La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 021 à 23

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Chapitre 21.

Jacques Louis David

Charles Henri de Thouais

14 juillet 1789, La fin

La chaleur était moite, oppressante, Charles-Henri avait de plus en plus de mal à rester lucide. Son corps était exsangue, la fièvre ne le quittait plus, le plongeant de plus en plus souvent dans un semi-coma. Ses pores transpiraient du sang. Aux aisselles étaient apparus des bubons. Son corps rejetait par le haut et par le fondement des vers. Son sang pourrissant l’entraînait inexorablement vers sa mort.

Les persiennes entrebâillées laissaient passer une lumière faible et le peu d’air qui se déplaçait. Antoinette-Marie le rafraîchissait le plus souvent possible, passant des linges humides sur son visage, son cou, ses bras. À certains moments, la fièvre le faisait grelotter alors que la robe de la jeune fille collait sur son corps transpirant. Chaque fois qu’il le pouvait, il reprenait sa narration entrecoupée de courte somnolence. Mama-Louisa et sœur Élisée venaient discrètement ravitailler ou remplacer la jeune fille auprès du malade. Dans un coin de la pièce, Ismaël silencieux ne quittait pas son maître.

Charles-Henri épuisé par sa narration avait fini par s’endormir, Antoinette-Marie, après l’avoir rafraîchi, s’était glissée doucement hors de la chambre le laissant à la garde de son valet. Elle descendit au rez-de-chaussée et chercha sœur Élisée. Comme elle ne la trouvait pas, elle sortit et contourna la maison. Elle supposa qu’elle était dans le potager où une esclave entretenait des herbes médicinales. Elle l’y trouva effectivement en compagnie de Néora et de ses deux filles qui l’aidaient dans l’entretien du jardinet. La voyant arriver sœur Élisée vint à ses devants. « – Alors ma mie, comment va notre malade ?

– Il est très fatigué, il a à nouveau de la fièvre et a tendance à délirer.

– Je vais aller le voir, au cas où je pourrais le soulager.

Sœur Élisée prit le bras d’Antoinette-Marie et reprit le chemin de la demeure. Percevant la détresse de la jeune fille, elle essaya de détourner son attention. « – Vous savez, c’est fou ce que Néora peut m’apprendre, il y a ici un nombre de plantes médicinales que je ne connais pas et la plupart sont des plantes sauvages et poussent dans la nature.

Distraitement, Antoinette-Marie écoutait sa compagne. « – Bien évidemment, il y a des plantes que je connais ! Il y a un peu de cresson, un peu de persil et une espèce d’épinard, mais ceci est essentiellement pour la cuisine. Bien évidemment, le persil est bon contre la dysenterie dont les esclaves semblent beaucoup souffrir, la malnutrition sans doute. Elle m’a fait découvrir de la molène, c’est une espèce de bouillon-blanc qui avec des bourgeons de pin et du sel fait dégonfler les jambes à l’aide de bains de pieds. C’est un moyen de lutter contre l’hydropisie. Elle m’a montré aussi une racine, une espèce de gingembre qui, mélangée avec du saindoux et du sel, sous forme de pommade, permet de lutter contre les rhumatismes. Il y a aussi de la racine de mandragore qui sert à nettoyer les intestins. Il y a de la coque de grenade mûre qui guérit contre les coliques. Je suis très étonnée de tout ce que l’on peut trouver sur place. Il y a aussi la gousse noire et la racine de merisier, qui en tisane redonnent l’appétit et de la folle-avoine, qui débarrasse des vers. Quand vous êtes arrivée, elle m’expliquait comment faire de la tisane de tanaisie, de la gambette et de la racine de noisette, pour les maladies de femme. La racine de serpentaire est bonne pour les crampes et les douleurs dans le ventre. Malheureusement, dans tout ça il n’y a rien pour lutter contre les fièvres causées par les Maringouins. »

Othello, The Moor of Venice [Ira Aldridge], James Northcote, 182

Ismaël

Alors que les deux femmes s’avançaient vers l’entrée principale de la maison, Ismaël se précipita au-devant d’elles. L’esclave interpella sa maîtresse, son maître désirait la voir au plus vite. Les deux femmes se précipitèrent jusqu’à la chambre, et trouvèrent le jeune homme assis sur le lit calé contre les coussins que son valet lui avait placé derrière le dos. À leur grande surprise, depuis bien longtemps le jeune homme ne s’était pas trouvé aussi conscient, malgré une maigreur extrême, des joues encore rouges de fièvre, des yeux caves et étrangement étincelants, des lèvres amincies et douloureusement serrées. Voyant la mine affolée des deux femmes, il s’en excusa « – Si je vous ai fait appeler, c’est parce que j’aimerais que vous réalisiez un dernier souhait. » Sœur Élisée voulut sortir pour laisser les deux jeunes gens dans l’intimité. « – Non, restez ma sœur, je vais avoir besoin de votre aide pour convaincre mon épouse. Aussi étrange que cela puisse paraître, j’aimerais faire venir l’abbé Hubert afin qu’il bénisse notre union, pour la confirmer. Je suppose que vous pensez que cela est superflu voir un tant soit peu incongru. Mais je sais que je vais mourir. Non, non, je le sais, et je ne veux pas que soit remise en cause notre union. » Voyant qu’Antoinette-Marie allait le contredire il reprit. « – Non ! Non ! Madame ! C’est sûrement mon dernier moment de lucidité, faites-moi confiance. » Elle accepta cette volonté refusant de croire que ce serait la dernière, malgré l’état du jeune homme. Avec un sauf-conduit écrit par Georges Tremblay, malgré la tombée du jour, Ismaël partit dans l’heure jusqu’à Ascension afin de quérir l’abbé.

La Lune se leva lentement au-dessus du fleuve, elle était pleine au milieu d’une myriade d’étoiles. Elle éclairait comme en plein jour accentuant simplement les ombres. Antoinette-Marie s’était installé comme à son habitude sous la véranda face au fleuve, Navarre et Béarn couchés à ses pieds, elle profitait de la brise venue du fleuve apportant un peu de fraîcheur pour se reposer. La journée avait été entrecoupée d’ondées qui n’avaient fait que rendre plus accablante la chaleur, la rendant plus lourde d’humidité. Petit à petit toute activité avait cessé sur la plantation. Les esclaves s’étaient retirés dans leur quartier, aucun ne parlait, tous étaient dans l’angoisse de la fin du maître. Ils avaient appris que l’on allait chercher l’abbé Hubert. Mama-Louisa était montée dans la chambre de Charles-Henri afin de le veiller. Sœur Élisée s’était rendue une dernière fois jusqu’à l’hospice voir si les malades ou Néora, l’hospitalière, avaient besoin d’elle. Antoinette-Marie laissait son regard voguer sur la face argentée du fleuve bercé par le croassement puissant des ouaouarons. Un chat-huant percuta une des colonnes de la demeure et effraya Antoinette-Marie la sortant brutalement de ses funestes pensées. Le petit Hyacinthe qui n’était jamais loin de sa maîtresse la rassura. « – faut pas avoi’ peu » maît’esse c’est le messager de Dieu.

– Tu es encore là Hyacinthe, vas donc te coucher, il se fait tard.

– Oui, oui, maîtresse, mais maîtresse avoir peut-être besoin de quelque chose.

Tout en répondant par la négative, Antoinette-Marie sourit à l’enfant, celui-ci obtempéra. Le petit garçon était orphelin, sa mère était morte en couches, personne n’avait jamais su qui était le père, ce qui de toute façon pour un esclave n’avait aucune importance, alors Mama-Louisa s’en était occupée. Il dormait dans la cuisine et faisait toutes les corvées demandées par la gouvernante. Depuis l’arrivée de sa maîtresse, il la suivait partout avec sur les talons Nathanaël.

Messager de Dieu ? De mort plutôt, pensa-t-elle. Elle monta et alla demander à Mama Louisa si elle voulait être remplacée. Comme elle refusait, la jeune fille alla se coucher. Esther l’entendit longtemps pleurer. Sa nuit fut agitée et entrecoupée de cauchemars. Elle se réveilla, fatiguée, avant le lever du soleil. Esther lui prépara un bain afin qu’elle se délasse. Après avoir été apprêtée, Antoinette-Marie se rendit dans la chambre de son époux. Malgré le repos de la nuit, celui-ci était épuisé, le répit avait été bref, la température n’avait pas baissé un instant. Le mal avait, semble-t-il, empiré après cette courte accalmie. Il avait les yeux vagues et n’avait même plus la force de lever un bras.

Au milieu de la matinée, Esther vint chercher sa maîtresse, un canoë avait accosté devant la plantation avec l’abbé Hubert à son bord. Le petit homme rondouillard suivi d’Ismaël remonta l’allée à pied. Souffrant déjà de la chaleur et s’essuyant le front avec son mouchoir, il trottait devant l’esclave traversant la prairie devant la demeure. Antoinette-Marie l’attendait devant la maison, elle avait descendu les quelques marches pour aller au-devant de l’abbé. Celui-ci, essoufflé, découvrit la longue jeune fille dont la fatigue, la vive émotion, transfigurait le visage et l’attitude, ses yeux cernés agrandissaient son regard lui donnant un air fiévreux. La vue de la jeune fille serra le cœur de l’abbé, elle ressemblait à une martyre, celle peinte dans les églises. Elle l’accueillit chaleureusement. Sœur Élisée et Mama Louisa les avaient rejoints. Avant de monter dans la chambre de Charles-Henri, elles lui proposèrent un rafraîchissement.

Maurice Quentin De La Tour Portrait of abbé

abbé Hubert

L’abbé Hubert se souvenait encore du jour où il avait reçu la demande de Madame de Maubeuge. Celle-ci avait été très claire, il devait trouver un bon parti pour la sœur d’une de ses amies. Elle avait fortement insisté sur le fait que la jeune fille était de très ancienne noblesse. Elle lui avait donc demandé de trouver parmi les Français installés dans les environs d’Ascension le parti idéal. Au premier abord, cela lui avait paru facile, il y avait parmi ses ouailles essentiellement des familles françaises, toutes étaient installées dans le comté. Entre les Acadiens du bayou la Fourche et les créoles installés entre Ascension et Bâton Rouge, il y avait de quoi à espérer. Mais en fait, il avait trouvé son bonheur dans la courbe du fleuve avant la petite ville.

Il était le troisième garçon de la famille Argentin-Sambuc, et avait fait son séminaire à Rouen. À la fin de celui-ci, il était devenu le confesseur de madame Bourdeille de la Salle. Le moment venu il était devenu le précepteur de sa fille aînée, Nathalie, la future marquise de Maubeuge. Quand son mariage fut décidé, sa mère lui avait demandé de la suivre en Louisiane, ce pays de sauvages, et de devenir ainsi son confesseur. Le moment venu, la jeune marquise de Maubeuge lui avait obtenu la paroisse de l’ascension. En fait, il devait tout à la famille Bourdeille de la Salle. Il avait donc été très content de rendre ce service et de trouver le parti idéal. Si la maladie ne s’en était pas mêlée, cela eût été parfait.

 « – Je suis vraiment désolé, mon enfant, de ce qui vous arrive. J’étais loin de penser lorsque j’ai aidé ma protectrice que j’allais vous entraîner dans une telle situation.

– Non ! Non ! Mon père, vous ne pouviez pas savoir. Personne ne pouvait savoir. Vous avez fait ce qu’il vous semblait bon. Et nous n’y pouvons rien si le Seigneur a prévu autre chose. Tout ne se déroule pas toujours comme on le désire. Ne ressassons pas des regrets inutiles, vous n’êtes pas venus pour ça. Revenons au but de votre visite. Comme vous le savez, Charles-Henri aspire à une bénédiction de notre mariage. Je n’ai rien contre, bien que je trouve cela inutile.

– Je crois au contraire qu’il a raison. Si Charles-Henri vient à mourir, il ne faut pas que quelqu’un puisse remettre en question votre union ou sa validité. Vous êtes bien jeune et avec peu de protection. Il serait facile pour un malveillant de récupérer ce qui vous revient de droit. Heureusement, je sais que madame de Maubeuge fera tout ce qu’il faut pour que vous ne soyez lésée.

L’abbé suivi des femmes pénétra dans la chambre du malade. Il reconnut tout de suite la mort qui s’approchait. Il en ressentit un très grand chagrin. Il culpabilisait d’avoir participé à cette situation. Il ne pouvait pas savoir que la maladie s’en mêlerait et encore moins la mort. Il s’approcha de Charles-Henri et lui prenant les mains, le salua. Dans un dernier sursaut de lucidité, le jeune homme se redressa et le remercia d’être venu. Avec pour témoin sœur Élisée et Georges Tremblay qui avait été appelé, il bénit le mariage des deux jeunes gens sur le lit de mort de Charles-Henri agonisant de la fièvre jaune. Malgré l’étrangeté de la situation, chacun fut ému par la scène. La bénédiction terminée, l’abbé Hubert resta seul avec le mourant, après l’avoir écouté en confession, il lui donna les derniers sacrements. Lorsque le prêtre sortit de la chambre, il demanda de l’aide, le malade allait très mal. Mama-Louisa accourue suivit de sœur Élisée et d’Antoinette-Marie. Les trois femmes au chevet de Charles-Henri ne purent que constater son état, ses lèvres desséchées, racornies, laissaient échapper un gémissement de douleur continue. Ses yeux étaient injectés de sang et ne pouvaient se fixer, son corps s’était recouvert de macules lie-de-vin. « – Jésus, Marie, Joseph, c’est le vomito négro ! » soupira Mama-Louisa. Antoinette-Marie frissonna, elle savait que cela précédait la mort. Sœur Élisée essayait de le rafraîchir pour le soulager, mais rien n’y faisait. Le spectacle était de moins en moins supportable. Les convulsions allaient en s’amplifiant, Charles-Henri finit par sombrer dans l’inconscience. Il jaunissait de plus en plus, prenant la couleur du citron, Antoinette-Marie n’aurait jamais cru voir cela. Navarre et Béarn se mirent à hurler à la mort faisant frissonner d’horreur les gens qui les entendaient quand le vomito négro, un filet brun, coula d’entre les lèvres du mourant. Il eut un haut-le-corps qui le fit rejeter une boue noirâtre et épaisse. Les trois femmes se signèrent réprimant un haut-le-cœur. Charles-Henri de Thouais dernier descendant de la famille s’éteignait à la tombée du jour comme s’il avait attendu de régler ses affaires selon ses vues. Pendant que sœur Élisée et la métisse faisaient la dernière toilette du mort, Antoinette-Marie, abattue, s’isola sur la véranda. L’œil dans le vague, elle songeait à cette mort, à ce désastre qui bouleversait sa vie que d’autres avaient ordonnancée, pour rien. Elle avait l’impression d’être un fétu de paille pris dans la tourmente d’un torrent. Depuis que l’on était venu la chercher au château Cambes, elle avait réalisé qu’elle n’était pas maître de sa vie, tous en avaient disposé selon leur vue. Elle était sortie de l’enfance et de l’insouciance sans vraiment le réaliser, choyée par ses protectrices, elle avait vécu tous ces changements comme une enfant gâtée. Elle était bien consciente que c’était par affection pour elle que tous ces choix avaient été faits. Mais elle se sentait vide, comme la maison qui l’avait attendue à l’autre bout du monde. Elle se sentait inutile dans cet univers, et le choc de la mort se jetant à sa face la prenait au dépourvu. Elle savait bien que maintenant elle devait prendre sa vie en main, mais elle ne savait pas comment procéder. Elle était accablée devant l’injustice qu’elle ressentait et non devant la mort de l’homme, qu’en fait elle connaissait peu. Elle se sentait égoïste et se reprochait ce sentiment. Toujours plongé dans son malheur qu’elle trouvait déplacé dans ce décor paradisiaque, le son d’une plainte devenu chant s’infiltra au milieu de ses sombres pensées erratiques. Dans le quartier des esclaves, la nouvelle avait plongé dans l’affliction chaque individu que la peur de l’avenir étreignait. Ils s’étaient rassemblés au milieu des cases, sur la place centrale, puis s’étaient rendus devant la demeure composant sur leur chemin un chant sans se préoccuper ni du rythme ni de l’air. La tristesse des cœurs portés par la voix basse des nègres chantait le deuil de leur maître, la peur du lendemain et les espoirs qu’ils mettaient dans leur maîtresse pour les garder auprès d’elle. L’abbé Hubert avait trouvé la jeune femme sur le perron. Impressionnée, ne sachant que faire ni comment se comporter, elle s’était levée au-devant de la troupe, elle restait là figée, statufiée par l’émotion. L’abbé lui prit le bras et lui rappela que maintenant c’était ses gens, sa responsabilité. Elle le regarda interrogative, les yeux noyés de larmes retenant ses sanglots. Elle se trouvait si jeune devant ce groupe humain qui attendait tant d’elle. De l’intérieur sortirent les gens de maison reprenant la mélopée dans laquelle s’entremêlaient des prières. Attirés par les chœurs, sœur Élisée et Georges Tremblay, ainsi que Dewache, se regroupèrent autour de la jeune femme. À travers son affliction qui coulait sans s’interrompre sur ses joues, le long de son cou, Antoinette-Marie découvrait autour d’elle une centaine de personnes de tous âges. Le chagrin du moment avait envahi tous les cœurs. De l’étage, Mama-Louisa lançait de sa voix profonde un quatrain que l’ensemble reprenait. C’était leur façon de prier. La lune se leva sur la foule recueillie éclairant sa douleur, une ondée passagère fit taire l’assemblée. Georges Tremblay remercia et rassura tout le monde, il invita les esclaves à rejoindre leur quartier. Sœur Élisée et l’abbé entamèrent la veillée mortuaire. Antoinette-Marie épuisée par tant d’émotion alla se coucher. Fixant le plafond de sa chambre une bonne partie de la nuit, elle ressassa sans fin son avenir avorté et l’angoisse de l’inconnu.

Cambes-Sadirac Antoinette-Marie (Georgiana Spencer 1770 (Duchess of Devonshire Georgiana Spencer (1757 - 1806), 1st wife of the 5th Duke of Devonshire

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Elle réalisa qu’elle s’était enfin endormie lorsque Esther la réveilla au milieu de la matinée. À sa surprise, celle-ci lui apportait, l’une de ses robes teinte en noir. La chambrière s’excusa de cette transformation, mais elle avait préféré prendre les devants et avec un mélange de Brou de noix, café et de chou, en avait changé la couleur. Antoinette-Marie la remercia tout en enfilant la robe. Pendant qu’elle la vêtait, lui couvrant ses cheveux blond-argents d’une mousseline noire, elle la prévint qu’elle était attendue au petit salon par l’abbé. Elle le retrouva entouré de toute la maisonnée, qui reçut un choc en la découvrant, si jeune et si fragile dans la gangue de ses habits de veuve. Elle imageait la réalité de ce qu’ils vivaient creusant un peu plus leur chagrin pour les uns et leur compassion pour les autres. En l’attendant, ils se sustentaient. Elle s’installa à la table, un peu gênée d’être la dernière. L’abbé prit la parole.

 « – Mon enfant je me suis permis de prendre les devants, j’ai fait envoyer Ismaël et Abraham auprès des plantations voisines afin de prévenir du deuil qui vous touchait. Avec la chaleur, nous ne pouvons attendre pour l’enterrement de Charles Henri. Et comme l’épidémie tend à reculer, il semblerait qu’il n’y ait plus de cas qui se déclare, nous aurons sûrement la visite de tous vos voisins. Malgré l’affection qu’ils ont pour la famille de Thouais, ils viendront essentiellement pour voir à quoi vous ressemblez. Nous ne pouvons les blâmer depuis le temps qu’ils entendent parler de vous. » Antoinette-Marie n’y avait pas pensé. Il ne lui était pas venu à l’idée que c’était dans ces conditions qu’elle connaîtrait son entourage. Elle en était très intimidée et fort gênée. « – Vous pensez vraiment qu’ils vont tous venir ?

– J’en suis presque sûr, c’est aussi un moyen pour la communauté de se rendre compte à quel point elle a été touchée. Ce que je vais vous demander maintenant va vous surprendre et peut-être même vous choquer. J’en ai déjà parlé avec tous ceux qui sont ici, mais il nous faut votre accord.

Antoinette-Marie regarda avec interrogation le petit groupe constitué de sœur Élisée, Georges Tremblay et sa mère, ainsi que Mama-Louisa et Esther. Tous restaient impassibles attendant la suite. L’abbé reprit. « – Pour votre bien, je vais vous demander, comme à tous, un pieux mensonge. Afin que vous n’ayez aucun problème quant à la validité de votre mariage, nous allons assurer qu’il a été consommé. Il suffira de laisser penser que vous êtes arrivée avant que la maladie ne se déclare, ce qui est plausible. » Antoinette-Marie en resta bouche bée, elle ne savait pas par quoi elle était vraiment choquée, si c’était la demande de l’abbé ou le fait que tout le monde se prête à ce mensonge. « – Vous pensez que cela est vraiment une obligation. Qui pourrait remettre en question notre union, d’autant qu’il y a un contrat.

– Mon enfant, ce que vous ne réalisez pas c’est que vous êtes fort jeune et fort inexpérimentée. Vous allez vous retrouver à la tête d’un héritage et d’une plantation qui va faire bien des envieux. Vous n’aurez pas fini votre période de deuil que vous aurez déjà des demandes en mariage. Et cela est le meilleur cas de figure. Certains n’hésiteront pas à invalider votre contrat de manière à récupérer terres et biens à leur profit. Même le gouverneur pourrait faire bénéficier quelqu’un d’autre de vos terres, si cela arrange ses affaires. De plus, je ne pense pas qu’à vous, mais à tous ceux, qui résident sur la plantation, qui pourraient être dispersés, vendus, sans oublier que si l’on remet en question le testament du baron de Thouais, même Georges et sa mère pourraient être lésés. Je ne serais pas étonné que le baron ait prévu quelque chose pour le fils de son meilleur ami. En fait, tout repose sur vos épaules et sur la validité de votre mariage.

Antoinette-Marie abasourdie par tant de responsabilités imprévues acquiesça à la demande. Elle resta intriguée par les préoccupations de l’abbé, elle se demandait quel intérêt il pouvait en retirer. Elle ne se doutait pas que l’abbé culpabilisait de l’avenir qu’il avait offert sans le vouloir à la jeune fille.

Tous étant d’accord, l’abbé Hubert s’isola avec Antoinette-Marie et lui fit part du dernier vœu de son défunt époux. « – Bien que ce soit difficile, surtout pour une jeune fille qui n’est pas habituée à nos coutumes, et je dois dire, pas toutes très catholiques, je vais vous faire part d’une demande posthume. Charles-Henri souhaite que vous affranchissiez Mama-Louisa et tous ses enfants. Je ne sais si vous le savez, mais elle était la concubine du baron, le père de Charles-Henri, et toute sa progéniture est de ce dernier. Étrangement, Charles-Henri les considérait comme ses demi-frères. Je ne peux pas dire que je sois tout à fait d’accord, mais ce sont ces dernières volontés. D’un autre côté, Mama-Louisa s’est toujours occupée de lui et mérite bien sa liberté.

– Bien que je ne comprenne pas tout, il est évident que j’exaucerai Charles-Henri.

– Attention, cela ne sera pas aussi facile que vous pourriez le croire, car pour libérer un esclave, il faut répondre à plusieurs conditions. Donc, il vous faudra demander conseil, le moment voulu.

*

Scott Burdick (Ebony CharcoalUne complainte triste, fredonnée par une voix chaude, s’échappait d’une fenêtre de la cuisine. Désœuvré, Antoinette-Marie s’en approcha. Pénétrant à l’intérieur du bâtiment, elle se rendit compte que c’était Mama-Louisa les yeux rougis par les larmes qui tout en cuisinant psalmodiait sa tristesse. À la surprise de celle-ci, elle demanda du travail. Elle voulait à tout prix être occupée pour ne pas penser. Mama-Louisa n’avait jamais vu de maîtresse dans la cuisine et encore moins réclamant du travail, décontenancée, elle ne savait quoi lui donner. Antoinette-Marie insista. Elle devait bien avoir des légumes ou des fruits à peler ou à couper ? Ce qu’elle voulait ! Mais de quoi employer ses mains et sa tête. Face à la porte, une grande cheminée s’adossait sur le mur. De grosses marmites de fer étaient suspendues à de longues crémaillères. Au-dessus d’une marmite bouillonnante, Néora, tout aussi étonnée que Mama-Louisa, remuait régulièrement le contenu pendant la cuisson. Au milieu de la cuisine, la longue table se couvrait de galettes, de tartes, de gâteaux, de plats de viande, que depuis l’aube, la gouvernante, avec ses aides, préparait pour ceux qui viendraient, parfois de loin, pour l’enterrement. La planche, le rouleau à pâtisserie, le pétrin, taillés dans du bois de chêne ou de noyer, étaient presque aussi lourds que les marmites et trônaient sur une console. Des placards occupaient un mur tout entier, ils n’avaient jamais été fermés à clef, Mama-Louisa en avait toujours géré le contenu. Le matin, elle ouvrait les placards, en retirait la part de provisions nécessaires pour la journée puis en refermait les portes. Personne n’aurait osé les rouvrir sans lui en demander l’autorisation. Un garde-manger attenant était réservé aux confitures, aux gelées, aux condiments, aux marinades, au sirop de canne et à la mélasse de sorgho, ainsi qu’aux conserves de fruits et de légumes. Avec l’été, Mama-Louisa avait aligné sur les rayons des pots de conserves innombrables préparés avec attention. On cultivait beaucoup de fruits et de légumes sur la plantation et de plus Léa la fille de Néora et Dalila étaient chargées de récolter dans les bois des environs les fruits sauvages et les baies. Du fumoir adjacent, Noémie, venue aidée, apparue. Elle souleva un sourcil intrigué devant la scène, mais ne dit mot. Elle ramenait de la cave du beurre, du lait, de la crème, et des œufs. La cave avait été aménagée sous la bâtisse, un escalier y accédait depuis le fumoir dans lequel Antoinette-Marie aperçut des pièces de viande, des jambons cuivrés suspendus aux poutres. Hyacinthe rentra avec un seau d’eau à chaque main tiré du puits qui se trouvait à quelques pas de la cuisine et vint s’asseoir à côté de sa maîtresse. Personne ne dit rien continuant sa tâche, Antoinette-Marie prit un couteau et se mit à peler les légumes qu’elle avait devant elle. Malgré la gêne, tout le monde apprécia la présence de la maîtresse. Mama-Louisa reprit sa mélopée.

Chapitre 22

abbé Huber

abbé Huber

L’enterrement

Marguerite Breaux, née Aurion, descendit du canoë avec l’aide de son époux Honoré, l’aîné des Breaux et, donc le nouveau chef du clan, depuis la mort de son père deux ans plus tôt, d’une mauvaise chute de cheval. Elle remit en place sa robe à l’anglaise chiffonnée par le voyage, lissant le linon de ses manchettes et ramenant le voile noir sur ses cheveux blonds. L’élégance de sa tenue aurait pu faire croire que c’était une créole, mais elle savait bien qu’elle n’en avait ni la naissance ni la race comme ils disaient à La Nouvelle-Orléans. Elle savait aussi qu’elle n’avait plus grand-chose d’une Acadienne, son beau-père avait changé la donne. Prévenu au matin, le clan Breaux s’était organisé pour venir rendre hommage aux Thouais, amis de longue date de la famille. On avait laissé Charles, l’un des plus jeunes fils, sur la plantation afin de surveiller les nègres. Le baron de Thouais avait fortement influencé Alexis Breaux, le patriarche de la famille. Il avait, contre toute attente et sous l’œil réprobateur de sa communauté et de sa femme, décidé de prendre exemple sur le baron et d’acheter des esclaves afin de faire fructifier l’exploitation. Il avait rendu sa famille plus riche que ses voisins et amis, la mettant ainsi en porte à faux. Derrière la jeune femme descendit avec peine Madeleine Breaux, sa belle-mère. Percluse de rhumatismes, elle prit le bras de sa belle sœur, Cécile Gaudet, née Breaux, pour l’aider à marcher, venue elle aussi accompagnée de son époux. Suivaient sur plusieurs embarcations une vingtaine de personnes constituant une partie de la famille, Joseph Breaux le deuxième fils avec son épouse Marie, une Babin et leurs deux enfants, Alexis Breaux, le plus jeune, pas encore marié, Marie qui s’était décidée pour Baptiste Maisonnat. Il lui avait donné trois enfants, dont un à venir. Nastazie, la plus jeune des Breaux, quant à elle avait épousé un créole de Bâton rouge, elle était de passage avec ses jumeaux lorsque l’épidémie s’était déclarée. Une fois tout le monde descendu, Marguerite Breaux ouvrit la marche, tout en retenant sa fille aînée, Marie, qui courait déjà derrière, ses frères et sœurs, Paul-Vincent, Anne et Françoise la petite dernière. Elle était déjà venue à la Palmeraie, mais pas depuis l’hiver, aussi découvrit-elle la demeure achevée. Elle la trouva fort grande et impressionnante, elle retrouvait là le caractère du baron qui l’avait toujours intimidé. Tout en avançant, elle devinait la silhouette de l’abbé Hubert devant les marches de la maison, ils semblaient être les premiers pour la cérémonie. Au moment de dire bonjour à son curé arriva une jeune femme tout en noir et elle en déduit à juste titre que ce devait être la jeune baronne.

Aurion Marguerite (Susan Lyon 007

Marguerite Aurion

Présentée par l’abbé, elle fit ses condoléances et excusa sa famille de ne pas avoir pu venir lors de l’enterrement de celui qui dans tous les esprits resterait le baron. Tous avaient cruellement souffert de l’épidémie. Elle n’eut pas le temps d’en dire plus qu’une voiture s’engageait dans l’allée, ce fut à partir de ce moment-là une arrivée continuelle de voisins. Antoinette-Marie remercia la jeune femme qu’elle trouva sympathique, puis se retrouva plongée dans un tourbillon de présentations et de remerciements. Ce fut tout d’abord Juan Salvador et Maria Helena de Vilagaya, de la plantation La Nouvelle, qui tout en faisant un discours larmoyant avec un fort accent espagnol jugeaient et soupesaient la jeune femme, avec par ailleurs peu de discrétion. L’abbé Hubert rejoint de sœur Élisée Chaumont Charvet faisait front pour soutenir cette vague d’assaut fort déroutante pour la toute jeune veuve. Vint ensuite Alexandre Latil de la plantation Houmas, leurs plus proches voisins, avec sa femme Jeanne Goujon de Grondel enchantée d’être présentée à ce qu’elle estimait être une femme de son rang. Le couple s’était fait accompagner par leur dernier fils Timecourt Lazare, de vingt-cinq ans, pas encore marié, son jumeau Lazare Balthasar vivant en concubinage à La Nouvelle-Orléans. Le veuvage de la jeune femme avait donné une idée à son père, et il pensait qu’il n’était pas trop tôt pour pousser ses pions. Afin de ne pas donner l’éveil, il avait aussi emmené ses filles Marie Éléonore, Claire Eugénie et Marguerite Pauline, encore en recherche de parti. Georges Tremblay accompagna jusqu’à Antoinette-Marie l’aimable couple des Bertin-Dunogier et leur fille de la plantation voisine. Hormis les Johnson, famille originaire de Bordeaux et connaissant à son étonnement Madame de Verthamon, Antoinette-Marie, n’arriva pas à retenir la multitude de noms et de visages de tous ses voisins. Monsieur de Crécy, veuf inconsolable, fit tout de même son possible pour mettre en avant son aîné Louis Adam, repoussant son benjamin Jonathan Marie avec sa sœur Geneviève vers le buffet que Mama-Louisa avait installé dans l’ombre de la galerie. Ils y rejoignirent les Andruetti, et les Carassoum dont la femme calmait son petit garçon de dix ans, qu’elle envoya jouer plus loin avec celui des Segonzac, une famille, elle aussi originaire du sud-ouest de la France. Le couple des Corados fut les derniers à se présenter. Tout le monde prenait des nouvelles des uns et des autres et comptait les morts. Les femmes s’isolèrent dans le salon, et commentèrent les nouvelles de la paroisse. Elles ne purent s’empêcher de donner leur avis sur la nouvelle maîtresse de maison la jugeant bien jeune et sûrement bien inexpérimentée. Madame Carassoum après avoir fait remarquer qu’elle était jolie reprit à mots couverts et demanda si l’on savait si le mariage avait été consommé, car il pouvait y avoir un héritier en route. Madame Andruetti pensait que cela n’avait guère d’importance à partir du moment où le contrat de mariage existait. Ce qui devait être le cas, la pauvre petite venait de si loin ! Madame Johnson conclut en faisant remarquer qu’au moins elle était de leur monde et qu’elle trouverait toujours un autre parti avantageux. Sœur Élisée, qui avait entendu la conversation, interrompit les allégations des dames en entrant pour annoncer le début de la cérémonie. Elle pensa qu’il avait été judicieux de prendre les devants, Mama-Louisa avait envoyé Abraham avec du rhum auprès des cochers des différentes plantations. Celui-ci au milieu des conversations avait sous-entendu qu’au moins son maître était parti heureux avec le souvenir d’une jolie femme, si aimante. Le bruit n’aurait plus qu’à circuler par le réseau des gens de maison jusqu’aux maîtres des plantations.

Huit esclaves, dont Ismaël et Abraham, descendirent le cercueil de Charles-Henri. Simple caisse de cyprès, il était très lourd, car il avait été rempli de pierres, en plus du corps, pour le lester afin que les crues du fleuve ne l’emportent pas. Sous le soleil se couchant, suivis de la jeune veuve et de ses proches, puis de ses voisins et enfin des esclaves chantant des cantiques de leurs voix tristes et profondes, ils allèrent jusque sous un grand chêne où la fosse béante attendait. À l’orée de la forêt et de la prairie entre le fleuve et la demeure était aménagé un cimetière entouré d’une barrière le délimitant. Il n’y avait qu’une tombe, celle du baron, son fils venait l’y rejoindre prématurément. La cérémonie finie, chacun rentra chez lui, laissant les habitants de la plantation seuls avec leur chagrin.

Chapitre 23

Tremblay Georges (4)

Georges Tremblay

début août 1789. L’ouragan

L ‘été était à son zénith. Il faisait encore terriblement chaud au milieu de la journée. La chaleur s’installait tôt, le soleil brûlait impitoyablement dès dix heures. Entre midi et trois heures de l’après-midi, on vivait dans un véritable brasier, qui ne permettait que de faire la sieste pour les plus nantis et l’air ne tiédissait qu’au crépuscule. Un semblant de bien être était ressenti une heure ou deux après le coucher du soleil. La brise nocturne se levait, imbibant l’air du parfum rafraîchissant du jasmin et du magnolia. Mais, toute la soirée, la terre continuait à rayonner de la chaleur, comme la braise sous la cendre. Il fallait attendre le milieu de la nuit pour que le feu semble s’éteindre. Pendant ces soirées d’été, assis sur le seuil de leur case, les esclaves s’éventaient avec des feuilles de palmier, et les enfants jouaient dans la poussière. Depuis l’enterrement, Antoinette-Marie ne sortait de son état d’abattement que pour les repas. Tout le monde s’inquiétait et ne savait que faire. Un matin, Georges Tremblay poussé par Mama-Louisa prit les choses en main. Il trouva comme d’habitude la jeune fille assise sur une bergère sous la véranda. Tous avaient remarqué depuis son arrivée que c’était son lieu de prédilection, aussi avait elle rapidement trouvé une bergère-cabriolet mise à sa disposition. Elle n’avait pas vraiment réalisé ni à quel moment elle s’était trouvée là ni d’où elle venait, elle en avait simplement profité. Elle s’éventait machinalement, remettant de temps en temps une boucle de son chignon en place, sirotant un verre de citronnade. Hébétée, elle contemplait sans fin le décor qui s’étalait devant elle. Le toussotement émis par le contremaître la sortit de sa torpeur.

Tremblay Georges (par Meadow Gist

Georges Tremblay

Elle sourit interrogativement à Georges Tremblay attendant l’explication de sa présence devant elle. Il venait lui proposer une promenade sur les terres. À la surprise du jeune homme, elle répondit que c’était une bonne idée. Elle lui demanda de l’attendre un moment le temps de se changer. Ce réflexe venu tout droit de l’éducation qu’avait eu le temps de lui inculquer Madame de Verthamon et sa tante Madame de La Fauve-Moissac l’amena à se changer comme se le doit une dame de qualité. Chaque changement d’activité demandait une tenue adéquate et adaptée à la circonstance, dans sa tête une petite voix lui rappelait que c’était à ce genre de détail que l’on reconnaissait une dame de qualité, ce qui la fit sourire. De son côté, Georges Tremblay était satisfait de la facilité avec laquelle il avait emporté l’adhésion de la jeune fille.

Georges Tremblay l’attendait avec le landau, Abraham assis droit sur le siège du conducteur. Antoinette-Marie apparut toute de noir vêtue avec un éventail dans une main et un large parapluie pour la protéger de l’ardeur solaire. Elle fut surprise de voir un tel attelage sur la plantation. Devant sa réaction, Georges Tremblay expliqua qu’il s’était permis de faire atteler la voiture, car il trouvait cela plus confortable pour une première visite. Sur ce il rajouta que le baron tenait à sa disposition une jument, et avait même acheté une selle d’amazone. Tout en riant, ce qu’elle n’avait pas fait depuis longtemps, elle le remercia. Elle songea que décidément elle avait été très attendue à la plantation. Elle lui stipula qu’à part Caninette, l’ânesse du château de Cambes, elle n’avait jamais rien chevauché. Elle ne savait pas monter, personne ne lui avait appris. Cela le fit sourire, il l’aida à monter dans la voiture, ce qu’elle fit avec grâce. Esther vint s’installer sur le siège arrière sous lequel elle avait placé les paniers de vivres préparés par Mama Louisa. Après avoir contourné la demeure, ils passèrent devant le quartier des esclaves, un alignement symétrique de cases en torchis et de bois. Il était bordé de champs potagers concédés à la libre utilisation des familles afin d’améliorer leur ordinaire, expliqua le contremaître. Ils s’engagèrent sur l’une des deux routes qui traversaient la plantation dans le sens de la longueur. Le contremaître expliqua qu’il y en avait deux autres dans le sens de la largeur suffisamment large pour permettre à des charrettes ou du bétail de les emprunter. Elle remarqua l’ordonnancement des champs, en carré, jalonnés de chemin ou seul un homme pouvait passer, elle apprit que chaque carré s’appelait un carreau. Son attention fut attirée par le chant des esclaves. L’un d’eux psalmodiait une plainte que les autres reprenaient en sourdine tout en étant courbés sur leur travail. Elle fit remarquer qu’elle les entendait dès le matin lorsqu’ils partaient aux champs, mais qu’elle ne comprenait pas tout ce qu’ils chantaient. « – C’est tout à fait normal, les esclaves sont originaires de différentes contrées et parlent souvent des langues et des dialectes différents. C’est aussi un langage secret, à eux, qui leur donne un sentiment de liberté. Ils font parfois résonner à des lieues à la ronde leurs chants enflammés emplis de joie et de tristesse. Et si leur jargon paraît dépourvu de sens, il n’en a pas moins un sens pour eux. Ils en profitent souvent pour se faire passer des messages. »

récolte du cotonElle demanda ce qui poussait dans les champs où elle voyait des esclaves courbés. Le contremaître lui expliqua que c’étaient des champs de coton et qu’ils avaient pris du retard sur la récolte. Il devait se dépêcher de le ramasser avant que la pluie ne le rouille. « – De la rouille comme pour le fer ?

– C’est à peu près la même chose, la pluie oxyde le coton en le brunissant, le rendant impropre à la vente voire à la consommation.

– Il n’y a personne, pour surveiller les esclaves ?

– En temps normal, nous avons des surveillants, mais les deux, qui travaillaient pour nous, ont disparu, l’un réellement et l’autre est mort de la fièvre. Pour l’instant, nous sommes obligés de faire confiance aux nègres en attendant de pouvoir en engager de nouveaux.

– Mais ils ne risquent pas de s’enfuir ?

– c’est incontestable !

– Et que fait-on dans ce cas ?

– Nous les pourchassons et nous les châtions

– Comment ça les châtier ?

– Monsieur le baron les faisait fouetter puis marquer au fer, s’ils réitéraient on les estropiait.

– Mon Dieu ! Mais c’est ignoble. Dorénavant, il n’est plus question de faire ceci, ils auront droit à une bastonnade équivalente à celle que nous recevons lorsque, enfants, nous désobéissons. Si cela ne suffit pas, ils seront vendus.

Le détail de la bastonnade fit sourire Georges Tremblay, il supposa que la jeune fille y avait eu droit. Il accepta l’idée de la vente, car il n’arrivait pas à se faire aux mutilations corporelles. Un peu gêné, il reprit la conversation. « – Puisque nous sommes dans le sujet, je ne savais pas comment l’aborder, mais il faut que vous sachiez qu’Ismaël a disparu de la plantation. J’avoue ne pas l’avoir fait chercher. » Esther qui écoutait la conversation se raidit, Antoinette-Marie de son côté se trouvait gênée par l’information. Elle ne savait comment réagir. « – Il y a longtemps qu’il a disparu ?

– On ne l’a plus vu depuis l’enterrement.

– Ah ! Il y a longtemps qu’il servait Charles-Henri ?

– Depuis l’enfance. Il avait été acheté par le baron de Thouais afin de lui servir de valet. Ismaël était à moitié indien, il a été retrouvé plus au nord dans un camp houmas ravagé par la variole. Sa mère était une esclave en fuite, elle avait été accueillie comme souvent par les Indiens. Il a été un des rares rescapés de l’épidémie. Comme sa mère était noire et esclave, il fut décidé qu’il serait vendu. Il ne nous a jamais causé de problèmes. Il n’était bien qu’avec Charles-Henri, il le suivait comme son ombre, et que je sache il ne parlait à personne.

– On ne pourrait pas faire comme si nous ne nous étions pas aperçus de la disparition. Après tout, il mérite bien sa liberté, ne serait-ce que par fidélité envers Charles-Henri ?

– Ce n’est pas très orthodoxe, mais c’est sûrement ce qu’il y a de mieux à faire. De toute façon, nous n’avons pas les moyens de le faire chercher.

L’un et l’autre, soulagés par la solution émise et ayant oublié qu’Esther les avait entendus, se concentrèrent sur ce qui les entourait. Plus la journée avançait, plus la chaleur augmentait, Antoinette-Marie essayait en vain de se faire un peu d’air avec les mouvements de son éventail. Afin de changer le cours de leurs pensées, elle montra du doigt la forêt qu’elle voyait au loin. Elle demanda au contremaître à qui appartenaient ses terres. « – Si je ne m’abuse, madame, elles sont à vous, il m’a semblé comprendre qu’elles faisaient partie de votre dot. » Elle resta sceptique, mais avoua qu’elle ne connaissait pas le contenu exact de celle-ci. Sur ce, il reprit ses explications lui montrant les champs de canne à sucre, et lui expliquant que c’était le plus gros de ce qu’ils cultivaient. Ils avaient aussi un peu d’indigotiers, mais depuis que ce roi de Prusse, qui aimait tant ses armées, était mort, la consommation avait chuté. Le baron avait donc préféré miser sur la canne à sucre, malgré la difficulté du transport, car on n’avait toujours pas trouvé le moyen de cristalliser le jus. De son côté, il pensait que le coton serait un jour le plus profitable.

George Romney (Portrait d'une femme, dit être Emily Bertie Pott (mort en 1782)

Cambes-Sadirac Antoinette Marie

Petit à petit ils s’enfonçaient dans la plantation et vers le milieu de la journée, ils arrivèrent jusqu’au bayou, longé de rizières, qui le bordait. Georges Tremblay montra le moulin qui profitait du courant du cours d’eau et qui permettait de broyer la cane. Le contremaître proposa de profiter des paniers de victuailles préparées par Mama Louisa. Esther étendit un linge sous un bosquet d’arbres et prépara ce dîner imprévu sur l’herbe. Pendant qu’ils partageaient le frugal repas à l’ombre des chênes, à la demande d’Antoinette-Marie, le contremaître expliqua son travail sur la plantation. Il commençait sa journée par récapituler tout ce qu’il devait faire au cours de celle-ci. Selon les besoins, il envoyait les équipes défricher un nouveau champ, réparer des cases qui menaçaient de s’effondrer, consolider la grange ou le fumoir, labourer un champ et le préparer pour les semailles, sarcler, repiquer, faucher, récolter ; nourrir les animaux. Les jours de pluie, assez fréquents sous ce climat, il prenait son mal en patience, car le travail n’avançait guère.

Reprenant la visite, elle interrogea le contremaître sur le choix du nom de la plantation, car elle ne comprenait pas pourquoi on la nommait « la palmeraie « . Georges Tremblay expliqua que le baron avait planté une allée de palmiers jusqu’à la demeure, mais un cyclone avait tout arraché. Ces arbres ayant des racines assez peu étendues, ils avaient du mal à se maintenir sous l’effet des brusques tempêtes automnales. Dépité, il les avait remplacés par des chênes. Elle conclut qu’il faudrait toutefois en planter pour rendre hommage à son créateur.

Ils rentrèrent à la tombée du jour.

*

Depuis l’enterrement, la lassitude avait été générale, la promenade d’inspection avait redonné un peu de vie aux membres de la maison. Dans le salon, toutes les portes-fenêtres étaient ouvertes, chacun espérait un peu de répit après la chaleur pesante de la journée. Les rideaux de mousseline avaient peine à se soulever sous la faible brise du soir. Le repas se déroulait au son du bourdonnement des insectes volants en tous genres et celui des criquets relayés par celui des grenouilles. Esther aidée de Dalila, faisait le service sous l’œil de Mama Louisa. Tout le monde faisait bonne figure. La conversation se déroulait sur ce qu’avait découvert Antoinette-Marie dans la journée. Elle répondait tant bien que mal à la curiosité de Sœur Élisée, essayant de résumer ce qu’elle avait vu. Georges Tremblay souriait à la conversation des deux jeunes femmes, complétait ou corrigeait les explications données, satisfait d’avoir sorti de l’apathie la plus jeune.

Soudainement, Antoinette-Marie se figea. Au centre de la table, la flamme des bougies du chandelier vacilla faisant trembler les ombres des dîneurs. Elle sembla regarder quelque chose au loin, en dehors de la pièce. La tension fut palpable, créant un malaise, interrompant tout le monde devant l’étrangeté de la sensation. Georges Tremblay surprit, la dévisagea. Les yeux hagards, le teint devenu livide, telle une pythie, elle se raidit comme un morceau de bois, ses mains se crispèrent sur les accoudoirs. Elle annonça d’une voix blanche et monocorde. « – Il va y avoir beaucoup, beaucoup de vent, de la pluie, des éclairs et l’eau. L’eau va monter, monter… » puis elle s’écroula. Bien qu’interloquée et gênée par son ventre, Mama-Louisa se précipita et aidée de sœur Élisée, elles redressèrent sur la chaise la jeune fille. Georges Tremblay, encore ébahi, de ce qu’il venait de voir, la prit dans ses bras et suivi des deux femmes, la monta dans sa chambre. Sœur Élisée expliqua qu’elle l’avait déjà vue dans un état similaire. Cela s’était passé pendant le voyage juste avant une tempête qui avait failli engloutir le navire. Ce souvenir ne l’aidait pas à garder son calme, bien au contraire, mais elle ne paniqua pas. L’homme allongea Antoinette-Marie sur son lit, soucieux du parti à prendre. Bien que la journée ait été très belle, cela n’empêchait pas un ouragan de s’approcher, mais ce qui le gênait c’était cette séance inattendue et impressionnante de prédiction. Il n’était pas sans savoir les dispositions de sa mère dans ce registre, mais elle avait eu garde de l’en tenir éloignée. Mama-Louisa fit réagir le régisseur. « – Monsieur Georges ! L’ouragan ! La maîtresse vient de nous prévenir de l’arrivée d’un ouragan. » Elle qui avait déjà vu ce genre de scène de la part des reines du vaudou, n’était surprise que par le choix du Loa des tempêtes de s’exprimer au travers d’une blanche et qui plus est par cette toute jeune fille devenue sa maîtresse.

plantation scène.jpgLe régisseur laissa les femmes aider la maîtresse de la plantation et courut de son côté avec Abraham vers les cases des esclaves qu’il mit en branle afin de rentrer les bêtes, mettre en hauteur dans les écuries nourritures, eau potable, couvertures, afin d’installer un camp de retranchement, car si l’eau devait monter ce serait pour plusieurs jours. Il avait déjà eu l’occasion de voir les ravages d’une crue du Mississippi. Outre les récoltes qu’ils avaient alors perdues, plusieurs esclaves s’étaient noyés.

Les esclaves mirent dans un premier temps de la mauvaise volonté. Dérangés dans un de leurs rares moments de repos et ne voyant pas l’orage venir, ils y mirent peu d’énergie. Embarrassé, devant le régisseur, Abraham leur raconta la scène qu’il avait aperçue. Bien qu’abasourdis et septiques par l’histoire, l’écho avec leur croyance les fit réagir et redoubler d’efforts. Dans la maison, Esther, Dalila et Néora sous la directive de Mama Louisa aidée du petit Hyacinthe, fermaient et barricadaient toutes les ouvertures de la demeure. Pendant ce temps, Ariel et Élisée remontaient de l’entresol de la cuisine toutes les provisions, qu’ils entreposèrent dans la salle de danse vide de meuble, comme la plupart des pièces. Agacée par Hyacinthe, qui ne la quittait pas, Mama-Louisa chargea Léa la plus grande des filles de Néora et d’Abraham de le coucher avec les petits, sa sœur Bethsabée et le petit Nathanaël, dans les mansardes, où elle logeait avec Esther.

Le ciel n’avait pas bougé. Obsédés, tous les yeux revenaient vers lui, cherchant les nuances, les changements. Il était toujours sans un nuage, le quart de lune miroitant au milieu des étoiles. Mais tous les habitants de la plantation perçurent le silence qui était tombé comme une chape de plomb. On n’entendait plus aucun insecte, aucun oiseau. Rien. Navarre et Béarn gémissaient dans la chambre de leur maîtresse. Le fleuve ronflait déjà sous une force invisible entraînant tout ce qu’il pouvait arracher à ses rives. Cela n’avait rien de rassurant. Puis petit à petit le vent fit bruisser les arbres et apporta les premiers nuages. Ils étaient noirs. Le ciel commença à s’assombrir, amenant l’obscurité. Les nuages se bordèrent d’un éclat lumineux annonçant l’orage à venir. Comme des roulements de tambour, les coups de tonnerre se rapprochèrent de plus en plus, zébrant le ciel d’éclairs verticaux. L’air était de plus en plus lourd chargé d’électricité. La tornade bouscula les arbres, en couchant certain. Le vent essayait de s’engouffrer dans tous les interstices de la maison, la faisant craquer, bouger, à la grande terreur de ses habitants qui s’étaient mis en prière.

innondation mississippi-007.JPGDans sa chambre, Antoinette-Marie sortait de son évanouissement découvrant sa terrible prédiction. Esther en fut soulagée, elle courut prévenir les autres, laissant sœur Élisée à son chevet, afin de les rassurer. À chaque coup de tonnerre, celle-ci sursautait de peur s’abîmant avec plus de ferveur dans la prière. Elle regrettait l’absence de l’abbé Hubert parti après l’enterrement, bien que dans son for intérieur, elle était consciente que cela n’aurait rien changé. La jeune femme remise, elles rejoignirent les autres. Elles les trouvèrent rassemblés dans le salon suppliant Dieu de les épargner. Elles se joignirent aux femmes et à genoux implorèrent la miséricorde du seigneur. Les hommes firent de même et répondirent aux psaumes qu’Antoinette-Marie disait à haute voix. Sans le vouloir ni même le penser, elle tenait son rôle de maîtresse, tel un capitaine de navire. La violence des éléments était telle que son tumulte couvrait les supplications. Ils étaient au cœur de la tourmente. Tous attendaient. Une force semblait vouloir les balayer de la terre. Les secousses de l’orage durèrent une bonne partie de la nuit. Les dernières bourrasques passées, le calme revenu, l’inquiétude des habitants se focalisa sur la montée des eaux. Georges sortit par l’arrière de la maison, et à l’abri de la véranda il essaya de juger la crue du fleuve. Entre deux nuages, la lune éclaira la scène. L’eau était déjà à la moitié de la prairie, cela l’inquiéta, car il n’était pas sûr que tout soit à l’abri. Il s’installa sous la véranda et toute la nuit il surveilla la montée de l’eau. Au petit matin, les eaux du fleuve léchaient le haut de la prairie à une dizaine de pas des marches de la maison. Antoinette-Marie de l’étage ne pouvait que constater la catastrophe, le fleuve avait dû doubler de largeur, elle sursauta au son de la voix de la gouvernante. « – Vous savez Maîtresse, ce n’est rien, il est arrivé que l’eau rejoigne celle du bayou, toute la plantation était sous l’eau sauf les collines sur lesquelles nous étions réfugiés.

Mon Dieu cela est donc possible !

*

L’eau mit une bonne semaine à se retirer. Une brume moite s’échappait de la terre, vapeur d’eau sous l’ardeur du soleil. Elle laissait derrière elle des cadavres d’animaux que l’on brûla le plus rapidement pour éviter de nouvelles épidémies, et bien évidemment de la boue dans laquelle grouillait tout un monde venimeux. Georges Tremblay prit ça avec philosophie et fit remarquer que cela engraisserait la terre, ce qui serait déjà ça. Ils avaient évité une nouvelle catastrophe.

innondation mississippi-008.JPG

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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2 réflexions sur “La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 021 à 23

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