La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 020 la suite

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Chapitre 20 suite

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Lorsqu’ils arrivèrent à La Nouvelle-Orléans, Joseph-Marie de Thouais et Basile trouvèrent le gouverneur Luis d’Unzaga y Amezaga en pleine préoccupation guerrière. Pour être plus exacte Marie Elizabeth de Saint-Maxent, sa jeune épouse, donnait un bal de charité afin de rassembler des fonds pour aider ce que l’on appelait les Américains, car les colonies anglaises à l’est du Mississippi faisaient plus que se rebeller, elles faisaient la révolution. Deux semaines avant l’arrivée des deux hommes dans la ville, le 4 juillet, les colonies anglaises avaient annoncé la Déclaration d’Indépendance, ce qui équivalait à une proclamation de guerre contre l’Angleterre. Toute la haute société créole avait été invitée aussi, Joseph-Marie et Basile furent courtoisement renvoyés par le majordome noir de l’hôtel du gouverneur. Ils furent de même éconduits chez monsieur Bevenot de Haussois, notaire à La Nouvelle-Orléans, chez qui ils s’étaient présentés sur les conseils d’un ami acadien, mais celui-ci se situait également à la fête. La journée étant avancée, après renseignement de leur aubergiste, ils décidèrent d’aller acheter des chevaux dont ils auraient grand besoin. Ils parvinrent chez un maquignon en dehors de la ville, auprès duquel ils obtinrent pour un bon prix une jument baie pour Basile et un étalon brun pour Joseph-Marie. Ils s’équipèrent ensuite en selle et harnais. De retour à l’auberge où ils étaient logés, ils dînèrent et se couchèrent.

Le lendemain, en fin de matinée afin de le trouver en de bonnes dispositions, il se rendit d’abord chez le notaire. Joseph-Marie de Thouais s’était vêtu selon son rang, s’il n’avait pas mis de perruque, il arborait un habit à la française de décente facture accompagné de chaussures à boucles et d’une canne. Arrivé rue du Maine devant la maison du notaire, il frappa, il fut courtoisement reçu par une négresse tout en rondeurs et en sourire qui lui demanda de patienter dans le vestibule le temps d’aller prévenir son maître. Des meubles, au tapis en passant par les tableaux, autour de lui tout prouvait l’opulence du notaire. Monsieur Bevenot de Haussois avait repris la charge de son père. La trentaine, célibataire, c’était un homme mince au visage hermétique et de nature consciencieuse. Il fit rentrer Joseph-Marie, baron de Thouais, comme il était écrit sur la carte dans son bureau. Il lui proposa de s’asseoir face à lui et demanda qu’on lui serve un rafraîchissement, car il faisait déjà très chaud. Après les salutations d’usage, avec un accent traînant, il engagea la conversation. « — Que puis-je pour vous, monsieur de Thouais ?

– Je viens de la part d’un de vos confrères de Québec, monsieur La Dauversière, qui m’a guidé vers votre étude.

– Grands dieux, comment va l’ami de mon père ? Cela fait si longtemps que je n’ai pu avoir de ses nouvelles par ses temps troublés. »

Joseph Marie Bevenot De Haussois

Après avoir tranquillisé le notaire, Joseph-Marie reprit. « — J’ai des lettres de changes et de créances ainsi que quelques biens à mettre en lieu sûr et je compte sur vous pour me conseiller. » Après avoir examiné chaque papier et les bijoux, le notaire le rassura, il n’y avait aucun problème, il s’occuperait de tout. Il conclut en lui demandant s’il désirait vendre les bijoux, car il n’aurait aucun mal à trouver acquéreur. « — Non ! Surtout pas ! Ce sont ceux de ma mère, je ne sais si elle est encore en vie, mais de toute façon ils reviendront à la femme de mon fils quand le temps sera venu. 

– Voulez-vous vous installer dans la colonie ?

– Oui, j’en ai l’intention. J’aimerais obtenir une concession de la part du gouverneur, je vais aller demander audience cet après-midi. J’ai repéré dans une courbe du fleuve avant la ville de l’ascension un endroit qui me conviendrait près d’une autre plantation. 

– Ce doit être la plantation Houmas, c’est une bonne terre, mais ne la demandez pas tout de suite. Le gouverneur vous proposera de vous implanter au bayou Lafourche avec les Acadiens. Allez voir après votre audience Monsieur de Saint-Maxent, il fait la pluie et le beau temps sur la colonie depuis que le gouverneur a épousé une de ses filles. De plus, il est favorable à l’installation de tout français surtout noble ! Votre fortune ne suffirait pas pour la propriété, les esclaves et toutes les fournitures dont vous auriez besoin. Il vaut mieux amener le gouverneur à vous donner la terre. »

Suivant les conseils de Monsieur Bevenot de Haussois, il se rendit en début d’après-midi à la demeure du gouverneur. Le maître d’hôtel, noir-ébène, guindé et dédaigneux, le conduisit dans l’antichambre où il lui demanda de bien vouloir patienter. Joseph-Marie n’avait pas tenu compte de l’incontournable coutume des Caraïbes, la méridienne. La chaleur du milieu de journée arrêtait toute activité, du moins chez les nantis, pour la sieste. Deux heures plus tard, un individu traversa l’antichambre et entra dans la pièce contiguë sans frapper ni être présenté. De belle prestance, d’une cinquantaine d’années, vêtu avec soin d’un habit à la française avec perruque poudrée et chaussure à boucles d’argent, il le toisa avec hauteur. Il semblait être chez lui et pour cause, c’était le beau-père du gouverneur. C’était Gilbert Antoine de Saint-Maxent, l’homme le plus riche de Louisiane. Né à Longwy, en Meurthe-et-Moselle, en Lorraine, en 1747, il avait immigré à La Nouvelle-Orléans, et s’était enrôlé dans l’armée. Deux ans plus tard, il avait épousé la fortunée Elizabeth La Roche et s’était servi de sa dot afin d’ouvrir un bâtiment, sur la rue Conti, utilisant à l’approvisionnement des commerçants de fourrures. En 1753, il fut promu colonel et commandant du régiment de la Louisiane par le gouverneur Louis De Billouart Kerlerec. Il s’était distingué dans les combats de défense contre les incursions anglaises et des Chickasaws. Il avait marié sa seconde fille, Marie Elizabeth, à dix-huit ans au nouveau gouverneur de la ville, de l’âge de son père. Cela n’avait pas gêné la jeune fille qu’elle était alors. Elle avait été élevée dans ce sens et dans la colonie aucun parti n’était à la hauteur des attentes paternelles et des siennes. De plus, cela allait tout à fait avec l’idée qu’elle se faisait de la vie, être à la meilleure place dans la société. Sa sœur aînée, Marie-Felice de Saint-Maxent, jeune veuve de monsieur d’Estrehan, avait eu l’intelligence de s’unir en deuxièmes noces avec Bernardo De Gálvez y Gallardo, le général du gouverneur, une des plus anciennes familles d’Espagne. Monsieur de Saint-Maxent, en se servant d’une de ses filles, avait su fort bien avancer ses pions. Le gouverneur venait de le nommer commandant de la milice de la Louisiane.

Un moment plus tard, le majordome arriva pour chercher Joseph-Marie qui commençait à s’impatienter, bien qu’il fût conscient d’être obligé d’en passer par là. Le gouverneur à son bureau conversait avec l’individu que Joseph-Marie avait vu entrer précédemment. Don d’Unzaga y Amezaga était un homme affable. Courtoisement, il indiqua le fauteuil en face de lui. « — Veuillez m’excuser de cette attente. Monsieur de Saint-Maxent et moi-même réglions des problèmes urgents. Si j’ai bien compris monsieur de Thouais, vous venez d’arriver dans notre colonie.

– Oui, monsieur le gouverneur, je suis là pour vous présenter mes hommages et vous demander l’autorisation de m’installer en Louisiane. »

Avec un fort accent espagnol, le gouverneur reprit. « – Je ne vois aucun inconvénient à ce que vous vous établissiez parmi nous, vous êtes le bienvenu. J’ai cru comprendre que je vous obligerais en vous donnant une concession. Cela a priori ne pose aucun problème. Je voudrais toutefois, si cela était possible, que vous me rendiez un service. Monsieur de Saint-Maxent m’a informé que vous étiez arrivé dans notre colonie depuis l’Acadie par le Mississippi. J’ai justement besoin de quelqu’un de confiance qui aurait vu le terrain récemment. Je ne sais si vous êtes avisé, mais les Américains ont déclaré leur indépendance. Je vais être franc avec vous. Non pas que je veuille les aider particulièrement, mais je souhaiterais profiter de la faiblesse des Anglais pour récupérer quelques forts et leurs régions environnantes. Si je vous fais part de ces secrets militaires, c’est qu’il m’a semblé comprendre que vous déteniez quelques rancœurs envers ceux-ci. En échange de ce service, je vous concéderai une plantation d’approximativement 3000 arrhes sur le lieu de votre choix et vingt esclaves pour démarrer. »

Le baron de Thouais fut très surpris de tous les renseignements que possédait le gouverneur à son sujet. Ce qu’il ne savait pas c’est que Mr de Saint-Maxent avait déjeuné avec son notaire. Ce dernier était resté discret quant à la fortune de celui-ci. Monsieur Bevenot de Haussois connaissait les projets de son ami de Saint-Maxent, n’en avait pas moins raconté le parcours du baron de Thouais jusqu’à la colonie, afin de lui donner un coup de pouce dans ses démarches. Sans se décontenancer, Joseph-Marie de Thouais acquiesça à la proposition, trouvant l’échange équitable. Il demanda toutefois de quoi il en retournait. Monsieur de Saint-Maxent prit le relais. Il expliqua qu’ils avaient l’intention d’aider secrètement les Américains en leur livrant cinq tonnes de poudre à canon, des magasins du roi. La poudre à canon devait remonter le Mississippi, sous prétexte de protéger la colonie espagnole, le but étant de contrecarrer les plans anglais pour capturer fort Pitt. Ils devaient donc fournir la marchandise au capitaine Georges Gibson Linn. S’il s’avérait d’accord pour participer à ce projet, il était attendu sous deux jours au palais gouvernemental. Le baron assura sa présence et garantit celle de son ami Basile Tremblay, se demandant toutefois ce qui se passerait le cas contraire. 

Tout comme monsieur de Saint-Maxent, Don d’Unzaga y Amezaga avait choisi d’effectuer ce marché avec le baron de Thouais. Il demeurait conscient que dans une armée les uns se révélaient braves, parce qu’ils voyaient de loin la récompense, les autres l’étaient par dureté de caractère, et beaucoup l’étaient, car tout ce qui les entourait les animait. Combien d’entre eux seraient lâches, s’ils étaient sûrs qu’on ne le sut pas ? 

Deux jours plus tard comme prévu les deux acolytes qui venaient d’Acadie se présentaient à l’aube au palais du gouverneur. Outre le gouverneur, les y attendaient monsieur de Saint-Maxent et Monsieur Bevenot de Haussois. Après avoir signé leurs engagements dans la milice de Louisiane qui se trouverait sous les ordres de monsieur de Saint-Maxent, le baron de Thouais contresigna son acte de propriété située à l’endroit où il la désirait, son notaire ayant fourni l’information. Celle-ci lui reviendrait à la fin de son accord et si par malheur il lui arrivait quelque chose, elle reviendrait à son héritier. C’est ainsi que s’amorça la guerre de la colonie espagnole contre son voisin anglais. Cette guerre ressemblait plus à une guerre de maquis qu’à une guerre ouverte. Le général Gálvez, qui devait devenir à son tour gouverneur, avait pris position pour les rebelles et supervisait l’ensemble des mouvements. Il commença par fournir des armes aux insurgés et captura tous les postes britanniques à l’ouest de la Floride. Pour cela, il avait accepté l’enrôlement dans l’armée espagnole de volontaires louisianais pour combattre du côté des Américains. 

***

Pour les deux amis, cette guerre de guérilla se déroula malgré ses horreurs sans trop de mal jusqu’à la capture de fort Bute. L’Espagne était officiellement entrée dans le conflit au côté de la Révolution américaine le 8 mai 1779, avec une déclaration de guerre par le roi Charles III. Cette déclaration avait été suivie par une autre le 8 juillet qui autorisait ses sujets coloniaux à s’engager dans des hostilités contre les Anglais. Bernardo de Gálvez avait intercepté des communications émanant des Anglais à Pensacola, indiquant qu’ils avaient planifié une attaque-surprise sur La Nouvelle-Orléans. Il décida donc de lancer sa propre attaque en premier. Elle commença par la capture de fort Bute pour laquelle Bernardo de Gálvez rassembla l’armée régulière espagnole, et les milices acadiennes de Saint-Maxent. Cette prise marqua le début de l’intervention officielle de l’Espagne dans la guerre américaine aux côtés de la France et des rebelles. 

Louis Amédée marquis de Maubeuge

Quelque temps auparavant, Louis Amédée, chevalier de Maubeuge, âgé de 24 ans, avait été détaché par Jean-Baptiste Donatien De Vimeur, comte de Rochambeau auprès de Monsieur de Saint-Maxent. Il était arrivé en grand secret sur les lieux de la bataille à venir. L’engouement de monsieur de La Fayette pour le combat des Américains avait fini par créer des émules dans la société aristocratique française en pleine passion pour la philosophie et la liberté que les vannes de l’encyclopédie, les écrits de Voltaire et les satires de Beaumarchais avaient ouverte. Afin de tâter le terrain, monsieur de Rochambeau avait rassemblé un contingent qu’il avait mis sous les ordres du jeune chevalier de Maubeuge. 

Le 7 septembre à l’aube, Bernardo Gálvez décida de prendre d’assaut le petit poste frontière britannique. Le fort Bute était situé sur les bords du Bayou Manchac, à environ 115 milles de La Nouvelle-Orléans, à l’extrême ouest de la frontière ouest de la Floride britannique. Le lieutenant-colonel Alexander Dickson avait été chargé de la défense du district de Bâton-Rouge, qui comprenait fort Bute, Bâton-Rouge, et fort Panmure. Les Anglais avaient commencé par envoyer un grand nombre de troupes au nord-ouest des colonies afin de capturer Georges Rogers Clark, le commandant américain, ce qui avait affaibli la région. Le commandant Dickson n’avait à sa disposition que quatre cents soldats et ayant eu connaissance des mouvements espagnols, il avait retiré la plupart de ses forces de Bâton-Rouge et Panmure, laissant à l’arrière, avec le capitaine Von Haake une petite garnison. Les Espagnols de leur côté avaient reçu des renforts de La Nouvelle-Orléans. Ceux-ci se composaient au départ de 520 réguliers, dont environ les deux tiers avaient été récemment recrutés, 60 miliciens, 80 mulâtres libres, et dix volontaires américains dirigés par Oliver Pollock parmi lesquels s’était glissé le jeune James Wilkinson. Ce dernier commençait une carrière des plus particulières, engagé dans l’armée comme agent de liaison. Il était surtout agent secret du général Washington et rendait compte de l’évolution de la guerre espagnole et de l’état d’esprit des alliés. Venant de l’amont du fleuve, la force avait été augmentée en plus des 600 individus, indiens, acadiens, dont faisait partie le baron de Thouais et Basile Tremblay. Gálvez avait réussi à rassembler plus de 1400 hommes, même si ce nombre avait été sensiblement réduit en raison des difficultés de la marche. La veille au soir, le baron de Thouais était arrivé avec son corps devant l’ancien bastion construit en palissade. Il trouva que l’ennemi se révélait en mauvaise posture, du fait qu’il jugeait indéfendable la position. Lorsque les troupes furent regroupées face à fort Bute, Gálvez informa son armée du véritable objectif de leur mission suscitant des hourras enthousiastes. Le baron de Thouais et son ami furent convoqués sous la tente de Saint-Maxent, qui leur apprit qu’il les mettait sous les ordres du jeune lieutenant français le chevalier de Maubeuge, car ils connaissaient le terrain bien mieux que le nouveau venu. Bien qu’il trouvât son supérieur assez jeune, Joseph-Marie obéit sans objection. À l’aube le lendemain, ils attaquèrent les fortifications, et après une brève escarmouche dans laquelle un seul homme fut tué, la garnison se rendit. Comme des soldats anglais s’échappaient, Gálvez envoya le corps expéditionnaire français capturer ceux qui s’enfuyaient sur le chemin de Bâton-Rouge. Alors qu’ils accouraient derrière les fuyards dans le sous-bois qui longeait le bayou, ils furent pris à revers par un groupe d’Indiens allié des Anglais. Joseph-Marie et Basile n’entendirent pas l’avertissement que leur lança un militaire français. Joseph-Marie sentit le souffle d’une flèche passer sur son côté qui atteignit au milieu du dos son ami qui courait devant lui. Il le vit s’écrouler sans vie. Dans sa tête un éclair brisa sa raison. Celui qu’il considérait comme son frère, depuis qu’il l’avait recueilli en Acadie venait de décéder face à lui. C’en était trop pour lui. Il devait le venger, venger tous ceux qui étaient morts et qu’il avait aimés. Il attrapa la hache de son ami, prit dans l’autre main son épée, se retourna et fonça vers les Indiens, aveuglé par la haine. La rage de l’homme blanc saisit de surprise les Indiens, qui ne purent se reprendre. Ils se défendirent de leur mieux. À la stupeur des Français, il massacra tous les Indiens qui étaient à sa portée. Il sortit de ce combat couvert de sang avec juste quelques égratignures. Lorsque la raison lui revint, il était entouré des Français qui le congratulaient pour son courage. Inquiet de cette subite frénésie sanguinaire, Monsieur de Maubeuge, quant à lui, resta sur sa réserve. Les Français ne ramenèrent que quelques prisonniers, surtout des Indiens. Le général Gálvez demeura à fort Bute pendant six jours, donnant à ses hommes le temps de se reposer avant de poursuivre sur Bâton-Rouge. 

bernardo de galvez

Les troupes de Gálvez arrivèrent sous les murs de la ville le 20 septembre et il constata qu’il s’agissait d’une place forte occupée par environ trois cents militaires de l’armée régulière. Étant exposé aux feux des canons et ne pouvant mettre en danger sa propre artillerie, le général ordonna une feinte par le nord, à travers la forêt qui encerclait la cité. Les Anglais tournèrent leurs batteries vers le nord et bombardèrent massivement cette position. Cachés sous l’épais feuillage, les Espagnols n’eurent à déplorer que trois blessés, parmi lesquels Joseph-Marie de Thouais. Celui-ci reçut à l’épaule une balle de l’ennemi alors qu’il plaquait au sol l’un de ses comparses apercevant l’éclat du canon de fusil qui le visait. Pendant ce temps, les ingénieurs et spécialistes de siège du général Gálvez creusèrent des tranchées et établirent des abris sûrs pour les canons qui commencèrent à tirer sur le fort. Les Anglais endurèrent trois heures de pilonnage intense puis se rendirent. Ce fut la seconde place britannique à tomber aux mains des Espagnols lors de l’incursion de Bernardo de Gálvez dans le territoire anglais de l’ouest de la Floride. Les conditions de capitulation acceptée par Dickson, à Bâton-Rouge, garantissaient à Gálvez la cession du reste des postes britanniques sur le fleuve Mississippi, libérant ainsi la basse vallée du Mississippi. De retour à La Nouvelle-Orléans, il planifia une campagne contre le fort de La Mobile et de Pensacola, les autres bastions britanniques à l’ouest de la Floride, campagne que Joseph-Marie de Thouais ne vit pas.

***

Mama Louisa

Pendant tout ce temps, Louisa devenue Mama-Louisa s’occupa de Charles-Henri de Thouais. Trois années auparavant étaient arrivées deux missives à la plantation « La Nouvelle ». La première demandait à doña de Vilagaya d’acheminer Louisa jusqu’à la plantation des Breaux au bayou la Fourche, la deuxième était à remettre à Madame Tremblay. Doña de Vilagaya, à réception de la lettre, fit préparer Louisa. Elle lui constitua un petit trousseau en lui fournissant un métrage suffisant de coton blanc fin pour coudre deux corsages et deux métrages de toile de couleur neutre, afin de réaliser deux jupes, que la jeune fille s’empressa de blanchir. Le matin de son départ, Louisa attendait sous la véranda, à côté de la porte principale, le contremaître qui l’accompagnait. Elle n’était pas pressée de partir, mais puisqu’elle y était obligée, autant faire vite. Doña De Vilagaya avait clairement insisté sur le fait que l’esclave devait arriver intacte sur le lieu de livraison. Le contremaître avait parfaitement compris et ne se l’était pas fait dire deux fois. Lorsqu’il la trouva, il remarqua qu’elle avait soigneusement préparé sa mise. Tout de blanc vêtu, elle avait tressé sa lourde chevelure corbeau qu’elle avait enveloppé dans un linge, turban que les créoles appelaient tignon. Elle portait un corsage fermé haut, une jupe large accentuant sa taille qu’elle avait sciemment faite longue à toucher le sol comme celle de la maîtresse. Impassible, elle allait à pied fièrement à côté du cheval du contremaître, sans jamais se retourner. Celui-ci ne se déplaçait pas trop vite afin que la jeune fille ne se fatigue pas. Ils mirent une bonne partie de la journée pour arriver à leur destination ? Quel ne fut pas l’étonnement des habitants de la plantation Breaux, quand ils remarquèrent en fin de soirée au bout de l’allée un cavalier et une métisse marchant près de lui ! Madeleine Trahan intriguée attendit en haut des marches sous la galerie que le couple s’approche. Le temps d’atteindre le perron s’étaient rassemblés tous les membres de la famille Breaux. L’homme se présenta à la porte et demanda à voir Madame Tremblay. Il fut tout aussi surpris que Louisa en découvrant l’Indienne. Il lui remit la lettre et lui apprit que la négresse à côté de lui était l’esclave de Monsieur de Thouais. Face au regard interrogateur de Dewache, Cécile Breaux, son petit dernier calé contre sa hanche, prit le billet qu’elle décacheta, puisqu’elle était la seule à savoir un peu lire. Après l’avoir déchiffrée, elle confirma les dire du cavalier et expliqua le départ de Basile Tremblay et du Baron de Thouais pour la guerre, quant à la fille, elle devait faire office de nourrice auprès du fils du baron. Sa commission effectuée, le cavalier repartit aussitôt voulant rentrer avant la nuit. Il ne tenait pas à rester sur place. Il quitta l’assemblée, regroupée autour de la métisse. La nouvelle les laissait sceptiques. La guerre, quelle guerre ? Ils n’avaient pas entendu parler de guerres. Et une esclave, personne n’en possédait chez les Acadiens. Alexis Breaux était bien travaillé par l’idée se disant que cela aiderait à développer son exploitation, mais il n’avait pas franchi le pas devant le regard de sa communauté. La jeune métisse qui gardait son masque impénétrable malgré l’inquiétude se laissait examiner comme un animal étrange par le groupe. Dewache ne savait pas comment se comporter avec Louisa ni ce qu’elle était supposée faire d’elle. C’est Charles-Henri qui ayant entendu le contremaître décoinça la situation. Interpellant la métisse, il lui demanda si elle devait vraiment s’occuper de lui. Elle se pencha vers le petit garçon et lui dit. « Il semblerait que ton papa m’ait achetée pour ça. J’espère que cela va te plaire. » L’enfant, flatté et sous le charme de la jeune fille, lui prit la main. Il se retourna vers l’assemblée des Acadiens et tout fier il proclama. « – C’est la maman que mon papa m’a achetée, elle est à moi ». Cela fit sourire Dewache et lui facilita la tâche. Tous les Acadiens éclatèrent de rire et l’affaire fut convenue. À la surprise de Louisa, ils l’intégrèrent comme un membre de la famille, lui faisant une place. Tout naturellement, elle participa à la vie de la plantation du moins à tous les travaux domestiques. Charles-Henri se retournait vers elle chaque fois qu’il avait besoin de soins, de tendresse, d’une autorisation. Tout le monde s’adapta à la nouvelle venue et ils finirent par oublier sa condition. Les années passèrent, les bruits de la guerre les atteignirent, des lettres arrivèrent donnant des nouvelles des hommes. Le temps s’écoula au fil des récoltes, des maladies infantiles, des naissances, des mariages, des fêtes. Louisa pensait bien que ça ne durerait pas, mais elle se laissa bercer par cette quiétude trompeuse. 

***

Les tâches journalières effectuées, les enfants Breaux s’amusaient au bord du fleuve. C’était la Toussaint, en attendant l’heure du repas qui rassemblait la famille, Nastazie jouait à chat perché avec son frère Alexis, Georges Tremblay, Charles-Henri de Thouais et les cousins des Breaux, Cloatre, Charles, et Magdeleine venus spécialement pour l’occasion. Deux ans plutôt, Charles Gaudet, et Cécile Breaux avaient finalement réaménagé dans une nouvelle maison que leurs parents et voisins avaient aidé à construire sur leur terre. Sous la véranda Marie, l’aînée des Breaux, qui allait être bientôt en âge de se marier, surveillait sa nièce et filleule qui trottait derrière un chaton. C’était la fille de l’aîné des Breaux, Honoré. Celui-ci s’était enfin déterminé à épouser leur voisine Marguerite Aurion. Celle-ci avait été élevée par son oncle et sa tante, Joseph et Angélique Marant. Séparée de ses parents, suite au grand dérangement, elle avait appris qu’ils étaient morts lors de leur déportation. Lorsqu’arrivèrent ses quinze ans, sa beauté blonde déclencha la venue de loin des Acadiens cherchant femme, mais, malgré son apparente douceur, elle s’était obstinée à patienter qu’Honoré se décida. Comme toutes les jeunes filles acadiennes, elle avait été accoutumée dès son plus jeune âge aux travaux domestiques et aux mœurs de son peuple. De nature réservée, elle ne songeait pas à ces légers jeux de libertinage et attendait au milieu d’occupations utiles que l’on disposât d’elle. Sans malice et sans honte, puisqu’elle n’accomplissait rien qui put réellement la faire rougir, elle agissait avec l’assurance que donne la naïveté quand on ne pense point à mal. Les jours de fête, elle s’amusait modérément préférant aider autour d’elle, elle ne faisait pas partie de celles à qui l’ont fait des reproches pour un comportement frivole. À la Saint-Jean de ses treize ans, elle avait compris que ce serait Honoré Breaux qu’elle accepterait pour mari ou personne. Bien qu’il fut âgé de dix ans de plus qu’elle, avec ses larges épaules, ses jambes solides, son sourire franc et ses yeux noisette, Honoré l’avaient définitivement conquise. Aux bals réguliers qui ponctuèrent par la suite la vie de la communauté, elle refusa tous les cavaliers et prit son mal en patience laissant le jeune homme arriver jusqu’à elle. Comme cela tardait à venir, sa tante, connaissant le secret de la jeune fille, alla voir Madeleine Breaux, pour qu’elle intervienne, ce qu’elle fit au bal suivant. « Mon fils, qu’attends-tu pour inviter la Marguerite à danser, qu’elle ait des cheveux blancs ?

– Mais elle refuse tous les cavaliers qui se présentent !

– Pas tous ! Mon fils, allez ! Va !

Marguerite Aurion

Et quand elle accepta la contredanse puis la suivante, il comprit. Secoué par sa mère, Madeleine Trahan, qui lui rappela son âge et le fait que Marguerite n’attendrait pas indéfiniment, il se décida, d’autant qu’elle lui plaisait. 

Mais ce jour-là, tout ceci était bien loin, elle se trouvait dans le bâtiment à côté de la demeure qui servait de cuisine où elle aidait sa belle-mère et Mama-Louisa à préparer le repas de fête, quand Charles et sa sœur Nastazie essoufflés déboulèrent. « — Ma ! Y a des militaires en bateau qui accostent devant la plantation ! » Toutes s’arrêtèrent dans leurs activités. Louisa sentit son estomac se comprimer, elle avait déjà compris.

– Ils sont nombreux ?

– Six ou huit, j’ai pas bien vu.

– Va chercher ton père et tes frères et toi Nastazie, va chercher Dewache, elle doit être au potager !

Tout en s’essuyant les mains, Madeleine Breaux se dirigea suivi de sa bru et de la métisse sur le devant de la maison. Elle rejoignit son aînée qui avait pris sa nièce dans ses bras et qui examinait les nouveaux arrivants depuis la galerie de la demeure. Les petits, plus curieux que craintifs, étaient restés au bord du bayou et regardaient les soldats descendre de l’embarcation qui ressemblait à une gabarre à fond plat. Madeleine Breaux s’avança vers eux, suivie des femmes de la maison sur ses talons. Alors qu’elles s’approchaient, elles les aperçurent extirper une civière dans laquelle gisait un homme. Un noir immense dans la force de l’âge siégeait à ses côtés. 

Madeleine accéléra le pas pour voir qui s’y trouvait. Dewache qui les rejoignait à cet instant, savait-elle qui était dans le brancard, car quelques jours avant, alors qu’elle ramassait des baies sauvages, son cœur avait un moment oublié de battre lui causant un malaise qu’elle interpréta aussitôt, laissant échapper des larmes sur sa joue. L’officier du groupe s’avança vers la femme d’âge mûr qui venait au-devant de lui. Il la salua, se présenta et interrogea. « – Je suis bien à la plantation Breaux ? » Devant l’acquiescement de la femme, il reprit. « — C’est monsieur le Baron de Thouais, il m’a demandé de le reconduire chez vous. 

– Il est mort ?

– Non, il a reçu une balle à l’épaule et la fièvre le laisse dans un état comateux, mais avec des soins, ça devrait passer. Le nègre à ses côtés est son valet. »

Charles-Henri s’était approché pour voir l’homme allongé qu’il attendait depuis longtemps et crut le reconnaître. Les femmes quant à elles se retournèrent embarrassées vers Louisa, se rappelant soudain que la jeune femme était l’esclave de cet homme. Celle-ci, les mains moites les essuyait nerveusement sur son tablier tout en restant impassible. Dewache interrompit ce moment de gêne et posa à l’officier la question dont elle connaissait la réponse. « — Je suis madame Tremblay, est-ce que par hasard vous auriez des nouvelles de Basile Tremblay qui était aux côtés de monsieur de Thouais ?

– Je suis désolé, Madame, mais votre époux est tombé à la prise de fort Bute. »

Devant la certitude, le deuil en elle pénétra définitivement dans son cœur. Sans rien répondre, laissant son fils Georges, elle fit demi-tour et, d’un pas régulier, quitta l’assemblée sans un mot. Elle partit vers le Nord, dépassa la maison puis longea les champs, puis s’enfonça dans le sous-bois. Elle marcha une partie de la nuit, éclairée par la lune montante filtrant entre les chênes gigantesques couverts de rideaux de mousse fantomatique. Elle s’arrêta au milieu d’une clairière. Elle ramassa du bois puis effectua un feu au centre. Quand celui-ci prit, la lune résidait au-dessus de la trouée. Dewache défit ses cheveux, recouvrit sa tête de terre, commença à tourner à petits pas saccadés, tout en murmurant une mélopée qui au fur et à mesure s’enfla, emplissant l’espace. Elle tourna pendant des heures rentrant en transe. Elle se maintenait en équilibre sur un globe qui flottait dans le vide. Devant elle, une succession de globes identiques s’enchaînait à l’infini. Sur l’un d’eux, Basile était là, lui souriant et lui tendant la main. Elle semblait se mouvoir au ralenti. Sans effort, avec légèreté, elle sauta d’un globe à l’autre jusqu’à atteindre la main tellement aimée. Celui-ci la prit dans ses bras lui caressant les cheveux. Il lui montra sur les différents globes leur fils Georges avec à son bras une belle jeune femme, puis sur le suivant trois enfants et sur le suivant ceux-ci plus grands avec leurs conjoints, puis sur le suivant leurs enfants. Il lui désignait leur descendance sans fin, le résultat de leur amour et de leurs espérances. Son cœur était en paix. Épuisée, elle s’écroula. Au pic du soleil, Alexis Breaux et ses trois fils Honoré, Joseph et Charles la trouvèrent allongée auprès du feu refroidi. Ils crurent un instant qu’elle était morte. Confortés du contraire, ils la ramenèrent à la plantation. Ils se pressèrent, car à l’est des nuages s’agglutinaient annonçant un orage comme il y en avait tant à cette époque de l’année.

Dans la maison silencieuse troublée seulement par le grondement du tonnerre, avec l’aide de Madeleine Trahan, Mama-Louisa soignait le baron et s’occupait de Charles-Henri. Le blessé avait été installé dans une pièce du bas qui servait de salon. Pendant deux jours, il délira pris dans les accès de température, il n’émergeait pas de sa torpeur. Le docteur venu de l’Ascension, après avoir changé ses pansements et examiné sa plaie, avait rassuré tout le monde. La fièvre allait disparaitre, après tout irait bien. À tour de rôle, les femmes l’éventaient pour le rafraîchir tout en lui passant des compresses sur le front, elles lui donnaient à boire des tisanes chaque fois qu’elles le pouvaient pour faire partir le mal. Puis un matin, Marguerite Aurion le trouva assis sur son lit, la fièvre était enfin tombée. « — Où je suis ? » Demanda-t-il, inquiet, il ne se souvenait plus de rien depuis qu’il avait senti la douleur de la balle pénétrant dans l’épaule. Elle le rassura, il réclama son fils, elle le fit quérir. Lorsqu’il entra dans la pièce, le petit garçon s’accrochait machinalement à la jupe de sa nourrice qui l’accompagnait. « – Je suis votre père, vous n’avez aucun motif d’avoir peur. De plus, lâchez donc les jupes de votre nourrice, vous avez l’âge de raison, vous n’êtes plus en âge de vous cacher dedans. » Charles-Henri s’avança vers son père et se campa devant lui. Ce dernier ne pensait déjà plus à lui, il examinait celle qui le soignait depuis plusieurs jours, et qui le troublait. Elle s’avérait encore plus belle que dans son souvenir. Celle-ci le regardait se demandant comment elle devait se conduire, un comportement servile ne faisait pas partie dans son caractère ni dans ses habitudes.

mama Louisa

Sa convalescence dura trois bonnes semaines pendant lesquelles il amena Louisa à devenir sa maîtresse. Du moins le pensa-t-il. Ne pouvant acquérir sa liberté, celle-ci avait décidé que son seul choix était de pousser son maître à faire d’elle sa concubine, sa tisanière. Cela avait réussi à sa mère, même si elle était morte en couches, aussi jouant les Salomé elle fit tout pour le séduire. Tour à tour distante, puis attentionnée, sous prétexte de le soigner ou de remettre sa literie d’aplomb, elle approchait ses atouts qui se dévoilaient sous la tension du tissu de la blouse qui s’échancrait au fil des jours. Il attendait sa venue et allait jusqu’à la réclamer sous des prétextes divers. Puis un soir, alors que tout le monde était couché, elle arriva afin de lui servir une carafe d’eau qu’elle croyait avoir oublié de mettre à sa portée. Les forces du convalescent étaient revenues et décuplées par le désir, il la bascula sur le lit. Mollement, elle résista lui donnant la satisfaction de lui offrir sa virginité. Le stratagème de la jeune esclave réussit au-delà de ses espérances, il ne pouvait plus se passer d’elle. Lorsque Alexis Breaux poussé par sa femme vint proposer de la racheter pour la libérer, il n’en fut pas question, et sans plus de mots l’acadien comprit pourquoi. Alexis Breaux eut bien du mal à expliquer à son épouse la situation qu’elle trouvait inconvenante. 

Noël arriva. Les fêtes de la nativité passées, comme il était rétabli, Joseph-Marie de Thouais décida, accompagné d’Honoré Breaux et de son jeune frère Joseph, d’aller à La Nouvelle-Orléans se faire remettre le titre de sa concession. 

***

Trois années s’étaient écoulées depuis l’accord entre le gouverneur de l’époque et le jour où le baron frappa chez son notaire. Joseph-Marie Bevenot de Haussois l’attendait depuis qu’il avait eu connaissance de son retour sur le bayou La Fourche, il lui remit en bonne et due forme la copie de son titre de concession. Il s’excusa devant l’impossibilité de fournir les vingt esclaves annoncés dans le contrat, il lui faudrait revenir. Aucune vente ne s’avérait prévue dans les jours à venir, la guerre avec les Anglais, les Américains et les Français avait ralenti le commerce du bois d’ébène. Satisfait par la réalisation de l’accord, le baron de Thouais ne put toutefois remercier le gouverneur Bernardo de Gálvez, encore sur le terrain des batailles.  

***

À cette époque de l’année, le temps était particulièrement agréable, les températures s’avéraient douces et l’on craignait beaucoup moins les brusques changements de climats qu’offraient les tropiques. Ils avançaient lentement sur la route qui longeait les propriétés créoles, au rythme des deux chariots massivement chargés et attelés à des mulets. Le baron de Thouais s’était approvisionné en vivres et volailles sur pied, en outil et en fournitures de tous genres. Il avait bien évidemment investi en boutures et en graines de toutes sortes. Les trois hommes arrivèrent sur la concession en milieu d’après-midi. Après avoir dépassé la plantation Houmas, ils découvrirent une forêt de chênes, de cyprès, de cirier et autres essences comme les néfliers, les pommiers, les pruniers, les merisiers, qui annonçaient une lourde charge de travail dans le but de débroussailler et dégager les futurs champs à cultiver. Ils s’installèrent près du fleuve dans une clairière qui allait de la rive à un monticule herbeux. À sa vue, le baron projeta d’y faire un jour construire sa demeure. Une fois le campement aménagé, Honoré Breaux les quitta afin de prévenir les siens de leur nouvelle implantation. 

Sur les lieux, Joseph-Marie de Thouais aidé de Joseph Breaux, plaçant un piquet tous les 20 pieds, délimita sa concession. Estimant que Georges Tremblay avait été lésé à cause de la mort de son père, il agrandit abusivement sa plantation vers l’Est jusqu’au bord du bayou, dans le but de lui donner ce bout de parcelle à sa majorité. Il décida de nommer sa terre « la Palmeraie », car il avait déjà envisagé de transplanter des palmiers de Floride qui réaliseraient une allée qui irait atteindre les marches la future demeure. Honoré revint deux jours plus tard, avec tous les Acadiens de leur communauté afin d’aider le baron à défricher. Ceux-ci arrivèrent les bras chargés, les uns rapportant des jeunes plants d’arbres fruitiers, les autres un animal domestique, poules, truie… Alexis Breaux tint à offrir à son ami une vache et son veau. Pendant les semaines qui suivirent, infatigables, les uns abattaient les arbres avec leurs cognées massives, les autres ameublissaient la terre avec la bêche, qu’ils enfonçaient vigoureusement, d’autres déchiraient le sein de cette terre, avec le tranchant d’une charrue, que traînaient à pas lents deux bœufs accouplés qu’ils avaient conduits et vendus au baron. 

Plusieurs débitaient des arbres énormes, les sciaient en planches, en poteaux, en solives, en chevrons, en bardeaux pour élever tout d’abord un bungalow sur un soubassement de briques, de quatre pièces successives avec véranda à l’arrière et à l’avant. Dans le dos de celui-ci, ils bâtirent une grange sur une des buttes du terrain, prévoyant les débordements du fleuve. Lorsque les constructions furent prêtes, accompagnés des femmes de la famille Breaux, Dewache, Mama Louisa, et les garçons vinrent s’installer. Pendant ce temps, une autre partie de ces hommes laborieux commencèrent à labourer les premiers champs dégagés de la nature sauvage. Ils creusèrent de longs sillons, ils y mirent en terre du coton et des cannes à sucre, ils y piquèrent du riz, ils y ensemencèrent du maïs pour s’alimenter et, d’herbes de Guinée qui serviraient de fourrage pour les bêtes et étoufferaient les herbes indésirables. Ils nivelaient, effectuaient des tranchées pour guider l’eau vers les plants et des levées pour maintenir le fleuve dans son lit. Tous commençaient leurs travaux dès le lever de l’aurore et ne le finissaient qu’après le coucher du soleil. De son côté, Abraham, le géant noir, aida les femmes et prépara le potager pour Mama Louisa et Dewache. Pour pouvoir nourrir les habitants, elles y plantèrent petits pois, haricots de primeurs, raves et radis, laitue, chicorée, céleri, carottes courtes, choux-paumés hâtifs de Bonneuil, choux d’Alsace, brocolis, melons et concombres, tomates, pattes d’anémone, griffes de renoncules et oignons de fleurs qu’avaient apportées Madeleine Breaux et sa belle-fille Marguerite. En attendant les récoltes, ils vivaient sur les réserves de farine de maïs et de viande de porc. Pendant leur séjour chez les Acadiens Mama-Louisa et Dewache avaient appris à repérer dans la nature les baies, les fruits et légumes sauvages qui pourraient le moment venu améliorer leur ordinaire. Après avoir parcouru les alentours de la plantation, Dewache cueillit des herbes, des racines médicinales dont elle connaissait les vertus. Entre ce qu’avaient amené les Acadiens et ce qu’avait acheté le baron, la basse-cour se trouva riche de plusieurs poules, d’un coq, d’une truie avec sa portée de gorets, sans oublier la vache et son veau. Ils ne manquaient de rien. Quand approcherait la fin de l’été, tout ceci se transformerait en conserve de fruits et de légumes, en pots de confiture et de gelée, on salerait la viande qu’elle soit le produit de l’élevage ou de la chasse.

L’installation dura trois semaines, après moult remerciements de la part du baron, les Acadiens retournèrent sur leurs terres. Cela coïncida avec la venue au milieu du premier jour de février d’une file d’hommes noirs attachés entre eux accompagnés par deux cavaliers. Le premier d’un âge mûr était d’origine française et avait été embauché par le baron comme régisseur, l’autre ayant dépassé à peine l’adolescence était un jeune Allemand qui lui servait d’aide. Les esclaves promis par le gouverneur espagnol étaient arrivés. Satisfait de son examen, le baron les fit nourrir par Mama Louisa. Parmi les nouveaux esclaves se trouvaient trois femmes, l’une, visiblement âgée, avait été donnée en supplément par le notaire du baron. Celle-ci était dénommée Noémie, elle avait des connaissances qui lui permettraient de soigner ses congénères. L’une des femmes du groupe était sa petite-fille Néora, un peu plus jeune que Mama-Louisa, elle fut très impressionnée par l’allure de titan d’Abraham le valet du baron. Celui-ci avait été ramené par le baron des champs de bataille contre les Anglais, le baron lui avait sauvé la vie lors d’une escarmouche dans laquelle avait été tué son précédent maître. Comme on ne savait quoi faire du nègre, son supérieur le lui avait donné.

Dans l’année qui suivit leur installation, Louisa éprouva les premiers malaises dus à sa première grossesse. Si elle se révélait heureuse de ressentir ses premiers émois de mère, à chaque nausée du matin pendant les premiers mois, elle pensa à Ma-Hadassah, la prévenant que son enfant ne serait jamais assez blanc pour devenir libre. Après les récoltes à la fin du mois de septembre, avec l’aide de Néora, Aaron vint au monde sans difficulté. Il était la fierté de sa mère, quant à son père, il resta indifférent à la naissance. Dès qu’il put marcher, il s’avéra très indépendant, Louisa le mit à la surveillance des volailles et des cochons.

La deuxième année avec une partie de l’argent de son ancien négoce de fourrure le baron de Thouais acheta une vingtaine d’esclaves supplémentaires pour compléter son cheptel. Pendant la première année, il n’avait perdu que deux esclaves, l’un était mort de maladie et l’autre avait été entraîné par un crocodile au fond du fleuve. Il profita du voyage pour amener son fils Charles-Henri à La Nouvelle-Orléans et demanda conseil à maître Bevenot de Haussois pour le choix d’une école. Les circonstances avaient fait que l’enfant ne savait toujours ni lire ni écrire. Le notaire lui recommanda celle que le gouverneur Luis d’Unzaga avait inaugurée en 1772. Il n’y apprendrait pas autant d’espagnol que l’avait espéré le gouverneur, mais il fréquenterait toute l’élite créole ce qui serait bon pour l’avenir de l’héritier de la « Palmeraie ». De plus, la cité ne détenait pas de pensionnat, le notaire proposa d’accueillir le garçon. L’accord fut acté, le baron en étant satisfait. Accompagné d’Ismaël, jeune esclave de son âge qui lui servait de valet, Charles-Henri resta dans sa demeure pendant les dix années qui suivirent soit jusqu’à ses 17 ans. Il passa plus de temps chez son bienfaiteur que sur la plantation de son père. S’il accomplit peu de progrès dans son apprentissage, il devint un vrai créole et fit partie intégrante de l’élite de La Nouvelle-Orléans.

De son côté, Georges Tremblay fut éduqué par le baron lui-même. Ce dernier lui apprit les rudiments de l’écriture, de la lecture et de l’arithmétique juste ce qu’il fallait pour être un jour le régisseur de la plantation. Georges ne prisait que fort peu la ville, il n’aimait pas le monde qui s’y agglutinait et obligeait souvent des effets de courtoisie qu’il trouvait hypocrites. À ces séjours qui l’incommodaient au cours desquels il était amené à fréquenter les jeunes créoles ne pensant qu’à parader, affichant des mulâtresses qu’il couvrait de toilettes, il préférait la surveillance des travaux agricoles, le compte des semences et des récoltes. À la place des promenades en vogue et des bals qui se décuplaient dans les demeures de La Nouvelle-Orléans, il privilégiait la chasse et les chevauchées le long du fleuve ou dans les bayous. Aux salons de la ville, il affectionnait les longues soirées sous la galerie avec ses amis lors de laquelle on jouait aux cartes ou aux échecs en tenant à distance les femmes qui jasaient entre elles de l’autre côté de la maison.

Au fil des chaleurs, des ouragans, des inondations, le temps s’écoula, la plantation se développa au gré des champs exploités, des récoltes, des bénéfices, multipliant le nombre d’esclaves. Elle se peupla de femmes et d’enfants noirs tous esclaves sous l’autorité du baron. Mama-Louisa quant à elle continua à dominer le cœur du planteur, son maître. Quatre ans après son premier fils, elle mit au monde Nathanaël, enfant docile souriant et toujours dans les jupes de sa mère. Le petit garçon était le portrait craché de Charles-Henri de Thouais.

plantation La Palmeraie  (15) face

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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2 réflexions sur “La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 020 la suite

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