La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 28 (1ère partie)

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Chapitre 28

La traversée de sœur Angélique

Juillet 1793

Marie-Angélique Cambes-Sadirac

Le “Royal Madrid “.

Elle leva les yeux vers l’immense vaisseau au sein duquel elle allait embarquer. Le nègre enturbanné qui lui servait de proue semblait dans un grand éclat de rire se moquer d’elle. Elle trouvait le galion colossal, mais elle devait bien admettre qu’elle n’en avait jamais vu d’autres. La mère supérieure avait fait le nécessaire pour qu’elle puisse faire la traversée dans les meilleures conditions et lui avait souhaité froidement et brièvement adieu. Marie-Angélique Cambes-Sadirac, alias sœur Angélique, était arrivée en chaise jusqu’au port. Comme elle n’avait sympathisé avec personne au couvent, aussi nul ne l’accompagnait. Ces quelques semaines dans le cloître espagnol l’avaient trouvée plus seule que pendant tout le reste de sa vie ; même lors de la traversée des montagnes pyrénéennes, elle ne s’était jamais sentie autant isolée qu’entre les murs austères de l’abbaye de San Sébastian. Parce qu’elle était Française et n’était pas amenée à demeurer dans les lieux, aucune des moniales n’avait cherché à tisser des liens. Elle n’en avait pas vraiment souffert, les temps lui procuraient d’autres préoccupations. À peine arrivée, elle avait écrit à sa tante pour lui annoncer son départ vers la Louisiane. Elle espérait que la lettre atteindrait la Suisse, et que par retour une réponse lui parviendrait lui donnant des nouvelles de son frère et de ses sœurs. A regret, elle partait sans avoir reçu de courrier.

Royal Madrid

Au pic du soleil de midi, en cet été resplendissant, elle fut donc déposée devant le navire de ligne avec son maigre bagage composant la garde-robe d’une ursuline. Ayant dû tout laisser dans son couvent de Haute-Garonne, elle l’avait reconstitué petitement. Comme beaucoup de bâtiment de commerce, le “Royal Madrid “ était un ancien voilier de guerre, que la compagnie propriétaire avait, par rentabilité, mis sur la route des Caraïbes et du Nouveau-Mexique.Il avait été allégé d’une partie de son artillerie pour faire place à la cargaison et n’utilisait qu’un équipage restreint, une cinquantaine de marins tout au plus, en plus des officiers.Elle était très impressionnée. Elle suivait, fataliste, l’objectif décidé au départ de sa migration. Mais, si à sa vue, elle ressentit un émerveillement devant l’océan majestueusement grandiose qui s’étalait à l’infini, au moment de monter à bord du navire, elle était surtout apeurée à l’idée de le traverser. Il lui fallait toute la ferveur de sa foi pour ne pas renoncer à ce voyage. Elle aspira un grand coup et mit le pied sur la passerelle. Malgré l’amarrage, le bateau tanguait au rythme du flot qui se brisait contre la levée du quai. Cela ne la rassura pas. Courageusement, elle traversa se disant qu’une fois sur le pont cela irait mieux. Sur le tillac, un officier observait la sœur monter à bord avec un air ironique et attendait qu’elle se trouvât à sa hauteur pour se présenter. Contrairement à son espérance, elle sentit le bâtiment bouger sous ses pieds ; son estomac se souleva. Elle se domina. Quand elle croisa le regard amusé de l’homme, elle ne cilla pas et plongea ses yeux verts dans les siens les lui faisant baisser. Bien sûr, cela manquait de modestie, mais c’en était trop. Dans un parfait Castillan, elle donna son nom. Elle parlait cinq langues, l’apprentissage de celles-ci lui avait toujours plu, elle en aimait la gymnastique intellectuelle. Elle avait profité du passage ou de l’installation de sœurs étrangères pour les assimiler et les pratiquer, mais n’avait jamais pensé que cela lui servirait en dehors de l’enseignement. Reconnaissant en elle un sang digne de se baisser, il se courba pour la saluer. « — Miguel Della Quintaña, second sur le vaisseau le Royal Madrid, nous vous attendions, Madame. Le capitaine Alvarez-Pignero ne saurait tarder. Je vais vous conduire dans vos quartiers, notre départ est prévu avec la marée montante, soit dans environ deux heures. » Il la précéda, atteignit le premier étage du château arrière, puis sur le second, se dirigea vers le fronteau de la dunette qui défendait les deux coursives contre les paquets de mer. Il ouvrit l’une des portes en bois avec dans le haut un hublot de verre épais cerclé de cuivre. Il avança dans le passage au revêtement d’acajou qui s’enfonçait dans les profondeurs du navire avec à sa suite sœur Angélique de moins en moins réconfortée. Sa cabine se situait en partie au-dessus de celle du capitaine. Cette dernière s’étendait sur la largeur du vaisseau alors que la sienne en occupait le tiers avec toutefois vue sur le sillage et accès à la galerie de poupe. Le second lui assura que c’était une des meilleures du bâtiment, ce qu’elle voulut bien admettre. Laissée seule, elle s’assit sur sa couche montée sur une commode à quatre tiroirs et fixée au sol comme tout le mobilier. Accablée, elle avait envie de pleurer. Bien sûr, les désirs de Dieu étaient insondables, mais elle aurait bien aimé, à ce moment-là, comprendre pourquoi il la plaçait devant tant de difficulté. En quoi avait-elle mérité toutes ses adversités ? Mettre sa foi à l’épreuve ? Pourquoi ? N’était-elle pas assez forte ? Il est vrai qu’elle n’avait pas été réellement appelée, la mort de sa mère l’avait guidée vers le couvent, sa sécurité l’y avait fait rester. Personne ne s’était véritablement posé la question de savoir si elle avait la vocation, pour l’église c’était une dot de plus qui entrait dans son giron, pour son père, c’était la meilleure réponse à l’avenir de sa fille. Bien que jolie fille et avec le temps belle femme, elle ne s’avérait point coquette et ne se souciait pas de se savoir attirante. N’ayant croisé que peu d’hommes, leurs regards ne l’avaient pas renseignée d’un atout dont elle n’avait que faire. L’union matrimoniale n’était pas pour elle et de toute façon son père n’aurait pu marier deux filles, il n’en avait pas eu les moyens. Elle vivait en sécurité dans le cloître. Elle en avait fait sa maison, son refuge. Elle en aimait la paix, le recueillement. Elle appréciait que rien ne bouge, ou peu. Les nouvelles de sa propre famille et leurs rares visites lui avaient suffi. Elle avait contribué à leur vie de manière épistolaire. Elle avait su le faire avec opportunité puisqu’elle avait découvert en la personne de Madame de Maubeuge la solution à l’avenir de sa benjamine, Antoinette-Marie, qu’elle rejoignait, ce qu’elle n’avait jusqu’alors jamais envisagé.

Ses activités tournées vers l’enseignement lui avaient permis de participer de façon pertinente au fonctionnement du couvent. Elle s’était attaché à certaines de ses élèves à qui elle avait appris le latin et pour certaines l’anglais et l’italien. Ses connaissances linguistiques avaient attiré dans leur maison de jeunes filles de noblesse étrangère étendant la notoriété de son couvent et ce qui lui avait assuré une place respectée en son sein. Mais cela était loin maintenant. Avec les mouvements révolutionnaires, elle avait vu à l’intérieur même du cloître sa paix, sa sécurité, son équilibre branler puis s’écrouler. Avec le temps, elle avait appris que les membres de sa famille eux-mêmes se trouvaient emportés par la tempête qui la menait aujourd’hui vers l’inconnu. Cela lui faisait peur, elle n’était pas prête ou tout du moins elle ne se sentait pas prête. Une voix intérieure lui rappelait qu’elle n’avait pas été plus préparée à franchir le massif montagneux de la frontière qu’à traverser l’océan. Mais elle se refusait cet argument, elle n’avait  pas eu le loisir d’y réfléchir.

Elle finit par percevoir, au-delà des craquements de la structure, les préparatifs de départ. Le navire appareillait et quittait le port. Il n’était plus temps de réfléchir, il devait admettre la situation, ne pas se laisser aller. « Qui volt, potest, qui potest, debet » ; « nous voulons, nous pouvons, nous pouvons, nous devons » ; la devise familiale, celle des Cambes-Sadirac, retentit dans sa tête et lui redonna le courage qui lui manquait. Elle se leva et monta sur le château arrière comme on se rend à la bataille. Elle se dirigea jusqu’au bastingage, s’appuya sur la main courante en acajou et regarda sortir précautionneusement le “Royal Madrid » de la baie de San Sébastian. Contrairement à ce dont elle présumait, en fait, elle n’y avait pas réfléchi, il précédait un autre navire et deux le suivaient. « — Nous ne partons jamais seuls, Madame. » Elle sursauta, pensant que personne ne faisait attention à elle. Elle sourit à l’homme qui s’adressait à elle, c’était le second Della Quintaña. « — Cela est pour notre sécurité, groupés nous sommes plus forts, vous avez derrière nous “ el Marruecos “ et devant “La Mercedes” et “ el Tradiçáo “. Le “Royal Madrid “ détient le plus gros tonnage ; si cela ne vous ennuie pas Madame, mon capitaine aimerait vous être présenté. »

Le commandant Alvarez-Pignero possédait la morgue de l’hidalgo, brun, le teint olivâtre sous sa perruque poudrée. Mais contre toute attente, sa froideur s’effaça devant la sœur, et avec chaleur il l’accueillit, s’excusant de son absence à son arrivée. Il l’invita, comme il se devait, à sa table pour le soir même, après s’être enquis de son confort. Elle le remercia pour sa courtoisie, cela mettait un baume à son désarroi. Comme le quartier-maître prenait la barre, il la saisit par le bras, la guida vers le bastingage et continua à converser avec elle. Il en vint à lui expliquer que son neveu, un dénommé Francisco Leopardo, était aussi implanté en Louisiane et qu’à cette heure, il était économe dans une plantation, qu’il n’avait pas de nouvelle depuis son dernier séjour et qu’il comptait bien profiter ce voyage pour constater son avancement. Il finit par s’excuser afin de suivre les ordres qu’il donnait. Elle ne fut pas surprise des épanchements spontanés du capitaine, souvent instinctivement, les gens lui confiaient leur souci premier. Elle alla s’installer sur un banc à claire-voie accolé au fronteau, de là elle examina l’ensemble du navire et découvrit, qu’elle n’était pas la seule passagère. Accoudé au bastingage, se tenait un couple de personnes âgées dont elle n’avait pas remarqué l’arrivée pendant son échange avec le commandant et qui ne quittaient pas des yeux la terre qui s’éloignait. Sur l’étage au-dessous courrait, derrière un enfant trottant à peine, une jeune femme, qui parlait en même temps à une nourrice noire portant dans les bras un chérubin blond. Parvint jusqu’à celle-ci un individu dont elle déduit que ce devait être le mari et le père. Concentrée sur son observation, elle ne perçut pas l’homme qui se présentait à elle, ce fut son ombre qui lui indiqua sa présence, elle ne l’avait pas entendu. « — Oh pardon mon père, je ne faisais pas attention ! » Elle se leva pour le saluer.

« — Ce n’est rien ma fille, rasseyez-vous ma sœur, je suis le père Sanchez et servirai d’aumônier pendant notre voyage.

— Je suis sœur Angélique des Ursulines de Grenade en France.

— Je sais mon enfant, j’ai appris par notre capitaine que vous alliez jusqu’en Louisiane rejoindre votre couvent, ma sœur.

— Oui, c’est un fait mon père. » Il était laid, rien dans son visage ne paraissait symétrique et elle ne put s’empêcher de se dire que ses pensées devaient être de même. Tout en lui souriant poliment, elle jugea que décidément ces jésuites étaient très curieux et très vite renseignés. Il s’installa à ses côtés et ce qui suivit le lui confirma. « — Le couple d’un certain âge que vous voyez appuyé au bastingage est Monsieur et Madame de Génoll, des Français qui comme vous fuient cette horrible révolution. » Ce père l’agaçait avec ses certitudes suffisantes, comme s’il pouvait comprendre ce que c’était de quitter son pays quand rien ne vous autorise d’autres choix. Elle lui aurait bien tourné le dos, mais cela aurait été de mauvais augure pour la suite de la traversée, alors elle prit son mal en patience. « — Quant au couple qui joue avec leurs enfants sur le pont ce sont don Andrés Castaño et son épouse, ils sont planteurs en Louisiane, ils accompliront avec nous le voyage jusqu’à la Nouvelle-Orléans. 

— Nous avons donc la même destination ? Laissa-t-elle échapper, cachant de son mieux sa contrariété.

— Oui, je rejoins le Père Antonio de Sedella afin de le décharger de sa tâche et de reprendre la cure de l’église Saint-Louis. »

Elle se doutait bien qu’il ne lui disait pas tout, mais cela ne la regardait pas. Elle découvrit à la table du commandant d’autres passagers ainsi que d’autres membres de l’équipage, deux autres seconds, Pascual Hermoso et Emesto Lécumberry, les aspirants Leandro Pontes y Horcas et Javier Vizconde, et Flavio Haristouy, médecin-chirurgien. Le capitaine réunissait, en tout, une vingtaine de convives en majorité espagnole pour manger. L’essentiel des voyageurs partait pour la Louisiane et quelques-uns pour La Havane où une escale était prévue.

*

Le “Royal Madrid “ et ses comparses se dirigèrent vers le Sud, en direction des côtes d’Afrique, avant de s’orienter vers les Caraïbes ; depuis Christophe Colomb, le trajet avait peu changé pour les navires espagnols. Les quatre galions n’avançaient guère, le vent ne soufflait guère, il s’en fallait de peu pour qu’ils ne soient point encalminés. Très vite, il s’avéra qu’ils étaient partis trop tôt. Les alizés qui devaient les pousser du Nord vers l’équateur ne se trouvaient pas à leur rencontre. Les commandants des bâtiments choisirent de détourner leur route, les vents contraires les ralentissaient trop et risquaient de leur faire épuiser leurs vivres avant d’arriver à destination. Cela pouvait entraîner des complications, notamment des tumultes dans l’équipage qui serait le premier rationné. Ils prirent la décision d’aller relâcher à l’île de Madère dans le port de Machico. Le capitaine Alvarez Pignero fataliste, partant du juste principe que l’on ne pouvait aller contre les desseins de Dieu, vanta les beautés des lieux à ses passagers. Ceux-ci découvrirent les quais et les entrepôts bâtis à flanc de coteau dans une large crique s’ouvrant, au sud-est, sur l’océan Atlantique. Il protégeait une flotte nombreuse essentiellement formée de navires portugais et anglais. Les premiers, en partance pour les côtes d’Afrique et leurs comptoirs, reconstituaient leurs vivres dans leurs terres, quant aux autres, ils pratiquaient la même chose avec l’accord du roi du Portugal, mais ils se partageaient ensuite entre les cotes des deux côtés de l’Atlantique.

île de Madère

En attendant que les vents tournent et les mènent vers La Havane dans un temps espéré par tous le plus court possible, les navires espagnols, leurs équipages et leurs voyageurs patientèrent tout en s’approvisionnant. Ils furent conviés à séjourner à terre au sein du « Forte de Nossa Senhora do Amparo » à la condition d’être toujours prêts à partir dans un laps de temps le plus bref, car dès que les vents se lèveraient ils appareilleraient. La redoute de forme triangulaire servait à se défendre des pirates anglais, hollandais et d’Afrique du Nord, aussi la plupart des passagers cautionnèrent. À la différence de ceux-ci, sœur Angélique préféra demeurer dans sa cabine allant à l’encontre des conseils du père qui lui désirait accepter l’invitation. Mais malgré l’obstination de celui-ci qui arguait une meilleure sécurité du lieu contrairement au voilier, elle ne voulut rien entendre. Elle ne fut pas la seule, le couple âgé de français, les Genoll, les colons louisianais, les Castaño et un couple avec leurs deux fillettes, les Pérez y Montilla, firent de même. Le père Sanchez se sentait responsable hiérarchiquement de l’ursuline, contrarié, il resta à bord, la mort dans l’âme.

Dès les premiers jours du voyage, Sœur Angélique prit des habitudes avec eux. Elle avait tout d’abord consenti de s’occuper d’Alejandra et d’Antonieta, respectivement âgée de dix et douze ans, au soulagement de doña Pérez y Montilla, leur mère. Celle-ci avait de terribles migraines ; sœur Angélique soupçonnait plutôt un sentiment de dépression. La nourrice, qui avait suivi la famille, Dolorès, souffrait du mal de mer, et n’était pas en état de se lever de sa couche. Devant ce dilemme, la sœur ursuline avait été d’un grand secours, d’autant que le père Sanchez, qui avait intercédé pour elle, avait assuré de son acceptation. Sœur Angélique appréciait ces moments avec les fillettes, qu’elle estimait intelligentes et curieuses. Cela la distrayait de ses préoccupations. Elle porta son enseignement sur la lecture et l’écriture, sur un renforcement du latin qui pour elle était la colonne vertébrale de toutes langues et dans l’apprentissage du français que les petites filles baragouinaient un peu. Leur mère avait insisté sur l’instruction de cette langue. Son mari et elle rejoignaient son frère qui faisait partie de l’entourage du gouverneur de la Nouvelle-Orléans et entre gens de la bonne société, on se devait de s’exprimer en français. Sœur Angélique avait souri à la demande, car elle savait le gouverneur d’origine française bien que représentant de l’Espagne, et qui plus est en Louisiane le Français était plus parlé que le Castillan.

Après le repas de midi, il était d’usage de se retrouver, les hommes jouaient aux cartes tout en conversant, les femmes prenaient leurs ouvrages ou leurs livres. Sœur Angélique avait déniché plusieurs livres dont un sur l’histoire de la Louisiane d’Antoine-Simon Le Page du Pratz et plusieurs traités sur les voyages des conquistadores au Nouveau-Mexique. Elle ne se lassait pas de les lire découvrant ce pays dans lequel elle allait vivre désormais. Les jours de beau temps, au milieu de l’après-midi la gent masculine abandonnait l’usage de la grande chambre, la salle à manger du capitaine, aux dames pour une collation. Madame de Génoll profita de ce moment pour répondre à doña Castaño qui avait laissé ses deux petits garçons à leur nourrice. Elle confia sa destinée tout en touillant dans sa tasse de café. « — mon époux et moi sommes du hameau de Saint-Paul situé sur la rive droite de l’Adour, à hauteur de la ville de Dax. Nous y détenions une belle demeure dont mon mari avait hérité d’un de ses oncles. Elle datait du temps du roi François 1er. Il était le dernier-né de sa famille, mais avec pour complément à sa fortune ma dot. Bon gestionnaire, il nous faisait vivre correctement, mais sans ostentation, du revenu de nos métairies et de deux moulins que nous possédions entre Saint Paul et Magescq. Nous n’avons eu qu’un fils, et sans le vouloir celui-ci avec son courage, sa témérité et je dois bien le reconnaître son arrogance, nous a apporté le malheur. Lorsque l’on a arrêté notre roi à Varennes, il a crié haut et fort que c’était une honte et qu’il allait rejoindre les princes en dehors des frontières pour revenir châtier les mécréants. C’est ce qu’il accomplit dans les jours qui suivirent. À ce jour, nous sommes sans nouvelle… enfin un soir, un de nos valets arriva en courant nous prévenir que le comité municipal de Dax venait nous appréhender. Oh ! Ce ne fut pas vraiment une surprise, mon conjoint précautionneux avait déjà mis nos économies dans la Banque Royale d’Espagne, je suis moi-même d’Aragon, je suis née Esperanza Daroca Calamocha y Gálvez. » Elle avala son café d’un coup et tout en souriant tristement elle reprit. « — C’est ronflant comme nom, mais cela ne m’a guère servi. Je suis la benjamine de six filles et si je n’ai pas fini au couvent, excusez-moi ma sœur, c’est uniquement, car mon époux a fait sa demande alors qu’il passait dans notre fief familial et ne réclamait pas grand-chose pour ma dot. Enfin tout ça pour dire, que nous n’avons pas attendu l’arrivée de la garde, nous nous sommes emparés de nos derniers biens transportables et avons fui vers la mer.

— Mais vous étiez sûr de votre homme et de la véracité de ses assertions ? intervint doña Castaño prise par l’histoire, comme une enfant par un conte de fées.

— Malheureusement, oui ! Alors que nous nous situions déjà loin nous aperçûmes notre demeure en feu… tant d’années de bonheur dans les flammes, ce fut un vrai serrement de cœur. Voyant la pauvre femme s’imprégnait de son souvenir, sœur Angélique relança la conversation et lui demanda comment elle avait quitté la France. — Contrairement à vous, ma sœur, nous avons rejoint l’océan. Les routes sont désertes dans nos forêts, il ne faut toutefois pas avoir peur des brigands, mais dans notre malheur, nous avons eu de la chance. Notre valet, qui nous servait de cocher pour l’heure, nous fit embarquer dans une gabarre de pécheurs. Évidemment, monnayant quelques louis ceux-ci nous ont conduits du côté espagnol. Mais là, je dois dire, alors que nous nous crûmes sauvés, ma famille pour toute aide nous a proposé d’immigrer en Louisiane avec par ailleurs une lettre de recommandation. J’ai été fort désappointée, j’avoue que j’avais espéré mieux. Remarquant qu’elle plongeait dans son désarroi doña Castaño reprit le flambeau des confidences. — Il est vrai que les familles sont parfois décevantes et désespérantes, voyez-vous, je suis de la ville de La Mobile. J’ai épousé Don Castaño, il y a de cela quatre ans maintenant. Mon mari lui demeurait dans la colonie du côté du lac Pontchartrain depuis dix ans et y avait fait prospérer une plantation de canne à sucre dont une partie des revenus incombait aux siens. Nous n’étions pas unis de trois mois, qu’il reçût d’Espagne une lettre lui enjoignant de s’en retourner au pays, son père se mourrait. La personne qui lui écrivit lui conseillait d’être là à l’heure de son décès, afin de ne point être spolié de son héritage. Nous avons donc fait nos bagages, je dois bien le dire pour moi à contrecœur, car je n’avais jamais quitté la Louisiane. Et bien, mon beau-père mit plus de temps à mourir que prévu. De plus, les avocats furent si longs à rendre justice à mon époux que des cousins voulurent le déposséder de sa plantation. Pendant cette période vinrent au monde mes deux fils sur le sol espagnol. Enfin, nous voilà sur le retour. » Les confessions des unes et des autres, sœur Angélique ayant raconté sa propre histoire succinctement, rapprochèrent les trois femmes dont les âges et les conditions étaient fort différents. 

*

Miguel della Quintaña

Le premier jour dans le port de Machico, le capitaine Alvarez-Pignero proposa sa chaloupe pour aller à terre à sœur Angélique ainsi qu’aux quelques passagers restés sur le navire afin de prendre la peine de le visiter ainsi que ses alentours. Tous acceptèrent, l’attente risquait d’être longue et fort ennuyeuse. La ville qui s’étendait autour des quais était constituée de rues et ruelles tortueuses qui suivaient le relief de l’île montant vers ses monts, restes de volcans. Les maisons ordinairement modestes étaient peintes de blanc avec balcons et grilles en fer forgé, ce qui mettait en valeur la multitude de fleurs qui composaient les jardins des patios. En compagnie du second Miguel Della Quintaña et du père Sanchez, qui voyait d’un très mauvais œil l’intérêt évident du marin pour l’ursuline, le petit groupe de voyageurs partit visiter l’île et alla se recueillir à la capela dos Milagres. La chapelle, première église construite dans la région, exprimait l’austérité de la foi qui se passe de fioritures, celle des premiers chrétiens. Lorsque l’on y pénétrait, la paix y attendait le croyant. Sœur Angélique resta longtemps à prier au sein de la fraîcheur de l’édifice simple et accueillant. Elle ne fut pas la seule, si la plupart des visiteurs, voyageurs de passage, demandaient à Dieu une traversée clémente, Miguel Della Quintaña réclamait avec ferveur d’être délivré de l’attraction qu’il éprouvait pour l’ursuline. Le père Sanchez avait bien pressenti la chose. Miguel Della Quintaña séduit par la beauté naturelle de la none, sa douceur sans affectation, passait de plus en plus de temps en sa compagnie en dehors de ses obligations. Ils conversaient sur les sujets les plus divers, souvent en compagnie des autres passagers. Il ne comprenait pas pourquoi il éprouvait une attirance qu’il avait du mal à contenir, pour cette femme dont la mise monacale ne laissait guère entrevoir sa féminité. De son côté, sœur Angélique ne percevait aucune défaillance dans ses rapports avec le second et fut extrêmement choquée quand le père, tel un inquisiteur, vint partager ses soupçons. Elle le remit vertement à sa place, rappelant au prêtre qu’elle n’était pas sous sa gouverne et que la rectitude de leur comportement ne souffrait aucun doute. Mais de cet instant, elle vit avec un regard différent le bel homme qu’était le Second et fit attention à ne jamais se retrouver seule avec lui, bien qu’il n’eût jamais un geste déplacé. Une gêne s’installa entre eux renforçant leur questionnement, allant à l’encontre de l’intention recherchée, le désintéressement.

Les vents toujours contraires des jours suivants contraignirent les passagers à l’inaction, aussi les promenades se poursuivirent pour l’agrément de tous, les paysages de l’île étaient magnifiques et le climat était doux. Avec les autres voyageurs, ils déambulèrent sur les plages de galets et découvrirent dans une petite crique un rivage de sable noir. Ils prirent l’habitude d’y déjeuner à la grande joie des enfants qui pataugeaient dans une baïne laissée à marée basse. Tous pensaient la même chose, ils avaient l’impression de visiter le jardin d’Éden. Ils en apprécièrent les couleurs et les senteurs des jacarandas, des tulipiers du Gabon, des kapokiers ainsi que des fleurs bougainvillées, oiseaux de Paradis, anthuriums, proteas, arums, orchidées… C’est sur le bord de mer qu’ils perçurent le changement de direction du vent et avec la modification de temps. Doña Castaño rattrapa au vol son chapeau de paille, Madame de Génol ferma son ombrelle qui semblait vouloir se retourner. L’atmosphère se chargea de nuages de plus en plus sombres, ils se hâtèrent pour rassembler leurs affaires. Des rafales les pressèrent. Les premières gouttes d’eau annonciatrices d’averses leur firent rapatrier la chaloupe rapidement, ils ne se situaient pas sur le pont du « Royal Madrid » que le déluge s’abattait sur eux. Sur le port, tous les équipages s’activaient, les embarcations se remplissaient des personnes logées à terre, ainsi que les derniers marins. La pluie tombait avec de plus en plus de véhémence, le ciel s’était tellement obscurci qu’il faisait nuit en plein jour. La violence des eaux entraînait vers la mer des torrents de boue noire, charriant tout ce qu’elle trouvait. Dans la cabine du capitaine, les passagers ébahis regardaient à travers les portes-fenêtres de la grande chambre ce spectacle sans vraiment comprendre les suites catastrophiques pour l’île et ses habitants. Au milieu d’un craquement du ciel, les voiles furent tendues au son du cliquetis des cabestans malmenés, le navire bougea et s’élança enfin sur sa route. Ils s’éloignèrent rapidement des côtes de Madère suivis des trois galions.

*

Le trajet jusqu’à La Havane prit quatre semaines, il fut sans surprise. Le navire glissait sur un Océan calme, aux vaguelettes sans écume, sous un soleil étincelant, devant lequel des filaments blancs et délicats à l’aspect fibreux et à l’éclat soyeux rompaient la monotonie d’un ciel toujours bleu. Le voyage se déroulait sans plus d’incident et ne fut marqué que par le rituel du bonhomme tropique qui amusa beaucoup les enfants lorsqu’on les baptisa ainsi que leurs parents au milieu de la mascarade. Avec une bedaine énorme, vêtu de toutes les peaux de mouton et de toutes les jaquettes fourrées de l’équipage, le matelot désigné pour l’incarner présida aux divertissements du passage de la ligne au grand plaisir de tous qui appréciaient ce bouleversement à la routine. Plus les galions se rapprochaient de leur destination s’enfonçant dans l’été, moins la brise soulageait de la chaleur. Sœur Angélique se réfugiait au plus chaud de la journée dans sa cabine pour pouvoir ôter sa guimpe de lin blanc qui lui couvrait les côtés de la figure et une partie du torse. Pour plus d’aise, elle retirait sa robe de serge noire et s’allongeait pendant les heures les plus caniculaires, juste vêtue de sa cotte sur sa chemise. Elle avait déjà abandonné son jupon sous sa tenue souffrant par trop de la chaleur de plus en plus exténuante. Au crépuscule, elle s’attardait sur le pont, comme la plupart des passagers, pour profiter d’une illusion de fraîcheur, ils y bavardaient y attendant le sommeil. Un soir où le hasard avait retardé sœur Angélique sur le tillac plus que les autres, Miguel della Quintaña, qui effectuait son service, ne put s’empêcher de s’en approcher. D’une voix grave, un peu retenue, tendant la main vers un point précis, il rompit sa contemplation de la voûte céleste assombrie dans lequel une myriade d’étoiles jaillissait. « — Vous voyez dès que s’estompe le crépuscule, c’est d’abord le grand Hercule, souverain incontesté du ciel boréal qui apparaît entre la Lyre et la Couronne Boréale. » Elle frissonna sous la vibration des mots dont elle sentait le souffle sur son visage ; elle n’eut pas le courage de trouver une sortie pour s’en éloigner, elle le laissa poursuivre. « — sur la voûte se dessine la grande croix de la gigantesque configuration stellaire du Cygne. Là-bas, vous pouvez admirer les constellations de l’Aigle, de la Lyre, du Scorpion et du Bouvier. Comme chaque été apparaît dans son magnifique voile à l’aspect laiteux la Voie lactée. » Elle aurait aimé qu’il continuât. Elle était consciente que c’était inconvenant, parce que si rien dans leur attitude ne pouvait donner à redire, elle savait que le plaisir qu’ils ressentaient ne devait pas être. Elle n’eut pas besoin de chercher une échappatoire qu’elle ne désirait pas, le père Sanchez qui ne se situait jamais très loin arriva afin de les interrompre. Bien que contrariée de cette surveillance constante, elle ne fit rien paraître et profita de sa venue pour se retirer dans sa cabine. La promiscuité étant, plus le temps s’écoulait, plus les relations entre les voyageurs se renforçaient, les liens se nouaient et semblaient se serrer pour longtemps. Les seuls que la situation gênât étaient sœur Angélique et Miguel Della Quintaña, car l’attraction qu’elle avait pour le second devenait un martyr. Auprès de lui, elle oubliait ses craintes dans l’avenir. Ils ne pouvaient se passer de la compagnie de l’autre, mais s’évitaient de peur de faillir. Le peu de temps que son service le rendait libre, le second l’occupait avec les hommes à jouer aux cartes ou à converser avec eux, mais il ne pouvait s’empêcher de chercher dans son angle de vue la none. Elle-même instinctivement s’installait de manière à pouvoir l’apercevoir. Et s’ils se trompaient eux-mêmes, se mentant sans trop y croire sur leur désir, le père Sanchez, qui jugeait la sœur trop belle femme, lui ne se laissait pas berner et les surveillait à chaque instant. Mais ni l’un ni l’autre ne faiblissaient, ils respectaient de leur mieux la promesse de sœur Angélique faite à Dieu. Ils luttaient tous les deux contre leur engouement. Tourmentée par cette émotion qu’elle n’avait jamais connue et qu’elle parait d’amitié pour ne pas l’appeler amour, elle s’accrochait à ses vœux. Elle analysait, décortiquait, rejetait, amoindrissait ce sentiment qui quoiqu’elle en pensât était là, en elle. Quant à lui, il savait que ce qui avait éclos n’était pas que charnel, mais cela n’adoucissait pas sa douleur morale, qui si elle ne s’avérait que vénielle ressemblait à une souillure que son repentir avait du mal à effacer.

L’arrivée à La Havane fut un soulagement. L’activité due au ravitaillement, au chargement et au déchargement, ainsi qu’au débarquement des voyageurs qui s’arrêtaient là, opéra un heureux entracte à leur tourment, le navire resta trois jours dans la baie de La Havane. La ville était dans la mer des Caraïbes une place importante où des richesses extraordinaires s’échangeaient attirant la concupiscence. L’or, l’argent, la laine d’alpaga des Andes, des émeraudes de Colombie, l’acajou de Cuba et du Guatemala, le cuir de La Guajira, les épices, la teinture de campêche, le maïs, le manioc et le cacao se préparaient à partir pour l’Espagne, pour le bénéfice de quelques grosses fortunes. Sœur Angélique ne vit de la ville que les façades baroques aux couleurs vives qui bordaient les rues menant au couvent de Saint-Augustin dans lequel elle se rendit pendant l’escale. Elle y allait chercher le confort de l’âme, l’apaisement de ses tourments. Les autres passagers se réfugièrent dans les auberges ou chez des connaissances de connaissances. Miguel della Quintaña ainsi que Pascual Hermoso, tous deux seconds du « Royal Madrid », accompagnèrent leur capitaine qui séjournait chez le gouverneur, laissant Emesto Lécumberry, le sous-officier à la garde du navire. Lorsqu’ils revinrent à bord, ce fut pour repartir.

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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2 réflexions sur “La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 28 (1ère partie)

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