La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 018

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Chapitre 18

Expédition de Robert Cavelier de La Salle à la Louisiane en 1684, peint en 1844 par Théodore Gudin. .jpg

Été 1789. Arrivée à la Nouvelle-Orléans.

Deux coups résonnèrent à la porte de la cabine. À travers celle-ci, la voix étouffée de Monsieur d’Estournelles leur annonça. « – Mesdames, mesdames, on voit le continent, venez voir ! ». La porte s’ouvrit en grand, « nous arrivons ! », s’écria Antoinette-Marie. Elle jeta une étole de mousseline sur ses épaules et suivie de sœur Élisée et des chiots, elle lui emboîta le pas.

Émerveillées, de la dunette, elles aperçurent la côte indistincte de leur nouveau pays teintée de rose par l’aube naissante. Malgré les explications données par le capitaine de « la Louison », elles ne devinèrent, au travers de la longue vue, qu’une multitude d’îles là où elles auraient dû voir l’embouchure du Mississippi. Trois bonnes heures plus tard, à la suite du navire avec lequel ils faisaient cortège, après avoir contourné une île, ils pénétrèrent dans l’embouchure du large fleuve, par la passe du fort de la balise qui servait de poste de douane. Ils avancèrent lentement, le père des eaux les repoussait de son courant. Où commençait le fleuve ou finissait l’océan ? Nul n’aurait pu le dire parmi les voyageurs. Les îlots herbeux furent remplacés par des bancs de sable. Ses rives indéfinissables, entre ciels et eaux, exhalaient l’odeur mélangée des fleurs qui poussaient à profusion avec celle des marécages.

Le soleil nimba d’or tout ce qu’il avait coloré de rose avec ses premiers rayons. Protégée par son ombrelle, ses cheveux d’or blanc balayaient par la brise, elle restait sur le gaillard arrière le regard fixé loin devant, cherchant elle ne savait quoi. Elle allait avoir seize ans le mois prochain, elle était mariée à un inconnu et elle voyait pour la première fois ce pays qui allait être désormais le sien. Dans sa tête les idées se bousculaient. Tout lui revenait en désordre, l’incertitude de qui elle était, ce qu’elle était, le château de Cambes, l’hôtel de Saige, les conversations avec Madame de Verthamon, sa tante, sa sœur Marie-Amélie, les monologues de Madame Authier-Cousteille sur sa vie au sein de sa grand-case, le soutien chaleureux de sœur Élisée, les multiples renseignements de Monsieur d’Estournelles tout se mélangeait. Elle se sentait vide, abrutie par ce qui lui arrivait.

Portrait of Mary Graham

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Au fil des jours, ce pays l’envoûtait, les couleurs, les odeurs, l’air s’imbibaient en elle. Cette terre était faite pour elle, elle en était sûre. Elle ne savait pas pourquoi, mais elle se sentait arrivée chez elle. Peut-être, car c’était simplement le but de son voyage. Son cœur se gonflait d’espoir. Lui revint en mémoire la devise familiale que lui avait brodée sur un mouchoir de linon sa sœur aînée, sœur Angélique « Qui vult, potest, qui potest, debet ». « Qui veut peut, qui peut, doit ».

Cela faisait cinq jours que le navire remontait lentement luttant contre la force du fleuve et tout ce qu’il entraînait comme alluvions et troncs d’arbre. Antoinette-Marie passait ses journées, accoudée sur la rambarde de la dunette, à laisser courir son regard et son imagination sur la plaine alluviale, chargée de vase, dont le navire remontait les nombreux méandres qui multipliaient par trois la longueur du cours. Les dernières trente lieues semblaient bien longues à la jeune fille que l’impatience gagnait.[ Elle était pressée de commencer sa vie, même si elle avait des craintes devant tout cet inconnu.

Ils passèrent devant le fort Saint-Philippe, seule bâtisse entre le fort la Balise et La Nouvelle-Orléans. Antoinette-Marie ne voyait que bandes de sable, de boue et mangrove, où eau et terre se mêlaient sous une végétation luxuriante.] Cette atmosphère mystérieuse exaltait son jeune esprit teintant son voyage de romantisme et d’aventure. Entouré des brumes matinales et des vapeurs végétales, qui par ailleurs gênaient la navigation, le bayou prenait un aspect irréel. La surface des eaux était recouverte de jacinthes, de lentilles, de jasmin sauvage et de magnolia des marais. Puis imperceptiblement, le parfum des magnolias, des lauriers-roses et des glycines embauma l’atmosphère, supplantant celui des marais. Ils aperçurent au loin des forêts grandioses de cyprès et de chênes encore vierges de civilisation. Un matin, Sœur Élisée lui montra, trois énormes bêtes ressemblant à d’énormes lézards, affalés sur la berge. Elles les trouvèrent affreuses et inquiétantes. Elles apprirent que c’étaient des « cocodîles » ou crocodiles. Elles allaient de bâbord à tribord et vice-versa montrant à l’autre ce qui les surprenait, ce qu’elle trouvait admirable ou effrayant. Constant d’Estournelles et James Wilkinson s’amusaient de l’agitation de la sœur Ursuline et de la jeune mariée. Elles firent semblant de se fâcher et reprirent leurs allers et retours sur le pont. Elles scrutèrent tous les paysages qu’ils traversaient afin d’en apercevoir la faune qui allait de l’alligator au chat sauvage, en passant par les hérons bleus, les canards et les loutres, ainsi que le dangereux serpent mocassin glissant sur l’eau à la recherche de ses proies. Des nuées de papillons s’échappaient de nombreux arbres dénudés, emmêlés de plantes épiphytes et de lianes recouvertes de « mousse espagnole ». Elles occupaient leur imagination observant les différents animaux qui s’élançaient sur les arbres, et qui les parcouraient successivement les uns après les autres, à la vitesse d’un oiseau, avec les anneaux mouvants des reptiles. Tantôt, elles s’égayaient devant la légèreté des sauts d’un écureuil qui courait de branche en branche et qui jouait librement avec ses semblables. Tantôt, elles s’effrayaient devant la souplesse du léopard qui poursuivait sa proie jusque sur les sommets des arbres avec la précaution d’un chat, ou devant les efforts onduleux du gros serpent, qui sortait des marais, s’entortillait autour des troncs pour parvenir en haut des arbres et y saisir quelques gros oiseaux qu’il glaçait de ce magnétisme, qui faisait sa force. Outre plusieurs animaux de ce genre, elles admiraient la foule innombrable d’oiseaux multicolores, de tous ramages et de toutes tailles, qui se mêlaient en voltigeant partout et qui achevaient l’enchantement du tableau qui rappelait le Paradis. L’équipage et les passagers souffraient de leurs premières piqûres de maringouins. Antoinette-Marie les éloignait à coups d’éventails, bien qu’elle semblât échapper aux piqûres. Elle supposa que sa peau n’était pas à leurs goûts, ce dont elle se félicita vu ce qu’elle en savait. Ce fléau était porteur de la fièvre jaune, du typhus, de la malaria et du choléra.

– Savez-vous où nous nous situons ? » demanda Antoinette-Marie à monsieur d’Estournelles qui leur tenait compagnie.

– Nous sommes dans la paroisse des Plaquemines, son nom vient de l’arbre plaqueminier dont le fruit nous est plus connu sous le nom de « Kaki » ». Répondit-il, tout en montrant l’arbre.

– Et La Nouvelle-Orléans est-elle encore loin ?

– Nous ne devrions plus tarder maintenant… Tenez, regardez, voici les premières levées qui protègent les habitations du fleuve.

Elles aperçurent au loin une grande demeure cernée de champs et de rizières à perte de vue sur lesquels, le dos courbé, une population noire travaillait la cane sous les ordres de surveillants coiffés de larges chapeaux de paille. Antoinette-Marie regardait, subjuguée, ce qui allait être son univers, et pour la première fois elle réalisait ce qui l’attendait.

Le soir venant, le capitaine annonça aux passagers qu’il était temps de boucler les malles, d’ici une heure, on allait apercevoir le port tellement attendu. Cela faisait six jours qu’ils naviguaient sur le fleuve, l’attente s’achevait.

Peinture de Georges Romney, une jolie vision des années 1780 et son gainsborough..jpgSœur Élisée aida Antoinette-Marie à se changer, afin d’être présentable. Elle se corseta, enfila plusieurs jupons malgré la chaleur. Elle avait choisi une robe à l’anglaise en indienne blanche avec des fleurs polychromes en impression. À manches longues ajustées, elle était baleinée au dos accentuant sa cambrure et était fermée devant par laçage. Sœur-Élisée, attendrie par les efforts de présentation de la jeune fille, lui servait de chambrière et de miroir. Celle-ci s’était au préalable constitué la seule coiffure qu’elle savait se faire le chignon à la « Rose-Marie », comme elle l’avait surnommé. Elle l’avait agrémentée d’un petit chapeau de paille relevé à l’arrière dont sœur Élisée noua le large ruban sur la nuque. Elle arborait le seul bijou qu’elle possédait le médaillon d’or dont l’éclat l’avait sauvé à Saint-Domingue. Les malles fermées, se sentant prêtes, les deux jeunes femmes remontèrent sur la dunette. Monsieur d’Estournelles admira l’élégance d’Antoinette-Marie que sa silhouette élancée accentuait et lui en fit le compliment.

 Monsieur Cerveillon, le second, avait entraîné, exceptionnellement, les passagers à la proue du navire afin qu’ils ne perdent rien du spectacle. Le fleuve s’élargit aux dimensions d’un lac se perdant au nord dans les brumes de chaleur. Ils découvrirent, à tribord, sous le soleil couchant, lové dans la courbe du fleuve les premiers toits de la ville. Antoinette-Marie fit constater la similitude entre Bordeaux et La Nouvelle-Orléans, faisant remarquer toutefois que cela s’arrêtait à son étalement le long du fleuve. Les deux villes formaient toutes les deux un croissant de lune, cela la conforta dans son espoir d’être faite pour vivre au sein de celle-ci, elle se serait accrochée à n’importe quel lambeau d’espérance tant la peur de l’inconnu s’infiltrait en elle.

Le navire longea les levées herbeuses derrière lesquelles ils devinèrent les toits des maisons enfouis dans une végétation luxuriante de magnolias, de palmiers, de saules et de sycomores.

Le « Louison« se fraya un chemin à travers la multitude d’embarcations au mouillage. Des bricks et des goélettes battant pavillon espagnol ou fleurdelisé attendaient là leurs marchandises pour leur voyage de retour après avoir déchargé les produits en provenance de leurs pays d’origine, avec un passe-droit pour ceux de la France. Autour d’eux circulaient une multitude de canots indiens, de barques à fond plat, certaines munies de voiles carrées, d’autres avançant à la force de leurs rameurs. Les passagers observaient le spectacle, Antoinette-Marie était intriguée par l’adresse des capitaines de navires, et admirative devant la dextérité des plus petites barques qui, malgré les remous du fleuve accentué par les gros tonnages, réussissaient à éviter les accidents. Aux basses eaux, la rive laissait paraître une boue jaunâtre léchée par le flot trouble. Le navire se dirigea vers le débarcadère où il accosta face à la place d’armes au bout de laquelle trônaient les ruines de l’église saint Louis que la ville songeait à reconstruire à l’identique depuis l’incendie. Antoinette-Marie et Sœur-Élisée découvraient une ville dont les rues se coupaient en angle droit selon les plans d’origine de Leblond de la Tour, ingénieur du roi, envoyé dans la colonie en 1723 et qui se relevait doucement de ses cendres. De part et d’autre de la place, perpendiculaire au fleuve, se trouvaient les casernes face au palais du gouverneur et des magasins royaux. Tous étaient en reconstruction, tous surmontés des bannières jaune et rouge du roi d’Espagne flottant au vent. Autour des traces de l’église Saint-Louis, la ville se déployait à l’abri des digues censées la protéger des crues régulières du Mississippi. Elle était encore parsemée de parcelles vides sur lesquelles rien n’avait été reconstruit, comme celle du Cabildo. Malgré ça, des maisons cossues, reste d’une rangée, jouxtaient les entrepôts limitant le port et ménageant une vaste place encore grouillante de vie à cette heure-là, pleins de couleurs et de sons. L’activité de la ville semblait s’être tout entière concentrée sur cet espace. Comme à Saint-Domingue, se croisait dans un certain désordre des débardeurs blancs ou nègres, torse nu, ruisselant sous les charges, des courtiers affairés, quelques négresses tenant en équilibre sur leur tête des plateaux de joncs tressés chargés de vivre, des habitants en promenade profitant de la brise du soir qui les laissait enfin respirer.

En attendant la fin des manœuvres d’appareillage, monsieur d’Estournelles après avoir cité les différents bâtiments encore debout et à leur vue expliqua aux dames que la partie de la ville la plus peuplée et la plus belle était celle qui longeait le fleuve. Les autres quartiers étaient presque déserts ou habités par les gens de couleur, ce qui était contraire à la plupart des villes portuaires, où l’on trouvait près des quais bureaux, magasins de négociants et masures d’ouvriers, les quartiers élégants fuyant le tumulte du port. La ville était en grande partie habitée par des négociants ou des planteurs y ayant leurs maisons de ville et qui y séjournaient que l’hiver, l’été, ils étaient dans leurs plantations, fuyant chaleur et miasmes.

La nuit était tombée quand le capitaine et les officiers se réunirent pour dire adieu à leurs passagers avec une certaine émotion. Depuis la tempête, Antoinette-Marie sans le vouloir était devenue le porte-bonheur, l’ange gardien de tout l’équipage. Le petit Kerrien la larme à l’œil tenait pour la dernière fois Béarn et Navarre qui commençaient à peser lourd et qui le gratifiaient à l’aide de coups de langue de toutes ses attentions. Sœur Élisée fut chaleureusement remerciée pour tous ses soins. C’est avec un pincement au cœur que les passagers quittèrent « la Louison », bien qu’ils fussent soulagés d’être enfin arrivés. Les jambes vacillantes se souvenant encore du roulis de l’eau, ils touchèrent la terre ferme.

Les formalités administratives de débarquement furent rapides, Monsieur d’Estournelles était connu des autorités portuaires. Ils se mirent donc en route pour l’hôtel de Maubeuge, espérant les trouver encore en ville. Dans le landau prêté par le capitaine du port, ils remontèrent la rue Saint-Pierre, tournèrent rue Dauphine, et trouvèrent l’hôtel juste après la rue Saint-Louis. Ils firent le chemin au milieu de la brume qui montait du fleuve, les empêchant de voir même ce qu’ils longeaient. Dans son cocon de brouillard, la ville faisait fantomatique. Les bruits amortis, elle semblait vide de toute vie. Ils s’arrêtèrent devant une demeure avec véranda, soutenue par de minces colonnes, au rez-de-chaussée comme à l’étage. Le cocher ouvrit la porte et déplia le marchepied. Monsieur d’Estournelles aida les dames à descendre de la voiture. Antoinette-Marie, intimidée, après avoir rassemblé ses jupes et fait attention où elle mettait les pieds, leva la tête vers les lumières des hautes fenêtres. Après avoir passé les grilles de fer forgées, elle remonta la petite allée bordée d’arbustes, éclairée par des flambeaux. Elle gravit lentement la volée de marches menant à la porte d’entrée, Béarn et Navarre, sur les talons, aussi méfiants que leur maîtresse. Monsieur d’Estournelles la devança pour frapper à la porte. Sœur Élisée, tout en suivant ses compagnons, examina les alentours et remarqua que la demeure, parmi celles encore debout, était la plus grande. Toutes les parcelles de l’autre côté de la rue paraissaient vides, déblayées de leurs ruines, ou en cours de reconstruction. La demeure des Maubeuge, ainsi que ses voisines, semblait avoir eu bien de la chance, elles avaient été épargnées de justesse par l’incendie que leur avait déjà décrit avec moult détails monsieur d’Estournelles au cours du voyage.

Les femmes d'ascendance africaine de la Nouvelle-Orléans portaient souvent des tignons traditionnels comme coiffure. Courtoisie de la collection historique de la Nouvelle-Orléans

Josépha

Comme on mettait un peu de temps à leur ouvrir, le secrétaire des Maubeuge refrappa à la porte. Celle-ci s’ouvrit sur une grande négresse, qui semblait n’avoir que la peau sur les os, visiblement courroucée d’avoir été pressée. Tout en bougonnant, sous ses paupières lourdes, elle balaya d’un air hautain Antoinette-Marie qu’elle trouva face à elle dans l’ouverture de la porte. Agacé, Constant d’Estournelles poussa la porte et la négresse. « – Et bien Josépha, c’est comme ça que tu accueilles les invitées de tes maîtres ! Va donc annoncer l’arrivée de madame Cambes-Sadirac de Thouais et de sœur Élisée Chaumont Charvet ! » Souriant malicieusement de la blague qu’il faisait à la gouvernante, car il savait bien qu’elle ne retiendrait pas la longueur des noms des deux dames, d’autant qu’il en avait rajouté intentionnellement. « – Missi Balluet, vous de ‘etour ! » et après avoir esquissé une petite révérence, elle fit demi-tour sur elle-même et partit la démarche raide vers une porte de l’autre côté du vestibule, par laquelle entra presque aussitôt une femme élégante. « – Vous voici enfin ! Comme je suis heureuse ! Entrez, entrez, vous êtes ici chez vous. Considérez-vous comme dans votre famille, de toute façon je ferai tout ce que je peux pour que vous vous sentiez comme chez vous ! » Antoinette-Marie surprise devant un accueil aussi chaleureux ne sut comment répondre. « Excusez-moi, je vous saute dessus comme un canard sur hanneton, mais j’étais si impatiente de vous voir. J’ai reculé le plus possible notre départ pour la plantation afin que vous ne trouviez pas la maison vide ! » Se retournant vers Sœur-Élisée, Madame de Maubeuge reprit. « – Excusez-moi ma sœur, mon impatience me fait faillir à mes plus humbles devoirs, entrez, mettez-vous à l’aise ». Prenant son bras, elle entraîna, dans la pièce d’à côté, Antoinette-Marie. Dans le salon où était servi un repas, monsieur de Maubeuge attendait le retour de sa femme. « Mon ami, outre votre secrétaire, je vous ramène madame Cambes-Sadirac de Thouais et sœur Élisée Chaumont Charvet qui je crois, par je ne sais plus qu’elle branche de ma famille, est une de mes cousines. » L’homme s’approcha et fit un baisemain aux deux jeunes femmes. Monsieur et Madame de Maubeuge étaient un très beau couple d’une élégance naturelle sans ostentation. Autant il paraissait froid et dédaigneux, autant elle paraissait enjouée chaleureuse. Blonde, les yeux bleus et rieurs, la bouche fine et malicieuse, le nez légèrement aquilin, le verbe rapide, avec un physique très aristocratique, Antoinette-Marie d’emblée fut séduite. Son aspect longiligne n’était que mouvement, de taille moyenne, Antoinette-Marie la dépassait, elle avait toujours un mot aimable pour tout le monde. Elle avait cette façon indolente des créoles de s’exprimer, laissant un peu traîner ses fins de phrases, ce qui n’enlevait rien à son autorité naturelle de femme nantie. Sœur Élisée se dit que cette femme si ouverte ne devait pas dire tout ce qu’elle pensait et devait réfléchir plus qu’elle en avait l’air. Le marquis interrompit courtoisement sa femme et s’adressa à son secrétaire.  « Mon ami si vous désirez vous retirer nous ferons le point de nos affaires demain matin, autrement c’est avec plaisir que vous pouvez vous joindre à nous. » Constant d’Estournelles déclina l’invitation, et signala qu’il laissait sur le bureau du Marquis les dossiers traités lors du voyage. Il se retira après avoir salué ses compagnes de voyage et la marquise. Celle-ci se retourna vers Josépha qui faisait déjà ajouter des couverts à la table par une grande négresse aux bras ronds, le tignon en coton écossais indigo et blanc comme la gouvernante, Antoinette-Marie, devait remarquer que toutes les servantes de la maison étaient coiffées à l’identique. « – Josépha, vérifie que les chambres sont prêtes et dès que les malles seront arrivées que l’on s’occupe de la garde-robe de ses dames. » Se retournant vers sœur Élisée, elle lui demanda si elle acceptait son hospitalité ou si elle comptait aller tout de suite au couvent. « – J’irai me présenter demain matin auprès de la mère supérieure, mais j’accompagnerai Antoinette-Marie auprès de son époux comme cela me l’a été demandé. C’est donc avec plaisir que je profite de votre hospitalité. » Tout étant réglé, la marquise proposa de passer à table. Antoinette-Marie était surprise par le luxe de la décoration, lustre en cristal, chandelier en argent à cinq ou dix bougies, fauteuil à la reine tapissé crème avec des guirlandes de roses comme les lourds rideaux qui encadraient les portes-fenêtres ouvertes. Les rideaux de mousseline, qui servaient de moustiquaire, se soulevaient légèrement au gré de la brise nocturne dévoilant par à-coups un jardin luxuriant illuminé par des torches. L’ensemble du mobilier était d’une simplicité raffinée, une élégance contenue, agrémentée d’une abondance d’ornements gracieux et délicats. Aux murs se faisaient face un tableau de la marquise avec un jeune enfant et un du marquis ainsi que deux autres enfants encore plus jeunes. Après s’être excusée, Antoinette-Marie repoussa l’un des rideaux de mousseline afin de faire sortir Béarn et Navarre qui se couchèrent dans la véranda, Monsieur de Maubeuge s’extasia devant leur lignage et réclama des chiots dès la première portée.

Antoine Laurent de Lavoisier et sa femme 1788.

Nathalie et Louis Amédée de Maubeuge

Pendant que Josépha secondée par deux autres servantes faisait le service. La marquise submergeait de questions les deux voyageuses. Elles racontèrent sommairement le voyage et ses péripéties éludant le douloureux chapitre de Saint-Domingue.

Le repas fini Monsieur de Maubeuge se retira dans son bureau sous prétexte d’étudier les dossiers tellement attendus. De son côté, la marquise accompagna ses invitées à leurs chambres. Après avoir monté le large escalier qui allait à l’étage, elles parcoururent les loggias, qui donnaient sur le jardin, fermé uniquement par des rideaux d’ajoncs que l’on déroulait suivant l’ardeur du soleil, comme la plupart des maisons sous ses latitudes. Après avoir présenté sa chambre à sœur Élisée, Josépha s’occupant de son confort, madame de Maubeuge accompagna Antoinette-Marie jusqu’à la sienne. Elles pénétrèrent dans le boudoir adjacent à celle-ci. Il était tendu de toile de Jouy rouge foncé représentant des couples dans un décor pastoral. Il était meublé d’un canapé et deux fauteuils avec dossier en médaillon à la dernière mode de couleur crème, ainsi que d’une table, d’un bureau et d’une commode décorés, plaqués d’acajou et ornés de bronzes dorés. Quant à la chambre y trônait un grand lit à la polonaise avec commode et coiffeuse assortie, ainsi qu’une bergère dans un angle de la pièce. Antoinette-Marie était admirative. « – Madame, votre décoration n’a rien à envier aux hôtels bordelais que j’ai pu voir ! » Touchée par la spontanéité de la jeune fille autant que par le compliment, elle répondit avec modestie que cela ne se pouvait. Elle savait pertinemment que son hôtel était à la hauteur du compliment, elle avait suffisamment dépensé en ce sens. De la garde-robe sortit une jeune négresse suivie d’une plus âgée. « – Esther, approche-toi ! » La jeune esclave d’environ 13 ans, les yeux baissés, vint se planter à côté de la marquise. « Antoinette-Marie, je peux vous appeler Antoinette-Marie ?

Bien sûr, Madame. Répondit-elle, intriguée.

– Ah non ! Moi, c’est Nathalie ! Bon, voici Esther !

– Esther a une drôle d’histoire. Avec Sara comme nourrice, elle m’a été offerte par un capitaine au long cours qui avait vendu une garnison de bois d’ébène à mon époux alors que nous étions de passage à « Cap-Français ». Il l’avait recueillie nourrisson, lors de son voyage et il ne pouvait se résoudre à la vendre. Il m’a donc demandé de ne jamais les vendre, aussi comme cadeau de mariage, je vous offre Esther. Non ! Non ! Vous ne pouvez refuser, les papiers sont faits et vous ne pouvez vous passer de chambrière. Esther a été bien formée et elle est encore assez malléable pour que vous puissiez finir de la former selon vos habitudes. » Car, ce que ne disait pas la belle marquise, c’est qu’Esther devenait encombrante. Son mari commençait à laisser son regard s’appesantir sur ses jeunes formes, et il n’était pas question qu’une de ses chambrières devienne une de ses tisanières. Alors, elle avait trouvé la solution idéale pour tout le monde selon son angle de vue.

Antoinette-Marie était terriblement gênée, mais ne se voyait pas refuser l’étrange cadeau. Elle remercia la marquise tout en se demandant comment elle allait s’y prendre avec l’esclave à peine plus jeune qu’elle. Se retrouvant seule avec elle, elle s’adressa à elle « – J’espère, Esther, que nous nous entendrons… Pour commencer, peux-tu aller me chercher une écuelle d’eau pour Béarn et Navarre ? À leurs noms, les deux jeunes dogues se levèrent, l’esclave se raidit. « – N’ai pas peur, ils sont très doux, approche-toi » Esther affolée les yeux grands ouverts regarda par en dessous celle qui était devenue sa maîtresse. « – Ne crains rien ! » Après l’avoir fait, montrant l’exemple, prenant la main de l’adolescente réticente, elle lui fit caresser le crâne de Navarre qui la gratifia d’un grand coup de langue. Rassurée, elle fit de même avec Béarn qui ne broncha pas. « – Tu vois, ils ne sont pas méchants, ils sont doux comme des agneaux. » Puis s’adressant aux chiens, elle leur dit « – Maintenant, il faut écouter Esther comme si c’était moi. Compris ? » Les deux jeunes dogues s’assirent et regardèrent leur maîtresse. Esther sortit.

Antoinette-Marie, une fois seule, s’assit sur la bergère et retira ses chaussures soulageant ses pieds comprimés. Relevant ses jupons, elle dénoua ses jarretières et roula ses bas de coton. Elle n’était pas à l’aise avec cette soudaine acquisition. Le cadeau de madame de Maubeuge l’avait pris de court. Elle savait qu’elle allait avoir des gens à son service, qu’elle allait posséder des esclaves, de cela, elle avait été avertie, mais elle avait pensé que ce serait par le biais de son mari. Monsieur d’Estournelles lui avait fait comprendre qu’il en possédait un certain nombre. Elle savait bien qu’elle n’avait pas le choix dans cette société, et qui lui était même, interdit de libérer, sans permission des autorités, ses gens, ce qui de toute façon amènerait n’importe quel propriétaire à la ruine. Et puis dans son cas, on ne lui demanderait pas son avis, elle n’était qu’une femme sous tutelle de son époux. De plus, elle ne savait même pas comment pourrait vivre dans cette contrée un esclave libéré, aussi devant la fatalité, elle se dit qu’elle allait faire de son mieux pour qu’Esther ne pâtisse pas trop de son état.

Elle alla s’asseoir devant la coiffeuse, les yeux dans le vague, elle songeait toujours à sa nouvelle situation. Elle allait commencer à défaire son chignon quand l’esclave revint. « Oh ! Attendez Mam, c’être à moi de le fai’e » elle défit donc le chignon de sa nouvelle maîtresse et lui brossa sa lourde chevelure aux boucles lisses, puis à sa demande, elle lui fit une tresse pour la nuit. Ensuite, elle lui défit sa robe laissant enfin pleinement respirer Antoinette-Marie et lui enfila une chemise pour la nuit. « – Demain matin, comment je fais pour t’appeler ?

– Oh ! Moi do’ mir à côté dans le ga’de ‘obe Mam ! moi être toujours là !

– Bien, bien !

*

Esther (Creole woman in Red Turban

Esther

Esther se leva avant le jour, entrouvrit la porte de la chambre de sa maîtresse. Elle n’eut pas besoin d’appeler les chiens, ils se levèrent aussitôt et ils suivirent la jeune esclave pas encore très rassurée. À partir de ce jour, ils suivirent indifféremment ou Antoinette-Marie ou Esther à la surprise de tous. La servante sortit sans faire de bruit de la maison et traversa le jardin pour se rendre à la cuisine qui jouxtait les communs. Comme tous les matins, le coq n’avait pas encore chanté que tous les gens de maison se retrouvaient autour de la grande table de chêne pour le grumeau matinal. Navarre et Béarn abandonnèrent Esther sous le grand magnolia et l’y attendirent.

Abigaël, bien que sœur de Josépha, était aussi ronde et lourde que sa sœur était sèche. Elle trônait comme il se devait à la table. Elle était la nourrice de la marquise et était devenue sa cuisinière. Madame Bourdeille de la Salle, la mère de Madame de Maubeuge, avait cédé à la mode des nourrices noires qui sévissait à sa naissance à Nantes. La marquise était la seule qui l’appelait Abi. Ayant l’oreille de sa maîtresse depuis qu’elle l’avait eu pendue à sa mamelle, elle régnait sur tous les esclaves de la maison malgré le statut de sa sœur qui était passée de servante à tout faire dans l’hôtel nantais à gouvernante en arrivant dans cette demeure. Elles avaient été toutes les deux cédées à la marquise par sa mère lors de son départ pour la colonie.

Esther salua tout le monde et demanda à Samson avec quoi nourrir les chiens, il grommela qu’il allait s’en occuper. Elle s’assit à côté de Sara, une grande noire solidement plantée qui, pour avoir remplacé sa mère, était sa seule famille. Arriva derrière elle Josépha qui ne décolérait pas depuis qu’elle avait appris le changement de statut d’Esther qui jusque-là était son souffre-douleur. Elle attaqua d’emblée la jeune fille « Alo’ êt’e contente la noi’aude ! » ce qui fit sourire Abigaïl, car sa sœur devait être la plus noire des gens de maison, mais à sa décharge, elles étaient nées à Saint-Domingue et non en Afrique comme ses sauvages. « – Elle pouvoi’ ! » répondit Sara froidement, défendant comme toujours celle qui était son enfant. « – Elle deveni’ impo’tante maintenant, et toi plus pouvoi’ lui donner o’d’es !

J’aime’ai voi’ ça, tant qu’elle êt’e dans cette maison, elle m’obéi’ !

– Toi savoi’ que non, intervint placidement Abigaïl, elle avoi’ une nouvelle mait’esse, toi ‘ien di’. Sur ce, avec difficulté, elle leva pesamment son corps alourdi et partit suivie de Josépha, car c’était elle qui réveillait sa maîtresse, deux heures après le lever de soleil, comme toujours depuis sa naissance, mais elle devait avant cela vérifier la tenue de la maison avec sa sœur. Restée seules, Sara s’adressa à Esther  « – Toi falloi’ comp’end’e que ta place auprès de ta mait’esse êt’e impo’tante. Moi savoi’ par Marguerite qu’à la plantation la gouve’nante, c’est la Louisa, mais elle, pas fai’e misè à toi ; toi contenter toujours ta maîtresse, Marguerite dire que ça êt’e une chance pou’ toi. » Puis la regardant droit dans les yeux, elle rajouta avec gravité « – su’tout tenir toi éloigner des hommes blancs autant que toi pouvoir. » Esther chercha dans les yeux de celle qu’elle considérait comme une mère un supplément d’information qu’elle ne trouva pas. Elle acquiesça.

*

Quelques jours avant, Sara s’était rendue hors des limites de la ville sur un grand espace qui semblait à moitié abandonné dans la semaine, et que les blancs appelaient place des nègres ou du cirque et qui pour tous allait se nommer la place Congo. Elle se situait en ligne droite de la place d’armes à la limite des anciens remparts. Les Orléanais faisaient une entorse tacite au code Noir. Ils permettaient à leurs esclaves africains d’exercer une autre activité pendant leurs jours de repos et même de vendre les produits de leur propre parcelle. Aussi le dimanche la place était comble, s’y croisaient sans se mélanger des esclaves et des affranchis ainsi que quelques spectateurs blancs qui restaient en périphérie. Ils se rassemblaient sur l’esplanade pour organiser leurs danses traditionnelles, la Calinda, la Bamboula, le Congo, ses rituels collectifs mettaient en scène les divers aspects de leur vie. Les différents participants en profitaient pour échanger des informations qui passaient ainsi d’une plantation à une autre d’une demeure à une autre. Chaque tribu avait son point de rencontre précis. Sara, comme chaque dimanche après-midi, laissait les enfants Maubeuge à Abigaël et se rendait sur le lieu dans le dessein caché d’y retrouver des gens de sa tribu. Elle avait peu d’espoir, car la plupart d’entre eux avaient été vendus à Saint-Domingue. Mais ce rituel la faisait avancer tous les jours. Elle se mêlait à la foule et écoutant tous les dialectes possibles, elle cherchait à reconnaître celui de son village. Elle passait entre les groupes qui formaient des cercles dont le plus grand ne devait pas mesurer plus de 10 pieds de diamètre avec au milieu des musiciens qui avaient pour instruments de vieux tonneaux de viande de porc sur lesquelles ils frappaient avec des bâtons ou des os utilisés comme des baguettes de tambour. Le roulement continu faisait danser des dizaines d’hommes et de femmes qui entonnaient un chant dont le langage était indéfinissable tant se mélangeait la langue des maîtres et celle du village de leurs pères. Elle remarqua même un groupe qui singeait les maîtres en dansant une contredanse. Au centre de l’esplanade, un cercle, plus important que les autres, entourait la reine du vaudou, Marguerite Darcantel. Celle-ci exécutait une danse particulière accompagnée d’un groupe de femmes. Elles ne décollaient pas les pieds du sol, se contorsionnaient, faisaient onduler leur corps par des mouvements de balancements qui partaient des chevilles pour remonter vers la ceinture. Autour d’elle des hommes sautaient et réalisaient des acrobaties mimant des combats. Sara regarda, fascinée, la danse, qu’elle savait, offerte aux dieux et qui lui rappelait son Afrique.

congo square in new orleans.jpg

La reine prononçait quelques mots ou quelques phrases auxquelles la foule répondait telle une litanie offerte à Papa Legba. Cette prière demandait de l’aide afin de supporter cette vie, supporter le fouet du blanc, supporter le travail aux champs. Dans cet échange mystique, les fidèles se mirent à frapper le sol de leurs pieds et à entamer petit à petit une ronde autour de leur prêtresse. Celle-ci s’arrêta ruisselante de sueur et s’effondra sur le sol ou elle haleta en attendant de reprendre son souffle. Sara, qui la connaissait bien, pour l’avoir soignée après le grand incendie sur la demande de Mme de Maubeuge, s’approcha d’elle pour lui donner de l’eau. Elle l’aida à se relever et l’accompagna jusqu’à l’ombre des arbres qui bordaient la place. « – Justement, la Sara, moi vouloir te voir. La Loa Erzulie venir à moi et elle te faire dire qu’une femme blanche venir et emmener ta fille, mais qu’être une bonne chose. Tant qu’elle, être auprès d’elle, elle être heureuse. Mais attention, si elle partir pour un homme blanc, elle avoir des années de malheur. Falloir elle rester auprès de cette femme. » Sarah la regarda, médusée, le seul être qu’elle aimait allait lui être enlevée. Mais elle savait aussi qu’il fallait se plier aux désirs des Dieux, alors fataliste elle accepta ce que lui prédit Marguerite. Elle la remercia de son message et lui demanda ce qu’elle devait faire en échange. Marguerite répondit qu’elle n’avait rien à faire, son sacrifice était suffisamment grand.

*

Lorsqu’elle ouvrit les yeux, Antoinette-Marie trouva Esther en train de raccommoder un jupon décousu. D’une voix douce qui se voulait ferme, elle réclama son déjeuner et un bain. Pieds nus sur le tapis qui devait être de très bonne qualité tant il était doux, elle alla jusqu’à la fenêtre qui donnait sur la rue. De là, elle découvrit l’état de la ville. Arrivée de nuit, elle n’avait pas vu à quel point la ville était en chantier. Bien que le sachant elle fût assez surprise. Ce n’était que demeures en reconstruction à perte de vue. Après s’être rassasiée tranquillement, elle prit avec plaisir un bain qui la dessala et la décrassa de son voyage. Pendant que ses cheveux séchaient, elle mit à jour son journal qu’elle n’avait pas eu le courage de compléter avant de se coucher. Elle réclama à Esther une robe à la chemise, vaporeuse, agrémentée d’un grand volant au décolleté et aux avant-bras, qu’elle mit sur une chemise et un jupon. Esther la retint au-dessus de la taille avec un large ruban de soie azur qu’elle laissa lâche, évitant de comprimer celle-ci. C’était la tenue idéale pour éviter de souffrir de la chaleur à venir. Elle avait déjà constaté lors de la remontée du Mississippi à quel point la chaleur pouvait être moite à cette époque de l’année. Coiffée d’une simple tresse souple d’où s’échappaient des boucles naturelles, Esther trouva sa maîtresse très belle et en était très fière. De plus, elle avait pu remarquer, en rangeant son linge que sa qualité n’avait rien à envier à celle de la marquise, ce qui laissait supposer l’importance de sa nouvelle maîtresse.

Antoinette-Marie rejoint son hôtesse installée dans le patio. À sa vue, lorsque celle-ci arriva, Nathalie de Maubeuge se félicita encore une fois d’avoir participé au mariage de la jeune femme. Elle pourrait de façon fort honorable faire partie de ses intimes, elle n’aurait pas à en rougir devant ses amis. Elle viendrait agrandir ce que l’on pouvait appeler sa cour, constituée du gratin de la colonie essentiellement des aristocrates françaises et quelques Espagnoles, ce que l’on appelait les créoles. Bien que très jeune, elle trouvait que la nouvelle arrivante avait beaucoup d’allure. À son approche, elle se leva et des deux mains lui prit les siennes. « – Dans cette tenue, nous ressemblons à deux sœurs, et non pas que je veuille remplacer les vôtres, mais je ferai de mon mieux pour adoucir le manque que vous pourriez avoir de votre famille ». Effectivement, la marquise était vêtue d’une robe semblable à celle de la jeune fille. « – Mais venez, que je vous présente à ma petite tribu. » S’avança alors un jeune garçon, d’environ huit ou neuf ans, les cheveux blonds cendrés, le menton haut et déjà plein de morgue. Jean Nicolas, le fils aîné des Maubeuge, était le portrait de son père. Celui-ci s’avança vers elle et se courba comme il avait vu faire par les adultes et d’une voix encore haute, il lui fit son compliment. Elle lui répondit attendrie. Puis derrière lui s’avança timidement du haut de ses six ans les yeux pleins d’admiration, Philippe tenant à la main le petit dernier Guillaume. Elle se pencha vers les deux petits garçons et les embrassa l’un après l’autre, et gratifia l’aîné des deux d’un compliment. Philippe fut définitivement conquis. La marquise se retourna vers Sarah, leur nourrice. « – Amène donc ces jeunes gens à leur précepteur. » Une fois seules, les deux femmes s’installèrent sous un magnolia où étaient disposés une table et deux fauteuils. Mme de Maubeuge, entre deux gorgées de citronnade ponctuées de mouvements d’éventail, s’enquit des nouvelles de tous les gens qu’elle connaissait dans la région bordelaise. Antoinette-Marie donna des nouvelles des Saige, des Nairac, narra sa rencontre avec Térésa Cabarrus et ce qu’elle pensait de son époux, lui décrivit la maison carrée du banquier Charles Peixoto, les jeudis de Madame de Verthamon, le grand théâtre voulu par le duc de Richelieu et ses bals. Elles ne virent pas le temps passer.

Elles entendirent le son cristallin de la pendule du salon sonner deux coups, lorsqu’elles furent rejointes pour le dîner par monsieur de Maubeuge et monsieur D’Estournelles. Josépha avait installé le couvert dans le salon donnant sur le patio, la chaleur du jour commençait à monter et devenait suffocante. Elle avait fait baisser les rideaux d’ajoncs de la véranda laissant la pièce dans une douce pénombre. Après les salutations d’usage, Monsieur de Maubeuge s’inquiéta du confort de la jeune femme, puis annonça l’invitation du gouverneur pour la fin d’après-midi, car bien évidemment tout nouveau côlon, devait se présenter à celui-ci.

Monsieur d’Estournelles de son côté annonça que le bateau « le Viking », qui était un des rares navires à fond plat à remonter le Mississippi, partait deux jours plus tard pour Natchez. Car si des centaines d’embarcations descendaient le fleuve, le fort courant de celui-ci limitait le nombre de celles qui le remontaient. Aussi, si Antoinette-Marie n’y voyait pas d’inconvénients, il serait bon d’en profiter et de faire le voyage à son bord. Celle-ci acquiesça. Madame de Maubeuge décida qu’elle allait de son côté en profiter pour partir avec sa famille dans sa plantation. Les premiers cas de fièvre jaune avaient été annoncés en ville. Il valait donc mieux la quitter.

Après le repas, les dames se retirèrent pour faire une sieste que la chaleur imposait. Antoinette-Marie, après s’être dévêtue, s’allongea sur son lit. La tête calée sur un coussin, enfouie dans le cocon de la mousseline qui servait de moustiquaire à tout lit dans les régions tropicales. Elle laissa vagabonder ses pensées. L’accueil, que lui avaient donné les Maubeuge, la rassurait et lui donnait bon espoir sur son devenir dans sa nouvelle vie. Sur cette impression, elle finit par somnoler.

*

Louis Roland TRINQUESSE (Paris vers 1746-1800)

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

La fin de la journée venant, Esther vint préparer sa maîtresse. Cette dernière mettait à jour son courrier pour la France. Ne sachant que mettre pour l’occasion Esther proposa une robe à l’anglaise gris perle sur jupe d’organdi blanc, Antoinette-Marie se laissa faire. La chambrière s’était au préalable renseignée sur ce que mettait la marquise, aussi avait elle arrêté son choix sur celle-ci. Antoinette-Marie estimait que c’était aussi le rôle de sa chambrière que de choisir ses tenues. Malgré son jeune âge, elle trouvait la petite esclave fort dégourdie, dès qu’elle eut fini de la coiffer, elle la félicita pour son adresse. Une fois prête, elle rejoignit ses hôtes qui l’attendaient pour partir. Le landau, attelé, stationnait devant la porte, Samson, en grand uniforme, paradait sur son siège.

La jeune fille vit pour la première fois la ville au grand jour. C’était un immense chantier. Elle ne put que constater l’état d’avancement des travaux. Encombrant les rues, circulaient des voitures remplies de matériaux de tous types, briques, bois, tuiles… Le landau avançait lentement dans la rue Dauphine, ralentit par une circulation due à l’activité grouillante des charpentiers, menuisiers, ferronniers, briquetiers, maçons, plâtriers, recouvreurs, tuiliers, manœuvres, porteurs et artisans de toutes catégories. Tous les corps de métiers constitués d’hommes libres ou d’esclaves suaient sous la charge de travail que réclamait chaque parcelle. Madame de Maubeuge fit remarquer que la plupart des gens de son entourage étaient repartis dans leurs plantations. Les chaleurs venant, c’était un usage, mais comme la plupart des demeures n’étaient pas encore achevées, c’était devenu une obligation pour la plupart des familles créoles. Cette situation avait par ailleurs altéré momentanément toute vie sociale. Monsieur de Maubeuge prit le relais de la conversation et expliqua que suite au grand incendie, le gouverneur essayait d’imposer la brique en remplacement du bois pour les maisons à étages et les tuiles pour les couvertures. On pouvait d’ailleurs constater que les directives avaient été le plus souvent suivies à la lettre. Antoinette-Marie admira les balcons ouvragés en fer forgé, de véritables dentelles, dont certaines maisons étaient déjà garnies. Monsieur de Maubeuge fit remarquer que leur demeure avait été une des rares à être construite en pierre comme le couvent des ursulines et qu’il avait même mis un point d’honneur à faire venir des tuiles de la région bordelaise. Bien évidemment, colonnes et balcons étaient en bois, il avait pour cela choisi du bois de cyprès, car il y en avait pléthore dans la région. La voiture tourna rue d’Orléans, en direction de la place d’armes. Plus on s’approchait du palais du gouverneur, plus l’activité était intense. Par petits groupes colorés des mulâtresses aux tignons élevés, se rendaient au marché, tout en bavardant. Sur les banquettes, espèce de trottoir surélevé en bois, paradaient les quelques créoles encore dans la ville, souvent accompagnées d’un ou plusieurs de leurs esclaves. Si Madame de Maubeuge ignorait ostensiblement les premières, elle saluait les secondes, faisant parfois arrêter la voiture. À la grande surprise d’Antoinette-Marie, ils croisèrent aussi quelques Indiens qui participaient à la vie économique de La Nouvelle-Orléans en vendant, gibiers, peaux… À l’approche du palais, elle constata qu’il y avait encore des échafaudages sur lesquels s’activaient des esclaves. Monsieur de Maubeuge indiqua que la plupart étaient à lui, car n’en ayant pas besoin pour sa propre demeure qui avait échappé au désastre, il les avait prêtés au gouverneur. Celui-ci s’en servait pour différents chantiers, dont le déblaiement des restes de l’église Saint-Louis et la rénovation de sa propre demeure.

Le palais du gouverneur était lui aussi en pierres de taille, il avait donc extérieurement peu souffert du terrible incendie. Les ouvriers se contentaient de peindre les ferronneries des balcons et toutes les parties en bois qui avaient été remplacées. Le tout était d’ailleurs en partie fini. Le groupe entra dans l’immense vestibule au parquet sombre, les murs fraîchement replâtrés et repeints. Antoinette-Marie admira la décoration de l’ensemble, notamment deux immenses peintures en vis-à-vis, l’une représentant la ville de Madrid et l’autre celle de Séville. Madame de Maubeuge, constatant son intérêt, expliqua que la femme du gouverneur avait un goût très sûr, d’autant que tout était de facture française. Ils montèrent à l’étage où se situait le bureau du représentant de la colonie. Ils n’attendirent guère longtemps pour être reçus, Monsieur De Las Casas, son secrétaire, les introduit auprès de Monsieur Miro Y. Sabater qui se leva à leur entrée et les accueillit avec un grand sourire. Après avoir fait un baisemain à Madame  de Maubeuge et Antoinette-Marie, il salua leurs deux compagnons, puis il se retourna vers son secrétaire et stipula. « – Voyons monsieur De Las Casas, nous ne pouvons recevoir ces dames dans cet endroit si austère ! Essayons d’être aussi galants que nos amis français ! » Le secrétaire sans se démonter se dirigea vers une des portes latérales qui ouvraient sur un salon spacieux donnant sur les jardins à la française qui avaient été remis en état. Les dames passant devant, toute la société s’y installa. Les dames choisirent chacune une marquise, dont la largeur confortable les accueillit, face aux portes-fenêtres. Les messieurs prirent place dans les fauteuils leur faisant face. Les châssis des chaises étaient agrémentés de riches sculptures de fleurettes, feuillages et coquilles, caractéristiques du style de Louis le XVème. Sur une table aux pieds galbés, ornée de marqueterie et de bronze dont Antoinette-Marie constata le raffinement, un esclave, portant perruque en habit à la française, posa un plateau contenant des rafraîchissements qu’il proposa à chacun.

Le gouverneur avait été agréablement surpris lorsqu’il avait découvert l’élégante silhouette longiligne d’Antoinette-Marie. Il félicita, monsieur et madame de Maubeuge, pour avoir fait venir une aussi charmante jeune femme dans la colonie. Elle serait à coup sûr l’un des plus beaux ornements de la société louisianaise. Il excusa l’absence de Madame McCarthy, sa femme. Elle était déjà partie dans leur plantation de la paroisse des Allemands. Mais il était sûr qu’elle se ferait un plaisir de la recevoir la prochaine fois qu’elle viendrait à La Nouvelle-Orléans. De toute façon, il se faisait un honneur de la convier avec son époux pour le banquet des fêtes de la nativité. Antoinette-Marie était décidément enchantée de l’accueil qu’elle recevait dans son nouveau pays.

*

Le gombo cuisait doucement sur le feu. Marguerite brodait depuis une petite heure à la lumière qui filtrait des persiennes. Le motif floral sur lequel elle s’appliquait était la bordure du décolleté d’une robe de soie rouge.

Scott Burdick

marguerite Darcantel

Sans qu’elle s’en rende compte, le geste machinal de l’aiguille pénétrant dans le tissu et en ressortant la fit entrer en transe. L’image d’abord floue d’une plantation désolée, nimbée de brouillard ou d’écharpes de fumée s’imposa à elle. Elle flottait sur l’allée qui menait à la demeure suivant la silhouette blonde d’une jeune femme. Elle apercevait les champs étrangement vides. Elle entendait des mélopées tristes s’élevant au-dessus du son profond des tambours qui délivraient leurs messages. Elles percevaient les pleurs des cœurs endeuillés, les gémissements de ceux qui souffraient. Son cœur se comprimait, sa poitrine lui faisait mal devant tant de tristesse, quand des coups sourds frappés à sa porte la sortirent brutalement de sa vision. Elle se ressaisit et cria « Entrez, Madame de Maubeuge ! Entrez, Madame de Thouais ! »

Nathalie de Maubeuge, avant de quitter la ville, devait passer chez « la Darcantel », comme on disait. Elle avait grand besoin de substances dites médicinales, officiellement pour soigner les fièvres contagieuses, officieusement pour l’empêcher de retomber enceinte. Elle estimait que trois garçons, c’était suffisant. Malgré sa ou ses tisanières, son époux avait toujours le désir de l’honorer, ce qui, au demeurant, la flattait, mais elle préférait prendre des précautions. Depuis qu’elle avait porté secours à Marguerite, lors du grand incendie, elles étaient devenues très liées, et avaient construit une sorte d’amitié. Ce qui deviendrait scandaleux si cela se savait. Mais comme toutes les dames créoles étaient en affaires avec la reine du vaudou, cela ne surprenait personne si l’on voyait son cabriolet ou elle-même devant sa maison. La seule personne qui trouvait à y redire était Abigaïl, sa nourrice. Mais elle ignorait ses mises en garde superstitieuses. Elle avait demandé à Antoinette-Marie de l’accompagner, elle avait comme arrière-pensée de présenter la jeune fille et peut être de lui faire faire quelques grigris protecteurs. La société louisianaise était très superstitieuse, et en plus de prier Dieu et tous ses saints, on n’hésitait pas à accumuler tous les porte-bonheurs possibles. Monsieur de Maubeuge étant allé à cheval au palais du gouverneur, Samson conduisait les deux jeunes femmes. Il affichait un air réprobateur. La destination le mettait mal à l’aise. Le quartier Marigny, qui se créait au sud de la ville en dehors des remparts, était le quartier des affranchis de La Nouvelle-Orléans. On y trouvait tous les corps de métiers du forgeron aux couturières, mais surtout, se logeait dans cette partie de la ville toutes les métisses, quarteronnes certaines presque blanches, qu’on surnommait des tisanières. Nom qu’elles détenaient de la tisane que prétextait au milieu de la nuit le maître qui voulait les mettre au lit. Et si celles-ci avaient toutes l’air de femmes respectueuses, elles n’en étaient pas moins des femmes entretenues, des placées. Madame de Maubeuge avait choisi l’heure la plus chaude, ceci afin de croiser le moins de monde possible. Courraient dans les rues malgré le pic du soleil quelques négrillons et sous les vérandas quelques vieux nègres somnolaient. C’était le milieu de l’après-midi midi, l’air chaud faisait vibrer le décor alentour. La voiture était décapotée, aussi les deux femmes s’étaient abritées sous de grands chapeaux de paille et sous leurs ombrelles presque aussi larges que des parasols. Antoinette-Marie était curieuse de voir la quarteronne, car elle avait compris à la réaction des gens de la maison qu’elle devait être sulfureuse.

Arrivées devant la maison, elles montèrent les quelques marches qui menaient à la porte, Nathalie de Maubeuge frappa. À sa grande surprise, Antoinette-Marie entendit « Entrez ! Madame de Maubeuge ! Entrez, Madame de Thouais ! » Elle murmura à sa compagne. « – Nous étions attendues ?

– Non, elle l’a deviné ! Ce qui paraissait une évidence pour Nathalie de Maubeuge. Antoinette-Marie en resta coite et un brin sceptique, elle suivit tout de même sa compagne dans la pénombre de la maison. Dans la pièce principale qui servait de cuisine, éclairée seulement par les rais de lumières passant au travers des persiennes, la belle quarteronne attendait les deux femmes. Elle avait posé son ouvrage à cheval sur le dossier d’une chaise. L’air embaumait les épices du plat qui mijotait. Marguerite les accueillit, les bras ouverts et un grand sourire à la bouche. Elle embrassa Madame de Maubeuge et prit les mains d’Antoinette-Marie, décontenancée devant tant de familiarité. Au moment où leurs mains se touchèrent, Marguerite sentit l’air vibrer. Elle plongea ses yeux dans ceux de la jeune fille et lui sourit. D’une voix chaude, elle lui murmura « – Vous ne devriez pas avoir honte de votre don, il vous apportera le respect de votre nouvelle famille que vous sauverez plus d’une fois des tourmentes du ciel. Pensez à celui qui vous l’a donné. » Antoinette-Marie sentit ses jambes se dérober, la voyante lui présenta une chaise sur laquelle elle s’affaissa. Madame de Maubeuge en prit une autre un peu surprise de la tournure de la rencontre, se demandant bien quel était le don dont venait de parler la quarteronne. Chaleureusement, Marguerite tendit à la jeune fille une tasse de café et en servit une à sa compagne. Pendant qu’à petites gorgées, elles buvaient la boisson brûlante, Marguerite alla jusqu’au buffet de facture rustique en bois sombre sous la fenêtre. Elle y prit une boîte en ivoire finement sculptée dont le luxe était anachronique avec l’ensemble du mobilier. Elle la posa sur la table, qu’elle avait préalablement recouverte d’un morceau de toile blanche, et en sortit un jeu de cartes aux figures étranges, voire inquiétantes. Cambes-Sadirac  antoinette (jeu.JPGElle coupa le jeu puis le mélangea au son de ses bracelets métalliques, ses grands yeux sombres sous la concentration devinrent deux fentes impénétrables. Elle tendit les cartes à Antoinette-Marie. fascinée par le manège de la voyante, elle s’en saisit et obéit au son de la voix énigmatique qui lui demanda « – Brassez-les et étalez-les devant vous ». Intriguée, Madame de Maubeuge, en simple spectatrice, ne bronchait pas. Marguerite reprit « – Donnez m’en sept ! » Elle les prenait au fur et à mesure de la main de la jeune fille et tout en les retournant, elle les installait devant elle. Antoinette-Marie fixait le jeu de tarot qui se dessinait devant elle avec inquiétude. Elle connaissait le tarot, c’était dans la bonne société un jeu prisé, mais elle avait toujours eu peur qu’on lui fasse un tirage. Elle craignait, évidemment, que celui-ci ne soit pas à son avantage et les figures, qu’elle avait devant elle, semblaient le confirmer. Tout en les montrant du doigt, Marguerite, d’une voix profonde, les nommait « – Le Pendu, la Mort, l’Ermite, l’Impératrice, le Bateleur, l’Amoureux et l’Étoile, voilà qui finit bien ! Recouvrez-les d’une carte sauf l’Étoile ! » Antoinette-Marie fixa les cartes et les choisit minutieusement et recouvrit le jeu. Le songe de Marguerite se superposait au jeu. Plus elle se concentrait sur le tirage, plus les images de la prémonition devenaient précises. Elle retourna les nouvelles et dit lentement à haute voix leurs noms pour s’en imprégner « – Le pendu est recouvert de la Maison de Dieu, la mort est recouverte du Pape, l’Ermite, lui, est recouvert du Diable, l’impératrice est recouverte de la Force, le Bateleur est recouvert par la Tempérance, l’Amoureux est recouvert par l’empereur, et l’Étoile ! » Antoinette-Marie, bercée et hypnotisée par la litanie, attendait avec crainte la suite, car bien évidemment désormais elle voulait savoir. Marguerite prit la main gauche d’Antoinette-Marie, c’est par cet attouchement que les images de la prémonition se formèrent, les cartes n’étaient qu’un support. Avec son autre main, elle pointait les cartes qu’elle expliquait. La première était un homme pendu par un pied. La quarteronne d’une voix profonde lui dévoila « – Il va vous arriver quelque chose d’inattendu, un bouleversement que vous n’avez pas prévu. Cette épreuve vous mettra dans un état d’impuissance. Je vois la perte d’un être avec lequel vous êtes liée, ce bouleversement est irrémédiable. » Son doigt pointa une carte sur laquelle l’illustration montrait une tour frappée par la foudre d’où des êtres tombaient. Antoinette-Marie subjuguée sentit la sueur couler le long de sa nuque. La voyante reprit « – Vous allez vivre un effondrement avec toutefois la possibilité de reconstruire. » Elle sentit la main d’Antoinette-Marie qui tremblait de plus en plus, elle la serra pour la rassurer. Elle poursuivit « – N’ayez pas peur, la carte de la mort c’est la mort d’une situation suivie d’une résurrection. » Néanmoins, Marguerite sentait bien que la jeune femme allait vivre un deuil. Et elle dut rajouter. « – Cela passera pourtant par la mort d’un homme. S’en suivra la période de deuil. Il faudra faire confiance à votre force intérieure et faire attention au risque de renoncement et de dépression qui pourrait s’en suivre. » Antoinette-Marie écoutait, médusée, la voyante n’en croyant pas ses oreilles. Ce n’était pas possible, elle n’avait pas fait ce voyage pour ça ! Elle devait se tromper ! Marguerite continua « – Vous devrez affronter une période de difficulté, et d’adversité. Prenez garde à la traîtrise et la cupidité de votre entourage. Il est possible que l’on use de sorcellerie contre vous. Mais ne vous inquiétez pas, je serai là ! » Antoinette-Marie se demandait bien pourquoi la quarteronne l’aiderait. Celle-ci, bien qu’étonnée, par ce qu’elle voyait, reprit « – Je vous vois reconnue comme femme, mais aussi comme femme avec des responsabilités et des biens ». Montrant la carte sur laquelle était dessiné un lion, elle rajouta « – Vous gagnerez par l’effort, il vous faudra être téméraire, tenace, vous triompherez par l’intelligence. Faites confiance aux femmes, elles vous aideront, quelles qu’elles soient. » Les yeux dilatés, la devineresse enfonça son regard dans ceux de la jeune fille et reprit « – Faites esprit d’initiative, il vous faudra défendre vos biens et vos proches. Ce sera un nouveau départ, vous aurez tout en main pour réussir. » Antoinette-Marie, perturbée, avait du mal à tout suivre. Machinalement de sa main droite, elle tripotait son médaillon. Nathalie de Maubeuge, qui n’osait pas bouger, de peur de perturber la voyance, était ébahie. La main de Marguerite qui tenait celle d’Antoinette-Marie était devenue glaciale, dans un dernier sursaut, elle conclut « – Viendra le temps réparateur, l’accalmie. Ce temps-là viendra en même temps qu’un homme, c’est la croisée des chemins. Ce temps-là est le temps de la réalisation. L’homme est un homme de prestige, une grande personnalité. Il sera pour vous un Guide serviable, la force, l’autorité, la virilité. » Marguerite sursauta, l’image de Juan-Felipe s’imposa à elle. Elle ne comprenait pas pourquoi cet homme, qu’elle trouvait au demeurant séduisant et à qui elle était redevable, s’imposait à elle. Elle ne saisit pas pourquoi elle pensait à lui, s’ils s’attiraient, ils tenaient à rester bons amis et de toute façon c’était hors de propos. De son côté, Antoinette-Marie ne comprenait pas ce que venait faire un nouvel homme dans sa vie. Le son de la voix de la voyante la sortit de sa réflexion. « – À partir de là, l’avenir est à nouveau prometteur. »

Marguerite rassembla les cartes, les enveloppa dans un carré de soie noire et les rangea dans la boîte d’ivoire. Elle se leva, et resservit du café aux deux dames. Les déplacements de la quarteronne dans la pièce sortirent Antoinette-Marie de sa prostration. Pour finir, Marguerite donna une fiole contenant un liquide ambré dont quelques gouttes diluées dans une carafe d’eau pourraient lutter contre le mal qu’elle allait rencontrer. De plus, en leur disant adieu, elle prédit à Antoinette-Marie qu’elles se reverraient avant leurs premiers enfants qui naîtraient au milieu des flammes.

Les deux femmes remontèrent dans la voiture se demandant si elles n’avaient pas rêvé.

Bosque House, maison typique d’une construction à l’espagnole, après l’incendie de 1795..jpg

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode suivant

 

2 réflexions sur “La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 018

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