La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 30

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Chapitre 30

Le destin tragique des Bertin-Dunogier

Automne 1793

Louis André et Marie Françoise Bertin-Dunogier

Quelque chose l’incommodait, la perturbait, elle n’aurait pas su dire quoi, le silence tout d’un coup trop pesant dans la maison ou le bruit sourd qu’elle avait perçu et qui l’avait mis en relief. Elle leva la tête du courrier qu’elle écrivait et écouta. L’une des négresses avait dû casser un objet. Elle récapitula les personnes présentes dans la demeure. Comme tous les matins, sa fille avait dû se rendre à l’hôpital de la plantation. La cuisinière, elle, devait être à l’œuvre dans la bâtisse éloignée du corps du logis à cet effet et ne devait donc pas surveiller les deux servantes astreintes au nettoyage. Par conséquent où se trouvaient Sally et Déborah ? Intriguée par le silence devenu inquiétant, même la vie à l’extérieur ne venait point l’altérer, elle descendit au rez-de-chaussée à leur recherche parcourant la maison vide de tout individu. Ce qui la fit sourciller ce fut la porte close du bureau de son époux. Ce n’était pas dans ses habitudes qu’il s’y trouve ou non, il la laissait grande ouverte, il ne supportait pas les pièces fermées. Elle allait passer devant sans s’y arrêter, mais quelque chose n’allait pas, ne cadrait pas. Elle revint sur ses pas et l’ouvrit en grand persuadée de prendre en flagrant délit de fainéantise ses servantes. Elle blêmit d’un coup, ses jambes lui firent défaut, son cri resta dans sa gorge. Elle referma derrière elle et demeura prostrée le regard fixé d’horreur sur la vision. Le premier choc passé, elle réalisa que nul ne devait apercevoir ni savoir. Elle tira les rideaux de la porte-fenêtre, tourna à clef dans la serrure, prenant conscience machinalement que celle-ci avait toujours été là. Elle se précipita à l’hôpital en bordure du village d’esclave. Elle entrevit au passage ses deux servantes qui papotaient sur le devant de la cuisine. Elle remit à plus tard ses réflexions, ce n’était pas le moment. Elle s’engouffra dans le bâtiment et trouva sa fille au chevet d’un esclave potentiellement malade. « — Jeanne-Gabrielle ! Suis-moi, vite ! » La soignante sursauta, elle ne l’avait jamais observé dans un état d’agitation si violent, d’habitude elle n’élevait jamais la voix. Elle ne se le fit pas dire deux fois et lui emboîta le pas. La mère entraîna la fille sans mot dire jusqu’au bureau paternel, après avoir regardé derrière elle, l’ouvrit avec la clef qu’elle avait gardée serrée dans sa main. Jeanne-Gabrielle resta figée d’effroi, madame Bertin-Dunogier dut la pousser à l’intérieur de la pièce. « — du calme, personne ne doit savoir. Aide-moi à le décrocher ! ». Les deux femmes, les yeux noyés par les pleurs retenus, descendirent Monsieur Bertin-Dunogier de la potence qu’il s’était fabriquée avec le crochet du lustre. Elles déposèrent tant bien que mal le corps inerte de l’homme qui était, respectivement, le mari et le père de celles-ci dans le fauteuil qui lui avait servi d’échelle vers sa mort. Madame Bertin-Dunogier lui replaça sa perruque et lissa le devant de son gilet comme à son habitude, les larmes coulaient sur ses joues. Elle réagit au son de la voix de sa fille. « — et maintenant, que faisons — nous ?

— Je vais envoyer Isaac à la Palmeraie, le seul qui peut nous aider c’est Georges Tremblay. » Prenant une feuille de papier sur le bureau et la plume de son époux qui reposait dans le sillon de l’encrier en argent, elle griffonna d’une main tremblante quelques mots pour lui expliquer le drame.

*

Georges Tremblay

Nathanaël et Hyacinthe courraient après des volatiles qui s’étaient échappés de leurs enclos et qui s’éparpillaient dans le parc devant la demeure quand ils aperçurent l’arrivée d’Isaac sur un mulet récalcitrant. Tout en riant du comique de la situation Hyacinthe se précipita prévenir. Soulagé de descendre de la bête qui avait failli lui faire perdre l’équilibre au risque de provoquer une chute, le cavalier se présenta à la porte et demanda à voir le contremaître de la plantation. Septique, Mama-Louisa, qui était venue à sa rencontre, lui réclama la raison pour laquelle elle devait déranger Monsieur Georges. Prenant son rôle très au sérieux, le nègre bombant le torse, lui répondit que c’était personnel et que sa maîtresse lui avait dit de ne parler qu’au contremaître. De toute façon, il ne savait rien. Il avait bien senti un malaise lors de la demande. Et contrairement à ses habitudes, monsieur Bertin-Dunogier l’avait même rabroué pour une peccadille plus tôt dans la journée et quand sa maîtresse l’avait dépêché pour exécuter cette course, au ton, il avait compris que c’était important, aussi n’avait-il pas demandé son reste. La gouvernante haussa les épaules et envoya Hyacinthe le chercher, ce dernier n’avait pas bouger depuis qu’il avait alerter Mama-Louisa. À cette heure le contremaître se situait sûrement au bungalow.

Lorsqu’il arriva n’ayant rien saisi à l’explication du négrillon, il trouva sur la galerie Isaac tortillant son chapeau qui attendait. Celui-ci les yeux baissés lui tendit la lettre de sa maîtresse. Il en prit connaissance, gardant son calme et ne laissant échapper qu’un « oh ! Mon Dieu ! ». Il interpella Abraham qui n’était jamais loin. « — vas chercher le docteur à Bringier et rejoignez-nous à la plantation Dunogier, fait le plus vite possible. »

*

La plantation Dunogier était enfouie sous les chênes et les magnolias. Comme toutes les habitations au bord du fleuve, c’était une demeure de bousillage et de bois de cyprès blanchi. Le rez-de-chaussée était de plain-pied, les invités accédaient par un double escalier à l’étage sur un palier en avant-corps de la véranda qui entourait la maison.

Il trouva Madame Bertin-Dunogier en haut des escaliers, droite, impeccablement préparée, elle l’attendait. Alors qu’il la saluait, il remarqua les yeux rougis, elle s’obligea à lui sourire en signe de bienvenue, lui demanda pardon de le déranger au milieu de ses travaux. Il balaya les excuses et argua qu’il devait s’aider entre voisins surtout dans les moments difficiles. Elle l’entraîna dans son salon et lui fit servir du café. Une fois seuls, il lui expliqua qu’il avait envoyé quérir le médecin, mais qu’elle ne devait pas s’inquiéter, il en faisait son affaire. Elle le remercia. Ils gardèrent le silence chacun se demandant comment le rompre.

Il avait toujours apprécié cette famille. Il se souvenait encore de cette partie de chasse lors de laquelle il s’était perdu dans le labyrinthe des bayous. Il était à l’époque un jeune garçon de dix ans. Tous le cherchaient depuis deux jours et c’est monsieur Bertin-Dunogier qui l’avait trouvé, pleurant de découragement au pied du genou d’un cyprès tout en rembarrant désespérément un alligator avec la rame de sa barque qui avait disparu. Il lui en avait gardé à jamais reconnaissance, d’autant que l’homme qui était au regret de n’avoir pas obtenu de fils en avait fait un héros en racontant leurs retrouvailles.

Jeanne-Gabrielle Bertin-Dunogier

Quand le temps fut venu, Monsieur Bertin-Dunogier, qui aimait ce garçon solide et sérieux, avait aspiré lui voir épouser leur fille. Celle-ci avait repoussé la suggestion présentée par ses parents, elle ne s’imaginait pas mariée à un contremaître de la plantation voisine, elle, elle avait désiré le maître. Entre l’union de Charles Henri de Thouais et celui de Georges Tremblay, le père et Jeanne-Gabrielle avaient perdu leurs espoirs. 

*

Le docteur Marais malgré sa jeunesse était respecté de tous, il avait un diagnostic sûr et savait écouter. Tout en longueur, le regard doux, il s’était installé deux ans plus tôt à Bringier chez la veuve Desplay qui au vu de son grand âge ne risquait pas de perdre sa réputation.

Ses études faites à Paris, les événements politiques qui secouaient la capitale l’avaient ramené à Rouen dont il était natif. Ces mêmes événements s’étaient propagés dans sa ville et l’avaient conduit à quitter la France pour Saint-Domingue. Mais d’autres vicissitudes l’avaient empêché d’être débarqué à Port aux Princes. Après un court séjour à Port Baracoua à Cuba, colonie espagnole, sur les conseils du capitaine de son navire, il avait mis pied à terre à la Nouvelle-Orléans avec pour fortune ses connaissances et sa trousse médicale. Ne sachant où aller il avait accepté la première proposition qu’on lui avait suggérée et ne l’avait pas regretté, il s’était installé dans le bourg de Bringier. Il appréciait son travail et ses patients qui s’étendaient sur la superficie des plantations au bord du Mississippi et de la petite ville qui commençait à se développer. Comme partout les riches payaient en argent comptant, et les autres en nature, et il s’en contentait. La première personne qu’il soigna fut le vieux voisin de sa logeuse. Perclus de rhumatismes, il raconta à tous que dès que le docteur avait posé ses mains sur lui, il avait senti une chaleur l’envahir qui l’avait soulagé de ses maux, et comme il gambadait à nouveau tous le crurent. Dans la région très rapidement se répandit le don du nouveau médecin qui avec sa gentillesse effectuait des miracles ou presque. Sa clientèle élargit aux esclaves, pour lesquels il ressentait une commisération particulière, amena ceux-ci à prétendre que ses impositions de mains dégageaient une lumière. Lorsqu’il apprit sa notoriété, il en sourit.

Il se présenta à la plantation aussi vite qu’il le put, n’ayant compris qu’une chose, c’était l’urgence de la situation. Il fut accueilli par la maîtresse des lieux dont les traits bouleversés laissaient penser que ce pouvait être trop tard et accompagné de Georges Tremblay, ils se rendirent dans le bureau transformé en chambre mortuaire. Là, se trouvait dans une demi-obscurité, au pied du corps avachit sur son fauteuil, Jeanne-Gabrielle Bertin-Dunogier à genoux, en pleurs et en prière. Elle se leva à leurs entrées, remit de l’ordre à sa jupe et s’écarta. Le docteur ausculta le malade dont le diagnostic du décès s’avérait une évidence. L’aspect violacé de la face et du cou ne laissait aucun doute, l’homme avait perdu la vie par étranglement ou pendaison. Relevant les yeux du mort, il vit la corde rejetée contre le mur, répondant ainsi à son questionnement. Il jeta un œil au plafond et constata le crochet du lustre, monsieur Bertin-Dunogier s’était certainement suicidé. Il se retourna vers le groupe le regard interrogatif. Qu’attendaient-ils de lui ? C’est Georges Tremblay qui prit la parole. « — Il a péri suite à une fièvre subite ou du cœur à votre avis ? »  Le patricien comprit où voulait en venir le contremaître, et considérant les deux femmes qui guettaient angoissées son verdict, et ne désirant point rajouter à leur peine, il leur sourit chaleureusement, et d’un ton rassurant avança. « — C’est le cœur qui a lâché ! Il ne peut en être autrement. » Il devina le soupir de soulagement de tous. Il faisait partie des fidèles que les philosophes avaient éclairés, s’il croyait en Dieu, il n’accordait plus de crédit aux simulacres de la religion qui pour lui n’était qu’un moyen d’asservir ses sujets. Rien ne fut donc rajouté. Madame Bertin-Dunogier envoya chercher l’abbé Hubert et l’on prévint dans la foulée les voisins, car la mise en bière devait s’effectuer rapidement sous les tropiques.

*

Quarante ans, elle avait quarante ans, qui voudrait d’une veuve de quarante ans, elle était vieille et maintenant elle se retrouvait pauvre. Elle fixait son miroir pendant que sa femme de chambre lui brossait sa masse de cheveux, elle n’y trouvait pas de consolation. Elle se montrait injuste avec elle-même. Elle était longue et mince, et si elle n’était pas d’une grande beauté, elle possédait beaucoup de distinction et d’allure qui assortit avec un goût certain attirait l’œil immanquablement. Mais ce soir-là, elle n’était pas apte à le voir. Énervée, elle renvoya Lila. Elle resta devant sa glace à ruminer ses idées sombres. Pouvait-elle en vouloir à son époux ?

Marie Françoise Bertin Dunogier

Marie Françoise Amblard de La Durantie était arrivée de Biloxi pour devenir Madame Bertin-Dunogier. Elle avait alors seize ans, elle n’avait jamais eu à s’en plaindre jusqu’à ce jour funeste où son monde s’était effondré. Son mari était le fils d’un ami de son père. Tous deux étaient venus de France, avec pour toute fortune un titre d’acquisition pour un millier d’ares de terre de leur choix. Cette donation avait été effectuée en échange de leurs bonnes volontés à rejoindre Jean-Baptiste Le Moyne, Sieur de Bienville, par la compagnie de Louisiane créée par John Law, avant que celle-ci ne s’écroule dans une banqueroute mémorable. Ils avaient tous les deux épousé une « fille à la cassette » orpheline élevée par des religieuses et pourvue d’un trousseau par le roi. Le moment parvenu, ils avaient voulu unir leur famille par le mariage de deux de leurs enfants. De dix ans de plus qu’elle, il était venu la chercher à la plantation paternelle au bord du Golfe du Mexique et l’avait ramenée sur les rives du Mississippi. Elle n’eut pas à supporter une belle-mère, celle-ci était morte des fièvres des années auparavant. Elle était donc devenue la maîtresse de maison ce pour quoi elle avait été formée par sa mère. Quant à son beau-père, il n’attendait qu’une chose qu’elle mette au monde un héritier. Malheureusement, si son statut de maîtresse de maison lui fut facile son rôle maternel se transforma très vite en calvaire. Sur six grossesses, cinq avortèrent vers le troisième mois et pour la sixième, il s’en fallut de peu, car Jeanne-Gabrielle arriva en avance de deux mois et contre toute attente survécut. Sa mère n’eut même pas de montée de lait et ne put envisager de la nourrir. De toute façon, comme tout enfant créole, son père la remit entre les mains de sa nourrice. Manita qui donnait le sein à son dernier petit fut affectée à cette responsabilité. Les premiers temps, le nourrisson n’eut sur sa mère qu’un seul effet : la faire pleurer chaque fois qu’elle la voyait. Sa déception apparaissait sans fin, c’était une fille et le poids de la culpabilité se révélait d’autant plus grand que le grand-père n’omettait jamais de le lui rappeler. Mais cela ne dura guère au soulagement de celle-ci, le patriarche mourut des fièvres et rejoignit son épouse sous les chênes qui servaient de cimetière familial. Monsieur Bertin-Dunogier donna à son enfant plus que de mesure, il octroya à lui tout seul l’amour des deux parents. Elle obtint son compte de caresses, de mots doux, de cadeaux et bien sûr la garantie d’être l’heureuse héritière de la plantation. Quant à sa femme, il lui épargna ses ardeurs qui n’apportaient guère de résultats. Il les exprima de temps en temps avec des négresses qu’il oubliait aussi vite ainsi que la progéniture qui en émanait, même si certains vinrent grossir le rang des gens de maison.

Madame Bertin-Dunogier n’avait gardé que peu de traces sur son corps de ses grossesses et en son cœur peu de sentiment maternel s’éveilla. Elle culpabilisa, mais n’en conçut que frustration. Et la colère de sa fille à son encontre si elle s’avérait arbitraire en cet instant n’en avait pas moins un écho de justice dans l’esprit de Madame Bertin-Dunogier.

Elles étaient revenues de la Nouvelle-Orléans à peine sortie de chez le notaire. Elles étaient rentrées dans le silence de la nuit que seuls le trot des chevaux et les oiseaux nocturnes de concert avec le croassement des Ouaouarons rompaient. Que de chaos en si peu de temps, elles n’avaient pas, à la ville, voulu affronter leurs proches. Cette fois-ci, c’en était trop. Comment en étaient-ils arrivés là ? Elles ne détenaient plus rien, même la vente de ses bijoux n’allait pas y suffire. En plus du deuil, elles allaient devoir faire face à la misère, la charité, et la compassion de leur famille, de leurs voisins et amis. La fille portait rancune à la mère pour tous ses rêves qui s’effondraient, et cette dernière, abattue, se trouvait dans l’incompréhension absolue. Elle se demandait encore comment son époux avait pu lui cacher une telle dérive de leur situation. Elle s’en voulait, de n’avoir rien vu, rien perçu de cette catastrophe qui l’avait jeté dans le veuvage et le dénuement. Comment allaient-elles sortir de cette impasse ?

Sœur de lait de Madame Bertin-Dunogier, Manita, la cuisinière, qui faisait office de gouvernante, attendait ses maîtresses depuis qu’elles étaient parties. Elle faisait partie de la dot de sa maîtresse et avait toujours vécu dans le sillage de celle-ci, aussi connaissait elle tous ses tourments. Depuis la mort du maître, la plantation restait désœuvrée. Le drame en affectait chaque individu, chacun était conscient de l’incertitude de son avenir. Une détresse sournoise s’infiltrait comme une épidémie dans le village d’esclave dont Manita était le fer de lance. Tous la questionnaient pour être instruits de ce qu’ils allaient devenir, car monsieur Bertin-Dunogier était bon et les coups de fouet tombaient rarement. L’activité avait cessé ou presque dans les champs, les économes distribuaient de l’ouvrage aux esclaves avec peu de conviction, sans directive précise. Et pour cause, Madame Bertin-Dunogier, accablée, ne savait que leur dire, Monsieur Bertin-Dunogier s’était toujours passé de contremaître.

Au matin, laissant sa fille dans leur plantation, le cœur lourd, elle se décida à suivre les conseils de Monsieur Bevenot de Haussois, son notaire. Elle se rendit à la Palmeraie pour rencontrer Georges Tremblay. Sur le court chemin qui menait à celle-ci, elle ressassait la façon dont elle allait expliquer sa situation, elle répétait inlassablement son discours.

Isaac rangea la voiture devant les marches de la demeure et aida sa maîtresse à descendre. Antoinette-Marie alertée par le bruit de l’attelage remontant l’allée vint vers elle. Comme elle lui proposait de s’installer au salon après l’avoir saluée, elles furent rejointes par Marie-Adélaïde. Les yeux cernés, la mine triste, l’invitée leur grimaçait un sourire et répondait à leur bonjour du mieux qu’elle pouvait. Mama-Louisa arrangea sur un guéridon cafetière et encas, qu’elle servit à chacune. Comme elle sortait de la pièce, Marie-Adélaïde lui demanda d’aller faire chercher son époux qui se trouvait aux écuries auprès d’une pouliche qui mettait bas. Explication qu’elle donnait afin d’engager la conversation, car elle sentait bien la difficulté dans laquelle s’inscrivait Madame Bertin-Dunogier. Elles avaient effectué le tour des sujets qui permettaient de parler de tout et de rien, dans l’intention de patienter sans souffrir de la gêne du silence lorsqu’arriva Georges Tremblay. Il s’excusa pour le laps de temps, mais il avait dû se rafraîchir pour ne pas les incommoder. La veuve se repentit à son tour du dérangement, excuses que ses hôtes écartèrent. Les habitants de la Palmeraie attendaient sans trop montrer d’empressement le problème qui avait amené leur voisine. Courageusement, les nerfs tendus, elle se lança. « — Vous n’êtes pas sans savoir que mon défunt époux persistait à produire de l’indigo malgré la chute des cours. Il faut dire, à son corps défendant, que cette culture avait réalisé la fortune de son père qui était arrivé au moment où Jean-Baptiste Le Moyne, Sieur de Bienville, fondait la Nouvelle-Orléans. Celui-ci avait défriché les terres qu’il avait acquises auprès de la banque Law. Depuis qu’elle-même y était, la plantation avait doublé en nombre d’esclaves. Nous en possédons cent cinquante à ce jour. Enfin pour en revenir au but de ma visite, suite à la chute des cours de l’indigo et la maladie qui a éradiquée ou peu s’en faut nos indigotiers, la plantation se trouve exsangue. Elle est ruinée, nous sommes ruinés. » N’y tenant plus, quelques larmes coulèrent sur ses joues, ce que ses interlocuteurs firent mine de ne pas remarquer. Essuyant ses yeux avec son mouchoir de batiste, elle reprit. « — Il ne me reste qu’une solution, vendre la propriété à un prix correct bien qu’en deçà de sa valeur afin de rembourser les créanciers qui ne vont pas tarder à réclamer leur dû. » Avant d’être coupée dans son élan, se tournant vers Georges Tremblay, elle continua « — Monsieur Bevenot de Haussois, notre notaire à nous tous, m’a conseillé de vous proposer de me l’acheter, il pense qu’elle est à même de vous intéresser. » L’interpellé ne put cacher sa surprise et dévisagea son épouse puis Antoinette-Marie cherchant des yeux leurs assentiments ou une suggestion. Bien évidemment, il attendait depuis longtemps une occasion comme celle-ci, devenir propriétaire était plus qu’un souhait, c’était l’objectif de sa vie, et avec son mariage ce désir s’était transformé de façon pressante. Il n’éprouvait aucun reproche à Antoinette-Marie, mais la Palmeraie n’était pas sa terre ou si peu. Et puis elle-même fondait une famille. Mais ce rêve, il n’avait pas envisagé de le réaliser au détriment de quelqu’un encore moins au préjudice d’un ami. Sans conteste, il ne pouvait ignorer la demande, l’appel au secours. Le silence s’installa, meublé par une tasse de café que l’on faisait mine de refroidir ou de boire, chacun retournant dans sa tête les idées qui s’y bousculaient sous le regard triste, mais plein d’espoir de Madame Bertin-Dunogier. Marie-Adélaïde réfléchissait. Elle avait mis de côté la somme de la vente de Saint-Domingue, mais elle avait peu rapporté et devait être loin du prix d’une plantation comme celle des Bertin-Dunogier. D’un autre côté, c’était le moment d’utiliser le produit de cet acquis qui dormait chez le notaire. « — Je détiens peut-être un début de solution, je pense posséder de quoi m’acquitter de la moitié du montant pour les terres et les esclaves. » Avec l’accord tacite d’Antoinette-Marie, Georges Tremblay prit la parole à la suite de sa femme. « — de mon côté, je peux payer le quart voire plus, de votre bien, et afin de ne pas trop perdre d’argent, je vendrai pour votre compte une cinquantaine d’esclaves au prix fort ». Il avait mis de côté une somme importante, et avec l’aide d’Antoinette-Marie il pourrait débloquer son avoir sur l’héritage de Charles-Henri le défunt époux de celle-ci. Reprenant le fil de sa réflexion, il rajouta. « — Sur les bénéfices futurs, nous pourrions vous créer une rente ? Elle clôturerait la transaction et vous permettrait de voir venir. »

Marie Françoise Bertin Dunogier

Madame Bertin-Dunogier, soulagée, était presque satisfaite, dans un premier temps, elle pourrait rembourser ses créanciers, elle ne doutait pas de l’honnêteté du montant de la vente. Seulement, la pension ne pourrait commencer à être versée qu’une fois les nouvelles cultures produites. Ils étaient tout d’abord contraints d’arracher l’indigo pour planter ou de la canne ou du coton, alors de quoi et où allaient-elles subsister, elle et sa fille ? La maison de ville avait brûlé dans le grand incendie et elle avait appris que le terrain avait déjà été mis sur le marché sans renflouer les dettes au demeurant. La vente de ses bijoux ne les mènerait pas loin et rien que la pensée lui faisait horreur. Il ne leur resterait qu’à aller vivre en parents pauvres dans sa famille.

Devant le désarroi de la veuve, qu’Antoinette-Marie sentait à peine diminué, avec une idée derrière la tête, elle s’autorisa une réflexion. « — Si je puis me permettre, bien que je l’avoue cela ne me regarde point, il serait peut-être sage que Jeanne-Gabrielle songe à se marier.

— Oui, évidemment, mais avec qui ? Qui voudra d’elle ? Elle ne détient plus de dot ! » Elle pensait en même temps qu’assurée de son fait, la demoiselle avait attendu en vain un prétendant qu’elle estimait avantageux et elle venait d’avoir vingt ans. « — J’ai peut-être un aspirant à vous proposer, il n’est pas riche, mais c’est un parti fort honorable et de bonne famille. De plus, j’ai pu constater qu’il soupirait beaucoup auprès de votre fille, mais l’acceptera-t-elle ?

— Dite toujours, je verrai si je peux la convaincre.

— C’est don Alvarez-Pignero, mon économe. Bien évidemment, si elle l’agréait, je le nommerais contremaître, sur la partie de la propriété constituée par ma dot, après le départ de Georges. Ils agrandiraient le bungalow qui s’y trouve déjà pour en faire une demeure, qui n’équivaudrait pas à votre plantation, mais qui serait toutefois confortable. De cette façon, vous n’auriez pas à vous soucier de votre avenir immédiat. »

Madame Bertin-Dunogier s’engagea à en parler à sa fille tout en espérant que le jeune homme avait bien dans l’idée de l’épouser et que l’orgueil de celle-ci ne l’empêcherait pas de se décider. Tous les éléments étant établi, les habitants de la Palmeraie lui proposèrent d’entériner la vente sous quinzaine devant le notaire à la Nouvelle-Orléans, ce qu’elle accepta, elle donnerait alors la réponse de Jeanne-Gabrielle.

*

Une fois seul, Georges Tremblay prit à partie Antoinette-Marie. « — Je ne suis pas sûr que vous ayez fait un cadeau à notre économe.

— Comme l’écrit si bien Monsieur Rousseau, le bien et le mal coulent de la même source. À lui d’en tirer le meilleur, mais ce n’est peut-être pas chose facile ? » Elle pensa qu’elle aussi d’une certaine façon en aidant ses amis à s’installer elle se trouvait dans une situation identique. Elle s’était appuyée sur Georges Tremblay pour la bonne gestion de la plantation, malgré tout l’intérêt qu’elle portait à celle-ci, serait-elle en mesure de faire si bien. Heureusement, elle avait à son côté Juan-Felipe.

*

Le nouveau Conde Montego-Macario Alvarez-Pignero de la Comarca de Betanzos avait eu pour obligation dans le testament de pourvoir à l’avenir de ses frères et sœurs au nombre de six. Son père avant de mourir avait été intransigeant sur ce chapitre et connaissant la pingrerie de son aîné. Il lui avait adjoint un comité testamentaire en les personnes de sa sœur aînée, mère supérieure des Ursulines de San Sébastian et de son frère capitaine dans la marine marchande pour le compte de la Casa de Contratación.

Montego-Macario Conde de Betanzos, devenu chef de famille, régnait sur la province de La Corogne située à la pointe nord-ouest de la Galice, bien qu’il résidât le plus souvent à la cour à Madrid comme tout Hidalgo. Afin de remplir au plus vite ses engagements et ne désirant pas gaspiller son héritage, il avait déjà sept enfants et un à venir, le nouveau Conde se hâta de conclure les mariages de ses deux premières sœurs et d’envoyer la troisième au couvent à Saint-Jacques-de-Compostelle. Son frère puîné s’empressa de rejoindre l’armée du roi Charles VII ne souhaitant pas qu’on lui impose quoi que ce soit. Alors que tout se passait comme il le voulait, il tomba sur un écueil avec son benjamin de quinze ans plus jeune à qui jusque-là il n’avait jamais accordé d’intérêt.

Alvarez Pignero Francisco

Depuis la contre-réforme, la religion détenait sur l’Espagne un poids considérable, il avait donc conçu pour projet de faire rentrer dans les ordres son cadet. Instruit en grande partie au Collège Saint-Jérôme par les Bénédictins, celui-ci était devenu un excellent lettré. Un membre de la maison du Seigneur influant sert toujours dans une famille et à ce jour il n’y avait eu que des femmes. Seulement le jeune Francisco Leopardo n’envisageait pas l’église. De tempérament rêveur, encore que la rigueur de son éducation chez les Bénédictins lui colla à la peau et l’empêcha de se laisser aller à sa nature, il espérait autre chose. Son aîné le pressa de se décider et le confina au sein de leur terre aux alentours de Saint-Jacques-de-Compostelle dans l’intention de l’amener à réfléchir. Quoique très croyant, il n’avait pas pour vocation l’église dont sa découverte des philosophes faisait douter quant à ses méthodes. Il ne se sentait pas l’âme guerrière, il n’était pas violent et bien qu’étant né au bord de la mer, celle-ci ne l’attirait pas. Il s’avérait par nature terrien, ce qui l’intéressait : c’étaient les cultures et l’élevage. Il arpentait tout le jour le domaine familial dont il ne pouvait rien espérer même pas une parcelle. Il se trouvait dans une impasse.

Des yeux d’azur et blond comme les blés, en grandissant, bien qu’un peu rigide, il avait belle prestance et jolie tournure. Il vous regardait constamment comme s’il découvrait une merveille de la nature, ce qui attendrissait les uns et agaçait les autres, mais effritait sa froideur innée. Leur oncle paternel, César Dominico, avait toujours eu un faible pour le petit dernier, c’était celui qui ressemblait le plus à sa mère. Lorsque la blonde et ravissante Maria Del PilarLeocadia BlancoMontilla vint de sa Castille natale afin d’épouser son frère Carlos-Bartolomé, César Dominico, ébloui par sa beauté, s’engagea sur les océans. Tourmenté à l’idée de convoiter la femme de son frère, il avait préféré fuir le plus loin possible. Après avoir servi dans la marine royale, il avait été appelé dans la marine de la Casa de Contratación, l’administration coloniale qui exerçait le monopole commercial de l’Amérique et des Caraïbes. La recrudescence des pirates ou corsaires dans ses mers avait amené monsieur François Cabarrus à solliciter, auprès du Premier ministre, des capitaines dignes de protéger les marchandises véhiculées pour le compte du roi, César Dominico en fit partie. Chaque fois qu’il revenait au pays, il s’arrêtait dans sa Corogne, où il était né, et faisait rêver ses neveux et nièces en contant ses aventures. Pour son dixième anniversaire, il offrit à Francisco Leopardo « l’Histoire véridique de la conquête de la Nouvelle-Espagne » écrite par le capitan Bernal Diaz Del Castillo. Le jeune garçon au fil des années avait complété la bibliothèque familiale avec tous les livres, qui passaient à sa portée, parlant de la Nouvelle-Espagne, de sa mainmise, de son développement, amplifiant ainsi son engouement. Il restait obsédé par ce côté de l’Atlantique, aussi au moment où son oncle lui proposa de l’accompagner non pas comme marin, mais comme secrétaire lors de sa prochaine expédition pour La Havane puis la Louisiane, il exulta.

L’oncle organisa le périple. Il régla les problèmes liés au départ de son neveu en réclamant à son aîné le paiement du voyage, plus une somme d’argent pour pourvoir à ses besoins pendant une année. L’ensemble des fonds fut mis de côté par ses soins au cas où Francisco Leopardo voudrait se lancer dans une nouvelle vie, ce que tous espéraient pour différentes raisons.

Afin d’éviter la saison des cyclones dans la mer des Caraïbes, l’appareillage était prévu pour le début du printemps. Le « Cadix Del Rey » attendait son capitaine et son équipage dans le port de Bilbao. C’était un trois-mâts de quatre cent cinquante tonneaux avec pour proue une sirène, ce qui ravit le jeune homme de dix-neuf ans qui montait sur un navire pour la première fois. Son oncle lui avait conseillé d’emporter en plus de sa garde-robe les objets qui comptaient pour lui. Il embarqua avec une malle, une caisse d’ouvrages contenant quelques philosophes, les carnets de voyage des explorateurs du Nouveau Monde et la copie d’un tableau représentant ses parents qui trônait dans la salle à manger du château familial.

Une fois sur le vaisseau, passé les premiers troubles du mal de mer, Francisco Leopardo prit son rôle de secrétaire très au sérieux, comme il pratiquait toute chose. Chaque soir après le dîner dans la cabine du capitaine, son oncle, il rédigeait méticuleusement le livre de bord et avec précision il inscrivait l’ordre du jour et tous les renseignements dont on avait besoin de garder souvenance. Et son oncle, qui parafait chaque fois le travail de son neveu, après l’avoir relu, estimait que bien des penseurs auraient aimé écrire avec autant de clartés et de poésie toutes les banalités dont on était obligé de rendre compte au sein d’un navire marchand. Et lorsqu’il put le lire enfin après les journées néfastes qu’ils avaient subites, il se dit avec fierté que son protégé était un lettré qui s’ignorait.

« mardi 25 mars 1788,

En ce jour de Pâques, le père Maria-Antonio nous accomplit un sublime office que je suivis auprès de mon commandant et de tous les officiers depuis le gaillard arrière, le reste de l’équipage sur le pont. En toute humilité devant notre seigneur nous priâmes, têtes nues, sous les ardeurs d’un soleil irradiant dans un ciel sans nuages. Le Saint-Office achevé, le capitaine offrit du rhum aux marins et un déjeuner à ses subalternes qu’il fit servir exceptionnellement sur la dunette. À cet effet, il avait pris la précaution de mettre de côté des vivres dont son cuisinier, qui le suit en tout cas, nous régala de façon admirable.

L’après-midi allait s’écouler en douceur quand soudainement des nuages vinrent obscurcir le ciel, de sorte que l’on fut en pleine nuit au milieu de la journée. De ces nues, une pluie constante se déversa. Elle n’en demeura pas moins imprévisible, car elle tombait en rafales manquant engloutir la mer entière, puis sa violence s’amoindrit pendant quelques instants, pour poursuivre en gigantesques trombes d’eau. Tous montèrent sur le pont, la manœuvre se déroula pour moi, semble-t-il, dans un grand désordre tandis que de façon évidente chacun effectua son ouvrage à bon escient. L’océan se mit alors à décrire des vallées et des protubérances d’un paysage prodigieusement vallonné, si bien que le vaisseau, bien que de belle taille, commença à ballotter de haut en bas, tiraillé en tous sens, à l’instar de quelques bouchons dans une rigole poussé par des enfants. Sur le tillac, l’équipage lutta de toutes ses forces pour nous maintenir à flot. Vague après vague, le bâtiment se précipita et s’écrasa dans les creux, tandis que l’eau affluait et le secouait de bâbord à tribord. Les marins restés dans les cales juraient et priaient, implorant Dieu de ne pas briser en mille morceaux cette embarcation devenue frêle face aux éléments en colère. Au milieu de ce spectacle apocalyptique, le navire se souleva à l’extrême nous faisant perdre deux gabiers. Nous déplorâmes aussi un de nos mousses auxquels nous avions pourtant défendu de paraître sur le pont.

Il est difficile même en s’y appliquant d’imaginer une tempête en mer. Celle-ci dura deux jours entiers pendant lesquels j’ai bien cru mourir, aidant de mon mieux le chirurgien de bord qui réparait au fur et à mesure les multiples blessures que subit l’équipage.

À bord, bon nombre de marins aguerris qualifièrent cette tempête de pire qu’ils aient connu, et je voulus les croire… »

Le navire de Francisco Leopardo arriva à l’été au centre des Antilles à San Cristóbal de La Habana. Rien que le nom le faisait rêver. La perle des Caraïbes apparaissait comme le fleuron des colonies espagnoles d’où Hernán Cortés avait organisé son expédition vers le Mexique, ainsi que la plupart des conquistadors. Son oncle lui avait raconté moult fois les attaques des pirates dont la fortune croissante du port et de la ville attirait la convoitise. C’était pour lui la cité aux mille aventures.

Elle se révéla à lui s’étalant au bord de la mer, sur la côte nord de l’île de Cuba dont elle était la capitale. Après avoir accédé par un étroit chenal dans la baie, le « Cadix Del Rey » se fraya un passage au milieu des navires en provenance de l’ensemble du Nouveau Monde transportant d’abord leurs produits à La Havane, afin de les emmener ensuite en Espagne. Les milliers de bateaux rassemblés dans sa rade stimulaient également l’agriculture et l’industrie de l’île, puisque tous avaient besoin d’être fournis en nourriture, eau, et autres marchandises nécessaires à la traversée de l’océan. C’était aussi un important marché d’esclaves africains revendus sans impunité aux commerçants d’Amérique centrale.

Accoudé au bastingage, Francisco Leopardo contempla tout d’abord le rempart en fronton de mer puis la forteresse San Salvador de la Punta et le fort El Morro qui en gardaient l’entrée. Il aperçut trônant au centre de la cité le Castillo de la Real Fuerza qui parachevait la défense des lieux, et servait de même de résidence au gouverneur.

À pied, son oncle, qui n’en était pas à son premier séjour, le guida dans les rues de la métropole mystérieuse jusque dans ses ultimes retranchements, avec ses maisons aux arcades baroques, aux balcons et grilles en fer forgé. Ils perçurent des patios agrémentés de végétations luxuriantes, il resta médusé par la statue de bronze réalisée par le sculpteur Jeronimo Martinez Pinzon perchée au sommet de la tour de l’Espérance, du Castillo de la Real Fuerza. Le suivant comme son ombre, il accompagna son oncle au cours de ses multiples visites. Fort respecté des autorités locales dont il était l’un des messagers vers la cour de Madrid, il se retrouva invité dans plusieurs résidences d’aristocrates au luxe étourdissant. Il fut ébahi devant l’étalage de richesses qui s’affichait jusqu’au cou des femmes, bien plus ostentatoire que ce qu’il avait pu voir dans sa Corogne natale.

Ils demeurèrent quatre bons mois, pour réparer les avaries du bâtiment qui avait souffert durant la tempête, profitant de la douceur du climat et du confort offert par la ville et ses habitants. Avec un léger regret, ils repartirent vers le continent américain, vers la Louisiane où le commandant Alvarez-Pignero devait remettre, entre autres, des documents confidentiels au gouverneur Miró.

Alvarez Pignero Francisco

Ce fut au sein d’une brume épaisse que le second du capitaine signala le fort, entrée du Mississippi. Le « Cadix Del Rey » avait traversé la mer des Caraïbes sans rencontrer ni ouragan ni pirate. S’il ne s’était pas amarré au fort de la Balise pour demander les autorisations afin de pénétrer sur l’immense cours d’eau, Francisco Leopardo n’eût pas été assuré de se situer sur le fameux fleuve. Entre la brume et les bords imprécis de la large voie aquatique, il pensait se trouver dans un rêve. Le mariage de la rivière avec les eaux du Golfe dans une mer herbeuse rendait irréel le décor. Il pressentait que quelque chose se modifiait en lui. Il avait du mal à croire que le Mississippi avec lequel luttait le navire pour en remonter le courant pouvait entraîner dans son sillage désolation, destruction, morts et épidémies. Au fil de son bras sinueux, où petit à petit le soleil évaporait le voile brumeux, il en découvrait les abords, le jeune homme s’enivrait de tout ce qu’il sentait, ressentait. Il était captivé par les fragrances des mille espèces de fleurs qui semblaient recouvrir toute la nature. Après les étendues parsemées de roseaux et d’herbes, les saules et les jacinthes d’eau tapissaient le bord des berges, en compagnie de nénuphars, d’iris, d’hibiscus et de chèvrefeuilles. Les cyprès chauves aux racines résurgentes se voilaient de mousses espagnoles sur lesquelles s’abandonnaient les tourterelles, les cardinaux, les pics à bec d’ivoire, les geais bleus, les troglodytes des marais, les colibris, les perruches, les aigrettes, les moqueurs polyglottes… Il resta figé à la vue d’un engoulevent de Caroline qui poussait d’horribles cris et se démenait comme un beau diable pour détourner de son nid la vipère qui le menaçait. Dès l’apparition des faibles rayons du soleil, il observa pour la première fois, sous l’œil impavide du héron bleu, des alligators venir se prélasser sur les plages occasionnées par les rives. C’était son eldorado, s’il avait été séduit par La Havane, la Louisiane l’envoûtait de son chant de sirène. La vision des premières plantations au milieu des cyprès, des palmiers nains, des ormes, des orchidées, sur lesquelles des centaines d’esclaves, vêtus d’un pagne serré entre les cuisses, besognaient dans une savane plus haute qu’eux, le décida. Voilà ce qu’il voulait vivre. Son Espagne était loin, sa vie était… devait être ici.

À la lutte quasi ininterrompue du capitaine avec le courant, pour réagir aux difficultés et aux pièges auxquels il était confronté, complexités des méandres, bancs de sable, s’ajouta celle des radeaux, première réponse trouvée au besoin de transporter des humains, des animaux, des marchandises sur ce boulevard commercial. Malgré tout ceci, dans le large virage que dessinait le fleuve bien après fort Philippe, il découvrit la ville qui se relevait des affres de l’incendie. Le foisonnement accru d’activité, due à sa reconstruction, amplifiée à celui des navires aux ports, augmentait l’état d’excitation du jeune homme. Partout où il passait bardeaux et piliers de bois, torchis et mousse espagnole servaient à réédifier une copie de la Nouvelle-Orléans sous les yeux émerveillés des nouveaux arrivants. Dans d’autres quartiers, don Miró y Sabater procurait à sa ville des allures espagnoles, à l’aide de briques et ferronneries.

De par sa position en Espagne le commandant et son secrétaire furent logés confortablement à l’hôtel du gouverneur. Lorsque celui-ci les reçut, le capitaine Alvarez-Pignero, après avoir rendu ses hommages, donné ses documents et des nouvelles de la cour, demanda pour son neveu de l’aide en vue de l’établir au sein de la colonie. Sans vraiment y réfléchir, le gouverneur Miró accepta bien volontiers d’y songer. Il ne devait pas froisser un émissaire qui pouvait le desservir. Il proposa de mettre de côté un acte de propriété pour une concession, le temps que Francisco Leopardo puisse agrandir son pécule, afin de pouvoir exploiter celle-ci. L’oncle et le neveu furent contentés d’autant que le gouverneur s’engagea à lui trouver un poste en accord avec ses espérances. Il rajouta quelques conseils à cette promesse dont celui de convoler en juste noce avec quelque héritière dont la dot accroîtrait avantageusement son avoir, après tout il venait d’une excellente famille.

  César Dominico reparti deux mois plus tard, le gouverneur Miró se débarrassa au plus vite du jeune homme en lui dénichant un emploi, à la grande satisfaction de tous. Il n’aurait su expliquer pourquoi, mais le côté taciturne de celui-ci allait à l’encontre de ce qu’il appréciait dans un caractère. Si son allure un tant soit peu rigide était en accord avec l’idée que l’on se faisait d’un hidalgo, il trouvait qu’il manquait de panache, trop introverti à son goût. Il avait amené obligeamment Monsieur de Maubeuge à l’imposer à la baronne de Thouais. Il l’avait fait engager comme économe sur les terres de la jeune veuve française.

Ce fut sans complication, d’autant que cela répondait aux besoins de la propriété et qu’il s’entendit tout de suite avec Georges Tremblay en échangeant peu de mots, ce qui convenait aux deux caractères. Ils arrivèrent à la Palmeraie sous une pluie battante qui s’interrompit alors qu’il remontait l’allée qui menait à la demeure. Bien que fatigant, il se fit très vite aux taches que demandait une plantation. Il aimait cela. De l’aube à la nuit, il sillonnait dans les champs, vérifiant et surveillant le travail à accomplir pour le bon rendement des cultures. Il admit rapidement que les esclaves fussent des « sambos ». S’il doutait que la situation fût établie par la Bible, il ne contestait pas qu’elle corresponde aux impératifs de l’exploitation des terres. Avec le temps, il avait compris de façon évidente que les noirs constituaient une race inférieure et difficilement perfectible. Force avait été pour lui de constater qu’ils étaient incapables de se gouverner eux-mêmes, ils manquaient de moralité et fabulaient facilement. Si l’on ne les surveillait pas, ils se montraient volontiers menteurs, en tout cas, ils ne savaient pas subvenir à leurs besoins. Il trouvait toutefois logique qu’en échange de travaux simples, mais pénibles, on se dût de les nourrir, de les loger et de les soigner correctement. Sa maîtresse qu’il avait tout de suite appréciée estimait qu’il ne servait à rien de les brutaliser et que de toute façon la pire des punitions que l’on put leur infliger était de les rejeter du domaine. Et il dut admettre que la crainte d’être vendu limitait les fuites et ne ralentissait guère le rendement.

Ses rapports avec les différents membres se révélaient distants, indifférents ou cordiaux suivant les individus. Antoinette-Marie l’avait très vite apprivoisée, elle aimait échanger avec lui en Espagnol, lui demandait même de la corriger si besoin était, et lui ouvrit les caisses de livres qui allaient devenir la bibliothèque de la plantation. Avec Mama-Louisa, c’était mi-figue mi-raisin. Il ne l’aurait pas admis, mais elle l’impressionnait. Il commença par l’éviter puis voyant les autres agir, il comprit qu’avec l’accord tacite de sa maîtresse, elle régnait sur la demeure et ses gens, alors il la respecta. Quand débarqua, deux ans après lui, Pierre-Henri Hautbois-Guichette, de nature belliqueuse, discoureur et fantasque, il se tint sur la défensive. Mais l’on ne pouvait résister longtemps au charme et à la chaleur humaine du français et aussi différents qu’ils fussent ils devinrent amis.

Jeanne Gabrielle Bertin-Dunogier

Contrairement au Français, il s’intégra dans la société créole. Accompagnant Georges Tremblay chaque fois que c’était possible, invité comme lui, aux parties de chasse, aux dîners, aux barbecues, aux bals. Il était apprécié pour sa culture et son adresse inattendue à danser mettant en valeur sa cavalière, comme en plus il était un bon partenaire aux cartes, gagnant souvent et comme tous savaient qu’il était le fils d’un comte espagnol, ce ne pouvait qu’être flatteur de l’avoir dans son cercle. C’est lors d’une de ces fêtes qu’il fut présenté à Jeanne-Gabrielle Bertin-Dunogier. Elle symbolisait la perfection de l’épouse qu’il voulait. Il la trouvait belle avec sa longue silhouette à l’élégance retenue, sa masse de cheveux d’un blond foncé, ses yeux en amande d’un vert limpide. Si elle le remarqua, elle n’en fit rien paraître. Elle conversa et dansa avec lui avec la distance qui convenait, et à distance celui-ci se morfondait.

Il pratiqua régulièrement des allers-retours jusqu’à la Nouvelle-Orléans afin d’aller quérir des marchandises, des vivres dont avait besoin la plantation. Comme tous les subalternes blancs, il logeait alors chez Monsieur D’Estournelles, le secrétaire du marquis de Maubeuge, et découvrit ainsi un pan de la société créole en la personne de Madeleine Lamarche. Présenté par son hôte comme sa compagne, il fut décontenancé dans un premier temps de se retrouver hébergé chez ce qu’il considérait comme la maîtresse de couleurs de celui-ci, bien que sa peau fût aussi blanche voir plus que celles des créoles de son entourage. Très vite, il comprit qu’il était invité dans leur foyer, et l’accueil chaleureux qu’il y recevait chaque fois lui rendait son séjour agréable. Il s’acclimatait avec plaisir à ce pays qu’il voulait sien. Tout était parfait sauf qu’avec le départ du gouverneur Miró s’envola son espoir de concession. Il ruminait depuis des semaines ce rêve évaporé quand Antoinette-Marie le convia à boire un café en sa compagnie sur la galerie. Elle l’informa de la situation des Bertin-Dunogier et lui suggéra de demander la main de Jeanne-Gabrielle. Devant sa perplexité, elle lui assura qu’il avait toutes ses chances s’il ne tardait pas. Elle s’était permis d’avancer pour lui des pions. Trop heureux, il ne prit pas le temps de s’offusquer pour cette intrusion dans sa vie.

De son côté, dans son boudoir, Madame Bertin-Dunogier expliquait à sa fille, où en était leur statut et le bienfait qu’elle retirerait en épousant don Alvarez-Pignero, lui rappelant au passage qu’il appartenait à la lignée d’un comte. Jeanne-Gabrielle laissait sa mère s’évertuer à lui démontrer les avantages qui sortiraient de cette union. Pragmatique, elle avait déjà pris sa décision. C’était effectivement le meilleur parti à saisir, il n’était pas question qu’elle devienne vieille fille, et au point où en était la situation il valait mieux se marier avec celui-ci. Il s’avérait agréable à regarder, était sérieux et la badait, elle espérait pouvoir en faire ce qu’elle voulait. Pour le revers de fortune, on verrait comment ils pourraient changer la donne. En attendant, il détenait un arbre généalogique qui lui ferait garder sa dignité.

L’année n’était pas finie que la plantation Bertin-Dunogier était devenue la plantation Maubourg et que Jeanne-Gabrielle Bertin-Dunogier était devenue doña Alvarez-Pignero.

plantation Maubourg

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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2 réflexions sur “La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 30

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