La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 017

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Chapitre 17

De-Grasse-Le-Cap-1781-G-Alaux-1943-2

Fin mai 1789. L’escale à Port-Au-Prince.

Depuis le matin Antoinette-Marie, accoudée comme souvent au bastingage de la dunette, admirait la côte de l’île. Elle gonflait ses poumons de l’air fleuri qu’elle exhalait. Elle découvrait de mile en mile une végétation luxuriante chamarrée de couleurs d’où de vastes demeures émergeaient. Elle revivait. L’escale à sainte Lucie l’avait déjà émerveillée par la douceur de l’air et la splendeur de la végétation. Sur le pont, l’équipage était énervé à l’idée d’une semaine à terre. C’était le temps que prendrait le débardage du négoce pour les colons. Situé dans la plaine du Cul-de-sac, au pied de la montagne de la Selle, le port s’étendait au fond du golfe de la Gonâve dans un site grandiose de la partie occidentale de l’île de Saint-Domingue. En attendant leur mouillage, Monsieur d’Estournelles expliqua à Antoinette-Marie et sœur Élisée que le premier bâtiment élevé sur le site était un hôpital. C’étaient des flibustiers qui l’avaient construit et il avait d’ailleurs donné son nom au lieu et l’avait gardé. Après l’élimination des pirates, la région devint plus attrayante pour les Anglais, aussi afin de la protéger, le capitaine de Saint-André fut envoyé dans la baie à bord du vaisseau nommé « Le Prince », juste sous le fameux hôpital. Monsieur de Saint-André, qui avait peu d’imagination, décida de nommer l’endroit le « Port-Au-Prince », et de fonder une ville sur l’ancienne habitation Randot augmentée de celle de Messieurs Morel et Breton des Chapelles.

« La Louison » était arrivée au milieu de l’après-midi. Aux yeux des nouveaux arrivants apparut tout d’abord la rade, défendue par une forteresse, encombrée comme à son habitude d’une bonne centaine de navires. Sur les quais du bord de mer, une foule bigarrée s’activait dans une animation débordante et désordonnée. Au-delà s’étendait le damier régulier des rues qui se coupaient à angles droits. Après les démarches administratives auprès des instances portuaires, Monsieur D’Estournelles et ses compagnes de voyage se firent mener à l’hôtel des Fleuriau, sur la rue commerçante du bord de mer. Ils croisèrent peu de grands édifices, hormis l’église paroissiale, les casernes, des entrepôts et au détour d’une rue une place et sa fontaine. Les maisons de la ville étaient solides, sobres, assez riantes et bâties pour la fraîcheur et la commodité du commerce, fit remarquer monsieur d’Estournelles. Les murs étaient de pierres de taille et les toits étaient couverts d’ardoises, de tuiles ou d’essentes, certaines demeures étaient même surmontées de belles cheminées ouvragées.

Rachel (4).jpgUne grande métisse aux cheveux blancs, malgré un âge apparemment assez jeune, se présenta à eux pour les accueillir. D’allure hautaine, Rachel, la gouvernante, les reçut. Elle excusa ses maîtres absents de Port-au-Prince. Ceux-ci étaient dans leur sucrerie de Bellevue au « Cul-de-sac ». Passé la façade austère de la demeure blanchie à la chaux, ils se trouvèrent dans un vestibule donnant sur un patio à la végétation luxuriante. Rachel tapa dans ses mains, ce qui amena à vive allure deux jeunes négresses et un métis de belle stature. Elle envoya ce dernier, Achille, chercher leurs bagages sur « la Louison » et prévenir à la maison de commerce, le secrétaire des Fleuriau, de l’arrivée des invités de leurs maîtres. Devant leur absence, la gouvernante prit les choses en main et les installa confortablement à l’étage, dans des chambres donnant sur la rue et la galerie intérieure. Elle fournit Hagar à Antoinette-Marie et Pénélope à sœur Élisée pour les servir. Pour monsieur d’Estournelles, elle appela un négrillon dénommé Zéphyr.

Suivi de Béarn et Navarre, qui avaient pris l’habitude de trotter sur ses talons où qu’elle aille, Antoinette-Marie fit le tour de la chambre et du salon contigu qui lui étaient alloués. Sobrement meublées, les deux pièces ne manquaient pas de confort et n’avaient pas grand-chose à envier à certains intérieurs bordelais. La première chose que fit Antoinette-Marie fut de prendre un bain, et pour la première fois, oubliant toute décence, elle le prit nu. Elle ne supportait plus d’avoir des étoffes collées sur elle. Hagar la frotta avec des fleurs de magnolia qui, à la surprise d’Antoinette-Marie, se mirent à mousser comme du savon tout en exhalant un parfum enivrant. Pour son opulente chevelure, ce fut plus difficile, car il fallait en extirper les occupants indésirables qui avaient réussi à s’installer. Deux lavages furent effectués, un démêlage minutieux acheva le travail après le rinçage au vinaigre demandé par Antoinette-Marie. Pendant ce temps, à l’autre bout de la demeure, avaient été pris en main son linge et ses robes en linon ou mousseline, indispensables sous ce climat. Elles étaient décrassées et blanchies, comme il se devait. Sa toilette fut finie alors que le jour tombait. Délassée et se sentant propre, arborant la dernière de ses robes à la chemise en linon blanc et ses cheveux simplement tressés dans le dos, elle rejoignit ses compagnons dans le patio pour se restaurer. La table était dressée sous un palmier, il suffisait de lever la tête pour admirer un ciel couvert d’une myriade d’étoiles. Des flambeaux plantés dans le sol venaient relayer la lueur de la lune. Fatigué tous autant qu’ils étaient, aucun ne disait mot. Constant d’Estournelles dégustait un vin de France, sœur Élisée admirait une cage d’oiseaux exotiques d’une hauteur imposante, Antoinette-Marie quant à elle examinait avec envie le décor. Le patio rectangulaire, où toutes les pièces de la demeure donnaient par l’intermédiaire de la loggia, était agrémenté au rez-de-chaussée comme à l’étage, d’arcades de pierres soutenues d’une colonnade de style antique sur tout son tour. À certains endroits des plantes grimpantes montaient à l’assaut de celles-ci tout en exhibant leurs fleurs. Le centre était occupé par un bassin orné d’une fontaine dont le son cristallin ricochait contre les murs. Les invités trouvaient le décor idyllique. Rachel de sa démarche chaloupée dirigeait le service effectué par Achille et une négresse. « – Il est dommage que monsieur et madame Fleuriau soient absents, car ce sont des gens charmants. Ils sont réputés pour leur hospitalité. » Assura monsieur d’Estournelles rompant ainsi le silence. « – C’est un vrai plaisir, il est vrai. Leur sucrerie est-elle loin d’ici ?

– À une journée, nous aurons sûrement la satisfaction de les voir d’ici deux ou trois jours, je pense. C’est une des plus belles plantations de l’île et une des plus rentables. Il faut dire qu’Aimé-Paul Fleuriau de Touchelongue, comme son défunt père est très rigoureux, de plus son sens de l’équité et son respect pour ses gens, lui permet d’avoir l’un des taux de mortalité les plus faibles. Car s’il admet que ses esclaves sont des êtres inférieurs, il ne les ménage pas moins pour avoir un meilleur rendement, et il y gagne. Sans oublier que sa fortune lui permet d’avoir trois esclaves au travail par hectare de cannes aussi ils jouissent de conditions exceptionnelles. »

La conversation se poursuivit tout en dégustant des plats, tous nouveaux pour les dames. En hors-d’œuvre, on leur servit des pamplemousses roses aux crevettes et des acras de morue. Ils continuèrent par du poulet rôti aux épices, flambé au rhum, et du jambon glacé accompagné du riz aux haricots rouges. Pour le dessert, un pain patate douce et une mousse de mangue clôturèrent le souper. Pendant qu’ils dégustaient un café, Antoinette-Marie souleva un problème. Elle avait un mal fou à comprendre ce que lui disaient les gens de la maison et notamment sa chambrière, au milieu de ce patois, elle comprenait bien quelques mots, mais guère plus. Par contre, il semblait qu’eux la comprenaient. Sœur Élisée confirma, elle avait fait le même constat avec Tati Ouda sur le bateau. Monsieur d’Estournelles les rassura. « – C’est ce que l’on nomme le « créole ». Vous verrez, nous l’utilisons tous volontiers, principalement pour communiquer avec les esclaves, il est toutefois différent en Louisiane. »

Sur ce, personne ne s’attarda, heureux de trouver un lit qui ne tangua point.

*

After J Nixon, Georgina, Duchess of Devonshire, 1783, Stipple with etching (British Museum).

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Antoinette-Marie se leva avec le soleil et avec la sensation d’être reposée et pleine d’énergie. Ne sachant comment appeler Hagar, elle enfila sa robe de la veille et sortit à la recherche de quelqu’un. Du patio, Rachel l’aperçut se pencher sur la rambarde de fer forgé à l’étage. Elle frappa dans ses mains. Antoinette-Marie sursauta et vit arriver Hagar en courant. Elle remercia la gouvernante. L’esclave se confondit en excuses et courbettes pour son manque de diligence. Antoinette-Marie trouva qu’elle en faisait trop, et la calma dans ses ardeurs de soumission. Elle se fit habiller d’un caraco et d’une jupe assortie, car elle avait l’intention de profiter de son temps pour visiter la ville. Elle descendit une fois prête et retrouva monsieur d’Estournelles dans un des salons du rez-de-chaussée où il déjeunait. Elle l’accompagna et lui soumit son envie de promenade. « – C’est une excellente idée, mais je dois m’excuser de ne pouvoir vous accompagner, des affaires m’éloignent de la ville pour la journée. De plus, Rachel m’a prévenu que sœur Élisée était alitée pour l’instant. Elle n’est pas très bien. Demandez-lui de vous faire accompagner. » Elle acquiesça. Le déjeuner terminé, elle alla voir sœur Élisée qui somnolait. Après s’être assurée que ce n’était rien de sérieux, elle la laissa prendre du repos.

Après discussion avec Rachel, qui fit remarquer au passage que c’était inconvenant pour une dame de sortir à pied, car aucune voiture n’était disponible pour sa promenade, il fut convenu devant son insistance qu’elle accompagnerait Achille au marché, escortée d’Hagar. Coiffée d’un grand chapeau de paille penché sur le front, rendant l’ombrelle presque inutile, elle avançait d’un bon pas, les deux esclaves la suivant. Régulièrement, elle s’arrêtait et se retournait vers eux pour se faire indiquer le chemin. Elle n’avait pas pu leur faire admettre qu’il était plus simple qu’ils ouvrent la marche. Avec force de gestes, excuses et yeux qui roulent, ils avaient refusé même loin du regard inquisiteur de la gouvernante.

Peu de rues étaient entièrement pavées, Antoinette-Marie s’était réfugiée sur le trottoir de pierre maintenant ses jupes, le plus haut possible, afin de ne pas les tacher. Hagar et Achille quant à eux, malgré leurs pieds nus, marchaient sur la voie. Les rigoles du milieu de la rue étaient comblées d’une boue noire et puante que l’on négligeait visiblement de nettoyer. En fait, sous l’opulence apparente de la ville, Antoinette-Marie était bien obligée de constater la saleté et l’insalubrité des lieux. Plus le groupe s’éloignait des riches quartiers et s’approchait des quais, plus les maisons étaient de plain-pied. Elle entrevoyait entre leurs façades des dépôts d’immondices accumulés. Les quais encombrés de matériaux servaient de latrines à la ville, le tout dégageait des miasmes pestilentiels. Antoinette-Marie respira beaucoup mieux arrivé au marché. Celui-ci, situé sur les quais, était balayé par la brise marine qui en chassait les odeurs les plus désagréables. Elle fut impressionnée par la foule bigarrée qui se bousculait entre les étals qui couvraient une large étendue. Elle s’engagea dans la première allée au milieu du brouhaha des interpellations, des marchandages, des rires chaleureux, des sollicitations, des cris des bêtes. La population offrait un mélange de races et de couleurs des plus variées. On y croisait des blancs de toutes conditions le plus souvent accompagnés de leurs esclaves portant les vivres acquis. Des mulâtresses hautaines aux démarches chaloupées en groupe ou seules souriaient de toutes leurs dents à leurs amants lorsqu’elles les croisaient inopinément. Sous des toiles tendues servant d’abri de fortune, souvent à même le sol, les paysans des alentours proposaient les produits de leurs lopins de terre, des fruits et légumes multicolores aux saveurs exotiques, des épices aux parfums inattendus. Beaucoup de tubercules, comme les dachines, les patates douces, les madères, les malangas et les ignames, mais aussi des papayes, des cristophines, des giromons, des avocats, des gombos, des fruits à pain, et des piments, s’amoncelaient en pyramide sur des couvertures. Antoinette-Marie découvrait une multitude d’aliments qui lui étaient inconnus. Curieuse, elle goûtait ce qu’on lui tendait, grimaçant parfois aux goûts inattendus et savourant les autres. Une énorme femme noire au tignon rouge sang, à côté de ses fruits et légumes, vantait les incroyables senteurs et saveurs de ses épices. Conditionnés dans de grands sacs de toile, de petits sachets ou des bouteilles, ses condiments trônaient sur une charrette à bras. Elle vendait cannelle, vanille, poudre à Colombo, clous de girofle, anis étoilé, coriandre, gingembre et des noix de muscade sans oublier le bois d’inde, le poivre vert et l’huile carapate. Discrètement dans de petits flacons, elle recommandait des breuvages dont les vertus relevaient plus de la sorcellerie et de la superstition, ce qui inquiéta la jeune fille lorsqu’ils lui furent proposés. Gênée, tout en riant, elle refusa arguant qu’elle n’en avait pas besoin. Une grande négresse vendait à la criée des pains qu’elle portait sur un plateau en équilibre sur la tête, les mains sur ses hanches rebondies. Il y avait aussi de petits enclos retenant du gibier, des ramiers, des sarcelles, des cochons marron, des pintades. Antoinette-Marie passait dans les rangées, suivie des deux esclaves. Elle sentait les odeurs appétissantes des soupes, des grillades, que proposaient des mulâtresses et finit par accepter un bol de gombo fort épicé l’appétit venant avec les effluves. Elle regarda les pacotilles vendues par une très vieille Espagnole aux rides profondes avec qui elle échangea quelques mots. La variété des produits présentés sur le marché la surprenait. Elle observa la légèreté des tenues vestimentaires. Elle croisa bien un ou deux hommes intrigués de la voir là, avec perruques poudrées portant habit et épée, qui la saluèrent d’un levé de tricorne auquel elle répondit d’un hochement de tête. Mais le plus souvent, elle constata la simplicité de l’habit des hommes en drap léger, batiste écrue ou basin, accompagné d’une chemise blanche à dentelles avec de larges pantalons, bas de soie, de fil ou de coton, mouchoirs ou foulards de cou et l’indispensable chapeau à larges bords pour se protéger de la chaleur. Elle fut étonnée de voir certains petits blancs allant pieds nus comme les esclaves. Elle croisa une superbe métisse, l’épaule dénudée, d’immenses anneaux d’or aux oreilles, une espèce de turban sur la tête, accompagnée d’un négrillon aux vêtements assortis à ceux de sa maîtresse. Elle la toisa avec hauteur. Antoinette-Marie s’en amusa. Elle constata que les femmes, quel que soit leur rang, de l’esclave à la maîtresse, mais surtout les mulâtresses rivalisaient en toilette luxueuse. C’était à celle qui pourrait afficher le plus de broderies, de galons, de dentelles, avec une profusion de mousseline et de riches étoffes. Leur coquetterie affichait des bijoux multiples, pendants d’oreilles d’or, colliers à grains d’or et de grenat, bagues ciselées ornées, des chapeaux à ruban de soie, des mouchoirs de tête ou madras. Si cela n’avait pas été sa chevelure blonde qui se répandait en boucles dans son dos, sa mise plus simple inspirée des modes anglaises l’aurait tout de même distinguée de la foule. La chaleur commençant à l’indisposer elle proposa à Hagar de l’attendre à l’ombre du bouquet de palmiers de l’autre côté du marché. Laissant les deux esclaves faire l’achat des vivres, elle traversa le marché, évitant les propositions mercantiles et autres ne comprenant que rarement ce qui lui était dit. Sous les arbres, elle aperçut une borne sur laquelle elle s’assit pour se remettre de la chaleur et du tumulte. De là, tout en s’éventant, elle continua à étudier le marché et plus loin le port fourmillant d’embarcations en tous genres de la barque au navire de commerce ou de guerre.

Le bel Achille était le fils de Rachel, il était aussi le demi-frère d’Aimé-Paul Fleuriau de Touchelongue. Dix-huit ans plus tôt, la belle Rachel avait été la dernière maîtresse du père d’Aimé-Paul. Le fruit de leurs relations était ce superbe métis à la peau caramel et aux yeux verts, dont les muscles saillaient au moindre de ses gestes. Il faisait pâmer toutes les femmes de la maisonnée. Il avait été affranchi avec sa mère à sa naissance. Celle-ci avait été si difficile que Rachel en avait vu ses cheveux blanchir à la stupeur générale. Aimé-Benjamin Fleuriau avait tellement eu peur de la perdre qu’il avait fait faire aussi vite que possible les papiers d’affranchissement. Et si Rachel n’avait pas eu la chance de Jeanneton Guimbelot qui lui avait donné huit enfants et s’était retrouvée « installée », elle n’en était pas moins libre. Au mécontentement de la jeune Madame Aimé-Paul Fleuriau de Touchelongue, Rachel était gouvernante de l’hôtel Fleuriau et l’était restée à son arrivée. À peine débarquée de la plantation, l’esclave Hagar avait été subjuguée par le jeune homme. Depuis ce temps, elle soupirait auprès du beau mâle sans résultat. Elle n’avait jusque-là pas réussi à retenir son attention, aussi jubilait-elle à l’idée d’être seule en compagnie du bel Achille. Il devait acheter quelques compléments de vivres. La promenade tellement désirée par Antoinette-Marie avait permis à Hagar de les accompagner. Elle minaudait tout en ondulant, n’ayant aucun scrupule à laisser partir seule la jeune fille. Remplissant le panier qu’elle avait au bras avec les achats fais par le jeune homme. Elle profitait de chacun de ses mouvements pour dévoiler ses atouts avec force de battements de cils. Cela amusait Achille qui n’en avait cure.

D’un autre côté du marché, James Wilkinson parlementait avec un mulâtre affranchi afin d’acquérir un large chapeau de paille de sa facture quand il aperçut au loin Antoinette-Marie qui semblait chercher quelque chose ou quelqu’un. Intrigué, il perdit le fil de son marchandage, le vendeur le ramena à sa vente. Abrégeant, il paya ce que’on lui demandait au grand contentement du vendeur. Mais l’achat effectué, la jeune fille avait disparu.

*

Agostino_Brunias_-_Linen_Market,_Dominica_-_Google_Art_ProjectAntoinette-Marie, trouvant le temps long, était retournée dans le marché afin de retrouver Hagar et Achille, mais après l’avoir arpenté dans tous les sens elle dut bien admettre qu’elle les avait perdus. Elle décida de retrouver son chemin par elle-même. Elle reprit donc la grande avenue puis tourna à l’angle de la maison dont elle avait remarqué les ferronneries du balcon. Le soleil était à son pic, la chaleur devenait exténuante, les rues étaient désertées pour la sieste. Plus elle avançait, plus elle admettait, que guidée par les esclaves, elle n’avait pas vraiment fait attention au chemin. Elle continuait toutefois espérant reconnaître quelque chose ou rencontrer quelqu’un qui pourrait la guider. Tout d’un coup, elle perçut plus qu’elle n’entendit la présence de l’homme qui la suivait. Celui-ci avait senti l’aubaine devant l’hésitation de la jeune fille à se diriger. Il la suivait depuis le port. Petit, trapu comme un taureau, la peau tannée par le soleil, la mise fatiguée, il se disait qu’il pourrait la détrousser, voire la trousser. Elle s’effraya et accéléra le pas espérant croiser quelqu’un ou le distancer. « – N’ayez pas peur, mam’zelle, on peut causer un petit peu, j’vous veux pas d’mal.

– Passer votre chemin, monsieur. Cessez de m’importuner.

– Mais c’est juste pour causer mam’zelle ». Il était arrivé à sa hauteur et s’était rapproché d’elle. Elle sentait son odeur aigre, mélange de sueur et d’alcool. Elle essayait de se contrôler, mais commençait à s’affoler ne voyant pas comment se sortir de ce mauvais pas. Alors qu’elle ne s’y attendait pas, il la poussa brutalement dans une ruelle si étroite que la lumière ne passait pas. Et après la clarté aveuglante du soleil, elle eut l’impression d’être engloutie par l’obscurité. Projetée à terre, elle essaya de se relever glissant dans la boue. Il la souleva par les bras et la plaqua contre le mur. Une main sur la bouche, l’autre pelotant la poitrine, le visage enfoui dans son cou, le genou forçant les cuisses instinctivement serrées de la jeune fille, l’homme haletait de plaisir. Elle fut surprise par sa force. « – Voyons ma petite dame, faut pas s’affoler comme ça, on va juste se faire un peu plaisir. Une jolie drôlesse comme toi ça doit savoir faire ça, et tu vas voir le jacquot, il a de quoi à te donner. C’est qu’il l’a lourde, le jacquot. » Antoinette-Marie se débattait de son mieux, mais elle était vraiment bloquée. Elle revivait la terreur que lui avait causée le marquis de Fontenay. Elle sentit qu’elle commençait à perdre connaissance.

*

John Burgoyne, premier duc d'Albany, portrait de Sir Joshua Reynolds, 1766. 3

Wilkinson James

James Wilkinson, surpris et intrigué par la présence d’Antoinette-Marie seul sur le marché, se mit à la chercher. Il avait été naturellement paternel avec elle, il n’aurait pas su l’expliquer, il n’avait jamais été porté sur les femmes ou plus exactement sur le sexe. Cela ne l’avait jamais vraiment attiré, il trouvait plus palpitants, l’intrigue, l’aventure, le danger. Il trouvait la montée d’adrénaline plus jouissive que ces corps-à-corps qu’il faut agrémenter de mots doux souvent sans valeur, mais de vingt ans son aîné, il l’avait trouvée attendrissante et avait développé un sentiment protecteur pour elle. Ne la trouvant visiblement pas sur les lieux, il se décida à aller vers la demeure des Fleuriau. Ce n’était pas son premier séjour dans la ville et il savait où elle se situait. Sans le savoir, il reprit à sa suite le chemin de la jeune fille. Quand il tourna rue Sainte-Cécile, du coin de l’œil il perçut le comportement bizarre d’un homme qui entraînait une femme dans un recoin. Cela le fit sourire, bien qu’il trouvât cela étrange qu’un couple, à cette heure, et dans une des rues les plus bourgeoises de la ville, vint y copuler. Il allait continuer quand un éclat sur le sol brilla et l’arrêta. Il revint sur ses pas et reprit la rue jusqu’à l’objet. Au moment de se baisser pour attraper ce qui était un bijou de femme, il perçut la lutte du couple. Tout en saisissant l’objet et le fourrant dans une poche, il interpella « – Monsieur, vous voyez bien que la petite dame n’a pas l’air d’avoir envie. » Sans le regarder, tout occupé qu’il fût à maintenir Antoinette-Marie, Jacquot répondit violemment « – Barre-toi ! Ça t’ regarde pas ! » Portant la main à sa ceinture où se trouvait coincé un mousquet, James Wilkinson reprit d’un ton plus ferme « – J’insiste, la petite dame ne veut pas ! » Le malfrat poussa violemment sa victime sur le côté, se retourna en sortant un grand coutelas. Antoinette-Marie entendit la déflagration tout en perdant connaissance. James Wilkinson avait visé le genou, l’homme s’écroula hurlant de douleur. Sans aucune pitié, Wilkinson poussa l’homme afin d’aider la jeune femme. C’est avec stupeur qu’il découvrit Antoinette-Marie. Il la prit dans ses bras et l’a sortie de la ruelle. L’homme gémissait dans son dos. « – Arrange-toi à ce que je ne te recroise jamais. Tu es un homme mort. » Le prévint-il. Et avant que les voisins attirés par le bruit ne sortent de chez eux, Wilkinson emporta la jeune fille. La demeure des Fleuriau était en fait à deux pas. Sans frapper, il pénétra dans celle-ci à la surprise générale son fardeau inanimé dans les bras. Il fut accueilli par Béarn et Navarre qui le reniflèrent avec des petits jappements. Sœur-Élisée, tout agitée arriva en courant derrière eux, elle s’inquiétait depuis un long moment déjà, car les deux chiots gémissaient depuis le départ de leur maîtresse comme s’ils sentaient quelque chose. « – Seigneur dieu, que lui est-il arrivé ? » À sa suite, fulminant de colère, Rachel accourait. Hagar sur les talons justifiait justement l’absence de la jeune femme. Devant le tableau tout le monde trembla d’effroi pour des raisons différentes. James Wilkinson rassura l’assemblée. Il expliqua qu’Antoinette-Marie avait fait une mauvaise rencontre, mais qu’il y avait eu plus de peur que de mal. On monta dans sa chambre la victime inanimée. Pendant que James Wilkinson déposait délicatement la jeune fille sur son lit, Rachel fermait les persiennes et tirait les rideaux plongeant la pièce dans le noir. Sœur Élisée, elle s’était précipitée dans sa chambre prendre sa pharmacopée. Les deux femmes la déshabillèrent. À la Suite du choc, Antoinette-Marie était tombée dans un semi-coma qui provoqua une forte fièvre. Elle délirait repoussant continuellement quelque chose devant elle. Sœur Élisée la rassurait d’une voix douce. Tout le monde s’inquiétait. Sœur Élisée ne quittait pas son chevet lui apportant tous les soins possibles. Elle lui faisait ingurgiter chaque fois qu’elle le pouvait une tisane d’écorce de saule et de tilleul pour faire tomber la fièvre et un mélange à base de fleurs d’Étoile de Bethléem réputées pour aider dans les traumatismes déclenchant un état d’abattement et de désespoir. Constant d’Estournelles restait stupéfié par l’incident. En rentrant, il avait trouvé Monsieur Wilkinson faisant les cent pas dans le patio. L’homme l’avait informé. Les deux hommes se mirent à attendre ensemble. Rachel lors de ses allers-retours dans la chambre de la jeune fille donnait des nouvelles. Elle s’inquiétait de plus en plus. « – Comment est-ce que tout ceci allait finir ? » Elle maudissait Hagar, elle maudissait cette blanche qui avec ses caprices mettait en péril l’équilibre de sa vie. « – N’allait-elle pas être chassée avec son fils ? » Elle envoya Achille chez l’Hougan interférer pour elle auprès d’Yemendja et lui chercher des amulettes pour attirer la bienfaisance des Loas. Il fallait que les esprits les aident. C’était leur dernière chance. La métisse si fière voyait son monde s’écrouler à cause d’une sale petite négresse. Le reste du jour puis de la nuit se passa dans l’attente générale. Après avoir discrètement glissé des amulettes sous le lit, Rachel s’était assise dans un coin de la pièce. Dans la chambre sombre, les deux femmes priaient l’une avec ferveur Yemendja pendant que l’autre s’adressait à son équivalent chrétien la vierge Marie. Le jour se leva avec une légère amélioration, la fièvre avait baissé, mais Antoinette-Marie délirait toujours. Ils continuèrent à attendre. Rachel se rongeait les sangs, les cernes marquaient ses yeux, ses lèvres étaient en sang tellement elle les mordait. Giovanni Battista Salvi, called Sassoferrato SASSOFERRATO 1609 - 1685 ROMESœur Élisée ne savait plus que faire à part prier. Le médecin, qui s’était déplacé, sur la demande de monsieur d’Estournelles avait préconisé l’attente après avoir proposé une saignée, ce qui ne lui avait pas été permis. Monsieur Morand, le secrétaire de monsieur Fleuriau, était passé régulièrement se renseigner. Ayant appris par Achille l’agression et ses conséquences, il ne décolérait pas, que ce soit justement pendant l’absence de ses maîtres. Il avait, lors de son premier passage, excusé, monsieur et madame Fleuriau. Ils étaient prévenus du drame, mais madame Fleuriau ne pouvait se déplacer. Et pour cause, elle mettait au monde le dernier héritier de la famille. Dans le silence de l’attente, on entendait quelques insectes bourdonner, les oiseaux piaillés dans la cage du patio, et les chiots qui couchaient, auprès de leur maîtresse, gémissaient de temps en temps. Ce fut le jappement de Béarn qui annonça le début du mieux. La fièvre était tombée. Tout étonnée, Antoinette-Marie reprit connaissance dans sa chambre avec à son chevet Sœur-Élisée. Avec peine, elle demanda « Comment suis-je arrivée là ? » Lui prenant la main pour la réconforter, sœur Élisée lui répondit « – C’est monsieur Wilkinson qui vous a porté secours, je vais vous donner un breuvage pour dormir, surtout ne vous inquiétez pas, je reste à vos côtés. » La malade dormit enfin d’un sommeil réparateur. Rachel dans un coin de la pièce soupira de soulagement. Il n’y aurait pas de drame. Après avoir annoncé la nouvelle à tous, elle se précipita à l’office. Elle cria « – Achille fait faire son paquetage à Hagar, elle repart d’où elle n’aurait pas dû sortir ! »

Le somnifère de sœur Élisée fit dormir Antoinette-Marie jusqu’au milieu de la matinée du lendemain. Elle ouvrit les yeux sur son amie assise à côté d’elle en train de lire, dans le fauteuil canné à côté de la fenêtre. Celle-ci lui sourit. « Avez-vous bien dormi ? Vous allez bien ?

– Oh ! Élisée, si vous saviez, quelle horreur, c’était monstrueux. Elle se mit à pleurer de toutes les larmes de son corps. Sœur Élisée l’a pris dans ses bras et la consola.

– C’est fini mon petit ange, c’est fini, vous ne risquez plus rien. Cela n’a été qu’une grande peur, allez ! Allez ! Mon petit moineau, il faut se reprendre.

– Cela va, ça va, ça va aller.

Elle avala une grande goulée d’air et essaya de sourire.

– Il y a longtemps que je dors ?

– Oui, mon ange, ça fait trois jours. Je vais appeler pour vous faire apporter à manger » comme Antoinette-Marie faisait la grimace, sœur Élisée insista. Rachel vint elle-même porter le plateau, elle en profita pour se rendre compte de l’état de la jeune fille, elle fut à nouveau rassurée. Avec un peu de chance, il n’y aurait pas d’autre conséquence que le départ d’Hagar. Elle entrouvrit les persiennes pour aérer la pièce et sortit discrètement.

À la demande de Rachel, Monsieur Morand, avait renvoyé Hagar à la plantation. La sanction était terrible, car bien évidemment c’étaient les champs de cannes qui l’attendaient et le mépris de ses congénères, car gens de maison et esclaves des champs n’avaient rien à faire ensemble. Elle avait eu beau pleurer, crier, se débattre, elle y était partie. Aussi c’est Alexandrine, tout en rondeurs et avec la peau café, qui se présenta à la suite de Rachel afin d’habiller Antoinette-Marie. Comme celle-ci montrait sa surprise devant ce changement, elle demanda où était Hagar. La gouvernante trouva que cela ne la regardait pas, mais répondit toutefois d’un ton neutre. « – Elle est repartie à Bellevue.

– Ah ! Mais pourquoi ?

Agacée, la gouvernante, trouvant la question déplacée puisque l’esclave avait été remplacée, répondit « – Mais parce qu’elle a désobéi pour pouvoir minauder avec mon Achille. Elle n’aurait pas dû vous quitter, une dame de qualité ne doit pas se promener seule.

– Mais c’est ma faute, c’est moi qui les ai laissés.

– Excusez-moi M’dame, mais elle avait des ordres ! Que croyez-vous que ma maîtresse ait pensé quand elle a appris votre malheur ? Bien heureuse, si Hagar réchappe au fouet.

Antoinette-Marie en resta sans voix. Ne disant plus rien, elle se laissa préparer.

*

Reynolds, joshua, sir, p.r.a. por ||| figure ||| sotheby's n09103lot6yx8ven PORTRAIT OF A LADY, SAID TO BE LADY CARLYLE

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Pour lui changer les idées, accompagné de James Wilkinson et de Sœur-Élisée suffisamment remise pour reprendre son rôle de chaperon, Constant d’Estournelles entraîna Antoinette-Marie en promenade. Elle sortait pour la première fois de la demeure des Fleuriau depuis le drame. Sortir avec deux hommes qu’elle ne connaissait que depuis à peine deux mois, cela pouvait paraître surprenant, mais elle leur faisait confiance. Confinés tous ensemble sur le navire, elle avait appris à les connaître. Dans la voiture en face des deux hommes qui lui servait d’images paternelles, se sentant en sécurité, bien qu’encore craintive, elle revivait. Constant d’Estournelles, face à elle, lui souriait se voulant apaisant. Il culpabilisait encore de l’avoir laissée seule, il se sentait redevable envers la jeune fille dont il avait construit l’avenir. Elle lui rendit son sourire timidement, toujours calme et affable il était pour elle la force de l’intelligence. Il la rassurait par ses conseils et tous les renseignements qu’il lui donnait à chaque instant. Elle avait vite compris que celui, qui était devenu son mentor et qui jamais ne se départait d’un calme apparent, utilisait son talent de diplomate afin de toujours montrer au mieux son point de vue. Et si manipulateur, il était, elle savait qu’il était avant tout un homme bon et ne pratiquant son talent que pour les bonnes causes. Quant à James Wilkinson, c’était autre chose. Si au premier abord l’homme ne paraissait qu’aimable, Antoinette-Marie avait découvert que c’était avant tout un guerrier avec une intelligence de chasseur aux aguets, elle avait aussi saisi que l’affection que l’homme lui portait était exceptionnelle et rare. Elle devinait chez l’homme un goût prononcé pour l’intrigue et les jeux du pouvoir obscur qu’il cachait sous des dehors bonhommes, qui ne la trompaient pas. Il l’intriguait, la fascinait, elle sentait en lui une part d’ombre mystérieuse tellement romanesque. En toute candeur, elle rendait avec naturel ces affections inattendues d’autant qu’elles étaient désintéressées. Les deux hommes de leur côté regardaient la jeune fille qu’ils avaient appris à connaître pendant le voyage au long cours, ils avaient découvert la spontanéité qui bousculait régulièrement le vernis policé, laissant à découvert l’intelligence terrienne qui ne s’en laissait pas compter. Ils s’étaient pris d’affection pour cette jeune fille qui émergeait à peine de l’enfance et dont la candeur enfantine rejaillissait parfois sous la gravité de la femme qui s’affirmait. Les liens créés par le hasard s’étaient renforcés devant les aléas du destin.

 Le trot des chevaux les conduisit au port, toute promenade menait sur les quais pleins d’animation. Elle était inquiète, c’était plus fort qu’elle, elle cherchait l’individu qui l’avait agressée. Remarquant son manège, John Wilkinson la rassura, l’homme ne pourrait plus lui faire de mal là où il était. Elle frissonna devinant quelque fin obscure et s’abstint de demander plus de renseignements. En fait, l’individu avait été retrouvé, sur la plage, mort deux jours plus tôt.

En vue du port et de ses navires, Constant d’Estournelles leur signala un navire négrier appartenant aux Nairac. Ils firent arrêter la voiture à proximité, afin d’assister au débarquement de la marchandise. Connaissant les propriétaires Antoinette-Marie était curieuse du spectacle, « L’Honorine« était de retour d’une campagne de traite au Sénégal. « – Vous savez qu’ils sont reconnus comme les plus puissants armateurs de Bordeaux avec les Gradis et les Cohen. Le plus gros de leur fortune leur vient de la traite. » Elle pencha un peu son ombrelle, car le reflet des rayons du soleil couchant sur la mer l’aveuglait. Lui indiquant la chaloupe qui accostait, Monsieur d’Estournelles expliqua. « – Les marins débarquent des « pièces d’Inde », comme on dit dans le jargon des négriers.

– Mais qu’est-ce que cela veut dire ?

– Ce sont les plus beaux spécimens de noirs et donc aussi les plus chers !

– C’est un drôle de terme !

Elle vit au loin un groupe d’Africains de plusieurs hommes et de deux femmes que l’on poussait hors de l’embarcation sur le quai. La chaloupe avait déjà effectué plusieurs navettes entre le navire et le port. Des planteurs entouraient déjà le groupe entassé en prévision du marché aux esclaves.

– La vente n’aura lieu que demain ou après-demain, le capitaine se laisse le temps de redonner apparence humaine à la chiourme. Elle a souvent souffert pendant le voyage. Expliqua son compagnon.

Enchaînés à plusieurs, faméliques, chancelants, effrayés, les captifs étaient débarqués et surveillés de près, par des gardiens armés de fouets et de fusils. De là où elle était, Antoinette-Marie vit qu’on les conduisait vers une vaste baraque dressée sous un bouquet de palmiers et de cocotiers.

Lors du repas du soir, après avoir réfléchi, bien que mal à l’aise, elle se retourna vers Monsieur d’Estournelles et le regardant droit dans les yeux, elle se lança « – Je ne sais comment vous le demander monsieur d’Estournelles, mais j’aimerais, enfin non, je serais curieuse de voir la vente

Quelle vente ? demanda sœur Élisée.

 – La vente des esclaves dont nous avons vu le déchargement.

 – Mais vous n’y pensez pas Antoinette-Marie, ce serait indécent !

– Il est vrai que par décence peu de femmes viennent à ces ventes, mais qu’exceptionnellement en restant en recul, je peux vous y emmener. Mais pourquoi voulez-vous y aller ?

– Mais tout simplement parce que j’ai fini par comprendre que j’allais posséder des esclaves et que je ne sais ce que je dois en penser, même si je n’ai pas vraiment mon mot à dire.

Antoinette-Marie posa son couvert en argent à côté de son assiette, chercha ses mots et reprit. « – Depuis ma conversation avec Madame Authier, je me suis longuement interrogée. Je trouve assez singulier le fait de posséder des êtres humains comme on possède des animaux, le tout, dans l’indifférence. Cela semble normal, voire naturel à tous leurs maîtres, mais moi qui n’aie jamais rien possédé, du moins de façon évidente, cela me paraît étrange. »

VENTE D'ESCLAVE AU SURINAM. Pierre Jacques BENOIT (1782 - 1854)Constant d’Estournelles sourit et se lança dans une explication. « – Comme vous devez le savoir, cette pratique est connue depuis la plus haute Antiquité. Toutes les nations dites civilisées s’y livrent. Sans ce système, on n’aurait pas pu construire les jardins de Babylone ou les pyramides d’Égypte. Si l’on avait payé un salaire à chaque manœuvre ces chefs-d’œuvre n’auraient pu voir le jour. De plus, imaginez la détresse de nos colonies et du commerce qui en découle. Les planteurs ne pourraient produire ni café, ni cacao, ni coton, ni indigo. Sous ces latitudes, nous, occidentaux, ne pouvons faire de travaux physiques, nos santés n’y sont pas adaptées, alors si l’on devait verser un salaire aux esclaves ! Ce serait la ruine ! »

Pas vraiment convaincue, mais résignée, elle sourit et reprit sa fourchette avec laquelle elle maintint le morceau d’ananas qu’elle finit de couper. « Sans oublier rajouta sœur Élisée, qu’ils vivent dans l’indigence, nus comme des bêtes, sans connaître les bienfaits de l’évangélisation, loin de Dieu. J’ai entendu dire qu’ils sont même vendus par leurs propres rois.

– C’est vrai, en échange de pacotille.

Antoinette-Marie releva un sourcil, mais avait du mal à être persuadée par tout cet argumentaire. Mais que pouvait-elle y faire ?

*

Le lendemain, en fin d’après-midi, après les fortes chaleurs du milieu de journée, le landau des Fleuriau avait été mis à disposition de leurs invités. Antoinette-Marie avait réfléchi à sa toilette se demandant s’il y en avait une plus appropriée qu’une autre pour ce genre d’activité. Toutes circonstances de la vie étaient normalement codées, mais personne n’avait songé à lui indiquer comment il fallait se vêtir pour une vente aux enchères d’esclaves. Elle savait bien que se poser ce genre de questions était futile, mais cela la rendait perplexe. Son choix finit par se porter sur une robe à l’anglaise en toile de soie gris pâle avec manche Amadis au coude. Elle avait coordonné son fichu avec sa jupe de linon blanc. Pour se protéger du soleil, elle avait posé un chapeau de paille sur un chignon qu’elle s’était fait elle-même selon les conseils de Rose-Marie. La gentille Alexandrine n’était vraiment pas douée en ce domaine. Monsieur Constant d’Estournelles l’attendait en compagnie de monsieur Morand, le secrétaire des Fleuriau. De son côté, James Wilkinson n’était pas de la sortie, des affaires à traiter avant de partir l’avaient éloigné de la ville. Les deux hommes la complimentèrent sur sa tenue, ce qui la rassura sur la justesse de son choix.

Le marché avait été annoncé par des panneaux. Elle n’était pas très à l’aise, mais ne voulait pas reculer. La voiture décapotée, d’un luxe, qui parut inouï à Antoinette-Marie dans ces lieux, s’arrêta en retrait des planteurs qui s’étaient agglutinés sur le quai malgré la chaleur stagnante. Une estrade avait été dressée sur des barriques, devant la baraque où les captifs reclus avaient macéré. Sous sa capeline adroitement penchée sur son front, à l’abri de son ombrelle, Antoinette-Marie ne perdait rien de ce qui lui faisait penser au premier abord à un spectacle de foire. Mais les malheureux que l’on y traînait n’étaient pas les artistes d’un théâtre de saltimbanques. Gênée, elle tapotait le bois laqué de la portière. Il y avait foule autour de l’estrade. Le contremaître chargé de la vente commença son numéro avec une éloquence de bateleur. La « marchandise » du jour se faisait attendre et le public commençait à trépigner d’impatience sous les ombrelles. Après examen du public agité, contrairement à ses craintes, elle n’était pas la seule femme de l’assemblée. Un homme vêtu d’un gilet en brocard sur une chemise et un pantalon d’un blanc éclatant portant à sa ceinture deux pistolets et à la main une cravache s’avança devant l‘estrade. Il fit tinter une clochette qui annonça le début de la vente.

Il se mit à hurler « – C’est chez nous, clients et amis, que l’on trouve, je vous l’assure, la meilleure marchandise !… ».

Le premier qui fut poussé sur l’estrade était un magnifique mâle plein de morgue. Il devait faire une tête de plus que n’importe lequel des hommes de l’assemblée. Il ressemblait à la statue d’un Hercule tant il était musculeux. Il était vêtu d’un simple morceau d’étoffe qui lui ceignait les hanches et d’un lambeau jeté sur ses épaules. Monsieur Morand fit remarquer. « – C’est un magnifique Congo, le lambeau de tissu doit cacher des traces de coups de fouet, on a dû les lui infliger pour le mater. » Il s’excusa et descendit de la voiture pour aller voir de plus près ce qui l’en retournait.

– Ce grand mâle, s’écria le contremaître, est un vrai miracle de la nature ! Admirez sa beauté, mesdames, et sa musculature, messieurs. Pour couper la canne, vous ne pourrez trouver mieux !

Antoinette-Marie fut choquée d’entendre à ses côtés, une femme, entre deux âges, affichant un peu trop de bijoux à son goût, se détourner en marmonnant « – C’est un véritable monstre ! Je n’en voudrais pas pour nettoyer nos écuries… » Mais sa surprise ne s’arrêta pas là. La mise à prix, jugée exagérée, avait déclenché des récriminations. L’hercule d’ébène trouva tout de même preneur. Après une brève enchère, un planteur du Petit-Goâve, qui enfilait des gants blancs, examina son acquisition de la tête aux pieds. « – Beau sujet, constata-t-il. Il pourra faire un étalon convenable, mais ces traces de coups ne me disent rien qui vaille. » Il repartit avec le nègre, devenu sien, enchaîné et encadré par deux domestiques mulâtres qui n’en menaient pas large.

Le reste de la vente proposait quelques mâles plus ou moins aptes aux travaux d’une plantation, et des femelles robustes et saines pour les travaux domestiques qui trouvèrent acquéreurs individuellement ou par lot. Antoinette-Marie fut scandalisée lorsque des négrillons furent arrachés à leur mère, pour être vendus séparément, déclenchant des troubles. Elle jugea ce spectacle odieux. Monsieur Constant d’Estournelles voyant la mine offusquée de la jeune fille lui expliqua. « – C’est tout à fait normal que votre sensibilité soit heurtée. Ne soyez pas choquée, vous savez, c’est comme les chiens, plus on les prend jeunes, plus l’on a une chance de bien les élever. Et pour les plus intelligents, on finit même par s’y attacher. Mais il ne faut pas oublier que comme pour nos chiens, nous devons les dresser et être fermes pour être obéis. » Elle sentait bien que son compagnon était sincère, mais elle trouvait la comparaison déplacée. Le visage fermé, la mâchoire crispée, elle fixait le spectacle qui se déroulait devant elle.

Adultes et enfants s’amusaient des lamentations, des suppliques et des contorsions des mères. Revenu près du landau, Monsieur Morand s’écria.  « – Voilà bien des manières !   Ces femelles devraient comprendre que c’est pour le bonheur de ces petits moricauds qu’on les leur enlève ! Ils seront mieux nourris et plus heureux que dans leur forêt. Et puis, elles pourront en faire d’autres…

Un gros homme en sueur sous son ombrelle, à côté de lui, qui semblait être une de ses connaissances intervint « – Si j’en avais les moyens et si ma femme y avait consenti, j’aurais choisi la petite femelle nue qui se tient serrée contre sa mère. Un tanagra… Quel âge peut-elle avoir ? Douze ans ? Treize, peut-être ? »

Antoinette-Marie, tripotant son médaillon frissonna de dégoût devant ce que cela sous-entendait. La négrillonne terrorisée fut adjugée à un planteur de Porto Rico, une brute au visage ravagé par la picote. La mère eut beau s’accrocher à elle, un coup de cravache lui fit lâcher prise. Ce qui restait de la chiourme, malade, éclopé, vieux, fut bradé par lots de trois ou quatre têtes. Certains ne trouvèrent pas acquéreur.

– Et ceux-là, demanda Antoinette-Marie, que va-t-on en faire ?

– Une prochaine vente sûrement. Répondit laconiquement monsieur Morand.

Elle ne pouvait savoir qu’ils allaient plutôt nourrir les requins…

*

Deux jours plus tard, elle remontait sur le « Louison » avec ses compagnons. Après avoir contourné et longé les côtes de l’île Cuba par le nord passant au large de La Havane, le navire continua sa route sans encombre dans le golfe du Mexique.

Marek Rużyk (Les-Peintures-à-lHuile-hyperréalistes-de-Marek-Rużyk-captent-la-magnifique-Gloire-des-Navires-en-Mer-01.jpg

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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2 réflexions sur “La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 017

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