La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 045

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Chapitre 45

Janvier 1792, Une arrivée inopinée

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Martin, essoufflé d’avoir couru depuis le port, fit irruption dans le magasin de la rue de Toulouse en criant. « Mait’e, mait’e, l’Étoile, l’Étoile êt’e dans le po’t ! ». Martin était un esclave d’une force herculéenne, dépassant au moins d’une tête les plus grands, d’une vingtaine d’années, avec un air benêt qui rassurait et trompait beaucoup de monde sauf son maître, monsieur Ladurant. Celui-ci attrapa sa veste qu’il avait abandonnée sur le comptoir de son magasin quelques instants auparavant et courut en sens inverse suivi de son esclave et de son commis. « — Enfin ! » C’était impensable, un mois de retard sur la date prévue, il avait cru le navire sombré en mer ou sabordé par des corsaires ! Une pluie entrecoupée de quelques embellies avait embourbé le sol malaxé par des centaines de semelles. Négligeant la boue qui le crottait jusqu’au bas de son habit et qui envahissait tout même l’amoncellement des sacs, des ballots, et des boucauts attendant d’être embarqués, il traversa le marché qui s’étalait sur une parcelle entre le fleuve et la ville en vue des matures alignées le long du quai. Au milieu de ce désordre organisé se répandait sur des tréteaux et des tables, un marché bigarré de fruits, d’épices et de légumes, qu’il esquivait tant bien que mal dans sa hâte. Ladurant passa devant la grande halle ouverte sur trois côtés, coiffée de tuiles rouges, à l’angle de laquelle il aperçut un groupe, qui avec force de gestes, s’échangeait les nouvelles à peine arrivées. Dedans bruissait une foule de chalands, entre des amoncellements de ballots et de sacs, des étalages de cuir et de peau, des barriques et des tonnelets. Juchés sur des estrades, des commissaires aboyaient, lançaient et relançaient des enchères, vendant les marchandises dès qu’elles furent sorties du ventre des navires. Des courtiers affairés allaient d’un groupe à l’autre, remplissant leurs carnets de commandes. Contrairement à son habitude de guetter toute opportunité, il les ignora et les dépassa.

Racheté par ses associés, des négociants de Nantes, dont il était le comptoir en Amérique, le vaisseau à trois-ponts nommé l’Étoile, jumeau du célèbre voilier « Les États de Bourgogne », siégeait là, devant lui, dans toute sa majesté. Il avait été lancé deux ans plus tôt des chantiers navals de Brest construit d’après les plans du fameux ingénieur naval Jacques-Noël Sané. Il se mêla à la foule des Orléanais qui profitaient de l’embellie du temps pour flâner les pieds au sec. Le long des quais et de la grande levée s’était attroupée sous la poupe de l’Étoile pour d’admirer ses formes parfaites qui pouvaient rivaliser avec les frégates sous le double rapport de la vitesse et de la facilité d’évolution. Les connaisseurs argumentaient les avantages de la silhouette encore simplifiée du navire. Ils constataient le pont presque droit, le château arrière pratiquement disparu et les sculptures réduites au minimum, le tout permettant un tonnage accru. Les mâts, bien plus fins et plus hauts qu’autrefois, se révélaient toutefois plus solides et le gréement supportait mieux les tempêtes. « — Elle est surtout répartie en un plus grand nombre de voiles, nous pouvons désormais proportionner la surface de la voilure à la force de la brise. » Lui fit observer le capitaine Simon, répondant à l’admiration muette du négociant qu’il avait reconnu au milieu des badauds. Celui-ci sursauta, car il ne l’avait pas remarqué venir à lui. Au plaisir de le voir il lui tomba dans les bras. Bras dessus, bras de dessous, ils montèrent à bord et s’installèrent dans la cabine du capitaine pour échanger les nouvelles, tout en buvant du rhum. Le capitaine précisa qu’il y avait eu une épidémie à bord au large de la Guadeloupe et qu’il avait dû rester en quarantaine ce qui expliquait son retard.  

La nouvelle avait fait le tour de la ville, la maison Ladurant avait reçu un lot de marchandises comme on n’en avait pas vu depuis longtemps. 

***

Madame Ladurant

Devant elle, la boutique croulait sous les étoffes en tous genres, des soies, des bassins, des failles, des taffetas de soie à rayures ou unis, des gazes, des soies damassées, des brocards, des soies de Chine, des cotonnades imprimées à Jouy, des Indiennes, ceci accompagné des patrons et des indications sur la façon de porter. Il y avait aussi pléthore de rubans, de gants, d’éventails, de réticules, de chapeaux, de bonnet, de fichus, de mantilles de dentelles et d’accessoires divers à la dernière mode de Paris pour se coiffer et s’habiller. Madame Ladurant voyait s’étaler sous ses yeux sa fortune qui se révélait déjà fort honnête. Petit bout de femme, qui au premier abord ressemblait à une poupée, était la tête pensante du comptoir. Elle était née, la seule fille sur huit enfants, dans une famille de commerçants de Nantes et savait depuis longtemps compter et tenir les registres. Elle jubilait face à cette opulence qui allait amplifier sa prospérité au-delà de ses espérances. Elle avait déjà évalué ce que cela rapporterait. Elle avait passé une bonne partie de la nuit à trier, ranger et préparer toute cette cargaison avec son époux, son commis, ses deux négresses et Martin. Lorsque le jour se leva, elle était dans la boutique le sourire aux lèvres satisfaite de ce qu’elle visualisait et s’estimait prête à recevoir l’afflux de clientes dont elle ne doutait pas, certaines étant apparues à l’annonce. Elle avait tout d’abord été étonnée devant l’irruption d’autant de marchandises, se demandant cette fois-ci d’où elles émanaient. Elle n’était pas regardante quant à la provenance et était habituée à voir arriver dans la nuit des caisses de la forge de Pierre Lafitte. Ce commerce cachait le recèle des pillages du corsaire récemment installé dans la ville et qu’il faisait venir par le lac Pontchartrain avec l’aveuglement tacite des autorités de la cité qui y trouvaient leurs comptes. En fait, le capitaine Simon, de l’Étoile, n’avait pu débarder le contenu de son bâtiment à Saint-Domingue. Il n’avait pas voulu s’attarder sur la mer des Caraïbes que les tumultes politiques polluaient d’une flotte de corsaires en tous genres, de ce fait tout le chargement du navire avait été débarqué à La Nouvelle-Orléans. Monsieur Ladurant en avait toutefois mis de côté une partie pour la ville de La Mobile. Le volume des marchandises venait de ses associés qui s’étaient retrouvés avec tous ses articles sur les bras à un moment où les conditions françaises freinaient l’exportation vers les frontières. Ils avaient donc porté leurs espoirs vers l’autre côté de l’Atlantique à la satisfaction du commerçant et de son épouse.

***

Dans la maison des Maubeuge, tous n’avaient en tête que les noces de Marie-Adélaïde Maubourg et de Georges Tremblay, décidé pour le début du mois de février, de toute évidence, personne ne put faire changer d’avis à la future mariée. Elle n’avait que faire de la position de l’homme qu’elle aimait et bien que la cérémonie fut envisagée dans la plus stricte intimité, le scandale du duel en avait suffisamment fait la promotion. Il y était prévu néanmoins assez d’invités de marque pour faire attention à sa mise. Toutefois, que ce soit Madame de Maubeuge, chez qui cela se ferait, ou que ce soit Antoinette-Marie, toutes voulaient que ce soit une réussite. L’annonce d’un navire arrivé de France rempli à ras bord de marchandises et notamment des dernières nouveautés de Paris avait fini par amener à son comble l’état de fébrilité dans lequel les trois dames étaient. Elles décidèrent de se précipiter le plus tôt possible chez Ladurant puisqu’il avait mis la main sur le fret de l’Étoile et qu’elles le savaient en partie dédié à la gent féminine. C’est Monsieur de Maubeuge qui avait déclaré la nouvelle la veille au soir à l’enchantement des jeunes femmes. Cette nouvelle avait enflammé la curiosité, le désir, chez les Maubeuge comme dans toutes les familles créoles de La Nouvelle-Orléans et de ses alentours.

***

Madame Ladurant soutenue par son époux et ses aides ouvrit la boutique, au coin de la rue de Toulouse et de la rue Bourbon. Devant, dans la galerie, étaient installés des tréteaux couverts de fanfreluches et de colifichets à la portée de tout un chacun et présentés par deux quarteronnes libres, engagées à cet effet, avenantes et coiffées de tignons de couleurs amidonnés. Les articles de qualité, et donc onéreux, attendaient les clientes les plus nanties à l’intérieur de la boutique au milieu de laquelle trônait la commerçante vêtue d’un caraco avec sa jupe assortie dans une grosse soie chocolat afin de ne pas éclipser les acquéreuses tout en se révélant visiblement irréprochables. Après avoir vérifié la tenue de ses vendeuses, et remis en place Martin qui lambinait au coin de la rue parlant à un homme qu’elle ne voyait pas, elle rejoignit deux jolies mulâtresses à son service, qui aidaient autant à la vente qu’aux assistances diverses dont avait besoin sa clientèle fortunée. Tel un capitaine de navire face à la tempête, elle s’avérait fin prête à affronter marchandage et hésitation des consommatrices.

***

 La rue de Toulouse était encombrée par les voitures arrêtées devant la boutique Ladurant. Le financier écossais John Law aurait apprécié quatre-vingts ans plus tôt cet étalage de commerce florissant qui lui aurait évité la banqueroute de la compagnie de Louisiane. 

Madame de Maubeuge et ses deux amies, en désespoir de cause, avaient abandonné Samson et le carrosse au coin de la rue Bourbon. Elles auraient aussi bien pu y aller à pied depuis l’hôtel de Maubeuge, celui-ci se situant à deux pâtés de maisons, si ça n’avait été leur rang. Laissant Suzanne, qui les avait accompagnées, à l’extérieur, elles se faufilèrent jusqu’à l’intérieur saluant au passage leurs connaissances. D’un regard, Madame de Maubeuge jugea l’ensemble et se dirigea vers des manteaux à capuchon en soie changeante accrochés à un somptueux paravent en laque. De son côté, Marie-Adélaïde s’était approchée des pièces d’étoffe empilées sur un comptoir. Elle interpella l’une des aides afin de tâter et d’apprécier le tombé d’un pékin de couleur crème, à larges rayures, alternant bandes brillantes avec bandes mates et qui avait attiré son attention. Après avoir demandé son avis à Antoinette-Marie elle se fit mettre de côté deux pièces de la soie qui lui permettrait la fabrication d’une robe pour ses noces, puis elle fut tentée par des chaussures à boucles. Antoinette-Marie, qui étouffait au milieu des clientes surexcitées par tout ce qu’elles découvraient, essayait d’effectuer un chemin vers des étagères sur lesquelles s’entassaient fichus et mantilles de dentelle. Elle cherchait une idée de cadeau de mariage pour son amie. Peu convaincue, elle allait s’éloigner vers une autre étagère lorsque l’une des deux vendeuses s’approcha d’elle avec affabilité et lui signala un choix supplémentaire entreposé faute de place dans une salle adjacente. Antoinette-Marie aperçut alors la porte qui y amenait, elle accepta de la suivre soulagée de pouvoir respirer, oppressée qu’elle fût par cette foule. La mulâtresse s’effaça devant elle tout en la laissant pénétrer dans la pièce attenante. D’un rapide coup d’œil, la vendeuse constata que personne ne les avait remarquées et referma aussitôt la porte derrière Antoinette-Marie. Celle-ci fut décontenancée par le soudain manque de lumière, mais n’eut pas le temps de réagir. Elle fut saisie par l’arrière avec une force inattendue et comme elle allait crier, elle inhala les vapeurs narcotiques qui imbibaient le mouchoir que son assaillant appliquait sur sa bouche, ce fut son dernier souvenir avant de perdre connaissance.

***

Nathalie de Maubeuge et Marie-Adélaïde ayant fini leurs acquisitions décidèrent de délaisser les lieux. Avant de sortir, elles échangèrent des salutations avec toutes les personnes de leur connaissance. Accaparées qu’elles étaient par leurs achats, elles n’avaient pas remarqué l’absence de leur amie. Elles supposèrent que la jeune femme lasse de cette foule et de la chaleur avait dû se retirer afin de prendre l’air, mais comme, elles s’informaient auprès de Suzanne, celle-ci avisa ne pas l’avoir aperçue et certifia ne pas avoir quitté la galerie devant la boutique, ce qui surprit les deux proches. Face à l’incertitude, l’inquiétude les gagna. Elles se renseignèrent à Madame Ladurant et de ses aides qui avouèrent leur ignorance et ne se rappelaient plus à quel moment elles l’avaient vu pour la dernière fois. Bien qu’elles doutaient du retour à pied d’Antoinette-Marie, elles rentrèrent au cas où ? Elles n’avaient pas réintégré leur demeure, où Antoinette-Marie n’était pas, que le bruit courait déjà sur la disparition de la jeune femme. Monsieur de Maubeuge et Georges Tremblay se rendirent chez les gens qu’elle connaissait et après avoir accompli différents aller-retour entre l’habitation et les différents lieux possibles, ils durent admettre qu’Antoinette-Marie avait bel et bien disparu. C’était un mystère. 

***

Le café « Maspero » prétendait pouvoir rivaliser avec le café « Procope » de la rive gauche de Paris. Son propriétaire n’y avait jamais mis les pieds et il ne pouvait savoir à quel point le lieu se révélait loin de l’élégance du mobilier du café parisien où les philosophes se rencontraient. Le bâtiment neuf avait été érigé par don Juan Paillet dans le style andalou dans la rue de Chartres, entre la rue de Conti et la rue Saint-Louis. Pierre Maspero y avait installé un café à l’ameublement sobre en bois foncé dont le plus bel ornement était un comptoir encastré sous une des arcades voûtées de briques qui soutenait la pièce aussi large que l’immeuble qui l’abritait. S’y croisaient des commerçants, et des planteurs réunis pour effectuer des transactions d’affaires, des soldats qui venaient se détendre, et s’y devinaient aux spectateurs attentifs des rencontres secrètes de boucaniers embourgeoisés négociant les produits de leurs larcins, évitant de ce fait les taxes et les contrôles de la Balise. 

Juan-Felipe de Puerto Valdez comme chaque fois qu’il se situait à La Nouvelle-Orléans y retrouvait son ami le capitan da Silva. Ils y dînaient puis se rendaient dans quelques maisons accueillantes du quartier Marigny où le plus souvent ils jouaient aux cartes avant de profiter du charme langoureux des hôtesses. Récemment acquis, des lustres et des appliques murales éclairaient, plus ou moins abondamment la salle, suivant ou l’on se trouvait. Des alcôves avaient été aménagées pour les clients tenant à plus d’intimité bien que les dames de quelques natures n’y rentrassent point, c’est dans l’une de celles-ci qu’il aperçut son proche en compagnie. Il se fraya un chemin au milieu des volutes de fumée des cigares, des rires et des conversations passionnées de la clientèle, le café étant bondé à cette heure du soir. Il donnait le bonjour, échangeait trois mots tout en se dirigeant vers son ami. Il entendit avant de le voir Louis Adam de Crécy, la mise négligée, visiblement aviné au milieu de jeunes créoles oisifs.

« — Tiens ! Voilà l’hidalgo de la petite veuve française. Et sait-il, l’hidalgo, qu’elle s’est enfuie, la petite veuve avec on ne sait qui ? Sa vertu tant vantée avait peu de valeur, semble-t-il ! » Juan-Felipe s’arrêta net sous l’invective, le silence se fit autour d’eux. Sentant l’altercation venir, don da Silva se rapprocha suivi en cela par ses compagnons de table. Les créoles espagnols faisaient face aux créoles français. « — Monsieur, je vous saurai gré de respecter l’honneur des dames, même de celle qui vous résiste !

– Une dame ! Vous voulez rire, elle s’est enfuie avec le premier venu ! Il y a bien que vous pour ne pas le savoir et croire encore en sa vertu ! » Il n’avait pas fini que Juan-Felipe, bien que ne comprenant rien à sa raillerie, perdant tout contrôle sous l’offense portée, le souffleta, déclenchant le courroux à peine retenu du français. La suffisance affichée de celui-ci se transforma en orgueil outragé. La colère remplaça la moquerie. Les yeux brillants, injectés de sang, il se redressa prêt à en venir aux mains, mais le propriétaire des lieux, ventripotent et plutôt de nature avenante, attiré par la bataille rangée qui s’organisait intervint. « — Messieurs ! Pas de ça, chez moi ! Ou je fais appeler la garde.

– Vous avez raison, Maspero ! Sortons ! Allons régler cela comme il se doit, Monsieur de Crécy. » Les deux hommes suivis de leurs amis, qui leur serviraient de témoins à un échange à l’épée ou au pistolet, car il ne pouvait en être autrement, quittèrent l’établissement et se rendirent sur la digue à l’abri des regards de la garde, qui ne se trouvait jamais loin. Sous le ciel étoilé éclairé par une lune au quart ronde, au bord du fleuve et des premiers marais longeant la ville, les deux individus se faisaient face, fulminant de rage. Juan-Felipe patientait, Louis Adam de Crécy avait du mal à faire le choix des armes et en faire part à ses témoins. Il s’agaçait du temps que cela prenait, parce qu’il voulait connaître la fin de l’histoire qu’avait sous-entendue son adversaire provoquant ainsi l’algarade. De Crécy avait sélectionné le pistolet. Les combattants attendirent que l’un des témoins de l’offensé aille chercher les armes qu’ils n’avaient évidemment pas sur eux. De Crécy continuait à boire à même une bouteille, inquiétant un peu plus ses amis, car il le voyait perdre de plus en plus ses moyens. Juan-Felipe de son côté prenait son mal en patience fumant un cigarillo tout en arpentant le lieu. Le témoin revint avec un coffret détenant des pistolets de duels. C’était la nouvelle mode. Les deux hommes tirèrent au sort leurs armes après vérification et armement de celles-ci par les témoins. Les duellistes se positionnèrent dos à dos selon les directives de l’arbitre désigné par les témoins. Juan-Felipe ne ressentait point de peur tellement sa préoccupation était le sujet de cet affrontement, et non sa conclusion. L’arbitre donna le départ et ils effectuèrent chacun lentement vingt pas en avant. La distance obtenue pour séparer les combattants, ils se placèrent de profil. De Crécy chancelait sous les effets de l’alcool, tous se demandaient s’il n’allait pas s’écrouler avant que les coups ne partent. Le bras tendu les deux hommes attendirent le mot « Feu ». L’un tremblant, l’autre agacé par la situation qui s’éternisait. Le mot retentit, un coup parti, celui de Juan-Felipe touchant son adversaire à l’épaule. De Crécy s’effondra, mais aidé de ses témoins, il se releva et malgré sa blessure qui l’handicapait, il ne voulut pas en démordre, il tirerait son coup. Juan-Felipe sans bouger attendit que son détracteur se décide. Le temps s’arrêta et contre toute attente le tireur s’écroula définitivement sous les affres de sa plaie conjuguée avec ceux de l’alcool, clôturant ainsi le duel.

***

Elle poussa la porte et découvrit dans le vestibule une femme dont elle ne devinait que la silhouette. Le silence était absolu, elle n’entendait que le parquet craquer sous son propre poids, l’atmosphère se révélait étrange. Elle suivit la frêle silhouette de la femme dans l’escalier monumental de la plantation avec pour seule lumière les bougeoirs que chacune d’elles portait. Elle n’arrivait pas à l’identifier, elle était blanche et pourtant elle ne lui était pas inconnue. Sans se retourner, celle-ci lui faisait signe de la suivre, elle n’apercevait que sa nuque dégagée par son chignon et le nœud du ruban qui maintenait ses perles. Elle traversa l’enfilade des pièces de l’étage à sa suite. Elles parcoururent les salons, richement meublés, aux murs ornés de tableaux dont il lui semblait reconnaître les portraits, mais elle ne parvenait pas à mettre un nom dessus. Passant devant les portes-fenêtres, elle essaya de voir dehors, mais la nuit s’avérait trop sombre et elle ne devina que l’éclat de l’eau au loin et son propre reflet. Elle n’aurait su dire où elle était ni comment elle était arrivée là. Elle était consciente qu’elle devait suivre la femme qui s’éloignait face à elle, elle pressa le pas la rejoignant alors qu’elle tournait dans un couloir. Elle la rattrapa à une porte. La femme l’ouvrit et lui montra du doigt la silhouette d’un grand lit à baldaquin dans lequel elle devina un corps à travers la moustiquaire. Intriguée, elle passa devant elle sans songer à la regarder et s’approcha du lit. Elle avança son lumignon et dans la lumière tremblante elle découvrit stupéfaite, le corps inanimé d’Antoinette-Marie allongée. Effarée, elle lâcha sa bougie qui s’éteignit et elle entendit. « — Dites-leur ! »

marguerite Darcantel

Marguerite se réveilla brusquement en sueur. Elle s’assit sur son lit le temps de comprendre que c’était un avertissement. Elle ne réfléchit pas plus, elle se leva et enfila jupe et jupons sur sa chemise et se couvrit d’un châle. Elle sortit précipitamment de chez elle. Mais qui allait-elle prévenir ? Le plus simple ? Madame de Maubeuge. Même à cette heure de la nuit, elle pourrait réveiller Abigaïl, elle passerait par les écuries. Elle devait traverser la cité tout en évitant la garde, car comme tout nègre, bien que libre, elle n’avait pas le droit de déambuler dehors à cette heure. La ville n’était de toute façon éclairée que par les rares maisons qui n’avaient pas encore éteint leurs lumières et la lune était le plus souvent cachée par les nuages qui couraient dans le ciel, le temps changeait. Elle longeait les murs dans la pénombre des galeries, espérant ne pas réaliser de mauvaise rencontre. Elle sortit du quartier Marigny, et suivit les décombres du rempart qui entouraient toujours le carré jusqu’à la rue Dauphine. Tout était silencieux loin du fleuve, les rues étaient calmes, endormies. Elle s’apaisa et se détendit. Les sens en alerte, guettant les sons, tout en trottant sur le trottoir, serrant son châle plus pour se rassurer que se protéger de la température, elle commença à se demander ce qu’elle allait pouvoir dire une fois arrivé. Elle se doutait bien qui lui faudrait combattre le scepticisme de tous et elle ne parvenait pas à se souvenir de détails qui pourraient aider. Approchant de l’hôtel des Maubeuge, elle allait traverser la rue Saint-Louis quand un cavalier déboucha à vive allure de celle-ci. Elle se recula dans l’ombre le cœur battant la chamade. L’homme s’arrêta devant la maison, les nuages dégagèrent momentanément la lune qui illumina la scène. C’était Juan-Felipe ! Le reconnaissant, elle se précipita le hélant doucement. Surpris, celui-ci se retourna découvrant la quarteronne. « – Que fais-tu là Marguerite ?

– La même chose que toi, je viens pour Madame de Thouais. Je viens prévenir Madame de Maubeuge. Je l’ai vue ! Enfin en rêve, j’ai eu une prémonition, je peux aider ! »

– Alors, suis-moi. Il monta le perron quatre à quatre, suivi de la voyante. Il frappa à la porte éveillant Samson qui ne couchait pas loin. Celui-ci les yeux bouffis de sommeil les ouvrit, fort étonné de découvrir l’étrange couple. « – Réveille tes maîtres, vite c’est urgent ! » Malgré l’heure avancée, Samson n’eut pas besoin de le faire, car la maison se trouvait sur le qui-vive. La première à arriver fut Esther, mais elle savait à l’avance que ce n’était pas sa maîtresse, Béarn et Navarre qui l’attendaient n’avaient que grogné doucement, aussi c’était la curiosité, les informations espérées qui la firent courir. Suzanne tira d’un mauvais sommeil Marie-Adélaïde qui après avoir enfilé un déshabillé suivit Nathalie de Maubeuge qui s’était déjà précipitée dans l’escalier. « – Juan-Felipe ? Marguerite ? Mais que faites-vous là ?

– Moi je viens juste d’apprendre la disparition de Madame de Thouais, mais Marguerite a peut-être des nouvelles qui pourraient aider ! » Juan-Felipe de nature cartésienne demeurait sceptique, mais pour Antoinette-Marie il était prêt à croire. Nathalie de Maubeuge se retourna vers la voyante impatiente. « — Marguerite ? Vous savez quelque chose ?

– J’ai fait un rêve, une femme m’a prévenue, je sais que je détiens une information, mais je ne sais pas laquelle.

– Bon et bien ne restons pas là ! Installons-nous au salon ! » s’exclama le marquis, arrivé sur ces entrefaites, découvrant le groupe qui s’agitait. Voir Marguerite Darcantel dans son vestibule au milieu de la nuit le surprit à peine. Il savait les liens entretenus par sa femme et à situation exceptionnelle, faits exceptionnels, pensa-t-il fataliste. « – Josepha, du café pour tous ! » Intriguée par ce remue-ménage, la maisonnée entière s’était réveillée. Le groupe s’installa. Marguerite n’osa s’asseoir au centre de tous ses blancs. Elle perdait de son arrogance. D’un geste de la tête appuyée de la main, Nathalie de Maubeuge lui indiqua un fauteuil face à elle. « – Alors ? De quoi as-tu rêvé ? » L’attention de tous était braquée sur la Sibylle. « – En fait, j’ai rêvé que Madame de Thouais était dans une plantation, mais je ne la connais pas, la femme qui m’y a guidée m’a dit de vous prévenir. » Elle n’osa leur dire que dans son rêve, elle semblait plus morte que vive. Tous furent dépités, ils avaient espéré des informations plus claires. Marguerite sentit la déception générale, mais madame de Maubeuge refusa l’idée de la défaite. « – Évidemment, cela aurait été trop facile ! Mais si cette femme vous a dit de nous en faire part, c’est que l’un de nous connaît cette plantation, alors Marguerite, vous allez essayer de nous décrire votre rêve en vous efforçant d’être la plus précise possible sur ce que vous avez vu. Peut-être que l’un d’entre nous reconnaîtra quelque chose.

– Bien, je vais faire de mon mieux. Quand mon rêve a commencé, je me trouvais devant la porte, une immense porte à double battant. Blanche, je crois. 

– Vous vous situiez au bord du fleuve ?

– Je ne saurais vous dire, je tournais le dos à l’extérieur, mais c’était au bord de l’eau, de cela, je suis sûre. Je suis rentrée, c’était très sombre, le vestibule était éclairé par le bougeoir que tenait la femme, aussi je voyais peu de choses du décor comme d’elle-même. Elle était blanche, blonde, mais d’un blond foncé, grande et svelte, mais c’est tout ce que je peux en dire. En fait, réflexion faite, elle ressemblait à Madame de Thouais. » Le groupe frémit mal à l’aise. Le rapport avec l’au-delà les impressionnait. La marquise passa outre à cette désagréable perception et l’interrompit. « — Le sol ? En quelle matière était le sol ?

– Du plancher, je crois ? »

Nathalie de Maubeuge fut désappointée, car certains planteurs entreprenaient la venue du marbre pour leur pièce d’apparat, aussi cela aurait pu donner un indice. Personne ne réagissait. Tout le monde réfléchissait, espérait un indice, mais rien. Elle reprit. « – La femme a commencé par monter un escalier, immense, très large, un côté accolé au mur et l’autre avec une rampe en fer forgé.

– Très travaillée, la rampe ? » Intervint le marquis féru de ses ouvrages d’art au point d’avoir fait former plusieurs de ses esclaves pour profiter de leurs réalisations et de louer leur savoir-faire. « — Je ne crois pas.

– Et les murs ? Rien sur les murs ?

– Pour ce que je voyais. Non, rien. Ils étaient blancs, juste une boiserie à hauteur de taille. Arrivée sur le palier, elle m’a amené à tourner à droite et nous sommes entrées dans une série de pièces en enfilade que nous avons parcourues. J’ai eu l’impression que nous étions sur le devant de la demeure. 

– Les meubles, comment étaient les meubles. Rien de particulier ?

– Ils étaient aussi beaux que les vôtres, des canapés, des fauteuils, des tables avec des pieds chantournés. Je me suis approchée d’une fenêtre pour voir dehors, mais je n’ai remarqué que le reflet de l’eau.

– Les rideaux, comment étaient les rideaux ? Quelle couleur ? s’exclama la marquise. 

– C’étaient des scènes de bergères en rouge sur fond crème, je crois.

– C’est de la toile de Jouy, qui a des rideaux en toile de Jouy ? Je dois les connaître. Des rideaux qui ne vont pas avec le mobilier, il faut que je me souvienne. Les salons au premier…

– C’est Gentilly, Madame ! Coupa Abigaël. C’est à Gentilly que vous m’avez fait la remarque.

– Mais oui ! C’est chez les de Saint-Maxent !

– Oui, oui, les tableaux sur les murs, les portraits, c’était Monsieur de Saint-Maxent jeune, sa femme, ses fils, je savais que cela me disait quelque chose ! s’exclama Marguerite.

Le groupe resta stupéfait de sa découverte. Ils devaient agir.

***

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Elle devait se réveiller, elle n’arrivait pas à sortir de cet état brumeux qui lui donnait mal à la tête. Elle avait la tête lourde. Son état comateux lui donnait la nausée. Elle faisait des rêves incompréhensibles à l’entendement ce qui la mettaient mal à l’aise. Elle voulait ouvrir les yeux, mais n’y parvenait pas. De temps en temps alors qu’elle semblait s’extirpait de sa torpeur quelqu’un lui faisait boire une potion amère. Elle devait être malade, elle n’arrivait pas à réfléchir ni à se concentrer. Elle avait froid, puis souffrait de bouffées de chaleur. Mais qu’avait-elle donc qui la mettait dans cet état ?

La lumière pénétra abondamment dans la pièce, la réveillant tout à fait. Elle mit un instant à se rappeler qu’elle situait en Louisiane et non au bord de la Garonne de son enfance. Une négresse d’âge mûr tout en rondeurs venait d’écarter les rideaux, elle était accompagnée d’une fillette blanche maigrichonne qui portait un plateau. « – Doucement mon petit, pas fai’e de gestes b’usques, vous ´isquer ve’tiges. » Elle aurait été bien incapable d’en faire, sa tête allait exploser, elle avait même du mal à la soulever. Elle se redressa comme elle put sur les coussins que la femme lui glissait derrière le dos. « – Mais où suis-je ? » Elle ne se trouvait pas dans sa chambre ni dans aucune qu’elle connaissait. Celle-ci était plus spacieuse, joliment meublée à dominante bleue. « – Mais à Gentilly Ma’ame ! ». Cela ne lui disait toujours pas où elle était. Elle se serait bien levée, mais la fatigue, qu’elle ressentait, était telle que le moindre effort la terrassait. La fillette lui tendit une tasse avec du café, mais elle ne put la prendre tant son corps semblait lourd comme du plomb. Mais qu’avait-elle donc ? La matrone l’aida à avaler une bouillie puis à boire ce qui en fait était une potion. Elle voulait lui demander d’où venait sa douleur, mais ses yeux se fermèrent et elle se rendormit profondément. 

Lorsqu’elle les rouvrit, le soir était tombé, elle trouva la fillette à ses côtés sur un siège qui l’examinait. Elle lui sourit et allait lui parler, mais celle-ci ayant constaté son réveil s’échappa brusquement de la pièce. Ce n’était pas grave, elle n’avait plus mal à la tête, c’était le plus important et elle semblait être sortie des brumes, elle se sentait extrêmement lasse, mais elle allait mieux. Elle commença à remettre de l’ordre dans ses idées. Elle se rappela la négresse et ce qu’elle lui avait dit. Seulement « Gentilly » cela ne lui parlait pas. De plus, elle ne comprenait pas comment elle était arrivée dans ce lieu. Elle n’avait guère plus de souvenance du reste. Elle s’assit sur le bord du lit en chemise. Elle regarda autour d’elle, outre le lit, il y avait dans un angle près de la porte-fenêtre une table avec deux chaises cannées et à l’opposé une table de toilette avec cuvette et pot d’eau en porcelaine bleue et blanche. Elle alla y tremper un linge et se le passa sur le visage pour se rafraîchir. De la porte-fenêtre, elle aperçut au-delà de la véranda une vaste surface d’eau qui semblait plus large que le fleuve, puisqu’elle n’en entrevoyait pas l’autre rive. Elle se demandait où elle se trouvait, dans une plantation de toute évidence. L’allée, sur laquelle cette façade de la demeure donnait, descendait jusqu’à l’eau et la route la longeant. Elle voyait sur ses côtés des étendues de champs jouxtant l’étendue incertaine des marais. Elle essaya d’ouvrir la porte-fenêtre, mais celle-ci lui résistait, cela l’inquiéta, elle sentit un danger. « — Ne vous fatiguez pas, Madame. Elle est clôturée ! » Antoinette-Marie se retourna surprise d’entendre une voix d’homme. « – Maximilien François de Saint-Maxent, mais que faites-vous là !

– Vous êtes mon invitée Madame !

– Mais comment suis-je arrivée chez vous ?

– Disons que je vous ai convié.

– Comment ça ? Vous m’avez convié ? Et pourquoi ? » Malgré la fatigue, elle se tenait debout face à lui. Elle se concentrait, elle devait se souvenir, elle commençait à sentir la panique monter en elle. Elle ne se l’expliquait pas, cela l’inquiétait. « – Mais Madame, c’est pour notre mariage ! » Elle sourcilla, contrariée. « Encore ! Mais vous êtes obtus ! Quand allez-vous comprendre que je ne vous épouserai jamais !

– C’est à voir ! De toute façon, vous ne ressortirez pas de cette chambre tant que cela ne sera pas fait !

– Comment ? »

Le jeune homme lui tourna le dos et se retira. Elle entendit la clef tourner dans la serrure. Instinctivement, elle se précipita sur la porte qu’elle secoua, tout en criant de la laisser sortir. Pivotant sur elle-même, elle s’élança vers la porte-fenêtre où elle essaya vainement de faire de même. Elle se raisonna, se calma, s’assit sur le coffre au pied du lit et tâcha de réfléchir. Son regard passa de la porte-fenêtre à l’armoire de bois sombre qui couvrait le mur à côté d’elle et suivit machinalement ses moulures. Elle finit par se lever et l’ouvrit. Elle y découvrit l’élégante garde-robe d’une femme, elle commença à paniquer, elle avait certainement été constituée pour elle. Atterrée, elle se rassit sur le coffre. Maintenant, elle se souvenait, ses dernières réminiscences se situaient chez Ladurant, c’est là qu’il s’était passé quelque chose. Elle se voyait rentrer dans la pièce ouverte par la vendeuse et puis l’obscurité, l’horrible odeur et la perte de connaissance. Depuis quand était-elle là ? Son geôlier devait bien se douter que l’on s’était mis à sa recherche, ses amis devaient s’inquiéter. Que pouvait-elle faire ? Elle se sentait extrêmement lasse, ses jambes la portaient à peine.

***

Maximilien François de Saint-Maxent

Irrité Maximilien François descendit au salon où l’attendait son souper. Tout cela lui avait coupé l’appétit. Il n’avait pas pensé que cela serait tant compliqué, seul face à son assiette, il trifouilla le gombo que lui avait servi l’esclave. Il réfléchissait à la situation dans laquelle il s’était mis, mais ne voyait désormais plus d’autres issues hormis le mariage. Il tenait à son hypothétique indépendance, comme Antoinette-Marie, il n’avait pas envie de cet hymen et si ce n’était les difficultés financières de son père et donc par rebond les siennes, il se serait bien passé de tout ceci. De toute façon à ce stade, il ne pouvait reculer.

Il était le deuxième de trois garçons et le quatrième sur neuf enfants. À peine né, il avait été mis dans les bras de sa nourrice comme tout nourrisson de famille créole. La sienne c’était Ma-Yémina. Élevée sur la plantation de Gentilly de la paroisse de Saint-Jean-Baptiste au bord du lac Pontchartrain, entouré d’une multitude de serviteurs, son enfance avait été heureuse et insouciante au milieu de ses frères et sœurs ainsi que des enfants des esclaves. Certains étaient aussi ses frères et sœurs, si bien que même la couleur de peau dans certains cas ne les différenciait pas. Il avait grandi, entre les jeux d’enfants et la chasse dans les bayous avec son frère aîné. La venue d’un précepteur pour lui donner une instruction l’avait à peine perturbé, au point qu’il savait tout juste lire et écrire comme beaucoup de ses amis. 

Il ne voyait son père que de façon sporadique et le plus souvent pendant la saison la plus chaude, période pendant laquelle sa liberté et celle de sa fratrie étaient restreintes du moins dans la maison. Son père s’y comportait en patriarche passant du débonnaire au tyrannique. Il ne fallait pas importuner ses parents et leurs invités. La notoriété de Monsieur de Saint-Maxent faisait affluer de toute la région ses amis ou ses obligés. La plantation de Gentilly se révélait pleine des fêtes de Pâques à celles de la Toussaint. Si l’on n’était pas sûr de trouver le maître des lieux, son épouse, Elizabeth La Roche y séjournait et y recevaient avec toute l’amabilité voulue tous ceux qui se présentaient à la vaste demeure qui dominait depuis la crête du même nom le lac et les bayous alentour. Et les visiteurs s’y pressaient avec enfants et personnels, car dans cette société, comme dans toutes, tous préparaient les alliances de leur progéniture dès le plus jeune âge. À la grande joie de cette turbulente troupe qui courrait sur toute la plantation, la nouvelle génération se croisait sitôt qu’ils savaient marcher. Les occasions se multipliaient des plus officielles aux plus ludiques et ceci le plus souvent possibles surtout à l’aube de la maturité.

Il avait découvert La Nouvelle-Orléans à l’âge de onze ans lors du mariage de sa sœur aînée avec le gouverneur espagnol du moment don d’Unzaga y Amezaga. Il comprit ce jour-là, au vu de l’attention qu’on lui attribuait, que sa famille n’était pas comme les autres. Il avait été ébloui. Quand il fut ramené contre sa volonté à la plantation, il soutenait à tous qu’il était quelqu’un d’important et que dorénavant on ne pourrait plus lui donner d’ordre au grand désarroi de son précepteur qui n’en tira plus rien.

Il vouait une admiration sans bornes à son frère aîné. Il le suivait partout, le singeait en tout à l’agacement de celui-ci. Lorsqu’arrivèrent les dix-huit ans de l’aîné, son père lui fit quitter le domaine pour venir l’aider dans ses affaires, délaissant Maximilien François, de trois ans son puîné, bouillant de colère, à la plantation avec ses plus jeunes sœurs et son frère Celestino, un bambin à ce moment-là. Il désirait plus que tout aller à la Nouvelle-Orléans. Suite au mariage de sa seconde sœur, Marie Félicité avec Jean-Baptiste Honoré Estrehan, devenue depuis comtesse Gálvez en secondes noces, son père l’autorisa à vivre au sein de la maison de ville de la rue Conti, mais ne lui trouva aucune utilité abandonnant Maximilien François désemparé et oisif. Aussi rejoignit-il son frère dans l’armée espagnole ce qui arrangea tout le monde. Lorsqu’il n’était pas en poste, il se laissait entraîner par la jeunesse créole dans les maisons du quartier Marigny qui se développait alors, et comme tous, il passait son temps à jouer, à danser et à jouir des mulâtresses. Elizabeth La Roche, sa mère, bronchait bien un peu, mais c’était un garçon, il fallait bien qu’il jette sa gourme. Quant à son père, seules ses propres obligations l’intéressaient. Le jeune homme qu’il était devenu, face à tant d’indifférence générale, blessé et sans reconnaissance en dépit de quelques exploits dans les Florides, se contenta de vivre au jour le jour. Il se fit remarquer par ses pertes aux jeux, les sommes d’argent qu’il dépensait pour entretenir des tisanières, le tout créant des dettes qu’il réglait souvent à coups de duel comme ses affaires d’honneur. Il réussit à attirer l’attention de son père, mais devant tant de démesure qu’il ne concevait pas, celui-ci s’énerva. Il le menaça de lui couper les vivres, mais pris dans ses propres difficultés, il se désintéressa aussitôt du problème. Malgré les mises en garde de son entourage, Maximilien François dans son inconscience continua à débourser des montants conséquents. Cela s’accentua lorsqu’il rencontra Marie Babin, une métisse de Saint-Domingue à la peau teintée de caramel, aux courbes sensuelles et aux yeux couleur d’eau. Il l’installa, pour en garder l’exclusivité, dans une maison discrète au bout de la rue Bourbon à la l’orée du quartier Marigny. Il avait jeté son dévolu, pour protéger ce bonheur, sur une haute habitation de brique rouge précédée par une galerie profonde de dix pieds similaire à ses voisines. Trois cheminées la chauffaient en hiver, une cuisine extérieure hébergeait fourneaux et ustensiles, dans un jardin planté de magnolias, de ficus, de bougainvillées. À crédit, il la couvrit de toilettes, de bijoux, de meubles de peur qu’elle n’aille chercher mieux, ce que la belle trop heureuse se serait gardée de faire. Elle lui donna en échange deux garçons et une fille, ce qui l’attacha définitivement à la tisanière devenue sa placée. Mais cette famille avait des besoins bien terrestres et il ne détenait que sa pension annuelle pour y subvenir et à la moitié de l’année, il n’en restait plus rien. Tout naturellement, il voulut se retourner vers son père pour en réclamer une avance. Son frère aîné l’arrêta tout net dans son élan, la fortune familiale périclitait sous les calomnies, les intrigues espagnoles et malgré l’aide de leur seconde sœur qui depuis l’Espagne manœuvrait, les temps s’avéraient difficiles. 

Désemparé, cherchant une solution, il la trouva inopinément auprès de sa mère, du moins le crut-il. Lors d’un dîner familial, celle-ci s’inquiéta du manque d’intérêt que son frère et lui-même portaient au mariage et qui pourtant, bien réfléchi, soutiendrait sûrement leur père. L’aîné était le veuf de Maria de Livaudais, celle-ci après plusieurs fausses couches avait fini par mourir de la dernière, mais Madame de Laroche estimait que ce n’était pas une raison pour ne pas réitérer. Elle se méfiait des palliatifs qu’offraient de plus en plus le faubourg Marigny et de doubles vies dont s’affublaient les riches créoles ne dupant pas leurs conjointes légitimes. Elle n’était pas sans connaître celles de ses fils même si celle de l’aîné était plus discrète et ne tenait pas à ce qu’ils oublient de fonder une famille légitime.  

Elle commença donc par l’aîné, lui suggérant plusieurs héritières. Pour appuyer ses dires, elle prit pour exemple Charles-Henri de Thouais qui avait été jusqu’à chercher son épouse en France, et qui avait par cette alliance doublé sa plantation tout au moins. Il n’avait pu en profiter puisqu’il l’avait laissée veuve, ce qui en faisait un bon parti, déclara-t-elle se retournant vers son benjamin. Il n’avait jamais beaucoup aimé ce nobliau de Nouvelle-France, malgré ça, il estima l’idée de sa mère attractive. Imaginer épouser la jeune veuve sans l’avoir vu ne le gênait nullement. Ce qui l’intéressait c’était sa dot et non elle. De la manière dont tout le monde en parlait, il supputait sur son montant. Il se mit à concevoir qu’elle était conséquente. Lorsqu’il apprit que plusieurs prétendants faisaient le pied de grue, il trouva son statut bien plus avantageux et se gaussa d’eux, d’autant que toute la colonie suivait de près l’évolution matrimoniale de la jeune femme. Après tout, il était un bon parti et elle avait tout intérêt à s’allier à une famille tel que la sienne, il ne lui vint pas à l’idée qu’elle puisse le refuser. Mais quand il sentit une réticence de sa part, la perspective se révéla contraignante, aussi il voulut la mettre de côté, l’oublier, mais son père jugea qu’elle était excellente. À la suite du scandale du bal devant toute la société louisianaise, elle devint incontournable sous peine d’être déshérité. Il chercha une idée pour l’approcher, mais il supposait à juste titre que même s’il y parvenait cela ne changerait pas beaucoup sa réponse. Il décida qu’une situation un peu plus romanesque aiderait Antoinette-Marie à accepter sa demande. Qu’y avait-il de plus romantique pour une jeune fille que de se faire enlever par son prétendant ? Il organisa donc le rapt. Comme il recherchait une occasion pour l’isoler de ses amis, il apprit chez sa maîtresse par une vague cousine de celle-ci, vendeuse chez Ladurant, la fameuse vente de son maître. Il la soudoya ainsi que Martin l’esclave du marchand, ne doutant pas un instant de la venue d’Antoinette-Marie.

***

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Elle se réveilla avec le soleil, surprise d’avoir si bien dormi malgré sa situation. Elle ne ressentait qu’une légère faiblesse, mais dans l’ensemble elle se portait mieux. Elle se leva et alla jusqu’à la porte-fenêtre, elle laissa courir son regard sur le paysage. Les esclaves se dirigeaient vers les champs encadrés par des vigiles blancs. Son esprit vagabondait d’une solution à une autre pour sortir de cette situation quand la porte s’ouvrit. La négresse tout sourire entra chargée d’un plateau, la petite fille toujours dans ses jupes. « – Ah vous levée, êt’e mieux. Vous mangez !

– Comment vous appelez-vous ?

– Ma-Yémina, ma’ame

– Alors Ma-Yémina, tu dois pouvoir me dire depuis quand je suis là.

– ça fait, t’ois jou’ ma’ame

– Trois jours déjà ! »

La négresse lui tendit une tasse d’un liquide fumant qu’Antoinette-Marie repoussa, car elle avait compris qu’elle avait été droguée jusque-là. « – Oh êt’e du café, ma’ame, êt’e plus médicament vous êt’e gué’ie ! » Méfiante toutefois, elle huma l’odeur qui se dégageait de la tasse. Rassurée, elle l’avala. Cela lui fit du bien. Tranquillisée, elle mangea tout le plateau sous le regard de carpe de la fillette. Ma-Yémina, tout en mettant de l’ordre dans la pièce, se demandait ce qu’avait bien pu accomplir son petit garçon. Elle se doutait que quelque chose clochait depuis la venue de la jeune femme, son petit tournait en rond dans la demeure désertée en cette saison. Elle avait été surprise de voir arriver à la nuit la voiture de son maître et encore plus de remarquer un hercule avec dans les bras le corps inanimé de la jeune femme, avec pour toute explication un supposé malaise. Il lui avait réclamé de lui faire boire une potion pour la soigner. Rageur, il avait rajouté qu’en aucun cas un autre esclave ne devait s’occuper d’elle, mais bien qu’obéissant elle était restée sceptique. Elle se demandait dans quel bourbier il avait pu s’enliser, mais elle ne pouvait rien y faire.  Elle ouvrit l’armoire et après en avoir sorti chemises, jupons, brassière, elle proposa à la jeune fille plusieurs robes.

***

Au même moment, le marquis de Maubeuge forçait l’entrée de la rue Conti et demandait à en voir le maître. Comme le vieux majordome arguait l’heure matinale pour faire barrage, le marquis insista. « – Préviens Monsieur de Saint-Maxent que Monsieur de Maubeuge veut le rencontrer sur l’instant au sujet de la baronne de Thouais ! » Il avait décidé d’abuser Monsieur de Saint-Maxent en lui faisant croire qu’il était informé, en espérant qu’il y était pour quelque chose. Après mûre réflexion, cela lui paraissait évident, il ne savait pas comment il s’y était pris, il avait dû soudoyer Ladurant.

Contrairement à la prétendue excuse donnée par son majordome, Monsieur de Saint-Maxent se trouvait déjà, comme tous les matins à cette heure-là, à sa toilette. Son valet lui faisait la barbe lorsque, affolé, son majordome lui annonça la visite du marquis et son but. Plus contrarié que surpris, il lui ordonna de le faire patienter dans le petit salon avec du café. Quand il avait appris la disparition de la veuve française, il avait demandé à ce que l’on aille chercher son fils. Comme celui-ci se révélait introuvable dans la ville, il en avait déduit qu’il y était pour quelque chose. Il s’en était réjoui bien qu’il trouvât le procédé exagéré, car il ne doutait pas du consentement de la jeune baronne. C’était par ailleurs cette certitude qui le perturbait dans la visite du Marquis. Il ne voyait pas pourquoi cet associé dans plus d’une affaire venait dès l’aube lui parler de cette aventure galante. Fin prêt, il descendit rejoindre Monsieur de Maubeuge.

« – Bonjour, mon ami, que me vaut votre présence de si bon matin ?

– Vous n’en auriez pas une petite idée, mon cher ?

– Pour être franc, je ne pense pas ! » Le marquis, quoiqu’un peu déconcerté, ne se laissa pas désarçonner. « – Vous n’auriez pas une petite idée de qui accueille contre sa volonté l’amie de mon épouse, Madame de Thouais ? » Ce fut au tour de Monsieur de Saint-Maxent d’être troublé. Cette histoire tournait étrangement, la jeune fille aurait-elle suivi son fils contre son gré. Il avait mis à son fils une telle pression avec son ultimatum, la peur d’être déshérité lui aurait-il fait accomplir une bêtise si infâme. Méfiant, il préféra jouer les naïfs ne tenant pas à se froisser avec le marquis. « – Je ne vois vraiment pas ce que vous insinuez, oseriez-vous prétendre que je la détiens dans ma maison ?

– Dans votre demeure non ! Mais votre fils, Maximilien François… à Gentilly ? » Monsieur de Saint-Maxent sentit un pincement à la poitrine, ce n’était pas la première fois, mais cette fois-ci cela fut accompagné par une sueur froide. Il comprima le dossier du fauteuil qu’il avait à son côté pour garder contenance. « – Monsieur que me chantez-vous là ! Mon fils est souvent inconséquent, mais de là à enlever une jeune femme de la bonne société et de surcroît une de vos amies, c’est impossible, vous vous égarez. » Il ne croyait pas ce qu’il disait, il ne doutait pas que son fils ait pu pousser la bêtise jusque-là. Il cherchait un argument quand les portes du salon s’ouvrirent toutes grandes laissant passer Elizabeth de la Roche suivit de sa dernière fille Marie-Héloïse Mercedes, déjà veuve à 20 ans de Louis Baron de Fériet et qui était revenue vivre au sein de la maison familiale. Son épouse fulminait, et il en était d’autant plus convaincu qu’elle se présentait en négligé comme sa fille qu’elle avait traînée dans une mise approximative. Les deux hommes décontenancés par cette entrée regardaient les deux femmes avec interrogation, se demandant bien à quoi était due cette entrée fracassante. Ne laissant pas son conjoint intervenir, elle se tourna vers le marquis. « – Bonjour ! Mon ami, veuillez m’excuser de cette intrusion, mais je crois détenir les réponses aux questions pour lesquelles vous êtes venu. Je comptais aller vous voir plus tard dans la matinée vous annoncer ce que j’avais appris de ma fille hier au soir. » Aucun des protagonistes ne fit attention aux changements de couleurs du maître de maison qui devenait livide et qui sentait son cœur se comprimer l’empêchant d’intervenir tant la douleur se révélait vive. Madame de Saint-Maxent poursuivit. « – Pupon, enfin Marie-Héloïse m’a donc informé des frasques de son frère. Ce n’était pas par méchanceté bien sûr, mais effectivement cet idiot offre à madame de Thouais une hospitalité, disons, un peu forcée à Gentilly. Bien évidemment, nous allons y remédier le plus rapidement possible, pour éviter tout scandale, n’est-ce pas, mon ami ? » Elle se retourna vers son époux comme tous les protagonistes, juste à temps pour le voir s’effondrer. 

***

Le soleil se levait, le cercle rouge flamboyant les aveuglait dans leur course vers Antoinette-Marie. Ils s’étaient retrouvés à la sortie de la ville sur la route du bayou Saint-Jean. Juan-Felipe avait été cherché, à la caserne, son ami, le capitan da Silva, qui sans hésitation l’avait suivi. De son côté, Georges Tremblay, accompagné de Béarn et de Navarre sur les conseils d’Esther, avait effectué un détour par la maison de Constant d’Estournelles afin de le cueillir. Après une heure sur la route longeant le bayou Saint-Jean, ils bifurquèrent sur celle qui bordait le bayou sauvage vers la crête de Gentilly qui menait à la Passe du Chef Menteur, une étroite voie d’eau navigable qui reliait le lac Borgne au lac Pontchartrain. L’astre diurne se révélait au pic de sa course quand ils virent, en haut de la crête, la plantation Gentilly. Ils s’arrêtèrent un moment permettant aux chevaux de souffler. Les deux molosses, qu’étaient devenus Navarre et Béarn, regardèrent intrigués les cavaliers. Ils aboyèrent d’impatience. Ils reprirent au trot leur route qui montait vers la demeure, laissant derrière eux les marais et le lac Pontchartrain que l’on apercevait au loin, côtoyant les champs de cannes au repos. La terre en avait été labourée et sarclée, elle était uniformément brune et retenait encore les plants qui jailliraient à la fin du printemps. Des oiseaux par centaines fouraillaient la glèbe à la recherche de vers. Ils remontèrent l’allée qui menait à la maison à l’ombre des chênes. Elle était construite de planches de cyprès. Il s’agissait d’une imposante demeure de maître de deux étages avec des galeries supérieures sur les quatre côtés, sept colonnes de chaque côté, arrondies vers le bas et carré en haut, deux lucarnes sur chaque façade, deux cheminées, un paratonnerre, un grand toit en pente, deux volées d’escaliers en courbent sur la devanture. Quand ils se retrouvèrent au pied de l’habitation, des négrillons se précipitèrent pour saisir leurs chevaux. D’une injonction sèche, Georges leur enjoignit de les attendre là. Ma-Yémina qui avait été prévenue se présenta à eux. Maximilien François avait donné pour ordre que l’on ne le dérange pas, il n’était présent pour personne. Constant d’Estournelles prit les choses en main. « — Nous voulons voir ton maître !

– Mais pas êt’e là mon mait’e ni ma mait’esse !

– Ne dis pas de sottise, nous savons que Maximilien François de Saint-Maxent est ici. Va l’informer que nous venons chercher Madame de Thouais.

– Mais Monsieur, moi insister, Mait’e pas là. » Elle se doutait bien que la présence de la jeune fille allait amener des ennuis. Elle n’avait toujours pas saisi pourquoi son petit-maître l’avait conduite jusqu’à Gentilly, il n’en avait vraiment pas l’air épris. « – Ah ! Tu m’agaces maintenant, fais ce que je te dis ! » Et remarquant qu’elle fixait inquiète les deux molosses retenus par Georges, il reprit. « – Ou je les lâche et crois-moi, ils vont retrouver leur maîtresse. » Comme s’ils avaient compris, les deux molosses se mirent à grogner sourdement. Peu rassurée, elle pivota sur elle-même et rentra dans l’habitation suivie des quatre hommes qui n’attendirent pas l’invitation. Béarn et Navarre tiraient sur leur laisse sentant la présence de leur maîtresse, comme on ne les lâchait pas, ils aboyèrent attirant tous les esclaves de maisons et leur maître. Sa nourrice sur ses talons, se laissant croire encore à sa supériorité de par sa situation, Maximilien François se présenta en haut de l’escalier qui menait à l’étage. « – Qu’est-ce que c’est que ce raffut ? Depuis quand se présente-t-on, chez les gens respectables avec des molosses hargneux bons pour les nègres ? » Il eut à peine le temps de finir sa phrase que Juan-Felipe l’attrapait par le col. « – Depuis qu’ils se comportent comme des gredins et qu’ils enlèvent de jeunes filles ! Où est Antoinette-Marie, enfin Madame de Thouais ? 

– Mais de quoi parlez-vous ?

– Monsieur de Saint-Maxent, tenez-vous à ce que nous lâchions les chiens ? » Intervint Georges Tremblay. Maximilien François se raidit, il ne comptait pas céder quoiqu’il advienne, c’était devenu une question d’honneur. Son orgueil le rendait inconscient du danger encouru. Il allait avec morgue répondre quand se présenta derrière lui la jeune femme.

Antoinette-Marie Cambes Sadirac

Le bruit d’un galop de chevaux lui avait fait quitter le fauteuil dans lequel elle s’était réfugiée, où recueillie elle priait. Antoinette-Marie n’avait plus rien entendu depuis un moment en provenance des salles voisines, comme si les domestiques eussent voulu par leur silence respecter son oraison. Seule une lointaine complainte venant des champs était perceptible, le chant des esclaves s’aidant dans leur labeur. La lumière au fil des heures qui s’était écoulée et s’était répandue dans la pièce, elle ruisselait le long des pieds de la coiffeuse et s’étalait sur le tapis, allumant les scènes champêtres qui y étaient tissées prenant alors une couleur plus chaude. Sur le mur, l’or des cadres avait accroché quelques particules de lueur. Intriguée, elle s’approcha de la fenêtre et vit monter quatre cavaliers. Son cœur battit la chamade, elle en connaissait trois et parmi eux elle reconnut la silhouette de Juan-Felipe. Elle se précipita à la coiffeuse et vérifia sa mise. Elle prit la brosse et à défaut de se faire un chignon, elle mit de l’ordre dans ses boucles. Elle retourna vers la fenêtre, son cœur s’emballa, elle ne les voyait plus, elle pensa avoir rêvé, mais elle entendit l’aboiement de ses chiens. Elle allait crier pour dire qu’elle se trouvait là quand la clef tourna dans la serrure. La porte s’ouvrit sur la petite fille qui la regardait avec un sourire triste, elle lui fit signe de la suivre et lui montra le chemin. 

Elle arriva sur le palier à temps pour apercevoir le poing de Juan-Felipe heurter la face de Maximilien François. Navarre et Béarn à la vue de leur maîtresse firent céder la prise de Georges et se bondirent vers elle à la renverser. Elle riait de nervosité et de soulagement.

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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2 réflexions sur “La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 045

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