La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 020

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Chapitre 20.

Clark Gayton, White 1779, Artjohn Singleton, Century Portraits, 18Th Century, Century Awesome, John Singleton Copley, Maritime Museums, 1779

baron de Thouais

Les souvenirs de Charles-Henri.

Joseph Marie de Thouais, Baron de son état, était le dernier descendant de la famille de Thouais et le premier à être né en Acadie. À la fin des années 1720, son père, Philémon Barthélemy de Thouais avait reçu en héritage un domaine marécageux au fin fond de la région des Landes dans le sud-ouest de la France. C’était tout ce qui restait de l’héritage de la famille, le reste avait fondu au fil des dépenses somptuaires que réclamait la vie à la cour de Versailles. Voyant qu’il n’avait guère d’espoir de voir sa fortune s’agrandir ni même se rétablir, il décida d’émigrer pour la Nouvelle-France. Après avoir vendu son domaine par l’intermédiaire d’un ami négociant bordelais et avec l’aide de l’entremise de Monsieur de Tauzin, partenaire de débauche du régent et vieil ami de la famille, il put devenir propriétaire d’un très grand domaine sur les bords de la baie Française près de la rivière saint Jean.

Le baron proposa aux familles de métayers de son domaine de l’accompagner. Trois d’entre elles acceptèrent de tenter l’aventure plutôt que de voir leur famille décimer par les fièvres et la faim. Les Borda, les Dabadie, et les Tremblay signèrent un contrat dans lequel le baron s’engageait à les payer par moitié en numéraire ou victuailles et par moitié en terre, comme métayers de ses nouvelles terres. C’est ainsi qu’il bâtit un domaine à l’ouest de « fort saint Jean » en Acadie. À peine arrivés ils construisirent une ferme assez grande pour abriter les quatre familles, puis tous ensemble ils dégagèrent et labourèrent assez de champs pour nourrir tout le monde. La deuxième année avec l’aide des familles des alentours, ils construisirent les fermes de chaque famille et labourèrent plus de champs, la construction du manoir du baron attendit la cinquième année. D’année en année, la prospérité vint. Le seul malheur pour le baron était le manque de descendance. Après plusieurs fausses couches, Anne-Françoise d’Holhassary de Gamont mit au monde en 1736 son premier fils Joseph-Marie à la grande joie de son époux, puis vinrent deux filles.

Francis Back (les colons

Leurs voisins et prédécesseurs étaient arrivés au Canada dans les premières décennies du siècle précédent. Ils étaient venus du Poitou, de l’Aunis, de l’Angoumois, de la Saintonge, de l’Anjou, provinces de la France du centre-ouest. Ils s’étaient établis autour de la baie Française, sur les côtes intérieures et extérieures de la longue presqu’île à la forme irrégulière. C’était une région appartenant à la Compagnie de la Nouvelle-France et qui, d’après le terme employé par les Indiens Micmacs pour désigner un lieu d’abondance, fut appelée La Cadie et par la suite Acadie. Il s’agissait de paysans catholiques qui fuyaient les désordres causés par les guerres de religion, la chute de La Rochelle, la peste, la chasse aux sorcières de Loudun et qui en terre d’Amérique, et grâce à l’aide des Micmacs, se réinventèrent poseurs de pièges et chasseurs, artisans et constructeurs de digues, car les marées de la baie Française étaient les plus grandes du monde. Et c’est ainsi qu’ils devinrent acadiens. C’étaient des populations homogènes du point de vue des origines géographiques et sociales, des traditions et des dialectes parlés, du système de famille élargie, de l’habitude au travail collectif, de l’antagonisme avec le gouvernement central.

Si le baron de Thouais était le plus riche de la paroisse et était devenu son meilleur représentant auprès du pouvoir, il était considéré par ses voisins comme un égal et ce dernier n’en demandait pas plus. S’il n’y avait pas eu les Anglais, tout eut été parfait. Mais au printemps 1755, ceux-ci en avaient décidé autrement. La guerre de Sept Ans, ce conflit opposant principalement le Royaume de France au Royaume de Grande-Bretagne d’une part, l’Archiduché d’Autriche au Royaume de Prusse d’autre part, rejaillit lugubrement sur l’Acadie.

Scène de la vie quotidienne au fort Beauséjour, vers 1753

Cette année-là, Joseph-Marie fit ses19 ans, le sang bouillant, comme beaucoup de ses amis, il décida de s’engager auprès du marquis Louis du Pont du Chambon. Son père très contrarié, il trouvait leur situation assez floue entre les Anglais et les Français, ne put rien faire contre l’emballement de son fils. Le jeune homme, plein d’ardeur, arriva en compagnie d’un groupe d’amis, pour la plupart fils de ses voisins, afin de prendre son poste au fort « Beauséjour ». De forme pentagonale, il faisait partie des cinq bastions gardant la frontière entre la Nouvelle-France et la Nouvelle-Écosse. Il se situait face au fort Lawrence détenus pas l’armée britannique sur l’isthme de Chignectou. Les deux régions cherchaient à commander le territoire contesté qui s’étendait autour du village de « Beaubassin ».

Joseph-Marie découvrit, désappointé, la bâtisse militaire en piteux état. Les travaux de réfection du fort étaient toujours en cours. Il fut intégré dans la milice qui comptait près de trois cents Acadiens et quelques Indiens micmacs. Elle venait renforcer les forces ridicules maintenues au fort amenant son nombre à environ quatre cent soixante hommes. Joseph-Marie arrivé plein d’une ardeur guerrière fut très vite déçu. Tout d’abord, on ne pouvait loger au sein du fort que deux cent cinquante soldats. Il dut s’installer avec ses compagnons, sous des tentes de fortunes en dehors des limites du fort, et cela malgré un titre de noblesse qu’il n’hésita pas à rappeler, mais qui ne changea rien. Ensuite, les évènements lui firent perdre toutes ses illusions.

*

Le premier lundi de juin, la journée étant belle, Pierre-Jean Timon partit à l’aube avec l’intention de pêcher à l’embouchure de la rivière Messaguash avant d’aller faucher les foins avec ses voisins. Arrivée au bord du cours d’eau, quelle ne fut pas sa stupeur d’apercevoir la flotte britannique constituée d’une quarantaine de navires dans la baie Française, en attente de jeter l’ancre à l’entrée de Beaubassin ! L’effet de surprise passé, il repartit en courant, perdant ses sabots dans sa course, jusqu’à son village. Il fut décidé d’alerter Monsieur de Vergor au fort. Celui-ci envoya aussitôt des courriers à Québec, à Rivière-Saint-Jean, à Louisbourg et à l’île Saint-Jean pour solliciter de l’aide, pendant que la population locale allait se réfugier au fort. Le colonel Monckton, officier britannique, arrivait au commandement d’une troupe de deux mille volontaires du Massachusetts et d’un petit détachement de troupes régulières. Après avoir jeté l’ancre à l’embouchure de la rivière, il débarqua sans rencontrer d’opposition.

Le mardi matin, le jeune de Thouais fut parmi les premiers, du haut des remparts, à voir les uniformes rouges arriver devant le fort. C’était le 3 juin, Joseph-Marie devait s’en souvenir toute sa vie. Avec l’arrivée de cette puissante armée commençait l’offensive britannique. Le colonel Monckton avançait soigneusement et méthodiquement sur la fortification française, en venant par le Nord. Lorsque ses forces furent assez près, le commandant anglais commença le bombardement avec des mortiers de 13 pouces. Malgré des bombardements incessants, pendant deux semaines les Français défièrent les Anglais et leur commandant basé au Fort Lawrence. Le but évident des Anglais était d’ouvrir l’Isthme de Chignectou à leurs troupes. Malgré leur courage et ne voyant pas comment faire lever ce siège, le marquis de Vergor finit par signer la capitulation du fort français l’après-midi du 16 juin 1755. Le feu des mortiers britanniques ayant ouvert une brèche dans les fortifications et malmené la garnison, celui-ci avait préféré capituler. Il ne brûla pas le fort et demanda aux Anglais d’être transporté avec armes et bagages à Louisbourg, ce qui fut accepté. Ce soir là, à la grande stupeur des Acadiens piégés dans un conflit qu’ils subissaient, il offrit un banquet à tous les officiers vainqueurs ou vaincus, livrant gaiement la clef de l’Acadie à la couronne britannique. Dégoûté Joseph-Marie avec deux de ses compagnons et des indiens Micmacs de leurs amis quittèrent furtivement les lieux afin de rejoindre leurs familles. Le jour suivant, les troupes françaises abandonnèrent aussi le Fort Gaspareaux, satellite de Beauséjour sans même qu’il ne soit attaqué !

Francis Back (Young coureur des bois

*

Joseph-Marie avec ses camarades, piètre reste de la milice, errèrent entre les lignes ennemies afin de rejoindre le domaine familial. Ce, qui aurait pris quelques jours en longeant la côte, voire moins en remontant la baie avec une quelconque embarcation, leur demanda plus d’un mois. Ralentissant leur marche, le temps se mêla de la partie, il se mit à pleuvoir toute la journée. La bruine s’infiltrait dans leurs vêtements et les laissait grelottants le soir venu alors qu’ils étaient en plein été. Puis, lorsque la pluie s’arrêta, le soleil prit le relais les écrasant de ses rayons. Entre le climat et les affres de la faim, car ils prenaient peu de temps pour chasser, le moral de la troupe baissait. L’inquiétude commençait à gagner le groupe, ils croisaient de temps en temps des fermes isolées brûlées, vidées de leurs occupants. Les Anglais avaient commencé ce que les Acadiens allaient appeler le grand dérangement. La campagne anglaise de cette année-là n’avait pas été stratégiquement décisive et ne menaça pas l’intégrité territoriale de la Nouvelle-France. Les Français avaient arrêté la poussée du général anglais Edward Braddock dans la vallée de l’Ohio à la bataille du Monongahela. Le commandant Monckton gardait rancune aux Acadiens de ce désastre. Ceux-ci, qui bien qu’ayant déclaré rester neutres dans ce conflit entre la France et l’Angleterre avaient été obligés de participer à la bataille au côté des Français. Cette infraction ouverte à la neutralité, bien que faite par devoir, avait été perçue par le commandant anglais comme inacceptable. Il décida donc que les Acadiens des abords, et plus tard de toute l’Acadie seraient emprisonnés ou expulsés.

Le petit groupe d’amis s’approcha enfin de fort Saint-Jean, après un large détour les ayant faits passer au nord de la rivière Kennebacasis, puis en descendant la rivière Saint-Jean. Ils firent le trajet de nuit se cachant le jour des troupes ennemies. Ils contournèrent le fort supposant à juste titre que les anglais y étaient, ils s’enfoncèrent vers l’Ouest pour rejoindre la propriété de la famille de Thouais. Ils restèrent dissimulés tout le jour dans les bois qui longeaient les premiers champs. Ils scrutaient désespérément cherchant tout signe d’une activité. À la tombée du jour, ils s’approchèrent de la lourde bâtisse de pierre sur deux étages avec une tour accolée qui était le manoir de famille. Achak, le plus anciens des micmacs, conseilla de se séparer en deux groupes. Avec son frère Chogan et Aymeric Pontel, ils passèrent par l’arrière des bâtiments.

Tout était silencieux, les dépendances qui jouxtaient le bâtiment principal qui normalement grouillait de vie semblaient vides. On n’entendait même pas un meuglement ou un hennissement venant des étables attenantes. Joseph-Marie, Guillaume Lacombe, Askuwheteau et ses deux fils allèrent directement vers la porte principale qu’ils trouvèrent grande ouverte. Joseph-Marie avait l’estomac noué. Il pressentait le malheur qu’il allait découvrir. Il n’y avait en fait plus un seul être humain ni une seule bête dans les lieux. Par prudence, il pénétra seul dans la demeure. Les larmes aux yeux, il parcourut toutes les pièces. Tout avait été vandalisé, pillé, les meubles étaient éventrés, renversés, les tableaux de famille lacérés. Il rentra dans le bureau de son père, il avait été fouillé de fond en comble, mais les Anglais n’avaient pas trouvé ce qu’ils cherchaient. Les fonds en argent et bijoux, ainsi que les papiers et lettres de change étaient cachés dans l’épaisseur d’un mur derrière la boiserie de la chambre du maître. Il hésita à aller vider de ses richesses le coffre dissimulé. Il était en train de réfléchir à ce qu’il devait faire quand derrière lui il entendit un bruit dans la pièce d’à côté. Aux aguets, il sortit de sa ceinture son coutelas, se cacha aussitôt derrière la porte et retint sa respiration. Il découvrit alors derrière le lit, recroquevillé, un adolescent tremblant. C’était Basile, le petit Tremblay, le fils des métayers.

– Que fais-tu là? Où sont les autres?

Friedrich von Amerling (1803-1887), Fisherboy (Josef von Amerlin

– Ils sont venus au matin messier, avec un détachement, ils ont emmené tout le monde, votre père, il a eu beau vitupérer, il n’a rien voulu entendre l’anglais! Messier rien. Vous vous rendez compte, c’était le lieutenant-gouverneur. Sans sommation, ils ont tiré du lit tout le monde, même madame votre mère et vos jeunes sœurs et ils les ont tous emmenés à fort saint-Jean, comme ils étaient. Mes parents, tous les autres, tous, messier, même que mon père, il s’est débattu et ils l’ont frappé à coups de crosse. Moi j’étais allé ouvrir l’étable pour sortir les vaches quand je les ai vus, mais j‘ai pas eu le temps de les prévenir, alors je me suis caché sous le foin. Et bien même les bêtes, ils ont emmené, même les poules, messier, même les poules… L’adolescent pleurait en tremblant de tout son corps.

– Mais ils sont venus quand?

– Y a trois jours messier, trois jours.

Ce soir de début juillet, après avoir fait le tour des fermes avoisinantes, dont celles d’Aymeric Pontel et de Guillaume Lacombe, force fut de constater que Basile Tremblay était le seul rescapé de la rafle des Anglais qui avait emmené en déportation sa famille, celle des Thouais et toutes celles de la paroisse. La troupe recueillit l’adolescent, et il fut décidé d’un commun accord d’aller le plus près de fort Saint-Jean afin de savoir ce qu’il était advenu des déportés.

Scène de la vie quotidienne au fort Beauséjour, vers 1753

Scène de la vie quotidienne au fort Beauséjour, vers 1753

Ils n’eurent pas besoin de s’approcher du fort, ils rencontrèrent des groupes d’Acadiens, qui alertaient, se cachaient dans les bois et fuyaient vers Québec par famille entière. Ils apprirent ainsi que les Anglais les mettaient sur des bateaux et les envoyaient, Dieu sait où ! Le petit groupe, qu’ils étaient, décida de faire comme les autres et de partir vers la région du Québec, mais avant Joseph-Marie demanda à repasser par chez lui afin d’y prendre ce qui restait de ses biens. Une fois revenu au manoir familial, il vida le coffre paternel dans ses sacoches, puis la mort dans l’âme, il mit le feu au manoir et à ses dépendances. Sa décision avait été prise, quand il avait appris par un des rescapés que le gouvernement colonial de la Nouvelle-Écosse avait l’intention de redistribuer les terres acadiennes à des colons anglais. Il était impensable pour lui qu’un Anglais puisse loger dans la demeure familiale. Il les regarda brûler tard dans la nuit, songeant aux siens qu’il ne savait où. Son cœur se ferma, l’orgueil prit le relais. Achak le sortit de sa contemplation, car l’incendie devait se voir à des lieues et ils n’étaient pas de force à combattre une patrouille nombreuse. Alors, ils pénétrèrent dans le sous-bois, ils s’enfuirent en remontant le fleuve saint Jean comme des milliers d’Acadiens, les uns allant vers la région du Québec et les autres espérant atteindre l’île Saint-Jean avec les soldats anglais à leur trousse. Plus d’un mourut de faim et de maladies avant d’atteindre son but. Les érables étaient rouges quand Joseph-Marie et ses amis arrivèrent à destination au bord de la rivière des Outaouais près du lac des Deux-Montagnes, étendue d’eau, au nord-ouest de l’île de Montréal, au Québec. Les Micmacs y avaient établi leurs campements.

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commerce des fourrures

Joseph-Marie de Touais refit fortune, cette fois-ci dans le négoce des fourrures. Les chapeaux en feutres faits en poils de castor étaient très en vogue en Europe, c’était une vraie manne pour le négoce. Aidé de ses amis indiens et de Basile Tremblay qui en devenant un homme se révéla être un excellent trappeur, il avait créé un réseau qui s’étendait au-delà des Grands Lacs en direction du golfe du Mexique. Il s’était endurci, laissant parler sa violence naturelle que son orgueil entérinait sans autre forme d’excuse. Avec les Anglais dans la région, il s’était retrouvé dans des situations périlleuses qu’il avait souvent surmontées sans pitié pour l’adversaire. L’arrivée du général français Louis-Joseph de Montcalm, avec trois mille hommes, offrit un semblant de paix que trois ans plus tard James Wolfe, son homologue britannique, dissipât. Celui-ci jeta l’ancre près de Québec et l’assiégea pendant dix semaines, et au terme de la bataille dans les Plaines d’Abraham au seuil de la ville, il fit capituler les Français. Entre temps Joseph-Marie avait évacué son comptoir de la proximité du combat. Il était allé s’installer à Montréal pour développer son négoce de peaux.

Le printemps suivant, le général français François-Gaston de Lévis, fort d’une nouvelle armée en provenance de Montréal, poussa les Britanniques à se retrancher, et les assiégea à leur tour dans Québec. Toutefois, cette victoire ne fut pas décisive. Les Britanniques bénéficièrent eux aussi de renforts, puis s’emparèrent de Montréal et de Trois-Rivières, prenant pour de bon possession de la Nouvelle-France.

Les guerres en Europe avaient fini par achever les réserves et le peuple criait famine, Louis XV et son gouvernement sacrifièrent donc la Nouvelle-France aux Britanniques, en offrant toutefois à ses habitants la possibilité de retourner en France. France qui avait choisi de conserver les îles des Antilles, par le traité de Paris. Entre-temps, les rescapés apprirent les détails de l’abominable exil des Acadiens. Beaucoup ne savaient pas où se trouvaient les leurs, voire s’ils étaient en vie. Bon gré mal gré, on courba l’échine devant les Anglais, espérant voir revenir les siens, tout en les haïssant, le jeune baron de Thouais alla jusqu’à faire du commerce avec eux.

Quelque temps plus tard, face à des combats sans fin avec les Abénakis, Indiens alliés aux Français qui se révoltaient sous la direction de leur chef Pontiac, et afin d’éviter que les troubles dans les colonies américaines ne se répandent jusqu’au Canada, le gouvernement anglais décida d’être plus ouvert face aux Français. Pour cela, il décida de révoquer la proclamation royale qui, entre autres, faisait de la religion protestante la seule religion officielle.Morgan Weistling

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Installé à Montréal, dans une jolie maison de la rue Saint-Paul parallèle au fleuve, le négoce de Joseph-Marie de Thouais fructifiait. Il venait d’avoir trente ans, il décida qu’il était temps de convoler en justes noces. Il jeta son dévolu sur une jeune acadienne de la moitié de son âge, qui avait deux avantages, l’un d’être joli et l’autre d’être la fille unique de l’un de ses plus sérieux concurrents. Sa réserve naturelle, son indifférence à tout, l’avait touché, il pressentait une douleur qui faisait écho à la sienne. Elle semblait traverser la vie sans que rien ne la touche. Elle avait la douceur et la distance d’un ange. Elle lui rappelait un tableau d’une sainte. Qu’elle ne soit pas noble n’avait pas d’importance. L’ayant aperçu plusieurs fois à l’office dominical, il avait fini par pousser ses pions à la sortie de l’office de Pâques. Le père de la jeune fille n’en revenait pas, un baron courtisait sa fille, et de plus un baron riche. Il ne se le fit pas dire deux fois, il donna sa fille en mariage avec pour dot une association à son entreprise de négoce. Alors commencèrent les jours heureux. À l’automne suivant, c’est Basile Tremblay qui ramena Dewache. Elle l’avait soigné suite à une altercation avec une tribu huronne, son père Huritt l’avait ramené au village algonquin à l’agonie. Il l’épousa comme beaucoup de trappeurs à l’indienne et devant le curé. L’année suivante vint au monde le petit Georges Tremblay. De son côté malgré quelques inquiétudes Madeleine de Thouais, née Hébert, mit au monde Charles-Henri le 4 mai 1770. Et son père fut très fier de l’inscrire sur les fonts baptismaux du comté.

Quatre ans plus tard, à la satisfaction des Français, les Anglais rédigèrent l’Acte de Québec. Il venait atténuer les velléités d’assimilation exprimées onze ans plus tôt. Il établissait les droits du peuple canadien avec l’usage de la langue française, le droit civil français et la religion catholique. Il augmenta les frontières de la Nouvelle-France en créant la province du Québec, un vaste territoire qui longeait la vallée du fleuve Saint-Laurent et allait de Terre-Neuve aux Grands Lacs, ainsi que le pourtour de ceux-ci et de la vallée de l’Ohio. Il donna un large territoire aux Indiens afin d’arrêter une éventuelle rébellion de leur part.

Joseph-Marie de Thouais ne se fit pas d’illusions, cette nouvelle constitution avait été rédigée suite aux velléités d’indépendance des colonies nord-américaines, et visait à conserver une colonie en Amérique en réduisant tout mouvement. Mais, quant à l’automne suivant, les Américains, comme ils se faisaient appeler, prirent le fort Carillon puis le fort Pointe-à-la-Chevelure et pour finirent le fort Saint-Jean et que l’on apprit qu’avec à leur tête Benedict Arnold et Richard Montgomery, ils ralliaient les Canadiens, par la force, à leur lutte pour l’indépendance, Joseph-Marie de Thouais commença à se dire que cela lui rappelait quelque chose. D’autant que même l’évêque de Québec Jean-Olivier Briand fit l’éloge du gouverneur Carleton dans ses sermons dominicaux afin d’inciter ses ouailles à s’enrôler dans la milice pour défendre leur patrie et leur roi. Mais le roi d’Angleterre n’était pas son roi.

Joseph-Marie gardait rancune aux Anglais depuis la déportation de ses parents dont il n’avait jamais pu savoir où ils avaient été débarqués. Il ne voulait pas les aider, pas plus que ces Américains dont il savait que certains avaient traité les siens comme des esclaves. Après réflexion, il décida d’immigrer en Louisiane, bien que sous domination espagnole, il savait que les Français en place y avaient beaucoup d’influence. Donc à 39 ans pour la troisième fois de sa vie, alors que les Américains s’approchaient de Montréal et malgré les premières neiges de l’hiver, accompagné de la famille Tremblay et des siens, il quitta définitivement le Canada. Après avoir tout vendu à un négociant anglais, Joseph-Marie avait transformé le tout en lettres de change, qu’il portait à même la peau dans un sac de cuir attaché sur son torse, avec les bijoux de sa mère.

Marche en raquettes

Cette nuit-là, la neige tombait dru, ils s’étaient emmitouflés sous plusieurs épaisseurs de vêtements et de fourrures. Comme la ville était barricadée après le couvre-feu, ils quittèrent Montréal par une maison d’un de leurs amis acadiens. Celle-ci était accolée aux remparts et avait la particularité d’avoir un tunnel qui passait dessous pour la contrebande. Georges avec ses six ans était peu rassuré par cette aventure, il tenait serrée la jupe de sa mère. Madeleine quant à elle portait Charles-Louis trop petit pour pouvoir suivre avec ses propres jambes. Les deux mères avaient longuement expliqué aux enfants que l’on devait se cacher des Anglais et qu’il fallait faire le moins de bruit possible, ce qui les amusa beaucoup. La nuit sans lune leur permit de courir jusqu’à l’orée du bois sans être vus par la garde. Sans se retourner une heure durant, ils marchèrent péniblement dans l’obscurité, s’enfonçant dedans parfois jusqu’aux genoux, le rideau de neige effaçant leurs traces au fur et à mesure. Ils atteignirent le lieu où ils avaient au préalable caché sous des branches de sapin, un long canoë indien, à quelque distance de la ville. Celui-ci était rempli de leurs vivres et de leurs effets. Ils remontèrent la rivière Saint-Laurent, les deux hommes pagayant avec ardeur pour mettre le plus de distance entre eux et Montréal, les femmes blotties avec leurs enfants qui s’endormaient malgré le froid. Cachés par le brouillard qui recouvrait le fleuve, ils passèrent pendant la nuit sous le fort Frontenac à l’entrée du lac Ontario. Après avoir contourné les chutes Niagara, ils traversèrent le lac Érié puis ils remontèrent la rivière Miami. Navigants entre les lignes des Américains et des Anglais, ils durent affronter les rudesses de l’hiver ralentissant leur route vers le sud salvateur.

William Bouguereau

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Il arriva le moment où le cours de la rivière ne leur permit plus de la remonter, ils songèrent donc à abandonner leur embarcation. Ils établirent un campement sur ses rives à l’abri d’un bois de bouleau, afin de se reposer et de préparer les paquetages qu’ils se partageraient. Alors que les femmes préparaient le cuisseau d’une biche que les hommes avaient débusquée, ils se retrouvèrent entourés d’Indiens qui s’avérèrent amicaux. La fumée de leur feu avait attiré un groupe d’Indiens Miami avec lesquels Basile Tremblay avait par chance déjà commercé. Après le rituel des saluts, ils les invitèrent à partager leur repas. Ils laissèrent ensuite les femmes avec les enfants au campement, à la grande contrariété du petit Georges et se rendirent au camp indien niché plus haut dans la courbe d’une crique. Auprès du chef, ils marchandèrent deux carabines et des couvertures en laine rouge contre des porteurs. Ils marchèrent pendant dix jours vers l’Est, accompagnés de six guerriers portant le canoë rempli des paquetages. Si Dewache avait l’habitude de parcourir avec son peuple de longues distances, c’était loin d’être le cas de Madeleine. Elle ne se plaignit jamais, pas plus que lorsque son père lui avait annoncé un dimanche après la messe qu’elle allait se marier avec le baron de Thouais. Orpheline depuis sa tendre enfance, sa mère était morte d’une fluxion de poitrine, elle avait été très vite corvéable aux tâches ménagères remplaçant en cela sa mère. Son père avait trouvé ça tout naturel sans se rendre compte de l’âge de la fillette qui venait d’avoir sept ans. Elle avait grandi comme beaucoup d’Acadiennes le nez dans les corvées de la maison et comme par économie son père n’avait pas pris de domestique, elle était passée de servante à baronne sans vraiment comprendre ce qui lui arrivait. Son époux, s’il n’était pas particulièrement tendre, ce dont elle ne se rendit pas compte par manque d’expérience, avait toujours fait attention à son confort, elle s’était donc retrouvée à l’âge de seize ans, avec sous ses ordres une cuisinière, une bonne et un rang à tenir dans la société acadienne. N’ayant reçu aucune éducation en dehors de la religion, elle avait dû faire beaucoup d’efforts pour être à la hauteur de l’attente de son époux. De nature docile, elle avait toujours fait ce qu’il lui demandait et avait veillé à son bien-être comme toute épouse dévouée. Son plus grand bonheur fut la naissance de son fils. Et si l’accouchement avait été interminable, elle ne l’en avait que plus aimé. Quand son époux était venu lui annoncer qu’ils allaient quitter Montréal pour toujours sans lui demander son avis, elle était restée indifférente. Rien ne la rattachait vraiment à cette ville, pas plus son père que des amis, elle avait vécu recluse sans affection ni attention dans la maison paternelle. Elle se sentait redevable envers son époux qui lui en avait ouvert les portes.

Au milieu du printemps, ils atteignirent la région des basses terres par le fleuve Illinois et ils s’engagèrent enfin sur le Mississippi en direction de son embouchure vers le Sud. Ils franchirent la confluence du Missouri puis celle de l’Ohio et là ils découvrirent des étendues de noues qui élargissaient les rives du fleuve à perte de vue. Vingt jours plus tard, ils pénétrèrent dans le territoire des tribus Chickasaw. Ceux-ci étaient des ennemis des Français depuis qu’ils avaient aidé leurs proches parents les Choctaw à se défendre contre leurs attaques. Les Chickasaw attaquaient leurs voisins et les vendaient après les avoir réduits en esclavage, avec des armes fournies par les Anglais. Mais Basile connaissait un peu la région pour y être descendu quelques années plutôt. Continuellement sur leur garde, ils purent éviter ce danger.Robert Griffing (17625_0049_1_lg

Les jours suivants, ils avancèrent dans un labyrinthe d’eaux, de cannaies et de marais. Ils s’y perdirent par deux fois. Ils commencèrent à souffrir de la chaleur et des moustiques. Deux semaines plus tard, alors qu’ils cherchaient le meilleur emplacement pour accoster afin d’établir un campement pour la nuit, ils furent enveloppés par un brouillard si épais que les deux rives en devinrent indiscernables, mais à leur droite, leur parvinrent le son étouffé des tambours de guerre, des cris et des chants. Affolés, bien que ne les voyant point, ils essayèrent de glisser sur l’eau en faisant le moins de bruit. Mais quand le son des tambours se fut tu, les cris effroyables des guerriers démentirent leur discrétion. Les Indiens Tunicas eux les avaient remarqués. Ils étaient très en colère, leur camp avait été attaqué pendant que les guerriers étaient à la chasse et plusieurs de leurs squaws avaient été enlevées, aussi étaient-ils à la poursuite de leurs ennemis le cœur plein d’une haine vengeresse. Sur leur chemin se trouvait le canoë des deux familles que le hasard avait approché de la tribu en mal de représailles. Comprenant qu’ils étaient pourchassés, ils appuyèrent sur leurs pagaies, essayant de s’éloigner le plus vite possible. Madeleine, tendue par la peur, protégeait de son corps Charles-Henri qui étouffait ses sanglots dans son giron, le petit Georges était couché sur le fond du canoë. Dewache, à l’avant, comme les hommes, faisait de son mieux pour pagayer. Ils entendaient toujours les cris terribles étouffés par la brume, mais ne voyaient toujours pas leurs ennemis. Quand un lambeau du brouillard se leva, Madeleine hurla de terreur apercevant sur sa droite, à quelques longueurs de pagaie la face peinte d’un guerrier qui profita de ce fugace moment pour tirer une flèche. Le baron tira avec son fusil, l’indien tomba dans l’eau, coulant aussitôt. Madeleine s’écroula sur son enfant transpercée mortellement, le sang s’écoulant de la plaie. Les hommes redoublèrent d’efforts et s’enfoncèrent à nouveau dans le brouillard. Ils contournèrent une île, et faisant un silence absolu, se laissèrent emporter par le fleuve. La ruse les sauva. Dès qu’ils furent rassurés, ils abordèrent sur la rive opposée. Atterré, Joseph-Marie descendit le corps sans vie de Madeleine, Charles-Henri consterné ne comprenant pas ce qui était arrivé. Joseph-Marie maudissait Dieu et tous les saints pour cette fatalité qui lui faisait perdre les siens. S’il n’avait guère montré d’amour à sa jeune épouse, c’était à cause de l’indifférence qu’elle affichait continuellement, cela lui faisait mal. Il ne pouvait savoir que c’était sa façon à elle de faire glisser tout ce qui risquait la faire souffrir. Le jour finissait de tomber, à la clarté d’un quartier de lune qui se levait, ils enterrèrent la jeune femme sous un grand chêne et après une courte prière ils reprirent le canoë de peur que les Tunicas ne les retrouvent. Le baron laissa à la tombe tout ce qui lui restait de bonté voire d’humanité, la mort de sa femme était injuste, celle-ci n’avait jamais fait le moindre mal à quiconque, il en garda une profonde amertume. Quant à Charles-Henri, Dewache se chargea de lui expliquer qu’elle était montée au ciel. Il ne voyait pas pourquoi elle ne l’avait pas emmené et commença à souffrir de cet abandon qui lui laissa à l’âme, une langueur continue.

*

Le périple continua sans plus de problème, bien que rencontrant d’autres tribus, mais celles-ci étaient des amies des Français depuis longtemps. Ils arrivèrent au plus gros village de la région, l’Ascension, dans lequel ils savaient leurs compatriotes installés depuis des années. La bourgade était établie à la confluence du Mississippi et du bayou Lafourche où s’étaient installés d’anciens voisins de fort Saint-Jean qui avaient échappé aux Anglais. Ils s’appelaient Cantrelle, Boudreau, Gaudet, Arsenault, Mélanson ou Bergeron. Ils avaient fait souche à la naissance du bayou. Pour bon nombre d’entre eux, ils étaient arrivés là aux premiers temps de la déportation. Ils avaient fui des prisons de Pennsylvanie, de Caroline et de Géorgie, ou ils avaient été libérés par les catholiques du Maryland qui voyaient en eux des frères. Ils avaient rejoint le Mississippi, comme le baron de Thouais et ses compagnons, par ses affluents puis avaient descendu le fleuve jusqu’au Delta. Ils faisaient partie de ceux qui avaient miraculeusement échappé aux maladies, aux privations et aux Indiens en révolte ou en guerre ouverte. Au bout de leur odyssée aux couleurs du malheur, ils avaient cru parvenir dans une colonie française, mais ils s’étaient retrouvés en territoire espagnol où ils avaient été toutefois bien accueillis.

Le plus gros de leurs compatriotes fut autorisé par le gouverneur espagnol à s’installer sur les deux rives du Mississippi, entre Bâton Rouge et le comté de Saint-Jacques, avec une ramification descendant au sud, le long du Bayou Lafourche jusqu’à Houma. Le long du Mississippi et des autres cours d’eau, les Acadiens délimitèrent leurs terres d’après la coutume française, de longs champs rectangulaires s’enfonçant dans les terres que le chef de famille partageait longitudinalement entre enfants et petits-enfants. Ils construisirent de petits villages dont les maisons en bois et en pierres s’égrenaient sur la rive. Ils firent des marais des rizières et des forêts des champs de blé, de maïs, de coton ou de cannes à sucre. Ils ouvrirent des sentiers, ils mirent en place un réseau dense de communications aquatiques avec des pirogues et des bateaux. Ils reprirent la tradition de grands travaux collectifs, comme le « coup de main » pour la construction de maisons, étables, greniers, la boucherie, l’abattage des animaux et la distribution de la viande. Ils reprirent aussi les passe-temps communautaires : les bals de maison et les veillées, les fêtes populaires qui attiraient dans un seul endroit les avant-postes perdus entre lacs, marais, prairies et bois. Les ouragans, les orages, les crues du fleuve n’avaient pas ébranlé leur foi, leurs espérances en leur nouvelle vie.

Robert DAFFORD (L'Arrivée des Acadiens en Louisiane détails Robert DAFFORD (L’Arrivée des Acadiens en Louisiane détails[/ca

Le baron de Thouais eut la joie de retrouver un proche voisin, Alexis Breaux et sa nombreuse famille, comme il se doit pour un Acadien. Il vivait sur une plantation dont la superficie était bien supérieure à celle de ses voisins, sur laquelle sa famille et celle de son beau-frère vivaient suite à un ouragan qui avait détruit la maison de ce dernier. Il y avait été élevé une grande maison à étage et véranda qui n’avait rien à envier à celle des créoles alentour. Suite aux aléas destructeurs du ciel s’y entassait Madeleine Trahan, sa femme, et leurs six enfants, dont l’aîné pas encore marié avait 23 ans et le benjamin allait sur ses quatre ans. Ils avaient donc quatre garçons Honoré, Joseph, Charles, Alexis et deux filles Marie et Nastazie. Son beau-frère Charles Gaudet n’était pas, en reste, marié à sa sœur Cécile, ils avaient trois garçons, dont des jumeaux Joseph et Cloatre et le petit Charles, quatre ans, et une fille Magdeleine du même âge que la plus jeune de ses cousines. Cela faisait du monde, de la vie et de la bonne humeur, dans la grande demeure, et tout ce monde était là lorsque s’amarrèrent les nouveaux arrivants, au jour tombant. Il en sortit de partout, de la maison, des dépendances et tous allèrent à leur rencontre, car tous espéraient en ceux qui n’avaient pu les suivre, en ceux qu’ils avaient perdus en chemin, à ceux dont ils avaient entendu parler. Ils furent accueillis chaleureusement, les plus anciens se reconnaissant.

Les Thouais et les Tremblay furent aussitôt adoptés, les enfants s’accaparèrent les deux petits garçons et les emportèrent dans un tumulte joyeux, bien que Charles-Henri fût très impressionné par tout ce remue-ménage. Au bout de quelques jours, suite aux conseils de Charles Gaudet et d’Alexis Breaux, Joseph-Marie de Thouais et Basile Tremblay décidèrent d’aller à La Nouvelle-Orléans voir le gouverneur pour obtenir des terres, sans être obligés de faire comme ces squatteurs américains qui s’installaient dans les terres qu’ils jugeaient sans propriétaire et parfois en s’en débarrassant sans autre forme de contrat. Ils laissèrent Dewache et les enfants à leurs anciens voisins de l’Acadie jusqu’à leur retour. Et même si le baron avait laissé un peu d’argent pour couvrir leurs besoins, il savait qu’il n’avait pas à s’inquiéter.

Dewache Tremblay

Aux bords de la rivière, accrochés aux jupes de Dewache, les deux petits garçons regardèrent partir leurs pères à bord de leur canoë. Ils avaient quitté la plantation des Breaux à l’aube pour ne pas trop souffrir de terribles chaleurs de l’été. Ils remontèrent le bayou jusqu’à l’ascension où ils firent un arrêt pour faire une livraison pour leurs amis. Le casse-croûte de midi pris, ils s’engagèrent sur le large Mississippi. Cela ne faisait même pas une heure qu’ils se laissaient porter par son courant que le ciel devint noir transportant l’orage. Le vent souffla, le fleuve se couvrit de vagues, le ciel se zébra d’éclairs, le tonnerre se mit à gronder de plus en plus près. D’un commun accord, ils décidèrent d’aborder. Ils accostèrent devant une plantation, Joseph-Marie de Thouais décida d’aller y demander l’hospitalité. Ils s’engagèrent dans l’allée qui menait à la demeure, croisant des esclaves curieux encore courbés sur les champs. À l’étage, Ma-Hadassah ouvrait les portes-fenêtres afin de laisser entrer l’air plus frais que l’orage amenait. C’est de là qu’elle vit les deux hommes en train de remonter l’allée. De son pas pesant, elle descendit prévenir sa maîtresse, laissant sa nièce Louisa finir. La maîtresse de maison, intriguée, alla au-devant de ses invités imprévus et se posta en haut des marches du perron. Doña Maria Helena de Vilagaya était toute sauf une jolie femme. Grande, masculine, malgré ses effets à la dernière mode française, comme toutes les créoles, il se dégageait de son allure une autorité naturelle. Elle était sans grâce tout en énergie et d’un caractère entier sans fioritures. Arrivés dix ans plutôt d’Espagne avec son époux, ils avaient racheté la plantation de François-Joseph Antheaulme de Nouville, mort des fièvres et de ses différents excès. Ce fut elle qui décida de faire du coton au lieu de l’indigo, son époux n’avait pas eu son mot à dire, d’autant que c’était grâce à sa fortune personnelle qu’ils avaient pu faire l’acquisition des terres et des esclaves de la plantation « la Nouvelle ». Ils n’avaient pas eu à le regretter. Voyant approcher les deux hommes, elle grimaça et pensa que ce devait être des Acadiens, vu leurs vêtures. Joseph-Marie de Thouais arrivé au pied du perron fit une révérence qui surprit doña de Vilagaya et se présenta : « Madame, je me permets de me présenter Joseph-Marie baron de Thouais et mon ami Monsieur Tremblay. » Ah ! Un noble, c’est déjà mieux, pensa-t-elle. Puis poursuivant, il demanda l’autorisation de camper sur ses terres, ce qui la fit sourire. « – Voyons, Monsieur, nous allons vous offrir l’hospitalité comme il se doit, veuillez entrer, à moins que vous ayez des affaires à aller chercher ? » Basile Tremblay se chargea des bagages et le baron de Thouais de tenir compagnie à leur hôtesse. Elle excusa son époux qui était encore aux champs, mais qui n’allait pas tarder vu l’avancée des nuées annonciatrices des colères du ciel. Elle demanda à Ma-Hadassah, qui n’avait pas bougé de derrière sa maîtresse attendant les ordres, de faire servir des rafraîchissements. Alors qu’ils conversaient, Louisa servit. Joseph-Marie n’arrivait pas à quitter des yeux la jeune métisse. Il n’avait jamais vu taille si fine, buste si fier, traits si beaux, c’était une beauté à la peau ambrée et aux yeux en amande s’étirant sur les tempes. Doña de Vilagaya ne put que le remarquer, ce qui fit germer une idée dans sa tête. Sur ce, Basile revint suivi de près par don de Vilagaya. L’homme tout en rondeurs sûr des mollets de coq que ses culottes à la française dégageaient avait une allure sympathique que son sourire affable confirmait. Il s’avéra enchanté de cette visite qui allait agréablement le divertir de ses problèmes. « C’est un plaisir de vous avoir à ma table, mon épouse a eu raison de vous garder sous notre toit. Le Mississippi s’il est beau et déjà assez dangereux en dehors de l’orage, entre son courant, ses bancs de sable, ses îles mouvantes et ses alluvions chargées d’arbres, par ce temps-là, il aurait été dangereux même d’établir un campement trop près de ses rives. »

Sir_Henry_Raeburn_005Après s’être rafraîchi et changé de vêture, le baron en profita pour enfiler une veste plus en accord avec son rang, ils passèrent à table. La conversation tourna sur les raisons à tous d’être venus dans cette partie du monde. Dona de Vilagaya attendait le moment propice pour tendre son piège, et le baron lui tendit la perche lorsque après la question de celle-ci « – Et vous êtes certainement marié? ». Il répondit qu’il venait de perdre sa femme, laissant son petit garçon de quatre ans, orphelin. L’hôtesse s’attendrit sur le sort du père et de l’enfant. Elle s’enquit alors du bien-être de l’enfant et demanda qui s’en occupait.

« – Pour l’instant, c’est Madame Tremblay, la femme de Basile!

– Vous devriez prendre une nourrice, ce serait plus simple, vous savez.

– J’avoue ne pas y avoir encore réfléchi, mon deuil est encore très frais.

– Si vous voulez, nous pourrions nous séparer d’une de nos esclaves. Vous n’avez pas dû la remarquer, mais notre Louisa est en âge de pouvoir le faire et, malheureusement nous n’avons pas d’enfant.

Son époux surpris par l’annonce souleva un sourcil interrogateur vers sa femme dont elle ne tint pas compte. Don de Vilagaya n’était pas porté sur le sexe, ni le beau ni un autre, aussi après quelques efforts infructueux, au début de son mariage, il avait déserté le lit conjugal. Au grand désespoir de son épouse, il préférait les livres. Mais Louisa devenait trop attirante au goût de fons de Vilagaya, car malgré une fidélité sans faille de son époux, elle était extrêmement jalouse. Aussi sous prétexte de compassion, elle insista auprès du baron afin de la lui vendre, lui assurant un prix convenable pour tous. Il hésita un instant, ceci était nouveau pour lui. Acheter un être humain n’était ni dans sa culture, ni dans ses habitudes et bien que cela paraisse naturel à ses hôtes, il n’était pas tout à fait à l’aise avec l’idée. Toutefois, le souvenir encore chaud de la métisse le convainquit effaçant ses scrupules à l’étonnement de Basile. Il acheta donc Louisa pour être la nourrice de Charles-Henri. Comme ils descendaient le fleuve, ils décidèrent de conclure la vente, mais de ne prendre la fille qu’au retour.

Lorsque sur le fleuve reprenant leur voyage Basile parla de l’étrange vente. Joseph-Marie qui avait réfléchi entre temps à son acte, lui expliqua que de toute façon s’il voulait refaire fortune en faisant fructifier les terres qu’ils comptaient obtenir, leurs bras n’y suffiraient pas. L’aide des voisins pour défricher des terres vierges, les labourer, les semer, engranger les récoltes, élever du bétail, construire leurs maisons, prendrait une éternité voire ils n’en verraient pas le résultat, alors autant faire comme les créoles, en passer par l’esclavage. « – Et puis le système n’est pas une nouveauté, il suffit de lire la Bible ! » Balayant ainsi les dernières objections de son ami qui n’en fut pas pour autant convaincu. Mais pour le baron, au plus profond de lui, la loi du plus fort était la meilleure.

*

mama Louisa bis

mama Louisa

Pendant ce temps à la plantation « la Nouvelle », dans la cuisine, Ma-Hadassah apprenait à Louisa qu’elle avait été vendue au baron français de passage. Elle était abasourdie.

« – Voyons, Louisa, tu voyais bien les drôles de regards de la maîtresse, tu grandis ma fille et tu deviens drôlement belle comme ta mère, plus belle encore ! Alors, elle s’inquiète.

– Pour le maître ?

– Naturellement ! c’est bête, mais ces choses-là ne se contrôlent pas.

– Alors, je vais m’enfuir !

– Dis pas des bêtises, t’enfuir pour où ? Car à part les marécages, les crocodiles et les Indiens y a rien ! Sois pas bête ma fille au moins, tu n’as pas d’homme ni d’enfants ! Et je vais te donner des graines de tanaisie pour décider quand tu en auras.

– On peut décider quand on aura des enfants ?

– Naturellement que non, mais on peut s’arranger à ne pas en avoir quand on n’en veut pas. Tu ne crois quand même pas que je n’ai pas eu d’homme ? Je n’ai pas voulu d’enfants pour ne pas les voir dans les champs travaillant sous le fouet ou pis encore. Et ta mère aurait mieux fait de faire de même !

Louisa n’avait pas réfléchi à tout ça, sa tante avait remplacé sa mère alors qu’elle avait à peine trois ans, aussi ce genre de questions ne lui était jamais venu à l’esprit. Fille du maître précédent, elle était restée, malgré la vente, auréolée de cette paternité que Monsieur de Nouville n’avait pas alors cachée. Les autres noirs ne l’approchaient guère. Elle n’était pas innocente au point de ne pas savoir ce qui se passait dans les champs le soir tombé, ou lorsqu’on entendait râler dans les cases. Elle avait elle-même refusé des avances explicites que des nègres des champs avaient osé faire, mais elle était de la maison et l’on ne se mélangeait pas. Exaspérée par tout ça, elle s’exclama : « – quoi qu’il en soit, si j’en ai ils seront blancs !

– D’abord pour ça, il faut que le père soit blanc, et puis ils ne seront jamais assez blancs pour être libres !

Louisa haussa les épaules. Irritée, fatiguée, elle finit par fondre en larmes devant la fatalité. Sans ajouter un mot, elle n’en avait plus, Ma-Hadassah la prit dans ses bras potelés. Elle aussi son cœur fatiguait devant le manque de répit de sa vie.

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Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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2 réflexions sur “La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 020

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