La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 048 à 50

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Chapitre 48

la chambrière et l’économe, avril 1792

Esther (Creole woman in Red Turban

Esther

Esther apprit de la bouche de sa maîtresse qu’elles allaient rentrer à la plantation, elle exultait de joie, et le faisait savoir en chantonnant sans arrêt. Elle n’était plus mal traitée chez les Maubeuge, Josépha, la gouvernante, sermonnée par sa sœur Abigaïl et surveillée par Sara, son ancienne nourrice, la laissait en paix, quant aux autres ils avaient admis tacitement l’élévation de la jeune négresse.

Sa maîtresse était satisfaite d’elle et elle faisait tout pour que ce soit le cas. Son service s’était vite avéré agréable, car sa nouvelle maîtresse, moins méprisante que la plupart des blancs, était amicale dans ses ordres et la laissait décisionnaire quant à ses fonctions. Elle avait vite appris ses nouvelles tâches d’autant que sa maîtresse ne se fâchait jamais, patiente, elle la conseillait pour corriger ses maladresses. Si au début cela l’avait beaucoup déroutée, elle avait compris très rapidement les avantages que cela lui octroyait. Les autres esclaves la respectaient malgré son jeune âge bien que parfois elle ressentît leur jalousie. Sa maîtresse lui avait donné deux robes qu’elle ne voulait plus porter et lui avait fourni des métrages de tissus pour ses jupons et compléter sa garde-robe, car elle estimait que sa chambrière devait être en accord avec son statut. Elle ne pouvait savoir que sa maîtresse culpabilisait de la posséder. Lors de l’enlèvement de cette dernière, elle avait eu très peur. Elle s’était attachée à celle-ci et avait craint de perdre sa protection. Elle avait alors compris à quel point sa vie et sa sécurité étaient attachées à sa maîtresse.

Elle était devenue femme deux ans auparavant, mais ne l’avait vraiment comprise que sous le regard inquisiteur de Pierre-Henri Hautbois-Guichette. Le jeune économe de la plantation, après les regards insistants sur les courbes de son corps gracile et délié, était passé aux mots, mettant ses sens en émoi. Il lui avait fallu peu d’effort pour obtenir de la chambrière, ce qu’il désirait, un soleil se couchant, la chaleur déclinante d’une fin de journée de labeur. Il l’avait croisée en revenant d’un plongeon rafraîchissant dans le fleuve, il avait engagé la conversation, les yeux baissés, elle avait répondu. Il lui avait pris la main, bien que surprise, elle ne l’avait pas retirée, la chaleur de l’un s’était répandue dans celle de l’autre. Ils s’étaient assis sous les chênes en bordure du bois, loin des regards, il lui avait promis mille choses qu’elle n’entendait pas, le son sourd des battements de son cœur emplissant ses tempes, son corps fourmillant de l’accélération du sang sous la peau, elle le laissa faire. Elle avait ressenti l’urgence du poids de son corps sur le sien pour soulager le besoin qu’elle avait de lui. Elle oublia tous les conseils de celle qui l’avait élevée, et sous les doigts rugueux du jeune homme, sous les baisers de l’amant qui s’enivrait de son odeur musquée mélangée de cannelle et de vanille, il l’emporta vers son avenir. Elle était devenue femme à la lueur de la lune se levant et ne demandait qu’une chose que cela se reproduise. En fait, tous les soirs de l’été puis de l’automne, ils se rejoignirent sans que nul ne les remarque. S’aimant presque avec brutalité, sauvagerie, ils se retrouvaient au bord du fleuve, dans les buissons de la forêt, elle guettait la course du soleil qui le ramenait vers lui. Puis la maîtresse était repartie avec elle à la ville. Inquiète, elle avait dû quitter celui qui monopolisait tous ses sens. Et de peur que l’éloignement ne le pousse à passer à une autre, arrivée rue Dauphine, elle s’était chargée d’une course de façon à aller voir Marguerite Darcantel. Malgré la peur que lui faisait la prêtresse, elle la supplia de l’aider à garder celui qu’elle considérait comme son homme, son univers. Celle-ci accepta à contrecœur, elle connaissait déjà les suites de ce chemin de vie, mais que peut-on faire contre le destin. Celui-là ou un autre, cela ne changerait que peu de choses, au moins elle aurait connu le bonheur. Elle en appela donc à Erzulie.

Esther fut rapidement rassurée sur les sentiments du jeune économe à son endroit, car après l’annonce de sa maîtresse, elle n’eut à attendre qu’une petite semaine avant de voir arriver celui-ci. Accompagné de son acolyte, Francisco Alvarez Pignero, ils étaient venus chercher leur maîtresse sur la demande du contremaître de la Palmeraie et acheter des vivres et quelques outils manquant à la plantation. À peine entrevu, le sourire gourmand et l’œil malicieux du jeune homme rassurèrent la chambrière. Esther comprit qu’il était resté dans les mêmes dispositions et s’ils ne purent se rejoindre, trop de monde les entourait pour pouvoir rester discret, elle savait que ce n’était qu’une question de patience.

*

Hautbois Guichette Pierre Henri (Self-Portrait ca. 1750 by Sir Joshua Reynolds

Pierre-Henri Hautbois Guichette

Pierre-Henri ne regrettait pas sa venue en Louisiane, le travail d’économe était dur, mais il avait vite assimilé que c’était une bonne place. Il avait été envoyé par l’intermède de Monsieur Lacourtade père, un ami de son oncle, à Monsieur de Maubeuge par un autre intermédiaire Monsieur d’Estournelles qui l’avait recommandé. Le secrétaire du marquis avait trouvé que servir une dame de sa région natale serait un bon compromis et favoriserait la fidélité, d’autant que son arrivée coïncidait avec le besoin d’un économe supplémentaire à la Palmeraie. Le marquis, satisfait, en avait fait son idée.

Pierre-Henri n’ayant pas d’autre choix avait accepté de bon cœur. De bonne constitution, la silhouette déliée, il était d’une nature heureuse, il avait le fond bon, mais s’emportait facilement. Le sang bouillant comme tout gascon, il avait le sourire charmeur et l’œil brillant de celui qui veut vous voler. Il avait l’honnêteté que ses limites pécuniaires lui permettaient et le jour de son débarquement, elles étaient restreintes.

Ses déboires financiers avaient commencé un jour pluvieux lorsque son oncle vint le chercher au parloir de son collège. Il venait lui apprendre la mort de ses parents emportés par le choléra. Il l’avait emmené le petit garçon, sur les terres désolées de son père, pour l’enterrement. La pluie tellement attendue qui avait arrêté l’épidémie n’arrêtait plus de tomber en ce début d’automne. Ses parents dans la fosse, son oncle lui avait annoncé que son père n’avait que des dettes et que le peu d’argent qui lui restait servirait à son éducation et qu’après il devrait se débrouiller. Il était donc retourné au collège et, à peine revenu, il remarqua tout de suite son changement de statut. De la chambre qu’il partageait avec trois comparses, il était passé au dortoir où s’alignait une trentaine de lits de chaque côté de la longue pièce pleine de courant d’air. Du réfectoire des nobles, il était passé à celui des roturiers où la soupe était plus claire et la viande absente. Tout de suite, il dut répondre aux quolibets destinés à ceux qui déchoient. Son sang bouillonnant d’injustice entraînait disputes, insultes, bagarres conclues par des blessures physiques et morales. Il en avait voulu à son oncle, mais pas à la vie. Avec l’approche de l’âge d’homme, s’ensuivirent moult frasques estudiantines dans les rues bordelaises, et ces dernières avaient fini par indisposer son oncle, celui-ci décida que son neveu n’étant pas fait pour les études, il valait mieux l’envoyer faire fortune loin, très loin. Comme il était sans fortune ni biens, fataliste, Pierre-Henri accepta l’aventure. Son oncle trop heureux de s’en débarrasser le mit sur un navire en partance pour les Caraïbes avec une lettre de recommandation. La traversée se passa sans rien de remarquable et comme tous les chanceux, inconsciemment, il se demanda pourquoi tous en faisaient tant d’histoires. À peine arrivée à La Nouvelle-Orléans il se fit indiquer la demeure du marquis de Maubeuge. Après le port, qu’il avait trouvé aussi encombré que celui de Bordeaux ou peu s’en faut, fourmillant d’une activité fébrile, évitant les débardeurs écrasés sous leurs charges et l’amoncellement des marchandises qui attendaient, il arpenta les rues de la ville, suivant les indications qu’un mulâtre lui avait données. Il ne pouvait se rendre compte que La Nouvelle-Orléans était le croisement des produits en tous genres venu des colonies espagnoles et de l’Europe, il avait pour unique souci de ne pas crotter son seul habit convenable qu’il avait revêtu pour l’entrevue. Passé le cap litigieux du bourbier qu’étaient les abords de la levée, il avait eu tout loisir d’être frappé par le mélange des races et des couleurs. Il avait déjà vu plus d’un nègre, Bordeaux n’en était pas exempte, bien des maisons aristocratiques et bourgeoises exhibaient ses serviteurs si exotiques, mais pas en si grand nombre. En parcourant la rue de Toulouse, il alla de surprise en surprise, découvrant et admirant des demeures cossues dont certaines abritaient des boutiques au rez-de-chaussée, sous des arcades en dentelles de ferronneries, constatant l’élégance des Orléanais qui voyageaient à pied, à cheval ou en voiture. Gros carrosses, cabriolets ou chaises encombraient la rue et le trottoir de planches surélevé, qui empêchait de se souiller après les dernières pluies, n’était pas de trop pour les éviter. Pendant son court trajet, il put tâter au côté sulfureux de la ville caribéenne se retournant sur le déhanché arrogant des mulâtresses souriantes ou insolentes. Il se trouva bête ou tout au moins ignorant, il croyait débarquer dans un pays de sauvage et il constatait la civilisation d’une colonie en voie d’expansion.

Arrivé devant la demeure rue Dauphine, il frappa et attendit un instant examinant le décor de la rue. Une voix sèche le sorti de sa contemplation, Josépha ayant eu le temps d’examiner le jeune homme l’avait tout de suite catalogué dans les pauvres, aussi montrât elle le respect minimum dû à un blanc, comme beaucoup de sa caste, elle méprisait les petits blancs. Reprenant de sa superbe devant l’irrévérence de la gouvernante, il demanda à voir Monsieur le Marquis. Elle le fit patienter debout dans le vestibule, entra alors un homme affable et souriant. « – Décidément, Josépha n’a aucune manière. Vous devez être Monsieur Hautbois Guichette envoyé par Monsieur Lacourtade ? J’ai appris que le « belle Ninon » était au port.

– Oui, Monsieur le Marquis

– Oh ! Excusez-moi, je ne me suis pas présenté. Je suis, Monsieur d’Estournelles, le secrétaire de Monsieur de Maubeuge. Celui-ci est absent, aussi c’est moi qui vous accueille. Veuillez me suivre.

À la suite du secrétaire, le jeune homme découvrit l’intérieur de la demeure et s’avoua que même chez son oncle, il n’avait pas vu un ameublement, une décoration aussi raffinée et luxueuse. Il l’invita à s’asseoir dans un bureau sobrement meublé et qui ne servait qu’à Monsieur d’Estournelles. Il lut la lettre de recommandation de Monsieur Lacourtade. Souriant de satisfaction, après avoir demandé des nouvelles de la France, il engagea la conversation sur le sujet qui les préoccupait tous les deux, l’établissement de Pierre-Henri. « – J’ai pour vous un emploi qui si vous faites l’affaire pourrait vous intégrer dans notre société de façon modeste au début, mais qui avec le temps pourrait évoluer avantageusement. C’est Monsieur le marquis qui en a émis l’idée. » Le jeune homme en attendait l’énoncé, sachant que de doute façon il ne pouvait qu’accepter. « – La baronne de Thouais, qui vient comme vous de la région de Bordeaux, a besoin pour sa plantation d’un économe. Si l’emploi vous convient, je vous présenterai à son contremaître puis à elle-même. » Pierre-Henri accepta sans trop savoir en quoi consistait le poste d’économe dans une plantation. L’affaire fut rondement menée, Georges Tremblay trouva le jeune homme bien bâti malgré sa constitution élancée et apprécia le caractère solidement trempé qu’il décelait dans le comportement ouvert du jeune homme. Bien que sans expérience, il proposa au futur économe un contrat. Il accepta les cinq mille francs d’appointements, durant les trois années dont il aurait besoin pour son apprentissage et qui passeraient ensuite à dix ou douze mille francs accompagnés de cinq pour cent sur les bénéfices que ferait la plantation. Ce qui pourrait mener les meilleures années à quarante ou cinquante mille francs. Pierre-Henri était fort satisfait de l’arrangement, pour le conclure il fut présenté à sa future maîtresse.

Cambes Sadirac Antoinette-Marie (Dorothea Jordan by John Ogborne after George Romney, 1788

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Antoinette-Marie dès son entrée comprit dans les yeux du jeune homme qu’il la trouvait trop jeune pour être son employeur. Et effectivement quand il vit entrer la jeune fille, de toute évidence plus jeune que lui, à l’allure juvénile dans sa robe de linon blanc, il crut un instant qu’il n’avait pas affaire à la bonne personne. Décontenancé, il ne fit pas attention à la chambrière, qui, les yeux baissés, suivait sa maîtresse. Monsieur d’Estournelles fit les présentations. « – Madame de Thouais. » Y mettant toute son assurance Antoinette-Marie prit la parole. « – Bonjour, Monsieur, c’est donc moi que vous servirez par l’intermédiaire de Monsieur Tremblay. » Elle le sentit se raidir. Bien qu’il n’y ait rien de commun dans leurs physiques, il lui fit penser à Antonin son frère de lait. Elle finit par lui sourire, attendrie par sa gêne. « – Si l’accord qui vous a été fait vous agrée, mon contremaître vous trouvant à sa convenance, vous êtes engagé. » Ne lui laissant pas le temps de répondre, l’affaire étant de toute évidence entendue, elle continua. « – Il m’a semblé comprendre que comme moi vous fussiez de Bordeaux ? Il est vrai que Hautbois Guichette, cela m’est familier, pourtant je ne crois pas vous avoir déjà rencontré.

– C’est sûrement mon oncle que vous devez connaître, je suis recommandé par un ami à lui, Monsieur Lacourtade. Rien que l’accent prononcé de son pays, un peu traînant, n’oubliant aucune lettre, l’aurait décidé à l’engager.

Monsieur Lacourtade, mais c’est mon beau-frère !

– Si vieux ? Laissa-t-il échapper

– Ah ! Non ! Cela c’est son père, c’est donc chez lui que j’ai dû rencontrer votre oncle, mais j’avoue ne pas m’en souvenir.

– Cela n’est pas bien grave Madame

*

Quelques jours plus tard, il découvrait la plantation et faisait la connaissance du froid et distant Francisco Leopardo Alvarez Pignero avec qui il devait partager ses tâches et une partie du bungalow dans lequel ils logeaient.

Contrairement aux idées reçues qu’il avait sur l’indolence créole, sa vie quotidienne était essentiellement occupée par le travail. Et comme avant tout il était là pour gagner de l’argent, il comptait faire ses preuves rapidement. Les longues journées de labeur harassant sur la plantation lui laissait peu de temps de loisir, qu’il occupait à la chasse ou à la pêche.

Pendant que Georges Tremblay inspectait dans les détails la plantation, Pierre-Henri et Francisco sous ses ordres surveillaient l’entretien des champs de cannes, le travail du moulin à sucre au bord du bayou, l’écumage de l’équipage, le chauffage du vesou, et tout ce qui s’en suivait. Il fallait aussi compter les nègres, coupeurs de cannes, dénombrer ceux des cabrouets, des moulins, du fourneau, de la sucrerie, sans oublier de s’occuper des gardeurs d’animaux, des ouvriers ou détournés à cet effet, et de ceux qui s’occupaient du coton et de l’indigo, faire le tour des plantations, se transporter à l’hôpital, visiter les malades.

Thomas Waterman Wood.jpgDans un premier temps, les hommes et les femmes courbaient dans les champs et qu’il houspillait pour activer leur travail, étaient pour lui à peine plus que du bétail. Puis il apprit à les reconnaître et enfin à les connaître, car contrairement à beaucoup de blancs mêmes propriétaires, il trouvait qu’aucun noir ne se ressemblait. Il n’était pas capable de faire la différence entre les Congos, et d’autres groupes guinéens comme les Nagos, les Aradas, pas plus que les quelques Bantous, des Mandingues et des Bandias, mais reconnaissaient Lambert, Lazare, Colas, Séraphin, Algan, Dieudonné, Magloire, Roch, Phaéton, Adonis, Apollon, Jason, Amadis, Ulysse, Annibal, Titus, Scipion, Céladon, ou Europe, Cunégonde, Pétronille, Scolastique, Edwige, Hermine, Gudule, Anastasie, Vénus, Diane, Théclis, Thisbée ou Salomée… ils pouvaient appeler par leur nom tous les esclaves de la plantation. Il en tirait une certaine fierté.

La journée était rythmée par les repas, l’heure du déjeuner sonnait au milieu de la matinée, les économes se mettaient à table à tour de rôle, mangeant à leur faim, Georges Tremblay était intransigeant à ce sujet comme l’avait été le baron de Thouais, estimant que pour avoir des forces, il fallait être bien nourri contrairement à d’autres plantations qui économisaient sur la pitance des subalternes. Après cette courte interruption, le repas pris, ils reprenaient leurs postes, pour veiller à l’épuration des chaudières et à la fabrication du sucre, sans oublier la lutte contre les insectes qui pouvaient anéantir les cultures à la moindre négligence. Ils ne s’arrêtaient que, lorsque sonnait le dîner au pic du soleil. À deux heures après midi, après une courte sieste, les travaux reprenaient jusqu’au soir. À huit heures, on sonnait un léger souper, il se retirait quelquefois pour prendre un court repos avant de retourner aux taches diverses qui pouvaient mener tard dans la nuit. Malgré la charge de travail, il se sentait à égalité avec ses comparses.

Pierre-Henri ne faisait pas encore partie de la « bonne société » créole, aussi il ne participait pas aux visites de voisinage ou aux grands festins suivis de bal et de jeu à l’occasion d’événements familiaux. Non pas qu’il ne fût pas invité, mais, il avait vite compris, que comme en France, on lui ferait sentir son statut. Par contre, tout comme son comparse il participait au repas dominical et aux repas de fêtes à la table de la maîtresse de la plantation. Elle y tenait.

C’est en remarquant Esther quelques jours après leur arrivée que Pierre-Henri comprit qu’il se sentait seul. Il préférait à la beauté sculpturale de Mama-Louisa qu’il n’avait pu que remarquer la réserve empruntée de la jeune fille émergeant du cocon de l’enfance. Elle lui faisait penser à une chatte, le visage triangulaire envahi par ses grands yeux bruns. Il aimait son regard ressemblant à celui d’une génisse, il avait la douceur de celui d’une mère. Il aurait parié que ses mains pouvaient enserrer sans effort sa taille. Sa peau d’un brun ambré scintillait sous la lumière. Elle avait la bouche gourmande qui appelle le baiser du moins, l’espérait-il. Et sa poitrine qui sans effort tendait le tissu au-devant d’elle et qu’il aurait bien caressée, titillée, sucée, l’envoûtait, tant et si bien que le peu de sommeil qu’il trouvait était envahi par des images sulfureuses de la chambrière.

Il fut comblé quand ses vœux se réalisèrent et quand elle dut partir avec la maîtresse, les regards lascifs et serviles des négresses des champs le laissèrent indifférent tant sa mémoire était pleine d’Esther. Il savait bien qu’il n’aurait eu aucun mal à mettre l’une de celles-ci dans sa couche. Outre le fait qu’elles n’avaient rien à dire, elles n’auraient pas demandé mieux pour échapper quelques instants aux travaux pénibles des champs, voir atteindre la grande maison.

Chapitre 49

Un retour plein de surprises

Cambes-Sadirac Antoinette-Marie (George Romney Caroline Countess Carisle)

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Le ciel, encombré d’une multitude d’oiseaux, se colorait d’une teinte rosée sur le fleuve qui leur servait de couloir de migration. La campagne environnante se réveillait au son de leurs piaillements, sifflements, babils, gazouillis qui annonçaient le lever du jour. Le landau conduit par Abraham et transportant Antoinette-Marie encore ensommeillée en compagnie de sa chambrière, suivi de la carriole conduite par Pierre-Henri accompagné par Francisco, sortit par la porte de la rue Royale. Abraham qui n’en était pas à son premier trajet avait guidé la voiture en direction du fleuve sur le tracé fait de coquillages compilés de la route qui serpentait parallèlement sur la levée, puis entre les plantations et le fleuve quand les digues protectrices n’existaient plus.

Vers le milieu de la matinée, les occupants des multiples embarcations faites de troncs fermement attachés les uns aux autres avec une cabane rudimentaire à la poupe, qui naviguaient en grand nombre avec leurs marchandises vers le port de La Nouvelle-Orléans, croisèrent le spectacle d’une jeune fille élégante assise sur un tronc d’arbre, avec deux molosses couchés à ses pieds. Le dos bien droit, le haut du visage caché par une large capeline, Antoinette-Marie avalait un encas avec ses deux économes en attendant qu’Abraham aidé d’Esther ait décapoté le landau. Elle faisait à peine attention aux enfants qui lui faisaient signe depuis les barges. Elle était partagée par la joie de revoir ce qu’elle considérait désormais comme sa maison » « la Palmeraie « et la tristesse de partir sans avoir revu celui qu’elle espérait. Hypnotisée par le reflet de l’eau, elle ressassait le tumulte de ses sentiments envers le jeune hidalgo. Elle avait déjà été échaudée à Bordeaux. Elle s’était enflammée sous le charme séducteur de Pierre Victurnien pour au final être fort déçue. Elle craignait de récidiver, mais c’était plus fort qu’elle. Dès qu’elle l’avait vu, son cœur s’était emballé comme si elle l’avait déjà connu, en fait, elle l’avait reconnu au fond de son âme. Même si cela pouvait paraître niais, c’était une évidence, une certitude. Tout en laissant errer ses pensées, elle regardait sans la voir une grue au long cou, sur la branche d’un arbuste, qui, penchée sur le fleuve, cherchait sa pitance. Antoinette-Marie sursauta en poussant un cri au surgissement au milieu d’éclaboussures d’un alligator qui voulait en faire sa proie. L’oiseau s’envola au son des cris agacés que provoquait ce dérangement. Les molosses se redressèrent grognant et aboyant envers le monstre aquatique faisant un barrage devant leur maîtresse. L’animal désappointé retourna dans le lit du fleuve. Dans son sursaut, elle perdit l’équilibre que son économe rétablit à temps. Elle s’excusa de cet affolement dû à son inattention. Elle se trouvait ridicule et était en colère contre elle-même. Elle s’était mise en danger par inadvertance et dans ce pays cela coûtait la vie. La nature n’oubliait pas son état sauvage malgré son recul face à l’homme qui façonnait l’œuvre de dieu à sa convenance. Remis de ses émotions, le groupe reprit le voyage.

À nouveau installé dans le landau, Antoinette-Marie retira sa capeline et ses souliers qu’elle trouvait trop serrés et posa les pieds sur la banquette opposée. Esther avait repris un ouvrage sur lequel elle s’appliquait avec une attention minutieuse. Sous la frondaison des chênes aux feuilles tendres du printemps repoussant de leur mieux la mousse espagnole suspendue au gré du vent, qui le plus souvent protégeait les voyageurs des ardeurs du soleil, les véhicules poursuivirent la route. Elle se mit à lire le livre que lui avait prêté son notaire. C’était une pièce de Marivaux, « l’île des esclaves » dont le sujet résultait de l’inversion des conditions des personnages. Elle supposait qu’il essayait de lui faire passer un message. Il ne pouvait savoir que c’était un sujet qu’elle connaissait bien, elle avait vécu ses premières années comme la fille d’un métayer. Est-ce le large Mississippi qui lui rappelait la Garonne au bord de laquelle elle avait fait ses premiers pas, puis ses premières courses avec Antonin et la tribu Freydou, les souvenirs se mirent à l’assaillir ? La nostalgie de ce temps l’envahit. Elle se souvint de son incompréhension lorsque les Freydou, essayant de contenir sa fougue enfantine et voulant lui donner quelques rudiments de l’éducation qu’ils pensaient qu’elle devait recevoir, avaient essayé, en vint, de lui expliquer qu’elle était la fille du château. Elle n’avait tout d’abord pas compris qu’ils lui signifiaient sa condition. Elle savait bien qu’elle était la fille du château, elle savait où elle habitait. Ignorant la poussière, les toiles d’araignée, les planchers comme les plafonds qui s’effondraient, elle l’avait exploré dans ses moindres recoins ou presque avec sur les talons son frère de lait, Antonin, de trois ans plus âgé. Dans cette inspection en règle, elle avait tout de même évité les caves suite à l’avertissement de Gaspard Freydou. Il lui avait raconté les oubliettes où l’on se perdait à jamais enlevé par des trolls, les fantômes qui hantaient encore les lieux. Elle n’avait pas voulu vérifier ses dires. Elle avait commencé à comprendre où ses parents nourriciers voulaient en venir quand elle avait découvert dans le grenier un tableau, plus grand qu’elle, représentant une dame aux cheveux blond-argents, comme les siens d’après Antonin. Et quand elle avait réfuté la ressemblance avec la dame en robe de velours noir avec ce drôle de col de dentelle blanc en forme de roue de fromage, son compagnon avait insisté. Elle avait les mêmes cheveux et les mêmes yeux. Bertrande Freydou lui expliqua que c’était, somme tout, normal puisque c’était l’une de ses ancêtres. Elle était souvent revenue se plonger dans les yeux de son ancêtre dont elle ne savait rien d’autre. Elle lui parlait, lui racontait ses malheurs de petite fille, lui demandait d’en faire part à sa maman au paradis. Elle avait fini par tout comprendre le jour de l’arrivée de sa tante avec ses deux sœurs. Elle s’était reconnue en elles, elle ne savait pas comment, mais elle avait compris avant que l’on ne lui explique. La suite fut plus embrouillée, car hormis le fait d’apprendre à lire et à écrire avec le curé, sa vie n’avait pas changé après leur passage. Elle avait alors juste compris qu’elle n’était pas comme les Freydou, ni même comme Antonin. Elle s’était sentie plus seule. Le bon curé de Cambes avait essayé plus d’une fois de lui expliquer la situation, mais en vain. Écartée de son frère de lait, happé par les travaux de son âge, ainsi que d’autres enfants, se retrouvant le plus souvent seule car éloignée des travaux de la ferme par ses parents nourriciers, elle s’était plongée dans les livres. Elle se réfugiait dans la bibliothèque oubliée de tous et lisait tout ce qu’elle trouvait, au début sans vraiment comprendre. Mais avec le temps, bien que dans un grand désordre, elle avait acquis par elle-même une culture variée pas toujours féminine, mais enrichissante.

Le rythme du trot du cheval la berça et l’engourdit, puis elle finit par s’endormir au milieu de ses souvenirs. Elle fut réveillée par la voix grave d’Abraham sollicitant Esther pour qu’elle réveille sa maîtresse. Il y avait au loin sur le bord de la route un groupe d’hommes qui stationnait à côté d’une embarcation amarrée et cela ne lui disait rien de bon. Elle se redressa d’un coup portant ses mains à ses cheveux pour en rejeter les boucles à l’arrière, jeta un œil vers le groupe qui était encore loin d’eux. Ils étaient à plusieurs lieues d’une plantation en aval comme en amont du fleuve, c’était l’endroit idéal pour dépouiller des gens. Elle renfila le plus rapidement ses souliers. Elle glissa sous ses jupes le pistolet que lui avait donné, au cas où, Don Alvarez Pignero, son jeune économe espagnol. Elle le savait, il y avait des pirates, qui, du fleuve, attaquaient et dépouillaient les voyageurs, mais rarement en plein jour. Mais tous voyageaient en groupe, il était rare que cela tourne au drame, les voleurs la plupart du temps se contentaient du butin. De plus, trop de monde naviguait dessus et aurait pu les voir. Cela n’empêcha pas les deux jeunes filles de sentir la peur courir sur la peau, la tension était palpable dans les deux voitures. Elle rappela Béarn et Navarre, qui couraient sur le bas-côté. Sans arrêter la voiture, elle leur ouvrit la portière, les molosses sautèrent dans la caisse du landau, faisant gémir les suspensions sous leurs poids. Dans la carriole derrière, les deux économes rapprochèrent leurs armes, pistolets et fusils prêts à agir. Abraham lui-même, bien qu’il soit un esclave, avait sur lui un pistolet confié par Georges Tremblay. Tous avaient entière confiance en lui.

Charles Adams (François-André Vincent

Charles Adams

Sur le bord de la route, à leur approche, ne se tenait plus qu’un homme, aux longs cheveux blonds, élégamment vêtu, et un autre de taille plus petite et rouquin. Le reste du groupe avait rembarqué à l’ordre du premier. Surprise, Antoinette-Marie reconnut le deuxième, le soi-disant vieillard porteur du message, elle n’avait pas de doute. Elle s’écria en direction de ses économes. « – Attendez, je connais cet homme ! Abraham arrête la voiture ! » Monsieur Hautbois-Guichette et Don Alvarez Pignero, à peine rassurés, abaissèrent leurs armes qui gardèrent toutefois à la main. La situation leur paraissait étrange. Leurs grosses pattes s’appuyant sur la portière, Navarre et Béarn s’interposèrent entre leur maîtresse et les étrangers. Les deux molosses ne semblaient pas craindre de danger, ce qui rassura la troupe. L’homme élégant, nullement inquiété par les chiens et les armes des voyageurs, se découvrit et se courba à l’arrêt de la voiture. « – Bonjour ! Madame, je suis le capitaine Charles Adams, voici mon chirurgien, Monsieur Fergusson, nous ne nous connaissons pas, mais je suis porteur de nouvelles.

– Je sais qui vous êtes, Monsieur, j’ai entendu parler de vous, de plus j’ai reconnu votre acolyte. Je suppose que je n’ai pas besoin de me présenter ? Le pirate fut saisi par l’aplomb de la jeune fille, il ne regrettait pas la rencontre qu’il avait provoquée. « – Évidemment, que non, Madame de Thouais. Je suis venu vous dire que Don de Puerto Valdez regagne en ce moment même La Nouvelle-Orléans. Il est à cette heure sur le lac Maurepas en pleine santé. »

Le cœur d’Antoinette-Marie, lui sembla-t-il, manqua un battement. Elle ne lui demanda pas comment il savait cela, elle se doutait qu’elle ne pouvait tout connaître de cette étrange aventure. Elle lui sourit de soulagement ou de bonheur ou des deux, elle n’aurait su le dire. « – Merci, Monsieur, je n’ai sur moi que cette bourse, car comme vous le savez les routes ne sont pas toujours sûres. » Il sourit au sous-entendu. Il voulut refuser la bourse de cuir rouge qu’elle avait pris sous sa banquette et qu’elle lui tendait. « – Non ! Non, Madame ce n’est qu’un service.

– C’est plus que cela, et vous le savez bien, me semble-t-il ? Autrement vous ne sauriez être sur ma route. Alors, s’il vous plaît prenez. Et dès que j’aurai revu Don de Puerto Valdez, je vous en donnerai autant à notre prochaine rencontre. Bien sûr que cela reste entre nous ! » Devant le scepticisme perceptible de son entourage, elle rajouta. « – Si tout cela est faux, je paierai ma candeur, et la leçon ne sera pas trop chère payée. Autrement la somme ne sera jamais à la hauteur du service que vous me rendez.

– Rassurez-vous madame, vous me reverrez, et vous aurez l’occasion de payer la dette que vous désirez contracter auprès de moi. Au revoir Madame, au plaisir de vous revoir. La situation amusa Antoinette-Marie, elle lui faisait penser à une comédie de théâtre. Elle regarda le beau capitaine remonter avec son comparse sur l’embarcation, qui ressemblait à une gabarre et qui dès la voile levée fila dans le sens du courant disparaissant rapidement de la vue du groupe.

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Le capitaine Adam avait pris pour prétexte de se faire payer son dû pour approcher l’héroïne de l’histoire d’amour non entamée de l’homme qu’il avait secouru. Décidément, l’hidalgo et son histoire l’avaient touché. Pourquoi ? Il n’aurait pas su l’expliquer, cela était peut-être un écho avec sa propre histoire. Il était allé à La Nouvelle-Orléans, il s’était renseigné auprès de Pierre Lafitte avec qui il était associé pour écouler, dans la ville et ses alentours, ses produits de contrebande. À la description qu’il en avait faite, sans nul doute le contrebandier orléanais lui assura que ce ne pouvait être que la petite veuve française. Ce qu’il en apprit ajouta à son engouement pour cette historiette galante. Quand il apprit où se trouvait la plantation de la jeune veuve, il se dit que la dette contractée par le marquis espagnol pouvait lui être plus profitable qu’il ne l’avait cru tout d’abord. Et ses pensées ne l’amenaient pas imaginer une récompense plus importante, mais plus à l’assurance de trouver à un endroit stratégique sur le fleuve, un lieu où se réfugier si le besoin venait à se faire sentir. Bien évidemment, les planteurs n’étaient pas regardants quant à la provenance des marchandises qui leur refourguaient, mais de là à le protéger ou le cacher lui et ses hommes, c’était autre chose. Mais, avec une dette de vie, il se dit qu’il avait peut-être trouvé un havre de paix. Il ne doutait pas de la reconnaissance de l’hidalgo et la rencontre avec cette jeune fille au demeurant qu’il trouvait fort belle et courageuse, l’avait conforté dans cette espérance. Et la scène l’avait beaucoup amusé, il irait à la prochaine occasion lui rendre visite dans sa plantation, il allait juste, lui laissait le temps de revoir son soupirant.

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de Vilagaya Juan Salvador et sa femme (Sir Henry Raeburn (Porträt von Sir John und Lady Clerk

Juan Salvador et Maria helena de Vilagaya

Sur le chemin du retour à la Palmeraie, il avait été prévu par le groupe de voyageurs de s’arrêter à la plantation « la Nouvelle ». La charrette conduite par les deux économes contenait outre les malles d’Antoinette-Marie, les outils et les vivres pour la plantation de la Palmeraie, des fournitures pour les De Vilagaya. Pour couper le trajet, Antoinette-Marie avait décidé de passer la nuit chez ses voisins éloignés, dont elle appréciait la chaleur humaine. Malgré le côté intrusif de Maria Helena De Vilagaya, Antoinette-Marie appréciait l’Espagnole. Sous des abords autoritaires, elle avait reconnu le grand cœur de la dame en mal d’enfant et lui savait gré sous des dehors un peu rudes de l’affection qu’elle lui portait. Elle avait apprécié le bouclier que la dame levait chaque fois que l’on s’approchait de trop près d’elle, s’en réservant en quelque sorte l’exclusivité, et si parfois cela pouvait être un tant soit peu envahissant, elle ne pouvait lui en vouloir, cela l’ayant protégé plus d’une fois de l’intrusion intempestive d’un supposé prétendant ou de celle de sa famille. Elle avait en cela, comme une duègne, protégé sa vertu. Une fois de plus elle fut reçue avec ses gens les bras ouverts. Dès qu’elle se fut rafraîchie, Antoinette-Marie descendit rejoindre son hôtesse qui attendait avec impatience des nouvelles, des rumeurs, des ragots de la ville. Alors qu’elles conversaient, Antoinette-Marie s’amusant de la causticité des remarques de l’Espagnole, son époux les rejoignit, ils passèrent donc à table. Sans façon la conversation coulait autour de la table passant du français à l’espagnol suivant qui parlait. L’humeur était joyeuse, les De Vilagaya heureux de l’interruption dans leur routine que leur apportaient les jeunes gens. Au milieu des sujets diversement échangés et alors que don De Vilagaya demandait si le voyage s’était bien déroulé et qu’Antoinette-Marie répondait par l’affirmative, Pierre-Henri ne put s’empêcher de sous-entendre qu’il n’avait pas été sans surprise. Intriguée, doña De Vilagaya demanda des détails. Les deux économes ne s’étaient pas remis de leur rencontre avec les pirates et encore moins de l’échange de ceux-ci avec leur maîtresse. L’un comme l’autre, ils allaient de surprise en surprise avec celle-ci, elle prévoyait les catastrophes comme une pythie, elle se faisait enlever par ses prétendants, et maintenant elle sympathisait avec des pirates, sa jeunesse et sa beauté les avaient déjà assez étonnées. Contrariée, car elle devinait déjà la curiosité qu’allait soulever sa narration et qu’elle devrait assouvir, Antoinette-Marie raconta leur aventure. À sa surprise, doña De Vilagaya ne demanda pas de qui le pirate prétendait donner des nouvelles, comme si cela était évident. Même au milieu du désert, Antoinette-Marie était sûr que l’Espagnole arriverait à tout savoir sur son entourage, mais comment pouvait-elle savoir ? Elle préféra ne pas demander de peur que cela ne l’entraîne trop loin, d’autant que comme si de rien n’était, doña De Vilagaya poursuivait la conversation. « – Vous savez, Antoinette-Marie, votre pirate n’est ni plus ni moins un contrebandier. Mon époux vous dirait que tout dépend comment l’on perçoit la marchandise. Si on est le dépossédé, c’est un pirate, mais si vous êtes le futur propriétaire de la marchandise, c’est un contrebandier. Nous-mêmes faisons quelques affaires avec eux afin d’éviter les taxes bien trop lourdes sur les marchandises venant d’Europe et vous devriez voir avec votre contremaître pour les futures fournitures dont vous avez besoin pour meubler votre maison ou pour quelques nègres supplémentaires. Vous verrez, cela facilite la vie, et puis c’est tellement amusant de contourner les lois. » Elle se mit en rire devant l’ébahissement de ses invités. « – Ne soyez pas étonnée, mon épouse à raison mon petit, nous ne pourrions obtenir tout le confort que nous avons si nous n’achetions que les produits passant par la douane de la Balise. Votre landau par exemple est venu par le lac Pontchartrain une nuit sans lune. Tous autant que nous sommes, nous utilisons ce moyen, attelages, garde-robes, étoffes, bijoux, meubles, vaisselles, vins, tout ce qui vient de nos pays natals, arrivent le plus souvent par ce biais. Sans parler de tout ce que nous échangeons avec les États-Unis par le biais de kentuckyens, blé, viandes séchées pour nos nègres et j’en passe ». Ils parlèrent ensuite des levées et du projet du nouveau gouverneur de creuser un canal entre La Nouvelle-Orléans et le lac Pontchartrain, afin d’assécher les marais à l’est de la ville pour l’assainir, en pourparlers entre celui-ci et le Cabildo. Doña De Vilagaya ne put s’empêcher de faire remarquer que cela hausserait le prix des terres alentour, au grand avantage des propriétaires comme Saint-Maxent et Marigny. Le café pris, les convives se quittèrent, Antoinette-Marie désirant partir en milieu de matinée au plus tard.

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Les jambes ballantes de part et d’autre de l’une des plus hautes branches d’un chêne en bordure de la plantation, sans crainte du vertige, l’enfant s’était confortablement installé. Sans remords, il avait pour cela effrayé un couple de moqueurs qui nidifiait. Les oiseaux luttèrent un moment poussant des cris ironiques, puis s’envolèrent laissant la place au gamin. Nathanaël à cheval sur son promontoire dominait de sa tour de guet improvisée la courbe du Mississippi des lieux à la ronde. Il scrutait la route longeant le fleuve, cherchant de son jeune regard le moindre mouvement, l’élévation de la poussière, sur le chemin, révélatrice de voyageurs. Alors qu’il désespérait, un voile brumeux s’éleva au loin. Il fronça les sourcils, rejeta une de ses mèches blondes qui le gênait, il redoubla d’attention. Était-ce une illusion que le vent lui jouait ? Son acuité visuelle l’aidant, il commença à deviner les deux voitures qui se suivaient. Il n’eut plus de doute. Il descendit avec l’adresse d’un petit singe, au risque de se rompre le cou, glissa sur la dernière branche, s’affalant sur le sol. Il se releva aussitôt, traversa au plus vite le bois qui séparait la route du jardin de la plantation. Il contourna et évita, palmiers nains, bouquet de jeunes palmiers et de magnolias fraîchement plantés, bosquet d’azalées géantes, buissons de gardénias, massifs de fleurs foisonnants. Il atteignit enfin la grande pelouse devant la demeure, tout en courant, il hurlait. « – La maîtresse, la maîtresse ! Elle arrive ! » Georges Tremblay l’avait mis en avant-garde pour surveiller l’arrivée du landau. L’appel fut repris par la plus jeune des filles de Néora, l’hospitalière. La petite Bethsabée, postée dans la galerie, traversa la demeure de part en part, et tomba nez à nez avec Mama-Louisa tout sourire. « – Et bien qu’attends-tu pour sonner la cloche ? ». La cloche, elle pouvait sonner la cloche, la cloche qui sonnait le début de la journée dans les champs, qui le soir venu annonçait le repos, la cloche qui appelait aux repas et prévenait des catastrophes, la cloche que personne n’avait le droit de toucher en dehors des blancs et de la gouvernante. La petite fille n’était pas peu fière d’attraper le cordon qu’elle pouvait à peine atteindre. Il faisait rêver tous les négrillons. De ses bras frêles, elle fit sonner à tout rompre, la cloche de bronze, aussi grosse que sa tête, symbole de l’autorité du maître. Mama-Louisa, hilare, l’interrompit assourdie par le son. De toute part, au son du signal, les gens de la plantation arrivaient, les femmes rajustant leurs tabliers et leurs tignons blancs comme neige, les hommes refermant ou enfilant leurs chemises. Marie-Adélaïde se précipita à l’appel, traversa la demeure qu’elle n’habitait plus, ayant suivi son époux dans le bungalow et se posta sur la véranda attendant de voir au bout de l’allée la voiture tant attendue par les gens de la plantation.

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Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Alerté par le son de la cloche au loin, Antoinette-Marie s’inquiéta. « – Le feu ? Que peut-il bien se passer ? »  Abraham sans se retourner ni changer le rythme du trot de l’attelage lui répondit avec un sourire découvrant toutes ses dents. « – Mais Ma’ame, c’est pou’ vous la cloche sonner. C’est que nous avoi’ eu peu’ de vous pe’d’e ! » Antoinette-Marie en resta bouche bée. Ses gens avaient craint sa disparition, de cela, elle ne se serait pas doutée, elle n’y avait même pas pensé. Elle revoyait Esther se jeter à ses pieds enlaçant ses genoux, lorsqu’après son enlèvement par ce bellâtre de Saint-Maxent ses sauveurs l’avaient reconduite chez les Maubeuge. Elle avait cru que sa chambrière était par trop sentimentale et avait eu juste comme réflexe de flatter la tête de sa servante. Mais maintenant qu’elle y songeait, que seraient devenus ses gens, ses esclaves si elle avait effectivement disparu ? La plantation aurait été vendue et eux avec, les quelques familles constituées séparées, quel maître aurait-il eu ? La liberté, il n’aurait pas fallu y compter et de toute façon pour quoi faire ? Elle savait bien que sans argent, elle ne valait pas grand-chose, elle avait bien vu à Cambes, malgré leur liberté, les paysans subissaient la misère causée par une mauvaise récolte, par un maître qui en voulait plus. Elle ne l’avait pas endurée, mais l’avait constatée. Les révolutions politiques, philosophiques, malgré la liberté qu’elles prônaient n’y changeaient rien. Elles ne faisaient qu’accroitre la tromperie par un espoir souvent mal réfléchi.

Plus le temps passait, plus elle comprenait à quel point ses esclaves partageaient avec elle cette dépendance des uns des autres, elle n’avait jamais pu les considérer comme des meubles comme la plupart des planteurs qui en avaient besoin. Elle était liée à eux. Ils avaient besoin de sa protection et elle d’eux pour faire vivre ce domaine, qui lui seul permettait de poursuivre ce cycle. Pas plus qu’eux, elle n’avait eu le choix, la loi, la vie l’emprisonnait dans ce schéma.

De la voiture qui remontait l’allée, elle vit arriver, de derrière la demeure, la foule compacte de ses esclaves encadrée de ses deux surveillants Simon et Mathieu Lamotte. Le son de la cloche fut remplacé par leur aubade accompagnée du rythme claquant de leur main. Comprenant de mieux en mieux le jargon des esclaves, elle percevait son nom, celui de Dieu, et leurs remerciements, au milieu du chant venant vers elle. De la demeure elle-même elle reconnut à son allure incomparable Mama-Louisa tout sourire qui mettait de l’ordre dans le groupe désordonné des gens de maison et des enfants. Georges Tremblay, en haut des marches, avait rejoint son épouse dont il entourait les épaules d’un de ses bras. Antoinette-Marie sentit son cœur se comprimer sous le coup de l’émotion, elle était bien chez elle, elle n’avait plus de doute, devant elle s’étalait sa famille. Les larmes lui vinrent aux yeux, elle se leva dans le landau encore en mouvement. Le silence se fit à l’arrêt du véhicule, elle descendit, passa devant ses gens comme un général passe en revue ses troupes, un timide sourire à la face. Elle se pencha vers l’angelot qu’était Nathanaël, lui caressa la joue et levant les yeux vers sa mère, elle rencontra le regard bienveillant de la gouvernante. « – Merci, merci Mama-Louisa ». Elle lui prit les mains retenant ses larmes sous le coup de l’émotion. Puis elle se retourna vers le groupe qui attendait. « – Bonjour, bonjour à tous, merci, merci de cet accueil, je me sens enfin arrivée chez moi. » Quelques rires gênés furent émis, et Mama-Louisa entre ses lèvres entama un chant religieux. Devant le signal, il fut entamé par tous. Marie-Adélaïde descendit de la véranda et chaleureusement prit son amie dans les bras et l’entraîna en haut des marches pour écouter le cœur chaleureux que ses gens lui dédiaient s’élever vers le ciel.

*

Assise à l’ombre de la glycine et des clématites couvrant la pergola, nouvellement construite selon les directives de Georges Tremblay, devant la demeure, Antoinette-Marie patientait en admirant son nouveau jardin. Selon leur choix commun, Marie-Adélaïde avait suivi les plantations d’une dizaine de palmiers de Floride qui justifiaient à nouveau le nom de la plantation. Les jeunes plants ornaient tout en l’envahissant la pelouse droite devant la demeure et allaient côtoyer les chênes de la forêt. Devant eux prenaient le relais des palmiers nains ainsi que des bananiers. Sur l’autre pelouse paradaient des orangers et des citronniers, des magnolias en bosquets parachevaient cette frénésie de plantation de jeunes arbres. Les fleurs avaient leurs places sous forme de buissons comme les azalées géantes et les gardénias, les iris qui prospéraient en toute liberté. Antoinette-Marie était satisfaite, elle aimait le côté anarchique de l’ensemble qui laissait croire au naturel du jardin, mode venue d’Angleterre. De là où elle était, elle voyait encore la digue protectrice à défaut de voir le fleuve. Elle s’abîma dans le vol d’un colibri qui avait décidé de butiner une clématite rose. Elle fut tirée de sa rêverie par le toussotement discret de Mama-Louisa qu’elle avait fait appeler.

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mama Louisa

La gouvernante pensait avoir été invitée afin de remercier sa maîtresse pour le bienfait qu’elle avait découvert les bras ballants devant la porte de sa cuisine, le matin même. Le jour était à peine levé, alors qu’elle s’affairait devant ses fourneaux, aidée en cela par Dalila, la porte s’était entrouverte, laissant brusquement pénétrer la lumière la faisant se retourner. Elle découvrit sur le pas un jeune garçon qui la dévisageait avec un air mauvais. « Aaron, mon Aaron, mon Dieu ! Merci, merci ! » Brun, juste hâlé par le soleil, presque la taille d’un homme, le regard noir, il dévisageait sa mère. Elle se précipita, le prit dans ses bras, sentant une légère réticence, qu’elle prit pour la pudeur du jeune homme à venir, elle se recula et admira sa progéniture longtemps éloignée. Elle ne pouvait savoir que c’était la rancœur d’avoir du jour au lendemain été emmené loin d’elle pour être sous les ordres « d’un sale négro » qui l’avait brusqué plus que de mesure parce qu’il était blanc à l’extérieur. Il en voulait à sa mère de n’avoir rien pu faire pour le garder auprès d’elle, il refusait d’admettre, au souvenir de toutes les brimades qu’il avait reçu, son impuissance. Georges Tremblay, sur la demande d’Antoinette-Marie, qui avait instruit son contremaître de l’affranchissement de Mama-Louisa et de ses enfants, était venu la veille le chercher sur la plantation de Louis André Bertin-Dunogier. Cela faisait cinq ans qu’il était en apprentissage sur cette plantation suite aux ordres du baron de Thouais, son père. Si son nouveau maître, temporairement, avait toujours été clément envers lui, les autres esclaves s’étaient chargés à coups de brimades, de coups, d’injures, de lui faire sentir sa différence. Il était métisse et même quarteron, cela n’avait rien d’original et était même assez courant sur les plantations, mais celui qui devait lui apprendre les métiers de la menuiserie et de l’ébénisterie ne voyait pas ça de cette façon. Le garçon était trop blanc et lui était noir d’ébène. Le garçon parlait comme les maîtres et cela, il ne le supportait pas. Le garçon était donc revenu plein de ressentiments et ne sachant vers qui les diriger, sa mère devint celle qui avait laissé faire. Et la joie de sa mère à son arrivée n’y changea rien. Tout à son bonheur, elle lui présenta le poupon qu’était devenue Sarah, sa petite sœur et lui rappela son frère Nathanaël qui l’avait connu marchant à peine.

*

Antoinette-Marie releva la tête et demanda à sa gouvernante de s’asseoir, ce qui la décontenança. Un peu gênée, elle prit l’un des fauteuils en rotin face à sa jeune maîtresse. « –  Mama-Louisa, j’ai profité de mon séjour à La Nouvelle-Orléans pour aller voir mon notaire afin de réaliser l’une des dernières volontés de Charles-Henri. » La gouvernante regardait sa maîtresse sans vraiment comprendre où celle-ci voulait en venir. Il était vrai que guère à l’aise dans la situation, sa maîtresse ne savait comment présenter la chose. « – Bon ! Enfin Charles-Henri m’a demandé sur son lit de mort de t’émanciper ainsi que tes enfants. » Elle omit de lui dire que son défunt époux lui avait alors expliqué que ses derniers étaient ni plus ni moins sa fratrie par la main gauche. La culpabilité qu’elle ressentit à cette omission fut calmée par la pudeur, car comment aurait-elle pu formuler cette information sans froisser sa gouvernante ? Celle-ci qui prenait comme un coup de tonnerre l’annonce de sa liberté se demandait si elle avait bien compris. Elle était libre ! Elle et ses enfants, ce que jusque-là n’avait été qu’un rêve enfoui au fil du temps au plus profond d’elle-même. Telle une douleur fulgurante, l’espoir renaissait, comme un éclat lumineux, comme un miracle. Pour la première fois de sa vie, elle ne savait que dire. Hébétée, elle ne sut articuler que. « – Ce n’est pas possible ! » Antoinette-Marie  que le silence, installé entre elles, gênait rebondit sur l’exclamation. « – En fait, c’est Monsieur Bevenot de Haussois, mon notaire, qui a trouvé la solution pour que ce soit possible. » Elle omit d’expliquer les arrangements qui avaient permis de détourner la loi et reprit. « – Cela sera ratifié au journal officiel du Cabildo d’ici un mois, mais ce n’est que pure formalité. Je tiens à disposition un double des papiers de votre émancipation. »  Mama-Louisa écoutait attentivement chaque mot de sa maîtresse dans un silence absolu de peur d’être en train de rêver. Quand celle-ci n’eut plus rien à rajouter, le silence s’installa à nouveau entre elles. Antoinette-Marie le brisa. « –  Tu as bien compris ce que je viens te dire Mama-Louisa, toi et tes enfants êtes libres ! Tu peux désormais faire ce que tu veux ou presque !

– Que voulez-vous dire par : presque ?

– Tu es supposée quitter la plantation avec tes enfants et te rendre à La Nouvelle-Orléans. Où les… nègres libres sont supposés vivre.

Mama-Louisa, comme chaque fois que quelque chose ne lui convenait pas, émit un son strident, en passant sa langue sur ses dents.

– Oui ! oui ! Mais c’est vraiment une obligation de quitter la plantation ?

– Si tu tiens à rester à mon service, ce qui me plairait, mon notaire a trouvé un accommodement. Dans ce cas, bien évidemment tu seras rémunérée, mais tes enfants à leur majorité devront aller vivre à La Nouvelle-Orléans.

– Bien, bien ! Cela va aller. Vous mettrez les papiers et mon argent dans votre coffre, et si j’en ai besoin, je vous les demanderai. Cela va comme ça ?

– Bien sûr que cela me convient !

Soulagé de l’arrangement, Antoinette-Marie constata qu’elle respirait mieux.

– Une dernière chose Madame, je peux les voir les papiers ?

– Bien sûr ! Bien sûr ! Suis-moi.

Les deux femmes rentrèrent dans la demeure, puis dans la bibliothèque qui servait de bureau, Antoinette-Marie ouvrit un coffre de bois d’ébène recouvert de cuir et en extirpa des papiers qui concernaient la nouvelle femme libre. Mama-Louisa ne savait pas lire, même pas son nom. À la présentation de la page élégamment manuscrite avec le sceau de cire rouge aux armes du gouverneur, elle ne put retenir les larmes de joie qu’elle retenait depuis qu’elle avait compris. Elle était libre ! Libre ! Étrangement, elle se sentait plus légère, plus droite. Tout d’un coup, elle réalisa, quel nom y a-t-il sur l’acte ?

– Je me suis permis, Mama-Louisa, de vous nommer du nom de famille de Charles-Henri. C’est donc Louisa, Aaron, Nathanaël et Sarah Thouais, qu’il y a d’inscrit sur votre acte d’émancipation. 

À cet instant, rien que pour ce geste symbolique, Mama-Louisa sut qu’elle mourrait pour sa maîtresse s’il le fallait, plus en esclave, mais en femme libre.

Chapitre 50

Avril 1792, Un accident mortel

(Lady Elizabeth Stanley (1753–1797), Countess of Derby, George Romney )

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

La chaleur était douce en cette fin de journée, Antoinette-Marie s’était installée à sa place habituelle, sur sa bergère sous la véranda face à l’allée qui menait vers le fleuve dont elle ne se lassait pas d’admirer les changements de couleurs et de rythme. Comme tous, elle attendait le retour des esclaves des champs qui annoncerait l’heure du souper qu’elle partagerait avec les Tremblay. Le soleil était chaud, mais la fraîcheur de la terre et de la jeune végétation adoucissait l’effet de ses rayons. L’herbe était déjà haute dans les prairies, les chênes portaient des feuilles neuves et sous la dentelle de la mousse espagnole, les fleurs s’ouvraient arborant leurs couleurs chatoyantes et exhalant leurs parfums souvent enivrants. Les arbres se débarrassaient ainsi de leurs fourrures parasites et les fleurs annonçaient les fruits à venir. À cette heure la faune sortait de sa léthargie, croassant d’un côté, piaillant de l’autre, le chant du crépuscule se préparait. Elle essayait de se concentrer sur le livre que lui avait offert Madame de Maubeuge : « le voyage du jeune Anarchasis en Grèce » qui parait-il faisait fureur en France. Il est vrai que la mode de l’antique était pour beaucoup dans l’engouement du livre écrit par l’abbé Barthélemy qui mettait à la portée d’un très large public cette érudition.

Antoinette-Marie bien qu’appréciant sa lecture ne pouvait s’empêcher de laisser vagabonder ses pensées vers la lettre apportée plus tôt par un esclave des Maubeuge de la part de Monsieur Bevenot de Haussois. Elle lui donnait enfin des nouvelles de Juan-Felipe. Bien que soulagée, elle restait encore inquiète. Elle avait appris par celle-ci que si le jeune capitan était bien rentré à bon port, il avait, à peine arrivé, contracté une fièvre que sa fragile convalescence avait du mal à combattre et l’avait obligé à s’aliter. Oubliant son livre elle se laissa prendre par la contemplation de ce qui l’entourait et sans s’en rendre compte s’assoupit. Elle se mit à rêver à des temples grecs surplombant une mer d’azur, à Juan-Felipe qui escaladait des rochers pour venir jusqu’à elle. Tour à tour, elle riait de voir le jeune homme grimper tant bien que mal jusqu’à elle, puis elle s’inquiétait de peur qu’il ne se rompe le cou en tombant de la falaise. Tout en se penchant pour suivre sa course, elle sentait la brise soufflant doucement sur elle, rabattant sa robe à l’antique contre les courbes de son corps. Elle écarta le volant du décolleté qui lui chatouillait le cou. Puis tout à coup une violente morsure la sortit de sa somnolence. Tout en bondissant hors de son fauteuil, elle hurla de douleur et de terreur, devant elle sur le sol courrait une bête monstrueuse noire et velue large comme la paume d’une main, elle hurla de plus belle tout en montrant du doigt l’objet de son effroi à ceux qui se précipitaient, elle tenait son cou où l’horrible morsure gonflait déjà. Marie-Adélaïde, qui de la bibliothèque, avait surgi dans la véranda, comprit d’un seul coup d’œil la scène et se précipita vers son amie qui s’écroulait doucement sur elle-même. Elle cria. « – allez chercher Madame Tremblay, allez chercher Dewache au nom de Dieu ». Les esclaves apparus paniqués ne voyaient que la bête monstrueuse et n’avaient qu’un mot à la bouche. « – être une veuve noire, être une veuve noire ! ». Marie-Adélaïde n’eut pas à réitérer son ordre, sa belle-mère, arrivait à grandes enjambées. Une vision de l’araignée et d’Antoinette-Marie  avait alerté l’Indienne alors qu’elle cueillait des plantes dans le bayou. Elle arrivait pour la prévenir du danger, mais elle comprit qu’il fallait faire plus. « – Allongez là vite. » Elle releva ses jupes, elle attrapa le coutelas qu’elle avait fixé à son mollet, ce qui surprit Marie-Adélaïde, et se pencha sur la jeune fille. Elle s’approcha de son cou où des points noirs rougis de sang en périphérie stigmatisaient la plaie. Sans plus attendre, devant le silence médusé du groupe qui s’était formé, elle incisa l’œdème qui se formait et gonflait à vue d’œil. Elle agrandit la plaie et suça le venin aussi fort et longtemps qu’elle put. Elle recrachait le liquide visqueux jaunâtre mêlé d’une salive écumeuse et rosée. La jeune fille avait perdu connaissance.

*

Jean-Baptiste GreuzeNoir, elle plongeait dans le noir, elle s’enfonçait mollement dans le noir obscur au rythme lancinant d’un tambour. Chacun de ses battements, doucement, s’éloignait du précédent. Sereine, elle ne sentait plus rien, elle se laissait flotter au milieu de tout ce noir. Elle ne cherchait pas où elle était, cela n’avait nulle importance, elle ne se posait aucune question, même le son du tambour s’éloignait. Elle semblait se mouvoir dans rien. Puis une lumière, non un point lumineux tout d’abord, attractif, hypnotisant, doucement, lentement se rapprochait d’elle. Le point grossit petit à petit, l’attirait, la magnétisait, elle aimait cela. Le point devint un tunnel, l’entrée d’un tunnel, elle souriait béatement. À son entrée, elle devina deux silhouettes, du moins les perçut-elle, puis elle les distingua. Leurs contours devinrent plus précis, c’était deux femmes, la plus âgée appuyée au bras de la plus jeune. Elles regardaient Antoinette-Marie avec un sourire attendri, compatissant, les yeux pleins d’amour. Les deux femmes étaient connues d’elle, elle le ressentait, elle le savait. La plus jeune, une beauté blonde aux yeux d’azurs, doucement avec un geste plein de grâce lui fit signe de s’arrêter à la porte de la lumière. « – Non ! Non ! Antoinette-Marie ce n’est pas ton heure ! Mon enfant il faut retourner d’où tu viens. Regarde, il t’attend, vous avez besoin l’un de l’autre pour réaliser ce cycle de vie. Allez ! va ! Retourne-toi ! Regarde ton avenir, quand ton tour sera venu nous serons là. Ne t’inquiète pas. »

Antoinette-Marie pivota sur elle-même et l’obscurité se leva sur l’allée de la plantation encadrée de ses chênes et de ses deux pelouses jusqu’au fleuve et au bout très loin, un point noir, peut-être la silhouette d’un cavalier ? Juan-Felipe ? Elle se mit en marche lourdement, étouffant de chaleur, la tête emplit du son du tambour qui avait repris. Elle leva sa jupe essayant de mettre un pied l’un devant l’autre, mais ils étaient tellement lourds. Le peu de distances qu’elle parcourait ne la rapprochait pas du cavalier, elle se mit à pleurer. Elle sentit les larmes couler à profusion le long de son visage, elle se sentait si triste. Elle s’effondra, se releva, elle était revenue au point de départ. C’était impossible, cela se répétait sans fin. Le cavalier ne se rapprochait pas. Elle avait de plus en plus chaud, elle était moite, elle sentait le ruissellement de sa transpiration sur la surface de son corps. Elle voulut arracher sa robe, ses jupons, son corset, mais une force invisible l’en empêchait. Elle étouffait et le son de ce maudit tambour martelait ses tempes, quand cesserait-il ? Contre toute attente, elle se mit à grelotter de froid, elle se serrait dans ses bras avançant tant bien que mal dans l’allée. Elle finit de fatigue par s’écrouler. Tout fut à nouveau noir, mais cette fois c’était oppressant, terrifiant, angoissant et le tambour résonnait de plus en plus fort. Elle allait devenir folle. Il fallait que la lumière revienne, il le fallait ! Elle se mit à prier et en appela à la Sainte Vierge. Tout devint silencieux, puis devant ses yeux : la lumière du jour. Elle se releva sur l‘allée, une fois encore. Le cavalier venait vers elle, elle se mit à courir, tout était plus facile. Même le tambour s’était tu. Elle leva le bras faisant signe au cavalier, c’était Juan-Felipe ! Elle appela, elle cria. « – Juan-Felipe ! Juan-Felipe ! » Le cavalier s’arrêta à trois enjambées de la jeune fille, sauta de son cheval, l’a pris dans ses bras, la rassura de caresse. « – Là ! Là ! Je suis là Antoinette-Marie, doucement, je suis là ! C’est fini ! »

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Antoinette-Marie ouvrit les yeux dans ceux de Juan-Felipe. Derrière lui se tenaient Marie-Adélaïde, Dewache, Mama-Louisa, Esther, elles se tenaient à son chevet depuis cinq jours. Cinq jours de comas, de fièvres, de transpiration, de sueurs froides, de spasmes musculaires, qu’elles avaient essayé de soulager et pendant lesquels elles avaient cru la perdre. Puis alors qu’elles étaient désespérées devant un état qui semblait empirer, elles furent surprises d’entendre crier avec force Antoinette-Marie le nom de Juan-Felipe. Et quand au même moment Georges Tremblay surgit dans la pièce pour leur annoncer qu’un cavalier arrivait à brides abattues et que cela devait être le capitan, elles furent effarées. Tous restèrent abasourdis et plus encore quand le jeune homme se précipita dans la chambre. Sans façon il se jeta au chevet de celle qui l’avait appelé et qui ouvrait enfin les yeux sur lui. Il avait été prévenu par Marguerite Darcantel du drame qui se jouait. Dans un angle de la pièce Dewache et Mama-Louisa perçurent un flottement dans l’air aromatisé de senteurs de rose, celui d’une silhouette qui s’évanouissait, elles furent les seules.

*

Sous l’œil inquisiteur de Nathalie de Maubeuge et de Marie-Adélaïde Maubourg, Esther, de ses mains devenues expertes, coiffait, d’un chignon à « la Rose-Marie » Antoinette-Marie. La seule concession que la jeune fille avait acceptée comme variante à cette coiffure fort simple, c’était deux longues anglaises qui semblaient s’en échapper de derrière ses oreilles jusqu’à sa poitrine. Au demeurant la jeune fille trouvait que cela lui allait à ravir. Pour cette occasion exceptionnelle, les trois amies avaient convenu qu’elle porterait une robe fourreau toute simple de couleur vanille agrémentée de manchettes de dentelle assorties à la mantille qui finaliserait la tenue. Les deux garnitures de très belle facture avaient été offertes pour ce moment particulier par les deux amies. Antoinette-Marie avait choisi, contre toute attente, comme seule parure le pendentif en or cadeau de Madame Verthamon, qui lui était si chère. Quand le résultat fut achevé au goût de toutes, la jeune fille admira son reflet dans un grand miroir déplacé à cet effet et posé contre un mur de sa chambre. Elle était satisfaite, elle se trouvait belle pour la première fois, elle était fière d’elle-même. Fin prête, elle descendit, sous les applaudissements admiratifs des amis réunis dans le hall de la demeure des Maubeuge, pour l’accompagner et la conduire à l’église de l’hôpital, l’église Saint-Louis n’étant pas finie, où elle allait enfin épouser Juan-Felipe Marqués de Puerto Valdez.

Suite à sa morsure, la convalescence d’Antoinette-Marie avait tiré en longueur, tant cet accident avait catalysé toutes les blessures psychologiques de la jeune fille. Pendant cette période, que l’un comme l’autre trouva longue, ils échangèrent un abondant courrier par lequel ils apprirent à se connaître. Puis remise sur pied, les visites purent reprendre entre deux services auprès du gouverneur pour Juan-Felipe. La première d’une série qui se désirait sans fin fut initiée par l’invitation pour les deux jeunes gens de Nathalie de Maubeuge à venir séjourner sur sa plantation de la paroisse Saint Jacques. S’ensuivit une invitation à la Palmeraie où Marie-Adélaïde et Georges Tremblay servirent de chaperons. Puis les occasions se succédèrent jusqu’à La Nouvelle-Orléans où ils provoquèrent tous les moments possibles pour être ensemble. La ville bruissait de l’idylle, personne n’intervenait, le gouverneur avait fait savoir qu’il y était favorable. Puis devant l’évidence, ils se mirent d’accord pour des épousailles au début du mois de décembre avant que les fêtes de la nativité ne les en empêchent. Les notaires entrèrent en jeu, il ne fallut plus qu’attendre l’autorisation du frère aîné de Juan-Felipe, qui était son chef de famille. Ceci n’était qu’une formalité tant le sort du benjamin indifférait l’aîné, mais c’était la loi. De son côté, Antoinette-Marie, malgré son jeune âge, n’en était pas moins une jeune veuve libre de son choix. Elle prit la peine de prévenir sa tante, ses sœurs et ses amies de son heureux devenir, nulle réponse ne revint de France.

*

Juan-Felipe ouvrit la porte sur le plus charmant des tableaux. À la lumière des candélabres, assise en amazone sur le lit à baldaquin, la masse de ses cheveux tombant en cascade jusqu’au bas de ses reins, vêtue d’une chemise de nuit de linon, Antoinette-Marie attendait frémissante d’une joie entremêlée de crainte. Elle fut rassurée par le regard plein de tendresse qui plongeait dans le sien. Le jeune mari s’assit à côté de sa jeune femme, malgré son expérience, l’amour profond qu’il lui portait rendait ses gestes d’une maladresse touchante. Il repoussa une de ses boucles de ce blond de l’enfance qui le captivait tant, il vit sa jeune poitrine s’élever d’un soupir, elle tourna son visage angélique vers lui et lui tendant sa bouche, elle murmura à la surprise du jeune homme. « – Faites attention, mon mari, car pour moi c’est la première fois. »

(Hughes Merle - Susannah at Her Bath

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

 

FIN

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