La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 024 à 026

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Chapitre 24

(mary amelia 1st marchioness of salisbury 1789) - Copie
Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Fin août 1789, La demande en mariage

Depuis qu’elle avait intégré la chambre que son beau-père lui destinait et dans laquelle son jeune époux avait rendu l’âme, Antoinette-Marie aimait à s’installer, chaque après-midi après la sieste sur la galerie devant son boudoir. Celui-ci, à l’angle nord de la maison, lui permettait de capter les premières fraîcheurs du soir venant des chênes. Elle appréciait cet endroit, car elle pouvait y voir le soleil commencer son déclin sur l’autre rive du fleuve. Il y avait eu une ondée qui avait apporté un soulagement au milieu de la chaleur suffocante de la journée et le fond de l’air exhalait l’odeur des magnolias qui étaient en fleurs sous ses fenêtres. Ils avaient été plantés là bien avant que la maison ne soit construite et avaient déjà une belle taille. En vue de compléter sa garde-robe de veuve, elle s’appliquait à la fabrication d’une jupe dans un coupon de soie sombre qu’elle avait ramené dans ses bagages. L’arrivée d’un cabriolet dans l’allée lui fit relever la tête. Béarn et Navarre s’étaient levés et grognaient doucement. Elle se demanda qui pouvait bien venir la visiter, elle s’approcha de la balustrade afin de mieux voir, elle aperçut un couple qu’il lui sembla reconnaître. Elle avait tellement croisé de monde à l’enterrement de son époux qu’elle ne se souvenait plus de tous les noms, mais ces silhouettes lui remémoraient quelque chose. N’ayant nullement besoin d’être appelée, Esther arriva afin de changer sa maîtresse pour recevoir ses visiteurs. Pendant ce temps au rez-de-chaussée Hyacinthe allait en courant prévenir Mama-Louisa, de la venue inopinée d’invités. Tout essoufflé, il rentra comme une trombe dans la cuisine et annonça sa nouvelle. La métisse assise à la table nettoyait avec Néora et sa fille Léa des légumes pour préparer le repas du soir. Elle s’essuya les mains à son tablier, qu’elle ôta pour en changer. « — Je suppose que tu ne sais pas qui c’est ? » À ce moment-là, Abraham passa la porte, et d’une voix grave lui dit. « – C’être les C’écy, l’aîné et la fille !

– Alors ce sont les problèmes qui commencent, ils n’auront pas laissé beaucoup de temps à notre maîtresse ! »

***

Louis Adam de Crécy

Antoinette-Marie intriguée, une fois prête, descendit rejoindre ses invités inattendus. Elle les trouva, dans le salon, conversant avec sœur Élisée, qui les avait rencontrés devant la porte alors qu’elle revenait du dispensaire où elle s’était occupée des derniers cas de fièvre parmi les esclaves. Elle aimait bien passer par l’allée ombragée qui contournait l’habitation et qui croisait celle qui venait du fleuve où elle avait donc découvert le couple sortant de leur cabriolet et donnant les rênes à Ariel le garçon d’écurie. Elle leur avait fait les honneurs de la maison en attendant l’hôtesse. À son arrivée, Louis Adam de Crécy se leva et balaya les excuses de la jeune femme. Bien que bel homme, il émanait quelque chose de désagréable et de malsain de sa personne. Malgré un sourire enjôleur, les traces de ses abus en tous genres marquaient son visage encore beau. Il était venu, accompagné de sa sœur cadette, Geneviève, du même âge qu’Antoinette-Marie. À l’opposé de son frère, celle-ci était avant tout quelqu’un d’effacé. Elle possédait un physique quelconque avec une intelligence que l’on n’avait pas pris la peine d’agrémenter de culture comme pour beaucoup de jeunes filles créoles, on avait tendance à l’oublier. Elle s’effrayait d’un rien et s’avérait toujours mal à l’aise en société. Elle se dirigeait pour ces différentes raisons vers le couvent. Ce fut tout de même elle qui lança la conversation. « – Nous sommes passés voir comment vous alliez. Louis Adam et moi-même nous inquiétons de vous savoir seule dans ces moments d’afflictions. Nous sommes conscients que cela est difficile. » Ce qui fit sourciller sœur Élisée, qui n’eut pas le temps d’intervenir, Mama Louisa apportait un plateau avec des rafraîchissements et quelques fruits pour se sustenter. Sœur Élisée et Antoinette-Marie virent tout de suite malgré ses traits impassibles que ces invités surprises lui déplaisaient. Les liens qui s’étaient tissés au fil des jours entre les femmes suffisaient à accorder du crédit au jugement muet de la gouvernante dont elles reconnaissaient le bon sens parfois un peu brut. Cela conforta les deux hôtesses, qui affichaient des sourires de convenances. Quelque chose allait de travers dans cette visite. L’entrée en matière avait interloqué Antoinette-Marie, toutefois courtoisement, elle reprit la conversation. « – C’est très aimable à vous, mais vous savez, je suis fort bien entourée.

– Heureusement, répondit sans se démonter Geneviève, mais sans homme, c’est toujours difficile, l’épidémie, puis l’inondation…

– Mais nous avons monsieur Tremblay ! » Tout en rougissant, ce qui fit penser à sœur Élisée que le contremaitre ne devait pas la laisser indifférente, la jeune fille qui semblait avoir un but, reprit. « – Oh ! Mais ce n’est pas la même chose. Ce n’est qu’un serviteur ! » Les deux hôtesses se demandaient où voulait en venir Geneviève de Crécy, quoique devant le trouble de Mama Louisa qui sous prétexte de servir s’agitait, sœur Élisée commença à comprendre. Elle reprit la direction de la conversation. « – Avec tout ça où en êtes-vous, avec l’épidémie de fièvre ? Avez-vous toujours beaucoup de malades ? N’avez-vous pas eu trop de dégâts avec ce cyclone ? » Décontenancée par la succession de questions, Mademoiselle de Crécy bafouilla, son frère répondit pour elle. « – Nous n’avons pas eu à nous plaindre, quelques nègres tout au plus, mais nous n’aurons qu’à les remplacer, quant à l’inondation, elle n’a pas trop envahi nos terres ». Geneviève qui s’était reprise pendant l’intervention de son frère poursuivit. « – Et vous ? En plus de ce drame déplorable qui vous a touché, si jeune et déjà veuve. Excusez-moi, voilà que je vais raviver votre douleur ! » Décidément, Antoinette-Marie trouvait que la demoiselle avait un comportement étrange et déplacé à son goût, elle supposa que c’était un manque d’intelligence de sa part. Elle se rappela que Georges Tremblay avait parlé d’une dizaine de victimes. Elle regretta de ne pas avoir obtenu plus de précision en se rendant compte qu’elle s’intéressait peu à ses gens et qu’elle n’avait pas d’excuses. Elle en voulut à la jeune fille de la mettre face à ses responsabilités. Elle lui donna le chiffre approximatif et lui confirma que sur la plantation l’épidémie semblait s’éteindre, du moins n’y avait-il plus de nouveaux cas. Ce qu’entérina sœur Élisée. Sur ce, Geneviève de Crécy, afin d’alimenter la conversation se lança dans une énumération des pertes des différentes propriétés voisines agrémentée de quelques anecdotes. Pendant tout ce temps, le laconisme du jeune homme piquait de curiosité sœur Élisée et Antoinette-Marie, elles se demandaient pourquoi il n’intervenait pas. Les sujets tarissant, Louis Adam se leva donnant le signal du départ, visiblement sa sœur était de plus en plus agitée. Antoinette-Marie et sœur Élisée intriguées accompagnèrent leurs invités jusqu’au pas de la porte. Alors qu’il descendait l’escalier, Louis Adam se retourna, semblant avoir omis quelque chose, aussi il s’exprima soudainement comme s’il s’en souvenait subitement. « – Saviez-vous que j’avais été pressenti par la secrétaire de Monsieur Maubeuge pour être votre époux ? Mais je ne sais pourquoi, j’ai été écarté au bénéfice de Charles Henri. » Antoinette-Marie encore sous la véranda resta interloquée. Ne la laissant pas reprendre ses esprits, il lui annonça, sans même lui réclamer son avis, qu’il allait demander sa main au gouverneur, puisqu’elle se trouvait de nouveau libre. Sur ce, il lui souhaita adieu et aida sa sœur à monter dans le cabriolet et partit. Antoinette-Marie était abasourdie devant la nouvelle, tout s’était passé trop vite. Elle revint à elle en entendant Mama-Louisa dire. « – Je savais bien qu’ils amenaient les problèmes ! »  

Antoinette-Marie éclata de colère devant l’audace et le sans-gêne de l’individu. « – Mais vous croyez qu’il m’aurait demandé mon avis le sagouin ! » Sœur Élisée patienta jusqu’à ce qu’elle retrouve son calme. Elle lui fit remarquer qu’elle était devenue une jeune veuve avec des biens à première vue semblant non négligeable, et qu’elle devait avoir conscience de l’arrivée de nouvelles demandes. Quant à celle-ci, il valait mieux attendre jusqu’au retour à La Nouvelle-Orléans et voir ce qu’en pensait Madame de Maubeuge. Antoinette-Marie rétorqua. « – Mais c’est tout vu, qu’il aille voir ailleurs le malotru ». Réflexion qui suscita un sourire à la sœur.

Chapitre 25

Georgiana Duchess Of Devonshire
Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Septembre 1789, Le retour endeuillé à la Nouvelle-Orléans

Cela faisait deux mois qu’elle était arrivée en Louisiane. Deux mois déjà, que de cette même fenêtre, elle avait découvert la ville. La rue avait changé, les chantiers étaient pour la plupart finis lui offrant un nouveau visage. Les maisons de la rue Dauphine s’étaient relevées, les jardins avaient été replantés de bougainvillées, de bananiers, de palmiers, de magnolias et autres essences. La Nouvelle-Orléans pansait ses plaies. Antoinette-Marie était arrivée la veille au soir, partie tôt le matin, accompagnée de Georges Tremblay, de sœur Élisée et d’Esther, Abraham conduisant le landau, ils avaient mis la journée. Depuis l’ouragan, les températures se révélaient agréables, voire à certaines heures, elles réclamaient une étole, aussi en dehors des secousses dues à l’état de la route, le voyage s’avéra plaisant. Le départ avait été décidé suite à la venue d’Étienne Baret d’Auriolle, économe de la plantation Maubeuge. Il avait apporté la réponse au faire-part de décès. Réponse dans laquelle Monsieur et Madame de Maubeuge s’étaient excusés du retard de celle-ci, mais l’épidémie s’était étendue à La Nouvelle-Orléans, ils n’avaient heureusement perdu aucun membre de la famille. Ils l’attendaient avec Monsieur Tremblay pour l’ouverture du testament du baron de Thouais. Ils seraient bien évidemment logés chez eux pendant cette période, monsieur Baret d’Auriolle se situant là pour suppléer au contremaître. 

Celui-ci avait déplu tout de suite à la jeune femme. Fier de sa petite noblesse, il n’avait que mépris pour ce qu’il estimait inférieur, et qu’obséquiosité pour ses supérieurs. Regard fuyant, corpulent, le ventre en avant, tenant ses bras dans le dos, Antoinette-Marie n’avait pu s’empêcher de penser à un dindon se pavanant. Elle avait insisté auprès de Georges Tremblay, il ne devait en aucun cas s’occuper des gens de maison, Mama-Louisa en était responsable et au moindre problème, elle en référerait à sa mère, madame Tremblay. Par ailleurs, il logerait dans le bungalow. Georges Tremblay avait acquiescé sans broncher à ce premier acte d’autorité, supposant que la jeune femme parlait sous le coup d’une impulsion ou peut-être d’une intuition. Soit, il trouvait que l’homme n’était guère agréable. Il aurait pu avouer qu’il ne lui ferait guère confiance, mais de là à le traiter comme un pestiféré, c’était peut-être un peu trop. Tout en respectant la demande d’Antoinette-Marie, qui n’en était pas moins la maîtresse des lieux, il avait arrondi les angles, arguant le manque de confort de la demeure.

***

Nathalie marquise de Maubeuge

À peine réveillée, Esther avait apprêté sa maîtresse avec soin, une robe à l’anglaise avec jupe de soie assortie, agrémentée d’un fichu de linon croisé sur la poitrine, le tout de couleur noire. Elle lui avait réalisé un chignon natté relevé haut qu’elle avait recouvert d’une mantille de dentelle de même nuance, que lui avait offerte sa sœur, Marie-Amélie, pour les messes de la Toussaint. La veille, Antoinette-Marie avait avoué à Nathalie de Maubeuge qu’elle n’avait pas eu le cœur de faire teindre toutes ses toilettes en noir. Son amie l’avait rassurée en lui donnant raison. La période dite de grand deuil durait une année, et si elle ne devait porter que des vêtements sombres elle était aussi supposée rester cloîtrée chez elle, en outre personne n’irait vérifier sa mise. Passé ce délai, les conventions lui permettaient de revêtir du violet, du mauve ou du gris, et ce, jusqu’au terme de son deuil, soit un plus tard. De plus, il aurait été dommage de sacrifier sa garde-robe. Madame de Maubeuge ne voulut pas aller se coucher sans obtenir des détails sur son séjour à la palmeraie. Elle profita de ce moment de confidence pour tâter le terrain quant à la consommation du mariage. Contrariée, Antoinette-Marie avait suivi les conseils de sœur Élisée. Et si elle n’avait point menti, elle était restée allusive, laissant madame de Maubeuge en tirer ses propres conclusions. Celle-ci n’insista pas, d’autant que pour elle ce n’était pas très important. La fin de la soirée s’était passée en révélations diverses.

Une fois son hôtesse partit, elle s’était plongée dans les lettres qui l’attendaient parvenant de France. La première de celles-ci venait de sa tante.

De Marie-Louise La Fauve-Moissac. 

Marquise D’Ajasson de Grandsagne 

À Antoinette-Marie 

Baronne de Thouais

Le 12 juin 1789, Paris

Mon enfant,

Beaucoup de choses ont changé depuis votre départ. Comme vous devez en être informée, les États généraux convoqués pour janvier, suite à une succession d’hésitation de notre roi et de son entourage, ne se sont en fait ouvert que le 5 mai. 

Si je commence par cette anecdote, c’est qu’elle m’a fort déplu, mais qu’elle était aussi le début des États. Lors de la messe d’ouverture, Monseigneur de La Fare, qui siégeait à la chaire, a attaqué notre reine à mots à peine couverts, dénonçant le luxe effréné de la cour et ceux qui, blasés par ce luxe, cherchaient le plaisir dans « une imitation puérile de la nature ». Bien évidemment, c’était une allusion flagrante au hameau de notre reine, ce qui à mon avis était fort déplacé. 

Malgré cette ombre dans le tableau, le spectacle s’avéra magnifique, il s’est déroulé à la salle des menus, car aucune pièce du château ne pouvait recevoir une telle assemblée tant elle était nombreuse. Pour vous donner une idée, il y avait douze cents députés et quatre milliers d’auditeurs parmi lesquels je me trouvais. En compagnie des dames de la reine, j’étais fort bien placée sur une estrade latérale. Le roi portait le costume des cordons-bleus, tous les princes de sang détenaient le même, avec une différence le sien était plus richement orné et très chargé de diamants. La Marquise de La Tour-du-Pin de Gouvernet, l’une des plus jeunes demoiselles de notre groupe, qui était assise à mes côtés, d’un naturel compatissant, m’amena à constater que notre bon roi ne dégageait aucune solennité dans la tournure. Le pauvre se tenait mal et se dandinait sanglé dans sa tenue qui semblait le gêner. Sa nervosité se percevait à ses gestes brusques et disgracieux, d’autant qu’il n’a jamais apprécié la foule. Et pour finir, comme sa vue est extrêmement basse et qu’il n’est évidemment pas d’usage de porter des lunettes, cela le faisait grimacer. Son discours se révéla fort court, mais débité d’un ton résolu. Notre reine, elle, se faisait remarquer par sa grande dignité, mais les mouvements agités de son éventail démontraient qu’elle était fort émue. Intriguées, nous notâmes qu’elle semblait chercher quelqu’un sur l’un des côtés de la salle où le tiers état était assis, là où elle avait tant d’inimitiés.

la Fauve Moissac Marie Louise

Comme l’observa plus tard Madame de Gouvernet, quelques minutes avant l’entrée du roi, il s’était passé quelque chose qu’aucun écrit se rapportant à la séance n’a relaté. Ainsi que vous en avez peut-être connaissance, le marquis de Mirabeau, n’ayant pu se faire élire par l’assemblée de la noblesse de Provence, à cause de sa scandaleuse réputation, s’était fait élire par le Tiers-État de cette province. Il pénétra seul dans la salle et alla se placer vers le milieu des gradins. Un murmure fort bas, mais général se fit alors entendre. Les députés déjà assis s’écartèrent, et il resta isolé au centre d’un vide très remarqué. En homme ayant du cran, il afficha un sourire de mépris. Cette situation se prolongea pendant quelques minutes, puis, la foule des membres de l’assemblée augmentant, ce vide se combla peu à peu. Je suppose que notre reine avait été probablement instruite de cet incident et c’est ce qui motivait ses regards curieux qu’elle dirigeait du côté des députés du Tiers-État. Quoi qu’il en soit, elle garda un air triste et irrité pendant toute l’ouverture.

Je crois n’avoir jamais éprouvé autant de lassitude que pendant le discours de monsieur Necker, notre ministre des Finances. Il dura plus de deux heures, mon conjoint comme ses partisans le portèrent aux nues, mais il me parut accablant d’ennui…

… Bien que mon époux ait été rappelé au ministère par ce dernier et, donc logeant à Versailles, je préfère de mon côté résider dans notre hôtel du Marais, où j’y ai plus d’aisance. Mais le séjour n’y est guère tenable, car l’on cherche à provoquer de l’inquiétude pour les subsistances. C’est un des moyens employés par les jacobins pour soulever le peuple…

… Mais fi de mes petits inconvénients. Un grand drame est venu frapper la famille royale. Le jeune dauphin est mort le 9 juin. Ce fut déchirant. La situation politique n’a en outre pas permis à la famille royale d’effectuer son deuil convenablement. Pour réaliser quelques économies, on a sacrifié le cérémonial de Saint-Denis. Où va-t-on ? Bouleversée par tout ça, il apparaîtrait que notre reine se laisse petit à petit influencer par l’idée d’une contre-révolution…

… Tout cela doit vous sembler loin. Donnez-moi rapidement de vos nouvelles…

Cette lettre était suivie d’une autre qui consterna la jeune femme.

De Marie-Louise La Fauve-Moissac.

Marquise D’Ajasson de Grandsagne  

À Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Baronne de Thouais

Paris, le 20 juillet 1789

Mon enfant,

Voilà ma vie bouleversée et celle de la France avec. Cela a commencé par la démission de Monsieur Necker le 11 juillet. Cette démission, néanmoins, a été en général mal interprétée et souvent comprise comme un renvoi de la part du roi. Installée à Versailles à ce moment-là, de service auprès de la reine, et mon mari sous le choc, je décidai de partir avec lui prendre les eaux à Fontenay-aux-Roses. Nous y avons des amis, le Comte et la comtesse de Romree y détiennent un très joli manoir sur les coteaux du village, par ailleurs charmant. Mais je m’égare. Je fis s’en aller devant nous, le 13 juillet, mon palefrenier avec une portion de nos bagages et lui demandait de passer par Paris y remettre le superflu et s’y procurer quelques objets qui m’étaient nécessaires. Nous n’avions pas la moindre idée de ce qui s’y tramait alors. Dans les salons, on parlait seulement de quelques troubles à la porte de quelques boulangers accusés par le peuple de falsifier la farine. Ce qui, je l’avoue, nous laissa dans l’indifférence, d’autant que la petite armée, dont votre frère Charles Louis fait partie, était rassemblée dans la plaine de Grenelle et au Champ-de-Mars. Cela rassurait la cour, quoique la désertion y fût journalière d’après Charles Louis, mais on ne s’en inquiétait pas. 

Ce qui parut surprenant, c’est que même dans l’entourage de la reine, nous n’avons pu en savoir plus, pas plus que mon époux au ministère. Notre sentiment de sécurité était tel que le 14 juillet à midi, lorsque nous avons quitté le château, nous étions très loin de nous douter du tumulte qui croissait à Paris. Je montai dans ma voiture, avec mon conjoint et ma femme de chambre, son domestique sur le siège à côté du cocher. Nous avions dîné de bonne heure à Versailles, afin de ne point arriver trop tard à Fontenay les roses. Nous avons pris à travers les bois de Verrières la grande route de Sceaux. Celle-ci se révélait vide, car elle ne traverse aucun village.

Ayant atteint notre but, je fus étonnée, en pénétrant dans la première cour, de ne voir aucun mouvement, et personne venir à nos devants. Force fut de constater les écuries désertes et les portes fermées. Le concierge, qui nous connaissait, fut de son côté très surpris d’entendre notre carrosse dans la cour du château. Il s’avança sur le perron et nous apprit que nos proches se trouvaient encore à Paris d’où personne ne pouvait sortir. Il nous avisa que l’on avait tiré le canon de la Bastille, et qu’il y avait eu un massacre. Les portes de la ville étaient barricadées et gardées par les gardes-françaises, qui s’étaient joints au peuple. Nous fûmes plus étonnés qu’inquiets. Mon époux fit rebrousser chemin à la voiture. Sur sa recommandation, nous partîmes chercher un supplément de renseignements et nous nous fîmes conduire à la poste aux chevaux de Châtillon dont le maître était le frère du concierge du manoir de nos amis. L’homme nous entérina le récit du concierge, qui n’était composé que de suppositions, puisque personne n’était sorti de Paris. Mais je constatai autour de moi que si la nouvelle n’était point confirmée, elle constituait déjà des émules. On apercevait les couleurs de la ville de Châtillon arborées sur les barrières, et les sentinelles criaient : « Vive la Nation ! » Je témoignai à mon époux le désir de retourner sur l’instant à Versailles pour plus de sûreté. Nous y arrivâmes assez tard dans la soirée. Mon mari se précipita au ministère et moi chez la reine. J’y appris la prise de la Bastille, la révolte du régiment des gardes-françaises, la mort de messieurs de Launay et Flesselles, et de tant d’autres, la charge intempestive et inutile d’un escadron du Royal Allemand, commandé par le prince de Lambesc, sur la place Louis XV.

Gabriel Henri d’Ajasson De Grandsagne

Nous nous installâmes à nouveau dans le petit appartement du château qui nous est alloué en attendant des nouvelles des évènements. Elles ne furent pas longues à venir. Dès le lendemain, elles se succédèrent. Tout d’abord la nomination par le peuple de monsieur de La Fayette à la tête de la garde nationale, qui s’était constituée. Puis, dans la semaine qui suivit, ce fut le massacre des Messieurs Foulon et Berthier. Votre frère nous a ensuite appris que le régiment des gardes nationaux avait chassé tous les officiers qui ne voulaient pas adhérer à sa nouvelle structuration. Quelques amis de Charles Louis en firent partie, les sous-officiers prirent leurs places, et cette scandaleuse insubordination fut imitée par toute l’armée française. Cela a eu toutefois l’avantage pour Paris d’obtenir un corps organisé qui put empêcher la lie du peuple de se livrer à des excès. Égoïstement, j’avais quelques craintes pour notre hôtel du marais. Il nous était déjà revenu des histoires de maisons saccagées et de leurs gens assassinés, après renseignements, nous furent informés que tout ceci n’était qu’exagérations.

Après la visite du roi à Paris, exigée par la Commune, et le retour de monsieur Necker, rappelé dans l’espoir de calmer les esprits, mon mari a accepté une fois encore de reprendre ses fonctions. J’ai appris par madame la marquise de la Tour-du-Pin de Gouvernet que votre père s’était mis sous les ordres de son beau-père Jean-Frédéric de la Tour Gouvernet, nouvellement nommé, au ministère de la guerre.

Dans les jours qui succédèrent, tandis que j’étais de service auprès de la reine, j’ai aidé celle-ci à brûler ses papiers. Elle avait tellement peur, qu’elle avait rassemblé ses diamants et avait essayé de convaincre, sans trop de conviction, le roi de quitter Versailles pour une place forte, éloignée de Paris. Il faut la comprendre, depuis ce jour fatidique un livre de bannissement se propage dans Paris. La coterie de la reine y est en bonne position, et la tête de la reine, elle-même y est mise à prix. Mon époux et moi-même n’avons pas échappé à cette sinistre proscription. Je dois dire que circulent des absurdités, on accuse la reine de vouloir dévaster l’Assemblée avec une mine, et de vouloir envoyer une troupe de militaires sur Paris. Bien évidemment, tout ceci est faux. Le roi a toutefois estimé plus sage de demander à son frère cadet, aux Polignac, à Breteuil, aux grands du royaume à l’instar du prince de Condé, du duc d’Enghien, de l’abée De Vermond, et de quelques autres de quitter momentanément la France, ce qu’ils ont accompli, contrairement à nous. Ils ont choisi l’Angleterre, les Pays-Bas ou l’Allemagne et pensent revenir d’ici trois mois.

Comme vous le savez, tout devient mode en France, celle de l’émigration a alors commencé aussi absurde fut-elle. Beaucoup ont levé de l’argent sur leurs terres pour emporter de grosses sommes. Quant à ceux, et il y en a un nombre important, qui avaient des créanciers, ce fut un moyen de leur échapper. Les plus jeunes y voyaient un motif de voyage tout trouvé, ou bien un prétexte d’aller rejoindre leurs amis. Versailles comme Paris se sont vidées de la noblesse. 

Je suis plus que jamais au service de la reine, puisque, outre Madame de Polignac, Madame de Lamballe a cédé au désir de notre souveraine et a quitté la France. Ma réserve et ma discrétion m’ont toujours faite appréciée de notre reine d’autant que je ne faisais ombrage à personne ni à aucune coterie. Je ne me mêlais jamais de rien. Aussi ai-je accompagné régulièrement celle-ci au hameau à la grande irritation de beaucoup…

***

Marie Amélie Lacourtade.

À Antoinette-Marie de Thouais

Caudéran, le 30 juillet 1789

Ma très chère sœur,

Comme je vous le disais dans mon précédent courrier, les évènements ici se précipitent. Et si certains s’avèrent enthousiasmants pour notre avenir, certains se révèlent bien sombres et d’autres frisent l’absurdité. Mon époux se situant à Paris et n’étant pas près de redescendre dans notre ville de Bordeaux, je prépare mon départ pour le rejoindre. Je pense partir après les vendanges.

Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Depuis le début du mois de juillet, je me suis installée dans notre maison de campagne de Caudéran. Bordeaux est très calme, voire ennuyeuse depuis la convocation aux états généraux. Nous passons notre temps à attendre des nouvelles de Paris et quand nous les recevons nous ne sommes pas sûrs de leur exactitude, tant certaines restent inconcevable ou déjà trop loin dans le temps. Toujours est-il que dans les salons tout ceci est abondamment commenté, surenchéris. Ce tumulte sans grand intérêt me fatigue, aussi ai-je fui tout ceci dans notre campagne. Et comme vous allez vous en rendre compte, cela m’y a suivie.

Le 28 de ce mois fut l’un des jours où il arriva la chose la plus étrange qui soit. Et personne après n’a pu vraiment l’expliquer, du moins de façon rationnelle. Pour comprendre ce qui se passa ce jour, il faudrait supposer qu’un immense réseau d’informations ait couvert la France, de manière qu’au même moment et sous l’effet d’une même action, le trouble et la terreur fussent répandus dans tout le royaume, ce qui fut constaté par la suite.

Je revenais de trois jours au Château de Bourran, chez ma marraine, madame de Verthamon. Elle y avait regroupé quelques amis, le séjour fut très agréable. Lors de mon retour, arrivé au village de Mérignac, nous croisâmes un rassemblement de gens donnant des signes de frayeur, ils semblaient désespérés. Des femmes se lamentaient et pleuraient. Des hommes furieux juraient, menaçaient, d’autres demandaient à Dieu de les épargner. Au milieu d’eux, un cavalier les haranguait. Il était vêtu d’un mauvais habit déchiré, et n’avait pas de chapeau. Son cheval gris pommelé était couvert de sueur et portait sur la croupe plusieurs meurtrissures qui saignaient un peu. Intriguée par tout ce tapage, je fis arrêter ma voiture afin d’écouter ce que cet homme disait. Comme un bonimenteur vendant quelques bonnes affaires, il s’adressait à la foule qui s’était rassemblée. Il expliquait que Bordeaux et ses alentours avaient été saccagés, pillés, qu’une armée d’Autrichiens s’avançait en tuant et violant. Je restai sceptique, si tel était le cas nous l’aurions su depuis bien longtemps. Malgré ça, l’inquiétude s’immisça en moi, seule avec peu de personnels dans ma maison de campagne, je ne voyais pas comment, si cela était véridique, je pourrais me défendre. Ses explications alarmistes me parurent invraisemblables. Son discours achevé, l’homme éperonna son cheval vers Saint-Médard-en-Jalles afin de propager son histoire. Je fus sortie de mes hésitations par le son du tocsin que le curé s’était empressé de faire sonner achevant de créer la panique générale. J’envoyais ma voiture à vive allure jusque chez moi, de là je demandais à un de mes palefreniers d’aller quérir des informations à Bordeaux. À notre inquiétude, il revint trois bonnes heures plus tard. Mon serviteur avait opéré des détours à l’aller au cas où il y aurait quelques vraisemblances dans cette histoire, et des arrêts au retour pour annoncer la nouvelle, car au grand soulagement de tous il n’y avait aucune vérité dans tout cela.

Cette chimère qui s’était répandue dans tout le royaume entraîna la population à s’armer, ce qui sembla avec le recul être l’objectif. Tous les hommes s’étaient armés avec ce qu’ils avaient pu se procurer et la garde nationale s’était organisée.

Vous voyez ma sœur, quelle époque nous vivons…

***

La dernière ligne à peine terminée, Antoinette-Marie s’était précipitée hors de sa chambre tout en criant : « Nathalie, Nathalie, la France, la France, savez-vous ce qui se passe en France ? ». Madame de Maubeuge était sortie de chez elle, affolée par les appels de la jeune fille, les cheveux défaits et en peignoir. Dans son dos se tenait Josepha agacée, car elle préparait sa maîtresse à se coucher. Au rez-de-chaussée, de son bureau, Monsieur de Maubeuge avait accouru dans l’escalier au son des exclamations, interrogeant sur ce qui arrivait. À la question posée par Antoinette-Marie, si sa femme répliqua qu’elle ne savait rien, monsieur de Maubeuge, lui, répondit qu’il avait entendu parler d’insurrection du peuple de Paris, sans plus. « – Ce ne sont pas des révoltes, c’est une révolution ! » agitant ses lettres et « Le Mercure de France », qui avait été joint à son courrier, pour appuyer sa réponse. Inquiétés par celle-ci, ils s’installèrent au salon sous l’œil intrigué des gens de maison qui étaient venus au son des cris. Ils échangèrent ce qu’ils savaient, Antoinette-Marie lisant des paragraphes de ses missives. Ils en restèrent abasourdis. Les dernières nouvelles, qu’avait obtenues le marquis, provenaient de Monsieur Wilkinson. Lui-même les détenait de Monsieur Thomas Jefferson, ambassadeur en France pour les nouveaux États-Unis d’Amérique. Mais ces nouvelles ne s’avéraient pas aussi alarmantes que celles reçues par Antoinette-Marie. Bien évidemment, les États généraux réunis à Versailles avaient alimenté toutes les conversations des créoles français. Lorsqu’ils avaient appris que sur la proposition d’un certain abbé Sieyès le Tiers-État et quelques membres de la noblesse et du clergé avaient pris le titre d’Assemblée Nationale, cela avait fait des remous même dans leurs cercles. Les Louisianais avaient espéré un regain d’intérêt pour leur colonie. Ils discutèrent jusqu’à une heure avancée de la nuit, supputant, s’inquiétant pour leurs familles. Une fois couchée la jeune fille pensait encore aux siens et à l’éclatement que risquait de vivre sa famille, car visiblement ses membres semblaient déjà ne pas avoir des opinions politiques identiques.

Chapitre 26

(Marie-Gabrielle CAPET)
Joseph Marie Bevenot De Haussois

Octobre 1789, L’ouverture du testament

Accompagnée, de Georges Tremblay et des Maubeuge, Antoinette-Marie entra dans le bureau du notaire qui les attendait. Joseph-Marie Bevenot de Haussois connaissait tous les protagonistes, aussi se révélait-il impatient de voir la jeune veuve qui aurait dû faire le bonheur de son protégé et dont tous les créoles commentaient le drame. Quand elle s’introduit dans la pièce, il ne fut pas déçu, il apprécia l’élégance de l’allure de la jeune fille et la trouva charmante, émouvante sous ses voiles de veuve. Elle le pénétra de ses grands yeux noirs agrandis par les cernes d’une mauvaise nuit et lui sourit. Avec affabilité et chaleur, il accueillit tout le monde. Deux portes-fenêtres laissaient une douce lumière baigner la salle au travers de rideaux de mousseline. Devant son large bureau laqué noir et incrusté de marqueterie, il avait fait placer quatre fauteuils, il invita ses hôtes à s’y assoir après avoir baisé la main des dames. Les murs étaient couverts de tableaux représentant des animaliers principalement et sur la cheminée une superbe horloge, sur laquelle un centaure enlevait une nymphe, tintait l’heure. Une fois que chacun fut confortablement installé et désaltéré, le notaire ouvrit le testament. « – Sachez, tout d’abord, que Charles-Henri n’avait pas fait de testament. Sa jeunesse n’en avait pas trouvé l’utilité, aussi c’est le testament de Joseph-Marie de Thouais baron de son état qui fera foi en la matière. » Tous approuvèrent. D’une voix posée, il lut celui-ci.  

La Palmeraie, janvier 1780.

Moi, Joseph-Marie, baron de Thouais sain de corps et d’esprit, lègue à mon fils unique Charles-Henri de Thouais, ou à ses héritiers, ce qui suit. 

Un titre nobiliaire de baron datant des croisades octroyées par lettre patente et enregistrée au parlement et à la Chambre des Comptes à Versailles. Un double du titre est joint au testament.

Un domaine dans le comté de l’Ascension au bord du Mississippi allant du fleuve au bayou d’une superficie de huit arpents sur quarante, soit environ 1300 arrhes. 

Outre la demeure et ses dépendances, il faut ajouter une écurie constituée de deux étalons, quatre juments et quatre chevaux de trait, de cinq mulets, d’une vingtaine de bovins, et de 102 esclaves à ce jour dont 53 nègres, 25 négresses, huit négrillons et 16 négrittes, dont sept gens de maison, et sept ouvriers. Soit au cours du jour 161 700 livres.

Des actions de la compagnie des Indes orientales pour un montant de 20 000 livres…

Antoinette-Marie était ébahie de tout ce qu’elle entendait, elle ne réalisait pas très bien ce que cela représentait, ni qu’elles en seraient les répercussions sur sa vie. Pour elle, tout se passait trop vite. Elle s’accrochait à l’accoudoir de son fauteuil comme à une bouée de sauvetage. Elle regardait de temps en temps du coin de l’œil les autres protagonistes. Monsieur et Madame de Maubeuge, habitués à ce genre de fortune, la leur s’avérant largement plus conséquente, ne frémissaient même pas à l’énoncé des chiffres. Nathalie de Maubeuge souriait de satisfaction à la lecture du testament, sa protégée demeurerait en sécurité avec l’acquisition de ce patrimoine et pourrait faire honneur à son rang. Georges Tremblay, lui, découvrait la valeur d’un bien dont il s’occupait chaque jour. Il en avait une petite idée, chaque récolte, chaque achat d’esclave entraînaient de longues tractations auxquelles il avait parfois participé l’âge venant, mais il n’avait jamais eu le recul pour se rendre compte du montant global. Il n’en avait par ailleurs jamais senti le besoin d’y réfléchir. 

Se levant le notaire se dirigea vers son coffre et en retira deux grandes boîtes de maroquin rouge. Il ouvrit la première face à la jeune femme. Elle découvrit une parure de diamants visiblement un bijou ancien constitué d’un collier, de pendants et de deux bracelets. Elle était éblouie et ne put s’empêcher d’effleurer le bijou, mais n’osa pas le sortir de son écrin. Si les pierres précieuses n’étaient pas imposantes, l’ensemble paraissait magnifique, il ressemblait à une guirlande de fleurs. La deuxième boîte contenait deux autres parures dont une en argent et une garnie de bouquets de roses en corail et le second en pierres semi-précieuses. Le tout était complété de trois bagues dont une avec une pierre rouge sang de belle taille, un rubis sans nul doute, et un bracelet d’ivoire finement ciselé. Nathalie de Maubeuge se pencha sur les écrins et évalua la qualité des joyaux. Bien que démodées, elle jaugea les parures fort convenables à porter de par leurs perfections. Elle ressentit même une pointe de jalousie. Le notaire expliqua. « — Ce sont les bijoux de la mère du baron, il date du temps de la régence de Louis le quinzième, mais ce sont de splendides pièces. Je ne les ai pas fait estimer, mais les pierres sont vraies. Lorsqu’il me les a remis, il m’avait bien spécifié qu’ils reviendraient à la femme de son fils. C’est donc à vous que je les livre. De toute façon, ils font partie de la succession. » Antoinette-Marie ne savait que dire, et instinctivement palpa le pendentif de Madame de Verthamon. Avant qu’elle ne réagisse, le notaire reprit. « – Et pour conclure, je dois ajouter une clause particulière pour monsieur Georges Tremblay, il hérite du dixième de la plantation, il pourra en toucher l’usufruit ou recevoir le montant de sa valeur en numéraire. Il ne pourra obtenir son legs qu’en terre. Il recueillera en plus de cela 10 nègres dans la force de l’âge qu’il pourra choisir à sa convenance. » 

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Antoinette-Marie ne broncha pas d’autant qu’elle estimait que cela ne la regardait pas et cela semblait somme toute normal. Georges de son côté apprécia ce geste posthume qui lui avait été promis du vivant des Thouais père et fils. Antoinette-Marie pensait que c’était la fin de la lecture du testament. Mais le notaire poursuivit. « – En plus, madame de Thouais, vous revient de droit votre dot personnelle de 100 000 livres. Celle-ci a été constituée par le duc de Richelieu, madame de Verthamon et Madame La Fauve Moissac. 10 000 livres ont été utilisées pour votre trousseau. Et pour finir une propriété, adjacente à la palmeraie, longeant le Mississippi et s’étendant jusqu’au bayou, d’une superficie de 1300 arrhes. Concession que vous avez obtenue par l’intermédiaire de monsieur de Maubeuge ici présent. Je détiens en votre nom et à votre disposition tous les documents attestant vos biens. » 

Antoinette-Marie était abasourdie. Elle se revoyait marchant pieds nus entre les pieds de vigne ou courant dans les champs avec Antonin à ses trousses. Elle ne se trouvait pas alors consciente de sa condition et encore moins de son avenir. Insouciante qu’elle était, fataliste, elle avait accepté de sa tante Madame La Fauve Moissac l’intérêt qu’elle lui porta et était partie pour Bordeaux chez Madame de Verthamon sans sourciller. Elle avait traversé cette période avec plaisir sans vraiment trop y réfléchir, enthousiasmée par l’histoire de sa famille et découvrant sa position. Elle s’était prélassée, comme une enfant gâtée qui vivait ce qu’on lui racontait, bien que parfois un tant soit peu gênée, dans ce luxe qui lui était offert. Il ne lui était jamais venu à l’idée qu’un jour elle posséderait une fortune personnelle, dont elle pourrait disposer. Même si Madame de Verthamon avait tout effectué pour rattraper le temps perdu, elle n’avait pas été élevée avec l’éducation due à son rang et à ses futures responsabilités alors imprévisibles. Elle était consciente que tout cela l’engageait, mais elle ne savait pas comment ni dans quoi ? Elle était donc sceptique de ce qui lui arrivait et restait enfermée dans le plus grand mutisme sous le choc de cette suite de nouvelles. D’un côté, tout ceci la rassurait quant à son avenir, mais elle n’était pas convaincue d’y avoir droit. 

Les autres personnes dans la pièce espéraient d’elle une réflexion, une réaction, son visage se révélait impassible, sous ses paupières baissées, ses yeux n’avaient pas d’éclats tant elle était plongée dans une introspection. Le notaire toussota pour attirer son attention. Elle réalisa à ce moment-là le silence qui emplissait le bureau, et qui était dû à l’attente de son entourage. Elle sourit timidement et regarda le notaire interrogativement. Puis d’une voix atone, elle ne réussit à dire que. « – Mais que dois-je accomplir ? Que vais-je faire ? » Nathalie de Maubeuge prit alors les choses en main, comprenant que tout ceci ait pu secouer la jeune fille. « – Pour l’instant Antoinette-Marie, vous allez vous installer chez nous, du moins pendant votre période de deuil. Monsieur Tremblay, je suppose, va repartir pour la plantation et la gérera de son mieux. Mon mari mettra à sa disposition monsieur Baret d’Auriolle, afin de le seconder quand il en aura besoin. Cela vous laissera le temps d’organiser vos pensées. D’ici un an, nous pourrons voir venir. » Antoinette-Marie sourit timidement à son amie et la remercia de son intervention.

Joseph Marie Bevenot De Haussois

Monsieur Bevenot de Haussois, s’adressant à nouveau à elle, rajouta. « – Si je puis me permettre, Madame, je tiens à vous faire remarquer que vous allez devenir l’un des partis les plus enviables de la colonie. La première chose que je recommande à toutes les personnes qui siègent ici, c’est de rester les plus discrètes possibles sur le contenu de vos biens. De plus, madame de Thouais, quoiqu’il arrive, ne faites confiance à personne ni à aucun conseil, pour toute alliance, quelle qu’elle soit ! N’hésitez pas à venir me voir. Je pourrais alors vous donner les tenants et les aboutissants afin d’être sûre de l’honnêteté de vos interlocuteurs. Charles-Henri a été comme un fils pour moi ces treize dernières années, en souvenir de lui, je me dois à celle qui est sa femme et malheureusement sa veuve. » Cet aparté inattendu rassura Antoinette-Marie. Elle n’aurait su dire pourquoi, mais elle faisait confiance à cet homme. Pensant que l’entretien était clos, elle se leva entraînant ses comparses avec elle. Laissant avancer les autres, le notaire la retint et rajouta en catimini. « – Sachez, madame, que notre gouverneur va vous recevoir et vous annoncer qu’il est votre tuteur. Ceci est dû à votre jeune âge et au fait que vous ne détenez aucune famille dans la colonie, car je suppose que vous n’avez pas l’intention de rentrer en France ». Antoinette-Marie acquiesça, elle ne l’avait pas envisagée une seule fois. Qu’aurait-elle été y faire ? Il continua. « – Toutefois, il n’a aucun droit sur vos biens. Je sais bien que cette réflexion peut vous étonner, mais n’oubliez jamais que légalement vous êtes majeure. Le fait d’avoir été mariée et malheureusement veuve vous a affranchi de toute tutelle. Celle de notre gouverneur n’est là que pour vous protéger et démontrer son pouvoir. » La jeune fille resta très surprise de cette répartie et supposa qu’il y avait anguille sous roche. Elle remercia chaleureusement le notaire et s’apprêtant à passer la porte, celui-ci lui fit remarquer qu’elle partait sans les bijoux. « – Monsieur, je vous saurais gré de bien vouloir les garder, je n’en ai point besoin pendant cette période de deuil, je n’aurais aucune occasion de les porter, ils se situeront donc très bien dans votre coffre. Je suppose que si j’en avais l’utilité, il me suffirait de venir les chercher. »

***

Esteban Rodríguez Miró y Sabater

Comme prévu, l’après-midi, à l’heure du thé, selon le dire des Anglais, ils se retrouvèrent assis de la même façon, mais cette fois-ci face au bureau du gouverneur. Le secrétaire de celui-ci, Baldino-Bartolomé De las Casas, les avait installés et s’était occupé de leur faire servir des rafraîchissements. Le lieu se révélait évidemment plus spacieux que celui du notaire. Antoinette-Marie observa que depuis sa première venue, il n’y avait plus aucune trace de l’incendie dans la demeure. Le gouverneur selon son habitude les reçut avec déférence, bien que tous remarquèrent une certaine retenue. Après les condoléances d’usage, don Miró annonça la venue de sa femme. 

En attendant qu’elle arrive, il prit le temps d’apprendre à Antoinette-Marie, ce qu’elle savait déjà et un peu plus. D’un ton ferme, il lui expliqua que pour des raisons notamment de bienséance, ne détenant aucune famille dans la colonie, il serait dorénavant son tuteur. Les circonstances l’y obligeaient. Il omit de lui dire que ceci n’avait rien de légal, mais appuya sur le fait que c’était incontournable. Il ne pouvait laisser une aussi jeune veuve avec de la fortune sans protection, car bien entendu, s’il ne s’avérait informé qu’approximativement du montant de ses biens, il connaissait l’étendue de ses terres. Il lui annonça de plus que si elle avait l’intention de se remarier, au bout d’un an bien évidemment, la demande devrait lui être faite. Antoinette-Marie se raidit et se sentit piégée. Elle comprit tout de suite que la légalité devant le pouvoir risquait de ne pas faire le poids. De leur côté, le marquis et la marquise surpris s’interrogeaient sur ce qui avait bien pu piquer le gouverneur pour faire montre de pouvoir dans un cas comme celui-ci. Il avait à peine terminé ce qu’il estimait être des formalités, que madame McCarthy entra dans le bureau. Si d’instinct Antoinette-Marie se méfiait du gouverneur, sa femme la séduisit d’emblée. Pleine de compassion et de chaleur, avec son accent créole teinté d’allemand, elle s’entretint avec elle. Elle lui fit promettre que si elle avait besoin de quoi que ce soit, elle n’avait qu’à se retourner vers elle. Pendant que les dames conversaient tout en prenant le thé ou le café, le gouverneur s’excusa et se retira. Il prétexta une affaire des plus urgentes à régler. Monsieur de Maubeuge n’aurait pas su dire pourquoi, mais il pressentait quelque chose de mauvais, mais il avait beau chercher, il ne trouvait pas.

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Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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2 réflexions sur “La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 024 à 026

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