La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 019

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Chapitre 19

plantation la Palmeraie (-003

Juillet 1789, Arrivée à la plantation La Palmeraie

Sur le Mississippi voguait le plus charmant des tableaux pour qui pouvait l’apercevoir. Depuis le matin, sur le pont, Antoinette-Marie, le dos bien droit, assise sur une des caisses amarrées au centre de l’embarcation, prenait son mal en patience avec une certaine appréhension quant au terme de son voyage. Elle touchait au but. Sa gorge se nouait. À quelques encablures, un univers inconnu, fascinant, inquiétant, l’attendait, mais au moins elle y aurait sa place. Pour être assurée d’avoir toutes ses chances, elle avait apporté beaucoup de soin à sa tenue. Son buste menu moulé dans une robe à l’anglaise de couleur crème assortie d’une jupe chocolat, un fichu de linon blanc croisé sur la poitrine et attaché dans le dos, elle souhaitait être à la hauteur de l’espérance de son époux. Elle était abritée du soleil par une grande capeline de paille, basculée sur le front et maintenue sur la nuque par un large ruban, ses longues boucles blond argent tombant jusqu’à sa taille. De temps en temps, elle agitait son éventail, chassant un insecte ou se donnant un peu d’air. Sur les bords de la Garonne, elle n’avait jamais vu autant de moustiques. Ici, ils semblaient être au festin. Un nuage de maringouins bourdonnait, autour de l’embarcation, sûrement attiré par l’odeur des hommes en activité. La chaleur était moite, mais elle ne le réalisait pas vraiment. À ses pieds, Esther se tenait assise guettant les besoins de sa maîtresse, les chiens couchés à ses côtés.

***

Elle s’était levée alors que la jolie pendule de sa chambre, sur laquelle était appuyée une jeune déesse de bronze, sonnait cinq heures. Agitée par l’anxiété, elle se retournait dans son lit bien avant que le soleil ne filtrât à ses persiennes. Le temps qu’Esther la préparât et qu’elle avala avec difficulté son déjeuner, ses compagnons patientaient et les bagages avaient été chargés !

Au quai attendait le bateau à fond plat « Le Viking ». Évidemment, ce n’était pas un navire au long cours, mais il était large et long avec un gouvernail solide et un mât central dont la voile captait le peu de brise qui soufflait sur le Mississippi. Il était parfaitement adapté à la remontée du courant fluvial et au transport des marchandises dont c’était l’activité principale. Chaque soir, il était amarré à la rive du fleuve et l’on montait le camp pour la nuit, aucun espace n’étant prévu pour le logement de l’équipage et encore moins pour les rares voyageurs qui accomplissaient le déplacement à son bord. Il n’y avait qu’une cabine rudimentaire à la poupe qui servait d’abri en cas de pluie. Son jeune capitaine le sourire aux lèvres accueillit ses passagers. Les matelots se trouvaient à la manœuvre. Le périple n’était guère considérable, ils en avaient pour la journée. Monsieur d’Estournelles laisserait Antoinette-Marie, sa chambrière et sœur Élisée à la plantation. De son côté, il se rendait à Natchez pour livrer en mains propres des articles de grande valeur ramenés d’Europe.

Ils naviguaient au milieu du large fleuve évitant tous ses pièges, bancs de sable, déchets naturels flottants au gré du courant, embarcations diverses chargées de multiples marchandises pour La Nouvelle-Orléans. À la vue du paysage qui défilait face à elle, malgré ses préoccupations, elle s’abandonna à de douces rêveries, de celles qui de tout temps charmaient l’âme des voyageurs qui se situait sur le bord d’une belle étendue d’eau, et qui reportaient leurs pensées mélancoliques au premier temps du monde. Elle estimait le décor envoûtant et se laissa croire qu’elle traversait les Champs-Élysées, ce paradis antique. Le fleuve était un bassin immense au milieu d’une forêt de chênes et de cyprès épais, dont les alentours exhalaient l’odeur aromatique de plantes qu’elle n’avait jamais rencontrées. À chaque moment, elle trouvait l’occasion de s’étonner de la beauté de la nature, ce pays l’enchantait bien que sa sauvagerie évidente lui faisait peur. Malgré l’assurance du contraire faite par son entourage, elle appréhendait toujours d’apercevoir un indien peinturluré fondre sur elle, ou une panthère se jetait tout croc dehors sur l’embarcation. Et plus que tout, elle craignait ces immondes crocodiles qui, elle en était sûre, pouvaient renverser l’esquif.

Monsieur d’Estournelles commentait le voyage. Il montrait aux dames les plantations, souvent cachées par les levées et la végétation, et citait le nom des familles y habitant. Ils passèrent ainsi devant la plantation Maubeuge, qu’elles admirèrent au bout de son allée de pacaniers. Il énuméra les différents champs de cultures sur lesquels ils entrevoyaient les esclaves suant à la tache.

En fin d’après-midi, Constant d’Estournelles annonça le petit village de Bringier, celui-ci était le plus près du domaine. Désappointée, Antoinette-Marie ne vit que le clocher de l’église et quelques maisons, l’ensemble était de la même taille que Cambes. Monsieur d’Estournelles rassura la jeune femme. Ils étaient bien entrés dans le comté de l’Ascension, la paroisse de l’abbé Hubert dont elle avait entendu parler, mais la ville, elle-même se situait sur la rive est du fleuve, après la Palmeraie, face à la plantation des Johnson, des bordelais par ailleurs. « – C’est de cette ville que part le bayou Lafourche au bord duquel beaucoup d’Acadiens se sont installés, dont les derniers sont arrivés, il y a de cela quatre ans, les terres y sont riches. Vous remarquerez qu’il y a aussi beaucoup de nos compatriotes entre votre propriété et Bâton Rouge. » Plus tard, s’approchant de la fin du voyage, le guide leur cita le nom des voisins de la Palmeraie. « – La première plantation, que nous allons voir sur la rive ouest, est la plantation « la Nouvelle », y vivent les Vilagaya, c’est de chez eux que vient Mama-Louisa, la gouvernante de la Palmeraie. » Arrive ensuite celle des Segonzac, un charmant couple du sud-ouest de la France, avec un jeune garçon. « – Ils détiennent une très belle demeure, ils cultivent essentiellement de la canne à sucre, mais ils se mettent au coton. Monsieur de Segonzac pense que c’est l’avenir de la région, mais cette culture demande plus d’esclaves. » Un peu plus loin, il reprit. « – Bien que l’on ne la voit pas trop, car elle n’est pas surélevée, voici la plantation Carassoum. Sur la rive est, nous allons bientôt apercevoir celle des Andruetti. C’est un couple sans enfant, malheureusement pour eux. Monsieur Andruetti fait en ce moment bâtir son habitacle, il a choisi une architecture rappelant un temple antique. Elle devrait être très belle. 

– Et celle-ci, à qui est-elle ? Interrompit Antoinette-Marie pointant du doigt une demeure au fier fronton qui se montrait au travers d’une forêt de chênes et de magnolias.

– C’est celle des Crécy, un veuf avec trois enfants de votre âge, vous en avez peut-être entendu parler ?

– Non ! J’aurai dû ?

– Non, non ! Et tout en éludant toute explication, il poursuivit son descriptif. Sœur Élisée ne fut pas dupe, celui qui était devenu un ami plus qu’un compagnon de voyage ne tenait pas à dire quelque chose, ce qui l’intrigua, elle reporta ses investigations. 

Ils amorcèrent la courbe du fleuve. Il leur montra la plantation Houmas, celle d’Alexandre Latil. « — Ce sont vos voisins les plus proches avec les Bertin-Dunogier. Une belle fratrie que voilà, ils ont eu sept enfants, ils ne restent chez eux que quatre de leurs filles, ils ont marié les autres principalement à des familles espagnoles. Les premiers propriétaires de la plantation étaient les Indiens Houmas, expliqua-t-il. Les Houmas avaient vendu la terre à Maurice Conway et à Alexandre Latil pour aller occuper une concession dans la plaine fertile entre le Mississippi et le lac Maurepas plus au nord. 

– Mon dieu des Indiens !

– Rassurez-vous ma sœur, le peu qui reste n’est pas dangereux et nous n’avons plus avec eux que des rapports de négoce.

***

Troublé par l’inactivité sur les plantations qu’ils venaient de passer, ce n’était ni dimanche ni un jour de fête justifiant le repos, Monsieur d’Estournelles annonça à Antoinette-Marie le début de la Palmeraie. Elle se leva et lissa sa jupe, remettant de l’ordre dans le volume de celle-ci dont l’ampleur était projetée à l’arrière. Elle rajusta son fichu sur la poitrine. Bien décidée à faire honneur à sa nouvelle vie, superstitieusement elle toucha son pendentif.

Le bateau accosta devant le ponton face à la plantation que l’on apercevait au loin. Passé la levée plantée de saules et de peupliers, la propriété se découvrait au sommet d’une élévation de terrain. Aucune barrière, aucun arbre, aucun buisson n’en coupaient le champ de vision. Antoinette-Marie subjuguée descendit la passerelle, suivie d’Esther instinctivement accrochée à sa robe et de sœur Élisée Chomont-Charvet. Monsieur d’Estournelles surveillait le déchargement des malles et des effets des voyageuses par l’équipage. Antoinette-Marie, droite sous son ombrelle, fixait l’habitacle bâti sur un mound herbeux érodé par le temps qui formait une colline assez spacieuse pour le supporter. Ces tertres indiens, dont elle avait déjà obtenu le descriptif, s’avéraient un mystère, certains supposaient que c’étaient peut-être des tombes. Cette partie de la région en détenait plusieurs, souvent en vue du fleuve. Sa curiosité en éveil, son regard courait sur la demeure et ses alentours. Dans sa tête, mille pensées se bousculaient. Son cœur battait la chamade, elle était arrivée à destination, ceci allait devenir son univers. Dans le même temps, Navarre et Béarn découvraient leur nouveau territoire. Ils furetaient, sentaient chaque brin d’herbe, repérant et marquant leur domaine. Monsieur d’Estournelles lui commençait à s’inquiéter, il était intrigué, car il n’apercevait personne s’approcher. Pris par le temps, il n’avait pu faire prévenir les gens de la plantation, mais il ne s’expliquait toutefois pas pourquoi personne ne venait à leur rencontre. Il y avait toujours un négrillon pour annoncer un bateau à l’accostage, d’autant que l’on devait le voir de l’habitation. Le soleil déclinait dans le ciel qui leur avait épargné les averses tropicales de la saison. L’air tremblotait encore sous la chaleur de fin d’après-midi, un malaise s’installait et nul n’osait formuler la question. « – Qu’est-ce qu’il y a ? Que se passe-il ? ». Il était évident que quelque chose n’allait pas, ce calme oppressant se révélait anormal. Des ibis jusqu’alors immobiles, inquiétés par l’intrus, s’envolaient. Des spatules balisaient le regard en coin, faussement paisible, la plume frémissante, semblant sommeiller, s’y préparaient. Antoinette-Marie crispée sursauta au son du plongeon d’un héron blanc pêchant sa nourriture. Alors que les marins finissaient de décharger les malles qu’ils avaient consciencieusement ordonnées sur le ponton, une carriole sortit de derrière le bâtiment, s’engagea dans l’allée ombragée de chênes encore jeunes et s’approcha. Tout le monde respira de soulagement. Dans celle-ci se trouvaient deux individus, un blanc et un noir, Antoinette-Marie afficha un sourire de circonstance supposant que celui qui venait à elle était son époux. L’homme blanc descendit de la voiture et s’avança l’air sombre et contrarié. Jeune, de taille moyenne, la mâchoire carrée, les épaules larges, habillé d’une culotte de peau moulante rentrée dans des bottes de cuir souple, et d’une chemise, à jabot, amplement ouverte, la mine renfrognée, il passa sa main dans ses cheveux foncés pour cacher sa gêne et salua. « – Bonjour, mesdames, bonjour Monsieur d’Estournelles. » Surprise par autant de solennité et de froideur qui semblait être de l’indifférence, Antoinette-Marie sentit son estomac se crisper. Elle allait intervenir quand son compagnon de voyage agit à sa place. « – Bonjour, Monsieur Tremblay, je vous présente Madame de Thouais et sœur Élisée Chaumont Charvet.

– j’me doute, mais y a un problème. » Répondit le jeune homme, coupant court d’un ton bourru. Antoinette-Marie pensa tout de suite à la voyante et à ses prédictions qu’elle avait préférées assimilées à des billevesées. D’une voix blanche, elle interrogea. « — Et lequel ? Monsieur. » Obligeant celui-ci à la regarder. Embarrassé, ce tournant vers elle, il reprit son explication. « — On est en pleine épidémie de fièvre, et monsieur de Thouais est très malade. Il serait peut-être bon que vous repartiez ! » De la gorge de la jeune fille sortit sa réponse tel un cri d’animal déchiré. « — Repartir ! Vous n’y pensez pas ! » Se reprenant, elle continua avec un peu de hauteur. « — De plus, je suppose que l’épidémie ne s’arrête pas aux bornes de la plantation ? » Agacé, le messager poursuivit. « — Non madame ! Mais elle fait rage dans tout le comté et nous avons déjà perdu beaucoup de monde. »

La pandémie s’étendait rarement aussi amplement dans le nord de la région, de plus en plus pensif, monsieur d’Estournelles lui proposa de suivre le conseil du régisseur et de remonter avec lui sur l’embarcation. Elle pourrait revenir une fois l’épidémie passée. Révoltée par le tour que le destin lui faisait, elle répondit. « – Je n’ai pas fait tout ce chemin pour faire demi-tour, si Dieu l’a voulu ainsi cela sera, de plus rien ne me dit que la contagion ne me rattraperait pas où que j’aille. En outre, ma place se trouve ici. Si mon beau-père est malade, je ne vois pas pourquoi je ne rejoindrais pas mon époux.

– Mais madame, c’est votre mari qui est souffrant, son père a été enterré, il y a de cela deux jours, juste quand Charles-Henri a déclaré les premiers symptômes.

– Mon Dieu ! » Laissa échapper Antoinette-Marie accrochant le bras de sœur Élisée, sentant ses jambes lui faire défaut. Ne sachant qu’accomplir, fataliste, têtue, elle se cramponna à sa décision et interrogea sa compagne. Voulait-elle quitter les lieux puisqu’en ce qui la concernait, elle était arrivée à destination. « – Voyons, Antoinette-Marie, vous n’y songez tout de même pas, il est évident que je reste avec vous. C’est dans l’affliction que nous devons être solidaires ! »

La décision prise, le capitaine du bateau, que la crainte de l’épidémie inquiétait, demanda à Monsieur d’Estournelles de remonter à bord afin de repartir, ne pensant qu’à s’éloigner du milieu infectieux. Contrarié, le secrétaire de monsieur de Maubeuge quitta les dames, leur rappelant que la plantation de ses maîtres leur était ouverte et qu’à son retour, il passerait quérir des nouvelles. Il continua donc son voyage avec regret et culpabilité, mais ne put à son corps défendant qu’accepter la résolution de la jeune femme.

 Georges Tremblay, dépité, se demandait si elles réalisaient bien. Il aida Antoinette-Marie et sœur Élisée à grimper sur la banquette avant de la carriole, les deux esclaves prenant place à l’arrière. Montant à son tour, il prit les rênes et fit avancer le cheval au pas. Les chiens couraient derrière découvrant une nouvelle liberté. Crispé, mais le plus aimablement possible, il expliqua qu’Abraham reviendrait chercher les bagages.

Ils remontèrent la pente douce de l’allée qui traversait la prairie qui s’étendait du fleuve au pied de l’habitation. Antoinette-Marie apercevait au-delà des grands chênes, couverts de mousse espagnole fantomatique, et des cèdres majestueux, qui l’entouraient ce qu’elle supposait être des champs de canes sur la gauche et les enclos des bêtes sur la droite. Elle entrevoyait d’autres toitures derrière des magnolias en fleurs qui encadraient de part et d’autre la demeure. Plus ils s’approchaient de celle-ci, plus Antoinette-Marie restait ébahie par ses dimensions. Elle songea qu’elle devait être aussi large et élevée que l’hôtel de Saige. Elle était en bois de cyprès des bayous et en bousillage, selon une tradition indienne, visiblement encore sans enduit. Un haut toit pyramidal d’essentes, à pente raide, garnie de chiens assis, surplombait l’habitation, construite sur deux étages, agrémentée d’une profonde véranda à chacun d’eux afin de la protéger des intempéries. Ornée de huit colonnes sur la façade, elle reposait sur un soubassement de briques. Un escalier au centre permettait d’accéder à la galerie du rez-de-chaussée, face auquel une porte à double battant ouvrait sur l’intérieur. Celle-ci était encadrée de deux portes-fenêtres de chaque côté, l’étage lui en détenait cinq. Le contremaître arrêta la voiture, descendit et aida les dames à en faire autant. Après avoir spontanément remis de l’ordre à sa jupe, Antoinette-Marie releva la tête et vit sortir de la profondeur de la véranda une silhouette qui manifestement attendait. De l’ombre de la galerie, la forme blanche et altière, d’une métisse de grande beauté apparut, derrière elle, en groupe compact et silencieux, suivait une dizaine d’esclaves des deux sexes et de tout âge. Ils semblaient apeurés, mal à l’aise.

mama Louisa

Georges présenta Mama-Louisa, la gouvernante de la maison, visiblement enceinte, bien que de mise simple avec son tignon et sa robe blanche, Antoinette-Marie l’estima naturellement élégante. Lasse, contrariée de la voir là, d’une voix chaude et traînante sans accent nègre, celle-ci s’adressa à Antoinette-Marie, tout en faisant descendre le rassemblement qui se mit en rang d’oignons. « – Bonjour maîtresse, voici vos gens ». Restés en retrait sœur Élisée, Esther et le contremaître, qui manifestement laissait faire la gouvernante, examinaient la scène avec d’un côté les esclaves se tortillant sous le soleil, à l’opposée se tenait la silhouette gracieuse de leur nouvelle maîtresse et au milieu telle une statue, la gouvernante. La peau claire de couleur ambre, le visage impassible, le port de tête arrogant, celle-ci attendait que sa maîtresse soit prête. Elle commença les présentations par celui qui accompagnait le contremaître. « – Voici, Abraham le majordome et le cocher de monsieur le Baron. » Antoinette-Marie n’avait jamais vu un homme si grand et si noir. Continuant elle présenta. « – Néora, l’hospitalière, ses deux filles Léa et la petite Bethsabée ». Celle-ci, estima-t-elle, devait avoir cinq ans. Elle mit en avant un négrillon un peu plus âgé du nom de Hyacinthe qui l’accueillit avec un large sourire, suivait Dalila, une fillette craintive, puis Martha, Rébecca, Judith, Ariel, Élisée. La métisse fit remarquer qu’il manquait le valet du maître, celui-ci était resté à son chevet. Antoinette-Marie découvrit alors un petit garçon blond comme un ange qui se tenait maladroitement sur ses jambes dans les jupes de la métisse. Antoinette-Marie se pencha, attendrie et intriguée, et s’adressant à lui, elle lui demanda. « – Et toi qui es-tu ?

C’est mon fils Nathanaël. » Répondit, stoïque, la gouvernante. Surprise, se redressant Antoinette-Marie, sans réfléchir, s’exclama. « – Mais il est blanc !

– Cela arrive, maîtresse ! » S’interrogeant, cette dernière était elle idiote ou le faisait elle exprès. Antoinette-Marie resta interloquée et se demanda qui pouvait bien être le père. Mama-Louisa reprit. « — Il serait peut-être bon que vous vous installiez dans le bungalow pour éviter si possible la contamination. 

J’aimerais mieux rencontrer mon mari. »

Perplexe, l’esclave insista. « – Mais madame, maître Charles est très malade, et très contagieux. »

La jeune épouse persista, agacée par autant de résistances, si son conjoint agonisait, elle préférait le voir avant qu’il ne soit trop tard.

Derrière Mama-Louisa, elle pénétra avec sœur Élisée dans le vestibule, monta l’escalier qui faisait face à l’entrée. Elle constata au passage que les murs comme les parquets étaient bruts, sans apprêt sans décoration. Dans l’obscurité, elle ne réalisa pas les proportions de la pièce ni les deux portes latérales. Angoissée par la crainte de ce qu’elle allait découvrir, elle suivait la gouvernante. À l’étage, elles contournèrent la cage d’escalier et rentrèrent dans la chambre à coucher qui devait se situer devant la maison au-dessus de la porte par laquelle elles étaient entrées. La gouvernante s’effaça et laissa pénétrer sa nouvelle maîtresse. Dans la pénombre de la pièce, éclairée par un rai de lumière qui passait entre les volets entrebâillés, elle tomba sur un homme blafard, la peau jaunie, frissonnant de fièvre au fond d’un lit. L’odeur pestilentielle, liée aux problèmes gastriques que la maladie provoquait, emplissait le lieu. Louisa s’approcha de lui et le prévint de sa présence. À bout de souffle, il articula. « — Fais-la sortir, qu’elle sorte ! ». Antoinette-Marie réprima son premier geste qui aurait été d’obéir. Elle s’avança, éclairée par une simple bougie sur une table à côté du lit, elle lui sourit « — Non, non mon ami, mon voyage a été trop long pour que je reparte sans vous être présentée. 

– Je suis désolé, madame, je me meurs.

Charles Henri de Thouais

– Ne dites pas ça, nous allons vous soigner, n’est-ce pas Élisée, sœur Élisée ? » Se retournant vers son amie, qui l’avait suivie jusque dans la chambre, le regard désespéré, celle-ci posa sa main sur son épaule en geste de compassion, mais elle voyait bien que le jeune homme se trouvait à l’agonie. « – Que vous êtes belle, aussi belle que le portrait, j’aurais fini par avoir un peu de chance. » Il acheva sa phrase dans un souffle, épuisé par l’effort effectué. Les larmes aux yeux, Antoinette-Marie résignée sortit gentiment poussée par sœur Élisée. « – Laissez-nous faire Antoinette-Marie, nous allons nous occuper de lui. Allez vous reposer ! »

Écrasée par le choc, hagarde, Antoinette-Marie s’extirpa de la demeure, refaisant machinalement le trajet inverse à son arrivée. Elle descendit les marches du perron et se dirigea vers le fleuve, sous l’œil interrogatif de Georges Tremblay et d’Esther qui ne savait que faire. Parvenue à la levée, sans plus réfléchir, elle prit un sentier qui la longeait. Elle pénétra, dans l’ombre dense du sous-bois suivant les chemins à peine marqués. Après avoir marché un long moment sans buts précis, elle se trouva devant une maison sur pilotis, les pieds dans l’eau. C’était une maisonnette, en bois usé par le temps, protégée par de grands chênes, l’escalier grinçant, sur la véranda trônait un vieux fauteuil. Butant contre cet obstacle, elle réalisa qu’elle avait chaud et qu’elle ne connaissait pas l’endroit où elle était. Ses jambes ne la portaient plus, elle était fatiguée de sa marche, de ses émotions par trop violentes, désemparée elle frappa à la porte. Une Indienne au visage brun, habillée d’une tunique de daim sur une large jupe de coton brun-rouge, lui ouvrit la porte. Antoinette-Marie hoqueta et se raidit de surprise. Une voix derrière elle lui dit. « — N’ayez pas peur. C’est madame Tremblay, la mère de monsieur Georges ! » Mama-Louisa qui la suivait avait fini par la rattraper au seuil de la baraque. « – Toi nouvelle. Toi pas savoir ! » Rétorqua l’Indienne. La métisse ébaucha un sourire plein d’ironie devant l’accent moqueur de l’Indienne. Celle-ci reprit dans un français quelque peu semblable à celui d’Antoinette-Marie, quoiqu’un peu haché par sa langue maternelle. « – Excusez-moi, je me gausse. J’essaie de détendre l’atmosphère. Je ne devrais pas. Je suppose que vous êtes la jeune épouse que Georges attendait. Et vous l’avez vu ? Je suis désolé que vous arriviez dans un moment si difficile. » Antoinette-Marie en resta les bras ballants. L’Indienne la fit entrer. À l’intérieur, dans les pièces étroites, une fraîcheur et semi-obscurité rendirent la vie à Antoinette-Marie après la lourde chaleur de l’extérieur. Noémie, vieille négresse aux larges hanches et au parler traînant, prit le relais et lui servit de guide jusqu’à la salle qui faisait office de salon. Antoinette-Marie s’assit sur l’un des fauteuils encore debout qui se présentaient à elle. L’Indienne s’installa en face d’elle et lui offrit de la limonade que l’esclave avait apportée. Dehors Mama-Louisa s’était permis de s’affaler dans le vieux siège en s’armant de patience afin que les deux femmes aient fini de faire connaissance. « – Mon enfant voici un moment difficile pour commencer une nouvelle vie, il va vous falloir beaucoup de courage. » La jeune fille, désemparée, ne trouva rien à lui répondre, devant cette soudaine sollicitude elle s’effondra en pleurs. « – Tout doux mon petit, vous devez vous reprendre, vous écrouler ne vous aidera pas à surmonter tout ce qui vous attend !

– Je sais bien, mais je suis idiote, je ne savais pas quoi faire, tout ce chemin, venir de si loin pour découvrir ça ! Ces gens à qui je semble faire peur, et puis ma stupidité devant cet enfant tout blond ! » Dit-elle entre deux hoquets. « — Nathanaël ? Le petit de Mama-Louisa ? Ne vous faites pas de soucis à son sujet, c’est le fils de votre beau-père.

– De mon beau-père, le baron ? Avec Mama-Louisa ? Ce n’est pas celui de Georges ? Antoinette-Marie devant la surprise s’arrêta de pleurer.

– Vous avez beaucoup à apprendre, mon petit, sur notre société. Et non, il n’est pas de Georges, vous savez, Mama-Louisa lui a servi de seconde mère. La sienne est morte lors de notre venue depuis l’Acadie.

– Ah ! Je n’en avais pas connaissance.

– Oui, comme vous, excepté quelques esclaves comme Mama-Louisa, aucun d’entre nous n’est né sur les rives du Mississippi. Vous arrivez de France, je crois ?

– Oui, je suis née au bord d’un fleuve qui s’appelle la Garonne. »

Dewache Tremblay

S’ensuivit une conversation entre les deux femmes, qui après coup surprit Antoinette-Marie par son naturel et la confiance qui s’était installée. Chacune apprit à l’autre d’où elle venait qui elle était. Ainsi, Antoinette-Marie découvrit que madame Tremblay était de la tribu des Algonquins, et qu’elle était née en bordure d’une rivière nommée Outaouais près de Montréal. Elle était devenue la compagne de Basile Tremblay, le père de Georges, tandis que celui-ci était trappeur pour le compte du Baron de Thouais. Elle avait fait sa connaissance alors qu’il était blessé et qu’il était soigné par sa tribu. Ils étaient tous venus par les cours d’eau, les lacs et le fleuve pour s’installer ici. « – Si vous avez besoin de quoi que ce soit, nous sommes là, Mama-Louisa est assez distante et mon Georges assez bourru, mais tous vous aideront. Et n’oubliez pas, vous êtes la maîtresse de ce domaine. Et il y a du monde !

– Oui, j’ai vu, Mama-Louisa m’a présenté tous ces gens qui sont supposés être à moi, enfin à mon époux.

– Oh ! Elle n’a dû vous exposer que les gens de maison, une dizaine de personnes ?

– Oui ! Pourquoi ? Il y en a plus ?

– Oh oui ! La plantation détient une centaine d’esclaves, mais ne vous inquiétez pas, Georges est là pour gérer l’ensemble jusqu’à ce que vous soyez plus à l’aise.

– Une centaine d’esclaves… reprit-elle dans un soupir. Elle était médusée de ce qu’elle apprenait, c’était beaucoup pour un seul jour.

– c’n’est pas tout ça, vous devez prendre des précautions pour ne pas être contaminée par la pandémie. Et pour commencer, sachez que ce n’est pas par un humain que vous contracterez la maladie, mais par ces saletés de maringouins, alors voici un onguent que vous devez vous passer sur le corps pour les éloigner. Et tout en lui expliquant, elle attrapa sur une étagère un pot qu’elle lui tendit. »

***

Le lendemain matin, Antoinette-Marie se leva avant le soleil. À peine couchée, elle s’était endormie, c’était l’avantage de la jeunesse. Elle fut réveillée par un cauchemar dans lequel elle se noyait. Tout en sueur, complètement affolée, elle ouvrit les yeux. Elle paniqua, car sur l’instant, elle ne sut plus où elle était. Puis cela lui revint, la plantation. Elle sortit du lit, puis pieds nus, sa chemise en linon traînant sur le plancher juste poncé, elle alla jusqu’à la porte-fenêtre. Elle poussa les persiennes et se rendit sur la galerie. Par pudeur, elle s’était, au passage, drapée dans une étole et appuyée contre une des colonnes, elle considéra ce qu’elle avait devant elle. À l’horizon, sur la frondaison de la forêt, une ligne de lumière blanche annonçait le jour naissant. Mama-Louisa lui avait préparé la chambre de feu son beau-père. Il n’y avait de meublé dans la demeure que cette chambre et celle de son époux agonisant. Elle avait pénétré dans un lieu qu’elle estimait quelque peu austère avec juste un large lit en chêne, couvert d’une dentelle de tulle servant de moustiquaire, deux fauteuils, une armoire, et une table sur laquelle était posée de quoi faire ses ablutions. À sa surprise, elle découvrit deux dessins de Boucher représentant des nymphes. Rien de très féminin dans l’ensemble, mais elle avait trouvé le tout assez confortable. Elle était tellement fatiguée que de toute façon un grabat aurait fait son affaire. La pièce donnait sur l’arrière de la demeure et avait aperçu à l’infini les champs. Elle n’en voyait pas la fin. Entre ceux-ci et elle se situait un bungalow, une construction rectangulaire avec véranda qui sur un étage semblait être un essai de la maison. Elle savait qui y logeait, le contremaître, et que l’on y avait installé sœur Élisée. Entre les deux bâtiments, sur le côté, elle en découvrit un, plus petit, carré, dans lequel entra Mama-Louisa et qui s’avéra être la cuisine, isolée par crainte d’incendie. Encore plus loin, elle devinait diverses constructions sur d’autres élévations de terrain similaires à celles sur laquelle reposait la demeure.   Elle laissa ses pensées vagabonder sur son nouvel univers.

***

Esther

À cette heure-là, tout s’avérait étrangement calme, ayant remarqué le lever de sa maîtresse, Esther était allée chercher de quoi lui réaliser un déjeuner. Après avoir discrètement fait signe aux chiens de la suivre, elle traversa la maison silencieuse. Elle s’était vite repérée, les plans de l’ensemble étaient simples. Sur les deux étages principaux, toutes les pièces étaient réparties autour du vestibule et de la cage d’escalier, et pour monter sous les combles deux escaliers en colimaçon de part et d’autre du palier permettaient d’y accéder. C’est là que Mama-Louisa l’avait momentanément installée, juste au-dessus de la chambre de sa maîtresse. Elle était impressionnée par le silence et le mystère qui paraissait entourer l’habitation. La maladie du maître et son agonie semblaient avoir arrêté toute vie. Elle était restée allongée sur le dos guettant les bruits de la maison, épiant le moindre craquement. Seuls le vol et le hululement des hiboux avaient rompu la quiétude de la nuit, ainsi que les échanges des ouaouarons, des énormes grenouilles. Elle réfléchit longtemps sur sa nouvelle situation qui lui demandait une assurance qui n’était pas dans son naturel. Son jeune âge, sa dernière condition ne l’avait pas préparée, elle était habituée à obéir et non à prendre les choses en main et sa maîtresse semblait compter sur elle. La gentillesse qu’elle montrait à son encontre l’incitait à faire bien et lui donnait un courage qu’elle était loin de ressentir. Parvenue aux cuisines, timidement elle poussa la porte, elle trouva Mama-Louisa aux fourneaux. « — Entre, n’aie pas peur, assois-toi ». La pièce se révélait vaste, éclairée par de larges fenêtres des deux côtés, au fond une porte était ouverte sur ce qui devait être un garde-manger. Attablé à côté d’elle, sur une table tout en longueur, en chêne, patiné par son usage, Abraham touillait son grumeau d’un air nonchalant, en face de lui Nathanaël et Hyacinthe dormaient plus qu’ils ne déjeunaient. Comme dans toutes les plantations le chant du coq n’avait pas jailli de sa gorge que les esclaves étaient debout. Aussi arrivèrent derrière elle, Néora, la compagne d’Abraham, et ses deux filles puis Ariel et Ismaël à qui Esther demanda, pas très à l’aise, de quoi préparer un bain. Chacun s’examinait, se jaugeait. Esther prenait sa place dans la hiérarchie des gens de maison et personne n’essaya de la rembarrer. Bien que méfiante, elle reçut un accueil agréable. Mama-Louisa avec amabilité engagea la conversation tout en lui tendant une assiette avec son déjeuner. « – La maîtresse est toujours si matinale ?

– Oh non ! Mais elle do’mir mal, elle rêver. Beaucoup rêver ! »

La gouvernante lui sourit, décidément elle trouvait la chambrière bien jeune pour ses responsabilités, mais bon ce n’était pas son problème. Elle reprit dans le silence général. « — Il faut dire qu’elle n’a pas beaucoup de chance, arrivée alors que le maître est plus que malade.

– Lui mou’ir ?

– Je crois bien. J’ai fait tout ce que j’ai pu pour le sauver, mais la vie ne veut plus de lui. C’est un grand malheur. » Mama-Louisa retint ses larmes à la pensée de celui qu’elle avait en parti élevé et instinctivement toucha son ventre où un enfant se développait. « – Je ne sais pas ce que nous allons devenir ! Monsieur Georges dit que nous ne devons pas nous inquiéter, mais tout va dépendre de la maîtresse et elle me semble bien fragile et bien jeune.

– Oh, mais elle gentille !

– Je ne suis pas sure que cela va suffire ! Il va falloir l’aider ! »

Tous hochèrent de la tête en signe d’assentiment. Ils vivaient tous avec la peur d’être vendus et séparés, alors ils effectueraient tout ce qu’ils pourraient pour l’éviter. Le plateau étant prêt, Esther se leva pour le porter à sa maîtresse, Louisa la suivit pour aller servir un bouillon au maître. « — Il y a longtemps que tu travailles pour la maîtresse ?

– Oh non ! moi êt’e avant chez la ma’quise de Maubeuge ! Moi êt’e avec la mait’esse depuis qu’elle arriver. Toi pas savoir ?

– Non, pourquoi saurais-je ?

– Moi croire toi connaît’e la Da’cantel !

– Oui, un peu, c’est un peu ma cousine et alors ?

– Elle pa’ler de toi à ma Mama, alo’ moi c’oire que toi savoi. »

Comme elles entraient dans la maison, elles en restèrent là et chacune alla à sa besogne.

***

Une fois prête, Antoinette-Marie descendit rejoindre sœur Élisée dans le salon du rez-de-chaussée. Elle la trouva somnolente sur une marquise, elle avait veillé le malade toute la nuit en alternance avec la gouvernante et avec la compagnie silencieuse d’Ismaël le valet de chambre. Cette pièce s’avéra être la seule meublée de l’étage, un canapé, deux fauteuils cabriolet, quatre chaises, un tapis ayant fait de l’usage, une table, un guéridon, et sur les murs nus rien hormis son portrait par madame Vigée-Lebrun. Cela la ramena à une période de sa vie qui lui semblait très lointaine, pleine de rêves et d’espoirs, son cœur se serra et des larmes lui vinrent aux yeux. Elle sentit autour de sa taille le bras de sœur Élisée. « – Et si nous allions voir le reste de la maison, de votre maison ! 

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Oui. Vous avez raison Élisée. Ce n’est pas la peine de s’appesantir ! » Sœur Élisée sourit devant la familiarité d’Antoinette-Marie qui en oubliait son sacerdoce. Elle avait déjà remarqué cela sur le bateau, que sous le coup de l’émotion ou dans l’intimité, Antoinette-Marie n’utilisait que son prénom. Elle avait compris que cette familiarité était de l’affection, de la confiance. Elle avait été très touchée de le constater. Les deux jeunes femmes passèrent dans la salle d’à côté, elles en poussèrent les persiennes laissant entrer la lumière. Elles découvrirent une pièce haute de plafond comme la précédente et totalement vide, la plupart des murs étaient garnis d’étagères. Elles en déduisirent, qu’en toute logique, c’était la future bibliothèque. Au milieu, attendaient d’être ouvertes des caisses closes à l’exception d’une. Avec un peu de gêne, se sentant des intruses, elles en examinèrent le contenu. Elles tombèrent sur des registres, ceux de la plantation. Après les avoir vaguement feuilletés, elles les remirent soigneusement où elles les avaient trouvés. Elles passèrent dans celle d’à côté. Elle se révéla nue du sol au plafond, ainsi que toutes les autres qui suivirent. Elles accomplirent le tour de la demeure et elles constatèrent qu’il n’y avait de meublé que les deux chambres de l’étage et le salon, pour toutes les autres les murs, les planchers apparaissaient à l’état brut. Visiblement, la maison était plus que neuve. « – C’est pour vous que monsieur le baron la construite, mais comme vous pouvez voir, ce n’est pas fini ! » L’information qui avait fait sursauter les deux jeunes femmes provenait de Georges Tremblay qui venait d’arriver. Ils les avaient trouvés le nez en l’air dans la salle opposée au salon examinant la hauteur des plafonds. Antoinette-Marie ne sut que dire à part qu’elle s’avérait vaste. « – Oui, monsieur le baron voyait toujours assez grand, de plus il estimait que son statut et celui de sa famille ne lui permettaient pas de faire autrement.

– Ah. Je vois. » Un peu embarrassée, elle rougit, remit machinalement une mèche de ses cheveux derrière son oreille et rajouta.   « – Pouvons-nous quelque chose pour vous ?

– Non, madame, je venais simplement vous demander, avant de partir pour les champs, si vous aviez besoin de moi ? » 

Devant sa gêne, il sourit. Il la trouvait jolie, bien que ce ne fût point son genre. Il se doutait bien que sa situation n’était pas facile. Personne n’était informé de ce dont l’avenir serait fait. Tout le monde se retrouvait inquiet face à la fin imminente de Charles-Henri. Lui-même avait le cœur lourd d’observer son ami d’enfance partir, celui avec qui il avait tout partagé, les peurs, les peines, les frustrations. Quant à la jeune femme qu’il avait devant lui, il ne savait qu’en faire, c’était la nouvelle maîtresse de la plantation et il constatait qu’elle était totalement inexpérimentée. Elle était empêtrée dans ses idées et ses manières françaises. Il avait remarqué à son comportement qu’elle n’avait pas l’habitude de donner des ordres. Elle était mal à l’aise avec sa chambrière ou avec Mama-Louisa. Il comprenait bien que ce n’était pas sa faute, mais dans la situation cela allait être un handicap. Il sortit de sa réflexion en entendant la jeune fille répondre. « — A priori, non, mais peut-être partagerez-vous notre dîner ?

– Ce soir, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, dans la journée, je me trouverai dans les rizières qui jouxtent le bayou et elles sont assez loin de la demeure.

– Bien, bien !

Antoinette-Marie était vraiment gênée, parce qu’elle ne savait pas ce qu’elle devait faire ni comment elle devait se comporter envers lui. Cela l’agaçait, elle se retrouva donc satisfaite quand le contremaître sortit. Mais elle n’était pas plus avancée, elle était désemparée. Qu’était-elle supposée pratiquer ? Dans sa tête tourbillonnaient tous les conseils qui lui avaient été donnés sur son rôle en tant que maîtresse de maison, mais ils n’étaient pas adaptés à sa situation. Par où devait-elle démarrer ? Sœur Élisée la sortit de son embarras. « — Vous devriez aller trouver votre époux, Antoinette-Marie. Nous lui avons fait sa toilette avec Mama-Louisa, il est visible et à peu près frais. De mon côté, je vais me rendre au dispensaire voir ce que je peux faire pour soulager les malades. » Antoinette-Marie se sentait un peu jalouse de la facilité avec laquelle sœur Élisée découvrait sa place, mais d’un côté sa fonction était définie. Elle enfila donc le sien, celui de l’épouse du jeune homme qui se mourrait à l’étage au-dessus. 

Elle allait monter quand la gouvernante sortant de l’ombre arriva dans le vestibule, par une porte qu’elle devina au fond de la pièce à côté de l’escalier. Cette dernière s’adressa à elle avec déférence. « – Excusez-moi, maîtresse, mais votre chambrière m’a fait part d’un flacon que Marguerite Darcantel vous aurait fourni et qui pourrait bien nous servir.

– Mon Dieu ! Où avais-je la tête ? Mais bien sûr, nous allons en donner à Charles-Henri. » Elle allait se précipiter quand la voix de la métisse la retint. « — Oh ! Maîtresse, ce remède ne pourra malheureusement plus sauver maître Charles, mais par contre il pourrait vous préserver de la maladie, à vous et à sœur Élisée et cela sera déjà bien.

– Mais comment savez-vous qu’il ne pourra sauver mon époux ?

– Maîtresse que vous a dit Marguerite ?

– C’est vrai. Vous avez raison, c’était trop beau, bien sûr ! »

Abattue, elle monta les escaliers, alla à sa chambre et demanda à Esther le coffret dans lequel elle l’avait rangé. Elle le mit à la disposition de Mama-Louisa, celle-ci de ce jour, consciencieusement, après l’avoir dilué en servit à sœur Élisée et à Antoinette-Marie. Cette dernière insista pour qu’elle-même en consomme, mais elle répondit que cela était utile que pour le sang des blancs. Étant donné qu’elle s’entêtait, elle fit comme sa maîtresse et en prit tous les jours.

Antoinette-Marie se rendit ensuite jusqu’à la chambre du malade. Elle toqua doucement et entra. Le jeune homme, le teint terreux, somnolait calé dans de gros oreillers. Afin d’aérer la pièce, les volets et portes-fenêtres étaient ouverts, mais la lumière faisait souffrir ses yeux. Il avait ressenti les premiers symptômes du mal alors qu’il surveillait le travail sur les champs de canes au nord de la plantation, remplaçant ses économes disparus avec l’épidémie. Pris d’un vertige, il était tombé de son cheval et avait perdu connaissance. Dans un silence de mort, il avait été ramené sur un brancard de fortune porté par ses gens inquiets. Mama-Louisa qui veillait le père entré dans un coma depuis plusieurs heures fut interrompue par le petit Hyacinthe apportant la mauvaise nouvelle. Affolée, elle avait accouru et installé son Charles, son enfant, dans la chambre de la future maîtresse. Le mal avait très vite empiré, céphalées et vertiges entraînèrent un malaise général, suivis par des embarras gastriques et des diarrhées, en quelques jours la maladie en fit une loque humaine. Il réalisa à peine la mort de son père quand sa garde-malade le lui annonça. Mama-Louisa et Georges Tremblay, comme tous les gens de la plantation se demandèrent alors ce qu’allait être la suite des évènements ! Mama-Louisa était enceinte pour la troisième fois du maître que le curé venait d’enterrer dans la plus grande solitude. Tout le comté subissait la fièvre qui s’étendait, personne ne se déplaça. La mère de Georges, Dewache, trancha dans l’incertitude générale, elle annonça avec calme que la solution voguait vers eux. Bien qu’obscurs, ses dires ne furent pas remis en doute, aucun n’aurait osé. Les esclaves la considéraient comme une sorcière détenant le pouvoir de prédire l’avenir, et beaucoup avaient été soignés par

Charles Henri de Thouais

elle. Pour Charles-Henri, il s’ensuivit un état stationnaire. Il était passé d’un accès de fièvre proche du coma à la disparition momentanée de celle-ci lui apportant ainsi un peu de repos. Sa jeune épouse était arrivée alors qu’il songeait ne jamais la rencontrer. Depuis la vue de son portrait, il s’était mis à penser à elle oubliant tout le reste. Il n’alla plus à La Nouvelle-Orléans, omit le jeu et les mulâtresses. Il s’intéressa même à la plantation au point de se faire taquiner par Georges, celui qu’il considérait comme un grand frère. Son père, lui, trouva le changement surprenant et engageant, mais n’y fit aucune allusion. Le jeune homme commença à rêver sa vie avec cette jolie fille au sourire énigmatique, il imaginait son corps, sa grâce, ses gestes, les attentions qu’il aurait. Il serait enfin aimé et heureux, mais la maladie s’en était mêlée. Tout ça n’était pas pour lui et pourtant elle était présente. Quand il la vit se glisser dans la pièce avec peine, il lui sourit. Elle tira une chaise qu’elle approcha du lit. « — Comment allez-vous ce matin ?

– Mieux, vous êtes là, réussit-il à articuler avec difficulté.

– Oh ! c’est aimable à vous, avez-vous besoin de quelque chose ?

– Les volets, la lumière, pouvez… »

Elle se leva aussitôt tout en lui répondant. « — Oui ! Oui, je les tire ! » Une fois effectuée, elle revint à sa place. Dans la demi-obscurité, la silhouette claire d’Antoinette-Marie se détachait légèrement auréolée par l’éclat du soleil passant entre les persiennes. « — Vous voulez autre chose ? Un peu d’eau peut-être ? » Il hocha la tête, elle remplit le verre sur la table à côté d’elle. Elle le souleva tant bien que mal et lui fit ingurgiter le contenu qu’il avala de travers. Elle se repentit de sa maladresse tout en l’essuyant. « — Non ! Non, ne vous excusez pas madame, c’est très bien ! C’est très bien comme ça ! » 

Sous l’effort, il ferma un instant les yeux. Elle examina le jeune homme qu’elle trouva beau malgré les affres de la maladie. Blond, les traits fins, de grands yeux bruns et la bouche pulpeuse, bien que craquelée par la fièvre, il plaisait à Antoinette-Marie. Dans une bouffée d’espoir teintée d’inconscience, elle estima qu’elle avait un bien joli mari. Il se reprit et lui demanda de lui raconter son voyage, ce qu’elle fit. La jeune fille se lança dans un long monologue pendant lequel le malade resta suspendu à ses lèvres. Il fut interrompu par la visite de Mama-Louisa venant aux nouvelles. Comme tout allait bien, elle repartit. Elle trouvait que sa maîtresse faisait bien les choses pour son petit maître, car il serait à jamais pour elle le petit garçon tremblant que le baron de Thouais lui avait mis dans les bras. Une fois qu’elle fut sortie après lui avoir donné à boire, la voix empâtée, il s’adressa à la jeune fille avec quelques difficultés. « – Vous savez notre famille vient aussi du sud-ouest de la France, nous sommes originaires des Landes. Pour être franc je ne sais où c’est, mais mon père m’a certifié que c’était près de chez vous ! 

– Oui, c’est vrai, enfin sur la carte, mais je vous croyais de Nouvelle-France ?

– Oui, oui de l’Acadie ! »

Il avait de plus en plus de mal à s’exprimer, la fatigue commençait à faire son effet. Antoinette-Marie l’interrompit. « — Vous me raconterez après vous être reposé, vous avez besoin de dormir. Je vais vous laisser un moment et reviendrai pour que vous puissiez me narrer l’histoire de votre famille. 

Elle se leva, tapota ses coussins, remonta ses draps, le jeune homme tremblait sous l’effet de la hausse de température. Il lui sourit et ferma les yeux lorsqu’elle lui passa sa main dans les cheveux qui lui tombaient sur le front. Il était heureux, un ange s’occupait de lui. Pendant les trois jours qui suivirent entre deux accès de fièvre, il s’évertua à raconter l’histoire des Thouais et des Tremblay qui était liée.

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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2 réflexions sur “La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 019

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