La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 042 et 43

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Chapitre 42

Septembre 1791, L’invitation

(Le petit conseil by Nicolas Lawreince

Marie-Adélaïde Maubourg et Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

À sa grande surprise, Antoinette-Marie trouva, à son réveil sur sa table de nuit, une lettre de Madame de Maubeuge accompagnée d’une autre de sa tante. Esther qui habillait sa maîtresse lui expliqua qu’elles étaient arrivées par un nègre des Maubeuge au petit matin. Intriguée, elle descendit, les lettres à la main, prendre son déjeuner dans le salon où elle trouva, de bien entendu, Marie-Adélaïde. Comme elle exprimait son étonnement à sa compagne, celle-ci la pressa de les lire, surtout celle de Nathalie de Maubeuge, car elle supposait qu’il devait y avoir urgence de sa part pour faire courir de si bonne heure un de ses gens de sa plantation à la palmeraie pour une simple lettre. Antoinette-Marie s’exécuta et ne retint qu’une information dans la lettre qu’elle avait tout d’abord lue en diagonale. « Le Gouverneur Miró allait quitter la Louisiane d’ici à la fin de l’année ». Elle allait être libérée du même coup de Louis Adam de Crécy, elle ne sentirait plus le poids du gouverneur lui imposant ce prétendant. Nathalie de Maubeuge l’avait appris par deux sources sures, la femme du gouverneur qui se savait quittée définitivement son doux pays et par Monsieur de Saint-Maxent victorieux. Antoinette-Marie exultait de soulagement.

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La cabale, qui poussait le gouverneur Miró au-delà du Mississippi, au point de lui faire retraverser l’océan une bonne fois pour toutes, avait commencé par l’arrivée de Pedro Pablo Abarca de Bolea, comte D’Aranda dans le salon de la belle comtesse de Galvez, à Madrid. Accompagné de Maria de La Conception Castaños y Arrigorri, il venait demander de l’aide auprès de leur hôtesse. La fille de don Castaños, intendant du port de Bilbao, était par sa mère Maria d’Arrigorri, un membre de sa famille. Elle avait contracté un mariage avec un français, François Louis Hector, baron de Carondelet.

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Governor Baron de Carondelet

Governor Baron de Carondelet

Colonel dans l’armée espagnole, le baron de Carondelet faisait une belle carrière comme administrateur au service de l’Empire, mais il n’avait pas reçu l’assentiment de sa famille qui avait bien été obligée d’accepter le mariage avec cette Espagnole jugée sans naissance. Malgré les années, Doña Castaños y Arrigorri avait été en butte constante avec sa belle famille et surtout sa belle sœur la Comtesse de Roncq. Son époux avait fini par rompre sans état d’âme avec sa famille et son pays pour accepter après différents postes celui de l’Intendance de San Salvador sur la côte du Pacifique composée de San Salvador, de Santa Ana, de San Vicente et de San Miguel. Avec leur suite et leurs deux enfants, après avoir traversé l’océan et les montagnes, ils arrivèrent dans la « Vallée de las Hamacas » au début du mois de mars de l’année 1789. La ville s’étalait au pied du volcan de Quetzaltepec, et leur maison était au centre. Celle-ci, la façade sobre, spacieuse, à étage, était tournée vers son large patio où coulait une fontaine entourée de buissons en fleurs. Son époux à peine arrivé croula sous la charge de travail que son prédécesseur avait négligée. L’exploitation de l’indigo, qui faisait la fortune des colons, avait épuisé la population indigène au point de manquer de main-d’œuvre et s’il accepta de faire venir quelques esclaves, il privilégia l’installation d’Espagnols pauvres dans les vallées vides de population.

Dans un premier temps, doña Castaños y Arrigorri apprécia cet exil au bout du monde qui lui offrait enfin un statut enviable. Mais elle, qui n’avait jamais quitté les grandes villes d’Espagne, avait très vite déchanté. Entourée de sauvages, vrais ou faux, et bien que servie comme une reine, le manque évident de civilisation de ce côté de l’empire l’avait plongée dans de sombres états d’âme. Les risques de tremblements de terre qui avaient déjà rasé la ville à plusieurs reprises et le volcan qui la dominait tel un géant toujours prêt à s’ébrouer avaient fini par entraîner un état dépressif, causant de sottes humeurs suivies de langueurs interminables qui inquiétèrent son époux.

Même leur deuxième enfant, à peine âgé d’un an, laissait la jeune mère indifférente. Le baron de Carondelet prit donc les choses en main, comme lui-même avait quelques craintes de se retrouver dans un cul-de-sac oublié de tous, il poussa son épouse à devenir son émissaire. Il lui proposa de repartir en Espagne et d’intercéder auprès de quelques appuis pour rappeler au roi et surtout à son Premier ministre, don de Floridablanca, son existence et ses capacités.

Lors de l’hiver 1790, après avoir laissé ses enfants aux soins d’une nourrice, elle avait débarqué à Séville puis à Madrid dans le bureau de don Aranda pour se remettre entre ses mains. Dès que celui-ci comprit la demande à peine déguisée, il songea à la comtesse de Galvez. Elle avait ses entrées auprès du Premier ministre et celle-ci n’hésiterait pas à aider un compatriote d’autant qu’elle pourrait en finir avec un ressentiment longtemps macéré en son sein. Il savait pouvoir lui présenter la demande de manière à obtenir ce qu’il voulait tout en lui suggérant les avantages qu’elle-même pourrait en tirer. Car il avait décidé de se débarrasser non pas de don Miró, mais de don Floridablanca dont le pouvoir vacillait. Ce n’était pas directement pour son compte, mais pour celui de Manuel de Godoy, l’amant de la reine, qui espérait le poste de ce dernier.

De plus, Don Miró avait trop de notoriété et de pouvoir pour se confronter directement à lui, même d’aussi loin. Mais il savait aussi qu’en poussant le Premier ministre dans ce sens il ferait branler définitivement sa place, car la famille du gouverneur de Louisiane était une des plus grande d’Espagne et il comptait sur elle pour l’aider à faire démettre le Premier ministre. Par le biais de sa parente qui lui serait redevable, il gagnerait en pouvoir, amoindrirait celui de la famille du gouverneur sortant et botterait en touche en rendant service à Manuel de Godoy. Et il ne doutait pas de l’aide que pouvait lui apporter Marie-Félicité de Saint-Maxent. Elle n’attendait qu’un pion pour avancer sur l’échiquier de la vengeance, et il le détenait. Il pourrait faire d’une pierre deux coups, et obtenir aussi pour sa fille la main de Miguel de Galvez le fils aîné de la comtesse, car le temps qu’elle s’en rende compte, perdant l’appui de don Floridablanca, elle entacherait la notoriété de sa famille et aurait besoin de la sienne. C’était trop beau pour être vrai.

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(Portrait of Miss Gunning de Nathaniel Hone the Elder (1718–1784)

Marie Félicité de Saint-Maxent

Marie-Félicité de Saint-Maxent trônait au milieu de ses hôtes, attentionnée pour chacun, les mettant en valeur chaque fois que cela était possible. Bien qu’exclue de la cour pour avoir tenu des propos ayant déplu à la reine, elle était majoritairement entourée de la coterie du Premier ministre en poste depuis que celui-ci l’avait aidée pour l’élargissement de son père. À ceux-ci se rajoutaient des Français immigrés fuyant les affres de la révolution. Mais elle n’était pas inconsciente et ne mettait pas tous les œufs dans le même panier. Sur les conseils de François Cabarrus, elle s’était liée d’amitié avec don Godoy qui lui n’était d’aucun parti hormis celui de la reine. Sachant que la reine était fort contrariée à son encontre, Marie Félicité l’avait courtisée et pour cela elle avait rendu service à son amant. Elle connaissait les besoins dispendieux de celui-ci et s’était entremise auprès de Monsieur Cabarrus afin de lui faciliter les choses. Si elle en fût remerciée par un timide retour en grâce, son ami, Monsieur Cabarrus, fut accusé de détournement et emprisonné. On lui reprochait surtout ses origines françaises et de plus cela évitait le remboursement de la dette contractée par le favori. Et c’était justement avec lui qu’elle conversait lorsqu’elle aperçut entrer don Aranda et sa compagne qu’elle ne reconnut pas tout de suite. Elle lui fit signe d’approcher faisant fi de toute étiquette, ce qui était l’esprit de son salon.

« – Doña Castaños y Arrigorri ! Quel plaisir de vous voir, moi qui vous croyais de l’autre côté de l’océan. » Les deux femmes se connaissaient fort bien, le baron de Carondelet était un ami de son père. Après avoir salué don Aranda, la comtesse de Galvez entraîna sa compagne dans un coin du salon laissant les deux hommes ensemble. Elles échangèrent les nouvelles de chacune de leurs familles, et dans ce duo féminin, on se passa des messieurs pour changer quelque peu la politique de l’Espagne. Contrairement à ce que pensait don Aranda, Marie-Félicité de Saint-Maxent s’en ouvrit à don Godoy et non à don Floridablanca à qui elle évitait d’être trop redevable, car il devenait trop empressé. De bon conseil, celui-ci demanda aux deux dames de patienter quelque peu, le temps de tâter le terrain auprès de la reine. Contre toute attente, celle-ci fut enchantée de l’idée, la famille du gouverneur de Louisiane devenant à son goût un peu trop pressante donc trop pesante. Elle remercia son amant de son excellente idée et elle tança son Premier ministre de ne pas avoir eue cette idée. Don Aranda en tira tout de même un grand contentement même si cela ne lui permettait pas de tirer profit de la situation sur la comtesse de Galvez.

Quelque temps de là, le gouverneur Miró, lucide, reçut une promotion qui le faisait rappeler au ministère de la guerre, pendant ce même temps un ordre parvenait au baron de Carondelet afin qu’il rejoigne à la fin de l’année son nouveau gouvernement à La Nouvelle-Orléans où son épouse le rejoindrait.

*

Relisant la lettre de Madame de Maubeuge, Antoinette-Marie en lut les détails à Marie-Adélaïde, apprenant du même coup que le nouveau gouverneur était nommé depuis le 13 mars, mais qu’il prendrait en fait, son poste qu’à la fin de l’année. Outre les tenants et les aboutissants de l’affaire, elles apprirent qu’elles étaient conviées pour l’investiture du nouveau gouverneur. Les fêtes se faisant vers la fin du mois de novembre. Après avoir commenté la lettre de leur amie, Antoinette-Marie brisa le sceau de celle de sa tante.

Marie-Louise La Fauve-Moissac

Marquise Ajasson de Grandsagne

À Antoinette-Marie Baronne de Thouais

Neuchâtel, le 12 juillet 1791

Ma très chère nièce,

Élisabeth Louise Vigée Le Brun, Madame Le Sèvre, mère de Vigée Le Brun, Vers 1774-1778

la Fauve Moissac Marie Louise

Votre sœur et moi-même avons appris par le même courrier votre triste arrivée en Louisiane et ses funestes conséquences. Nous sommes l’une comme l’autre mortifiée par votre malheur et des plus compatissantes. Le navire, sur lequel voyageaient vos missives, ayant été arraisonné par des corsaires, elles n’ont repris leur route jusqu’à nous qu’une fois le navire repris par la nation américaine. Cela nous a laissé penser horrifiées, à quel point vous deviez être seule. Nous avons l’une comme l’autre écrit à notre amie Madame de Maubeuge espérant que nos courriers vous arrivent et les avons fait voyager par deux navires différents, dont un, par l’intermédiaire d’un Monsieur Wilkinson qui semble vous connaître…

Comme vous avez pu le constater, je vous écris depuis mon château de la pointe du Grain sur le lac de Neuchâtel…

*

Sous le regard perplexe ou inquisiteur de son entourage, la reine Marie-Antoinette-Marie faisait le tour du salon, visiblement perturbée, s’arrêtant de temps en temps devant les hautes fenêtres donnant sur le jardin des Tuileries où se promenaient les Parisiens. Elle lissait machinalement les dentelles de ses manchettes. Depuis cette journée d’octobre 89, lors de laquelle elle avait bien cru perdre la vie, elle et sa famille avaient été priées de demeurer à Paris, redonnant à cette ville le statut de capitale. Ils avaient été établis au Palais des Tuileries qui n’avait pas vu d’habitant depuis des lustres, en fait depuis le départ définitif du grand-père de son époux, aussi ce palais n’en avait que le nom. Leur installation avait plus ressemblé à un campement qu’à des appartements royaux. Malgré les bonnes intentions du général La Fayette, et le rafraîchissement de l’aménagement des appartements, il fut très vite évident pour tous que la famille royale était prisonnière de la Constituante. Madame de Tourzel et Madame Élizabeth, dans un angle du salon, tout en faisant lire le petit Louis-Charles, examinaient la souveraine avec inquiétude. Les gardes de faction sentaient qu’il se passait quelque chose, mais n’auraient su dire quoi. Seule Madame La Fauve-Moissac devinait ce qui se tramait dans sa tête, car c’est elle qui avait remis entre ses mains le message qui tourmentait la reine. Elle l’avait glissé à son arrivée entre les pages du livre que la souveraine feuilletait paresseusement et qu’elle avait abandonné sur un guéridon, et elle l’avait incité à le reprendre, sous prétexte d’un passage fort intéressant ignoré par la lectrice.

Le matin même, Monsieur de Fersen avait intercepté son carrosse alors qu’elle se rendait au palais, elle était une des rares personnes de l’entourage royal qui rentrait et sortait du palais tous les jours puisqu’elle n’y logeait pas. Elle ne fut pas surprise, elle avait pris l’habitude de ces remises inattendues de missives du comte suédois. Elle le connaissait bien, car dès qu’il avait eu son régiment à Landrecies, près de Valenciennes, il avait pris ses habitudes à la cour sous le regard bienveillant de la reine. Si au début cet échange de lettres l’avait un tant soit peu gênée, car la rumeur prétendait une liaison entre la souveraine et le comte, au point que le général La Fayette avait été jusqu’à suggérer froidement à la reine le divorce, elle avait vite compris que le sujet était autrement sérieux. Naturellement, Madame La Fauve-Moissac n’en connaissait pas le contenu, mais comme tout son entourage, elle savait que le comte suédois, le marquis de Bouillé, le baron de Breteuil, et le comte de Mercy-Argenteau, la priaient de s’évader de cette prison à peine bienveillante où afin de surveiller la famille royale, le nombreux personnel dormait, sur des couches à même le sol. Des tentatives avaient déjà été proposées, mais toutes repoussées. Mais au fil du temps, le roi se sentait oppressé et son pouvoir était de plus en plus limité. Il ne savait comment le reprendre, quant à la reine, elle avait de plus en plus peur pour elle et pour les siens de rester plus longtemps l’otage de la Révolution. Et puis l’un comme l’autre pressentaient le péril de laisser les émigrés diriger les événements avec la crainte que s’ils réussissaient à rétablir le pouvoir royal, ce soit contre le roi. Marie-Antoinette ne savait quel parti prendre, allait-elle pousser son époux dans cette voie, dans cette fuite qu’elle sentait salutaire, mais terriblement dangereuse aux effets irréversibles, ou allait-elle laisser son époux hésiter et laisser passer cette opportunité, car elle le connaissait, il pèserait le pour et le contre et ne prendrait aucune décision. Aussi, attendait-elle le roi pour lui soumettre la proposition, et cette impatience la faisait arpenter le salon avec agitation, car il lui fallait se décider avant son retour, d’autant que ce plan avait déjà été repoussé huit jours plus tôt. Cette attente dura deux bonnes heures, le temps des comptes-rendus ministériels. Le souverain de retour, la reine semblait avoir repris son calme et le reste de la journée eut lieu selon le protocole habituel, attendant l’un des rares moments où le couple royal était seul.

Sous l’empire du comte Fersen, la reine et par elle le roi avaient pris leur décision, ils suivraient son plan. Il était devenu leur premier confident, leur conseiller le plus écouté. Les souverains avaient évincé Necker et repoussé La Fayette, et avaient montré tant de défiance à Mirabeau et aux triumvirs, qu’ils avaient fini par se remettre les yeux fermés aux mains d’un étranger, dans le moment où leur couronne penchait au point qu’un faux pas la ferait tomber. Tout dévoué à la Reine, qu’il aimait vraiment, encore qu’il n’avait guère de scrupule à tromper cet amour platonique, le comte suédois était prêt à verser son sang pour elle, mais trop sûr de lui, trop romanesque, il ne soupesait pas assez les risques où il l’entraînait. Il n’avait point le sens des responsabilités et traitait en intrigue galante une aventure d’État.

Madame La Fauve-Moissac ne comprit le changement apporté par la lettre que le lendemain, lorsqu’elle entra dans le grand salon. Devant l’entourage de la reine, celle-ci l’interpella. « – Madame la marquise D’Ajasson de Grandsagne, nous vous attendions !

– Majesté. Madame La Fauve-Moissac s’affaissa dans une révérence, intriguée par cette apostrophe inhabituelle. Je suis désolé d’avoir impatienté Votre Altesse, mais la circulation dans Paris est un enfer journalier !

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Marie-Antoinette

– Cela n’est point grave, mais j’ai à vous parler. Bien qu’elle entraînât la marquise dans un angle de la pièce, elle ne baissa pas le ton, ma chère, il serait temps de rentrer dans vos terres, je vais devoir me passer de vos services, notre cassette ne nous permet plus malheureusement d’entretenir autant de personnels ! La marquise en resta interloquée, se demandant ce qu’elle avait pu faire pour déplaire. De plus, elle ne comprenait pas cette histoire financière, il y avait longtemps qu’elle ne recevait plus de pension royale et vivait de ses propres rentes. Elle allait répondre quand elle perçut dans le regard de la reine une supplication. L’ayant attirée au plus près dans l’encoignure d’une large croisée ouverte sur les jardins pour donner de l’air, car ce mois de juin était particulièrement chaud et orageux, elle rajouta plus bas. « – Vous comprendrez plus tard, mais partez dès ce soir, au plus tôt ! » La marquise reprit contenance. Comprenant soudainement l’importance de la tirade faite devant tous, elle replongea dans une révérence et sortit du grand salon, affichant un sourire que trahissait ses yeux brillants d’émotion sous les regards intrigués des personnes assemblées dans le salon. Tous se demandaient ce qu’avait pu faire la marquise pour décevoir la reine au point de se faire congédier. La porte passée, elle traversa la salle des Cents suisses essayant de ne rien montrer de son émotion. Elle descendit l’escalier qui menait au vestibule du pavillon de l’Horloge saluant courtoisement ceux qu’elle rencontrait étonné de la voir quitter les lieux si tôt arrivée. Elle sortit du côté de la cour du Carrousel et réclama sa voiture. Après avoir demandé à son cocher de se rendre à l’hôtel de Choiseul où elle savait trouver son mari qui réglait des détails au ministère de la guerre, elle s’effondra sur la banquette de cuir rouge. Elle avait compris, il fallait quitter la France, ce qu’elle n’avait jamais voulu envisager. Les rues de Paris engorgées empêchaient le carrosse d’avancer facilement ce qui l’énervait tant elle était pressée de prévenir son époux. Ayant remis ses idées en place, elle descendit dignement de la voiture, elle pénétra dans la cour de l’hôtel par la rue Neuve Saint-Augustin, elle savait qu’elle ne devait soulever aucune question. Elle se composa un visage de marbre, agrémenté d’un sourire de convenance, et comme si sa venue était somme toute normale, par un valet, elle fit prévenir son époux qu’elle l’attendait. Son attente ne fut pas longue, ce dernier était fort curieux de sa venue. Il l’entraîna dans un salon contigu, car il devinait que c’était d’importance, bien qu’il fût seul dans la pièce, il l’interrogea à voix basse. « – Qu’avez-vous mon amie ? Que vous arrive-t-il ?

– Mon ami la reine me demande de rentrer dans nos terres !

– Ah, c’est donc pour bientôt. Le marquis avait depuis longtemps deviné les projets de fuites de la famille royale, au vu des agissements de son entourage et des dires de sa femme. Il n’avait qu’une crainte, c’est que la France se retrouva en guerre avec l’Autriche qui pour l’instant attendait, le frère de la reine, Léopold II, n’ayant aucune envie d’intervenir. Bien que prévenu par son ministre de la guerre, le roi refusait l’évidence, le pays tout entier nourrissait un patriotisme qui, s’il partait, allait se tourner contre lui. En face de la monarchie, la nation se dressait résolue à défendre ses droits. Il supposait évidemment que Louis XVI comptait gagner l’est, situation qu’il ne pourrait tenir huit jours l’obligeant à sortir de France. Évidemment, la cour était mal avertie des tendances de la province et de l’esprit des troupes, il pouvait se tromper, mais il en doutait. La fuite de la famille royale résonnerait par tout le territoire comme une impardonnable injure à la Nation.

Il sortit de ses pensées et reprit. « – Rentrez et préparez-vous à partir, n’emportez que l’essentiel. Demandez à votre chambrière et à mon valet s’ils veulent bien nous suivre, car cette fois-ci cela sera pour longtemps, pour ne pas dire définitif. Donnez à nos autres serviteurs leurs gages pour trois mois, et faites fermer notre hôtel. N’y laissez rien que vous puissiez regretter, car j’ai bien peur que nous ne retrouvions pas notre bien, du moins en état, mais que cela ne prenne pas des allures de déménagement. » Tout en donnant ses directives, il serrait les mains de sa femme pour lui donner du courage.

« – Mais vous, mon ami, dois-je vous attendre ?

– Non, ce serait trop risqué, je vous rejoindrai à Charenton, à l’auberge de « l’oie grasse » sur la route de Chilly-Mazarin. Je m’y ferai conduire par du Pontel mon aide de camp avec mon carrosse que je compte emporter avec nous, cela nous fera voyager plus confortablement.

wilhelm m. buschLa matinée ne s’était pas écoulée que la marquise était à nouveau chez elle et donnait ses ordres à son personnel ahuri par ce départ soudain. Un branle-bas de combat s’opéra alors dans l’hôtel de la rue vieil du temple. Le reste de la journée se passa dans l’emballement des effets personnels. La marquise triait, rejetait puis reprenait ne sachant que faire, elle se sentait désemparée devant l’inéluctable. La garde-robe avait été entassée dans les malles, les bijoux dans un coffret qu’elle ne quittait pas. Quels tableaux emporter ? Quels bibelots avaient plus d’importance que les autres, l’argenterie, la porcelaine, on ne pouvait tout de même pas l’abandonner à des pilleurs éventuels. Laisser les meubles inévitablement. Elle convoqua sa chambrière et le valet de son mari, les époux Poinçon. Elle les mit devant les faits, d’un seul corps, ils répondirent à la demande de leur maîtresse, qu’ils avaient toujours servie, ils suivaient leurs maîtres. Quant au cocher de la berline, ils s’en portaient garants puisque c’était leur fils unique et qu’il le savait sans attaches. À sa surprise, dès qu’elles l’apprirent, sa cuisinière, la Marceline, et sa fille, servante dans l’hôtel demandèrent à être du voyage, la marquise émue, mais perplexe acquiesça toutefois. Les deux femmes, le couple Poinçon, le cocher, le palefrenier et elle-même cela ferait sept personnes, on se serrerait jusqu’à Charenton. Tout semblait se présenter au mieux, quant au moment du départ le cocher fut introuvable. Ce que ne savaient pas les époux Poinçon, c’était que leur fils, le Jean était pour les nouvelles idées, et s’il n’avait rien contre ses maîtres, il n’en était pas moins pour la révolution, et quand il avait compris le projet de ceux-ci, dans un élan patriotique, il était parti avec pour but de les dénoncer au comité de quartier. Mais chemin faisant, la culpabilité l’envahit, il n’avait rien à leur reprocher, ils avaient toujours été bons pour lui et ses parents, ce qui était rare. Il revint sur ses pas et annonça à son père et à sa mère qu’il ne les suivrait pas dans l’exil de leurs maîtres, au grand désarroi de ceux-ci. Marie-Jeanne Poinçon, désemparée, pleine de tristesse, se rendit chez sa maîtresse, qui rangeait des papiers dans un marocain, afin de lui annoncer la nouvelle. Elle s’affaissa dans la bergère.  « – Mon dieu, mais qui va conduire la berline ? Pas très à l’aise, la chambrière répondit.  « – Mon cousin Paul, celui de Saint-Antoine, acceptera sûrement si vous le payez bien Madame, car il a plus de dettes que de biens, à la mort de sa femme, il a sombré dans le vin, mais ce n’est pas un mauvais bougre. Il était au service de la malle-poste allant vers le Nord, mais il a été renvoyé. Ce serait une chance pour lui, alors peut-être ?

– Nous n’avons pas le choix Marie-Jeanne, fais-le chercher.

La nuit était là quand enfin tout fut arrangé et prêt pour partir. Madame La Fauve-Moissac quitta Paris avec six serviteurs et un cocher peu fiable, après avoir laissé la garde de son hôtel à un couple de concierges et une lettre pour sa nièce, Marie-Amélie Lacourtade.

Bastille-1420.jpgComme prévu, longeant les murs de la Bastille, sa berline sortit par le quartier Saint-Antoine en direction de Chilly-Mazarin. Les femmes s’étaient entassées à l’intérieur de la voiture, les hommes sur le siège du cocher. Elle allait lentement, car elle était lourdement chargée. La porte Saint-Antoine fut passée sans plus de problème avec un laissez-passer du ministère, d’autant plus facilement qu’il se faisait tard et que la chaleur orageuse donnait de la peine à chaque geste. Elle retrouva au village de Charenton son époux qui était dans la plus grande inquiétude. Contrarié de voir la berline si encombrée de malles et de gens, mais soulagé de voir enfin son épouse. Ils dînèrent à l’auberge, mais ne s’y attardèrent que le temps d’équilibrer en charge les deux voitures. Le marquis préférait mettre de la distance entre Paris et eux, avant que l’on apprenne la fuite du couple royal. Il ne savait pas quand le projet devait se réaliser, mais il supposait que cela devait être imminent devant l’injonction de la reine. Il ne savait pas si bien penser, car presque au même moment, dans la citadine stationnée près des Tuileries, rue de l’Échelle, le roi s’impatientait devant le retard de son épouse qui s’était perdue dans les méandres des rues entourant le Louvre.

Le voyage se déroula sans problèmes jusqu’à Nogent où ils trouvèrent au petit matin un coche pour faire traverser la Marne aux deux voitures. Ils contournèrent Provins, et traversèrent la Seine à un autre Nogent. Le soir venu, ils prirent un peu de repos au relais de la Fosse-Corduan et y changèrent les chevaux. Le repas pris, ils repartirent, malgré la nuit tombée le marquis ne voulait pas lambiner. Il connaissait la région et préférait contourner largement Troyes par Pont-Sainte-Marie pour ne pas attirer l’attention. Ils voyageaient nuit et jour ne s’arrêtant que pour changer les chevaux. Mais ils furent au dépourvu lors de la traversée de la forêt à la limite entre la Champagne et la Bourgogne entre Bar et Châtillon, un essieu du carrosse du Marquis se rompit. Ils s’apprêtaient à l’abandonner quand ils furent secourus par un charron du village de Mussy, qui avait été alerté par les enfants du hameau. Puis sans plus de problème les deux carrosses avalèrent les dernières lieues jusqu’à Pontarlier, traversant Châtillon-sur-Seine, Maisey-le-Duc, Recey sur Ource, Grancey, Marey sur Tille, Til Chatle, Bèze, Pontailler où ils prirent à nouveau un bac sur la Saône et à Ranchot un pont traversait le Doubs. À Pontarlier, le marquis et la marquise firent quelques pas pour se dégourdir les jambes pendant le changement d’attelage, et prirent leur repas à l’auberge. Le marquis était soulagé, aucune rumeur ne venait de Paris, quoiqu’il s’y fut passé la nouvelle n’avait pas encore circulé. Il aurait été bien surpris et fortement paniqué s’il avait su qu’ils étaient suivis à trois heures de là par un cavalier qui propageait la nouvelle. Le roi et sa famille avaient été arrêtés à Varennes. Ils passèrent en Suisse par Verrières-de-Joux au petit matin et arrivèrent dans leur château la pointe du Grain à l’embouchure de l’Areuse, en fin de journée. Le soleil se couchait sur le lac de Neuchâtel. Ils avaient voyagé pendant trois jours, en s’interrompant le moins possible, ils avaient parcouru une centaine de lieues d’une traite.

Deux jours après leur arrivée, c’est Pierre-Alexandre Dupeyrou, qui avait été aussi un ami de Jean-Jacques Rousseau, qui fit le trajet jusqu’à la demeure du marquis au bord du lac pour lui apprendre la maladroite tentative d’évasion de la famille royale, arrêtée dès le lendemain. Celle-ci avait été ramenée à Paris sous les menaces et dans un climat de sourde violence.

*

Louis Augustin Lacourtade (Etude pour la tête de Louis-Philippe, duc de Valois, futur roi Louis-Philippe Ier, au berceau par Nicolas Bernard Lépicié

Louis Augustin Lacourtade

… C’est donc à cause de cette triste et ridicule aventure que me voilà installé, il faut l’admettre de façon agréable dans ma maison au bord du lac de Neuchâtel au milieu des vignes, mais loin de ma famille et de tout ce qui me tient vraiment à cœur.

Je ne saurais finir ma lettre sans vous annoncer l’heureuse nouvelle au cas où la lettre de votre sœur ne vous parviendrait pas. Le 15 du mois de mai, elle a mis au monde un beau poupon baptisé Louis Augustin Lacourtade, qui fait le bonheur de tous.

*

Pour la Toussaint, comme cela avait été prévu, les dames accompagnées de leurs femmes de chambre, Esther et Jessica, et de Hyacinthe que sa maîtresse avait décidé de faire former comme majordome chez les Maubeuge, partirent pour La Nouvelle-Orléans.

Chapitre 43

1er novembre 1791, Le sacre du gouverneur

Esplanade or Place of Arms (Squares 24, 43, 45 & 46)

Negative lent by Louisiana State Museum

Le groupe traversa de part en part le hall de l’hôtel du Gouverneur et stationna un instant sur le perron où quelques marches menaient au jardin. Sous le soleil automnal de la fin de journée que nul nuage ne cachait, la foule des créoles se pressait. Malgré les difficultés économiques dues à la crise de l’indigo et à la stagnation du sucre, la colonie de la Louisiane était en plein essor. L’arrivée des colons chassés de Saint-Domingue et des émigrés français fuyant la Révolution venait enrichir sa population de français, ce qui n’était pas pour déplaire au nouveau groupe d’invités. Le jardin était une débauche d’élégance où les femmes exhibaient les dernières toilettes de Paris qui malgré la révolution se renouvelaient et se propageaient de par le monde. Les soies, les basins, les cotonnades de toutes couleurs s’évasaient autour des tailles et permettaient de mettre en valeur les gorges chargées de bijoux qui brillaient sous les derniers éclats du jour relayé par les torchères que les esclaves allumaient. Si la plupart des hommes portaient perruques et habits à la française, certains portaient déjà des culottes rayées, des plumes à leurs chapeaux et des foulards vaporeux autour du cou.

Evelina : Fanny Burney.jpgSuivis d’Antoinette-Marie et de Marie-Adélaïde, monsieur et madame de Maubeuge se dirigèrent droit vers le dais sous lequel se tenaient les deux gouverneurs. Celui sur le départ fulminait de rage sous un masque impassible et celui venant d’arriver jubilait de son importance nouvelle. Nathalie de Maubeuge était resplendissante dans une robe-fourreau d’un jaune lumineux garni de dentelles de Chantilly noires assorties en couleur à son chapeau de paille et ses gants. Elle avait longtemps hésité devant le choix que lui offrait sa garde-robe. Elle avait tranché pour ce jaune symbole d’un nouveau soleil et puis cette robe lui faisait la taille si fine et la dentelle noire mettait en valeur sa carnation de blonde. Elle ne faisait pas un pas sans dire bonjour ou sourire à quelques-uns de ses amis, faisant remarquer la présence de certains à son époux sur lequel elle s’appuyait gracieusement. Ces deux compagnes n’avaient rien à lui envier. Antoinette-Marie, dans une robe-fourreau violette que projetait vers l’arrière un faux cul, accompagnée d’un fichu de linon blanc immaculé croisé sur sa poitrine et noué dans le dos essayait de respirer sous la contrainte des baleines du corsage. Elle avait demandé à Esther de coiffer sa chevelure en chignon souple laissant tomber en cascade jusqu’à la taille ses boucles. Elle y avait calé dessus un large chapeau penché sur son front et attaché sur sa nuque par un large ruban de satin afin de cacher ainsi le haut de son visage, ce qui pensait-elle la protégeait des regards. Elle regrettait ce choix, car le peu de brise qui soufflait risquait à tout moment d’en bouleverser l’ordonnancement. Son amie, qu’elle tenait par le bras, avait opté pour une robe de coupe jumelle en grosse soie de couleur lie-de-vin dont le profond décolleté était caché par un petit fichu noué cravate, attirant l’œil sur celui-ci plutôt que de le cacher et pour sa coiffure, sous un chapeau à la Marlborough, elle s’était contentée de nouer ses cheveux lâches sur la nuque. Marie-Adélaïde rayonnait à la joie d’être à nouveau dans le monde. Malgré la sobriété de leur tenue que leur avait fait préparer madame de Maubeuge pour cette occasion et qui avait fait l’agrément de toutes, l’une et l’autre n’avaient jamais été si belles. Leur arrivée fut distinguée de tous. Marie-Adélaïde fit remarquer la présence de Georges Tremblay, un peu gêné, sous un magnolia. Celui-ci logeait chez Monsieur Bevenot de Haussois, car poussé par Marie-Adélaïde, comme tous les planteurs de Louisiane, il avait convergé vers La Nouvelle-Orléans et le palais du gouverneur. Monsieur de Maubeuge, quant à lui, fier d’une si belle compagnie, fendit la foule afin de présenter ses hommages au gouverneur nouvellement nommé.

Au côté du bassin, il avait été installé un large dais de toile qui protégeait du soleil et abritait canapés et fauteuils pour les proches des élus du jour. Le nouveau représentant de l’Espagne conversait avec Monsieur de Saint-Maxent fier de sa réhabilitation qui éclatait au grand jour. Car à peine arrivé en Louisiane, devant en partie sa nomination à la fille de ce dernier, la comtesse de Galvez, Monsieur de Carondelet l’avait fait appeler auprès de lui le confortant dans son amitié. Au contraire de l’ancien gouverneur, le nouveau avait une silhouette élancée, qui lui donnait une élégance naturelle. À ses côtés son épouse Madame de Carondelet, alias Maria de La Conception Castaños y Arrigorri, les cheveux noir de jais, le teint olivâtre et la morgue des castillanes, jubilait de sa nouvelle position. Le couple au fait de la gloire du moment avait l’intelligence de ne pas écraser ceux qu’ils remplaçaient, conscients l’un et l’autre du peu qu’il fallait pour que tout bascule. Ils n’oubliaient pas que leurs prédécesseurs étaient leur lien avec ces sujets de l’Espagne que l’on décrivait assez dissipés. Bien qu’il enrageât, le gouverneur Miró y Sabater de son côté faisait comme si de rien n’était. Affichant un sourire bienveillant, il échangeait des propos anodins avec tous. Pendant son mandat, il avait attiré la sympathie de beaucoup de louisianais. La plupart lui reconnaissaient beaucoup de sagesse et d’équité, ils venaient le remercier pour tout ce qu’il avait fait pour eux. C’était un baume au cœur à défaut de son orgueil. Aucun n’avait oublié l’incendie et la bienveillance qu’il avait eue pour tous. Qui plus était, personne ne savait à quoi s’en tenir sur le nouveau venu si ce n’était qu’il faisait plus français qu’espagnol.

 Arrivé devant le dais monsieur de Maubeuge se courba tout en retirant son tricorne et les trois jeunes femmes qui l’accompagnaient plongèrent dans une révérence. Monsieur de Saint-Maxent présenta le marquis et sa compagnie, Monsieur de Carondelet, charmé, gratifia le groupe d’un large sourire et d’un chaleureux accueil. Les trois hommes se lancèrent dans une conversation à bâtons rompus, les uns sachant l’importance des autres. Le gouverneur Miró y Sabater lui jubilait. Il savait quelle épine pouvait être Monsieur de Maubeuge avec ses accointances avec la France et par rebond l’importance que lui donnaient les créoles français et donc le Cabildo. Cette assemblée avait passé son temps à lui chercher des poux sur tout, alors qu’il savait ses représentants trafiquant de la contrebande du lac Pontchartrain au fin fond des bayous du Sud, Monsieur de Maubeuge n’étant pas le dernier. Madame Maccarthy proposa à la marquise un fauteuil qu’elle avait fait avancer par geste à un de ses valets. Elle confortait ainsi aux yeux de tous la position prépondérante de Nathalie de Maubeuge faisant sourciller un instant Mme de Carondelet devant ce privilège. La marquise mit toute sa grâce pour séduire la nouvelle venue.

Chacun essayait d’approcher le nouveau gouverneur, de s’en faire remarquer, avec l’arrivée du marquis et de la marquise de Maubeuge le jeu des préséances se modifia légèrement. La coterie de la marquise se rapprocha, se faisant présenter par son intermédiaire à celle qui était devenue la première dame de la colonie. Les voisins d’Antoinette-Marie, venus comme elle, tirèrent parti de cet avantage pour se rapprocher de sa protectrice. Les Espagnols préféraient flatter madame de Carondelet, utilisant le castillan pour cela. Chacun faisait de son mieux pour se mettre en valeur. On la félicitait pour la variété des plats, des gourmandises mises à disposition sur des tables dispersées dans le jardin où des boissons attendaient les invités au son d’un quatuor installé aux abords. Sous les parasols, les convives s’installaient pour se sustenter, choisissant au mieux leurs voisins, Georges Tremblay en profita pour se rapprocher des dames de la plantation de la Palmeraie qui s’étaient éloignées du dais honorifique. Elles furent promptement rejointes par les habitants de leur paroisse, tout ce petit monde commentait ce qu’il voyait, cherchant l’avis des autres voire l’assentiment.

 (SCHALL Jean-Frédéric, 1752-1825 (France)

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Au milieu de cette cour qui avec le temps était devenue amicale, Antoinette-Marie fut surprise d’être abordée par un vieux monsieur. « – Excusez-moi Madame, mais êtes-vous bien, madame Cambes-Sadirac, baronne de Thouais ? » Bien qu’interloquée, elle sourit à l’homme, courbé sur sa canne, habillé à la française, mais dans une tenue fort démodée. Elle supposa que l’homme faisait partie des nouveaux immigrés qui arrivaient en grand nombre de France.

– Tout à fait monsieur, puis-je savoir à qui ai-je affaire ?

– Je suis le baron Geneste de Malromé, en fait si vous êtes bien celle que je pense, vous devez être la fille du baron de Cambes-Sadirac.

Antoinette-Marie se raidit, elle fixa l’homme se demandant ce qu’il lui voulait. Tout en gardant un visage de marbre, elle reprit. « – Je suis celle que vous pensez monsieur, je suis la dernière fille du baron.

– Pouvons-nous faire quelques pas ?

Intriguée, elle accepta et s’excusa auprès de ses amis. À la question muette de Marie-Adélaïde, elle répondit en haussant les épaules en signe d’ignorance. Marchant à ses côtés, il attira la jeune fille dans un coin isolé du jardin.

– Excusez-moi de faire tant de mystères, mais je suis porteur d’une mauvaise nouvelle. Lorsque j’ai quitté la France en catimini, dû aux évènements, avec peu de biens avec moi, j’ai tout d’abord fait un séjour à Londres. Mes fonds ayant vite fondu, je me suis rendu dans le comté du Hampshire près de la ville de Havant où je savais être votre père, qui était l’un de mes amis. Lors de mon arrivée, il séjournait chez le vicomte et la vicomtesse d’Heinricourt de Grunne, des parents de Madame Bechade de Fonroche votre belle-mère je crois ?

Antoinette-Marie hocha la tête ne sachant pas où il voulait en venir. Elle supposait qu’au nom de cette amitié, il allait lui demander de l’aide. Encouragé devant l’attente interrogative de la jeune femme, il reprit. « – Lors de mon arrivée votre père était très malade, ce qui ne l’empêcha pas de me porter assistance, mais avant que je ne fus reparti il était mort des fièvres qu’il avait contractées et dont il souffrait depuis un certain temps déjà. » Elle ne sut que dire tellement elle était stupéfaite, le vieil homme prit ça pour le choc qu’il pensait lui avoir asséné. « – Je suis désolé, je suis maladroit, je n’aurai pas dû vous annoncer ce triste évènement, là, au milieu de la foule. Suis-je idiot ! Mais quand j’ai appris qui vous étiez, je n’ai pu attendre au nom de l’amitié que j’avais pour votre père.

– Non ! Non ! Monsieur cela va aller. En fait, je ne connaissais pas mon père, c’est la surprise. Je ne m’attendais vraiment pas à cette annonce, encore moins ici.

Le vieil homme resta bouche bée devant la réponse de la jeune fille. Il ne savait que penser, avec un sourire condescendant, elle lui proposa de revenir vers ses amis et lui apprit où elle logeait à La Nouvelle-Orléans au cas où il aurait besoin d’une quelconque aide. Elle ne savait que penser sur ce qu’elle devait ressentir, car hormis la surprise de l’annonce, la mort annoncée la laissait totalement indifférente. Elle supposait qu’elle aurait dû être affligée de perdre son dernier parent, mais il ne lui avait rien donné, ni affection ni même un semblant d’intérêt qui l’aurait lié à lui ou au moins lui aurait rappelé les liens du sang, même la culpabilité ne l’atteignait pas. Elle rangea l’information dans un coin de sa mémoire, elle avait d’autres choses à penser et à vivre.

18th Century Ballroom DancingPendant leur absence le bal avait commencé sur la terrasse de la demeure. Les Orléanais jouissaient de l’un de leurs plaisirs favoris, la danse. Quadrilles et contredanses entraînèrent la jeunesse jusqu’au petit matin. Quand on finit par demander à Antoinette-Marie ce que lui voulait le vieil homme, elle répondit d’une voix sans émotion. « – M’annoncer la mort de mon père ». Elle avait été bien plus troublée quand lors d’une contredanse Maximilien François le cadet de Monsieur Saint-Maxent l’avait rassuré quant à leur future union. Quand elle voulut le retrouver pour en savoir plus sur ses allégations, elle en fut incapable. « – Qu’avait bien pu comploter celui-ci ? »

*

La soirée du gouverneur, qui avait amené du fin fond de la Floride et de la Louisiane tous les créoles, remplissant chaque recoin de La Nouvelle-Orléans, était le prélude à une suite sans fin de bals et de dîners. Les habitants de La Palmeraie avaient découvert le visage reconstruit de la ville où plus aucune trace de l’incendie qui l’avait défigurée ne restait. La cité se métissait en prenant de la hauteur. La végétation luxuriante de magnolias, de palmiers, de saules et de sycomores embaumait à nouveau dans les patios des maisons, les unes de briques rouges aux balcons forgés dans le style austère de l’Escurial ou dans les jardins des autres, maisons à colombages normands que certains français, ignorant les risques d’un nouveau désastre, avaient reconstruites à l’identique. Le confort et le luxe des habitations s’apercevaient au travers des larges croisées qu’illuminaient le soir venu les lustres de cristal dans la profondeur des galeries à colonnades. Le marquis et la marquise de Maubeuge avec leurs convives étaient de toutes les mondanités, ce qui n’était pas pour déplaire à Marie-Adélaïde, à qui Georges Tremblay servait de cavalier attitré malgré son embarras dans ses soirées. Il était fait pour les champs de cannes, pour le soleil inondant le fleuve, pour les longues promenades à cheval, pour la chasse dans le bayou. Il ne supportait ces soirées que pour l’avantage d’accompagner la belle Marie-Adélaïde autour de laquelle commençaient à papillonner quelques prétendants à ses charmes, sa fortune n’étant pour l’instant pas connue. La vente de sa plantation de Saint-Domingue n’avait rapporté que la moitié de sa valeur. La lettre d’Aimé-Paul Fleuriau, qu’elle avait trouvé à son retour, l’avait assurée de l’opportunité de cette vente, au vu de l’état de la plantation et des évènements qui éclataient un peu partout dans l’île. Monsieur de Maubeuge avait utilisé ces informations pour aller dans le sens de ce qui allait devenir une tempête et avait vendu tout ce qui avait un rapport avec l’île, faisant transporter les nègres qu’il détenait sur celle-ci, les vendant à peine ayant traversé le golfe du Mexique.

Antoinette-Marie profita de toutes ses sorties pour guetter Maximilien François de Saint-Maxent, elle voulait savoir à quoi s’en tenir quant à cette interpellation. Elle n’avait osé en parler à ses amies de crainte de faire de cette apostrophe une affaire sérieuse. De plus, elle ne savait à quel point son hôte, le marquis de Maubeuge, n’était pas pour quelque chose dans cette demande en mariage qu’elle n’avait jamais reçue. Elle supposait qu’après Timecourt Latil et Louis Adam de Crécy, il y avait encore manigance pour la faire épouser. Elle eut été bien surprise si elle avait su que ces derniers avaient déjà été faire leur demande au nouveau gouverneur en plus du cadet de Saint-Maxent. Elle avait bien évidemment croisé plus d’une fois l’effronté prétendant, mais à chaque fois celui-ci esquivait l’affrontement et faisait preuve de mystère, ce qui agaçait au plus haut point la jeune fille. Cet échange devint de moins en moins discret, aussi dut-elle calmer l’intérêt de Nathalie de Maubeuge et de Marie-Adélaïde pour ce qu’elles prenaient pour une idylle naissante et pour cela Antoinette-Marie finit par se confier à celles-ci. La marquise la rassura et lui promit de se renseigner.

Evelina, par Fanny Burney.jpg

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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2 réflexions sur “La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 042 et 43

  1. Pingback: La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 044 | franz von hierf

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