabarrus

Mi-mars 1789. L’arrivée de Térésa Cabarrus.

Il pleuvait depuis le matin sans discontinuer lorsque la berline pénétra dans le hall de l’hôtel. En même temps qu’elle entra dans le vestibule, elle secoua ses jupes afin d’en atténuer les faux plis. Suivait un homme malingre, de taille moyenne, engoncé dans son habit de velours sombre. « – De la pluie, toujours de la pluie, à croire que ce pays vit sous l’eau ». Sans même se retourner vers le majordome, elle poursuivit. « – Annoncez le marquis et la marquise de Fontenay, mon ami !

– Bonjour, Madame, Madame la Baronne vous attend dans le grand salon.

Toujours suivie par son époux, elle monta gracieusement l’escalier et entra dans la pièce. Se levant et allant vers la jeune femme, Madame de Verthamon s’exclama « – grands dieux, mais c’est donc vrai que vous êtes devenue une beauté, quand on pense que la dernière fois que je vous ai vu vous rentriez au couvent. »

Térésa Cabarrus faisait effectivement retourner toutes les têtes. De taille haute, des cheveux bouclés noirs d’ébènes, de grands yeux de biche, le nez retroussé et la bouche mutine, plus d’un l’avait trouvé belle. Sa taille fine, sa poitrine ronde avaient attiré plus d’un prétendant au grand dam de son père. Celui-ci l’avait extirpé d’un premier amour trop encombrant et l’avait marié rapidement à son avantage. Elle avait seize ans et déjà un an de mariage. Elle s’y était engagée en traînant les pieds, bien résolue à ce que cela tourne à son avantage. Lorsqu’elle vit son futur époux pour la première fois, après avoir pleuré, crié, cassé tout ce qu’elle avait à sa portée, elle jura à son père qu’elle ne se laisserait pas faire. À son corps défendant, son fiancé avait un physique des plus ingrats, petit, laid, roux, avec un regard vicieux, voire malfaisants. Il n’avait rien pour faire changer d’avis celle que l’on considérait déjà comme la plus jolie des nymphes. Malgré tout ça, on ne lui donna pas le choix, le mariage se fit en grande pompe et la nuit de noces avait tout eu d’un viol.

John Smart (Norwich 1742 - 1811 London) - PORTRAIT OF MAN

Jean-Jacques Devin de Fontenay

Il ne s’était pas passé six mois, que Jean-Jacques Devin de Fontenay rentrait dans son hôtel particulier du Marais avec une fille de boutique. Térésa annonça à son mari que dorénavant ce ne serait qu’un mariage de façade, ce qui laissa de marbre le dépravé, d’autant que la jeune femme était déjà enceinte. Le premier choc passé, on la vit dans les salons parisiens s’enthousiasmant pour les idées nouvelles. Elle ouvrit même le sien y invitant le général Lafayette, les trois frères Lameth, Félix Le Peletier de Saint-Fargeau, Antoine de Rivarol, Dominique de La Rochefoucauld, et Honoré Gabriel Riqueti, comte de Mirabeau. Malgré cela, elle fut présentée à la cour, fit sourire la reine Marie-Antoinette-Marie et fit tourner les têtes. Le marquis trouvant que cela faisait beaucoup décida d’amener son épouse à la cour de Madrid.

– Avez-vous fait bon voyage ?

– De la pluie depuis Poitiers, j’ai bien cru que l’on s’embourbait vers Libourne, et je vous passe la traversée du bac, j’ai bien cru que l’on y laissait la vie. Enfin, nous voici.

– Je vous ai fait préparer une suite donnant sur le jardin, et si vous le voulez mon époux et moi-même vous attendons pour le dîner.

– Ma foi, ce sera avec plaisir. Qu’en pensez-vous mon ami ? Vous pourrez patienter avant d’aller au théâtre ?

Le mari grimaça devant l’effronterie de sa femme, celle qu’il avait cru dompter, comptant sur sa jeunesse, était en perpétuelle révolte. Cela lui était indifférent ! Il savait que ce qui agaçait Térésa, ce n’était pas sa double vie, mais le fait qu’il n’appartenait pas à sa cour d’adorateurs. Alors qu’ils se rendaient dans leurs appartements, ils croisèrent Antoinette-Marie. Celle-ci les salua et les gratifia d’un sourire. Térésa rendit une grimace et son époux un regard libidineux. Quoique pas très rembourré, il se disait que cette demoiselle pourrait bien égayer son séjour. De son côté, Antoinette-Marie frissonna de dégoût sous le regard et ne comprit pas l’animosité de cette jolie jeune femme.

Retrouvant la baronne, elle s’enquit de leurs identités. « – Voyons, c’est le marquis et la marquise de Fontenay que nous attendions.

– Ah bon, je ne les voyais pas ainsi, remarquez, je ne sais pas à quoi je m’attendais.

– Toujours est-il, restez sur vos gardes avec le marquis. Il ne me dit rien qui vaille ! Il a mauvaise réputation et au premier abord, rien de bien agréable. Si je ne connaissais pas la famille Cabarrus et notamment le père de Térésa, je me serais bien passée de cette corvée, enfin c’est pour une semaine tout au plus.

En fait, le couple Fontenay resta cinq semaines, jusqu’à la mi-avril, Térésa attendait et son début de grossesse l’avait épuisé. La peur de perdre l’enfant leur fit prolonger leur séjour. Et contre toute attente, Térésa et Antoinette-Marie devinrent les meilleures amies du monde. Du même âge, bien que de tempéraments opposés, elles se comprenaient. Autant l’une était un feu follet, autant l’autre était posée. Antoinette-Marie était captivée par le charme de la brune, et Térésa adorait qu’on l’adore et par-dessus tout elle adorait s’amuser.

Malgré son état, elle entraîna Antoinette-Marie et les époux Lacourtade au bal chez Bardineau. Le Cabaret du traiteur était l’ancien hôtel des Duplessy aux abords du village du Bouscat. Dans un cadre bucolique, agrémenté de jardins soignés et de bosquets, c’était un centre notable de mélange social. On y allait aux concerts, aux soupers, aux bals. Antoinette-Marie et Térésa y essayèrent la distraction à la mode, le tir à l’arbalète. Les deux jeunes filles firent fureur attirant toute la gent masculine. Cela amusa Marie-Amélie qui voyait là un bon détournement à l’engouement de sa sœur.

Evelina, par Fanny Burney.jpgMadame de Verthamon et Monsieur de Saige prirent le relais. Ils accompagnèrent Térésa et Antoinette-Marie au théâtre, à la première du ballet de Dauberval, Amour et psyché, suivit de son grand bal. Les spectacles au théâtre commençaient en fin d’après-midi. Charles Higounet le directeur de spectacle organisait la soirée en trois temps. Il n’était pas rare que se succèdent en une soirée une tragédie et un opéra bouffon voire une comédie, un opéra et un ballet et la soirée continuait par un grand bal. Ce soir-là, le public réputé difficile fit un énorme vacarme pour la première du ballet de Dauberval, car il ne voulait pas écouter les « fourberies de Scapin » qui le précédait. Cela amusa toute l’assemblée. Le ballet eut un véritable succès d’autant que mademoiselle Marie-Madeleine Crespé se surpassa pour l’occasion. Le bal qui suivit fut un émerveillement pour Antoinette-Marie dont c’était le premier. Elle y arborait une robe à la française avec petits paniers, en soie rose, elle était contente, car elle n’avait rien à envier à sa comparse qui arborait une robe de même coupe d’un rose plus soutenu. Elles s’étaient mises d’accord avant de s’habiller. Elles s’étaient décidées pour la même coiffure et la même robe. Elle dansa une bonne partie de la nuit sous l’œil attentif de Térésa, de Madame de Verthamon et de Madame La Fauve-Moissac. Antoinette-Marie se coucha épuisée, mais contente de son succès qu’elle prit le temps de raconter à Rose-Marie.

Pendant tout ce temps, Monsieur de Fontenay jouait aux cartes dans les cabarets adjacents au théâtre et lutinait toutes celles qui passaient à sa portée contre ses deniers. Il faisait de rares apparitions à la table de ses hôtes qui ne s’en formalisaient pas, d’autant que l’homme n’était guère agréable.

Un soir, Antoinette-Marie décida de se plonger dans un livre de Mirabeau, que Térésa lui avait prêté. Elle l’avait prévenue, c’était un tant soit peu sulfureux ce qui avait éveillé sa curiosité. Le titre en était « Le rideau levé ou l’éducation de Laure ». Elle s’était installée, sur une méridienne, dans le petit salon du premier, donnant sur le jardin, le jour tombant les chandelles avaient pris le relais pour l’éclairer. Les Saige et sa tante étaient à l’extérieur, Térésa se reposait dans son boudoir. Elle ouvrit le livre au hasard et commença à en lire quelques lignes. « – Oui, ma chère Eugénie, ces moments délicieux, dont je t’ai quelquefois entretenue dans ton lit ; ces transports des sens, dont nous avons cherché à répéter les plaisirs dans les bras l’une de l’autre ; ces tableaux de ma jeunesse, dont nous avons voulu réaliser la volupté, eh bien ! Pour te satisfaire, je vais, sous des traits ressemblants, les retracer ici… »

 Elle n’en revint pas. Comment Térésa avait-elle pu lui donner ce livre plus que licencieux et comment se l’était-elle procurée ? Elle en était rouge de confusion. Tout à sa surprise, elle n’avait pas entendu Monsieur de Fontenay. « – Mais que voilà ? Une nymphe au repos. » Il s’assit à côté d’elle, il sentait le vin. Il avait perdu aux cartes et se disait que la chance avait peut-être tourné. Il s’approcha d’elle. « Alors belle enfant, que lit-on de beau ? Ah voilà de la bonne lecture, c’est surprenant de votre part, je ne vous en croyais pas encore là ! » Antoinette-Marie paniquait, elle ne pouvait appeler, cela serait déplacé, c’était un hôte de la maison. Plus elle essayait de se dégager, plus il la serrait. Il commençait à la caresser tout en l’écrasant de son poids, elle sentait son haleine dans son cou. « – Mademoiselle devrait songer à se préparer pour le souper ! » Rose-Marie avait été avertie par la petite Manon qui passait devant la porte. La chambrière s’était précipitée tout en envoyant chercher Madame de Fontenay. « – Ma fille, vous voyez bien que nous sommes occupés ! » Agacé par l’intrusion impromptue de la chambrière qui dérangeait son dessein libidineux.

– Je vois bien monsieur, mais il se fait tard et mademoiselle va être en retard.

Elle commençait à s’affoler, elle ne savait plus comment faire sans causer de scandale. Antoinette-Marie essayait de se libérer, mais il avait ses doigts crispés sur son bras. « – Mon ami, voyons ! Ne faites pas votre butor, nous ne pouvons faire attendre nos hôtes. » Lança d’une voix aigre Térésa avant même d’être rentrée dans la pièce. Son état la gênait, mais elle avait fait au plus vite. Elle s’approcha et aida Antoinette-Marie à se dégager. L’agresseur déstabilisé par la venue de sa femme laissa la jeune fille se retirer. Ce qu’elle pensait l’indifférait. Mais même ivre, il était conscient qu’il ne pouvait faire de scandale. Voyant le livre, elle comprit la situation. « – Ah, je vois que vous avez retrouvé le livre de mon ami Mirabeau, Antoinette-Marie. Merci bien ! » Elle la remit dans les mains de sa chambrière qui l’entraîna dans les escaliers malgré les jambes flageolantes de la jeune fille. Puis elle reprit « – Vous vous égarez. Vous confondez les filles de bordel et les jeunes filles de la bonne société. Faites attention, cela pourrait vous causer de sérieux problèmes malgré votre statut. » Sur ce, elle sortit et le planta là. Une fois dans sa chambre, Antoinette-Marie s’affaissa dans les bras de Rose-Marie qui la soutint jusqu’au lit. « – Ce n’est rien, c’est fini, il n’y reviendra plus. » La chambrière la berçait, la rassurant tant bien que mal. Térésa les rejoignit, elle s’excusa pour tout, le livre, son mari. Elle lui jura qu’il ne récidiverait plus, il avait trop peur du scandale que cela engendrerait. De plus, il partirait d’ici une semaine. Elles n’en parlèrent plus, Antoinette-Marie s’arrangea à toujours être en compagnie.

*

Élisabeth Chevetel de La Rabelliere.

À Marie Louise La Fauve-Moissac, marquise D’Ajasson de Grandsagne.

Paris, le 3 mars 1789,

Ma très chère tante,

Le saccage de la manufacture Réveillon (avril 1789)Après un hiver si cruel pour les miséreux, on ne s’est jamais montré aussi disposé à s’amuser, sans s’embarrasser autrement de la misère publique. Je dois avouer que c’est assez choquant. Des courses ont eu lieu à Vincennes, les chevaux du duc d’Orléans coururent contre ceux du comte d’Artois. C’est en revenant de la dernière de ces courses avec mon époux que, passant rue Saint-Antoine, nous tombâmes au milieu d’un rassemblement populaire. La populace avait détruit l’établissement de papiers de tenture du respectable manufacturier Réveillon. Comme nous traversions le groupe de quatre cents ou cinq cents personnes qui encombrait la rue, nous fûmes surpris à la vue de gens en livrée d’Orléans excitant l’enthousiasme de cette canaille. Ils étaient, en fait porté par les gens de Madame de Valence. Monsieur de Valence occupait l’emploi du premier écuyer de Monsieur le Duc d’Orléans. Ils nous arrêtèrent un moment en criant « Vive notre père ! Vive notre roi d’Orléans ! » Je portais peu attention alors à ces exclamations, tellement j’étais inquiète pour notre sécurité. Mon époux avait beau me rassurer, j’étais morte de peur.

 Nous eûmes plus tard l’explication, par mon beau-père, de cette émeute, qui avait été commanditée.

Le mouvement populaire, qui ruina Réveillon, avait été combiné, pour se défaire de ce brave homme qui employait trois à quatre cents ouvriers et jouissait d’un grand crédit dans le faubourg Saint-Antoine, ce qui gênait.

Voici son histoire, comme me l’a racontée Madame de La Tour-du-Pin. Étant très jeune, il travaillait, je ne sais plus à quel métier, dans ce faubourg où il avait toujours habité. Un jour, en se rendant à sa journée, il rencontra un pauvre père de famille, ouvrier comme lui, que l’on conduisait en prison pour ne pas avoir payé des mois de nourrice. Il se désespérait de laisser sa femme et ses enfants dans une affreuse misère, que sa détention allait aggraver. Réveillon, animé par le sentiment que la Providence lui avait procuré cette rencontre à dessein, court chez un brocanteur, vend ses outils, ses habits, tout ce qu’il possède, paye la dette et rend ce père à sa famille. « Depuis ce moment, disait-il, tout m’a réussi. J’ai fait fortune, je dirige quatre cents ouvriers et je puis faire la charité à mon aise. » C’était un homme simple, juste, adoré de ses ouvriers. Depuis le soir de ce jour funeste, où l’on brûla et détruisit toutes ses planches, ses machines et ses magasins, je ne sais ce qu’il est devenu. 

Toujours est-il que depuis cet incident, je fais régulièrement le même cauchemar, je suis dans un endroit sombre et une foule hurlante se jette sur moi, puis je me réveille en sueur. Mais avec le temps, cela me passera.

Je suis seule à Paris dans notre hôtel de Saint-Germain, Charles Louis est de garde avec son régiment à Versailles. L’entourage du roi craint des troubles. Au vu de ce que nous avons vécu, on est tenté de le croire, mais l’ensemble de la cour pense que ce ne sont que des billevesées.

Je pars demain prendre les eaux à Forges-les-Eaux. J’ai la joie d’espérer à nouveau, aussi je me rendrai ensuite à Saint-Agnan, pour y attendre mes couches, cela me fera le plus grand bien. Charles Louis m’y rejoindra pour l’été…

*

À la mi-mars, comme prévu Constant d’Estournelles revint de Liverpool. Il était fort content du résultat de son voyage. Outre qu’il avait conclu un contrat avantageux pour chaque partie de l’association « Moore, Nairac & Maubeuge », entreprise de négoce et fret entre l’Europe et l’Amérique du Nord, il avait pu s’en assigner dix pour cent. Il avait fait un détour par Paris où il avait visité ses amis et surtout la marquise douairière de Maubeuge, mère du marquis. Il avait toujours eu beaucoup d’affection pour Armande Fontan Navarre qui dès le départ l’avait considéré comme un fils. Dans le milieu de l’après-midi, il s’était présenté à l’hôtel de l’île de Saint-Louis, dans lequel s’était recluse la marquise depuis qu’elle était veuve. De taille moyenne, l’immeuble était confortable, et il était tout de même assez grand pour qu’elle puisse en louer l’aile droite. Son désintérêt pour la cour et ses intrigues l’avait confortée dans son choix de résidence. Sa sœur jumelle, elle-même veuve, l’y avait rejoint quelques années après quittant leur château familial du Béarn. Elles s’étaient vite entourées d’amis de leur génération. Constant arriva au milieu de cette cour d’arrière-garde qu’il trouva fort sympathique. Il délivra l’assurance de son affection, les courriers du marquis de Maubeuge et de ses trois fils, ainsi que leurs portraits que Nathalie de Maubeuge avait promis à sa belle-mère. Puis au milieu d’une multitude de questions qui fusaient, il rassura la marquise sur la vie qu’avaient son fils et sa famille dans ce pays de sauvages, comme elle disait. Elle ne s’était jamais vraiment faite à cet éloignement, qu’elle avait du mal à admettre. Elle doutait que la situation de son fils soit plus valorisante en Louisiane qu’en France, même représentant des colons français. Avec de l’entregent, elle pensait sincèrement qu’il aurait pu faire sa place à la cour. Elle ne se doutait pas que c’était sa façon à lui d’avoir une position enviable même si loin.

Le lendemain, il avait pillé, pour Madeleine, les boutiques de la rue Saint-Honoré. Il s’encombra de métrage de tissus, de rubans et colifichets, sans oublier chaussures, bonnets, gants et autres accessoires indispensables. Et, il avait fait de même pour Nathalie de Maubeuge qui avait passé commande chez plusieurs fournisseurs incontournables d’après les journaux qui arrivaient jusqu’à La Nouvelle-Orléans. Il était resté dans la capitale, en tout et pour tout, quatre jours puis avait pris le coche pour Bordeaux. Il avait mis huit jours par route, logeant dans les relais d’Orléans, de Blois, de Tours, de Port-de-Piles, de Poitiers, de Châtellerault, et pour finir de Blaye. De là, le voyage continua par eau une journée, le chargement et le déchargement étant presque plus longs que la remontée de la Garonne.

Dès son retour à l’hôtel de Saige, le mariage par procuration s’organisa. Comme prévu, il fut discret. Il se déroula le mercredi 25 mars 1789, la journée s’annonça froide, il avait encore gelé le matin, le ciel était couvert. Antoinette-Marie s’était réveillée, après une mauvaise nuit, avec une sourde angoisse qui lui nouait l’estomac. Rose-Marie l’avait trouvée assise sur le lit, semblant réfléchir. Elle était pâle, les yeux légèrement cernés. Elle lui porta son déjeuner sur un plateau. La jeune fille le repoussa gentiment avec un sourire crispé. La chambrière essaya de la faire parler en vain, ne tirant d’Antoinette-Marie qu’un silence buté, les yeux brillants prêts à pleurer. Rose-Marie ne savait que faire, lui susurrant des mots de réconforts et d’encouragements. Elle finit par lui présenter la robe à l’anglaise de couleur champagne sur jupe blanche rebrodée de guirlandes de même ton qu’elle devait arborer pour l’occasion. Rose-Marie, tout en retenant ses larmes de compassions, l’avait installée devant la glace, lui avait longuement brossé les cheveux puis les lui avait bouclés et pour finir elle les avaient coiffés en catogan. Antoinette-Marie ayant tout de même refusé, d’un geste las, de les pommader. Evelina, par Fanny Burney.jpgQuelques boucles s’échappèrent aussitôt du ruban qui devait les retenir. Madame La fauve Moissac, dans un bruissement de soie, vint, à ce moment-là, lui offrir une mantille de fine dentelle ayant appartenu à sa mère. Elle lui en couvrit la tête pour lui montrer la qualité de l’effet. Marie-Amélie se joignit à sa tante, et donna à sa sœur un petit rang de perles fines qui soulignait la base de son cou. Térésa ne voulant pas être de reste lui apporta un petit bracelet. Toutes ses dames, voyant le désarroi de la future mariée, s’étaient mises à la conseiller sur sa toilette, voulant à tout prix la distraire. Antoinette-Marie restait indifférente à ce tumulte. Elle n’arrivait pas à réaliser ce qui lui arrivait, aussi fataliste, se laissait-elle faire. Une fois Antoinette-Marie prête, elles descendirent toutes. Le contrat, du moins les dernières formalités furent signées devant monsieur Sarraute, le notaire du Marquis de Cambes-Sadirac pour ses affaires bordelaises. Pour cela, il s’était rendu à l’hôtel de Saige, où tout le monde l’attendait dans le grand salon d’apparat. La pièce tout en longueur donnait, par trois portes-fenêtres habillées de lourds rideaux bleus de Prusse frangés d’or, sur les fossés du chapeau rouge, qui se transformait en cours. Les participants s’étaient installés sur les fauteuils et canapés de même couleur. Les jupes des femmes s’étalaient gracieusement proposant un autre panel de couleurs dans le reflet des deux grands miroirs reposant sur des consoles gracieusement alambiquées à chaque extrémité de la pièce. Au milieu trônait une lourde table de marbre blanc au pied tortueux recouvert de feuilles d’or sur laquelle reposait un marocain de cuir sombre, qu’Antoinette-Marie fixait avec inquiétude. Elle avait beau savoir que c’était pour son bien, c’était plus fort qu’elle. C’était trop d’inconnu.

Monsieur d’Estournelles représentait le baron de Thouais, le père du marié et Madame La fauve Moissac, marquise D’Ajasson de Grandsagne, représentait le père de la mariée, les deux protagonistes étant mineurs, Antoinette-Marie avait quinze ans et Charles-Henri dix-neuf. Monsieur et Madame de Saige étaient les témoins du mariage. Ce n’était qu’une formalité, le contrat de mariage étant signé, madame de Verthamon avait tout de même tenu à organiser une bénédiction de mariage à l’église des Dominicains, juste à côté. On se rendit donc dans la petite église qui se trouvait juste derrière l’hôtel de Rolly. Ils étaient une dizaine, les Saige, les Verthamon, les Lacourtade et Térésa Cabarrus, son époux le marquis de Fontenay s’étant abstenu, Rose-Marie et Antonin, les Freydou, et Madame de La Fauve-Moissac qui la mena jusqu’à l’hôtel où l’attendait constant D’Estournelles représentant son époux. C’est à ce moment précis quand elle s’avança vers l’autel qu’elle réalisa la teneur de l’engagement pris. Elle ne s’appartenait plus et elle ne connaissait pas celui avec qui elle allait partager toute sa vie. Les larmes lui vinrent aux yeux, sa vue se brouilla, ses jambes devinrent molles. Madame La Fauve-Moissac, sentant son poids s’alourdir, lui jeta un coup d’œil inquiet et resserra son étreinte sur son bras. Antoinette-Marie réagit, sa tante lui sourit pour la rassurer. Elle s’agenouilla devant l’autel, faisant gonfler ses jupes autour d’elle et fixa les vastes baies en plein cintre de la nef devant elle au-dessus du curé. Elle paniquait et ne voyait aucune issue à part l’acceptation de son destin. À la question du choix qu’elle avait ressassé sans cesse elle n’avait trouvé aucune autre solution. Le curé dut lui répéter par deux fois « – Antoinette-Marie Marie Cambes-Sadirac, voulez-vous pour époux Monsieur Charles-Henri de Thouais, représenté ici par Monsieur Constant d’Estournelles ? » Ce dernier lui effleura l’avant-bras pour la faire réagir. Dans un soupir, elle dit « – Oui », devant l’inéluctable. Elle devenait ainsi pour tous Madame de Thouais, ce qui la laissait indifférente. Elle n’avait guère eu le temps de s’habituer à être Mademoiselle Cambes-Sadirac, pour elle, elle était toujours la demoiselle du château. Puis à son tour, Monsieur d’Estournelles acquiesça à la question. Lui-même n’était pas très à l’aise, s’étant trouvé piégé par la demande de son hôtesse qu’il ne pouvait refuser. La jeune fille ressemblait tant à un animal pris au piège, il était très gêné de participer à cette cérémonie. Elle ne se débattait pas, elle était consentante, il n’y avait rien d’ignominieux, c’était somme toute normal. Il l’aida à se relever et la raccompagna à sa famille qui l’embrassa et la félicita tout de même un peu inquiète d’avoir forcé son destin. Elle s’extirpa des bras chaleureux de sa sœur et de sa tante pour se jeter une dernière fois dans ceux de Bertrande et de Gaspard Freydou qui avait fait le déplacement en apprenant la cérémonie. Ils étaient venus voir une dernière fois leur petite Toinette. Installés au fond de l’église avec Antonin et Rose-Marie, elle ne les aperçut qu’à ce moment-là. Tout en caressant sa joue et en remettant ses boucles, Bertrande lui disait des mots tendres et rassurants. Le groupe sortit de l’église sous un soleil devenu radieux, heureux présage, qui rassura Antoinette-Marie. Laissant sa famille de cœurs sur le parvis de l’église, elle monta dans le carrosse des Saige et rentra à leur hôtel où l’attendait un dîner de fêtes.

*

Charles Peixoto, banquier de son état, inaugura à la mi-avril 1789, la belle maison de campagne qu’il avait fait construire en dehors de Bordeaux à Arlac. Il avait pris pour architecte Alexis-Honoré Roche, originaire de la région d’Orléans et employé par Victor Louis pour les travaux de la place Ludovise. Il avait invité pour l’occasion tout le gratin de Bordeaux, nobles ou pas et de toutes confessions confondues. Et tout le monde se bouscula pour visiter la demeure. Elle était au centre d’un petit domaine viticole et d’agrément. Le portail d’entrée se trouvait en bordure du chemin rural des Eyquems et était encadré de deux pavillons quadrangulaires dont le principal ornement consistait en refends et ouvertures en forme d’oculus. Dans le carrosse du baron, Les Saige et les Fontenay prirent place alors qu’Antoinette-Marie et madame de La Fauve-Moissac s’y rendaient avec les Lacourtade.

Arrivés devant la résidence déjà surnommée la « Maison Carrée », ils admirèrent le bâtiment construit en pierres de taille faisant penser à un temple antique. Il se situait en retrait et perché sur un monticule. Il surplombait le parc et ce que l’on appelait la plaine d’Arlac. Un escalier en fer à cheval conduisait jusqu’à l’élévation principale. Se détachait de la travée centrale un avant-corps semi-circulaire abrité par un porche de même forme que soutenaient huit colonnes colossales cannelées.

Evelina, par Fanny BurneyFrançois-Xavier Lacourtade aida les dames à descendre de la voiture. À pied, elles remontèrent l’allée qui menait vers les escaliers et traversait le jardin à l’anglaise. La journée étant belle, l’hôte avait fait installer des tables et des fauteuils à l’extérieur ainsi que dans les grands salons qui donnaient sur les jardins. Des serviteurs de couleurs en tenues chamarrées servaient aux invités boissons et collations. Antoinette-Marie, une ombrelle dans la main gauche et l’autre maintenant sa robe, comme à son habitude, comme une amazone, se précipita vers Térésa qui était déjà arrivée. Elle lui prit le bras et se dirigea dans le sillage des Saige vers leurs hôtes afin de les saluer. Puis elles allèrent de table en table. Jeanne-Henriette et Émilie Nairac, les deux filles d’Élisée Nairac, étaient déjà en conversation avec les deux filles de Nathaniel Johnson, Nancy et Sousie, elles se joignirent à elles. Les messieurs étaient entrés, car le propriétaire avait une superbe table de billard, et le jeu s’était organisé ainsi que les jeux de cartes. Madame de Verthamon avec Madame La Fauve-Moissac visitaient l’intérieur, guidées par leur hôtesse, très fière de la décoration de ses salons. Elles y admirèrent multitude de fauteuils, bergères, marquises, consoles, commodes, tables, sans oublier les Trumeaux des cheminées supportant glace ou huile sur toile représentant des « turqueries », les porcelaines, vases ou bibelots. Le tout était dans un style simple raffiné, avec une élégance contenue inspirée de l’antiquité comme le voulait la mode du moment. En aparté, Madame de Verthamon fit remarquer que tout cela était bien clinquant, ce à quoi Madame La Fauve-Moissac répondit que le temps donnerait de la patine à l’ensemble. Le soleil était de la partie et offrait une douceur de température qui permettait de rester à se prélasser sous les chênes. Térésa s’excusa au bout d’un moment prétextant une connaissance à saluer. La petite Sousie Johnson, qui fréquentait régulièrement le salon de Madame de Verthamon, félicita Antoinette-Marie pour son mariage qui n’était plus un mystère. Elle lui demanda quel effet cela faisait, car elle-même était promise et sans attendre sa réponse se lança dans une diatribe sur les avantages du mariage. À laquelle se succéda une multitude de questions sur son départ en Amérique. Antoinette-Marie eut le plus grand mal à répondre à chacune des jeunes filles qui suggéraient des réponses avant qu’elle ne puisse donner les siennes. Les demoiselles Nairac, ayant déjà fait le voyage jusqu’à Saint-Domingue, rassurèrent Antoinette-Marie quant au voyage, le leur s’étant passé à merveille. Puis, la jeune Sousie reprit la parole et commenta la robe d’une invitée qui était de facture anglaise et qui était une vraie nouveauté, elle avait un, elle ne savait quoi, d’antique. Marie-Amélie, qui venait de se joindre à elle, expliqua que c’était une variante de la robe à la chemise qu’en fait on drapait. Puis la conversation tourna sur les derniers ballets du théâtre et leurs danseuses sulfureuses, puis sur les frasques de Mademoiselle de… et de Monsieur… le soir venant Madame de Verthamon annonça l’heure du retour, Antoinette-Marie se proposa pour aller chercher Térésa. Au détour d’un bosquet, elle tomba sur son amie, malgré son état, flirtant de très près avec Pierre Vergniaud. Elle sentit son cœur défaillir. Elle se rattrapa sur le dossier d’un banc. Elle ne l’avait pas revu depuis trois mois, le trouvant avec son amie dans les bras, la surprise était à son comble. Croyant avoir choqué son amie par son dévergondage, Térésa s’exclama « – ne soyez pas choquée Antoinette-Marie, vous verrez, il faut trouver quelques avantages au mariage. » Mais sentant l’homme se raidir, elle repoussa son flirt. Voyant son amie prête à défaillir, elle lui prit le bras. Tout en s’éloignant, elle dit tout bas « – vous connaissez Pierre, c’est ça ? Vous savez pour moi, il n’a aucune importance, j’ai fait sa connaissance dans mon salon et je l’ai trouvé charmant et beau parleur. 

– Ce n’est pas grave Térésa, j’ai été surprise de le voir là, et avec vous !

 – Il ne faut pas vous mettre dans ses états pour un homme comme lui, son seul besoin c’est de plaire, de séduire. Ce genre d’homme donne rarement quelque chose en échange. On ne construit rien avec eux.

– Je sais, je sais. Mais j’avais espéré…

– Pas avec ce genre, mon ange, tout doit tourner autour d’eux !

– Vous avez raison, mais il n’est pas facile de voir la fin de ses illusions.

Térésa serra le bras de son amie qui se recomposait, et elles s’approchèrent du groupe qui les attendait. Renfrogné d’avoir perdu une somme importante aux jeux, Monsieur de Fontenay s’en prit à sa femme et l’interpella.

– Encore en train de vous faire lutiner, Madame !

– Monsieur ! Vous êtes bien mal placé pour faire des réflexions, d’autant que Térésa ne m’a pas quitté de l’après-midi ! répondit agressivement Antoinette-Marie. Madame de Verthamon haussa un sourcil devant l’injonction de la jeune fille, se demandant ce que cette répartie cachait. Madame La Fauve-Moissac fut décontenancée par le trait plein de verve qu’elle découvrait sous le calme apparent de sa nièce et cela la rassura pour son avenir. Marie-Amélie qui savait sa sœur en train de mentir s’apprêtait sans aucune gêne à l’appuyer. Monsieur de Saige, trouvant tout ceci déplacé, rappela à tout le monde que ce n’était pas l’endroit pour faire scandale, tout le monde monta dans sa voiture respective.

En chemin, Madame La Fauve-Moissac essaya en vain de savoir ce qui s’était passé. La jeune fille abattue écarta les tentatives et garda son mutisme avec un sourire triste. Sa tante n’insista pas.

De retour de cette journée de campagne, Madame de Fontenay se retira dans ses appartements. Madame de Verthamon entraîna Antoinette-Marie dans le salon bleu, prétextant un dernier détail à régler. Installée chacune dans une bergère, au coin du feu qu’un valet avait allumé, elle entama la conversation. « – Que s’est-il passé chez les Peixoto qui vous a tant mis en colère ? » Ne voulant pas mentir à sa bienfaitrice, embarrassée, elle répondit « – j’ai croisé Monsieur Vergniaud, et je dois bien avouer que cela m’a un peu secouée.

– Il était avec Madame de Fontenay, je suppose ?

– Oui, mais cela n’est pas grave, c’est simplement que je ne m’y attendais pas.

– Ne soyez pas choquée par le comportement de la jeune marquise de Fontenay, de plus rappelez-vous qu’il ne peut y avoir concurrence entre vous pour cet homme, vous êtes mariée. Le mariage n’est pas chose facile, rares sont celles d’entre nous qui ont choisi. Votre mère fait partie des exceptions, alors qu’elle allait être fiancée à mon frère Jean-Baptiste, elle a rencontré, votre père, son ami. Il était un bon parti, il fut donc accepté. Votre sœur Marie-Amélie, elle-même a été vendue pour éponger les dettes que votre père avait auprès des Lacourtade. Elle y a trouvé son compte, car elle était amoureuse de François-Xavier. Mais on fait peu de cas des sentiments lors de la construction d’un mariage. Et vous savez, l’on m’a mariée comme vous à 15 ans, je sortais tout droit du couvent. Monsieur de Saige, avocat général au parlement de Bordeaux, a pu prétendre à ma main, moi, l’héritière d’un des grands noms de la robe, une Verthamon, en payant notre union, bien entendu. Le bruit a couru que c’était un des plus gros apports de l’époque, quelque 400 000 livres. Nous avions seize ans de différence. Je n’ai pas eu à me plaindre de mon époux, il a toujours été attentionné, cet hôtel en est un exemple, j’ai rempli du mieux que je pouvais mon rôle. Dîner, souper, bals, œuvres de bienfaisance ont assuré son statut dans notre société. Je n’ai failli, comme mes deux sœurs, qu’en n’étant pas mère et il ne m’en a pas tenu rigueur, du moins ne me l’a-t-il pas montré. Comme tous les hommes, ou du moins la plupart, il est allé voir ailleurs. Ces demoiselles du théâtre d’à côté le remercient pour leurs bijoux et leurs appartements, mais en étant discret il n’a jamais entaché ma réputation. Quant à notre amie, la très jolie Térésa, elle aussi a été mariée à cet âge, et si son mari était reconnu comme étant laid, ce qui ne rentre pas en jeu, ses biens étaient estimés à 800 000 livres et sa charge lui en rapporte 60 000. Avec les 500 000 livres de dot de la mariée, son père François Cabarrus voulait en échange renforcer ses positions en France. Jean-Jacques Devin de Fontenay, marquis de son état, est le petit-fils d’une Lecoulteux, de la très riche et puissante famille Lecoulteux et par ce biais il comptait bien retrouver en Espagne son influence qui s’était dégradée. Par ailleurs, il ne l’honore pas, c’est un dévoyé connu de tous. Il faut donc comprendre notre jolie invitée qui laisse papillonner ses messieurs autour d’elle. Évidemment, plus de discrétion serait de bon aloi, mais à la cour, dont elle vient, c’est chose normale. Votre tante et son époux sont des exceptions qui leur donnent une allure toute bourgeoise. Il faut dire que votre tante comme toutes les femmes de votre famille a une beauté particulière que même l’âge a du mal à ternir et garde près d’elle l’affection de son époux, votre sœur en est un autre exemple. »

Antoinette-Marie, bien qu’elle n’ait pas tout compris de son contrat de mariage, connaissait le montant de sa dot, et il était loin des montants qu’elle venait d’entendre.

– Comme vous voyez, on fait peu de cas de nos personnes, alors il ne faut pas juger trop vite.

– Excusez-moi, j’étais loin de me douter, je ne sais vraiment que penser. Mais ce n’est pas le comportement de Térésa qui m’a soulevé le cœur !

– Si je puis me permettre qu’était-ce ? Car elle savait avant de commencer la conversation que ce n’était pas le sujet. Elle avait pris ce prétexte pour mieux lui faire comprendre sa situation. Elle reprit

– Et avec le goujat que s’est-il passé ? C’est lui qui vous a mis en colère. Vous ne me ferez pas croire le contraire.

Antoinette-Marie rougit, baissa la tête et ne sut que dire, mais son comportement suffit à la baronne pour comprendre ou supposer.

– Je vois ! Je pense que leur séjour arrive à échéance.

Elle embrassa la jeune fille, elles se séparèrent et allèrent se coucher. Le lendemain Monsieur de Saige informé donna le plus courtoisement possible son congé à monsieur de Fontenay, en faisant comprendre la raison à demi-mot.

*

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soeur Elisée

Marie-Françoise, troisième fille des Bôle du Chomont-Charvet, était rentrée aux Ursulines de Libourne en 1774. Elle avait fait ses vœux, à 18 ans chez les Ursulines de Libourne avec Marie Angélique La Fauve-Moissac, devenant ainsi sœur Élisée. Comme son amie, elle était partie pour le couvent de Grenade près de Toulouse. Ce jour-là, elle rangeait et triait des plantes médicinales dans son office quand une novice vint la chercher, car la mère supérieure la mandait.

Après avoir arpenté le plus rapidement possible les longs couloirs du couvent, elle frappa à la grande porte du bureau de la supérieure. Elle entendit le ton ferme de la mère qui l’autorisait à entrer. Elle pénétra dans la pièce toute en longueur. Elle fit la dizaine de pas qui la séparait du grand bureau où était assise la mère. La double-fenêtre qui donnait sur la vallée ne suffisait pas à éclairer la pièce en cette fin de jour. Un chandelier à cinq branches posé devant Sœur Ambroise, la mère supérieure, lui permettait de finir son courrier. Le feu dans l’immense cheminée la réchauffait à peine, elle qui avait toujours froid. Elle proposa l’un des deux fauteuils à hauts dossiers, du temps de Louis le XIIIème, qu’elle avait devant elle. C’est en les contournant pour s’asseoir sur celui qui lui était proposé, qu’elle découvrit sur l’autre, celle qui était son amie de toujours Sœur Angélique, soit Marie angélique Cambes-Sadirac. La mère s’arrêta d’écrire, et d’un ton amical lui dit « – je vous ai fait venir ma fille, car j’ai une proposition à vous faire. Il y a de cela un an à peu près, vous m’avez demandé de vous trouver une place dans un de nos couvents d’outre-mer afin de participer à l’évangélisation des jeunes filles indigènes. Et bien que ce ne soit pas l’une de nos colonies, sœur Angélique m’a fait part d’une demande qui pourrait vous satisfaire. Sa jeune sœur part pour la Louisiane la première semaine d’avril, afin d’épouser un planteur de ce pays, aussi a-t-elle besoin d’un chaperon jusqu’à sa destination finale. Si vous étiez d’accord, vous pourriez intégrer le couvent de La Nouvelle-Orléans. J’ai reçu à l’instant la réponse de la mère Rosa-Maria. Elle se fait une joie de vous intégrer dans sa communauté. »

*

Sœur Élisée, exultant, avait accepté aussitôt. Elle partit un mois plus tard pour Bordeaux. Elle arriva deux jours avant le départ et fut accueillie par Marie-Amélie qui avait été une de ses compagnes au couvent de Libourne.

Eugene de Blaas - Far Away Thoughts

soeur Elisée

 

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode suivant

 

 

2 réflexions sur “La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 013 à 014

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