La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 040 et 041

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Chapitre 40

Tremblay Georges (4)
Georges Tremblay

Janvier 1791, Une arrivée fracassante

Comme prévu, les deux jeunes femmes se rendirent à la plantation après les rois. Antoinette-Marie et Marie-Adélaïde avaient profité de la compagnie de Georges Tremblay qui s’était déplacé à La Nouvelle-Orléans pour enrôler un nouvel économe. Lors de l’épidémie de l’été 1789, outre ses maîtres, la plantation avait perdu tous ses économes. L’un était mort des fièvres, l’autre avait préféré s’enfuir. Pendant son précédent séjour, deux ans plutôt, le jeune homme, promu contremaître par la force des choses, avait engagé Francisco Alvarez Pignero, âgé de vingt ans. Ce dernier venait à peine de débarquer de La Havane, et avait été appuyé par le gouverneur Miró. Cette fois-ci, son choix s’arrêta sur un français d’environ vingt ans, Pierre-Henri Hautbois Guichette, fraîchement arrivé de Gironde. Il était recommandé par Monsieur de Maubeuge. Suffisamment aidé, il pourrait renvoyer à son maître, Monsieur Baret d’Auriolle, que décidément il n’avait jamais pu souffrir, malgré les services rendus.

Le trajet s’était effectué en deux temps avec une pause à la plantation Maubeuge. Celui-ci avait été très agréable, car la température s’était révélée clémente. Il faisait doux malgré la saison, Antoinette-Marie se déplaçait dans le landau conduit par Abraham avec Georges Tremblay et Marie-Adélaïde. Navarre et Béarn couraient autour de la voiture, furetant le long des berges du fleuve, débusquant des ratons laveurs, des serpents et faisant s’envoler les grues et les pélicans. Dans une autre voiture, accomplissant le voyage, avec les bagages, suivaient Esther et Suzanne la femme de chambre de Madame Maubourg. L’économe chevauchait à l’avant avec l’un des chevaux acquis par Georges Tremblay pour compléter l’écurie. Le groupe de jeunes gens allait joyeusement vers son avenir. Tous autant qu’ils étaient, ils étaient remplis d’espoir en cette nouvelle vie qui se dessinait devant eux. Antoinette-Marie présentait à Marie-Adélaïde les bords du Mississippi avec les plantations aux allées de chênes, de cyprès ou de pacaniers, aux champs de coton et de canne à sucre, les arpents de forêt encore sauvage. Elle lui fit remarquer les alligators qui plongeaient en les entendant venir, les colverts qui s’envolaient au bruit de leur agitation. Elle lui montra la végétation luxuriante, les chênes couverts de mousse espagnole, les cyprès avec leurs genoux dans l’eau. Elle s’avérait heureuse de révéler à sa nouvelle amie, ce qui était son univers, ressentant le bien-être de se sentir chez soi. 

***

Le groupe de jeunes gens arriva à la plantation en fin d’après-midi. Abraham arrêta le landau devant le perron sous lequel attendait dans l’ombre de la galerie Mama-Louisa. Georges Tremblay aida les dames à descendre, Antoinette-Marie s’avérait heureuse de rentrer enfin chez elle. Le sourire sur ses lèvres s’effaça de suite à la vue de Mama-Louisa, elle comprit qu’il advenait quelque chose. Alors qu’elle allait lui dire bonjour, les yeux de la métisse lui montrèrent quelque chose. « — Que se passe-t-il, Mama-Louisa.

– C’est le contremaître ! Il punit Dalila.

– Mais pourquoi ? Que je sache, elle n’avait pas affaire à lui. »

La métisse regarda droit dans les yeux Georges Tremblay. Elle n’osait fixer celui de sa maîtresse. « – Elle s’est refusée à lui. » Antoinette-Marie blanchit, sa mâchoire se crispa de colère, elle releva ses jupes et à grandes enjambées contourna la maison. Guidée par les cris de la malheureuse, elle pénétra dans les écuries. L’esclave était pendue par les poignées à une poutre, pendant que l’homme la flagellait. Les esclaves, qui patientaient à l’extérieur, eurent un mouvement de repli lorsqu’arriva leur maîtresse qu’ils n’attendaient pas. Elle arracha le nerf de bœuf des mains de Monsieur Baret d’Auriol. Celui-ci, surpris, recula. De colère, elle fouetta sa face et le mit dehors. « – Ne remettez jamais les pieds chez moi ! Sachez monsieur que je vous ferai payer toutes les conséquences de vos actes, quels qu’ils soient ! » S’essuyant du revers de la main la balafre qu’il avait sur le visage, il la traita de folle. Derrière elle, Georges Tremblay campé sur ses jambes se préparait à intervenir. « – Madame de Thouais vous a demandé de quitter sa propriété, ce n’est pas la peine de tergiverser. Quittez les lieux sur l’instant à moins que vous ne vouliez que je vous aide. » L’homme tourna les talons et sortit des écuries. Les esclaves présents à la scène n’osaient montrer leur joie, ils ne savaient trop sur quel pied danser, ils n’en revenaient pas, ils n’avaient pas fini de louer leur maîtresse. Georges détacha la pauvre Dalila qui était plus morte que vive. Blême, Marie-Adélaïde était sous le choc revivant une situation qu’elle ne croyait plus jamais revoir. L’acte terminé, Antoinette-Marie ne sentit plus ses jambes, son amie, se reprenant, l’aida à rejoindre la demeure. Abraham saisit dans ses bras le corps libéré de ses cordes de la négrillonne à peine sortie de l’enfance, il ne pesait rien.

***

Mama-Louisa prit les choses en main et soigna de son mieux les meurtrissures de la jeune blanchisseuse. Elle maudissait l’homme qui avait fait de cette enfant une femme avant l’heure, la forçant, la torturant pour obtenir son corps. Dalila resta entre la vie et la mort deux jours durant, délirant sous la fièvre. 

Monsieur Baret d’Auriol avait remarqué dès son arrivée les rondeurs des courbes de la négrillonne. Elle les balançait lascivement avec naturel. Elle devait avoir tout au plus treize ou quatorze années, exactement ce qu’il appréciait. Alléché, il la suivait sous ses paupières lourdes d’un regard torve chaque fois qu’elle passait dans son champ de vision. Tel un prédateur à l’affût, il épiait ses mouvements, ses allées et venues, guettant le moment où il pourrait sauter sur sa proie. Se sentant surveillée, Dalila vivait tous les jours dans la hantise de se trouver nez à nez avec lui. Elle avait évité de justesse le contremaître libidineux à plusieurs reprises. Adjointe à la demeure dont elle était l’une des blanchisseuses, Mama-Louisa percevant sa peur l’avait prise à la cuisine. Elle avait prétexté le terme de sa grossesse et la difficulté qu’elle avait à réaliser son travail à ceux dont le changement éveillait la curiosité. Dalila ne sortait plus de la pièce où elle dormait sur un grabat. Monsieur Baret d’Auriol se tenait éloigné, il craignait Georges Tremblay sans l’admettre, même à lui-même. Il attendait l’occasion propice.

Elle se présenta un soir d’octobre. La chaleur se révélait lourde, les vêtements collaient à la peau. Tous guettaient la pluie. Toute la journée, Mama-Louisa se teint le dos se plaignant de vives douleurs dont elle devinait les causes. La cuisine rangée, elle demanda à Dalila de l’accompagner jusque dans les combles de la demeure, elle ne se voyait pas monter seule toutes ses marches. Elles avaient à peine atteint la porte de la pièce qui lui servait de chambre à elle et à Nathanaël, qu’elle perdit les eaux. « — Dalila appelle Néora et va chercher la vieille Noémie. Ma fille arrive ! » Tout indiquait que cela allait être une fille. La forme de son ventre et la pleine lune qui commençait à décroître étaient des signes qui ne trompaient pas. Dalila se précipita obéissant en tout. Elle sortit en courant de la demeure et partit en direction du fleuve vers la maison de Dewache Tremblay que la vieille Noémie ne quittait pas. La pluie tellement attendue se décida alors à tomber, accompagnée du tonnerre puis des éclairs de l’orage. Des abats d’eau soulageaient la terre, cela n’arrêta pas Dalila. Dans sa course, elle n’avait pas aperçu le contremaître adjoint qui revenait des champs où l’on coupait la canne. Trouvant l’occasion trop belle, il lança sa jument derrière elle. Elle entendit le galop quand il se retrouva sur elle et comprit sans avoir besoin de le voir qui s’était jeté à sa suite. Elle releva ses jupes et redoubla de vitesse espérant parvenir à l’orée du bois, escomptant se cacher dans ses fourrés. Mais alors qu’elle l’atteignait, son poursuiveur se penchant sur sa monture la saisit au vol. Elle n’eut même pas le réflexe de hurler ce qui n’aurait servi qu’à peu de choses. Personne n’aurait osé intervenir hormis un blanc et encore. Il arrêta son cheval, la poussa sur le bas-côté et de tout son poids l’écrasa tout en retroussant ses jupes. Étouffant ses cris, et cela malgré sa corpulence, il se débraguetta et, sans sommation, la pénétra, se soulageant rapidement de son attente. Quand il eut fini, il se rhabilla et avec un grand sourire sadique rajouta. « – T’inquiète pas la prochaine fois, nous prendrons notre temps, ma belle ! » Et sur ce, il remonta à cheval, laissant la jeune esclave à peine sortie de l’enfance, l’entrejambes sanguinolent de sa défloraison forcée. Tout en pleurant, elle se rajusta et machinalement reprit sa route vers le bord du fleuve, pour aller chercher la vieille Noémie. Elle se remit à courir comme si rien ne s’était passé. Peut-être que rien ne s’était passé. Rangeant dans un coin de sa tête son martyre et ne pouvant se plaindre, elle cacha son infortune. Elle revint avec la vieille Noémie qui avait mis au monde la plupart des négrillons de la plantation, dont les deux fils de Mama-Louisa. Sur le chemin du retour, elle interrogea Dalila sur les déchirements perçus par la parturiente, celle-ci répondit tant bien que mal.

Mama Louisa

Avant que la lune n’atteigne son zénith, Mama-Louisa rentra en douleur, elle ne se souvenait pas avoir autant souffert pour ses garçons. Dans la salle mansardée éclairée par quelques chandelles de suif, sur un lit fait de quatre planches, le matelas reposant sur des cordes tendues, elle serrait, à s’en faire mal, les montants à chaque coup de l’enfant à venir. Elle retenait entre ses lèvres les cris de son martyr. Noémie et sa fille Néora s’inquiétaient, le nouveau-né ne se trouvait pas dans le bon sens, il ne s’était pas retourné. Elles risquaient de perdre la mère et le nourrisson. Dewache qui avait suivi avec les herbes anesthésiantes les apportait en infusion afin de soulager Mama-Louisa, Dalila recroquevillée dans un coin de la pièce attendait. Tout avait été préparé pour la venue de l’enfant. Elles se mirent à prier, tout en apaisant du mieux qu’elles pouvaient la gouvernante. À ses prières, toutes y mêlaient des incantations, les unes à Erzulie et l‘Indienne à Gitche Manitou. Noémie faisait vibrer sa calebasse emplie de vertèbres de couleuvre. Elle avait déjà dessiné sur le plancher les symboles des Loas, les Vévés. Dewache pressentait que quelque chose n’allait pas, quelque chose empêchait la nature de faire son office. Elle cherchait en vain ce qui freinait l’ordre des choses, remarquant Dalila, sans saisir pourquoi elle sentit que c’était la négrillonne. Sous le prétexte de préparer un onguent, elle l’envoya dans la cuisine sachant qu’elle en aurait pour longtemps. Noémie acquiesça d’un signe de la tête, elle avait compris l’Indienne. À partir de là, Mama-Louisa se mit en travail. Les femmes l’accroupirent, et bien que l’accouchement demeurât long et difficile, Noémie aida et extirpa le nourrisson du ventre de sa mère. C’était une fille, elle avait failli périr d’asphyxie, elle était violette, mais une claque sur son postérieur puis une deuxième libérèrent dans ses poumons l’air lui assurant la vie au soulagement des femmes. Dewache annonça que c’était un excellent augure, car la petite fille était née coiffée ce qui lui accorderait beaucoup de chance. Mama-Louisa dans un souffle prononça le prénom de l’enfant que l’on mettait sur son sein. Ce serait Sarah. Dewache fit boire à la mère une concoction d’herbes qu’elle seule connaissait pour faciliter l’expulsion des résidus de la délivrance qui étaient retenus et pouvaient générer des infections entraînant la mère vers la mort. Avec l’onguent préparé par Dalila que les femmes n’avaient pas laissé revenir dans la pièce, elle soulagea Mama-Louisa que l’accouchement avait déchirée. 

Remis des affres de la naissance, tout le monde s’accorda pour trouver le bébé de la gouvernante d’une grande joliesse. Dalila resta indifférente devant le nourrisson et ne put s’empêcher de garder rancune à l’enfant qui avait sans le vouloir provoqué son drame intime. Et jamais on ne la remarqua prendre l’enfant ni lui octroyer une caresse ou une attention, pas plus que l’on ne la vit lui faire du mal. 

Les jours qui suivirent, Dalila se substitua à la gouvernante qui n’était pas en état de reprendre sa place. Elle ne desserrait pas les dents et tous pensèrent qu’elle était jalouse. La vieille Noémie et Dewache supposèrent qu’il avait dû se passer quelque chose, mais elles n’auraient pas su dire quoi ? 

Dalila

Un soir, Monsieur Baret d’Auriolle profita de la première absence du contremaître hors de la plantation, pour subrepticement s’introduire dans la cuisine où il savait seule la remplaçante. C’est avec effroi qu’elle le vit rentrer dans la pièce où il ne mettait jamais les pieds, Hyacinthe lui apportant son repas dans le bungalow. Elle essaya de se dérober, mais elle était consciente qu’elle n’avait pas le choix.   Elle était obligée de céder aux désirs libidineux de l’homme, son refus l’exposerait à des tortures bien pires. Alors quand il la poussa sur son grabat dans un coin de la cuisine, elle se laissa faire serrant les dents et ne pouvant empêcher ses larmes de couler. Comme il avait toutefois peur d’être surpris, il ne mit pas longtemps à se soulager, mais repartit satisfait, délaissant sa victime en pleurs, ivre de colère et de haine face à son impuissance. Chaque fois que l’occasion se présentait, la scène se reproduisait, Dalila petit à petit se renfermait dans sa souffrance intériorisant son ressentiment. 

Aux yeux de tous, elle se muait en femme, et tout le monde découvrit que cela ne l’améliorait pas, qu’elle devenait vaniteuse. Son nouveau statut devait le lui monter à la tête, pensèrent la plupart. Mama-Louisa, quant à elle, ne s’en plaignait pas, elle la trouvait taciturne, mais bonne travailleuse. Elle ne rechignait jamais à la besogne et l’indifférence qu’elle accordait à son nourrisson qu’elle faisait suivre chaque jour dans un coin de la cuisine, ne la gênait pas. 

Pour Dalila, l’horreur apparut à son comble quand elle s’aperçut qu’elle était enceinte des œuvres de son tortionnaire, elle essaya par tous les moyens de perdre l’enfant, ce qu’elle finit par réussir après avoir ingurgité des graines de tanaisie. Elle en prit tellement qu’elle faillit en mourir, et Mama-Louisa ne s’en rendit compte que lorsqu’elle la trouva inconsciente sur le sol et le fruit de son rejet souillant ses jupes. Elle comprit alors le drame de son aide, mais sans se douter de l’auteur. Beaucoup d’esclaves préféraient avorter plutôt que mettre au monde des esclaves. Elle ne la questionna pas, elle la soigna et la mit en garde contre les graines. Monsieur Baret d’Auriolle n’avait cure des souffrances de sa victime et dès qu’il put, il recommença à assouvir ses envies, jusqu’au soir où il tomba nez à nez avec la gouvernante qui était revenue sur ses pas à cause d’un oubli. Ils furent aussi surpris l’un que l’autre. Il prétexta un besoin d’encas. Suspicieuse, elle le lui prépara, ayant remarqué l’attitude défensive de Dalila et la mine déconfite de l’homme. Une fois l’individu sortit, Mama-Louisa se retourna vers Dalila. « – Dorénavant, tu dormiras avec moi dans la maison, je m’arrangerai avec Monsieur Georges. » 

Soulagée, Dalila remercia Mama-Louisa qui ne demanda aucune explication, cette fois-ci elle avait tout compris et s’en voulait déjà de n’avoir rien vu et n’avoir rien put exécuter pour la protéger. Mais le mal était à nouveau fait, Dalila sentit son corps se transformer pour une vie à venir. Lasse, elle abandonna à Dieu l’avenir de cet enfant qu’elle ne désirait pas. Elle cacha comme elle put son début de grossesse. Soutenue par Mama-Louisa, elle évita de son mieux l’économe. 

Georges Tremblay

Un jour froid de janvier, Georges Tremblay quitta la plantation pour la ville, il allait chercher un nouvel économe. Avant de partir, il demanda à son aide, Alvarez Pignero, de s’occuper des réparations du moulin au bayou pendant son aller et retour. Quant à Monsieur Baret d’Auriolle, il se consacrerait à préparer les champs pour la canne. Les deux femmes s’inquiétèrent, il s’avérait plus difficile en son absence d’éviter le tortionnaire. Trois jours durant, elles ne croisèrent ni ne remarquèrent Monsieur Baret d’Auriolle, mais cela ne les rassura pas. Le quatrième, le dimanche, au milieu de la journée, il demanda à voir Dalila. Afin de détourner son attention, Mama-Louisa lui réclama ce dont il avait besoin, car elle se trouvait absente de la cuisine. Il s’énerva et maugréa qu’il repasserait plus tard. Dalila qui de la cave avait entendu l’échange était tétanisée. Cette fois-ci, plutôt mourir que de céder, elle ne pouvait s’enfuir et de toute façon pour aller où ? Ainsi qu’il l’avait annoncé, il revint, il avait guetté depuis la véranda du bungalow les allées et venues de Mama-Louisa et alors que celle-ci avait pénétré dans la maison, faisant fi d’Hyacinthe et Nathanaël, il vint chercher Dalila. Elle résista, cria attirant les esclaves curieux vers le lieu de l’agression. Comme il attrapait son poignet tout en hurlant aux deux petits de sortir, elle saisit un couteau à viande sur la table et le pointa vers lui. Néora et ses filles arrivèrent en courant, se demandant ce qui se passait. Elles trouvèrent les deux garçonnets en pleurs et l’intendant traînant par un bras la fille récalcitrante derrière lui. Il beuglait qu’elle n’était rien et qu’elle devait se soumettre, qu’il allait la punir pour son refus d’obéir et pour avoir essayé de l’embrocher. Sarah dans les bras, Mama-Louisa se précipita trop tard pour s’interposer. À ce stade, elle ne pouvait rien accomplir. Elle tâcha bien d’intervenir, de s’entremettre, mais levant son fouet vers elle, il la prévint qu’elle en aurait autant si elle prétendait se rapprocher. Dans sa colère, il fit fi du regard indigné de la gouvernante. Elle marmonna invoquant les Loas Jumeaux, les Loas Marassa, les Loas violents de l’harmonie première. Elle donna Sarah à Nathanaël et elle se mit sur place à marteler le sol. Néora à ses côtés fit de même. Les esclaves qui les aperçurent mimèrent les deux femmes, ils appelaient de l’aide. L’économe inconscient entraîna sa victime vers les écuries, sous l’oeil affolé des esclaves présents sur les lieux qui n’osaient s’avancer. Il s’introduisit à l’intérieur, la ficela comme une bête à l’abattoir et la suspendit à une poutre du bâtiment. Il arracha son corsage et commença avec délectation à la fouetter. Elle serra les dents ne voulant pas laisser à la satisfaction de son bourreau la joie d’entendre ses cris. Puis la douleur fut telle, que ses yeux s’embuèrent de sang et qu’elle s’entendit hurler. Les battements de son cœur emplissaient chaque parcelle de son corps d’un son sourd et pénétrant. Lorsque les coups s’arrêtèrent, elle n’avait plus conscience de rien.

Enceinte de trois mois, malgré le calvaire qu’elle avait subi, la vie qui se développait dans son sein résista et refusa de mourir. Dalila le regretta amèrement, un enfant de son bourreau s’avérait la pire chose qui pouvait arriver. Et puis, un nouveau-né, si c’était pour grossir le rang des esclaves, quelle utilité de l’accoucher. Elle n’avait que cette condition à lui offrir autant qu’il meurt et elle avec. Mais il vint au monde sans aucune difficulté, et comme elle ne s’y intéressait pas, Mama-Louisa décida de le baptiser Caleb et l’allaita, elle en avait assez pour deux. Dalila tomba dans un abattement tel que l’on crut qu’elle perdait la raison. 

 ***

L’économe en colère et humilié partit sur-le-champ de la plantation, son cheval se mit à boiter à la moitié du trajet. Il dut s’arrêter et marcher. Il décida de demander l’hospitalité à une plantation voisine. Il avait dépassé de plusieurs lieux la plantation, il en avait plusieurs pour atteindre la suivante. Fatigué, il s’arrêta et s’assit au bord du fleuve pour se reposer, lorsqu’il se releva de la souche sur laquelle il était assis, il glissa dans le sol bourbeux de la rive, rouspétant il voulut se relever et ce fut à ce moment-là qu’il vit les deux alligators affalés sur la rive qui le regardaient d’un œil morne. À moitié accroupi, il essaya de s’approcher doucement de son cheval, son fusil était resté imprudemment accroché à la selle. Lorsqu’il se crut assez loin des deux monstres, d’un geste brusque, il se releva, mais à ce moment-là, il sentit la mâchoire de l’un d’eux lui broyer une jambe. La bête le tira vers le fleuve au son de ses hurlements, son compère vint l’aider à l’attirer au fond des eaux sombres. Quelques instants plus tard, l’eau se teinta de rouge dans les flots mousseux des remous. On ne trouble pas l’ordre des choses, ainsi en avaient décidé les Loas jumeaux. 

***

De leur côté, Antoinette-Marie et Marie-Adélaïde s’étaient installées dans l’habitation. La maîtresse de maison constata que l’on avait fini la plupart des aménagements intérieurs, les parquets étaient poncés et cirés, les murs étaient enduits, les fenêtres étaient toutes posées ainsi que les volets. Pour l’instant, il n’y avait pas plus de mobilier qu’à son arrivée. Antoinette-Marie installa son amie dans la chambre qu’elle avait jusqu’alors occupée et qui se trouvait à l’arrière de la demeure. Elle-même réintégra la pièce dans laquelle était mort Charles-Henri de Thouais et qui avait été pensée pour elle par son beau-père. Elle y avait ses aises malgré les réminiscences douloureuses. Elle en aimait le confort et appréciait la vue sur le fleuve que l’on en avait des deux portes-fenêtres. Elle se sentait enfin chez elle.

Marie-Adélaïde prisa tout de suite sa chambre, qu’elle occupa avec plaisir. Elle trouva bien l’aménagement un peu spartiate et peu féminin, mais si différent de ce qu’elle avait habité et si éloigné du souvenir de sa demeure de Saint-Domingue que cela la rassurait. C’était moins au goût de sa chambrière. Suzanne, qui se maintenait toujours à proximité de sa maîtresse et faisait attention à ses moindres besoins, regrettait le confort de l’habitation de la plaine du Cul-de-sac, la douceur du climat. Mais n’ayant pas le choix elle prit ses habitudes. Elle se laissa guider par Esther au sein de la maison et présenter à tous. Elle comprit très vite que Mama-Louisa régnait sur la demeure sans contestation. Hormis les soins qu’elle apportait à sa maîtresse, elle décida de rester en retrait du fonctionnement de celle-ci où elle était supposée que passer. Tout le monde prenait le rythme de la plantation chacun à sa façon et à sa place.

***

 Le premier dimanche qui succéda à leur nouvelle installation annonça les suivants. Pendant que Georges Tremblay, que tous appelaient Monsieur Georges, distribuait les vivres pour la semaine aux nègres des champs, aidé en cela par les deux jeunes économes, Francisco et Pierre-Henri, Antoinette-Marie et Marie-Adélaïde se préparaient pour aller à l’église. Elles auraient pu s’en dispenser, mais c’était le meilleur moyen de tisser des liens nécessaires dans une société fort éloignée de tout, et cela aurait été mal perçu de leur entourage. Elles ne doutaient pas qu’ils fussent déjà informés de leur arrivée. Antoinette-Marie avait bien hésité. Elle appréhendait de rencontrer les familles de ses prétendants, les Latil ou les de Crécy, mais d’un autre côté elle ne pouvait rester isolée de ses voisins. Elle avait confié ses craintes à Marie-Adélaïde qui l’avait rassurée. Avec un peu de froideur, elles sauraient bien les tenir à distance d’autant que l’un et l’autre avaient été éconduits. Antoinette-Marie n’était pas très sûre de cela, mais au pire ce ne serait qu’un moment désagréable à passer, elle devait instaurer les distances adéquates qui lui permettraient de vivre chez elle en toute sérénité. Elle n’avait aucune raison d’attendre.

Lorsque tout le monde s’avéra prêt, le contremaître se changea en chevalier servant, et avec Abraham aux rênes du landau, il attendit les dames au bas de la voiture. Le majordome, transformé en cocher, arborait un habit à la française dont il avait hérité par l’entremise du contremaître et l’accord de sa maîtresse, avec toutes les chemises, de feu le baron. Georges Tremblay décida qu’à tour de rôle, un des deux surveillants les accompagnerait pendant que l’autre garderait à vue les esclaves ayant quartier libre. La plupart binaient le potager mis à leur disposition par leurs maîtres afin d’améliorer leur ration, car il ne doutait pas que cela se reproduirait toutes les semaines. Ils ne pouvaient s’exempter de cet acte de civilité au sein de la société créole. S’ils ne se révélaient pas très à cheval sur la religion du moins sur sa forme, ils étaient conscient que l’on ne pouvait se dispenser de cette entraide entre voisins que toutes les activités paroissiales entretenaient. 

La berline s’engagea sur la route qui côtoyait le Mississippi, miroitant sous le soleil, d’un côté, et les plantations voisines de l’autre. À l’ombre des grands chênes, ils conversaient entre eux, et rejoignaient la file des voitures des paroissiens venus à la messe dominicale et que l’on saluait d’un hochement de tête, d’un signe de la main ou d’une formule de politesse. Georges Tremblay accomplissait les présentations d’une voiture à l’autre sans faire interrompre le cheminement.

Ils prirent ensuite la route de Bringier, longèrent la plantation Houmas d’un côté et toujours le fleuve de l’autre. Arrivé dans ce, qui n’était alors qu’un petit village avec une église construite par les planteurs de la paroisse, le jeune abbé Antonio, remplaçant l’abbé Hubert, accueillait ses ouailles tout en les laissant pénétrer. 

Georges Tremblay fit arrêter la voiture devant le perron du lieu saint, descendit le premier et aida les dames à faire de même. Au milieu des familles de planteurs, Antoinette-Marie avait repéré, trônant auprès du curé, doña de Vilagaya. Elle se dirigea droit vers elle se plaçant ainsi aux yeux de tous sous sa coupe. Ce dragon de vertu lui servirait de paravent. Elle l’avait croisée à plusieurs reprises à La Nouvelle-Orléans, et à chaque fois, bien qu’un peu envahissante, elle s’était montrée chaleureuse et compatissante. Celle-ci en fut flattée et prit naturellement les choses en main. Elle présenta celle qui s’était donc mise sous sa protection et sa compagne que tous voulaient rencontrer. Beaucoup n’avaient pu venir à l’enterrement de Charles-Henri de Thouais, aussi découvraient-ils la jeune baronne de Thouais, la nouvelle propriétaire de la plantation la Palmeraie. Tous savaient à quoi s’en tenir. Les nouvelles s’étaient échangées au fil d’une indiscrétion galopante, ils connaissaient tous les chapitres de la vie de la jeune femme depuis qu’elle avait foulé le sol de la Louisiane, pour le reste chacun extrapolait. De toute façon, cela faisait partie de leur vie. Ils auraient trouvé très déplacé qu’on leur reprochât cet intérêt, intérêt redoublé par sa proche dont ils avaient à peine entendu parler. À la satisfaction générale, c’était une Française et de plus une jolie Française. Au milieu des ombrelles, Antoinette-Marie reconnut Madame Carassoum et Madame Johnson, cette dernière ayant changé de paroisse pour l’occasion. Par curiosité, elle avait boudé celle de l’Ascension et le service de l’abbé Hubert, de l’autre côté du fleuve. Elles s’approchèrent afin de montrer à leurs voisins leurs primautés, car elles s’étaient revues chez les Maubeuge pendant l’été. Madame Goujon de Grondel, la mère de Timecourt Latil de son côté ne savait sur quel pied danser depuis que la jeune femme avait repoussé son fils. Elle trépignait sur place, découvrant ses voisines prendre l’avantage, elle aussi avait recroisé Antoinette-Marie chez sa protectrice dont elle était une convive coutumière. Antoinette-Marie, lui sourit préférant ne pas s’enliser dans une situation conflictuelle, d’autant que le prétendant éconduit s’avérait absent. Chacun se montra attentionné pour les deux nouvelles paroissiennes qui retardèrent, par l’intérêt qu’on leur portait, le service dominical.

Le culte achevé, tout le monde se retrouva sur le perron et échangea des nouvelles, des informations collectées dans les courriers reçus au cours de la semaine, puis chacun rentra chez soi. L’une des familles invita l’abbé au repas dominical, puisque la tradition voulait que chaque plantation le pratiquât à tour de rôle. Antoinette-Marie tint à s’engager pour le dimanche suivant afin de s’intégrer le plus rapidement dans la société de la paroisse.

Sur le chemin du retour, pour patienter jusqu’au déjeuner, Antoinette-Marie sortit le panier de victuailles que Mama-Louisa avait glissé sous la banquette, au cas où. Elle distribua fruits, morceaux de pain et verres de vin. Arrivés vers deux heures, le trajet prenant une petite heure, tous se retrouvèrent autour de la table dressée par la cuisinière. Le groupe échangea ragots, informations, nouvelles que chacun avait glané ainsi que quelques moqueries devant l’empressement de certains à s’approcher d’eux. Puis, les deux jeunes femmes se retirèrent pour une sieste que la chaleur finirait par rendre au fil de la saison pour ainsi dire obligatoire, quant aux messieurs avant de suivre l’exemple, ils fumaient un cigare sous la galerie. 

Après une promenade sous les arbres, pendant laquelle Marie-Adélaïde et Antoinette-Marie ébauchèrent les projets d’un jardin avec palmiers, azalées, rosiers, qu’elles dessinaient dans l’espace, à l’aide de gestes amples, ils se retrouvèrent pour le souper, puis pour jouer aux cartes. Antoinette-Marie, après avoir été dévêtue par Esther, se coucha supputant que le bonheur serait possible au vu de la journée. 

Le lendemain inaugura tous les jours qui suivirent, et commença au lever du soleil. Le petit déjeuner pris, une soupe de tapioca au lait, pain frais et café, les deux jeunes femmes rejoignaient le contremaître au seuil de la maison. Celui-ci les attendait avec leurs juments pour l’inspection des champs. 

Dès que Marie-Adélaïde avait su qu’Antoinette-Marie n’était jamais montée à cheval, elle s’était engagée à lui apprendre avec l’aide de Georges Tremblay. L’enseignement que lui donna ce dernier permit à la maîtresse de l’habitation de tenir le rythme, quant à Marie-Adélaïde, elle montait depuis son plus jeune âge. La première fois qu’il avait vu les deux amazones, il était resté ébahi. Elles se présentèrent, sanglées dans une robe à l’anglaise sombre, la traîne sur le bras dévoilant les bottes, un chapeau penché sur leur front relevé à l’arrière par le chignon et maintenu sur la nuque par un large ruban afin de les protéger de l’ardeur du soleil, leurs boucles tombant sur le bas des reins. Il avait cru rêver, tant et si bien qu’elles l’avaient interrogé sur la pertinence de leurs tenues. Il les avait rassurées en leur tournant un compliment où il était question de Vénus et d’Artémis, ce qui fit bien rire tout le monde. 

Vers le milieu de la matinée, la chaleur devenait incommodante, elles rentraient à l’habitation et changeaient de rôle. Nathanaël le fils de Mama-Louisa et Hyacinthe, sur les talons, Antoinette-Marie inspectait les malades à l’hôpital, essayant de son mieux d’épauler Néora ou de subvenir aux besoins des souffrants. Dans le jardin potager du dispensaire, où se mélangeaient les cultures à vivre, les plantes aromatiques et pharmaceutiques, les deux filles de Néora, Léa, du haut de ses onze ans, accompagnée de sa petite sœur, Bethsabée, binait, désherbait.

Après le déjeuner pris en tête à tête avec Marie-Adélaïde, elles faisaient la sieste, puis suivaient des travaux de couture et de broderie avec Martha et les plus jeunes esclaves. Ceux-ci permettaient de sélectionner parmi celles-ci les plus aptes à devenir gens de maison. Pour les garçons hormis quelques exceptions ils s’en allaient aux champs dès que leurs forces physiques les y autorisaient. Si elles ne tiraient pas l’aiguille, elles accomplissaient quelques rédactions administratives afin d’aider à la gestion de la plantation. Elles s’étaient résolues à ranger les caisses de livres et de registres dans la pièce qui s’était transformée en bureau à l’aide de planches et de tréteaux en complément des étagères aux murs. Elles furent étonnées de trouver le contenu d’une bibliothèque fort honorable d’une cinquantaine de livres reliés constituée de romans et d’essais philosophiques en plus de livres plus pragmatique sur l’agriculture. Elles découvrirent les « Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence » et « De l’esprit des lois » de Montesquieu, mais aussi « le Voyage à Langres » et « l’Entretien d’un père avec ses enfants » de Diderot à côté du « traité de Westphalie » du père Bougeant et d’une tragédie d’une certaine Marie Anne Barbier. Antoinette-Marie était intriguée par les choix littéraires de son beau-père. Elle ne pouvait savoir que celui-ci les consultait fort peu, mais partait du principe qu’un homme de qualité se devait de s’entourer d’objets prouvant son statut et la bibliothèque se révélait un incontournable.

Entre la collation du milieu de l’après-midi et le repas du soir, Antoinette-Marie avait décidé d’apprendre à lire et à écrire à Hyacinthe et à Nathanaël, ne tenant pas compte des molles objections de son amie. Celle-ci lui avait rappelé la loi, le code noir l’interdisait. Elle avait écarté l’argument, elle pensait que ce serait un avantage pour l’avenir, d’autant que l’un des deux devait être affranchi, ce qu’elle seule savait. Elle y prenait un réel plaisir, car les deux garçons jubilaient de l’attention de leur maîtresse et ils s’appliquaient de leur mieux. Hyacinthe avec ses sept ans progressa très vite. Il se mit à lire tout ce qui lui tombait sous la main, aussi passait-il beaucoup de son temps assis par terre dans un coin de la bibliothèque. Nathanaël, d’un an le cadet, s’il eut plus de difficultés pour déchiffrer, s’avéra plus doué pour l’écriture et surtout pour les chiffres. Les deux garçons se faisaient des duels de mots. Mama-Louisa exigea des deux enfants le secret absolu, elle était consciente de ce qu’ils encouraient si tout cela se savait. 

Après un rafraîchissement et une substitution de toilette, elles attendaient monsieur Tremblay pour le souper, repas au cours duquel le contremaître, peu habitué à converser, se contentait de décrire les travaux agricoles de la plantation et les quelques nouvelles qu’il détenait des voisins. Insensiblement, un changement d’attitude s’était opéré entre lui et Marie-Adélaïde, Antoinette-Marie ne disait rien, mais les observait.

Chapitre 41

(Hugues Merle
Marie-Adélaïde Maubourg

Rencontre nocturne

Marie-Adélaïde n’arrivait pas à dormir, malgré la pluie torrentielle de la fin d’après-midi, il faisait encore chaud. La température était exceptionnellement élevée pour la saison. Sans réveiller Suzanne, elle descendit dans la salle à manger où Mama-Louisa plaçait pour la nuit de l’eau et des vivres pour des encas dans le placard mural. Elle avala un verre d’eau. Elle sortit sur la véranda en chemise et déshabillé vaporeux. À cette heure, il ne lui vint pas à l’idée qu’elle risquait être vue. Elle effectua le tour de la maison et contempla sous la pleine lune le fleuve scintillant. Elle sursauta et rassembla dans un geste de pudeur sa robe de chambre au son de la voix grave de Georges Tremblay. Elle se retourna vers lui irradiant de beauté sous la lumière de l’astre nocturne au point de décontenancer le jeune homme. « – Excusez-moi de vous faire peur. 

– Non, non ! Ce n’est rien, mais je me croyais seule.

– Vous aussi vous avez du mal à dormir ?

– La chaleur, je suppose ? »

Il avait à la main un cigare qui se consumait doucement, et comme sa compagne, fixait le Mississippi. Il était troublé par la vision de la jeune femme, cheveux défaits tombant en cascade sur ses épaules, son déshabillé maladroitement drapé sur elle dévoilant tout de même la naissance prometteuse de sa poitrine. « — Le cigare ne vous gêne pas ?

– Non, mon mari le fumait aussi, c’est d’ailleurs ce qu’il faisait de mieux ! » Elle se mordit la lèvre inférieure la phrase à peine énoncée, se rendant compte que les mots avaient dépassé sa pensée. Le jeune homme sourit du propos caustique. « – Je dois dire que c’est un art de fumer le cigare, il ne faut pas le laisser s’éteindre. » Répondit-il malicieusement. Comprenant l’allusion faite, sans se décontenancer elle ajouta. « – Alors même pour le cigare, il n’était pas doué ! » Elle étouffa son rire cristallin.

Cette femme lui plaisait. Tout son corps appelait à la caresse et son ton caustique, voire cavalier, l’amusait en diable. Son goût immodéré pour les chevaux, son intérêt pour les travaux de la plantation, sa passion pour ce qui poussait dans le parc et le jardin d’agrément dans lequel elle avait entraîné Antoinette-Marie l’avaient conquis définitivement. Le jour où il avait trouvé ces dames dans la bibliothèque en train de la ranger et de compulser les livres de comptes de la propriété, pour ensuite lui proposer leur aide, l’avait rempli de gratitude pour cette tâche ingrate. Elle se révélait pour lui l’idéal de la femme d’un planteur. Ils continuèrent sous le mode du chuchotement à converser. Marie-Adélaïde se laissait envoûter par la voix profonde de l’homme. Bien qu’un peu rustre, elle se sentait nerveuse chaque fois qu’elle le croisait. Ses mains longues et fortes, sa bouche charnue, ses épaules larges l’attiraient. Elle était toujours tentée de lui remettre en place ses mèches brunes qui tombaient sur son front et passaient devant ses yeux sombres. Il s’avérait d’une nature simple et dégageait une force physique attractive. Petit à petit, son corps fourmillait de désir, elle l’entendait sans l’écouter. Dans un sursaut inattendu, elle se mit sur la pointe des pieds et l’embrassa. Déconcerté, les bras ballants, il évita de réagir ne sachant quel parti prendre. Rouge de confusion d’avoir perdu son sang-froid, elle s’excusa de son élan. Il ne répondit pas, il la resaisit et poursuivit là où elle s’était arrêtée. Elle s’abandonna dans ses bras, submergée par une attirance longtemps contenue. Lorsqu’il desserra son enlacement, elle lui plaça son index sur la bouche, l’empêcha de parler et de rompre de cette façon un charme qui les envoûtait. Elle lui prit la main et l’entraîna dans la maison jusqu’à sa chambre, le poussa sur son lit. Ils continuèrent leurs étreintes sans mot dire. Il laissait courir ses mains sur le corps pulpeux de Marie-Adélaïde, dévoilant ainsi que par une magie féminine, elle n’avait plus son déshabillé. Elle lui ôta sa chemise et admira les larges pectoraux qu’elle caressa. Il lui enleva la sienne, découvrant ce dont il rêvait depuis qu’il l’avait vu la première fois. Le buste fier, la taille filiforme, la hanche ronde sans exagération, les cuisses fermes, les jambes fines, il contemplait la beauté de la jeune femme n’en croyant pas ses yeux. Elle prit ses mains et les posa sur son corps, elle se serra contre lui, caressant ses fesses musclées. Il se laissait emporter par son audace. Il se releva et finit de se dévêtir devant celle-ci qui le dévisageait. Il revint à elle, devint plus pressant. Elle l’attira sur elle, ouvrant ses cuisses, ses gestes s’accomplirent de façon plus précise, explorant tous les creux, effleurant les courbes. Elle se mordait les lèvres pour ne pas émettre de son. Elle s’agrippait aux draps au fil des assauts du désir qui s’élevait. Il la pénétra doucement, faisant peser son poids sur le corps de la jeune femme, qui lui en sut gré. Délicatement, le va-et-vient commença, elle s’accrocha à ses hanches, et le pressa, l’emmenant au rythme de la montée de la vague qui déferlait en elle. Quand pantelant, il se retira, s’allongeant sur le dos à côté d’elle, elle était assouvie et ivre de ce bonheur inattendu. Il la quitta avant que le jour se lève afin de ne rencontrer personne dans la maison. 

Marie-Adélaïde

Remise de ses émotions, Marie-Adélaïde descendit et alla jusque dans la cuisine. Elle était vide ce qu’elle avait espéré. Elle entreprit de fouiller les placards, cherchant le pot dont elle avait besoin. Elle sursauta à l’instant où elle entendit la voix de Mama-Louisa. « – Vous trouverez les graines de tanaisie dans le placard du haut à gauche, je ne les laisse pas traîner. Prenez en quatre, pas plus si vous ne voulez pas que ce soit définitif. Je vous fais chauffer de l’eau. » Mama-Louisa souriait sans malice. Elle avait vu sortir furtivement Georges et elle était contente pour lui. Et puis elle aimait bien cette jeune femme. Marie-Adélaïde, intriguée, se demanda comment la gouvernante avait compris son besoin. Elle la remercia, toutefois un peu gênée par la situation. Elle avala la tisane une fois prête. Mama-Louisa lui proposa de lui en préparer tous les matins tant qu’elle en aurait l’usage. Marie-Adélaïde s’agaça de cette réflexion, mais accepta la suggestion. Elle espérait bien que cela se reproduirait.

***

Il fallait qu’elle arrive aux bois. Là elle serait sauvée. Elle courait. Éclairée par les rayons de la lune à travers les champs incendiés, elle fuyait. Elle écartait les cannes. Elle était poursuivie, par elle ne savait qui, mais elle sentait le danger à proximité d’elle. Elle n’y parviendrait pas, ils se rapprochaient, elle pleurait tout en se précipitant. À ce moment-là, un cri terrible retentit l’arrêtant dans sa course, elle se retourna, le cri résonna à nouveau. Elle s’éveilla. Marie-Adélaïde s’était endormie dans les bras de son amant. Son cauchemar habituel, qui l’avait depuis quelque temps, déserté, avait resurgi. Mais si elle sommeillait d’où provenait le hurlement ? Totalement réveillée, elle réalisa que cela venait de l’autre côté du palier, de la chambre d’Antoinette-Marie. Tout en le secouant, elle quitta Georges. Elle se leva couvrant son corps nu d’une chemise et se précipita chez la jeune femme. Elle ouvrit grande la porte de la pièce et stupéfaite, elle trouva son amie assise, figée, livide, regardant dans le vide et s’époumonant d’horreur devant un spectacle qu’elle seule semblait voir. À ses côtés, Esther lui parlait d’une voix douce pour la calmer, mais sa maîtresse n’entendait rien. Celle-ci répétait hystérique. « – L’eau va nous engloutir, elle monte, elle monte, on va tous mourir, oh, mon Dieu ! qu’avons-nous fait pour périr comme ça ! » Marie-Adélaïde, affolée, s’écria. « – Mais faites quelque chose, secouez-la ! Réveillez-la ! » stoppant son geste, son amant qui l’avait suivie, lui prit les épaules pour l’apaiser et lui expliqua la scène dont ils étaient spectateurs. « – Non ! Cela va s’arrêter. Calmez-vous Marie-Adélaïde ! Aussi étrange que cela paraisse, votre amie a une prémonition, c’est surprenant un peu déstabilisant la première fois, je l’avoue. » Il avait à peine fini qu’Antoinette-Marie s’affaissa sur elle-même et se rendormit. Se retournant sur lui-même, il trouva à la porte, comme il l’avait sentie, Mama-Louisa qui le fixait d’un air narquois, lui rappelant ainsi qu’il se retrouvait juste en caleçon, Nathanaël ensommeillé dans ses jupes et derrière elle tous les gens de la maison, dont Suzanne qui interrogeait du regard son entourage pour comprendre. Tous étaient arrivés affolés par les cris de leur maîtresse, se demandant ce qui se passait. Alvarez Pignero, qui avait été prévenu, tout en rangeant sa chemise dans son pantalon, accéda au palier où tous les serviteurs s’étaient agglutinés. Il observait le contremaître intrigué par sa tenue incongrue et attendait les ordres. Georges Tremblay ignora le regard, prit tout de suite les choses en main et commença à donner des consignes. À la consternation de Marie-Adélaïde, fixant Mama-Louisa, il débuta les demandes. « – Votre maîtresse nous annonce une crue et elle a l’air conséquente. Les femmes, vous videz la cuisine et remontez les vivres dans la maison, tous les vivres et les ustensiles. Francisco, allez avec Abraham au village des esclaves, réveillez tout le monde, les femmes et les enfants dans les granges et les étables et partez aussitôt avec les hommes rassembler tout le bétail et faites-le rentrer. De mon côté, je vais jusqu’au fleuve voir ce qu’il en est. » Marie-Adélaïde les bras ballants pensait encore rêver, elle se tourna vers son amant. « – Mais vous accordez crédit à ce que dit Antoinette-Marie ?

– Oh oui, mon amour, nous pouvons la croire. Elle nous a précédemment démontré ses dons surprenants. Je vais vous laisser. Occupez-vous d’elle et ne vous inquiétez de rien d’autre. Ne soyez pas surprise, elle va dormir et ne se souvenir de rien. »

Il sortit de la demeure et se dirigea à grandes enjambées jusqu’aux bords du Mississippi. Il ne put que le constater, le Mississippi avait effectivement débordé de son lit, il avait déjà recouvert la route des plantations. Il fit demi-tour et courut vers les cases. Pour l’instant, ce n’était rien, mais ça commençait mal. Il était vrai qu’au matin l’eau s’avérait d’un brun profond. L’après-midi, il avait remarqué qu’elle était d’un jaune argileux, il en avait déduit que la crue s’amorçait, cela n’avait rien de surprenant, c’était la saison. Mais à cette heure-là, elle luisait sous l’astre nocturne comme une marée de goudron liquide. Des cases, les femmes sortaient, à peine réveillées, leurs enfants dans les bras ou accrochés à leurs jupes. En groupe, elles se dirigèrent vers la demeure où par manque d’espace dans les autres bâtiments avec leurs petits, elles allaient s’abriter. Les hommes s’étaient déjà dispersés à la recherche du bétail, ils rentrèrent les chevaux, les mules, les vaches et leurs veaux. À l’aide de piquets et de cordes, ils créèrent des enclos de fortune sur le dernier mound de la plantation qui ne supportait pas de construction. Ils y parquèrent tout le bétail ne tenant pas dans les étables, les humains ayant pris leurs places. Tout cela prit tout le reste de la nuit. Partout régnait une grande tension. Les éclats de voix des noirs s’étaient mués progressivement en silence inquiétant. Des groupes s’assemblaient ici et là, puis se dispersaient immédiatement, en direction des campements organisés dans les granges et les étables qui s’avérèrent très vite trop étroites. Chacun faisait passer les nouvelles et se préparait au désastre.

Certains se révélaient encore incrédules et allaient vérifier par eux-mêmes, mais ils revenaient aussitôt, une expression de terreur sur leur visage devant l’évidence. Les retardataires se bousculaient apportant l’indispensable. De la véranda, Georges Tremblay regardait le flux qui n’arrêtait pas de monter. La plantation logeait dans la courbe du Mississippi, aussi l’eau paraissait résulter du bayou et non du lit fluvial, ce qui ne présageait rien de bon. Elle s’approchait de plus en plus, du bas de la maison, elle avait grimpé la prairie qui normalement la séparait du fleuve. Arriva alors un murmure, un rugissement lointain, tout le monde se figea écoutant le danger venir à eux. L’eau se jeta furieusement dans tous les fossés et toutes les canalisations, au-delà du tumulus qui supportait l’habitation, vers le bayou. Puis une grosse vague semblant provenir de nulle part, comme un immense rouleau investit les contours des mounds. Elle se faufila dans tous les canaux, les sillons, les lieux bas, elle se rua à l’intérieur des terres comme si elle était poursuivie par un monstre. Par-dessus le vacarme de la fureur du fleuve, sortant de l’intérieur de la demeure, Georges entendait les enfants pleurer, les femmes implorer le seigneur. Toutes les familles avaient désormais quitté leurs cases. Les endroits les plus élevés de la plantation étaient remplis de personnes de couleur, de paillasses, de chiens, de cages à volaille, tout ce qu’ils avaient pensé à emporter. Les eaux semblèrent reprendre de la vigueur, de la rapidité, se mirent à rugir de plus belle. De grandes masses d’écume commencèrent à se former à la moindre résistance pour être aussitôt balayées par la montée de courant plus énergique. Il ne pouvait rien à accomplir, il devait attendre en espérant la clémence de Dieu. L’eau finit par lécher la première marche de la demeure.

***

Antoinette-Marie s’éveilla au petit matin et au lieu de découvrir sa chambrière, elle trouva son amie endormie dans un fauteuil à côté de son lit. Un silence étrange régnait dans la maison. Elle se leva, enfila un peignoir et la réveilla doucement. Celle-ci sursauta. « — Vous êtes réveillée !

– Oui bien sûr, mais que faites-vous là, Marie-Adélaïde ?

– Vous ne vous souvenez donc de rien ? Venez voir. » Prenant la main d’Antoinette-Marie, elle la mena jusqu’à la porte-fenêtre qu’elles franchirent et toutes deux appuyées sur la rambarde de la véranda, elles constatèrent ensemble les dégâts. Elles ne dirent rien et ne firent aucun geste. Telle l’arche de Noé, la plantation se révélait au milieu des flots. Le fleuve avait recouvert toutes les terres, laissant émerger les cimes des arbres sur lesquelles les oiseaux de toutes variétés s’étaient réfugiés. Il entraînait des déchets en tous genres au fil de son courant, troncs d’arbres, branchages, débris d’habitations, cadavres d’animaux. Le Mississippi engloutissait, noyait, broyait tout sur son passage devant les yeux effarés des deux jeunes femmes. Elles se reprirent et descendirent. Elles trouvèrent dans le deuxième salon et les salles adjacentes vides de meuble toutes les femmes de la plantation et leurs enfants que Madame Tremblay avait décidé de rassembler au vu du manque de place dans les communs. Sur des grabats, elles étaient assises, berçant, consolant, allaitant les tout petits. À leur arrivée, le peu de bruit, qu’elles réalisaient, s’éteignit, plongeant l’espace dans un silence gêné. Chacun se demandait comment la maîtresse allait convenir de cette intrusion au sein de son habitation. Prenant la parole Dewache expliqua la situation. « – Vous avez eu raison. A-t-on de quoi nourrir tout le monde ? » Mama-Louisa qui rentrait dans la pièce derrière elle la rassura. Ils mangeraient froid, car il n’était pas question de faire du feu, il manquerait plus que l’on incendie la demeure. « – Mais on ne peut pas atteindre la cuisine ?

Oh non, maîtresse ! elle est en grande partie sous les eaux. »

Elle traversa l’enfilade de pièces qui menait jusqu’à l’arrière de la maison. Elle sortit sur la véranda suivie de Marie-Adélaïde, de Dewache et de Mama-Louisa et force fut de constater l’immersion de la cuisine. L’eau clapotait au ras du plancher de la galerie, il s’en fallait de peu pour qu’elle passe par-dessus. « — Oh mon Dieu ! » se retournant vers ses compagnes, elle ajouta. « — Vous croyez que l’eau peut encore monter ?

– C’est possible, mais ça fait plus de deux heures que le niveau n’a pas bougé alors c’est peu probable. Du moins, nous l’espérons ! » Lui répondit l’Indienne avec un haussement d’épaules fataliste. 

Comme il ne pouvait rien effectuer hormis attendre, elles s’installèrent devant la maison et scrutèrent la hauteur de l’eau brillant sous un soleil sans nuage. La journée passa sans changement. Georges Tremblay, à l’aide d’un canoë, les rejoignit, laissant Alvarez Pignero surveiller les esclaves mâles qui supportaient difficilement l’entassement, aussi se querellaient-ils pour un rien. Le nouvel économe, Hautbois Guichette, se trouvait sur les routes, Georges Tremblay l’avait envoyé à La Nouvelle-Orléans pour chercher du matériel. Il espérait qu’il avait trouvé refuge à temps.

Échangeant des propos sans conséquences qui meublaient l’attente, ils partagèrent de la viande froide avec du pain et un peu de vin, et achevèrent le repas frugal avec quelques fruits. Le soir venu, tous se couchèrent tôt, pressés d’en finir avec cette attente inquiétante. Georges veilla sur les caprices du Mississippi, mais rien ne se passa.

Trois jours. Ils patientèrent trois jours pour voir enfin le fleuve se décider à commencer à rentrer dans son lit. Au cinquième, il ne couvrait plus que le bas de la prairie. Le septième, il courait à nouveau entre les levées léguant derrière une terre blessée, meurtrie par sa force. Chaque arbre, chaque brin d’herbe, chaque morceau de bois portaient la marque de sa domination, le Mississippi avait laissé à sa place une boue jaune et desséchée par l’ardeur de la chaleur. Sur les champs nus, un vent printanier soufflait par rafales. Le ciel était haut, bleu, plein de nuages blancs et de soleil.

Les cases des esclaves avaient été balayées par l’inondation. Les enclos avaient été détruits et il ne restait rien des prochaines récoltes. Tout était à recommencer. Le contremaître accompagné de la maîtresse de la plantation et de son amie arpentait celle-ci pour déterminer l’étendue des dégâts. Le travail de nettoyage semblait sans fin et surtout n’avoir aucun sens. Partout la boue s’était durcie, de ces mêmes dépôts alluvionnaires qui avaient créé le delta. Et elle dégageait une odeur fétide et épaisse, comme du fumier mélangé au gaz de marécages. Serpents à sonnette, mocassins, crapauds, insectes infestaient les bâtiments où ils avaient trouvé refuge. Morts et putréfaction régnaient en maîtres, poissons, écrevisses, tapissaient les sols et empestaient.

innondation mississippi-008

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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2 réflexions sur “La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 040 et 041

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