La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 044

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Chapitre 44

Décembre 1791, Un bal plein de surprise

José de Salazar (Almonaster y Rojas NewOrleans

Don Andres Almonester Y Roxas

Don Andres Almonester Y Roxas était, sans nul doute, l’homme le plus riche et le plus généreux de La Nouvelle-Orléans. Entreprenant, ambitieux et intelligent, né d’une famille de nobles andalous, il était venu en Louisiane, dans les premiers temps de la domination espagnole. Nommé par la couronne, notaire de la colonie, sa position et ses qualités, jointes à l’expansion coloniale et ses évaluations commerciales, lui obtinrent, ajoutées à ses fonctions, de grandes prérogatives financières. Avantages en nature, et opportunités d’affaires lui assurèrent la richesse. Son intuition, son flair lui avait fait acheter au gouverneur O’Reilly, qui avait alors besoin de liquidité pour payer son armée de triste souvenir pour les Français, le bail à perpétuité d’une grande étendue de terre au centre de la ville, sur laquelle il avait notamment construit sa demeure qui n’avait rien à envier à celle du gouverneur qui lui faisait face. En plus d’être un spéculateur immobilier ineffable, il avait su investir dans les besoins de la colonie et avait été un important fournisseur d’esclaves et de matériaux de construction. Comme il se devait, il devint alcade du Cabildo et pour parachever son ambition, il acheta une charge honorifique de porte-étendard du roi. Tout lui avait réussi sauf sa situation matrimoniale. Aussi Don Andrés resta-t-il interdit, lorsque Louise de Laronde de la moitié de son âge, réputée pour sa beauté et qui n’avait pourtant jamais convolé malgré le nombre des demandes, lui proposa sa main en échange des dettes de son père qui le menaient à la ruine. Et malgré l’âge avancé de ses cinquante-neuf ans, il accepta la proposition à l’ébahissement de tous.

Ce jour-là, il conviait, dans sa demeure de la place d’armes, entièrement refaite depuis l’incendie, tout ce qui comptait dans la colonie. Il avait fait vider le rez-de-chaussée de sa demeure et transformer ses salons en salle de bal. Les esclaves avaient vidé les pièces de leurs meubles, de leurs tapis laissant nus les parquets de cyprès. Ils ne restaient sur les murs que les tableaux de familles, les candélabres et, au plafond, trois lustres de cristal identiques à ceux d’un salon de Versailles ainsi que deux pankas en toile de soie rouge qui brasseraient l’air. Deux énormes consoles à chaque bout des salons supportaient mets et boissons en tous genres que des esclaves en perruques et en livrée serviraient. Le patio avait été transformé en salon, une dizaine de tables marquetées entourées de chaises, de bergères, s’éparpillaient autour de la fontaine qui bruissait en son centre. Le jardin, éclairé de chandeliers en argent à huit branches posés sur chacune des tables, où les invités pourraient se reposer ou jouer aux cartes, embaumait les fleurs de magnolia et de bougainvillées dont la maîtresse de maison était férue. Rien n’était laissé au hasard, don Almonester désirait que sa soirée soit le clou des fêtes de l’investiture du nouveau gouverneur d’autant qu’elle en était la clôture, car suivaient les fêtes de la nativité plus austères.

*

Le carton d’invitation était arrivé la veille, il était attendu sans inquiétude tant le marquis et la marquise étaient incontournables dans la société orléanaise. À ce dernier étaient joints ceux d’Antoinette-Marie et de Marie-Adélaïde au grand plaisir de la deuxième.

(Reynolds, joshua, sir, p.r.a. por ||| figure ||| sotheby's n09103lot6yx8ven PORTRAIT OF A LADY, SAID TO BE LADY CARLYLE

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Instruite par Madame de Maubeuge de l’importance de la soirée et bien qu’elle s’en serait abstenue, saturée qu’elle était de cette fête sans fin, Antoinette-Marie avait fait attention à sa mise. Elle s’était vêtue d’une robe de couleur rose indien en grosse soie annonçant la fin de son demi-deuil, ses deux amies ayant choisi chacune un autre rose. Parée de son seul pendentif qui venait se loger dans le creux de ses seins comprimés dans le corsage qu’ils avaient fini par emplir sans excès, elle trouvait toujours qu’ils n’étaient pas très volumineux, mais elle avait fini par admettre au vu des regards qui s’y perdaient que c’était suffisant. Les boucles de sa chevelure blond argent étaient relevées savamment et disposées dans des sens différents, ce qui contribuait à donner à l’ensemble un aspect à la fois négligé et élégant comme le voulait la mode et mettait en valeur son cou et ses épaules. Un coiffeur immigré de Paris était venu coiffer les trois femmes. Le reflet de sa glace la convainquit de son choix. Lorsqu’elle retrouva ses deux amies et qu’elles descendirent ensemble l’escalier de la demeure sous le regard admiratif du marquis de Maubeuge, elles ne purent qu’être flattées et rire devant son ébahissement. « – Mesdames, de ces trois roses, on ne saurait laquelle choisir !

Mais c’est tout vu mon ami, vous n’avez pas le choix, se rengorgea de plus belle Nathalie de Maubeuge. Tout à sa joie, le groupe se rendit à la place d’armes.

*

La nuit était douce, la brise parcourant les jardins du carré embaumait l’air chaud du soir. La lune trônait dans le ciel tel un lampadaire éclairant la scène. Les voitures engorgeaient les rues menant à la place d’armes sur laquelle donnait l’entrée principale de l’hôtel particulier de don Almonester tout illuminé par des flambeaux. Aucun des invités de l’illustre hôte n’aurait eu l’idée de s’aventurer à pied à la soirée même s’il habitait à deux maisons de là. Chacun patientait dans son carrosse tout en conversant avec les intimes qui le partageaient. Quand vint le tour de celui du marquis de Maubeuge, le maître d’hôtel, un grand noir grisonnant, accompagné d’un valet, tout aussi noir, en habit aux couleurs de la maison, dans les gris pâles, ouvrit la porte et aida celui-ci à descendre. Il attendit que son épouse fasse de même pour commencer à monter les marches de la demeure.

« – Don Puerto Valdez, cela fait si longtemps ! » Juan-Felipe, qui se rendait à l’invitation de son bienfaiteur, en compagnie du fringant capitan da Silva, se retourna sous l’apostrophe et s’apprêta à saluer madame de Maubeuge sur le perron. Il resta interdit en apercevant la jeune fille, l’apparition qui derrière elle descendait de sa voiture. Il en oublia la simple courtoisie sous le regard magnanime de celle qui l’interpellait. C’était la première fois qu’une femme lui faisait cet effet. Entre deux campagnes contre les Indiens des Florides ou sur le fleuve courant derrière les contrebandiers du Kentucky, il ne comptait plus les conquêtes féminines qu’elles soient du Carré ou du quartier Marigny. Mais la jeune femme a la chevelure blond argent, qui dans son naturel avait pour lui plus de grâce que toutes ces manières affectées par la gent féminine, l’avait estomaquée.

Alors qu’elle-même descendait de la voiture portant son attention sur le marchepied, Antoinette-Marie sentit son regard avant de le voir. Les battements de son cœur s’accélérèrent avant d’avoir deviné à quoi il ressemblait, elle sentit le rouge monter à son visage alors qu’elle relevait la tête pour chercher le regard inquisiteur tout en prenant la main qui l’aidait. Leurs regards, aussi noirs l’un que l’autre, se rencontrèrent et ne purent se séparer sans effort. Afin de reprendre contenance, elle se pencha vers l’arrière et attrapa, selon son habitude, la traîne de sa robe comme une amazone pour en protéger l’ourlet et s’avança avec la dernière passagère du carrosse.

de Puerto Valdez juan felipe Marquès

juan felipe Marquès de Puerto Valdez

– Don Puerto Valdez, je vous présente mes amies et protégées, Madame la baronne de Thouais et Madame Maubourg Baillot de Courtelon. Le jeune homme, en homme du monde, suivit la tradition française, il se courba tout en ôtant son tricorne et les dames esquissèrent une révérence. Après en avoir fini avec les salutations, le groupe pénétra dans la demeure. Juan-Felipe était intrigué, cela faisait longtemps qu’il vadrouillait en Floride et ses courts séjours ne l’avaient pas amené à rencontrer ou apercevoir les deux jeunes femmes. Il en avait bien entendu parler dans les salons, supposant que l’une d’elles devait être la « petite veuve française » et l’autre, la Française venue de Saint-Domingue, mais il n’aurait su dire qu’elle était l’une ou l’autre. Pendant ses réflexions, les valets en un tour de main délestèrent les dames de leur manteau de soie. Le groupe se dirigea vers leurs hôtes qui les attendaient à l’entrée du premier salon. Don Almonester qu’un lombago faisait terriblement souffrir se tenait appuyé avec raideur sur une canne, dans un habit à la française de ton sombre agrémenté de broderies ton sur ton. Son épouse, Louise de Laronde, affichait avec ostentation une robe grenat de coupe française outrageusement décolletée, qui lui permettait de porter une parure de rubis arrivée miraculeusement à temps d’Amsterdam. Elle accueillit leurs invités avec chaleur d’autant qu’ils faisaient partie de son cercle d’intimes. Ils échangèrent des politesses se complimentant sur leurs tenues et se promirent de se retrouver dans le courant de la soirée. La fête avait déjà commencé, les violons faisaient danser les premiers couples au milieu d’une foule qui paradait et se toisait.

« – Voulez-vous bien m’accorder la prochaine danse avant que vous ne soyez assaillie par des cavaliers empressés ! Antoinette-Marie tressaillit au son de la voix grave de son voisin et sans un mot juste un hochement de tête accepta et suivit le jeune homme. Marie-Adélaïde, avec un sourire au coin des lèvres, se pencha vers Nathalie de Maubeuge. « – Je crois que cette fois-ci notre amie est piégée !

– Je le crois bien ! Répondit-elle tout en suivant, satisfaite, le couple des yeux, cela ne pouvait pas mieux répondre à ses attentes.

Juan-Felipe, la danse achevée, raccompagna sa cavalière vers ses amis, il l’aurait bien gardée à son bras, mais savait que la bienséance ne le lui permettait pas. Ils retrouvèrent Marie-Adélaïde entourée de Georges Tremblay, de Constant d’Estournelles et de Joseph-Marie Bevenot de Haussois qui discutaient entre eux du prix du blé dû à sa carence et de l’amnistie bienvenue des contrebandiers pris en train d’en introduire dans la colonie par les bayous du Nord. « – Antoinette-Marie, vous me sauvez, ces messieurs vont me donner mal à la tête à parler de politique au lieu de me faire danser ! s’esclaffa la jeune femme en riant. « – Vous avez raison, Madame Maubourg. Prenez donc mon bras, je vais y remédier tout de suite si notre jeune ami m’y autorise, déclara Monsieur d’Estournelles tendant son bras vers celle-ci tout en attendant l’assentiment de Georges qu’il reçut par un sourire gêné. Marie-Adélaïde apprécia l’attention envers celui qu’elle aimait. L’un comme l’autre avait été surpris par l’invitation personnelle qu’il avait reçue chez son hôte Monsieur Bevenot de Haussois. Ce dernier lui fit remarquer que peu de choses pouvaient se cacher dans la colonie, même au fin fond des plantations et Madame de Laronde savait attirer à elle les confidences les plus inattendues. Il n’y avait pas de doute quant à sa connaissance des relations que Georges entretenait avec la plantation de « la Palmeraie », relations qu’il omit de préciser dans le cas de la jeune femme. Le quatuor regarda le couple se diriger vers le ballet incessant des danseurs dont la chaleur à peine rafraîchie par l’incessant balancement des pankas venus des Indes actionnés par des négrillons, n’altérait pas l’enthousiasme. « – Bien que vous n’en ayez guère besoin, votre beauté suffit à elle seule, vous auriez pu venir chercher dans mon coffre une de vos parures afin de pouvoir briller autant que toutes ses dames ! » Glissa l’élégant notaire à l’oreille d’Antoinette-Marie, montrant du regard les gorges chargées de pierreries. La colonie espagnole n’avait décidément rien à envier aux capitales européennes, les femmes y affichaient de très beaux bijoux, diamants, rubis, émeraudes et autres pierres précieuses ou semi-précieuses se bousculaient autour des cous et des poignets de toutes les femmes de l’assemblée. Quant aux toilettes, c’était à celles de ses dames qui auraient la dernière création de Paris. La jeune fille se retourna vers Monsieur Bevenot de Haussois « – Surtout pas ! Cela ne ferait qu’attiser l’ardeur de mes prétendants qui adhèrent à mes basques sans que je puisse m’en défaire. » Répondit-elle, l’œil brillant de malice. Puis elle rajouta. « – Il faut que je passe vous voir si cela vous agrée pour un conseil sur une procédure que j’aimerais mener à bien. » Bien qu’intrigué par la demande, il lui répondit tout en restant de marbre. « Quand vous voulez, madame, ma porte vous est toujours ouverte. » Sur ces entrefaites, Nathalie de Maubeuge, qui de loin avait remarqué Juan-Felipe s’impatienter auprès de sa cavalière, se joignit au groupe et ramena l’attention de celle-ci vers lui. « – Antoinette-Marie ! La modestie de Juan-Felipe a dû l’empêcher de vous dire que lors du terrible incendie de 88, il nous a sauvé la vie. » Antoinette-Marie, intimidée, qui n’attendait qu’une raison pour à nouveau se retourner vers l’hidalgo fut soulagée de cette apostrophe.

« – Si ! Si ! À toute ma famille ainsi qu’à celle du gouverneur Miró et surtout à celle d’une de ses nièces. » Juan-Felipe, que le bruit de la foule festoyant jusque-là empêchait de discerner les conciliabules de ses compagnons, sut gré de l’intervention de la marquise. « – Mon Dieu, mais comment ? ». Tout en écartant une boucle de cheveux qui lui tombait sur le front, le port de la perruque tendant à être démodée, il commença un récit que la marquise commenta le trouvant par trop modéré. Il ne quittait pas le regard de sa cavalière dont il monopolisait enfin l’attention. La conversation, entre les deux jeunes gens, cette fois-ci bien amorcée, les isolants du reste du monde, la marquise et son entourage se tournèrent vers d’autres amis, quand le majordome de sa voix de stentor annonça. « – Mesdames et messieurs, le gouverneur ! » l’orchestre de violons, s’interrompit arrêtant dans l’élan les danseurs qui se rangèrent de chaque côté de la pièce créant ainsi une large allée. Elle se tourna dans la direction dite et vit, comme tous, entrer au côté de leur hôte, le Baron de Carondelet avec son épouse au bras, qui paradait au centre de ceux qui comptaient dans la Colonie. Antoinette-Marie remarqua dans le groupe, malgré la présence du Cabildo, monsieur de Saint-Maxent. Il était accompagné par ses fils. Maximilien François l’ayant vu lui souriait de toutes ses dents, ce qui ne présageait rien de bon. Une ombre passa sur son visage qu’elle recomposa pour son cavalier qui l’examinait du coin de l’œil. Comme le groupe avançait lentement au fil des présentations, Antoinette-Marie cherchait une échappatoire. Juan-Felipe ressentit la panique de sa voisine sans en comprendre l’objet.

Evelina, par Fanny Burney .jpgSe présentant devant elle, de Saint-Maxent glissa un propos à l’oreille du gouverneur, et à sa surprise, ils s’arrêtèrent. Antoinette-Marie plongea dans une révérence tout en fixant les boucles des chaussures des hommes qui s’étaient arrêtés devant elle, se demandant ce qui se passait. « – Relevez-vous, de grâce, madame ! » Elle s’exécuta, gênée, sous les regards intrigués de son entourage comme de l’assemblée qui guettait la suite des évènements. Que pouvait bien vouloir dire cette attention soudaine ? Son cœur battait la chamade, elle espérait ne pas rougir et attendait la suite. Le gouverneur affable reprit sous l’œil narquois de son épouse qui, elle croyait savoir à quoi s’en tenir. « – Mon ami de Saint-Maxent m’annonce que son fils aura le plaisir de convoler avec vous en justes noces d’ici peu ! » Antoinette-Marie se raidit, si la colère ne l’avait pas emportée, elle serait restée ébahie sous l’annonce. Madame de Carondelet était intriguée par la jeune femme dont elle avait entendu parler à plusieurs reprises sans s’être souvenu de sa physionomie. Antoinette-Marie se reprit aussitôt. Comment pouvait-on lui forcer la main comme ceci, en public qui plus est ? Elle répondit avec froideur. « – Dès que Monsieur de Saint-Maxent m’aura fait sa demande, nous verrons si cela est envisageable ! » Il y eut un silence total. Tout le monde retenait sa respiration. La jeune femme, le regard planté dans celui de Maximilien François de Saint-Maxent, qui ravalait de sa superbe au côté de son père. Gêné, vexé, il se détourna. Juan-Felipe, qui avait senti son sang se figer à l’annonce, resta interloqué par la repartie de la jeune femme et n’en fut que plus admiratif. Il réprima le sourire qui se dessinait au coin de ses lèvres. Marie-Adélaïde qui s’était rapprochée avait pris le bras de son amie pour la soutenir de sa présence. Le gouverneur se retourna vers Monsieur de Saint-Maxent, l’interrogea du regard. Celui-ci était devenu rouge de contrariété n’ayant pas songé un instant que la jeune femme aurait le toupet de le contrecarrer devant le gouverneur et toute la société présente. Société qui bruissait de curiosité, tous n’ayant pas entendu les propos échangés, mais comprenant qu’il se passait quelque chose. À la réplique de la jeune femme, le gouverneur comprit que son ami avait voulu lui forcer la main, et il n’était pas question qu’il rentre dans ces manigances. Il n’avait que faire des affaires matrimoniales. Poussé par la curiosité de son épouse, car c’était la troisième fois qu’on leur parlait d’unions au sujet de la jeune femme depuis leur arrivée, il avait demandé des renseignements à son sujet. Ils savaient donc tout ce que l’on pouvait savoir par les ragots de la colonie, don Miró n’ayant laissé aucun dossier sur la jeune femme. Monsieur Almonester, bien qu’amusé par la situation incongrue dans laquelle venait de se mettre de Saint-Maxent, trouvait que la jeune fille aurait pu retenir son à-propos impertinent qui mettait dans l’embarras son illustre invité. Madame de Laronde, elle, vint au secours de tous et surtout à celui d’Antoinette-Marie, car elle ne connaissait que trop bien ce genre de pression qu’elle-même avait subie. « – Je pense qu’il s’agit là d’un malentendu Monsieur de Carondelet, Monsieur de Saint-Maxent, vous parlez d’un projet familial qui n’est visiblement pas conclu ! » Se retournant vers la jeune femme afin de montrer à tous à qui elle portait son appui, elle reprit. « – Je suis désolée Madame de Thouais de ce quiproquo qui vous a mis mal à l’aise, mais comme vous le savez ces messieurs vont à l’amour comme à la guerre. Ils nous prennent pour des citadelles à conquérir ! » Le mot fit rire brisant la tension entre les protagonistes. L’hôtesse prit son illustre invité par le bras et le conduisit plus loin afin de continuer les présentations. Maximilien François de Saint-Maxent froissé suivit son père offensé qui jeta au passage un regard méprisant à la jeune fille qui le lui rendit sans faillir. Antoinette-Marie se retourna vers son amie, oubliant Juan-Felipe à l’écoute, encore pleine de colère. « – Je savais bien que cet idiot manigançait quelque chose, mais là, il a dépassé les bornes !

– Calmez-vous, Antoinette-Marie, on nous écoute, sortons dans le jardin. Excusez-nous, don Puerto Valdez, nous allons rejoindre Madame de Maubeuge.

Les deux jeunes femmes accompagnées de Georges Tremblay s’installèrent à une table dans un coin du jardin en attendant la marquise qui avait assisté à la controverse sans pouvoir intervenir de là où elle était. Celle-ci fit de son mieux pour rejoindre ses amies afin de connaître les faits qu’elle n’avait que devinés. Elle calma tant bien que mal sa jeune amie et la rassura. « – Antoinette-Marie, Monsieur de Saint-Maxent malgré ses grands airs n’a guère plus de pouvoir, et sa fortune a presque fondu comme neige. C’est une des raisons qui lui fait courir derrière votre fortune supposée. De plus, comme vous avez pu le constater, Madame de Laronde vous a soutenu. Croyez-moi, à ce jour, c’est le meilleur appui que vous puissiez avoir, d’autant que le gouverneur à autre chose à faire que de régler les conflits matrimoniaux de la colonie. Il n’en tirerait aucun avantage. » Monsieur Bevenot de Haussois qui avait suivi la marquise confirma ses dires et rajouta. « – De plus Antoinette-Marie, n’oubliez pas qu’à cause ou grâce à vos différents malheurs, n’ayant aucune famille ni belle-famille personne ne peut juridiquement vous contraindre, vous faites parti comme votre amie Madame Maubourg d’une catégorie très rare que le hasard des circonstances a rendue libre. » Bien qu’elle ne vît pas les choses tout à fait comme ça, Madame de Maubeuge approuva. Elle trouvait qu’Antoinette-Marie était bien jeune avec ses dix-huit ans pour être considérée libre de ses actes, d’autant qu’elle n’oubliait pas que sa sœur et sa tante la lui avaient confiée. Antoinette-Marie se calmait devant le soutien de ses amis. Elle avala un verre de champagne que Marie-Adélaïde était allée lui chercher et alors qu’elle la remerciait, elle vit arriver de la galerie l’objet de ses tourments Maximilien François de Saint-Maxent, le torse bombé dans son habit aux couleurs pastel lissant la dentelle de ses poignets. Le rouge du visage de la jeune fille ne s’était pas effacé que la colère remontait à la surface. Le benjamin de Monsieur de Saint-Maxent n’avait guère eu le choix. Son père avait éclaté dès qu’il avait pu et lui avait enjoint d’aller remettre à sa place la petite veuve française. Il fallait lui faire comprendre par les moyens de son choix qu’il serait bon qu’elle l’épouse laissant planer pour elle comme pour lui que le contraire puisse être dangereux. Monsieur de Saint-Maxent ne tolérerait pas une nouvelle tâche sur son honneur, quelle qu’elle fût. Ayant vu le mouvement du jeune arrogant et ayant compris son objectif, Juan-Felipe coupa l’élan du jeune homme en invitant la jeune femme juste devant lui. Antoinette-Marie lui en sut gré, prenant son bras, elle détourna la tête avec arrogance et ignora l’importun.

*

1774-le-bal-pare-by-antoine-5.pngElle suivait du bout des doigts de son cavalier la chorégraphie sophistiquée de l’ordre préétabli du ballet. Contredanse, allemande, courante, sarabande, rigaudon, chaine anglaise se succédèrent tout au long de la soirée, Juan-Felipe ne lâchait pas la main de sa cavalière de peur qu’elle ne lui soit enlevée et celle-ci se laissait guider sans broncher. L’un et l’autre savaient bien que leurs comportements attiraient l’attention, mais ils refusaient d’en avoir conscience et surtout d’en tenir compte. Entre deux mots, un sourire, elle se laissait porter par la musique soutenue par le rythme cadencé du pas des danseurs qui faisaient vibrer le parquet. Un peu essoufflée, tout sourire, elle finit par demander grâce. Son cœur, son souffle se remettaient de l’émotion de la danse et de la certitude qu’il se passait quelque chose entre elle et cet hidalgo qui l’envoûtait par ses yeux, son accent roulant et grave, son sourire enjôleur et cette mâle certitude du chasseur qui tient sa proie. Il la guida vers l’un des buffets devant lequel elle trouva en grande conversation le marquis de Maubeuge et James Wilkinson à qui elle devait tant.

 « – Monsieur Wilkinson, je suis contrite, si je n’avais pas trouvé les lettres de ma tante, je ne vous aurais pas sues de retour à La Nouvelle-Orléans ! Et encore, car Monsieur le Marquis m’a expliqué votre rôle dans leur venue. » Juan-Felipe aux côtés de la jeune fille se demandait ce que venait faire cet américain dans la vie de sa cavalière, et ressentait un petit pincement de jalousie bien qu’il ait remarqué le regard paternel que portait celui-ci à sa compagne.

– Madame de Thouais, ne vous fâchez pas, vous savez bien que je me fais une joie de vous voir. Et ne soyez pas trop dure, reconnaissez que vous n’êtes en ville que depuis peu ! Les nouvelles de votre tante sont-elles bonnes ?

– Quoique surprenantes, elles m’ont rassurée. Mais la France ne semble pas se porter bien ?

– Cela dépend duquel côté l’on se trouve. La fuite récente de la famille royale à Varennes va sûrement transformer le royaume de France en République au grand contentement du comité dont votre beau-frère fait partie, alors que beaucoup préféraient une monarchie parlementaire comme en Angleterre. Mais les vents tournent vite dans cette tourmente, et ceux qui hier étaient au faîte du pouvoir peuvent demain aller à la guillotine.

– Mon Dieu à ce point ?

– Malheureusement, oui ! La France se trouve confrontée à une coalition qui ne voit pas d’un bon œil ces changements de pouvoir, et pour preuve, regardez à Saint-Domingue, les Anglais observent sur ses côtes les Français se faire égorger par leurs nègres sans broncher voire les repoussant dans le bain de sang, bien qu’ils prétendent les aider. Ceux qui ont pu fuir l’ont fait en esquivant les navires britanniques.

– Mais c’est horrible ce que vous dites ! Réalisant qu’il s’était emballé et qu’il parlait de politique avec la jeune fille, il reprit. « – Malheureusement, Madame, les aléas de la politique engendrent bien des horreurs. Mais ces propos ne sont pas très en harmonie avec la fête ! Comment allez-vous ? Il m’a semblé comprendre que malgré vos malheurs, vous avez repris, comment dire… du poil de la bête. » Tout en lui souriant, voyant bien qu’il se moquait d’elle, elle lui répondit comme une vraie courtisane. « – Passez donc me voir et je vous raconterai cela. Et puis comme ça, si cela ne vous ennuie pas je vous donnerai mes lettres pour la France si vous avez le moyen de les faire parvenir à bon port ?

– Je ferai mieux, je les donnerai en mains propres, je rejoins l’ambassade américaine à Paris.

– Ah ! Alors, ce sera parfait. Décidément, elle ne comprendrait jamais les activités de l’américain. Le dialogue bien qu’à voix basse fut fait devant Juan-Felipe qui trouvait sa cavalière pleine de surprises. Il avait l’intention de se renseigner sur celle qui mettait ses sens en émoi. Il ne pouvait savoir qu’ils s’étaient croisés plus d’une fois sans se voir.

Monsieur de Maubeuge entraîna James Wilkinson vers monsieur de Carondelet qui avait quitté la danse pour une assemblée plus masculine. Bien que pour la plupart ennemis personnels de Monsieur de Saint-Maxent, celui-ci tenait à être présent en sa compagnie afin de mettre en valeur cette faveur qui redorait tant soit peu son blason. Mais si Monsieur de Maubeuge s’approcha de lui avec le sourire, il n’en était pas de même des autres membres du Cabildo. Pas plus que don Pedro Marigny, le juge principal du Cabildo, Don Joseph Pena, le juge adjoint, Don Juan Bautista Poeyfarre, le procureur général, Don Miguel y Roche Gérone, le trésorier de la Ville ou Don Narcisco de Alba et Don Santiago Meder ne voulurent accorder d’attention au français, et l’ignoraient sciemment. Tous parlaient de politique et avenir de la colonie, Madame de Laronde vint y mettre fin prétextant l’ennui des dames par manque de cavalier.

Laissés en tête à tête, ne pouvant par convenance rester seuls, sa main délicatement posée sur son bras, Antoinette-Marie et Juan-Felipe sortirent dans le jardin leurs pas les ramenant à leurs amis. Marie-Adélaïde affichait un sourire de connivence tout en les accueillant au milieu de quelques-uns de leurs voisins. Ceux-ci s’étaient instinctivement rassemblés entre gens de la même paroisse, non pas qu’ils ne se mélangeaient pas, mais ils reformaient cette famille, souvent inconsciente, créée par le voisinage et l’entraide. Madame Andruetti était en conversation avec Marie Françoise Bertin-Dunogier, leurs maris respectifs fumant le cigare et dégustant leur verre de bordeaux. Madame Goujon de Grondel vint se joindre à elles laissant son époux à la politique et ses fils aux héritières de la colonie, Timecourt Latil ayant toutefois évité avec grand soin la dame de la Palmeraie.

Edward Francisco Burney,by Edward Francisco Burney

Duras Edmond Bertrand

Alors qu’elle conversait gaiement, Marie-Adélaïde blêmit d’un coup et laissa choir son verre. Antoinette-Marie se pencha vers elle et s’inquiéta pensant la voir se trouver mal. Elle ne répondit pas tant elle semblait voir un fantôme derrière celle-ci. Antoinette-Marie se retourna pour voir ce qu’il y avait de si incroyable. Elle ne vit que Louise de Laronde venir vers leur table, au bras d’un cavalier, qu’elle trouva, il est vrai, fort beau.

« – Madame Maubourg, regardez qui vous cherchez et que je vous amène ? Un de vos amis de Saint-Domingue, Monsieur Duras ! » Marie-Adélaïde croyait rêver, mais que faisait Edmond, là, devant elle tout sourire comme si de rien n’était. Elle était si déconcertée, si troublée qu’elle en oublia les convenances. Semblant sortir d’un rêve, elle se leva brusquement, faisant vibrer la table auprès de laquelle elle était assise, et le prit par le bras, le repoussant dans un coin plus isolé du jardin, omettant de le présenter à la surprise de son entourage. Tous se demandaient qui était cet inconnu fraîchement débarqué et dont la présence visiblement bouleversait leur amie. Antoinette-Marie, comme Georges Tremblay pressentait que ces retrouvailles n’avaient rien de bon, mais pas pour les mêmes raisons. Ils ne purent donc s’empêcher d’observer le couple qui semblait se disputer à leurs étonnements.

– Mais que faites-vous là ?

– Marie-Adélaïde, moi qui pensai que nos retrouvailles allaient être une joie.

– Edmond, s’il vous plaît ! Dois-je vous rappeler dans quelles conditions, c’est fait mon départ ?

– Soit, mais les évènements ont changé et j’ai pu vous rejoindre.

– Vous vous moquez de moi ! Alors que j’étais devenue un poids, vous n’avez pas hésité à me renvoyer faisant fi de ma vie.

– Voyons Marie-Adélaïde, nous nous sommes mal compris !

– Edmond je ne sais qui se moque de l’autre ! Et vos parents qui ne voulaient pas entendre parler de moi, ils ont changé d’avis ? Il n’y a plus d’héritière dans le Périgord.

– Ils ont été guillotinés, Marie-Adélaïde !

– Ah ? Toutes mes condoléances. Et je suppose que vous n’avez plus rien ? La fortune a fondu avec la révolution, car il ne faudrait pas tout de même penser que je suis une idiote ! Vous vous êtes dit ou vous avez su qu’il me restait sûrement quelque chose ! Toute la colère et la frustration, qu’elle avait ressentie lors de leur rupture et qu’elle n’avait pu exprimer, s’écoulaient dans un flot furieux. Elle pressentait son comportement déplacé, mais elle ne pouvait endiguer son emportement. Les larmes lui venaient aux yeux, elle le sentait et cela ravivait son courroux envers cet homme qu’elle avait aimé puis haït et enfin qu’elle méprisait. L’homme s’abusa sur la colère de la jeune femme et croyait reconnaître une lutte intérieure dont l’amour qu’elle avait pour lui allait rejaillir. Un peu gêné toutefois de la scène qu’elle lui faisait devant tous, il lui saisit le poignet pour l’attirer dans un recoin de la galerie moins exposé à la vue de tous. « – Lâchez-moi, pour qui vous prenez-vous !

– On nous regarde Marie-Adélaïde ! Il insista d’un mouvement plus brutal qu’il ne l’aurait voulu. « – Je vous ai dit de me lâcher !

– Faites ce que madame vous dit ! Avertit d’une voix rauque Georges Tremblay, qui suivi d’Antoinette-Marie, s’était rapproché du couple, trouvant le comportement de Marie-Adélaïde des plus troublants. Surpris par l’intervention, Edmond Bertrand Duras se retourna vers Georges  « – De quel droit intervenez-vous, monsieur ! Ceci est entre Madame et moi-même. » Laissant tout le monde dans l’effarement, Marie-Adélaïde riposta à sa place. « – Monsieur est mon futur époux ! » Un bref silence de stupeur s’ensuivit. Edmond, perdant pied, et que la colère causée par le dépit enflamma, rompit. « – Cela ne se peut, j’ai des droits de préséance !

– Mais, vous divaguez Edmond, vous n’avez aucun droit sur moi ! Le tapage causé par la dispute avait attiré sur le lieu en plus d’Antoinette-Marie outre la maîtresse de maison, plusieurs personnes dont Juan-Felipe et le couple des Maubeuge qui assistaient à la scène sans savoir comment intervenir. Fou de rage Edmond, qui n’avait pas lâché le poignet de la jeune femme, reprit. « – Je ne vous demande pas votre avis, madame ! » Il avait à peine fini sa phrase, que d’un revers de la main Georges Tremblay souffleta le dominicain. Un silence tomba sur la scène, tous connaissaient la symbolique du geste. D’une voix calme Georges Tremblay le rompit. « – Monsieur, je vous attends au lever du jour au cimetière Saint Louis ! Vous êtes l’offensé, vous avez donc le choix des armes ». Personne n’intervint dans ce cas d’honneur, Antoinette-Marie soutenait Marie-Adélaïde qui se sentait défaillir. Contrarié par l’éclat, se retournant vers sa femme d’une voix ne souffrant aucune contrariété, le marquis de Maubeuge ordonna. « – Madame la fête est finie pour nous ce soir, raccompagnez nos amies, je reste régler les détails ! » Les trois femmes sans broncher quittèrent la scène.

*

Thomas_Rowlandson_-_Ladies_at_Tea_-_Google_Art_Project.jpgConfinée dans un angle de la voiture, Marie-Adélaïde pleurait. Ses deux amies étaient, elles, sous le choc de l’esclandre et de ses conséquences. « – Mais qu’ai-je fait ? Comment a-t-il pu me faire ça après m’avoir rejetée de façon si infamante ! » Émit-elle, dans un dernier sursaut de colère. Quoiqu’un peu gênée, Antoinette-Marie lui demanda. « – Mais, Marie-Adélaïde, qui est cet homme et pourquoi pense-t-il avoir des droits sur vous ? » Marie-Adélaïde se redressa et essuya ses larmes. « – Je suis désolé, Nathalie de la gêne que vous a occasionnée cet esclandre après toutes les bontés que vous avez eues. » Antoinette-Marie intervint à son tour. « – Il est vrai qu’en une seule soirée, l’une comme l’autre nous vous avons mise dans l’embarras. J’ose espérer que vous ne nous en tiendrez pas trop rigueur ? 

– Ne vous inquiétez pas pour cela, votre honneur était en jeu et vous avez su le défendre, quant aux ragots qui vont en découler, ils occuperont nos concitoyens jusqu’aux prochains scandales. De toute façon, nous savions qu’il était difficile de rester discrètes dans les circonstances actuelles. Deux jolies veuves, avec un peu de biens, ne pouvaient attirer que des convoitises, alors faisons fi de cela. Mais si je puis me permettre revenons en à la question d’Antoinette-Marie.

– Ah ! Edmond. C’était une bêtise sans en être une. Cela ne faisait pas un an que nous étions mariés que mon époux me délaissât complètement pour ses tisanières. Monsieur Baillot de Courtelon n’était pas un mauvais mari, je n’ai jamais reçu de mauvais traitements et il a toujours largement subvenu à mes besoins, mais il devint absent ou tout comme. Je me suis donc retrouvée entourée de ses deux sœurs, au demeurant charmantes et de Madame Tante qui avait tout du dragon au milieu d’une plantation perdue aux limites de la civilisation… » Marie-Adélaïde s’interrompit. La voiture était arrivée devant la maison, elles en descendirent et allèrent s’installer dans le salon pour attendre le petit jour qui n’allait pas tarder ainsi que les évènements qui en découleraient. Pendant qu’elles reprenaient leur conversation, Josépha, Esther et Suzanne, qui les attendaient pour les coucher, portèrent des encas et des boissons, s’interrogeant du regard, se demandant bien pourquoi leurs maîtresses s’installaient au salon à cette heure. « – C’est donc au milieu de cet ennui, Monsieur Baillot de Courtelon ne m’ayant pas fait d’enfant pas plus qu’à une autre femme, que je rencontrais Edmond Duras chez nos amis communs, les Fleuriau. Comme vous avez pu le constater, c’est un très bel homme et il peut être un homme plein de charme et d’humour. Alors, une chose en entraînant une autre, il devint mon amant, ne me jugez pas trop vite je me sentais terriblement seule et flouée. Je sortais du couvent lorsque j’ai épousé Monsieur Baillot de Courtelon et j’étais emplie de rêves romanesques qu’Edmond cristallisa des années après. Notre relation a duré une année et a été interrompue… avec le massacre de ma belle famille… Si vous saviez le remord qui me ronge d’avoir été en sa compagnie et non avec eux… enfin, c’est comme ça. » Elle s’interrompit, avala une gorgée de son chocolat. Les deux jeunes femmes ne rompirent pas son silence. Antoinette-Marie laissait son regard voguer sur le jardin embrumé ou le jour perçait, se demandant ce qu’elle aurait fait de son côté dans la même situation. Nathalie de Maubeuge toussota, brisant le silence et interrogea. « – Pourquoi ne pas avoir épousé Monsieur Duras ? Vous étiez devenue veuve.

– Évidemment, cela aurait été simple, mais la vie n’en a pas décidé ainsi… je suis tombée plusieurs jours malade et lorsque je suis sortie des torpeurs causées par la fièvre Edmond me demanda ce que je pensais faire désormais. Et j’ai cru simplement que par là il voulait savoir si je me sentais prête à convoler avec lui… et lorsque je lui ai dit qu’il faudrait attendre que mon deuil soit écoulé pour envisager une nouvelle union… et bien contre toute attente, il s’est confondu en excuses en arguant que de son côté sa famille avait tout prévu en France pour qu’il épouse une héritière de leur choix, qu’il ne pouvait faire autrement sans être coupé de tout subside. Il m’a donc conseillé de retourner dans ma famille en France ou d’aller m’installer en Martinique, car je ne voulais pas rester à Saint-Domingue, les évènements depuis m’ont donné raison. Suite à cette pénible conversation, je ne revis pas Edmond. Monsieur Fleuriau me déconseilla les deux destinations, bien que les nouvelles de ma mère fussent bonnes, ma sœur et son époux avaient immigré ce qui ne présageait rien de bon. Quant à la Martinique, il y avait trop de mouvements politiques et puis qu’allais-je faire là-bas ? Je ne connaissais personne. C’est donc lui qui m’a conseillé de venir jusqu’à vous… je n’avais pas eu de nouvelles d’Edmond jusqu’à ce jour…

– Vraiment, cet homme ne manque pas de toupet et voilà que maintenant il se bat en duel avec ce pauvre Monsieur Tremblay !

– Ah oui, Georges… je pensais qu’en le présentant comme mon futur époux cela arrêterait la dispute. C’est la première chose qui m’est venue à l’esprit… et c’était mal connaître Edmond… aucune de ses comparses ne releva. Madame de Maubeuge pensait que c’était bien la dernière chose à faire qu’épouser le contremaître, même dans un monde nouveau c’était difficile à admettre dans une bonne société. Elle n’avait rien contre lui et ne fermerait pas sa porte à sa cousine pour autant, mais d’autres le feraient quoiqu’elle fasse. Antoinette-Marie, elle, de son côté se demandait si Georges avait seulement songé à épouser la jeune femme, elle savait qu’il y avait quelque chose entre eux, mais de là à convoler… et puis pour l’instant avec toute leur impuissance à arrêter les évènements les trois femmes ne pouvaient qu’attendre les nouvelles que le jour amènerait et devaient se contenter de s’inquiéter.

*

Edmond Bertrand Duras était de la famille des Durfort-Duras. Son père était le résultat d’un séjour du jeune Emmanuel Félicité de Durfort-Duras, le futur duc, au sein de ses terres sur le promontoire dominant la vallée du Dropt. Le fief familial se trouvait autour du château de Duras qui avait donné son nom au village qui avait suivi sa construction, puis son nom au territoire alentour, le Pays de Duras. La gestion du vignoble de bonne réputation et de ses métayers était supervisée par un petit noble sans fortune de la région, Daurée de Garignan, qui avait pour meilleure qualité aux yeux du jeune Emmanuel Félicité de Durfort-Duras la beauté et la fraîcheur de sa fille, Jeanne Élizabeth. Quand le père d’Edmond vint au monde, on maria sa mère et la famille du géniteur lui fournit outre une dot, un titre de noblesse et une petite terre de peu de rapport près de Bordeaux. Le tout avait été organisé afin de déculpabiliser Emmanuel Félicité de Durfort-Duras qui avait eu la malencontreuse idée de s’énamourer de la jeune fille et de prétendre l’épouser. Le scandale fut donc évité. Bien, qu’à y réfléchir, Edmond avait toujours pensé que sa grand-mère avait simplement bénéficié des largesses de la famille des Durfort-Duras qui n’avait que faire de la donzelle qu’elle était alors. Jeanne Élizabeth Daurée de Garignan, très rapidement devenue veuve suite à une épidémie de choléra, essaya d’élever son fils avec l’idée de la grandeur de la famille de laquelle il descendait. Elle réussit pour cela à obtenir de son père, devenu entre-temps duc de Durfort-Duras, qu’il paie ses études au collège des jésuites de Bordeaux. S’il fut bien élevé et bien éduqué, il ne répondit pas à ses attentes de grandeur. Jean-Bertrand Duras, les pieds sur terre, comprit très vite qu’il n’obtiendrait rien d’autre de la part de son père. De la terre qu’il avait reçue il tira un vignoble, qui de qualité lui rapporta convenablement, mais comme il n’avait nullement l’intention de rester un petit hobereau de campagne, il n’hésita pas à déroger et se lança dans la magistrature. Il se fit sa place au parlement de bordeaux. Ce que Jeanne Élizabeth Daurée de Garignan n’avait pas réussi avec le père elle le réussit avec le fils. Jean-Bertrand Duras, de par sa généalogie, qui même de la main gauche avait une certaine valeur pour la vanité, et de par sa fortune qui le mettait à l’aise, prit en mariage Marie Geneviève de Rauzan au grand contentement de ses parents. Après deux filles arriva un délicieux petit garçon que l’on prénomma Edmond Bertrand, qui fit la joie de ses parents et surtout de sa grand-mère. Le garçon fut élevé entre les rêves de grandeur de celle-ci et le solide bon sens de son père, sa mère s’effaçant devant ces deux idées d’éducation qui par leur contradiction amenèrent le garçon devenu homme à être d’une parfaite insouciance et inconstance. La nature avait gâté Edmond Bertrand, bien bâti, un visage angélique, un sourire candide que détrompaient des yeux moqueurs, il faisait pâmer toutes les femmes, son charme lui faisait pardonner toutes ses bévues. Rien ne lui résistait, du moins le pensait-il. Il avait suivi des études d’avocat pour faire plaisir à son père et dépensait sans compter son argent sur les tables de jeu ou avec les actrices du moment. Si son père haussait la voix, sa mère y mettait le holà, tout cela aurait pu durer s’il ne s’était entiché d’une jeune fille de la noblesse d’épée qui était promise. Le scandale, à deux doigts d’éclater suite à l’organisation d’un enlèvement avorté, l’avait propulsé, penaud, à Saint-Domingue.

arewell by Philip Hermogenes Calderon (English 1833-1898).jpgSa famille ayant plus d’une accointance dans l’île à sucre du royaume, il fut reçu partout à bras ouverts, d’autant qu’il ne demandait que l’hospitalité, ce que tous pouvaient lui offrir. Il remarqua rapidement la beauté teintée d’ennui tant vantée de Marie-Adélaïde de Baillot Courtelon. Il se fit fort de la distraire et y réussit au plus haut point. Il n’aurait pu dire alors s’il aimait la jeune femme, ses pensées n’allaient pas jusque-là. Il fallut le drame de la plaine du Cul-de-sac pour qu’il se rende compte à quel point la jeune femme comptait pour lui. Il la veilla à son chevet pendant qu’elle était malade, son semi-coma ayant duré plusieurs jours. Et quand elle se réveilla, au pied du mur, il comprit à son corps défendant à quel point il n’était pas autonome. Il dut se résoudre à la quitter, sa famille ayant d’autres projets. Il rompit la laissant partir tout en maudissant sa propre lâcheté. Jusqu’à son départ il l’évita, aussi retourna-t-il chez ses amis, anciens voisins de Marie-Adélaïde, d’où il participa aux actes punitifs des esclaves rebelles.

L’année du départ de Marie-Adélaïde avait vu divers évènements qui avaient entraîné les drames qui causèrent sa propre immigration de l’île. La contestation de la Révolution française par les riches planteurs passa du terrain des idées à ceux de la politique et de l’opposition militaire. Cela avait commencé par l’élection d’une assemblée coloniale de Saint-Domingue exclusivement composée de blancs. Mais un mois plus tard à la grande colère de celle-ci, un décret de l’Assemblée Nationale proclama l’égalité des mulâtres libres. Ce à quoi bien sûr aucun créole n’était favorable. Outrée, l’assemblée coloniale s’opposa à sa diffusion et revendiqua son autonomie. Mais cela ne suffit pas et à Saint-Marc se réunit, d’après les ordres du roi, une « Assemblée générale de la partie française de Saint-Domingue » qui remplaça « l’assemblée coloniale ». Pour exiger l’application du décret, le mulâtre Jacques-Vincent Ogé débarqua au Cap d’un navire américain, avec des munitions de guerre dont il équipa 250 à 300 hommes. Accompagné de Jean-Baptiste Chavannes et de leurs amis, il battit dans un premier temps Monsieur  de Vincens du parti de l’assemblée coloniale et ses 500 hommes, mais le colonel Cambefort, du même parti, qui avait réussi à rassembler 1 500 hommes, l’obligea à se réfugier dans la partie espagnole, d’où ils furent livrés au gouverneur Blanchelande. C’est ce remue-ménage qui laissa croire aux esclaves que leur tour était venu et qu’ils pouvaient rompre leurs chaines, la plantation Courtelon fut l’une des premières à en subir les conséquences. Si les riches colons firent reculer militairement les idées d’égalité propagée Révolution française, cela déclencha à la stupeur générale le soulèvement des esclaves qui avaient présagé en ses idées leur propre liberté. La peur des colons blancs décida de faire preuve d’exemple et ordonna le supplice jusqu’à ce que mort s’ensuive des mulâtres Ogé et Chavannes, emprisonnés depuis leur rapatriement de la colonie espagnole. L’exécution fut publique, plus d’un planteur amena ses esclaves afin qu’ils en tirent leçon. L’affaire fit tant de bruit que depuis Paris, la Constituante réexamina la situation, mais c’était trop tard. Les colons du sud, avec à leur tête Monsieur La Chaise, se rassemblèrent en une Fédération de la Grande Anse, et achetèrent la tête d’insurgés noirs. Devant ce soulèvement contre la révolution et sur instruction des commissaires civils, André Rigaud, métis, eut ordre de ramener l’ordre sur l’île. Mais le décret de l’assemblée constituante, confirmant l’esclavage, mit le feu aux poudres déclenchant à son annonce à la mi-août 1791 un soulèvement d’esclaves dont l’horreur se mesura au millier de blancs massacrés. On omit de compter les noirs. Devant la terreur l’immigration se mit en branle. Et lorsque le sort des noirs fut réétudié à l’assemblée coloniale, l’insurrection se poursuivit entraînant la fuite éperdue de la plupart des planteurs suivis de beaucoup de mulâtres, pris bien souvent entre deux feux. Le concordat de la Croix des bouquets entre insurgés libres et colons esclavagistes ne rassura pas le moins du monde Edmond qui jusque-là avait eu beaucoup de chance. De France les rares nouvelles qui étaient arrivées n’étaient pas bonnes, en deux lettres, il avait appris l’arrestation de sa grand-mère et de ses parents puis leurs exécutions. Il en était resté choqué se demandant bien ce que l’on avait pu leur reprocher, quant à ses sœurs, il n’avait aucune nouvelle. Lorsqu’il décida de quitter les lieux estimant qu’il n’y avait plus sa place, il réfléchit à sa future destination. Il supposa que la France avait peu de chances de lui ouvrir les bras, aussi regarda-t-il à l’opposé et le souvenir de Marie-Adélaïde, dont il avait eu des nouvelles par les Fleuriau avant qu’ils ne repartent à Bordeaux sur un navire espagnol, le guida vers l’Amérique et ses bayous du sud. Il supposait ou du moins il espérait qu’elle ne l’avait pas oublié. Il ne savait pas au juste ce qu’il en attendait, mais il mit tous ses espoirs en elle.

Et ce matin-là, dans le brouillard cotonneux venu du fleuve qui noyait le décor, tout en faisant les cent pas sous les chênes moussus du cimetière orléanais, il avait fini par admettre qu’elle ne l’avait pas attendu et que seule la vanité l’avait fait espérer.

*

La Nouvelle-Orléans, située au-dessous du niveau de la mer et dont les terrains alentour étaient le plus souvent marécageux, avait vu les cercueils de ses chers disparus flotter au fil des inondations récurrentes. Le Cabildo avait décidé, devant ce spectacle affligeant et après avoir opté pour le lestage peu concluant des cercueils avec des pierres, d’enterrer les morts au-dessus du sol. Telle une ville antique, l’alignement des caveaux enorgueillis de cryptes ressemblait à des rangées de petites maisons de divers styles architecturaux. C’est donc dans le cimetière de Saint-Louis en dehors de la ville, situé au nord du Carré, que se retrouvaient avec leurs témoins deux créoles qui avaient à en découdre, et les raisons étaient nombreuses, des plus futiles aux plus sérieuses. Il était de bon ton de s’entretuer dans les règles de ce qui était devenu un art ou un sport, laissant derrière son cortège de veuves, de mères éplorées et autres malheureuses.

sword_duelMonsieur de Maubeuge et son secrétaire Monsieur d’Estournelles s’étaient proposé comme témoins à Edmond. Arrivé depuis trois jours, il ne connaissait personne et les remercia pour leur offre. Les deux hommes patientaient dans le carrosse afin de se protéger de l’humidité de l’épais brouillard qui engloutissait cet étrange décor que les premières lueurs du jour essayaient de dissiper. Edmond fut sorti de ses pensées par le bruit du trot des chevaux de Georges Tremblay que don de Puerto Valdez et don da Silva accompagnaient comme témoins. Les quatre témoins avaient, en vint, essayé de faire fléchir les deux hommes. Devant l’inflexibilité des deux protagonistes, ils avaient donc conclu qu’il y avait matière à duel et ils admirent que la réparation par les armes s’imposait, ils fixèrent les conditions du combat. Les témoins n’avaient même pas réussi à ce dont l’offense soit lavée au premier sang. L’offensé qu’était Edmond avait eu le choix des armes. Il choisit l’épée qui n’était pas l’arme la plus familière de Georges qui ne l’avait pratiqué que pour aider Charles-Henri de Thouais à s’entraîner. Les armes furent fournies par Monsieur de Maubeuge et furent tirées au sort entre les adversaires. Le choix du terrain s’était porté sur l’espace près de grands chênes dont les racines avaient rebuté les fossoyeurs. Les témoins attribuèrent leur place aux adversaires en veillant à l’égalité des chances. D’un commun accord, ils tombèrent leurs vestes pour être à leur aise. Le combat ne commença que sur l’ordre de Monsieur de Maubeuge. Au son étouffé par la brume du cliquetis métallique des armes, en bras de chemise, environnés d’arbres centenaires dont les branches allaient jusqu’à caresser le sol de la dentelle de leur mousse, ils s’affrontèrent. Leurs échanges les menèrent jusqu’au milieu des tombes. L’aisance d’Edmond contrasta très vite avec la raideur de Georges. Bien que de force égale, l’adresse plus fluide d’Edmond Duras lui permit dès le début d’avoir le dessus. Georges parait avec difficulté les coups que le doigté efficace d’Edmond lui servait. Georges sentait sa sueur couler dans son dos. Une succession de dégagements et de dérobements s’ensuivit, Edmond esquivant, Georges détournant chaque coup. Puis Edmond enchaîna une séquence de mouvements offensifs qui le conduit à toucher son adversaire, une fois, puis deux, mais sa confiance en lui le trahit. Blessé au bras puis à l’épaule, Georges profita du recul de son adversaire qui pour cela donna du jour à son arme pour le pourfendre sous les cotes le blessant mortellement. Les témoins estimèrent que la réparation était suffisante. Georges haletant attendit pour quitter les lieux de connaître l’état d’Edmond couché sur le sol mouillé de rosée que le soleil inondait enfin.

*

Dans le salon, l’anxiété était palpable malgré l’effort des trois femmes pour meubler les silences par trop angoissants. Elles guettaient les bruits qui pouvaient venir de la porte d’entrée et qui amèneraient le verdict. Deux heures s’étaient écoulées depuis le lever du soleil. Toute la maisonnée savait désormais ce qu’attendaient les maîtresses. Ce que les esclaves n’avaient pas su en écoutant discrètement celles-ci, ils l’avaient su par les voisins, car le sujet du scandale se propageait comme une traînée de poudre d’une demeure à l’autre par le biais des gens de maison.

Marie-Adélaïde sursauta, se raidit et reconnaissant la voix grave se précipita dans le vestibule où se tenait debout un peu chancelant de fatigue et de fièvre Georges Tremblay. « – Georges, oh, Georges, vous êtes en vie ! Oh mon Dieu, mais vous êtes blessé !

– Ce n’est rien Marie-Adélaïde, je suis venu jusqu’à vous pour éclaircir un propos qui vous a échappé. Dois-je considérer votre remarque à mon endroit à Monsieur Duras, qui au passage est encore en vie, bien que mal-en-point, comme une demande en mariage ? Il souriait sûr de son fait devant l’émoi de la jeune femme qui le regardait les bras ballants et les yeux écarquillés par la surprise. Elle lui rendit son sourire. « – Vous pouvez, Georges !

– Alors, j’accepte votre demande ! Et il s’écroula submergé par la fièvre avec pour dernier souvenir le sourire et le cri de celle qu’il aimait.

Tremblay Georges (Portrait de Girodet-Trioson de Isabey, Jean-Baptiste)

Georges Tremblay

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Une réflexion sur “La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 044

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