La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 36

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Chapitre 36

Les allers-retours de Juan-Felipe entre fin 1793 et début 1794

Juan Felipe Marqués de Puerto Valdez

Il fallait environ une semaine de navigation entre la Nouvelle-Orléans et la côte du royaume de Mexico, s’ils ne croisaient pas de tempêtes ou de pirates. Ces pirates ou ces supposés corsaires infectaient les Caraïbes et les désordres causés par les guerres européennes, qui bouleversaient l’organisation des colonies, faisaient ainsi leur jeu. Des navires fuyant les massacres de Saint-Domingue s’étaient vus rançonner le peu qu’ils avaient sauvé par ses voleurs des mers. Juan-Felipe n’affectionnait pas les voyages sur l’eau. Il n’était pas à l’aise sur le pont d’un voilier. Il n’aimait pas toute cette eau dans laquelle nageaient des monstres en tous genres. Il ne le disait pas, mais cela lui faisait peur, et quel imbécile ne pouvait craindre tout cet inconnu ?

Avec l’automne, les Américains comme les Espagnols surnommaient les États-Uniens, cherchaient à franchir le Mississippi. Ce n’était pas une nouveauté, mais ils devenaient de plus en plus pressants et ne se contentaient plus de la contrebande. Juan-Felipe réalisait ce voyage vers la capitale de la Nouvelle-Espagne à la demande du gouverneur Carondelet. L’urgence en était venue à l’annonce par un homme du Kentucky à la solde de l’Espagne, de la prise de décision du général américain George Rogers Clark d’attaquer le port de La Nouvelle-Orléans afin de s’assurer un accès au Mississippi et par là l’hégémonie sur celui-ci. Juan-Felipe détenait une lettre de cachet à remettre à Juan Vicente de Güemes Padilla Horcasitas y Aguayo, le vice-roi de Nouvelle-Espagne. Elle avait pour but de quémander de l’aide dans l’intention de contrecarrer la politique expansionniste des États-Unis qui cherchait à plus ou moins long terme à atteindre le Pacifique. Aux yeux de l’administration coloniale espagnole, ces ambitions menaçaient l’intégrité de leurs territoires.

Le navire devait accoster à Veracruz. Le représentant du baron de Carondelet s’était fait accompagner par son second, Ignacio Pérez Alvares, et avait associé à son séjour son valet de chambre, le vieux Nestor. Il avait bien hésité pour ce dernier, car l’homme se faisait âgé, mais il n’avait pas son pareil pour s’occuper de son bien-être.

*

Au terme de son voyage, le navire pénétra entre la côte hébergeant la ville de Veracruz et le banc de pierre de la forteresse « San Juan de Ulúa » qui la protégeait des pirates et de toutes velléités belligérantes. Les trois hommes étaient enfin arrivés à bon port.

Ils découvrirent des quais où se croisaient les convois d’esclaves provenant d’Afrique pour les riches plantations alentour, et les chargements d’or et d’argent du Mexique. Depuis des siècles, les prolifiques mines de Guanajuato produisaient des tonnes et des tonnes d’argent et d’or. Le navire se glissa entre les fameuses « plata flota » afin d’aller quérir leur opulente cargaison à destination de l’Europe. Heureux de débarquer, suivi de son second avec qui il partageait ses impressions, sanglé dans son uniforme brossé avec soin, le jeune capitan dirigea ses pas sans attendre vers le palais du vice-roi. Au milieu d’une effervescence, il traversa l’ancienne capitale en travaux.

Décrépite et sale à l’arrivée du nouveau vice-roi cinq ans plutôt, la ville apparaissait en état de rénovation. Don de Güemes Padilla Horcasitas y Aguayo avait découvert des rues, des marchés, des promenades dans un état de désolation désastreux. La plupart des voies de la cité s’avéraient sales et juste bonnes à être parcourues à pied ou à dos de mulet, et l’odeur des déchets et des excréments exposés à l’ardeur du soleil était pestilentielle. Il avait donc ordonné le pavage des artères principales en prolongement du centre de la capitale, avait interdit à la population de jeter des ordures dans les rues et avait procédé à l’enlèvement les animaux errants. Ayant constaté l’état délabré des maisons bâties à la va-vite et mal entretenues, il avait imposé qu’aucun édifice ne soit construit sans autorisation. La métropole était considérée comme un lieu de passage entre Mexico et l’Espagne. Hormis quelques riches négociants y détenant leurs comptoirs et les membres du gouvernement, on ne s’y installait que par obligation et pas suffisamment en assez grand nombre pour faire vivre une économie florissante. La plupart des gens étaient donc pauvres, voire miséreux, et déambulaient à pied, coiffés de chapeaux de paille élimés et habillés de vêtements défraîchis.

Juan-Felipe comprit rapidement que toute la cité et ses administrations se trouvaient dans cet état, détériorées ou en réhabilitation. Arrivé au palais du gouverneur de la ville, il apprit l’absence de son dignitaire. Bien que contrarié, il fut soulagé de savoir qu’il n’allait pas longtemps y rester, le vice-roi résidait à Mexico. Il devait toutefois y demeurer en attendant d’accompagner un convoi. Comme tout militaire, il se rendit à la caserne pour y chercher logis. Quand il arriva devant celle-ci, il fut évident pour lui qu’elle n’était pas en état de l’héberger. Elle était même momentanément désaffectée ou tout comme, car n’y campait qu’un peloton chargé de la surveiller. Comme la ville, elle s’extrayait d’un piteux état et ne pouvait encore accueillir. L’intendant du Palais avait omis de l’en informer, ce qui mit en colère le jeune homme. Répondant à ses préoccupations, le garde de faction lui montra du doigt une tour utilisée pour garder à vue les navires entrants et sortants du port qui se détachait en hauteur du reste des bâtisses. Il lui conseilla de s’y rendre, c’était celle du monastère de « Nuestra Señora de la Merced » ; cette congrégation était à même de les recevoir. Après avoir arpenté les rues tortueuses sous un soleil de plomb, ils tombèrent devant la porte monumentale d’un sobre édifice de style baroque avec la tour à l’un de ses coins. Ils pénétrèrent dans une grande cour entourée de larges arcades qui à cette heure-là était désertée, la canicule accablante imposait l’ombre salutaire à l’intérieur des murs épais. Après avoir frappé au guichet, ils furent accueillis avec chaleur et logés avec confort, d’autant qu’ayant décliné leurs identités le supérieur de l’établissement se mit en quatre pour les satisfaire. Il les rassura quant au déroulement de leur voyage, chaque semaine des convois partaient pour la capitale de la Nouvelle-Espagne. Ils n’eurent effectivement guère longtemps à patienter et deux jours plus tard ils chevauchaient sur la route en direction de Mexico. Juan-Felipe n’avait pas prévu d’aller jusque-là, il avait espéré trouver le vice-roi à Veracruz, mais bien que connaissant le caractère impérieux de sa mission, fataliste, il avait accepté ce contretemps. L’intendant du palais, bien obligé, lui avait fourni à lui comme à son second un cheval, ainsi qu’une mule pour son valet. Le trajet fut inconfortable tellement la chaleur était prégnante, la sueur coulait continuellement sur son corps en irritant certaines parties, brûlant ses yeux. Rapidement, il ne prit même plus la peine de s’essuyer, son mouchoir était aussi mouillé que son visage. Au pas des montures qui précédaient la file des esclaves encordés importés d’Afrique et des chariots remplis de marchandises diverses venues d’Espagne, ils cheminaient sur la route franchissant une forêt luxuriante aux arbres immenses, à la canopée grouillante d’une multitude d’animaux et au son de la cacophonie de mille oiseaux. La traversée dura une bonne semaine. Ils s’arrêtaient pour la nuit dans des haltes aménagées où les attendaient de quoi dormir et manger de façon sommaire. La caravane était encadrée par l’armée, car on craignait voleurs, Indiens et révolte des nègres pendant le voyage. Rien de tout cela n’était survenu quand ils arrivèrent dans la vallée de Mexico. Ils la découvrirent dominés par plusieurs masses montagneuses, dont le volcan Popocatépetl. De ces hauteurs se déversaient les eaux alimentant le lac Texcoco qui miroitait en son centre. L’air était plus respirable. Soulagés, descendant les pentes environnantes, ils apprécièrent la majesté de la métropole qui s’étendait sur les plans de la cité aztèque. Ils en devinaient encore les traces, même si la plupart des canaux qui la parcouraient avaient disparu sous des remblais. Elle était devenue avec la domination de l’Espagne une ville aux bâtiments imposants surchargés de décoration. Les couvents de Saint-Augustin, de Saint François, de Saint-Ferdinand, de Saint-Dominique, de la Professa, de la Conception et de l’Incarnation s’éparpillaient en son sein. Émergeait dans son centre la cathédrale en angle droit avec le palais du vice-roi ; par la magnificence, l’un n’avait rien à envier à l’autre. La plaza Mayor était la destination de Juan-Felipe et de ses comparses.

*

plaza Mayor Mexico

Devant ses secrétaires et serviteurs impassibles, le vice-roi arpentait son bureau surplombant la plaza Mayor. Il fulminait. Une caravane d’or avait également été lésée d’une partie de sa cargaison, et cela ne pouvait venir que de son administration. Sa lutte pour éradiquer la prévarication et la corruption au sein des employés du gouvernement était sans fin. La perte n’était pas énorme, la quantité la plus importante était arrivée, mais l’Espagne avait besoin d’encore plus d’or pour sa guerre contre la France. Les cloches de la « Cathedral Metropolitana de la Asunción de María » sonnèrent douze coups, personne ne bougea. La longue salle des pas perdus détenait à cette heure là pléthore de quémandeurs. Tous patientaient attendant les ordres. Depuis l’aube, don de Güemes Padilla Horcasitas y Aguayo monopolisait ses subalternes, il était connu pour sa force de travail et ne tenait nullement compte des faiblesses de son entourage. Il se rassit et prit le document suivant, un autre problème évidemment. Il décacheta la lettre, elle venait du baron de Carondelet. Il la parcourut, sourcilla. Qu’est-ce que c’était que ces fadaises, voilà qu’il devait envoyer de l’or et des hommes en Louisiane ! Il soupesait la gravité de la menace. Il savait les Américains prêts à envahir des frontières difficiles à surveiller, car vastes et couvrant des étendues inconnues, inexplorées et malaisées à coloniser. Mais c’étaient les possessions de l’Espagne et cela grâce à des aventuriers qui étaient parfois morts pour leurs rois. Mais évidemment, le risque de perdre la ville la plus importante du Mississippi serait le début d’une hémorragie. D’un autre côté, il ne manquait pas de problèmes avec la Nouvelle-Espagne. Et puis l’or, cela s’avérait possible, encore fallait-il l’acheminer jusque dans les caisses de Louisiane, mais les hommes… Il avait déjà bien du mal à maintenir une armée officielle digne de ce nom. Dès qu’ils descendaient des galions, les engagés disparaissaient dans la nature à la recherche de la fortune, de métaux précieux. S’adressant à son secrétaire, il demanda. « — L’individu qui a apporté cette lettre est toujours là ?

— Oui, Son Altesse, c’est le marques de Puerto-Valdez.

— Puerto-Valdez, cela me dit quelque chose. Bon, pour l’instant faites en sorte de bien l’accueillir. Je n’ai pas l’intention de répondre tout de suite. »

*

Cela faisait dix jours qu’obstinément il se rendait quotidiennement dans la salle des doléances afin d’obtenir la réponse à la lettre de cachet. À chaque fois, il y retrouvait, à la même place, assise et impassible, la jeune femme énigmatique. Couverte de brocard et de bijoux, elle maintenait en laisse deux minuscules singes et était accompagnée d’une duègne vêtue de noir et d’un esclave tenant un parasol où qu’elle aille. Malgré la foule des quémandeurs, il n’avait pu que la remarquer d’autant qu’elle prenait l’air dans le patio sur lequel donnaient ses appartements. Il avait fini par apprendre par son second que c’était la señora doña Manrique de Zúñiga, descendante d’un vice-roi d’Espagne. Comme lui, elle attendait une audience, elle était veuve et sollicitait l’autorisation d’épouser en secondes noces un actionnaire de la fameuse mine « La Valenciana ». Sa famille lui avait juste laissé le temps de voir s’écouler son deuil officiel avant de lui suggérer un nouveau parti. Son précédent mariage lui avait donné deux enfants, un douaire des plus confortables, son garçon héritant de la fortune de son père. L’homme, qui lui était proposé, était si riche qu’il pouvait se permettre le luxe de revendiquer le titre envié d’un des individus les plus nantis de la terre. Mais comme Juan-Felipe, elle attendait le bon vouloir du vice-roi d’Espagne. Cette expectative dictée, par un protocole rigide, était un moyen d’imposer son pouvoir même aux plus grandes familles de la Nouvelle-Espagne. Ces informations glanées par Ignacio ne rassuraient pas l’hidalgo, auquel rien ne faisait espérer l’abrégement de son séjour forcé.

Dans l’immense salle aux sombres boiseries ouvragées, Juan-Felipe faisait les cent pas devant son second imperturbable. Il allait faire demi-tour pour reprendre son va-et-vient quand le secrétaire entra et se dirigea vers lui. Enfin, cela n’était pas trop tôt ! « — Son Altesse vous demande de bien vouloir patienter encore. Il n’a pas tous les éléments en main. »

Juan Felipe marquès de Puerto Valdez

Il obtenait chaque jour la même réponse à peu de choses près. Il allait donc pourrir dans cette ville alors que celle qu’il considérait comme la sienne était en danger ainsi que tout ce qu’il aimait. Il avait été logé dans le Palais. C’était un bâtiment imposant de trois étages long de cent toises, avec quatorze patios intérieurs, un vrai labyrinthe à plus d’un titre. Il en fallait plus à Juan-Felipe pour être impressionné, de par le statut de sa famille, il avait été reçu au palais d’Orient de Madrid et y avait un temps fréquenté la cour. Le surintendant des lieux lui avait destiné des appartements dans l’aile ouest et il y avait fait conduire par l’un de ses subalternes. Après avoir traversé l’immense patio encerclé d’arcades baroques sur ses trois niveaux et qui constituait le jardin du vice-roi et de son entourage, ils arpentèrent les couloirs et les cours intérieures. Ils avaient abouti au premier étage du bâtiment presque à l’opposé de l’entrée principale, la porte sud. Les fenêtres de ses appartements donnaient sur un jardinet, lui aussi agrémenté d’arches, rafraîchi par une fontaine et ombragé par des palmiers et des bananiers. Il détenait quatre pièces richement ornées et meublées, Ignacio était logé au-dessus, un escalier en colimaçon les reliait. Le vieux Nestor avait trouvé sa paillasse dans la garde-robe. Le surintendant lui avait adjoint un autre domestique Rosario qui allait chercher les repas jusqu’aux gigantesques cuisines du Palais et répondait aux besoins éventuels de son maître temporaire. Le capitan devait bien admettre qu’il était bien hébergé.

Nestor, qui avait toujours servi la famille de Fuente-Pelayo, celle du père de Juan-Felipe, l’avait rejoint sur la demande de la mère de son jeune maître, juste avant qu’elle ne meure. Le vieil esclave avait donc traversé l’Atlantique et s’était retrouvé à nouveau au service de celui-ci comme valet de chambre. Mais lui, qui n’avait jamais souffert d’aucun mal, tomba malade, à peine arrivé à Mexico. La fièvre l’avait saisi et ses entrailles n’acceptèrent plus aucune nourriture. Juan-Felipe demanda l’aide d’un médecin envoyé par le gouverneur du palais, mais celui-ci n’eut pas le temps de soulager l’esclave. Il mourut de façon fulgurante, d’une affection inconnue. Son maître en ressentit un véritable chagrin, depuis sa petite enfance l’esclave avait toujours été dans ses pas le protégeant de tout, le relevant chaque fois qu’il tombait, effaçant ses bêtises ou prenant les corrections pour lui. Décidément, cette ville lui portait malheur.

Le gouverneur du palais l’ayant appris, Juan-Felipe vit arriver un nouveau valet, Guido, un métis aux manières affectées. Celui-ci par la force des choses fit l’affaire et rejoignit son comparse déjà mis à son service, mais Juan-Felipe s’en méfiait, il n’aurait su dire pourquoi. Il ne pouvait faire un pas sans le trouver sur sa route, il l’estimait trop zélé. Il supposait que ce valet de chambre de fraîche date le surveillait. Pour vérifier cette présomption, il avait laissé son courrier dans un désordre réfléchi et ne l’avait pas retrouvé au même emplacement. Il n’avait donc pas tort et en eut la certitude par son second qui, suspicieux, suivit ses faits et gestes. L’homme rendait son rapport tous les jours au secrétaire du gouverneur du palais. Ils se demandèrent si l’on n’avait pas empoisonné le vieux Nestor dans la seule fin de mettre à sa place cet espion. Si Juan-Felipe voulut en écarter l’idée, la trouvant incongrue, Ignacio ne fit pas de même. Il avait jugé Rosario et Guido trop mielleux, trop serviles, il entrevoyait quelque chose de peu naturel. Dans le même temps, il s’était rapproché d’une servante de leur riche et belle voisine de patio, doña Manrique de Zúñiga. En plus de ses rondeurs salvatrices pour son ennui, il en avait tiré les informations recherchées. Elle lui apprit très vite qu’ils ne ressemblaient en rien à des domestiques et qu’ils étaient l’un et l’autre des affidés de l’intendant du palais.

L’espion n’avait pas grand-chose à raconter. Malgré sa proximité avec la cour, Juan-Felipe n’avait pu rencontrer le vice-roi ni un de ses conseillers. Dans un premier temps, il était resté enfermé dans les appartements qui lui avaient été destinés. Cela s’était su. Par curiosité ou pour satisfaire à la demande soutenue du vice-roi, il avait donc reçu des invitations auxquelles il avait fini par se rendre. Il avait aspiré trouver des appuis pour obtenir au plus vite sa réponse, mais très rapidement il comprit que personne ne l’aiderait. Juan-Felipe allait, désespéré, de dîners en bals et de bals en tables de jeu. Son titre de Marqués, affilié à plusieurs grandes familles d’Espagne, avait tout de suite attiré la convoitise féminine. Les mères avaient très promptement abandonné l’idée de l’unir à leurs filles puisqu’elles apprirent très vite qu’il était marié et qui plus est à une Française. Mais les autres, celles que l’ennui du mariage gagnait, ignorèrent ce qu’elles pensaient être un détail. Un homme comme lui, si charmant, ne pouvait désirer que l’amour, la conquête, et elles étaient prêtes à laisser tomber leurs défenses. Elles lui démontrèrent leur intérêt par moult procédés, mais il ne céda jamais à leurs avances à peine déguisées. Comme il était toujours apprêté avec recherches, les plus aigries firent courir le bruit qu’il était inverti, mais personne ne put valider cette version. La seule chose dont tous étaient sûrs, c’était qu’il était féru de cartes, qu’il pouvait jouer toute la nuit sans faiblir et qu’il perdait sans sourciller.

Sa visite abordait la troisième semaine et son séjour forcé commençait à le faire périr d’ennui. Cette société ne détenait pas les fastes de l’étiquette de la cour madrilène ni le laisser-aller familial et joyeux des soirées orléanaises où chacun arborait l’opulence de sa situation avec naturel, comme si de rien n’était. Ici, les aristocrates ou les nanties étaient guindées prises dans l’obsession de faire mieux qu’à Madrid, d’afficher leur fortune. Elles étaient loin de l’élégance négligée toujours parfaite d’Antoinette, mais c’était peut-être, car son aimée était française, et cela les autres femmes ne pouvaient rivaliser avec.

*

Doña Manrique de Zúñiga

Doña Manrique de Zúñiga avait acquis les bancs de son union. Elle avait patiemment attendu un mois avant d’obtenir l’autorisation. Elle n’était pas pressée, se recouvrer un conjoint n’était pas précisément une joie pour elle. Son précédent, un homme riche, du triple de son âge, n’avait vu en elle qu’un ventre. Il avait opté pour elle pour sa famille et la fécondité des femmes de celle-ci. Elle n’avait de cette union tiré que le bonheur d’être mère et celui de ne subir que peu de temps cet individu désagréable, malodorant et peu perspicace en la beauté de son épouse. De cette alliance de cinq ans, on ne lui avait rien demandé, sa parentèle avait décidé pour elle. Sortie du couvent à quatorze ans, elle était allée devant l’autel découvrir son mari et maître. Celui-ci l’avait ensuite cloîtrée dans un palais jusqu’à la naissance de son fils un an plus tard. Sur le choix de l’hymen suivant, elle ne s’était pas laissée faire, car rien ne l’obligeait à obéir aux siens. Du côté de son futur conjoint, personne n’avait son mot à dire. Elle avait fait taire sa belle-mère qui malgré sa grande maturité pensait pouvoir prendre l’ascendant sur elle et l’avait envoyé pour sa santé dans une hacienda plus au nord. Quant à sa famille, elle dut freiner les complots qui s’ourdissaient pour l’unir de nouveau. Elle avait sélectionné son nouvel époux et son père comprit qu’il valait mieux aller dans son sens. Il avait donc accepté son choix par ailleurs avantageux, et l’avait appuyé. L’autorisation acquise, elle avait enfin pu revenir à la cour et sortir de sa claustration due à son veuvage, celui-ci était officiellement terminé. Sa place élevée dans la société de la Nouvelle-Espagne lui permettait de retourner dans l’entourage du Vice-roi. Elle y avait recroisé le jeune homme qui l’avait tant égayée par son impatience. Il avait bien essayé de l’aborder pendant leurs attentes respectives, mais sa duègne avait fait barrage. Elle n’avait rien dit alors. Elle était restée imperturbable. C’était sa fonction et elle préférait savoir à qui elle avait affaire avant tout échange. Depuis, elle détenait par sa servante plus de renseignements sur le sujet de ses préoccupations devenues celles de Vice-roi plus que tout autre. Elle avait décidé de l’aider. Cela la flattait de pouvoir jouer un quelconque rôle dans la politique de son pays. Quand elle fut instruite de quoi il en retournait, elle chercha comment faire avancer ses pions. Sûre de son fait, elle enjôla son fiancé à l’épauler dans sa quête en lui montrant les avantages diplomatiques qu’il retirerait en soutenant le Vice-roi. Par exemple en lui sacrifiant un peu d’or, il lui deviendrait redevable et cela pouvait toujours servir. Son futur époux découvrait avec plaisir la perspicacité de la jeune femme et se félicitait déjà de l’assistance qu’elle pourrait lui apporter pour développer l’aura de sa famille ou tout du moins pour garantir son rang. Lorsqu’elle fut assurée de pouvoir abattre ses cartes, elle profita d’une soirée dans les salons du Vice-roi pour demander à ce dernier s’il allait enfin accorder un entretien au jeune lion qui usait les planchers de sa salle des doléances. Le Vice-roi amusé par la formule et content de l’intelligence de la dame qui ne lui gardait pas rancune de son attente lui avait répondu que c’était prévu pour dans trois jours.

Juan-Felipe apprit donc son audience lors d’un quadrille entre deux éclats de rire la jeune femme.  

*

L’émissaire du gouverneur de Louisiane fut reçu en grande pompe, comme un ambassadeur, il comprit tout de suite que la réponse qu’il allait ramener à son supérieur n’était pas celle qu’il attendait. Effectivement, le Vice-roi estimait qu’il avait d’autres chats à fouetter que ces Américains. De plus, il pensait que le gouvernement de Louisiane était là pour protéger ses frontières. Il avait alors préparé une riposte courtoise et suffisamment floue pour qu’elle ne lui soit pas reprochée. Elle était accompagnée d’un coffre détenant une cinquantaine de lingots d’or et six hommes armés pour reconduire le messager, et pour en imposer le contenu, le tout présenté avec grand décorum. Ce n’était pas l’affaire de Juan-Felipe, il joua donc le jeu. Dix jours plus tard, il repartait vers la Nouvelle-Orléans.

*

Avant de partir, Ignacio régla un problème qui chatouillait sa conscience. Le dernier soir, il talonna Guido, le valet, qui avait remplacé le vieil esclave. Il parcourut derrière lui les couloirs qui descendaient vers les cuisines, attendit qu’il en sorte, ainsi que du palais. Il le suivit dans les rues de Mexico et lorsqu’il considéra qu’ils étaient seuls, il le coinça dans l’encoignure d’un mur et lui réclama qui lui avait demandé d’empoisonner l’esclave de son maître. L’homme affolé devant la mine déterminée de son agresseur lui raconta que c’était le gouverneur du palais, ceci afin de pouvoir espionner son capitan. Le second s’en doutait et comme il ne voyait pas comment faire payer le donneur d’ordre, il trancha la gorge de l’exécutant. Même si c’était un esclave, Nestor était vengé. 

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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2 réflexions sur “La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 36

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