La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 5 et 6

1er épisode

épisode précédent

Chapitre 5

Le Palais-Royal

Début décembre 1790.

Galerie et jardins du Palais Royal

La voiture les posa rue Saint-Honoré devant la célèbre boutique du grand Mogol où mademoiselle Bertin opérait. La jeune femme ne put s’empêcher d’admirer la marchandise exposée, éventails, aumônières, chapeaux, bonnets, plumes, rubans de soie ou de dentelles, écharpes et autres fanfreluches ou garnitures de robes. Elle se demanda qui pouvait encore acquérir de tels articles. À cet instant en sortit une belle femme brune accompagnée d’un homme aussi beau qu’empressé, quand elle remarqua le couple, elle eut un sourire contraint. « — Monsieur Lacourtade ! Vous voilà en charmante compagnie.

— Madame de Staël, quel joie de vous voir, je vous présente mon épouse Madame Cambes-Sadirac.

— Pourquoi nous avoir caché votre ravissante épouse ? D’un autre côté je comprends mieux votre réserve ! Sur ce, j’en suis désolée, mais nous sommes attendus, nous devons vous quitter. J’espère vous recevoir bientôt dans mon salon ?

— Ce sera avec plaisir !

Elle se détourna sitôt dit. L’homme salua avec un sourire contrit. Le couple s’engouffra dans sa voiture. Marie-Amélie se retourna vers son époux, un peu déconcertée par l’entrevue impromptue : « — Elle aurait pu nous présenter son mari tout de même.

— Ce n’était pas son conjoint, c’est pour cela qu’elle ne l’a pas fait, c’est le comte de Fersen !

— Celui de la reine.

— Oui ! Et il ne devrait pas être là !

— C’est étrange. J’ai eu l’impression qu’elle ne raffolait pas l’idée de nous avoir rencontrés.

— Quelle perspicacité, Madame de Staël est une femme intelligente, mais gourmande…

— Et elle n’apprécie pas qu’on lui dise non ! Coupa Marie-Amélie tout en riant.

— Tout juste ma mie.

L’après-midi était exceptionnellement douce, inondée de soleil, François-Xavier emmenait manger son épouse au Palais-Royal. Les restaurateurs du lieu passaient, non sans raison, pour les premiers cuisiniers de l’Europe, leurs caves avaient les prémices de tous les vins fameux. Mais les jardins encadrés par des galeries étaient célèbres pour bien d’autres choses. Quelques années plus tôt, le duc d’Orléans avait décidé de réaliser une vaste opération immobilière autour des jardins du Palais-Royal. Il y avait fait édifier des immeubles uniformes, comportant des galeries marchandes, au rez-de-chaussée, surmontées d’appartements d’habitation. Cette opération vivement critiquée n’empêcha pas la vogue des promenades dans ses jardins et galeries. Ces dernières, de pierre, furent achevées sur trois côtés. Victor Louis avait bien prévu de fermer la cour d’honneur, au sud du jardin, par une colonnade dominée d’une terrasse, mais faute de crédits, le chantier fut interrompu au stade des fondations. Afin de les protéger, le duc concéda l’emplacement à un entrepreneur qui y construisit des hangars de planches abritant trois rangées de commerces desservies par deux allées couvertes. Les marchandes de mode, perruquiers, cafés limonadiers, marchands d’estampes, cabinets de lecture, libraires et autres détaillants se partagèrent les quatre-vingt-huit boutiques, tandis qu’une masse interlope de flâneurs, de joueurs, de pickpockets et de prostituées investissaient le lieu et en faisaient le succès et la réputation. Marie-Amélie découvrit avec plaisir la faune qui s’y mélangeait un peu surprise parfois par ce qu’elle voyait. La multitude s’y entassait, sans songer à l’aspect maussade de certaines parties aux ruines humides, au sol fangeux, aux émanations infectes qu’augmentait la foule de promeneurs réunis au même endroit. Elle remarqua qu’il régnait une liberté de propos et une audace du geste et de maintien dont personne ne paraissait se choquer.

Après avoir parcouru les boutiques afin d’assouvir l’intérêt de la jeune femme, François-Xavier l’entraîna visiter une curiosité du lieu, le cirque. Construit au milieu du jardin, avec la moitié de sa hauteur enfouie dans le sol, son élévation n’enlevait rien à la vue. Ils y accédèrent par des galeries souterraines. La jeune provinciale n’avait jamais remarqué quelque chose de si extravagant, elle était émerveillée à la grande joie de son époux. Le cirque était décoré de compartiments en treillage et avait toutes les apparences d’un bosquet paré de fleurs et d’arbustes. Il était rafraîchi par des jets d’eau qui s’élançaient et retombaient de la terrasse placée au sommet de cette construction. Il expliqua que contre toute attente aucun cheval n’y avait paru. Occupé par des fêtes, des bals, des spectacles forains, des jeux, des repas et autres divertissements, le site attirait la foule comme elle pouvait le constater.

Mais outre ses activités de commerce en tous genres et de festivités, l’endroit était le point central auquel aboutissaient tous ceux qui recherchaient avec convoitise toutes les informations, la plus petite actualité, le moindre bruit sur les hommes au pouvoir du moment et leur poste. C’est Camille Desmoulins qui, venu haranguer l’assistance après le renvoi de Necker, en avait fait un lieu incontournable de la politique. Et les affaires publiques agitaient tous les esprits. Rien ne satisfaisait l’avidité de l’auditoire. Les journaux n’éclairaient pas assez vite à son gré, et ce n’était que par les conversations et dans des entretiens mutuels que tous croyaient pouvoir s’instruire de ce qu’il importait tant de savoir. François-Xavier expliqua à son épouse que ces réunions prenaient plus de dimension chaque jour, la foule y accourait de tous les points de Paris, pour y chercher des nouvelles et connaître la situation de l’État. Les commentaires, souvent des critiques, s’exerçaient ensuite sur ce que l’on venait d’apprendre. Marie-Amélie trouva que cette situation avait quelque chose d’alarmant qu’elle ouvrait la route à tous les mensonges, à toutes les erreurs et à toutes les exagérations. Elle lui fit remarquer que Beaumarchais avait raison quand il avait écrit cette pensée. « Qu’il n’est de bruit absurde que l’on ne puisse donner lieu à croire aux oisifs d’une grande ville, en s’y prenant avec habileté ! » Ce à quoi son jeune conjoint consentit. Il songeait lui aussi qu’un beau parleur pouvait influencer une foule mobile, docile et impressionnable et rien ne conjurait l’orage excité par quelques paroles sonores ou par quelques brillantes explosions de sentiments. La raison alors ne pouvait se faire entendre et elle était inévitablement étouffée par les transports du premier tumulte et réduite au silence. Et pour avoir vu en action plus d’une fois la scène, il savait à quel point la réflexion de son épouse était juste.

Il rejeta ses sombres pensées et entraîna Marie-Amélie vers les galeries où de nombreux cafés, tripots et restaurants fleurissaient sous les arcades. Les cafés, tels le café Véry, le café du Caveau, le café des Mille Colonnes, le café de la Régence ou le café de Chartres, déployaient un luxe inconnu partout ailleurs, le goût, l’élégance et la promptitude du service, ajoutaient encore à leurs qualités précieuses. Parmi eux, il choisit la terrasse du café Foy dans la galerie Montpensier en bordure de la Grande Allée des marronniers, dont les feuilles étaient devenues les premières cocardes révolutionnaires. Madame Joussereau, dont le charme avait attiré jusqu’à elle le duc d’Orléans, assurant ainsi la notoriété de son établissement, vint leur proposer des rafraîchissements et des glaces, présentés sur un plateau, placés sur l’assise d’une chaise. Le spectacle enchantait Marie-Amélie, elle discernait de vieux chevaliers de Saint-Louis, des anciens militaires, des financiers à grosses perruques, à cannes à pommeau d’or et à souliers carrés. De là, elle observa les boutiques des libraires, dans lesquelles s’entretenaient des lettrés, pendant que les plus pauvres ou les indécis feuilletaient les livres à l’étalage. C’est à ce moment-là qu’elle remarqua un jeune homme appuyé sur un des piliers des arcades qui ne la quittait pas des yeux. Elle lui sourit appréciant l’hommage, puis tourna la tête, son chapeau à la Marlborough à larges bords la cachant du curieux, afin de ne pas le laisser espérer. Elle était habituée à ce genre de considération que la plupart du temps, elle ignorait. Toutefois intriguée, elle ne put s’empêcher de regarder derrière elle pour vérifier si son admirateur avait déserté les lieux. Il n’était plus là. Elle s’amusa néanmoins à l’idée de son intérêt, elle se sentait si bien chauffée par le soleil d’hiver.

*

Trois mois plus tôt, la scène qui venait de tant bouleverser les sens de Jacques Henri Bachenot, Tallien et lui étaient allés à la nuit dans le passage bordé de boutiques reliant la rue Saint-André des arts à la rue de l’École de Médecine. Ils s’étaient arrêtés au 1 de la cour du Commerce Saint-André et la porte s’était ouverte sur Antoinette Gabrielle, l’épouse de Danton. Jean-Lambert Tallien avait entraîné le jeune homme sous un prétexte dont celui-ci n’était pas dupe, mais curieux, il l’avait suivi. Madame Danton était une femme au physique bon et généreux, deux qualités dont elle n’avait pas que l’apparence. Elle les accompagna jusqu’au salon faiblement éclairé par souci d’économie, où étaient réunis quelques solliciteurs dont Danton n’arrivait pas à se défaire. Jacques-Henri, comme à son habitude, s’installa dans un coin de la pièce et patienta. Quand ils furent enfin seuls, Danton proposa un cordial et sans tourner autour du pot entama la conversation. « — Voilà Bachenot, j’ai besoin de quelqu’un comme toi et comme j’ai confiance en toi tu es l’homme de la situation. j’ai besoin de renseignements sur des individus qui, si à ce jour semblent de fervents patriotes, dans un avenir proche, pourraient ne pas prendre les décisions que la Nation attend d’eux. » Dans son for intérieur,Jacques-Henri pensa que ces hommes risquaient surtout de lui mettre des bâtons dans les jambes. Ce qui en soi n’était bon pour aucun des trois intrigants assemblés autour de la table. « — Et, que dois-je faire ? » Danton eut un sourire carnassier de satisfaction devant la promptitude à répondre du jeune homme dans son sens, il ne s’était pas trompé, c’était l’homme de la situation.

— Pour l’instant, je voudrais savoir qui soutient financièrement Vergniaud et Gensonné. Leur probité brandie comme un fanion à l’Assemblée me fatigue et me paraît peu probable. Tu vas donc les surveiller et découvrir d’où vient leur train de vie.

Jacques-Henri trouva cocasse, mais judicieux ce besoin de la part d’un homme dont l’origine des revenus était l’objet de constantes critiques, de se servir du même levier que ses ennemis. Il accepta la mission et toutes celles qui en découlèrent. Il détecta rapidement la source des fonds des deux hommes et de la façon la plus simple en interrogeant les valets de ceux-ci après les avoir saoulés avec de la piquette. Il faut dire que ce n’était guère discutable. Il était difficile de reprocher à ces hommes d’être aidés par un ami, qui plus est ne cherchait pas les prérogatives. Danton voulut tout savoir sur cet individu qui était si détaché du pouvoir, il ne pensait pas cela normal. Et c’était cette quête des faiblesses des ennemis de Danton qui l’avait amené ce jour-là au Palais-Royal. Il y passait autant de temps que dans les couloirs de l’Assemblée, car tous y venaient. Il s’était donc posté dans l’ombre des galeries pour espionner sans être repéré. Habillé modestement, mais propre, sans couleur attirant l’œil, il se fondait dans le décor. Il eut un haut-le-cœur quand il vit arriver François-Xavier Lacourtade accompagné de la plus séduisante des créatures qu’il n’ait eu l’occasion de remarquer et pourtant dans les allées et les galeries du lieu se croisaient les plus belles femmes du moment. De la même taille que son compagnon, elle avait un port de reine sans en avoir la hauteur, une élégance naturelle sans fioritures, elle était gracieuse sans affectation. Il aurait apprécié caresser sa chevelure d’un blond chaud et soyeux. Dès qu’il l’approcha, il découvrit ses yeux clairs en amande dont toutefois, il ne discerna pas la couleur, l’arc des sourcils placés haut, lui donnait du piquant légèrement arrogant. Il était subjugué, c’était la première fois qu’une femme lui faisait cet effet, il aurait voulu la posséder, la prendre. Ce désir fulgurant lui était douloureux, et il aimait ça.

*

Originaire de Bobigny petite commune de deux cents âmes au nord de Paris, il avait été élevé par sa mère et éduqué par l’homme d’Église du village. Arrivé au début de l’âge adulte, sa mère, après avoir exercé comme servante au château de Vieumaison, contracta une fluxion de poitrine et bien qu’encore fort jeune, usée par l’ouvrage, elle mourut. Dans son dernier souffle, elle lui confessa qu’il était le fils du curé. En lui, quelque chose se rompit, il devint indifférent à tout sentiment humain, il s’était senti lésé par la vie. De ce triste événement Jacques-Henri garda la haine des aristocrates et des ecclésiastiques qui pour lui étaient la cause de ses malheurs. Après avoir dit au curé tout en le rudoyant ce qu’il pensait de lui, il lui avait soutiré à l’aide d’un couteau de boucher, tout l’argent qu’il y avait dans le presbytère. Sa décision était prise, il partait pour Paris.

Il découvrit la Capitale à 15 ans. Il arpenta ses rues étroites grouillantes d’une population haute en verve et en couleurs dans laquelle il fallait se faufiler. Il n’avait jamais vu autant de monde, tous s’apostrophaient pour proposer une marchandise, tous s’invectivaient au moindre malentendu. Il resta béat devant les nouvelles voies de la rive droite et de la rive gauche couvertes de demeures brillantes. Il aperçut par les portes cochères ouvertes ou au travers des grilles qui les clôturaient, les grands jardins qui les entouraient. Les maisons étaient d’autant plus vastes qu’elles s’élevaient dans des quartiers neufs. Il traversa, parcourut leurs avenues où l’on croisait ou évitait, les chaises ou les carrosses de riches aristocrates ou bourgeois. De la Samaritaine, il franchit la Seine, fleuve boueux, putride, puant, dans lequel tous les égouts de la ville se jetaient ce qui n’empêchait pas une foule de miséreux d’y vivre. Du Pont-Neuf, il contempla les quais, où une grande activité se déroulait, et aperçut le vieux Louvre plongé dans un profond sommeil dû à l’absence du roi. Car si Versailles, c’était la cour où beaucoup se plaignaient de s’ennuyer, Jacques-Henri prit conscience que Paris, c’était la vie. Il s’arrêta sur la rive gauche dans le quartier du Luxembourg[], quartier de libraires, de journalistes et d’imprimeurs. La journée s’était écoulée au rythme des nouveautés qu’il avait découvertes sans se lasser, mais le soir venant la faim se mit à gronder dans son ventre lui rappelant ses besoins. Où manger ? Où dormir ? Le rire cristallin d’une jeune femme sortant de la cour d’un immeuble le fit se retourner. Pétillante, la taille bien prise, modestement, mais élégamment vêtue, la jeune bourgeoise le subjugua. Il était statufié au milieu de la chaussée. Le remarquant, elle se remit à rire de plus belle. L’interpellant, elle lui demanda s’il comptait rester là au risque d’être écrasé. « — Oh ! Non ! Madame ! » se retournant vers son compagnon, elle rajouta. « — Il n’est pas mignon, mon ami ? Il m’a l’air bien perdu !

— Tu cherches quelque chose, petit !

Ne se démontant pas, il bomba le torse, ce qui tira un sourire attendri à la jeune femme, et répondit avec aplomb : « — Une auberge, monsieur ! » Après l’avoir examiné de plus près, supposant qu’il ne roulait pas sur l’or et qu’il venait de province au vu de sa mise, sourcillant, elle intervint. « — Tu as de l’argent au moins !

— Oh ! Oui Madame. Extirpant sa bourse de sa poche en toute candeur pour prouver son fait. Devant sa naïveté, elle le gronda. « — Ne montre pas ta fortune comme ça, voyons ! Tu vas te faire voler mon pauvre. Si tu as besoin de travail, rentre dans la cour, au fond il y a une imprimerie. Demande Monsieur Panckoucke, c’est mon père. Dis-lui que je t’envoie. » Sans s’apercevoir qu’il acquiesçait déjà à la suggestion, il remercia celle qu’il estimait être un ange gardien, son ange. 

Jacques Henri Bachenot

Thérèse-Charlotte était la fille de Charles-Joseph Panckoucke, qui éditait « l’Encyclopédie méthodique ». C’était une nouvelle encyclopédie illustrée organisée par sujet plutôt que par ordre alphabétique. Lorsque Jacques-Henri se présenta à lui, il préparait son premier prospectus publicitaire pour cette publication. Après lui avoir demandé s’il savait lire et écrire, ce que devant son affirmation, il vérifia sur un extrait de son Encyclopédie, il lui proposa de le prendre en apprentissage contre le gîte, le couvert et le blanchiment. Jacques-Henri trop heureux de son aubaine accepta. Il dormit donc sous les combles de la demeure de l’imprimeur, mitoyenne à l’imprimerie, et il partagea ses repas et ses heures de travail avec Thérèse-Charlotte et l’associé de son patron Henri Agasse.

Avec la naissance du journal le « Moniteur Universel » et l’essor de l’imprimerie vint Jean-Lambert Tallien du même âge que lui. Il sympathisa tout de suite avec lui. Ce dernier avait obtenu de son employeur un poste de prote tout comme lui. Celui, que tous appelaient familièrement Tallien, entraîna sans difficulté son acolyte dans les auberges où le verbe haut, l’on changeait le monde. Jacques-Henri, de nature peu bavarde, observait, disait rarement ce qu’il en pensait, ce qui ne gênait pas son comparse. Tallien comme tout séducteur avait besoin d’un public aussi était-il persuadé que le jeune homme qui le suivait partout était un fervent admirateur.   Il le présenta à la société fraternelle qu’il avait organisée au faubourg Saint-Antoine. Ce fut à cette époque qu’il commença à fréquenter le club des Jacobins avec régularité. Ils devinrent proches des meneurs populaires, en particulier de Danton.

Jacques-Henri, plus pondéré que son ami, qui, lui, s’enflammait au moindre discours, regardait toute cette agitation avec détachement, lucidité et circonspection. Il comprit vite que ce n’était pas ceux qui parlaient le plus fort qui avaient l’essence des idées. Il voyait faire dans l’ombre les vrais instigateurs des changements qui attendaient leurs heures. Il en eut la preuve avec la demande du vote par tête du Tiers. Il fut un spectateur attentif le soir où trois avocats dijonnais, à force de questions insidieuses et de réflexions sibyllines, avaient guidé les principaux acteurs de la soirée à s’approprier l’idée de faire doubler le nombre des représentants du Tiers, voire d’effectuer un vote par tête. Ce groupe d’une vingtaine de notables de Dijon, hommes de loi, médecins, et chirurgiens influencèrent ainsi toute la France.Ils obtinrent tout d’abord des avocats de leur ville une requête au roi pour le doublement du Tiers et le vote par tête.Ils l’adressèrent aux diverses communes de la province et du royaume, puis firent voter des textes similaires par tous les corps et les corporations, en commençant par celui des médecins où leurs amis étaient considérables.Ils continuèrent par les procureurs et autres auxiliaires de la justice. La boule de neige grossit.À partir de là, le comité des avocats l’envoya à toutes les villes de France. Autun et les autres villes de Bourgogne suivirent le même cheminement, rédigeant des requêtes sœurs. À chaque étape de la préparation des États Généraux, le comité régional ou local dirigea avec autant d’art que de discrétion la manœuvre invisible, ce à quoi Jacques-Henri assista pour Paris.

Le soir quand il rentrait dans l’imprimerie, il tombait souvent sur Thérèse-Charlotte en train de finaliser quelques épreuves à la lumière d’un chandelier. Celle-ci était devenue le moment venu la citoyenne Agasse après avoir épousé l’associé de son père. Cela n’avait pas contrarié Jacques-Henri qui ressentait pour elle une affection filiale, il n’était pas intéressé par les femmes et encore moins par les hommes. Elle lui demandait de s’asseoir à côté de sa table et lui racontait tout ce qu’il avait entendu, elle le trouvait très pertinent dans ses jugements. Et comme il faisait constater le tapage de ces réunions, elle lui fit remarquer. « — Jacques-Henri, tu sais, pour avoir eu la possibilité d’être invitée à plusieurs reprises dans le salon de Monsieur Thiry d’Holbach, ces clubs ne connaissent ni la courtoisie des salons où les idées s’échangent, ni la retenue des académies, ni même la discrétion feutrée des loges. Contrairement aux institutions précédentes, les clubs ne se donnent pas pour rôle premier de penser. Plutôt celui de parler tout haut et d’agir. Comme tu me l’as fait remarquer intelligemment. »

Un soir, il lui parla de Danton qui l’impressionnait et cela dès la première fois qu’il l’avait vu. Il avait été frappé par sa grande stature, et ses formes athlétiques, par l’irrégularité de ses traits labourés de petite vérole. Sa parole âpre, brusque, retentissante, son geste dramatique, la mobilité de sa physionomie, son regard assuré et pénétrant, le captivait comme tous. L’énergie et l’audace, dont son attitude et tous ses mouvements étaient empreints, faisaient de lui, à ses yeux, un chef que l’on pouvait suivre. De son côté, Danton avait remarqué cet auditeur qui l’écoutait à chaque fois avec ferveur du fond gauche de la salle, où toujours il s’installait sans jamais intervenir. Sa pondération et sa discrétion le classèrent dans la tête du tribun parmi ceux qui avaient de la cervelle et très vite il décida que l’on pouvait lui faire confiance.

C’est donc tout naturellement qu’il fut invité lors de sa création à participer aux rouages du club des Cordeliers. Le Club révolutionnaire avait été fondé sous le nom de « Société des Amis des droits de l’homme et du citoyen ». Comme il siégeait dans le couvent désaffecté, il en prit rapidement le nom. Animé par Danton, Desmoulins, Hébert et Marat, le club recrutait dans le petit peuple parisien, poussant régulièrement celui-ci à quelques exactions pour maintenir la pression sur l’Assemblée. 

Danton, pour s’assurer plus de pertinence dans sa politique, faisait comme tous, il entretenait un réseau d’espions ; c’est ainsi qu’il avait mis Jacques-Henri sur la piste des amis de Brissot et de leur financier.

Chapitre 06.

Le danger s’approche.

Début 1791.

Marie-Amélie Cambes-Sadirac

La neige était tombée pendant la nuit, elle avait recouvert la ville d’une fine pellicule qui brillait sous les rayons du soleil. Marie-Amélie se prélassait au lit, elle profitait des premiers mouvements de l’enfant qu’elle portait. Elle se sentait esseulée dans l’appartement, François-Xavier, comme chaque jour, s’était rendu à la salle du manège puis au club des Jacobins. Anastasie l’aida à sa toilette et partagea son déjeuner comme d’habitude. Sa maîtresse n’aimait pas manger sans compagnie et Elizabeth, sa belle-sœur, ne viendrait point ce jour-là. Marie-Amélie, qui éprouvait des fluctuations d’humeur qu’elle attribuait à sa grossesse, présagea un sentiment de mal-être qu’elle supposait découler de l’ennui dû à la solitude. Elle choisit de sortir. Comme elle ne voulait pas aller seule sur une des promenades à la mode, elle décida d’aller examiner de plus près la cathédrale Notre-Dame. Depuis son balcon, elle en voyait les tours dressées fièrement derrière les maisons du cloître dont les jardins descendaient jusqu’au fleuve.

cathédrale notre dame paris

Emmitouflée dans un manteau doublé de zibeline, don de sa tante, accompagnée d’Anastasie, elle suivit précautionneusement, afin de ne pas glisser, les quais de l’île saint Louis jusqu’au Pont-Rouge. Il n’y avait pas grand monde, la neige, le verglas ralentissaient le rythme de la ville la plongeant dans un silence étouffé. Elles longèrent les murs du cloître puis les contreforts de la cathédrale. Arrivées sur le parvis Marie-Amélie leva les yeux vers les deux clochers mis au silence forcé, car leurs cloches leur avaient été ôtées. Elle jugea les deux tours s’élevant vers le ciel des plus lugubres, il faut dire que l’architecture gothique attirait peu d’admirateurs selon les goûts du moment. Elle examina la cathédrale, dont le portail avait subi les dépravations des révolutionnaires. Les grandes statues avaient été anéanties, ils avaient décapité et enlevé les têtes des rois de Judée. Ils présumaient qu’il s’agissait des rois de France. Son intérêt la poussa à vouloir pénétrer dans l’église à l’appréhension d’Anastasie qui craignait d’être vue. Qu’allait-on penser d’elles qui entraient dans un lieu de culte fermé aux croyants ? Marie-Amélie essaya l’une des portes puis une autre et alors qu’elle allait abandonner, l’une d’elles s’ouvrit. Elle fut surprise, mais satisfaite de pouvoir contenter sa curiosité. Les deux femmes s’engagèrent dans l’enceinte et à la vue de la nef furent impressionnées, écrasées d’émotion par sa majesté. Les rayons du soleil ne pénétraient les lieux que par les trois rosaces du haut de chaque extrémité du transept, apportant la lumière vers le chœur vidé de ses symboles. Pas un bruit ne dérangeait l’endroit excepté le son de leurs talons. Elles effectuèrent le tour de la cathédrale par l’un des deux déambulatoires, Marie-Amélie s’arrêtant à chaque chapelle pour essayer d’entrevoir, malgré le manque de luminosité, les peintures qui heureusement n’avaient pas été abîmées. De son côté, Anastasie ne pouvait s’empêcher de surveiller chaque recoin bien qu’elles semblassent seules dans le lieu. Elle était inquiète, elle craignait les ombres et surtout ce qui pourrait en surgir. Elle se tenait près de sa maîtresse. Elles ne disaient mot tant elles étaient impressionnées par l’endroit. L’une l’était par la beauté qu’elle y décelait, l’autre par la désolation qui ne lui disait rien de bon. Même si Marie-Amélie trouvait le lieu sinistre, elle ne pouvait s’empêcher d’admirer la majesté de l’ensemble, l’élancement de l’architecture vers l’élévation intérieure à trois niveaux, avec d’immenses arcades, tribunes et fenêtres hautes. Elles contournèrent le chœur faiblement éclairé par des lancettes surmontées de grands oculus. À la croisée du transept et du départ du croisillon sud, Marie-Amélie s’assit sur un banc naufragé des déprédations qu’avait subies la cathédrale. Il restait toutefois contre le pilier sud-est la statue de la Vierge à qui elle demanda la protection de son enfant à venir. Alors qu’elle laissait ses pensées broder des prières, elle entendit un bruit au fond du lieu sacré, un son sourd qui la fit sursauter. Il fut suivi du frémissement d’un envol de pigeons effarouchés eux aussi. Sachant l’édifice désaffecté, elles avaient fini par s’y croire seules. Elle se leva et attrapa le bras d’Anastasie, également à l’affût. Elle chercha dans l’ombre ce que ce pouvait être. Elle interpella la cause supposée du bruit. Elle demanda s’il y avait quelqu’un, ce dont elle était sûre, aucune réponse ne vint. Inquiètes, elles se hâtèrent vers l’extérieur, vers la lumière. Parvenues dehors, elles sortirent du parvis cloîtré et à pas rapide s’éloignèrent et rejoignirent le Pont-Rouge. C’est là qu’en se retournant Marie-Amélie entrevit l’inconnu qui marcher sur leurs talons, car il n’y avait aucun doute, il les suivait de près. Elle le reconnut, c’était le jeune homme du Palais-Royal. Elle l’avait aperçu à plusieurs occasions. Une fois ce fut à une promenade aux Tuileries, ensuite au jardin des plantes où elle était allée avec Elizabeth, sa belle-sœur, une autre fois alors qu’elle se rendait chez sa tante dans le Marais et même lors d’une visite à Pierre Vergniaud place Vendôme. Ce ne pouvaient être des coïncidences. Elle l’avait tout d’abord cru, mais là cela ne pouvait être possible, qu’il la traquait. Pourquoi ? Elle n’aurait pu le dire. Elle toucha spontanément son ventre enflé.

 « — Anastasie ! Prenons la rue Saint-Louis ! Il nous suit ! » Elle préférait se situer au milieu des gens plutôt qu’être seule sur les quais, elle pressentait le danger. Elle ne savait lequel, mais elle présumait qu’elle était la proie d’une bête malfaisante. De temps en temps, elle se retournait pour voir si leur poursuivant se trouvait toujours derrière elles. Comme elle ne le vit plus, elle ressentit un soulagement, mais elles s’étaient éloignées de leur résidence. Anastasie, moins confiante, attira sa maîtresse vers l’église Saint-Louis qu’elle connaissait pour détenir une sortie vers les quais en passant par les jardins des habitations environnantes.

*

Corentin Coroller, curé de la paroisse bien qu’ayant prêté le serment constitutionnel était encore fort respecté de ses paroissiens, car il les aidait du mieux qu’il put allant jusqu’à cacher des fugitifs. Il avait accepté la constitution et prêté serment. Il savait bien qu’à l’inverse, il n’aurait pu porter secours à ses fidèles. Il avait trouvé cela utile, et puis s’il croyait, il n’était pas rentré dans la prêtrise par foi. De ses cinq frères et sœurs, il avait été le seul à avoir des facilités pour des études. Son père avait donc jugé profitable malgré de faibles moyens d’avoir l’un de ses enfants au sein de l’Église.

Alors qu’il nettoyait par habitude ou piété la statue de Sainte Geneviève et celle de la Vierge Marie situées dans les transepts, il vit débouler dans son église désaffectée dont le mobilier avait été pillé, dont on avait brisé les statues des saints et envoyé les métaux récupérables à l’Hôtel des Monnaies, deux femmes visiblement affolées dont l’une se sentait mal.

Il descendit de son escabeau et se précipita pour leur porter secours. Il les entraîna dans son presbytère sans émettre de questions, sortit une carafe de vin et un verre et en servit un à celle qui était enceinte. Il connaissait la chambrière, elle lui expliqua leur crainte pendant que sa maîtresse se rétablissait. Quand Marie-Amélie fut remise de ses émotions, il les raccompagna par les jardins jusqu’aux quais, puis deux rues plus loin à son hôtel. Il les laissa en sécurité et revint par un chemin détourné, il se félicita de son idée de précaution.

église de l’ile saint Louis

Quand une heure plus tard, de retour, il découvrit dans son église un jeune homme qui l’interrogea sur les deux femmes. Il prétendit ne pas les avoir rencontrées, d’autant qu’il venait lui-même d’arriver. Jacques-Henri repartit déçu, mais il n’aurait pas su dire de quoi, car s’il les avait rattrapées qu’aurait-il fait ? C’était devenu obsessionnel, il avait beau lutter, elle revenait toujours à sa pensée. Il avait besoin de la voir, de la contempler. Et la douleur était d’autant plus grande, qu’il la savait être l’épouse d’un autre homme et apparemment une compagne irréprochable. Il fut donc soulagé autant que frustré et repartit.

Une fois reposée, Marie-Amélie se jugea sotte d’avoir réagi comme cela. Il ne devait pas y avoir de quoi à paniquer. Elle se demanda à quel point son imagination ne lui jouait pas des tours. Quant à Anastasie, elle ne savait plus, quand elle relata leur aventure à la cuisinière et à la grisette, elle se trouva elle aussi bien stupide de s’être effrayée comme ça, ce que lui confirma la domestique. La grisette si elle ne dit rien n’en pensa pas moins, elle avait remarqué à plusieurs reprises un homme qui faisait le guet derrière le saule pleureur au bord du fleuve, un peu plus loin sur le quai. Il surveillait la maison, elle n’en avait aucun doute, mais si elle l’avait signifié, personne n’en aurait tenu compte, alors elle gardait pour elle ce dont elle avait connaissance.

Après cette aventure, Marie-Amélie resta se reposer chez elle pendant plusieurs jours. Elle se contenta de recevoir les visites de sa tante et de sa belle-sœur. Elle ne leur raconta rien de peur de paraître inconséquente. Elle évita de sortir prétextant sa grossesse.

*

Le printemps approchait, et ce soir-là malgré le froid et la bise, François-Xavier rentra à pied, il ruminait sa colère et sa déconvenue était grande. Il sortait du club des Jacobins. Tous argumentaient la décision du Pape que lui-même avait prévu depuis longtemps. Comment pouvait-il en être autrement ? Il en avait débattu plus d’une fois avec ses amis, mais entre ceux qui présumaient que cela ne se pourrait, le Pape se plierait à la volonté du peuple, et les autres qui concluaient que cela aurait le mérite d’être clair et sans retour, il avait baissé les bras. De toute façon comment pouvait-on faire différemment pour être juste et égaux envers tous ? Quel autre moyen avait-on pour récupérer les biens ecclésiastiques accumulés au cours des siècles au détriment des petits que l’église était supposée aider et protéger ? Mais qui avait pensé à tous ceux pour qui la religion était un soutien de tous les jours en plus d’être une éducation, peu de personnes, et elles n’avaient osé le clamer. Le Pape était donc sorti de sa longue patience et, par deux brefs adressés aux évêques assermentés, il avait condamné la Constitution civile, la Déclaration des Droits et les principes sur lesquels elle se fondait. Il avait porté un solennel anathème à la Révolution. Ceux, qui parmi les membres du clergé avaient juré, le plus souvent contraint, allaient désormais se rétracter, le Pape s’étant prononcé. Ils allaient choisir selon leur foi et non d’après l’intérêt humain. Et certains curés avaient déjà prêché contre la vente des biens ecclésiastiques et recommandaient le refus de l’impôt. Mirabeau avait beau fulminer contre les prêtres rebelles, la majorité de la population n’en soutenait pas moins la cause du clergé. Des troubles s’étaient déjà élevés en Alsace, au Languedoc. La plus absurde, la plus cruelle, la plus méprisable des guerres qui put opposer les hommes allait commencer, la guerre religieuse. Ceux, qui se considéraient comme de vrais catholiques, révoltés par l’intrusion de l’autorité civile dans le domaine des âmes, se détournaient des prêtres « jureurs », secouraient, cachaient les « réfractaires », il le savait. Chez lui-même, il avait remarqué le manège d’Anastasie. L’ayant croisée un soir avec un homme, elle l’avait fait passer pour un galant, il avait fermé les yeux, mais il n’avait pas été dupe. La Révolution, qui avait invoqué l’amour, allait semer la haine et la discorde même au sein des familles. Cette révolution, qu’il avait estimée incontournable, qu’il avait chérie de tout son cœur et qui avait commencé sa route au nom de la liberté, allait la poursuivre par la tyrannie. « — Quelques pas encore et elle baignera dans le sang. » Pensa-t-il.

Lorsqu’il rentra chez lui, l’humeur sinistre, il découvrit Marie-Amélie assise tranquillement, tricotant une layette avec le sourire aux lèvres et l’œil malicieux. Cela l’apaisa, lui redonna du baume au cœur et de l’espoir dans le lendemain. « —Mon François, je vous trouve bien sombre. Venez donc près de moi, que je vous compte nos dernières nouvelles. » Il obéit en souriant, heureux comme chaque fois qu’il la contemplait. « —Que l’amour est une belle chose quand chaque jour, il se renouvelle. » Pensa-t-il. Le sourire béat, elle reprit : « —Monsieur le futur père, sachez que j’ai reçu cet après-midi une visite très importante, celle de Madame Élisabeth Bourgeois que m’avait conseillée Élisabeth. » François-Xavier prêta l’oreille à son épouse tout en l’admirant, elle n’avait jamais été aussi ravissante depuis l’attente de l’heureux évènement. « —Mon mari, vous ne m’écoutez pas, je le vois bien.

— Mais si Marie-Amélie, vous me parliez d’une Madame Bourgeois.

 — Oui fait, elle a été instruite par Madame Angélique Marguerite de Coudray, poursuivit-elle, comme si elle savait qui c’était, et depuis est devenue la première sage-femme exerçant à l’hôtel-Dieu de Montmorency.

— Mais ma mie, c’est à trois lieues des portes de Paris.

— Oui, mais pour les deux mois à venir, elle pratiquera son art à l’hôtel-Dieu pour former des élèves. Bon, revenons au fait, elle m’a annoncé ce que je présageais déjà.

François-Xavier la regarda avec curiosité essayant de suivre l’écheveau des pensées de son épouse, il ne comprenait pas où elle voulait en venir. « — Mon ami ce n’est pas un enfant que j’attends… mais deux ! » Il écarquilla les yeux, l’observa, intrigué, comme s’il voyait une bête curieuse. Elle éclata de rire devant sa mimique. « — Et oui mon ami, c’est possible, la nature, Dieu, devrai-je dire, me fait porter des jumeaux, sûrement pour rattraper le temps perdu. » Il la prit dans ses bras et unit ses rires aux siens. Que le bonheur était doux quand il était partagé.

*

Ce moment de bonheur fut de courte durée. Il retrouva le lendemain l’assemblée en plein tumulte. Mesdames Adélaïde et Victoire, filles de Louis XV, avaient décidé de partir pour Rome. Leur petit-neveu les y avait autorisés, mais la populace s’était agitée et les vieilles princesses furent arrêtées au cours de leur voyage à Arnay-le-Duc. Mirabeau avait cru régler par ce simple texte : « Aucune loi ne s’opposant au départ de Mesdames, il n’y a pas lieu de délibérer sur le procès-verbal de la commune d’Arnay-le-Duc ». Mais dans les jours suivants, les clubs, les journaux, la gauche de l’assemblée réclamèrent un décret contre l’émigration. Le Chapelier le présenta, Mirabeau le combattit avec âpreté et les patriotes se rangèrent derrière Lameth et Robespierre. Le tout déclencha une journée électrique, dans le peuple comme à la cour, tous prévoyaient une émeute. Des émissaires du parti d’Orléans avaient répandu le bruit que l’on préparait au donjon de Vincennes un abri pour le roi. Les ouvriers du faubourg Saint-Antoine, conduits par Santerre, marchèrent sur cette nouvelle Bastille. La Fayette, avec la garde nationale, les obligea à rentrer dans Paris, non sans tumulte. Mais revenant aux Tuileries, il y trouva plusieurs centaines de gentilshommes qui, armés de couteaux et de pistolets, s’étaient faits les gardiens de la famille royale. Le général, pris au dépourvu, y manqua de sang-froid. Il arracha au roi l’ordre de faire évacuer le château par ses défenseurs inutiles. La Fayette se perdit ainsi tout à fait dans l’esprit de Louis XVI, qui dès lors se tourna plus nettement du côté de Mirabeau.

François-Xavier regarda les révolutionnaires gagner du terrain, à Paris, comme en province. C’était déjà avec crainte qu’il avait constaté le renouvellement des municipalités par des exaltés, des extrémistes qui disposaient maintenant et du pouvoir local et des tribunaux. Il avait tiré le signal d’alarme dans son entourage, mais pour l’instant celui-ci ne pensait qu’à remplacer le pouvoir en place, car ils estimaient faire mieux. Il avait regardé le spectacle querelleur et pathétique, qu’il désapprouvait, entre Mirabeau et La Fayette. Ce dernier essaya d’empêcher Mirabeau d’entrer au Directoire du département de Paris, et ainsi d’obtenir la présidence de l’Assemblée, ce qu’il ne réussit point. De son côté, Mirabeau poursuivit contre lui sa campagne de dénigrement contre le général. François-Xavier ne put que remarquer la perte de confiance et d’influence au profit d’extrémistes comme Danton et Robespierre, et pour lui cela n’amenait rien de bon. En même temps aux jacobins, il constatait une scission se faire avec d’un côté La Fayette, Barnave, Duport, les frères Lameth, Beugnot, Sieyès, Girardin, Pastoret, qui, partisans du maintien d’une monarchie constitutionnelle, la voyaient s’éloigner et les autres n’étaient pas très unis. S’il ne voulait pas manquer à la parole donnée de ses amis, il les aurait sûrement suivis, mais d’un autre côté, il n’avait guère confiance en eux. Il sentait bien que parmi eux, à l’exemple des frères Lameth, c’était plus de l’intérêt qu’une conviction. Cela allait trop vite, François-Xavier perdait pied, il avait de plus en plus l’impression de ne rien dominer. Les dernières lettres de son père, lui expliquant leur difficulté financière, n’arrangeaient rien à ses tourments.

*

De l’autre côté de la Seine, Danton et ses comparses se frottaient les mains et mettaient de l’huile sur le feu. Ils voulaient précipiter les choses. Ils mirent sur les talons de Mirabeau, Jacques-Henri. Celui-ci ne le quitta plus d’une semelle au détriment de son obsession, il attendait le moment propice pour accélérer la fin de leur ennemi, quel que soit le moyen, peu importait.

Pour commencer, Jacques-Henri séduisit et manipula une des filles de cuisine de la maison de Mirabeau. Il la rendit si dépendante de lui qu’il l’amena à glisser régulièrement dans son potage ou autre liquide une poudre qu’il avait acquise auprès d’un chimiste qui petit à petit poussait le député vers sa tombe. Il le proposa à celle-ci comme un roboratif qu’il voulait donner à l’homme dont il se fit passer pour un admirateur inconditionnel, et pour preuve, il en avala devant elle. Comme les effets n’étaient guère visibles dans un premier temps la fille n’y vit pas de mal, et jour après jour elle obéissait aveuglément dans l’espoir d’obtenir de Jacques-Henri quelques agréments.

Honoré-Gabriel Riqueti de Mirabeau

Mais Mirabeau continua à soutenir un train effroyable. Jacques-Henri s’épuisait jour et nuit dans sa tâche, sa victime ne faiblissait pas. Il vérifiait que la servante respecta avec régularité sa demande. Il suivait l’homme partout. Il finit par trouver des informations qu’il fit passer à son commanditaire. Il avait levé le masque sur une chose impensable sauf pour celui qui récupéra le message et qui le détruisit tout de suite, car il faisait de même. Mirabeau adressait chaque semaine à Louis XVI un rapport étudié sur la situation politique et les mesures à prendre, il était le guide occulte de la couronne. Et lorsque Danton le découvrit, il éclata d’un rire tonitruant, le traitant au passage d’enflure. Mais ce n’était pas au marquis qu’il pensait, mais au roi et à son double jeu. Car il recevait lui aussi des subsides du pouvoir royal. Parfois il agissait dans l’intérêt de ce dernier. Il avait poussé Santerre à faire diversion lors de l’affaire des « chevaliers du poignard », celui-ci avait l’intention d’enlever le monarque. Il l’avait incité à déclencher une émeute à Vincennes destinée à détourner l’attention, et attirer les troupes de La Fayette, qui était un obstacle aux projets des conseillers de Louis XVI. Dans la confusion, Santerre avait bêtement tiré en direction du général, avec la résolution de le tuer comme cela lui avait été suggéré et avait touché son second, Desmottes[ qui l’avait fort mal pris. Cela fit sourire Danton qui ce jour-là aurait pu atteindre son but, mais ce n’était que partie remise.

Jacques-Henri détourna d’autres missives, car Mirabeau écrivait de sa main des lettres sans nombre. Ces dernières n’avaient guère d’utilité, sauf prévoir le contenu de quelques discours pour lesquels Danton prépara les réparties, qu’il donna par des intermédiaires. Hormis ça, Mirabeau avec assiduité se rendait à l’Assemblée et intervenait dans la plupart des questions. Il allait assez souvent aux jacobins. Il paradait à la tête de son bataillon de gardes nationaux, on le voyait dans toutes les fêtes publiques, imposant, massif, sa tête bouffie rejetée en arrière, crevant d’activité et de lassitude. Difficile de le contrecarrer sans se découvrir, mais sans le savoir, son rythme effréné ajouté à la potion dont Jacques-Henri avait augmenté les doses allait servir ses ennemis. Il appréciait la table, les soupers tardifs, chez Méot ou ailleurs, les mets trop riches, les vins trop capiteux, il avait du goût pour l’amour, les nuits passées dans une frénésie érotique. De plus, la déception l’envahissait ainsi que le chagrin, chagrin d’être traité sans confiance par la cour, chagrin d’être soupçonné de trahison par tous les partis, chagrin d’être déchiré par les pamphlétaires qu’excitent son luxe. Enfin, il sentait en lui une forte tristesse. Il subodorait à certaines heures qu’il n’aurait pas le temps d’appliquer son système de monarchie tempérée. Jacques-Henri apprit à le connaître et à l’admirer, il finit par le penser l’égal de Danton, mais il avait choisi son camp. Obstinément, il poursuivait sa tâche destructrice et s’il ne s’en attendrit pas moins, car il avait compris avant les autres, les actions pernicieuses du marquis. Il lui facilitait la besogne, il se suicidait et pour cela il s’épuisait, s’empoisonnait, se tuait. Il ne l’ignorait pas, et quand son entourage, sa famille, ses amis lui conseillaient un peu de repos, ses lourds yeux s’injectaient de sang. Pour quoi faire ? Il se savait perdu, ses ennemis attendaient la curée, il allait les botter en touche. Une vie commune de toute façon ce n’était pas pour lui, il préférait la mort. Jacques-Henri rassura Danton de l’avancement de son ouvrage et lui confia ses intuitions, ce dernier le crut. Lorsque vint la fin du mois de mars, il ne put faire autrement. Mirabeau, très las, y voyant à peine, monta à la tribune pour parler de la Régence. Il se montra éloquent, Danton constata de-ci, de-là d’étranges faiblesses qui le confortèrent dans les dires de son sbire. Le surlendemain, Jacques-Henri le prévint, le grand homme souffrait atrocement du ventre, sans doute, une crise néphrétique. Mais à sa surprise, il reparut. Danton s’impatienta, Mirabeau mettait du temps à en finir. Deux jours plus tard, il apprit, de Jacques-Henri, qu’il s’était rendu au théâtre. Mais là, ce fut la fin. Le bruit se répandit dans Paris qu’il était perdu. Haines et controverses se turent. Une foule qui lisait avec avidité les bulletins assiégea sa porte. Le roi, la reine, Monsieur, le président de l’Assemblée firent prendre de ses nouvelles, quelques-uns de ses adversaires les plus agressifs se déplacèrent jusque chez lui. On pailla la rue devant son hôtel et aux alentours. Et comme obéissant à une secrète consigne les passants parlèrent bas. Jacques-Henri vint enfin annoncer que c’était fini, Danton se frotta les mains maintenant, cela allait s’accélérer.

*

Marie-Amélie et François-Xavier étaient attendus par Madame La Fauve-Moissac et son époux pour le repas pascal. Lorsqu’ils arrivèrent, ils trouvèrent, dans le grand salon de l’hôtel Ajasson de Grandsagne, en intense discussion leur hôtesse et Élisabeth au milieu d’un groupe d’amis, eux aussi conviés. Il s’était, semble-t-il, passé quelque chose de grave. Comme il ne se déroulait pas de jours sans incident, François-Xavier ne fut pas vraiment surpris, mais s’inquiéta toutefois de l’agitation des personnes présentes. Madame La Fauve-Moissac prit la parole : « — Je reviens de mon service à la cour, et au moment où ses majestés s’apprêtaient à délaisser les Tuileries pour se rendre à Saint-Cloud pour « faire leurs Pâques », une foule armée a empêché le couple royal de quitter le château. Lafayette est allé à l’hôtel de ville demander l’ordre de disperser le peuple, mais Danton a tant et si bien fait que cela ne lui a pas été accordé. De colère, le général, accompagné de Bailly, est allé à l’Assemblée, mais elle n’a pas voulu l’y entendre. Il est donc revenu vers nous et a commandé à ses cavaliers de mettre sabre au clair et de repousser la foule. Ils ont obéi, mais des gardes nationaux, baïonnette au canon, les ont arrêtés. Cela a jeté un froid, il a bien fallu admettre que Leurs Majestés étaient prisonnières de la garde nationale, ce que d’ailleurs notre reine a fait remarquer à Lafayette. »

Cela laissa sans voix François-Xavier, dans quelle pente glissait-on ! Il est vrai qu’il avait lu des articles furibonds qui dénonçaient ce voyage comme la première étape d’une fuite à l’étranger, mais il n’avait pas pensé que cela serait tant pris au sérieux.

À l’Assemblée, Danton se frottait les mains croyant le moment venu d’attirer le pouvoir à lui, mais le destin avait décidé que ce n’était pas son heure. D’autres réalisèrent la même erreur, c’était le triumvirat constitué d’Alexandre Lameth, et de ses comparses, Barnave et Duport. Ils voulurent remplacer Mirabeau auprès de la royauté. Mais si Louis XVI et surtout Marie-Antoinette allouèrent leur argent, ils ne donnèrent pas leur confiance. Les triumvirs allaient à leur tour se compromettre dans l’opinion, épuiser leur influence sur l’Assemblée, sans aucun bénéfice pour la monarchie. Car devant eux se levait, aux moments décisifs, un petit homme au visage triangulaire, au haut front fuyant, aux yeux verdâtres, aux narines frémissantes, à la mâchoire carnassière, aux lèvres satisfaites, Maximilien de Robespierre. Vêtu toujours avec recherche, il ne se départait pas d’une courtoisie indifférente, et d’une politesse morne. S’emportant rarement, il méditait ses actes, affinait soigneusement ses discours. Même lui ne le savait pas, c’était son heure.

*

Le comte d’Angiviller, directeur général des Bâtiments du roi, avait invité Madame La Fauve-Moissac et ses deux nièces à venir visiter l’ensemble des peintures du Louvre. Suite à la fermeture de la galerie du Luxembourg dix ans plutôt, le comte avait décidé d’utiliser la grande galerie du Louvre pour exposer les tableaux de la collection royale ainsi que les œuvres acquises spécialement pour un projet de galerie d’exposition qui prenait du temps à se construire.

Il avait commandé un rapport sur ce sujet à l’architecte Jacques-Germain Soufflot, mais il n’avait pas eu la possibilité de l’exécuter. Il avait juste fait détruire la voûte inachevée de Nicolas Poussin, en raison du danger qu’elle représentait en cas d’incendie, et avait bâti par l’entremise de Maximilien Brébion, un escalier, menant au Salon carré. S’il n’avait guère eu de chance pour la mise en place du lieu pour pouvoir l’ouvrir au public, il avait pu toutefois conduire une ambitieuse politique d’acquisitions dans cette perspective. Il avait acheté les principaux chefs d’œuvres européens qui apparurent sur le marché, comblant ainsi les lacunes des collections royales, non sans promouvoir les artistes français. Il entreprit également un vaste programme de restauration des ouvrages. Afin d’obtenir plus de moyens, car il en recevait de moins en moins du nouveau gouvernement, il invitait chaque fois qu’il le pouvait ceux qui détenaient du pouvoir. Par l’intermédiaire de Madame La Fauve-Moissac, il comptait toucher son époux le marquis d’Ajasson de Grandsagne toujours en fonction au ministère des Finances.

La voiture entra dans la cour carrée du Louvre et déposa les trois femmes enveloppées dans leur manteau, car l’air de ce début de printemps était encore vif. Sur le pas de la porte du pavillon de l’horloge les attendait un secrétaire du comte d’Angiviller. Un valet se saisit de leur pardessus au passage et les guida vers la galerie d’Apollon au premier étage où se trouvait leur hôte. Le soleil baignait l’endroit, faisant jouer les ors des moulures qui couvraient chaque espace vide entre les tableaux effectués par Le Brun et les sculptures en stuc. Si Madame de la fauve Moissac et Élisabeth Chevetel étaient habituées aux fastes de Versailles, elles n’en étaient pas moins émerveillées par l’embellissement du lieu. Pour Marie-Amélie n’était guère familière de ce genre de décor magnificent, elle en avait le souffle coupé devant l’abondance des ornementations et la perfection des peintures notamment celles des médaillons du plafond. On était loin de l’enjolivement de sa maison Caudéranaise, aux murs gris pâle soulignés de moulures blanches. Il y en avait peut-être trop à son goût, mais quelle splendeur ? Le comte, entouré de trois hommes, se retourna vers elles : « — Excusez-moi mesdames de ne pas vous avoir accueillies je réglais un problème d’infiltration. Ce Palais est un gouffre d’ennui.

Louvre

— Vous êtes tout excusé, comte. Le détour en vaut la peine. Cette galerie est une splendeur du grand siècle. Tout en répondant à leur hôte, Madame La Fauve-Moissac entraîna ses deux nièces afin de faire le tour de la salle, laissant à ce dernier le temps de résoudre son dilemme. Elles le suivirent ensuite dans le labyrinthe du vieux château jusqu’au salon carré où du sol au plafond, il y avait des peintures italiennes. Il y en avait même appuyé les unes sur les autres, toutes n’avaient pu être accrochées. Le comte énonça avec fierté les œuvres rassemblées. Elles découvrirent une quinzaine de peintures de Véronèse dont « les noces de Cana », quatorze tableaux du Titien dont « Le concert champêtre », sept du Pérugin, dix de Raphaël dont le « portrait de Baldassare Castiglione ». Il fit remarquer le sourire mystérieux du modèle d’un portrait réalisé par Léonard de Vinci intitulé « La Joconde » qui l’intriguait beaucoup et dont Marie-Amélie ne comprit pas l’intérêt qu’il lui portait.

Puis il leur proposa d’entrer dans la grande galerie. Celle-ci permettait de relier le Louvre au palais des Tuileries. Elles eurent un temps d’arrêt et furent considérablement impressionnées par le lieu lui-même. Il semblait sans fin avec ses 450 m de long et ses voûtes ouvertes vers le ciel par des verrières, inondant l’espace de lumière. Il les précéda continuant à nommer les créations rencontrées. Elles allaient du XVème siècle, avec « la pietà d’Avignon » d’Enguerrand Quarton et le « Portrait de Charles VII » par Jean Fouquet à une période plus récente comme François Boucher dont il avait rassemblé une vingtaine d’œuvres. Il y avait bien sûr des paysages de l’École de Fontainebleau et bien évidemment une immense collection du grand siècle ponctuée par plusieurs pièces maîtresses dont « L’Enlèvement des Sabines » de Poussin avec quarante autres œuvres de l’artiste, « Le tricheur à l’as de carreau » de Georges de La Tour ou encore le portrait de Louis XIV par Hyacinthe Rigaud, sans omettre les frères Le Nain, Philippe de Champaigne, Claude Lorrain et Charles le Brun.

Parvenant au premier tiers de la galerie, les visiteurs trouvèrent un goûter installé sur une table entourée de quatre chaises. Marie-Amélie apprécia de pouvoir se reposer, sa grossesse arrivée à son septième mois commençait à la fatiguer de plus en plus rapidement. La collation prise sans valet obligea Élisabeth à servir, mais cela amusa les dames et permit au comte un ton plus familier. Celui-ci connaissait la marquise depuis longtemps ce qui l’autorisait à expliquer ses soucis financiers sans détour. Madame La Fauve-Moissac, bien que trouvant que par les temps qui couraient ceux-ci étaient bien superflus, promit d’en toucher un mot à son époux. Il suggéra alors de faire un détour par la salle des états pour voir quelques réalisations du nord de l’Europe notamment des écoles hollandaises et flamandes. Il avait complété cette collection la portant à 1200 tableaux. Il en était très fier, car il y avait des œuvres de premier plan comme « La Vierge du chancelier Rolin » de Jan Van Eyck, et une quinzaine de Rembrandt dont « Bethsabée au bain tenant la lettre de David ».

Marie-Amélie encore fatiguée proposa de les attendre. Ils la laissèrent donc se reposer. Elle apprécia ce moment de solitude. Elle finit toutefois par se lever pour poursuivre à son rythme la visite de la grande galerie. Elle s’arrêta devant « Le Pierrot et le pèlerinage à l’île de Cythère » d’Antoine Watteau, puis elle continua, découvrant les tableaux de Fragonard, de Chardin, dont « La Raie », et des toiles d’Hubert Robert. Elle était presque arrivée au bout de la salle d’exposition sans que soient revenus ses compagnons. Elle fit demi-tour et prit le temps d’admirer « la belle Jardinière » de Raphaël qui s’était perdu dans les peintures françaises. Elle s’émerveillait de la facture lorsqu’elle perçut une silhouette qui se dirigeait vers elle. Elle supposa un secrétaire qui venait la quérir, elle s’avança vers lui quand arrivée à la moitié du parcours, elle reconnut l’homme qui la traquait. Elle paniqua, resta figée devant celui qui cheminait vers elle avec un air menaçant. Un de ses enfants remua, son coup de pied la fit réagir, elle sortit de son immobilisme. Elle réalisa un passage sur sa gauche, elle s’y engouffra, relevant ses jupes, et se mit à hâter son pas, s’efforçant de trouver une échappatoire. Sa grossesse ne lui permettait pas de faire mieux, son ventre était trop lourd. Paniquée, elle parcourait les pièces cherchant chaque fois par où s’enfuir, elle entendait le son de la marche rapide de son suiveur. Son cœur s’accélérait, sa respiration devenait haletante, elle s’affolait. Elle descendit un escalier, et là sur un palier, un violent élancement lui transperça le bas du dos. La fulgurance de la souffrance lui coupa le souffle. Ses jambes se dérobèrent, elle s’accrocha au mur, s’y appuya et se laissa glisser contre lui. Puis des crampes abdominales la prirent la pliant en deux. Elle s’affaissa, se coucha comme un fœtus sur le sol pleurant de douleur, ce n’était pas possible, elle n’allait pas accoucher maintenant, ici. Elle entendit alors des voix de femmes, elle eut le courage d’appeler au secours. Madame La Fauve-Moissac accourut suivie d’Élisabeth et du comte accompagné de deux secrétaires qui l’avait retenue pendant leur visite. Marie-Amélie montra du doigt le couloir d’où elle venait et murmura. : « — L’homme ! Ma tante l’homme ! ». Madame La Fauve-Moissac leva les yeux pour voir une silhouette s’enfuir. « — Attraper cet homme, vite ! »

*

Madame La Fauve-Moissac avait fait ramener tant bien que mal la parturiente chez elle. Anastasie avait envoyé le valet de chambre de François-Xavier à l’hôtel-Dieu sur l’île de la Cité chercher la sage-femme. Les douleurs ne quittaient pas Marie-Amélie. Quand Élisabeth Bourgeois arriva, elle ausculta la jeune femme dont les contractions s’apaisaient. Elle réconforta son entourage, c’était une fausse alerte. Mais la future mère ne devait plus abandonner son lit jusqu’à l’accouchement. Elle lui fit donner un opiacé pour la calmer. Tout le monde respira de soulagement.

L’homme qui l’avait poursuivi ne fut pas rattrapé, mais le fait de ne pas avoir été seule à le voir rassura Marie-Amélie sur son état psychique. Elle avait fini par croire qu’elle devenait folle. Elle se confia à son époux en même temps qu’à sa tante et sa belle-sœur. Dans la pièce, la petite Grisette, qui apportait une carafe d’eau réclamée, écouta et puis ce fut plus fort qu’elle. Les yeux fixés sur le sol, elle raconta ce qu’elle avait observé à la surprise générale. : « — Le Monsieur dont vous parlez et bien il se tient souvent près de la maison.

— Que dis-tu mon petit ? Mais pourquoi ne nous a pas informé avant ?

— Mais Monsieur qui m’aurait cru ? Et puis je ne savais pas ce qu’il voulait, au début je supposais qu’il était là pour Anastasie.

— Elle a raison, François, il y avait peu de chances que l’on ait pris Grisette au sérieux. Par contre, Grisette, si tu le revois préviens moi ou Monsieur.

— Oh oui, Madame ! Toute fière d’être pour la première fois d’une quelconque importance.

Quelques jours plus tard, le comte d’Angiviller fut accusé de dilapidation des deniers publics. Personne ne fit le rapprochement avec la poursuite du Louvre et pourtant c’est la colère de Jacques-Henri qui avait précipité sa chute. Il l’avait fait dénoncer par « l’ami du peuple ». Le comte n’avait pas attendu son reste, il émigra en Allemagne.

Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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2 réflexions sur “La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 5 et 6

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