La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 16

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Chapitre 16

Les heures sombres. 20 juin 1792.

Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Anastasie monta les escaliers aussi vite qu’elle le put. Elle frappa et rentra aussitôt dans la chambre de sa maîtresse. Marie-Amélie sortait doucement de son sommeil et l’entrée fracassante de sa servante l’éveilla totalement. Elle s’étira et attendit que celle-ci ait repris son souffle.

— Madame, c’est la chambrière de Madame Chevetel…

— Et bien quoi ! C’est la chambrière de Madame Chevetel ! s’exclama-t-elle, agacée par ce réveil brutal.

— Ils l’ont arrêtée !

Marie-Amélie se redressa et sortit de son lit tout en saisissant son manteau en indienne.Elle se doutait que c’était grave.

 — Qui ça ? La chambrière ?

 — Oh non, Madame ! Ils ont appréhendé Madame Chevetel ! 

Elle porta instinctivement la main à son cœur. Bien qu’elle connût la réponse tout en attachant son opulente chevelure, elle demanda .

Qui ça ? Ils ?

— La garde nationale du district, Madame !

— Oui bien sûr ! Où se trouve la chambrière de Madame Chevetel ?

— À la cuisine Madame, la Marion, elle n’a plus de force.

Suivie d’Anastasie, elle descendit pour rejoindre la jeune fille effondrée devant un verre de vin que lui avait offert la cuisinière pour lui donner un coup de fouet. À la vue de Marie-Amélie, elle essaya de se lever, ce à quoi Marie-Amélie objecta. Elle-même s’assit à la table. Dans un coin, tourmentée de toute cette agitation, la Grisette ne bougeait pas, Honorine servit du café à sa maîtresse. Avant de s’occuper de la chambrière, Marie-Amélie se tourna vers la petite servante.

— Grisette va prévenir mon époux.

D’une voix douce pleine de compassion teintée d’inquiétude, elle interrogea Marion.

— Bonjour Marion, raconte-nous. Que s’est-il passé ?

— Et bien Madame, on dormait tous quand des coups répétés résonnèrent à la porte de l’hôtel. Le Toussaint, il a réveillé le Barthélemy qui m’a sorti du sommeil. Je dors côté jardin comme Madame alors je n’ai rien entendu. Comme je ne savais que faire, je suis allée alerter Madame Grenillon, mais comme elle est vieille, elle m’a envoyée en courant avertir notre maîtresse. Comme nous avions identifié qui frappait, parce que depuis la fenêtre du salon, on voit la rue…

— Je sais, va à l’essentiel, ma fille.

— Euh… Oui Madame. Le temps que je prévienne, ils étaient rentrés. Et ils ont arrêté, Madame.

— Mais ils ont dit pourquoi.

— Pas vraiment. Pendant que j’aidais madame à se vêtir, même que le conventionnel, il est resté à regarder…

— Quel toupet, pauvre Élisabeth, excuse-moi, continue !

À ce moment-là, François-Xavier entra dans la cuisine déjà en habit prêt à partir pour l’Assemblée, celle-ci lui résuma ce qu’elle savait et demanda à la chambrière de reprendre.

— Oui… Alors pendant que je préparais, Madame, ils ont fouillé la maison. D’après notre cuisinière, ils cherchaient de la farine que l’on aurait cachée, mais Barthélemy m’a appris qu’ils avaient retourné le bureau de Monsieur et le secrétaire de Madame.

— Et ils ont trouvé quelque chose ?

— Oh non, Madame. Même qu’ils étaient en colère.

— Et ils ont tout de même emmené Élisabeth ?

— Et oui Madame. Ils nous ont dit que l’on était libre. Libre de quoi ? J’aimerais bien savoir ? Et qu’est-ce que je fais maintenant ? Plus de maîtres…

— Pour l’instant, vous restez à l’hôtel, Madame Grenillon viendra me voir pour vos besoins et vos gages… et sais-tu où on a conduit Madame Chevetel ?

— Oui, Madame…

— Et bien où ?

— Oh pardon, à la conciergerie Madame.

Marie-Amélie sentit une sueur froide couler dans son dos, elle jeta vers son époux un regard inquiet. On surnommait déjà l’ancien château des rois de France l’antichambre de la mort.

 — Allons nous préparer, nous allons aller la voir. Nous réfléchirons ensuite aux actions à mener pour la sortir de là, ce ne peut être qu’une erreur.  

*

Marie-Amélie et François-Xavier arrivèrent devant la prison vers le milieu de la matinée. À la vue du bâtiment, instinctivement elle s’accrocha au bras de son époux, qui pour la rassurer tapota sa main. Comme tous, l’angoisse l’étreignît. Elle eut du mal à respirer quand ils passèrent la petite porte du premier guichet, elle se sentit oppressée. Au guichetier qui les toisa, ils demandèrent à voir le concierge, Monsieur Richard. Il les fit attendre pour le principe. François-Xavier connaissait le gardien de la prison pour l’avoir croisé dans les bureaux du ministère de l’Intérieur. Il les reçut avec courtoisie, bien qu’avec méfiance. Il savait que l’on ne venait jusqu’à lui qu’avec une raison. S’il n’était pas le bourreau, beaucoup le voyaient comme tel et c’est avec crainte que l’on s’adressait à lui. Il ne détestait pas ce pouvoir. Une fois assis sur des chaises inconfortables dans la partie greffe du guichet, François Xavier, avec déférence, expliqua à l’homme le pourquoi de sa présence. Tout en écoutant son mari, Marie-Amélie fut distraite par l’arrivée d’un groupe de femmes qui de l’autre côté de la grille s’installaient avant l’heure de leur transfert. Elle comprit à leurs expressions et leurs pleurs silencieux que c’étaient leur exécution qu’elles attendaient. Elle serra ses poings pour ne pas fondre elle-même en larmes. Elle s’obligea à se concentrer sur la discussion que tenaient les deux hommes. Pendant ce temps-là, Monsieur Richard fit quérir son épouse, pour la mise en forme des arrangements pécuniaires afin d’assurer le confort de la prisonnière. En attendant, François-Xavier s’enquit des accusations ayant entraîné l’arrestation de sa belle-sœur. Ayant ouvert le registre et ayant parcouru le procès-verbal, mal à l’aise devant ce qu’il lisait, le concierge sourcilla et s’excusa de ne pouvoir en dire plus. Ce qui intrigua le couple, Marie-Amélie espéra que celle-ci en sut plus.

Élisabeth Chevetel De La Rabelliere

Après avoir négocié le bien-être d’Élisabeth, Madame Richard fit chercher la captive, lui accordant une première visite. François-Xavier et Marie-Amélie furent conduits dans une enceinte coiffée de croisées d’ogives et cloisonnée de grilles monumentales formées de barreaux de fer, qui servait de parloir. C’était là que les prisonniers voyaient leurs connaissances. Ils s’assirent sur les bancs de bois brut qui longeaient les murs froids et poisseux d’humidité. Élisabeth arriva, de toute évidence elle venait vers eux emplie d’espoirs. Espérance que le couple de visiteurs allait contrarier ce qui étreignit leurs cœurs pleins de compassion. Ils se levèrent et allèrent vers la grille derrière laquelle elle se tenait. Marie-Amélie passa les mains au travers pour saisir celles glaciales de la jeune femme.

Enfin, vous ici, Marion vous a bien prévenus. J’avais tellement peur qu’elle ne le fit point. Vous allez me sortir de là ! Vous allez le faire !

Elle criait presque dans sa panique. Marie-Amélie ne put retenir ses larmes, aussi François-Xavier prit la parole avec le ton le plus rassurant qu’il puisse.

Bien sûr Élisabeth, nous allons mettre en action tout ce qui est en notre pouvoir. Pouvez-vous me dire de quoi l’on vous inculpe ?

— Je ne suis pas arrivée à le comprendre. On taxe Charles Louis d’être passé à l’ennemi. Mais vous savez comme moi que ce n’est pas réaliste, il est avec le maréchal Rochambeau. Ensuite, ils m’ont fait grief être fille d’immigrés, et cela est évidemment impossible, et pour finir ils m’ont accusée d’être pour quelque chose dans l’émigration de vos parents Marie-Amélie. C’est à n’y rien comprendre.

 François-Xavier s’interrogeait. Pourquoi quelqu’un avait-il décidé l’arrestation de l’inoffensive Élisabeth qui était la douceur et la bonté même, cela n’avait ni queue ni tête. Il la tranquillisa, lui expliquant qu’ils allaient sur le champ à l’Assemblée voir qui serait à même de mieux les aider. Marie-Amélie lui demanda ce dont elle avait besoin et la rassura quant à son confort, ils y avaient pourvu auprès de Madame Richard. Elle reviendrait dès le lendemain lui donner des nouvelles et lui porter quelques vêtements. Élisabeth le cœur serré les regarda partir.

*

Lorsqu’ils sortirent de la Conciergerie, les rues apparaissaient étrangement vides. Comme ils ne détenaient pas de voiture, pensant trouver une chaise, ils avaient renvoyé la leur. Ils décidèrent d’aller à pied jusqu’à la salle du Manège. De toute façon, il se devait d’évacuer leur trop-plein d’angoisse. Ils se mirent à marcher d’un bon pas l’un comme l’autre silencieux, ne pouvant s’empêcher de réfléchir à la situation. Ils traversèrent la Seine par le Pont-Neuf et prirent la rue de l’arbre sec qui croisait la rue Saint-Honoré. À l’approche de celle-ci, avant de la voir ils entendirent les cris et les chants d’une foule. François-Xavier retint son épouse, la repoussa contre un mur de peur que ce soit à nouveau une émeute. Il n’était pas question de s’en approcher, il se souvenait encore de celle qui avait conduit à la fusillade du Champ de Mars. Un torrent de personne passa devant eux dans lequel se mêlaient des ouvriers, des femmes, des invalides, des enfants, des gardes nationaux, des charbonniers et des mendiants. Ils portaient des piques, des bâtons ferrés, des marteaux, des haches, des écriteaux, des bannières et aussi des branches d’arbres, des épis de blé, des fleurs.

Ce que le couple ne savait pas, c’est qu’alors qu’ils pénétraient à la Conciergerie, Antoine-Joseph Santerre, qui occupait, sans en détenir le titre, le commandement général de la garde nationale, avait décidé avec les habitants du faubourg Saint-Antoine d’aller rendre un hommage à l’Assemblée, cela afin de l’impressionner. Le but de la manœuvre se devait de présenter, fût-ce par la force, un message au roi. Ils lui réclamaient le retour des ministres brissotins et l’acceptation de plusieurs décrets auxquels il avait mis son veto. La garde nationale avait reçu l’ordre de ne pas agir contre les manifestants, elle fit mieux, elle participa en grande partie au mouvement. Les Lacourtade arrivèrent au moment de leur approche. Entraînant Marie-Amélie, il la ramena toujours à pied à leur domicile de l’île de la Cité. Une fois en sécurité, il décida contre la volonté de son épouse de repartir ; il devait savoir ce qui se passait, pour leur avenir à tous. Il jura de se garder éloigné de toute confrontation.

François-Xavier revint sur les lieux, le flot défilait encore en criant .À bas le veto ! » En chantant le « Ça ira », des femmes dansaient en brandissant des épées et des piques dressés hauts et supportant des culottes déchirées. Au grand écœurement des spectateurs, l’une tenait en l’air un cœur de veau avec cette mention . « Cœur d’aristocrate ». Les tribunes vociféraient. Les députés atterrés gardaient un silence consterné. La bacchanale se prolongea encore deux heures. Enfin, Santerre offrit un drapeau à l’Assemblée au nom des citoyens du faubourg Saint-Antoine et la séance fut levée. Tandis que Santerre et le marquis de Saint-Huruge, devancés de quelques musiciens, finissaient de faire défiler toute leur armée, François-Xavier aperçut Vergniaud, dans les rangs de l’Auditoire, toujours fier d’avoir soutenu la permission à la foule de manifester face à ses représentants. Le cortège terminé, les provocateurs se dirigèrent alors vers le jardin des Tuileries. De là, ils cherchèrent à gagner les quais pour se disperser. Guidés par des agents du précédent gouvernement écarté, ils tournèrent par le Carrousel et pénétrèrent dans le palais, malgré les grenadiers aux guichets. La foule encombra la cour, une partie monta aux appartements pendant que l’autre hurlait. Le roi fut bousculé jusque dans une embrasure de fenêtre où Legendre le harangua, le somma d’arrêter de les tromper, de prendre garde. Le peuple était las de se voir son jouet. Il ne céda pas aux différentes demandes. François-Xavier, poussé par la curiosité, s’était immiscé au plus près de la scène avec facilité. Il maîtrisait la géographie des lieux, ayant accompagné Roland, à ce moment-là ministre en service, et s’il n’avait pas eu l’occasion d’approcher du couple royal il avait fait connaissance avec l’endroit. Pendant près de trois heures, le roi subit l’assaut de la multitude. Des énergumènes, armés de piques, d’épées, firent mine de vouloir l’assassiner. Son calme finit par agir sur les plus exaltés. Lorsqu’enfin il consentit à dire d’une voix forte « vive la Nation ! » et à coiffer le Bonnet-Rouge, ils commencèrent à crier « vive le roi ! » et la foule abandonna la place. Pétion harangua le peuple, juché sur un fauteuil, et Santerre jouant double jeu s’écria.

Je réponds de la famille royale, que l’on me laisse faire ! 

louis XVI

Il disposa une haie de gardes nationaux devant le roi, et à huit heures du soir le dernier manifestant avait quitté les Tuileries. François-Xavier était encore sceptique quand il retourna vers l’Assemblée. Malgré le tumulte, il n’avait pas oublié Élisabeth. Il s’y efforça de trouver Pierre Vergniaud, car il supposait qu’il pourrait l’aider, le gouvernement formé par Roland et Dumouriez le lui devait beaucoup. L’ayant cherché et ne le découvrant pas dans les couloirs de la salle du Manège, il se rendit dans ses appartements place Vendôme. Là, son valet lui annonça qu’il s’était retiré chez les Roland. François-Xavier finit par se décourager, mais il n’avait pas le choix, il repartit donc pour l’autre rive de la Seine et se dirigea vers les rues adjacentes du Collège des Quatre Nations. Harassé, il arriva enfin rue Guénégaud. Autour de Madame Roland, il trouva réunis tous ses amis que l’on commençait à surnommer les Girondins. Il fut soulagé. Après s’être félicités du mouvement populaire en leur faveur, marche que leurs émissaires avaient créé en amenant les sections des faubourgs à porter une pétition à l’Assemblée, ils demeuraient en pleine réflexion.

comment contourner le veto qui empêchait la Patrie de se protéger contre leurs ennemis.

Devant l’impatience évidente de François Xavier, Pierre Vergniaud s’approcha de son ami tout en chuchotant, il le questionna.

Qu’as-tu François-Xavier ? Tu as des problèmes ?

— J’ai besoin de ton aide, plus exactement, Élisabeth.

— Ah, pour son arrestation !

— Tu es donc déjà informé.

 Qui ne le serait pas !

Il attrapa sur une table un journal, y chercha un passage et le lui tendit, celui-ci ne comprenait pas où il voulait en venir. Se penchant, il resta éberlué devant la phrase sibylline qui dénonçait sa belle-sœur de turpitudes.

Mais tu la connais ! Tu sais que ce n’est pas vrai ! C’est un tissu de mensonges.

— Bien sûr ! Mais pour l’instant, je ne peux rien faire, nous sommes sur une pétaudière. Je te rappelle que l’ennemi s’organise à nos portes et que nous avons été mis dehors du gouvernement.

— S’il te plaît, Pierre, évite-moi tes grands discours, dis que tu ne veux rien faire !

Et de colère, il repartit sous l’œil interrogateur de Madame Roland. Il n’était pas arrivé en bas qu’il regrettait son geste d’impatience qui pouvait devenir fatal à la séquestrée. Il allait revenir en arrière pour faire amende honorable auprès de son ami quand il tomba sur son hôtesse qui l’avait suivie.

Faisons quelques pas, François Xavier. Ne vous inquiétez pas pour Pierre, il a déjà compris et excusé votre emportement. Si tel n’est pas le cas, je me charge de le convaincre. L’homme se tenait devant la femme comme un enfant que l’on réprimande.

Vous êtes là pour votre belle-sœur, bien sûr. Dès que nous avons su, nous nous sommes décidés à passer à l’action, mais les évènements nous ont pris de cours. Elle va devoir patienter un peu. Pour l’instant, nous ne pouvons l’aider sans risquer d’obtenir le résultat inverse de notre objectif.

Elle parlait comme si à elle seule, elle les représentait tous, ce qui était souvent le cas. Le ministère de son mari, dont il venait d’être mis à pied, était autant le sien. Elle posa sa main sur son bras et tout en souriant continua .

— Patientez, mon ami. À ce jour, nous essayons de recouvrer nos portefeuilles, ce qui ne saurait tarder, le peuple est pour nous. Il nous l’a prouvé cet après-midi et là nous pourrons sans coup férir sortir votre belle-sœur de ce traquenard ! 

Il s’en retourna retrouver Marie-Amélie sans vraiment trop d’espoirs, il avait bien compris que pour l’instant ses compagnons ne s’engageraient pas pour sauver Élisabeth au risque de se désavouer. Ils se concentraient sur d’autres priorités que le sort de la jeune femme. François-Xavier rentra l’âme pleine de culpabilité de n’avoir rien pu faire.

*

Jacques-Henri Bachenot

Quant à Bordeaux arriva la nouvelle du changement du gouvernement au profit des Feuillants, Jacques-Henri reprit ses investigations avec plus de ferveur. Les insurrections à la fin du mois de juin avaient fait perdre au roi toute crédibilité aux yeux des Français, réduisant à néant son pouvoir. À la mi-juillet, la Patrie fut déclarée en danger. Paris se retrouva au pouvoir de ces soldats improvisés que leurs réunions enivraient, et portaient à tous les excès. Les quarante-huit sections, surtout celles des Quinze-Vingts, des Gobelins, du Théâtre-Français du Luxembourg, de la Fontaine de Grenelle, des Gravilliers, de Mauconseil, des Lombards, des Postes, peuplées de commerçants, de petits bourgeois, d’ouvriers, avaient établi une permanence dans chaque quartier et, grâce à Pétion, Manuel et Danton, un centre commun à l’Hôtel de Ville. Les principaux amis de Madame Roland, effrayés par l’approche des évènements qu’ils ne pouvaient plus contrôler, se demandaient à présent s’il ne vaudrait pas mieux s’accorder avec le roi. Ils lui proposèrent de rappeler Roland, Clavière et Servan au ministère et de destituer La Fayette. Mais le couple royal avait préféré refuser une aide qu’il leur faudrait payer trop cher.

Puis au début du mois d’août, on apprit que Paris avait reçu une intimidation sous la forme d’un manifeste de la part du chef de l’armée prussienne, le duc de Brunswick. Cela mit le feu aux poudres. Poussés par les amis de Jacques-Henri Bachenot, les sans-culottes prirent d’assaut les Tuileries, contraignant la famille royale à se réfugier à l’Assemblée qui se déclara en séance permanente et se fit délivrer le sceau de l’État pour marquer sa prise de pouvoir. La terrible bataille fit un millier de morts et obligea les députés à suspendre le roi et à nommer à la place du gouvernement un comité exécutif. Et le retour dans celui-ci, d’Étienne Clavière, Roland, Joseph Servan, Monge et Lebrun, amis des Lacourtade, n’y changea rien, Danton y était devenu ministre de la Justice.

*

Loin de ses tumultes, sur les quais des Chartrons, John venait plusieurs fois par jour dans la chambre du malade, dans l’intention de lui tenir compagnie. Monsieur Lacourtade père ne se remettait pas, il souffrait d’une grande faiblesse. John lui commentait les nouvelles lues dans la « Nouvelle Gironde ». Il lui demandait son avis sur les affaires en cours et lui faisait un rapport édulcoré sur les investigations de l’envoyé de la Constituante, afin de ne pas l’inquiéter. Le malade n’était pas dupe, et une fin d’après-midi, dans un moment de lucidité, il retint John.

Mon petit, la situation devient catastrophique. Non ! Non ! N’essaie pas de me rassurer, entre le charognard que nous avons en bas et les évènements politiques qui mettent mon fils en porte-à-faux, nous allons tout perdre. Je ne vois qu’une solution et elle passe par toi. 

Le jeune homme ne comprenant pas où voulait en venir le souffrant, l’assura de toute son assistance.

— C’est plus que de l’aide dont nous avons besoin, pour conserver la maison, j’ai décidé de te la céder, afin que tu puisses la préserver par ta nationalité de toute réquisition.  

Le secrétaire et associé, bien que saisissant le cheminement de pensée du vieil homme, se sentit mal à l’aise avec cette proposition qui pouvait le faire passer pour un profiteur.

— Mais Monsieur, vous devez solliciter l’avis de votre fils.

— Nous n’avons pas le temps, en outre de là où il est, il ne peut rien faire et ne peut comprendre la réalité de nos difficultés. Je me demande même s’il reçoit mon courrier. Cela fait des mois que plus rien ne me vient de Paris. De plus, il vaut mieux que tout ceci soit discret. Mais pour ta conscience, je vais tout de même essayer de joindre mon fils.

Quand force fut de constater que l’été était passé sans nouvelle de François-Xavier et de Marie-Amélie et que la pression du contrôleur se fit de plus en plus impérieuse, il abdiqua. Il promit à son bienfaiteur qu’il remettrait la société dès que cela serait possible. La maison sur les quais des Chartrons bordelais devint sur le papier, en ces temps bouleversés, la maison Madgrave.

*

Pendant ce temps, Élisabeth prit ses habitudes au sein de la prison de la Conciergerie. Les Lacourtade avaient fait en sorte qu’elle fasse partie des nanties. Dans son malheur, elle était privilégiée, car moyennant quelques pistoles elle occupait, au premier, une des cellules avec couchage.Madame Comeveille avait tenu à ce qu’elle partage sa chambrée dont un lit venait de se libérer. Élisabeth constata rapidement les différences de castes même dans cet antre. Il y avait les détenues qui étaient enfermées dans les cachots, qui, si elles n’avaient pas commis de crime, avaient tout au moins perpétré des vols voire étaient des filles de mauvaise vie. Pleine de mansuétude, elle découvrit l’horreur de leur situation, les cellules ne s’ouvraient que pour donner la nourriture, faire les visites et vider les griaches. Elle devait constater que les prisonnières dites « à la paille » et qui logeaient au rez-de-chaussée, derrière l’arcade qui bordait le préau, étaient à peine mieux loties. Dans des salles obscures, humides, aussi malsaines que malpropres, infectées de l’odeur des urines, sans air et des pailles pourries, elles étaient amassées jusqu’à cinquante dans un même trou, le nez sur leurs ordures. Elles se communiquaient les maladies et les immondices dont elles étaient accablées. Ces malheureuses habitantes étaient tenues de sortir entre huit et neuf heures du matin, et ne pouvaient retourner dans leur geôle qu’environ une heure avant le coucher du soleil. Pendant la journée, les portes de leurs cachots étaient fermées, elles étaient donc obligées de se morfondre dans la cour, ou de s’entasser s’il pleuvait, dans les galeries qui l’entouraient. Ce fut parmi elles qu’Élisabeth découvrit l’une de ses amies. Comme tous les matins, les dames descendues des chambres « de pistole » se rendaient dans cette cour pour entreprendre ou achever leur toilette. Elles lavaient, savonnaient le linge fin, les robes légères, de manière à être prêtes pour midi, l’heure du repas, où les hommes commençaient à circuler et à venir faire leur cour de l’autre côté de la grille qui les séparait. Toutes tenaient, autant qu’à Versailles ou à la ville, à paraître avec une tenue la plus propre possible, avec la mise la plus avantageuse. Comme pour oublier la tyrannie et conjurer le triste sort qui les attendait, les prisonniers s’accrochaient aux codes de leur classe sociale si précieux à leurs yeux, si surréalistes en des temps si tragiques. Élisabeth avait été stupéfaite de voir que l’on jouait, on riait, on cherchait à se séduire, tout était permis pour effacer la pénible situation.

Ce matin-là, elle rendait service à Madame Comeveille que ses rhumatismes handicapaient pour laver dans l’eau froide de la fontaine sa chemise. Comme dans tout ce qu’elle pratiquait elle portait attention à sa tache aussi fut-elle surprise quand elle fut interrompue par une voix douce qu’elle connaissait bien .

Élisabeth, alors c’est donc vrai, vous êtes ici.

Marie-Jeanne de Louvigny

— Marie-Jeanne ? Marie-Jeanne de Louvigny, je n’ose dire que cela me fait chaud de vous rencontrer.

— Oh, vous pouvez le dire et surtout, pensez-le !

— Mais je vous présumais loin.

— Je l’ai cru un moment, mais tout ne se passe pas toujours comme nous voulons, n’est-ce pas ? Ponctuant ses propos d’un haussement d’épaules fataliste.Élisabeth essora le linge qu’elle avait en main et l’entraîna à l’étage.

Marie-Jeanne de Louvigny ! Mon petit !

— Madame Comeveille !

Les trois femmes s’assirent sur un lit et se racontèrent les péripéties qui les avaient amenées là. Pour Madame Comeveille, son époux faisait partie de la maison du duc de Bourbon, qui s’était mis à la tête de l’armée des émigrés dite l’Armée de Condé. Ceux qui avaient arrêté Monsieur Comeveille n’avaient pas tenu compte de son impotence. Quant à Marie-Jeanne, c’était une autre histoire. Élisabeth et elle avaient épousé la même année deux amis d’enfance inséparables et au fil du temps, malgré des caractères opposés, elles s’étaient entendues à merveille jusqu’à devenir des intimes. Son mari, le vicomte de Louvigny, de la maison d’Antoine de Gramont, avait décidé qu’il ne servirait pas ce nouveau gouvernement. Il avait donc convaincu sa femme de passer en Espagne avec leurs deux enfants depuis leur fief du Béarn. Mais si elle avait eu le temps d’aller mettre à l’abri ses petits à Sault-de-Navailles chez sa belle-mère, elle avait été arrêtée alors qu’elle cherchait le moyen de traverser les Pyrénées.

Élisabeth fit tout ce qu’elle put pour aider son amie et avec le concours des Lacourtade, la première chose fut de la faire transférer dans sa chambrée. Elles se mêlèrent donc à l’étrange vie sociale qui s’était instaurée dans le sinistre endroit afin d’oublier. On dînait avec la gent masculine sans autre séparation que celle des barreaux, des hommes assis à des tables rangées du côté du vestibule, les femmes prenant place dans le préau. Le temps passait en entretiens tantôt enjoués, tantôt sérieux, en badinages et en gais propos. Le soir, les chuchotements et les baisers s’entendaient parfois le long de la grille… Nul n’aurait songé à tenter de s’évader, c’eût été se déshonorer ! Puis le jour que chacun redoutait arrivait… l’appel, les adieux, la charrette, l’échafaud.

Cette attente se finit pour les Comeveille le 18 août 1792 quand lors de l’appel Monsieur Richard interpella le citoyen et la citoyenne Comeveille, Élisabeth et Marie-Jeanne se précipitèrent dans les bras de vieille dame qui souriait.

— Voyons mes petites, cela est bien. Je vais enfin rejoindre mon époux et ne plus me contenter de le voir derrière ses horribles barreaux. Et puis à mon âge, ses émotions ne valent rien. Il est bon que cela s’arrête. De là où je serai, je vous surveillerai et vous protégerai de mon mieux.

À la fin de l’énoncé de la liste, elle passa dans l’espace que tous nommaient « le côté des douze « . Elle y séjourna la journée avec son époux puis ils furent emmenés au tribunal, ils entendirent une sentence contre laquelle ils ne pouvaient rien et après la toilette réglementaire, ils partirent pour la place de Grève.

guillotine

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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2 réflexions sur “La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 16

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