La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 015 et 16

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Chapitre 15

Première vue du port de Bordeaux, prise du côté des salinières (Vernet Joseph (1714-1789)

Fin avril 1789, La traversée

Elles s’étaient embarquées, au matin, sur la gabarre, quai des Chartrons, pour rejoindre le navire, leurs bagages les ayant devancés la veille. Ce matin-là, le chant du merle avait sorti Antoinette-Marie de son sommeil agité. Trompé par l’éclat de la pleine lune, l’oiseau avait exprimé son art bien avant que mâtine ne soit sonnée, ce qui n’était pas dans sa nature. Antoinette-Marie s’était levée, avait tiré le rideau et commença à rêvasser en regardant le globe nocturne. La tristesse liée à la peur du lendemain l’oppressait. Les pieds froids, elle s’était finalement recouchée et avait continué à remuer de sombres pensées. Elle avait fini par prier formulant tous ses espoirs. 

Dans l’hôtel des Lacourtade, sœur Élisée Chomont-Charvet, à genoux et les mains jointes, faisait de même, aspirant à avoir effectué le bon choix et remerciant le seigneur de l’avoir introduite sur le chemin approprié. Elle avait douté après avoir accepté. N’avait-elle pas opté par opportunité pour une voie trop facile ? Afin de lui faire comprendre dans quoi elle s’engageait, la mère supérieure lui avait donné à lire la narration de la création du couvent de la Nouvelle-Orléans. Elle avait mis toute sa conscience dans cette lecture. Elle y avait découvert que si l’ordre des Ursulines possédait déjà une maison hospitalière au Canada, il n’y avait rien au sud de la colonie qui à cette période s’étalait tout le long du Mississippi. Ce furent donc les nonnes de son ordre qui endossèrent les misères physiques et morales d’une communauté multiraciale, cosmopolite et, par certains aspects, interlope ! « C’est sœur Catherine de Bruserby de Saint-Amand, première supérieure des ursulines de France, dont elle avait beaucoup entendu parler, qui le 18 septembre 1726 avait conçu un accord permettant à un groupe de religieuses de s’installer à La Nouvelle-Orléans. Elle devait y assurer le fonctionnement d’un hospice pour les pauvres et les malades et d’un établissement d’éducation pour les jeunes filles. Six religieuses, une novice et deux séculières avaient été réunies au couvent d’Hennebont, haut lieu de l’ordre. Toutes avaient reconnu comme supérieure de la future communauté louisianaise la mère Marie Tranchepain de Saint-Augustin. Cette religieuse issue d’une famille fortunée, de son vrai nom Catherine Tranchepain, avait, en 1702, abjuré la religion réformée pour embrasser le catholicisme, malgré l’opposition de ses parents. 

Les fondatrices du couvent à venir s’étaient embarquées avec deux jésuites, à la fin de l’hiver 1727, à Lorient, sur la « Gironde ». La Compagnie des Indes avait accepté d’entretenir les religieuses, de payer leur passage et celui de leurs quatre servantes, ainsi que d’assurer le rapatriement de celles qui voudraient revenir en France. »  Comme si l’une d’entre elles pouvait en avoir l’idée, pensa sœur Élisée Chomont-Charvet. Elle continua sa lecture. « La traversée, extrêmement périlleuse, avait duré cinq mois puisque les sœurs n’arrivèrent à La Nouvelle-Orléans que le 7 août 1727. Elles subirent tout d’abord les vents contraires puis les corsaires qui avaient été découragés, à deux reprises. Les religieuses, cachées dans l’entrepont en avaient été quittes pour la peur. Pour finir, le vaisseau s’était échoué sur un haut-fond dans le golfe du Mexique. Il fallut délester le navire, les ursulines avaient dû sacrifier leurs nombreux coffres et bagages. « – Nous ne fûmes pas longtemps à nous raisonner, et nous consentîmes de bon cœur à nous voir dénuées de tout pour pratiquer une plus grande pauvreté », commenta plus tard la mère Tranchepain. Après s’être remis à flotter pendant quelques milles le bâtiment s’échoua à nouveau sans aucune chance de se désensabler. Le capitaine abandonna son bateau et transborda ses passagères dans un canot. Ils mirent trois semaines à arriver jusqu’à l’île Dauphine, où les autorités locales les attendaient depuis trois mois ! Il faut dire que le sort s’étant acharné, elles avaient réalisé un détour par l’île Sainte-Rose, alors occupée par les Espagnols. Le 7 août, les sœurs découvrirent enfin La Nouvelle-Orléans et entendirent leur première messe d’Action de grâce sur le sol louisianais. » La lectrice commençait à se dire que son sacerdoce n’allait peut-être pas être si facile, même si les conditions de voyage avaient dû s’améliorer depuis ce temps. Reprenant son ouvrage, elle réalisa que ce n’était pas tout. « Elles durent lutter pour obtenir le bâtiment promis qui devait devenir leur couvent. Elles se contentèrent pendant cinq années de la location d’une maison exigüe, pour le nombre de personnes qu’elles étaient. Elles patientèrent avant d’emménager, près du Mississippi, dans un bel édifice de deux étages, fait de briques entre poteaux de cyprès. Malheureusement, quatre des sœurs, dont la mère supérieure, furent emportées par la maladie et ne devaient jamais voir leur nouvelle abbaye. Malgré deux sœurs qui repartirent, elles assurèrent, avec un parfait dévouement, le service de l’hôpital. Elles créèrent un orphelinat alors ouvert à tous les enfants, sans distinction de race ou de croyance, s’intéressèrent au sort des femmes abandonnées et des prostituées, fondèrent un collège pour jeunes filles. Certaines nonnes, épistolières prolixes, entretinrent une correspondance avec leurs parents, ce qui permettait à sœur Élisée d’en prendre connaissance. Elle s’attendrit particulièrement sur un passage qui relatait l’accueil d’orphelins suite aux massacres des Indiens Natchez. Les sœurs avaient mis en place un carnaval, pour faire oublier aux enfants des colons assassinés les visions d’horreur qui surgissaient encore dans leurs cauchemars. » Après cette lecture, elle avait beaucoup pesé le pour et le contre, puis avait abdiqué devant le fait accompli. 

Le voyage par le coche entre Toulouse et Bordeaux avait été agréable, son statut lui conférant des égards qu’elle ne demandait pas. Elle était arrivée chez les Lacourtade assez fourbue, mais l’accueil de Marie-Amélie, qu’elle n’avait pas revue depuis son départ du couvent de Libourne, lui fit du bien. Elle ne fit la connaissance d’Antoinette-Marie que le lendemain matin. Sœur Angélique lui avait raconté la vie et les projets que l’on avait accomplis pour celle-ci. Quand elle fut présentée à la frêle jeune fille qui semblait si triste, son cœur s’était étreint. Elle n’eut plus de doutes sur son devoir et son affection lui fut acquise.

***

Antoinette-Marie

Aux premiers rayons de l’aube la chambrière s’était glissée dans la chambre trouvant Antoinette-Marie assise sur le lit, fixant rêveusement son regard devant elle. Elle ouvrit les rideaux, comme de coutume, laissant entrer un jour timide. Elle posa sur les genoux de la contemplatrice un plateau avec un déjeuner arrosé de café. Elle y toucha à peine. Ensuite commença le rituel du levé. Rose-Marie, après lui avoir montré, pour la énième fois, comment se faire un chignon toute seule à l’aide d’une grosse tresse placée haut, le bout ramené par en dessous, l’avait habillée d’un caraco, chocolat, en soie damassée, avec manches en sabot, basque courte plissée et jupe assortie. Le tout avait été enfilé sur un corset, une chemise et plusieurs jupons de linon. Pendant tout ce temps, Rose-Marie l’abreuvait d’un flot de conseils pour cacher son émotion. Antoinette-Marie ne disait rien, avec un sourire attendri, elle la regardait évoluer dans le reflet de la glace devant laquelle elle se situait pour vérifier sa tenue. Elle se retourna, arrêta Rose-Marie dans son élan et l’a pris dans ses bras. « Je t’aime, ma Rose, et jamais je ne t’oublierai. Je t’écrirai souvent, ne t’inquiète pas ». Il n’en fallut pas tant pour que la chambrière s’effondre en pleurs. Ce chagrin partagé redonna à Antoinette-Marie tout le courage qui lui manquait. Elle trouvait ça contradictoire, mais elle le sentait en elle. Après qu’elles se furent ressaisies, Antoinette-Marie se rendit au salon bleu avec tout de même un creux au ventre.

Madame de Verthamon y avait fait préparer un déjeuner, elle y découvrit attablés Madame La Fauve-Moissac, Marie-Amélie et son époux qui étaient venus chercher les voyageurs afin de les accompagner jusqu’au quai. Monsieur d’Estournelles y disait au revoir à ses hôtes, les remerciant chaleureusement de leur accueil. 

Madame de Verthamon ne voulait pas quitter la jeune fille sur le quai. Elle était attristée par la séparation, elle préférait lui dire adieu à l’hôtel. À peine celle-ci entrée dans le salon bleu, elle l’entraîna dans la pièce adjacente pour lui remettre un cadeau de départ. Elle retira du tiroir secret, d’un bureau marqueté, une petite boite de cuir rouge qu’elle lui tendit. Antoinette-Marie l’ouvrit et en sortit un pendentif en or ouvragé au bout d’une chaine. Madame de Verthamon lui montra comment en décacheter le mécanisme. Elle découvrit à l’intérieur une miniature. Celle-ci représentait délicatement peint le château de Cambes. Émue aux larmes, Antoinette-Marie avait du mal à articuler quoi que ce soit. La femme la prit dans ses bras et lui dit toute l’affection qu’elle avait pour elle. Antoinette-Marie remercia longtemps son hôtesse pour son cadeau et toutes ses attentions. Elle s’excusa, un peu désespérée, pour les tourments qu’elle lui avait causés. L’une comme l’autre, elles avaient essuyé quelques larmes et s’en retournèrent vers leurs amis et familles les yeux rougis ce qui troubla l’assemblée. Sur ces entrefaites, Sœur Élisée Chomont-Charvet revint de l’église des Dominicains où elle était allée se recueillir une ultime fois avant le départ.   Elle entra dans la pièce, François-Xavier Lacourtade en profita pour faire remarquer à tous qu’il était temps de partir, car il n’était pas question de manquer la marée. Dans une dernière effusion, Antoinette-Marie dit adieu aux Saige et suivit tout le monde jusqu’à la berline. D’une fenêtre de l’étage, Rose-Marie tenant son ventre arrondi, la regarda monter dans la voiture stationnée devant la porte. À la surprise de la jeune fille l’y attendaient dans un panier deux chiots. C’étaient des dogues de Bordeaux, au poil doré. Ils étaient les représentants de la dernière portée des compagnons de jeu d’Antoinette-Marie à Cambes. 

C’était un don d’Antonin, lui expliqua François-Xavier avec un sourire malicieux. Touchée de l’attention de son frère de lait, elle en pardonna son absence. Il n’avait pas eu le courage de venir lui dire à nouveau adieu, avec son départ, c’était leur prime jeunesse, leur insouciance qui finissaient. Il était passé la veille, tout penaud, avec une vague excuse, à l’hôtel des Lacourtade remettre les deux chiots à peine sevrés. Avant de les laisser, il leur avait glissé à l’oreille ses recommandations, ils devaient protéger son amie d’enfance de tous les dangers. Il reçut en réponse des coups de langue ponctués de jappements. 

Antoinette-Marie s’empara du premier chiot. Elle le serra contre son cœur, celui-ci la lécha aussitôt ce qui la fit rire. Tout en s’installant, elle prit le deuxième qu’elle cala sur ses genoux lui caressant son ventre encore rose. Pendant le court trajet, entre l’hôtel et les quais, Antoinette-Marie décida avec l’ensemble des dames, comme il y avait un mâle et une femelle, de les nommer respectivement, Béarn et Navarre, en souvenir d’un roman sur Gaston Phébus, dans lequel elle avait appris l’espagnol.

Le parcours sur la Garonne s’avéra nostalgique. Après le dernier adieu aux siens, l’embarquement sur la gabarre avait été un peu périlleux afin de ne pas se crotter dans la boue du quai en pente, malgré les planches qui amenaient au bord du fleuve, puis sur le ponton pour ne pas tomber à l’eau. Sœur Élisée, assise à côté d’Antoinette-Marie, n’était pas très fière sur l’eau, le roulis lui donnant le haut-le-cœur et faisant fuir son courage. Monsieur d’Estournelles tenait les chiots dans leurs paniers qui s’agitaient, ressentant eux aussi le mouvement du petit voilier. Le voyage prit une bonne partie de la journée. La brume se levait sur le fleuve, les rayons du soleil les chassant et illuminant la Garonne et ses alentours. Triste, elle découvrait au fil de l’eau ce pays qui était le sien, qu’elle connaissait peu et qu’elle quittait. 

Chapitre 16

Portrait d'une femme Johann Heinrich Fuseli
Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

A bord !

Le capitaine Dubosq attendait ses passagers à bord du trois-mâts « la Louison », mouillé en rade de Pauillac. Le bateau appartenait à monsieur Lacourtade père et lui avait coûté 20 000 livres, mais cela restait une excellente négociation. L’opération avait été réalisée lors d’une vente judiciaire qui avait suivi la faillite d’un armateur, par l’intermédiaire d’un marchand de Boston, sir Madgrave, avec qui il était en affaires régulières et dont la maison de négoce lui servait de comptoir en Amérique du Nord. Le navire ne se trouvait sur les océans que depuis deux ans et n’avait qu’un voyage « au long cours » à son actif. Par ailleurs, il bénéficiait d’une nouveauté, la partie immergée de la coque avait été doublée par du cuivre afin de retarder sa détérioration par la faune et la flore marine, dans les mers chaudes. Les Lacourtade et leurs associés pour ce voyage en droiture l’avaient rempli des produits dont pouvaient avoir besoin les colons de Saint-Domingue. Cela allait des farines des minoteries de l’Agenais et du Quercy, des vins du Palus, des graves de la rive gauche en général, à des draps de Montauban, d’Agen et de Nérac, des pavés de Barsac pris en lest, des poteries de Sadirac, des tuiles, des chaudières à sucre, des fusils boucaniers, des ferrements, de la résine, du goudron, du bois de pin des landes, de la vaisselle, de la céramique, et de la faïence.

Une fois à bord, le capitaine en second Armand Bouyssounot installa les dames dans la cabine qu’elles partageraient, dans le gaillard arrière. Le voilier se révélait large et disposait d’une galerie de poupe sur laquelle donnaient les logements du commandant, ainsi que de quelques passagers. Ce balcon couvert en faisait toute la largeur, au niveau du premier pont. Il était fermé par une balustrade au centre duquel figurait une cartouche portant les marques de nationalité du navire. Sous celle-ci prenaient place la voûte d’étrave et du gouvernail. 

Malgré l’invitation, sœur Élisée Chomont-Charvet ne put assister au premier dîner, car à peine sur le pont de la gabarre qui les avait conduites sur le bâtiment, elle avait souffert d’un affreux mal de mer. Elle avait découvert qu’elle n’avait pas le pied marin. Monsieur Greffil, médecin à bord, lui fit absorber afin de la réconforter quelques gouttes d’éther sur du sucre, seul remède efficace contre ce mal.

Les passagers, comme le voulait la tradition, partageaient le repas du capitaine, dans le salon dit « la chambre ». La pièce était largement ouverte sur le sillage du vaisseau que la lune éclairait abondamment à travers les claires-voies vitrées. Sous celles-ci, une banquette recouverte de coussins de cuir à boutons s’étendait sur tout son long où bavardaient des officiers. Quand Antoinette-Marie, intimidée, mais poussée par sœur Élisée à participer au souper, entra, ils se levèrent d’un seul homme pour l’accueillir. Se révéla à elle un décor sombre, net, tout était couvert d’acajou de grande qualité. Des moulures encadraient les panneaux de bois précieux, veiné, moucheté, c’était un somptueux travail d’ébénisterie. L’une des portes de la pièce donnait accès à l’une des coursives desservant des cabines et l’autre à la cabine du capitaine. Amarrée à la cloison opposée, elle remarqua une armoire-desserte avec la vaisselle et la verrerie, tout cela bien rangé dans des casiers antiroulis. Au centre de la chambre, le dîner était présenté sur une table massive en acajou poli et verni, les pieds vissés sur le pontage par des tourillons de bronze. Deux bancs à coussins de cuir l’encadraient. Au moment de s’y installer, Antoinette-Marie découvrit que ces bancs détenaient un dossier mobile, une longue barre d’acajou de section ovale dont les montants pivotaient sur eux-mêmes, afin qu’il puisse être rabattu. Cette commodité permettait de s’asseoir sans difficulté. Elle était émerveillée par toutes ses nouveautés qui la distrayaient de son départ. En bout de table trônait le fauteuil du capitaine. Comme dans les coursives, le mousse avait allumé les lampes à huile, celles qui se situaient au-dessus d’eux oscillaient dans leur monture au cardan. Le cuivre poli rutilait à la lueur de la flamme dans le globe-diffuseur en verre dépoli. L’abat-jour de laiton leur renvoyait la lumière. Le couvert était dressé de façon identique à un dîner d’apparat, nappe blanche damassée et vaisselle en porcelaine. L’argenterie du navire s’ornait d’entrelacs de feuilles de chêne servant à rehausser la sobriété de l’ancre de Marine. Ce motif était aussi gravé sur les manches des couteaux, fourchettes et cuillères, il était même moulé dans les anses des soupières et des saladiers. Antoinette-Marie ne s’attendait pas à autant de luxe sur un voilier. Le capitaine se tenait au bout de la table, il installa à sa droite Antoinette-Marie et à sa gauche une charmante dame tout en rondeurs. Une fois tout le monde assis, d’une voix de ténor, il dit le bénédicité puis présenta toutes les personnes qui l’entouraient. Tout d’abord les différents gradés de l’équipage, messieurs Bouyssounot, Aumassin et Cerveillon, ainsi que les aspirants Bidalec et Chabrenat, le médecin-chirurgien, François Louis Greffil, puis les passagers, un américain du nom de Wilkinson, un couple les Authier-Cousteille et leur garçon Philippe âgé de dix ans, monsieur d’Estournelles et madame de Thouais. Antoinette-Marie se raidit sous l’énoncé de son récent patronyme. L’américain, qui s’en rendit compte, sourit et dit « Seriez-vous par hasard la nouvelle Madame de Thouais, l’épouse de Charles-Henri de Thouais ? » Antoinette-Marie acquiesça timidement. « – Il a bien de la chance ! La France, Bordeaux nous cède une de ses plus jolies fleurs. » Tout en rougissant, elle le remercia de son compliment et confirma Bordeaux. Constant d’Estournelles intrigué, reprit la conversation « — Vous connaissez la famille de Thouais ?

Capitaine Duboscq

— Oui ! Le baron de Thouais pour être exact, à la bataille de Bâton-Rouge, à laquelle vous étiez, je crois ? J’étais délégué par le général Washington afin de rejoindre les troupes du général Gálvez. » Agacé, tout autant qu’étonné par autant de précision, il répondit « — c’est un fait, je suis désolé, mais je n’ai pas de souvenir de votre personne.

— Nous étions nombreux ! »

Installée face à Antoinette-Marie que le détour que prenait la conversation n’intéressait pas, Madame Authier-Cousteille s’adressa directement à elle. « – Comme c’est charmant une jeune mariée, je suppose que vous retrouvez votre époux à Saint-Domingue ?

— Non, à La Nouvelle-Orléans, enfin en Louisiane !

— Cela me rappelle lorsque j’ai accompli comme vous mon premier voyage, de ma Dordogne natale à notre sucrerie de Léogane où m’attendait monsieur Authier-Cousteille. Cette fois-ci, nous sommes venus accompagner notre fille aînée, au couvent des Ursulines de Libourne. »

Le repas se déroula dans la bonne humeur du départ, chacun racontant une anecdote sur ses périples passés, en omettant les mauvais moments par superstition. Antoinette-Marie écoutait avec intérêt, d’autant que c’était sa première traversée. Et visiblement, les officiers et les sous-officiers avaient décidé d’étonner les dames. Avant qu’elles ne se retirent, le capitaine demanda à Antoinette-Marie et madame Authier-Cousteille de ne pas aller en dehors de la dunette sans être accompagnées d’un gradé ou d’un passager afin de ne pas être importunées et de ne pas distraire les marins à la manœuvre, ce qu’elles acceptèrent sans sourciller. 

Pendant ce temps, Kerrien, le mousse, promenait Navarre et Béarn sur le pont, nettoyant derrière eux. Du haut de ses huit ans, le mousse en avait reçu la responsabilité par monsieur Aumassin, le second à bord. C’était une fonction dont il s’avérait très fier d’autant qu’il était tombé en pâmoison devant Antoinette-Marie dès qu’il l’avait aperçue. De plus, cela l’amusait, il trouvait que comme corvée, c’était bien de la chance que de s’occuper des deux chiots. Il les fit courir sur l’entrepont à leur grande joie. Il finit par s’adosser contre la muraille verticale qui bordait la dunette et tout en les caressant il attendit leur maîtresse. Elle sortit de la porte de tribord du fronteau. Ayant poussé la lourde porte de parquetage, elle découvrit le petit mousse endormi, les deux chiots avachis sur lui. Elle sourit attendrie par le spectacle et lui secoua doucement l’épaule. Elle lui prit les deux boules de poils et pénétra par la porte-bâbord dans la coursive au fond de laquelle se trouvait sa cabine. Elle rentra dans la pièce en effectuant le moins de bruit possible, sœur Élisée semblant s’être enfin assoupie. À la lueur tremblotante de la lampe à huile accrochée à une poutre, elle posa sur sa couche les deux chiots. Elle s’assit à côté d’eux et examina ce qui l’entourait tout en caressant le bois ciré du montant. Elle ne pouvait se plaindre, belle-sœur de l’un des armateurs, elle détenait avec sa compagne un logement qui était assez grand et confortable. Elle était toute en longueur. Leurs deux lits se trouvaient en hauteur, en acajou et laiton, construits en fait sur une commode à quatre tiroirs contenant leur nécessaire pour le voyage. La décoration de la cabine avait été étudiée pour être raffinée. Elle constata le travail d’ébénisterie recouvrant les murailles et le plafond. Les parois de bois étaient sculptées dans le goût des moulures des intérieurs élégants. Elle en jugea l’effet très beau. Les châssis vitrés étaient équipés de barres de cuivre protégeant les carreaux contre les coups ou la chute d’une manœuvre ou d’une poulie. Des coulisseaux de laiton permettaient d’ouvrir plus ou moins les ventaux. Elle avait essayé le système, dès qu’elle était rentrée dans la cabine comme l’oiseau pris au piège qui cherche à s’échapper aussitôt. Au milieu de la pièce, face à la large fenêtre qui donnait, à l’instar de celle du salon, puisque voisine, sur le sillage du navire, trônait une table aux pieds chantournés, accompagnés de deux fauteuils-canés en pied de fonte à trois pattes dont l’assise pivotait, bien entendu le tout fixé au sol. Toutes les charnières et les serrures étaient en bronze, les tiroirs, étagères et casiers étaient prévus pour que rien ne bouge ni ne glisse à l’intérieur. Le mobilier était complété par un bureau à abattant avec équerre de cuivre et deux armoires. Doucement, elle se dévêtit et baissa la lampe pour la raison qu’on le lui avait recommandé. Elle s’inséra sous les draps et l’épais édredon, car dans un premier temps les nuits étaient fraîches. Allongée sur le dos, Navarre et Béarn collés contre elle, elle écouta les bruits du navire, le craquement de la coque, les conversations étouffées des marins et voyageurs, les cliquetis des cabestans, le claquement des voiles. Malgré son inquiétude, elle s’endormit.

***

Le voyage commença par une lente dérive du bâtiment vers le bas de l’estuaire de la Gironde. Le lendemain matin, n’ayant pas tiré les rideaux, les premiers rayons du soleil réveillèrent les deux jeunes femmes, toutes étonnées d’avoir si bien dormi. Elles montèrent, une fois rafraîchies, sur la dunette. Le bateau poussé par un vent nord-est passait la Pointe de Grave, pour se retrouver en pleine mer. Elles se joignirent, aux autres passagers déjà sur place, à la prière d’usage des matelots à la Sainte Vierge pour obtenir un heureux voyage. Antoinette-Marie laissa couler une larme. Elle quittait son pays et les siens et savait ne jamais y revenir. Elle resta là appuyée sur la main-courante en acajou du garde-corps, regardant le rivage doré des plages sans fin du sud-ouest du royaume de France s’éloigner irrémédiablement. Comme tout périple au long cours, il s’accomplissait au sein d’une flotte. Bien que les premiers appareillés et en tête du convoi, ils ne tardèrent pas à être rejoints puis dépassés par des unités plus légères. Chargée à ras bord, la marche du navire se révélait très lourde.

Accompagnée généralement de sœur Élisée Chomont-Charvet, Antoinette-Marie, dès que le temps le permettait, accédait à la dunette, par les échelles en spirale de chaque côté de son fronteau, comme tous disaient puisque l’on n’utilisait pas le mot escalier à bord ! Elle s’installait alors avec un livre ou un ouvrage. Le plus souvent, elle rêvassait en regardant rouler les vagues et glisser les nuages. Monsieur d’Estournelles l’y rejoignait régulièrement l’entretenant sur son nouveau pays et ses coutumes. Madame Authier-Cousteille venait lui faire la conversation pendant que son fils Philippe s’amusait avec les chiots sur l’entrepont sous la surveillance de sa nourrice Tati Ouda pas très rassurée au milieu de tous ces marins. De temps en temps, l’enfant se retrouvait en compagnie de Kerrien, avec l’autorisation de ses supérieurs, en vue de canaliser les loisirs du jeune garçon et de ses turbulents compagnons. Son mari comme monsieur Wilkinson avaient opté pour le jeu avec les gradés de l’équipage qui n’étaient point de service. Très rapidement, Antoinette-Marie comprit que le gaillard arrière était réservé aux officiers et aux passagers de marques. Surélevé par rapport au pont principal, il permettait d’embrasser du regard tout le bâtiment, afin d’exercer le commandement. Aucun matelot n’avait le droit d’y accéder sans un ordre d’un supérieur, sauf si sa fonction l’amenait à s’y situer. À la barre, un quartier-maître timonier maintenait la route du voilier, quelles que soient les circonstances.

Près de la roue se trouvait une ardoise où l’officier de quart se devait de noter toutes les observations et manœuvres nécessaires à la bonne marche du navire. Outre le commandant ou son second, l’un des deux aspirants de Marine, officier en formation, à tour de rôle, était chargé de transmettre et de recevoir les signaux par pavillons. Il s’installait debout à côté du coffre contenant les différents pavillons, dont l’agencement précis permettait de faire passer des messages au reste de la flotte ou ceux qu’ils croisaient. La jeune femme n’y était donc jamais seule.

L’ouvrage ne manquait pas sur le navire, de la timonerie à l’entrepont encombré de cages pour la volaille et les gorets. Les marins ne ménageaient pas leurs peines. Le capitaine avait exigé le lavage des ponts au grattage à sec, l’eau salée entretenait une humidité poisseuse et pestilentielle, il était à cheval sur les conditions d’hygiène et la discipline était de fer. Les coups de garcette ou les fers sanctionnaient les fautes moins graves. Écoutant les explications que lui donnaient les seconds et les aspirants en fonction, Antoinette-Marie les regardait, paumoyer un câble, prendre un ris, amener un pavillon, affourcher les ancres, larguer une aussière…

La vie y était dure, ce que l’on se gardait bien de dire à la jeune fille. Les marins étaient entassés dans un espace restreint. Généralement, deux individus se partageaient le même hamac. La nuit, les ponts étaient plongés dans une épaisse obscurité. Les sabords étaient plus souvent fermés qu’ouverts. Une lourde atmosphère régnait dans les batteries, les odeurs humaines se mêlant à celles des bœufs, moutons, porcs, poules, embarqués pour fournir autant que possible, des aliments frais. Mais celle-ci s’épuisait vite et c’est surtout de biscuits et de salaisons qu’ils se nourrissaient. L’absence de légumes frais risquant d’engendrer des épidémies de scorbut, maladie redoutée de tous et pouvant décimer l’équipage, le jus de citron leur était obligatoirement distribué. Malgré ces précautions, le médecin-chirurgien, François Louis Greffil dut affronter une propagation de faible amplitude et pour cela accepta le soutien de sœur Élisée. Sa connaissance en pharmacopée et plantes médicinales l’aida à secourir les quelques marins, dont le petit Kerrien. Elle découvrit ainsi l’envers du décor, quoique d’apparences fragiles, en partie due à sa jeunesse, elle sut faire preuve de courage ne se laissant pas gagner par la fatigue ni le découragement. Elle réconfortait les malades par la bonne humeur qu’elle mettait à les soigner, toute à la joie de faire le bien. À chaque retour dans la cabine, elle racontait à Antoinette-Marie, qu’elle considérait comme une sœur, l’état d’avancement du mal tout en le minimisant pour ne pas l’affoler. La problématique avait aussi pour cause l’eau douce. Elle était très rare à bord et croupissait dans des futailles. Heureusement arriva l’escale en l’île de Santo Antâo, avant de remonter en droiture, vers les îles d’Amérique. Le commandant y réalisa une « aiguade », une de ces escales spéciales, pour renouveler la réserve d’eau. 

Les voyageurs, à la demande du capitaine, ne prirent pas la peine de débarquer, seuls les marins et leur gradé s’y rendirent pour l’approvisionnement. Les malades étant sur la voie de la guérison le capitaine préféra les garder à bord afin de ne pas perdre d’hommes d’équipage. Ce fut la dernière fois que les passagers furent autorisés à pratiquer une toilette humide. Antoinette-Marie s’en donna à cœur joie, tellement elle se sentait poisseuse, la température ayant fortement augmenté en descendant vers l’équateur. 

Profitant de la brise matinale seul rafraîchissement de la journée, les voyageurs s’étaient retrouvés sur la dunette. Les messieurs se faisaient expliquer sur la carte, tout en fumant leur premier cigare, où ils se trouvaient par l’officier de service, Monsieur Aumassin. Armance Authier-Cousteille, qui avait pour habitude de livrer des conseils sur tout et à tous, ce qui avait tendance malgré son amabilité à agacer son entourage, avait décidé que c’était le tour d’Antoinette-Marie. Ce jour-là, elle racontait sa vie au sein de son habitation à Saint-Domingue. Elle estimait qu’elle devait fournir tous les renseignements possibles à cette jeune fille qui semblait bien ignorante sur sa nouvelle existence. Cela l’attendrissait tant elle se revoyait au même âge et dans des conditions identiques. Tout en caressant Navarre sur ses genoux et Béarn affalés à ses pieds, Antoinette-Marie écoutait. La narratrice expliquait que leur sucrerie se trouvait entre Léogane, un petit bourg et le ruisseau de l’Acul, c’était un vrai paradis, d’autant qu’ils ne se situaient pas loin de « port au prince ». La « grand-case », comme ils disaient chez eux, soit la maison du colon, dominait toute la plantation. C’était soit dit en passant pour mieux la surveiller. Son époux l’avait fait construire au vent des bâtiments d’exploitation, pour éviter tous risques et désagréments tels que les bruits, les odeurs, et les incendies dont on avait fort peur. Plus d’une habitation était partie en fumée et parfois avec une partie de ses propriétaires. Antoinette-Marie imaginant le désastre en eut un frisson. On arrivait à leur grande case par une grande allée, bordée d’arbres, menant à un portail, aux pilastres monumentaux, fermé par une grille en fer forgé. Elle était très fière de la splendeur de cette entrée, car elle estimait qu’il fallait tout de suite montrer au nouveau venu qui l’on était. Antoinette-Marie, que la réflexion fit sourire, considérait que la vanité se nichait partout où elle pouvait.

La maison était construite en bois, ses esclaves avaient réalisé du très beau travail. De loin, on la pensait en dentelle. Édifiée sur un socle de maçonne, elle trouvait que cela lui donnait de l’élan. Les murs étaient « bousillés entre poteaux » comme cela se faisait par là-bas. Elle détenait un étage entouré d’une galerie, ce qui n’était pas courant dans leur paroisse. Le toit était couvert de tuiles de la région de bordeaux et le sol du rez-de-chaussée était carrelé. Ils possédaient même une cave voûtée, elle trouvait cela très confortable surtout pour la préservation des aliments sous ces latitudes, bien que l’on n’ait pas à se plaindre du climat. Les journées étaient douces et les nuits fraîches. La cuisine se situait à l’écart, toujours à cause des craintes d’incendies. Elle avait un dispensaire, dont elle s’occupait personnellement. Elle y tenait, c’était un bon moyen d’obtenir le respect, de plus elle estimait que ses gens étaient sous sa responsabilité aussi, elle faisait attention à la santé du corps et de l’âme ! Et puis cela permettait de déceler les paresseux, car les nègres, comme on le sait, sont de natures alanguies. À proximité, elle avait hébergé deux hospitalières, des domestiques, et son cuisinier. Elle était très fière de ce dernier. Elle l’avait fait former à Bordeaux chez les Nairac qu’elle devait sûrement connaître. Antoinette-Marie acquiesça et se disait que décidément ce discours l’agaçait par sa suffisance. Elle reprit. « — Mon époux a même eu la délicatesse de construire aussi une case pour le logement des hôtes. Vous n’imaginez pas le nombre de bâtiments que nous détenons ! Un poulailler, un colombier, des magasins et entrepôts, les chambres des économes et guildiviers blancs, le clocher pour appeler les esclaves au travail, un cachot voûté en maçonne, un four à chaux, des bâtisses abritant forge, tonnelleries et charronnerie, des parcs à bêtes, puits, abreuvoirs. Enfin, tout ceci est le décor de ma vie. Mais vous savez, j’ai beaucoup d’ouvrages, moins que monsieur mon époux, cela va de soi, mais je n’ai guère le temps de m’ennuyer. Nous devons continuellement surveiller mes gens, du moins, pour ceux de l’habitation. Ils fainéanteraient facilement, vous vous en rendrez compte, quand on pense à tout ce que nous leur donnons, et nous en possédons deux cents approximativement. Nous sommes toutefois bien secondés par nos économes, ce qui nous a permis de nous absenter pour amener la petite, car je ne fais guère confiance à l’éducation reçue chez nous. 

— Il y a pourtant un couvent des ursulines à « Port-Au-Prince » si je ne m’abuse ? L’interrompit sœur Élisée.

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

– Je ne veux pas vous contrarier ma sœur, mais rien ne vaut la métropole ! » Sœur Élisée n’en pensa pas moins, car elle estimait la dame assez infatuée à son goût. Quant à Antoinette-Marie, elle restait sur sa faim, elle n’y trouvait pas son compte. Elle n’était pas consciente de ce qu’elle attendait exactement. Elle songeait que l’on ne touchait pas le cœur du sujet et qu’à chaque fois on lui décrivait un décor, mais guère plus. Elle n’osait poser de questions. De toute façon, elle n’aurait pas su lesquelles. Elle venait toutefois de réaliser qu’elle aussi, d’une façon ou d’une autre, allait posséder des esclaves. Que devait-elle en penser ? Elle qui n’avait jamais eu de personne à son service hormis Rose-Marie, et encore elle la considérait plus comme une amie qu’une chambrière. Monsieur d’Estournelles, qui avait remarqué le sourire ironique d’Antoinette-Marie et l’agacement de sœur Élisée, profita de l’absence momentanée de la narratrice partie chercher son fils et sa nourrice. « – Vous savez, il ne faut pas vous formaliser du discours de notre compagne de voyage. C’est un bon exemple de ce que vous allez entendre et à Saint-Domingue et en Louisiane. Pour tous les colons, c’est un refuge contre leurs sentiments de dépréciation par rapport au pays natal. Ils combattent l’éloignement par un développement de l’arrogance afin de se valoriser. » Bien que septiques, les deux jeunes femmes acceptèrent l’explication, d’autant qu’à ce moment-là, les détournant de leurs pensées, la vigie cria « – Bateau à bâbord, bateau à bâbord ». Inquiètes, toutes les têtes fixèrent l’horizon. Tous attendaient un supplément d’information, car la peur du pirate s’était insinuée dans chaque réflexion. Antoinette-Marie se leva, la main au-dessus des yeux pour limiter la réverbération, elle scruta l’océan en direction du point noir. La vigie reprit « – Bateau français ! Bateau français ! C’est « l’Albatros » ! ». Tout le monde respira. Celui-ci mit une bonne heure à se rapprocher, pendant ce temps les passagers allèrent chercher les différents courriers à destination de la France, voire prendre le temps de les finir. Antoinette-Marie, depuis le départ, s’était astreinte une heure par jour à la rédaction d’un journal. Elle en tirait de temps en temps des extraits pour les siens et même si elle n’y avait pas grand-chose à dire, elle y puisait une anecdote. 

À l’approche, le capitaine de l’Albatros fut convié avec ses seconds à monter à bord. Invités au dîner du soir, ils mirent de l’animation en fournissant des informations sur les Antilles d’où ils venaient. Outre Saint-Domingue, ils avaient poussé en Martinique et en Guadeloupe, ils purent ainsi donner des nouvelles de tous. Ils rapportèrent les déboires de certains propriétaires de Guadeloupe avec la fuite de leurs esclaves, les épidémies de fièvre jaune qui avait à nouveau décimé une partie de la population de Saint-Domingue. Ils rassurèrent toutefois les passagers, le fléau était en voie de finir lors de leur séjour. Ils avaient continué sur les pirates qui sillonnaient encore la mer des Caraïbes, mais constataient qu’ils s’attaquaient de moins en moins aux navires de gros tonnage et encore moins lorsqu’ils voyageaient en convoi, comme eux.

Après la conversation avec Madame Authier-Cousteille et celles du souper, une fois dans leur cabine, Antoinette-Marie exprima son inquiétude quant à la société qu’elle allait trouver dans cette colonie. D’après ce qu’elle entendait des uns et des autres, cela oscillait entre un pays de sauvages et un paradis. Poussant Béarn, Sœur Élisée s’assit à côté d’elle. Dérangé, celui-ci grogna et s’installa sur ses genoux. Elle le laissa faire. « — Antoinette-Marie, vous avez peur ?

– Oui bien sûr ! De tout, pour être franche, de tout cet inconnu. D’un autre côté, je n’ai pas le choix ! » Haussant les épaules elle conclut « – C’est la fatalité, je dois avancer. » Sœur Élisée lui prit la main et lui caressant les cheveux comme on fait à une petite fille, elle l’attira à elle. « – Ce que j’en sais, je le tiens de la lecture de lettres que sœur Marie-Madeleine Hachard adressa à son père. Le tableau qu’elle fait de La Nouvelle-Orléans, même s’il n’est pas récent, et pas toujours rassurant, me semble plein de franchise et de couleurs. J’ai été étonnée d’apprendre, qu’il y avait de cela un peu plus de quatre-vingts ans autant de magnificence et de politesse en Louisiane qu’en France. Elle y fait mention dans une chanson locale soutenant que la ville avait aussi bonne apparence que Paris. La religieuse supposa que l’auteur de ces couplets n’avait jamais dû voir Paris ! Elle révèle que les étoffes galonnées d’or, le velours, le damas, les rubans sont communs quoique trois fois plus cher qu’à Rouen et que les Louisianaises se maquillent. « Les femmes portent, comme en France, du blanc, du rouge pour cacher les rides de leur visage et des mouches. » Elle semblait même y voir une relation de cause à effet, elle prétendait que « le démon y possédait un grand empire ». Elle devait exagérer, du moins je l’espère. Mais du même coup, elle écrivait que la débauche y régnait et que, pour tendre à l’extirper, les autorités avaient recours aux châtiments corporels les plus humiliants. Les filles qui y avaient une mauvaise conduite étaient surveillées de près et sévèrement punies. Attachées sur un chevalet, elles étaient même fouettées. Les voleurs blancs, indiens ou noirs sont pendus, à moins que l’on ne leur brise les os sur la roue.

— Grand Dieu, excusez-moi de l’expression, mais tout ceci n’est effectivement guère rassurant, si ce n’est que depuis le temps cela a dû s’améliorer.

— Je pense oui. Enfin, j’espère, et je serai là quoiqu’il arrive Antoinette-Marie. Nous nous tiendrons les coudes. »

***

Au sud de l’archipel du Cap-Vert, le franchissement de la ligne équatoriale détourna Antoinette-Marie de ses sombres pensées. La célébration, à laquelle il donna lieu, comme le voulait la coutume, fut l’un des événements qui devaient rester en mémoire des nouvelles passagères. Le lieutenant, monsieur Bouyssounot, fut chargé d’organiser une mascarade avec dans le rôle du maître de cérémonie, un colosse sélectionné parmi les matelots, costumé à la mode des boucaniers, armé d’une foène, une espèce de trident, et d’un sabre de bois. Pour inaugurer le « baptême du bonhomme Tropique », le sort tomba sur le jeune pilotin dénommé Bidalec, le plus jeune des pilotins, comme dans la chanson. Flanqué des deux parrains de son choix, il s’accroupit sur des peaux de mouton, devant un tribunal burlesque, avec pour spectateurs une partie de l’équipage et les passagers.

Après un ondoiement copieux, il fut précipité, accompagné de versets cabalistiques, dans un cuveau plein d’eau, puis il assista sans déplaisir au baptême des voyageurs. Sœur Élisée de par sa condition y avait échappé contrairement à Antoinette-Marie, qui n’apprécia guère ce bain forcé, malgré ses protestations, à la grande joie du fils Authier-Cousteille. Le jeune Bidalec paya le prix de cet honneur d’une tournée générale offerte aux officiers et aux passagers. 

Les jours s’écoulant, à la mi-mai, la chaleur devint difficilement supportable. Les passagers restaient le plus possible sur le pont et à l’ombre savourant le moindre souffle d’air. Les cabines s’avérèrent irrespirables, tous laissaient les fenêtres ouvertes la nuit espérant un peu de fraicheur. Chacun souffrait de l’absence d’hygiène, le linge d’Antoinette-Marie commençait à faire défaut, mais elle se résignait. L’équipage voulut profiter d’un manque de vent pour se baigner. Le capitaine le lui interdit en raison de la présence de requins dans le sillage du navire. 

À quelques jours de là, les matelots afin de changer leur ordinaire décidèrent de pécher et ils eurent pour prise un requin de dix pieds de long. Jeté sur le pont, ils le lardèrent de coups de couteau pour le plaisir de le voir se débattre. Les dames, dont Antoinette-Marie était, en furent assez choquées même si l’animal était terrifiant au point d’en avoir des sueurs froides et des cauchemars à venir. Monsieur Bouyssounot les invita à descendre sur le pont pour l’observer de plus près. L’effroyable poisson éventré livra les motifs de sa présence dans leur sillage. Il avalait tout ce que rejetaient les occupants du vaisseau, et notamment, ce qui occasionna la stupeur des curieuses, un marteau qu’un charpentier avait laissé échapper.

***

Quelques jours plus tard, au milieu de l’océan, sortant des cabines pour aller s’installer sur le gaillard arrière selon son habitude, Antoinette-Marie fut le témoin fortuit du châtiment infligé à un matelot qui avait manqué son quart. Elle n’avait pas tenu compte des recommandations du capitaine à ne pas se présenter sur la dunette, le matin. L’homme se révélait déjà attaché à un canon, en présence de l’équipage. Il reçut cinquante coups de corde qui le laissèrent sanglant et inanimé. Contrarié d’avoir été désobéi, le commandant fut très en colère quand il trouva la jeune fille agrippée à la porte des coursives, blanche comme un linge. Il le lui rétorqua « – Mademoiselle, il va falloir vous y faire dans la société où vous allez, retournez donc dans votre cabine ! » Telle une somnambule, elle fit demi-tour. Elle était bouleversée par la scène, sœur Élisée eut toutes les peines du monde à la consoler. Elle demeura le reste de la journée dans la cabine et soupa sans en sortir. Elle s’endormit, le soleil disparaissait à l’horizon. Elle fut réveillée par ce qui paraissait être un gémissement. Elle ouvrit les yeux et écouta attentivement, cherchant la source de ce qui petit à petit devenait mélodieux. Cela semblait venir du fond du bateau, elle serrait un des chiots contre elle pour se rassurer. « – Sœur Élisée, vous êtes réveillée ? » Murmura-t-elle. Sa compagne remua. « – Sœur Élisée, vous entendez ? Sœur Élisée ! » Elle finit elle aussi par s’éveiller. « – Oui, qu’est-ce que c’est ?

— Je ne sais pas, on dirait un chant maintenant, mais cela ne fait pas humain. Sœur Élisée, venez dormir avec moi, j’ai peur. » L’autre jeune femme ne se fit pas prier, elle poussa les chiots et s’allongea à proximité de sa compagne et lui serra la main pour la rassurer. Le chant se rapprocha, sembla passer à côté du navire puis petit à petit s’éloigna. Elles se détendirent se demandant quel monstre avait pu nager autour du vaisseau. Était-ce le chant d’une sirène ? Elles apprirent au déjeuner que c’était des baleines, mais qu’en fait, elles ne devaient pas se trouvait si près que cela. Elles pouvaient se situer à des miles, leur expliqua Monsieur Cerveillon qui avait servi sur un baleinier. Et il s’éclaffa quand Antoinette-Marie lui dit qu’elle avait pensé à une sirène comme pour Ulysse. Il s’excusa aussitôt, remarquant la jeune fille se déconfire. Non, de mémoire de marin aucun marin sobre n’avait vu de sirènes, enfin pas celles d’Ulysse. Il y avait bien assez d’autres monstres dans la mer.

***

Vêtue d’une robe à la chemise, abritée du soleil par les voiles du mât d’artimon, Antoinette-Marie s’était installée sur un fauteuil que Monsieur Bidalec avait apporté à la demande du second Aumassin qui était de quart. Elle s’était plongée dans un roman de Jacques-Henri Bernardin de Saint-Pierre, « Paul et Virginie », qu’elle avait empruntés dans la petite bibliothèque du capitaine. L’histoire de ces deux enfants de l’Île-de-France aux amours contrariées avait tout de suite captivé la lectrice. Elle avait à peine levé la tête qu’elle avait été rejointe par sœur Élisée et madame Authier-Cousteille qui s’étaient mises à broder des monogrammes sur du linge de cette dernière. Les unes et les autres s’éventaient machinalement souffrant de la chaleur du jour avançant, quand d’une voix blanche Antoinette-Marie balbutia « Les vagues, les vagues, le ciel, regardez le ciel, la tempête, on va couler… c’est terrible ! » Finit-elle par hurler. Un peu surprises du ton, ses deux comparses relevèrent la tête se demandant si c’était un passage du livre. Le second ayant entendu leva les yeux vers l’horizon, mais n’aperçut rien. Antoinette-Marie, la crise passée, s’affaissa sur elle-même, retenue par Madame Authier-Cousteille pendant que sœur Élisée appelait au secours Monsieur Bidalec. Le second vit venir à eux, du fond de la voûte céleste, un de ces phénomènes redoutables qu’en termes de Marine, on nomme des « grains blancs ». Il murmura « Bon Dieu ! Elle a raison ! » Et immédiatement, il hurla « — Appelez le capitaine, les passagers dans leurs cabines, et diminuez la voile, nom de Dieu ». Tout le monde releva la tête se demandant ce qui pouvait bien se passer. Ils aperçurent à ce moment-là au loin des vagues dressées comme un mur sur une mer d’une coloration blême insolite, alors que les tourbillons n’avaient pas encore pris d’ampleur. Ce fut aussitôt le branle-bas ! Il fallut haler les bonnettes en dedans, carguer les perroquets, fermer l’artimon et imposer toute autre mesure de rigueur. Il n’était que temps. Un coup de vent soudain ébranla le navire, qui s’inclina à prendre l’eau sur le plat-bord. Dans la coursive des cabines, Monsieur Bidalec qui portait encore Antoinette-Marie chuta tout en essayant de la protéger, monsieur d’Estournelles qui lisait dans la sienne, se précipita et l’aida à se redresser tout en soutenant Madame Autier Cousteille. Tout le monde réussit à rejoindre son espace. Le petit Philippe, qui se trouvait à la sieste, hurlait de terreur dans les bras de Tati Ouda. Après qu’une habile manœuvre du timonier eût fait se relever le navire, les marins coururent sous la misaine, où ils restèrent, durant une bonne partie de la nuit, fouettés par des bourrasques. La tempête s’amplifia, l’orage gronda zébrant le ciel de ses éclairs. Les lames inondèrent le pont et obligèrent à mettre les pompes en action. Le vaisseau s’élevait sur les flots en fureur et retombait aussi brusquement dans un abîme dont il sortait que pour s’y précipiter à nouveau. Les charpentiers se tenaient prêts à abattre le mât de misaine. Sans la vigilance et l’autorité du capitaine, ils auraient été perdus corps et biens. Dans les cabines, les passagers s’étaient allongés sur leurs lits s’accrochant désespérément. Les mugissements de la mer faisaient un tel bruit, qu’ils étaient comme les préliminaires d’une disparition violente. Les voyageurs étaient glacés de peur, les matelots tremblaient et balbutiaient des supplications. Le capitaine lui-même malgré son courage et l’exemple qu’il devait montrer laissait apercevoir le danger. Terrifiée, Sœur Élisée s’était couchée contre Antoinette-Marie, les deux chiots collés contre elles, hurlaient à la mort. Elle priait sans fin Dieu et tous ses saints. Monsieur d’Estournelles avait pris la couchette de sœur Élisée afin de rester auprès des deux jeunes femmes. Il essayait de les rassurer lui-même peu convaincu.

Puis quelques heures plus tard, d’un coup tout s’arrêta, le temps redevint serein. Le bateau fut encore ballotté un moment. Le calme revenu avec le jour, l’équipage put repérer les avaries. Comparés aux ravages que la tornade avait occasionnés sur le pont et dans les vergues, les voyageurs eurent plus de peur que de mal.

Ils sortirent de leurs cabines, épuisés et effarés, remerciant Dieu de les avoir épargnés. Le chirurgien n’eut à constater que quelques blessures bénignes et une jambe cassée. La tempête d’une rare violence avait dispersé les unités du convoi. Certains voiliers durent se diriger vers le cap sur la Guyane, d’autres comme eux, sur les Petites Antilles. 

Pour récupérer et sachant qu’ils allaient pouvoir se ravitailler, le commandant offrit un dîner de fête à ses passagers et officiers, ainsi qu’une rasade de rhum à ses marins. Lors du repas, chacun raconta sa version de la tempête. Le capitaine félicita pour sa prémonition Antoinette-Marie qui avait permis à l’équipage de réagir très vite et avait sauvé le navire. Elle se révélait confuse, d’autant que tout le monde se mit à lui poser des questions auxquelles elle ne détenait pas de réponse. Monsieur d’Estournelles coupa court à ce flot.

Le surlendemain, c’est avec soulagement qu’Antoinette-Marie vit apparaître les premiers volatiles qui annonçaient la terre. Le capitaine de la Louison décida une halte à Sainte-Lucie ayant appris par celui de « l’albatros » que l’île était en ce moment sous domination française. Le navire mouilla dans le port de Castries. Tous les passagers descendirent et tirèrent parti de l’escale forcée pour se rafraîchir, ils furent agréablement accueillis par le gouverneur. Celui-ci se comportant en cacique fit venir des négresses pour servir leurs hôtes. Tout le monde en profita pour se récurer, faire laver du linge, car le manque d’hygiène à bord, malgré tous les efforts, s’avérait pénible. Devant le peu de confort que pouvait proposer le gouverneur, la guerre avec l’Angleterre ne permettant pas une installation durable, ils ne restèrent que le temps d’effectuer quelques réparations et le ravitaillement en eau et fruit. Ils reprirent donc la mer, se dirigèrent en droite ligne vers l’île de Saint-Domingue, la contournèrent par le Sud avant de pénétrer dans la baie de Léogane. Six jours plus tard, il mouillait enfin dans la rade de Port-au-Prince, sans autres désagréments.

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Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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2 réflexions sur “La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 015 et 16

  1. Pingback: La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 017 | franz von hierf

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