La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 49

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chapitre 49

l’ouragan, août 1794

La température était extrêmement chaude, elle aurait été intoléra­ble, sans la brise chargée du parfum délicieux des fleurs qui parcourait la véranda de l’étage. Le souffle d’air provenait du golfe du Mexique, par les lacs Borgne, Pontchartrain et Maurepas. Bien qu’à plus de cent milles du golfe en suivant ces grandes mers intérieures ce flot aérien pénétrait profondément le delta du Mississippi, et s’approchait à quelques milles de la Nouvelle-Orléans puis poursuivait son chemin plus loin vers le Nord. Cette brise était salutaire pour les habitants de la Basse Louisiane ! La métropole aurait été presque in­habitable pendant l’été, si cette influence vivifiante ne se faisait pas sentir. De la mer à une petite distance en arrière de Bringier l’air passait par les marais et venait porter ses bienfaits à la Palmeraie. Antoinette-Marie et Marie-Adélaïde conversaient entre deux mouvements d’éventails nonchalants et une prise de citronnade fraîche. Le repas dominical absorbé, Georges Tremblay, en compagnie d’Alvarez-Pignero et de Hautbois-Guichette, avait laissé les deux jeunes femmes à leurs secrets et était parti à cheval visiter la plantation. Il s’était tout d’abord attardé au village des esclaves, attachant sa monture à la barrière qui le séparait de l’habitation des maîtres. Malgré la torpeur qu’engendrait la touffeur, des cases sortirent les nègres qui voulaient rendre hommage à leur ancien contremaître. George s’arrêta à la première de celles-ci pour échanger quelques mots avec le vieux Siméon qui était de par sa longévité reconnu implicitement comme le chef du village. S’il était le plus âgé, il n’en était pas le moins fort. Il était le forgeron et il était perçu d’une robustesse herculéenne. À travers lui, l’ancien contremaître demanda des nouvelles de tous, puis il arpenta l’allée du village, son cheval à la main, saluant les uns, gratifiant de quelques paroles les femmes, caressant la joue des petits. Il ne l’aurait pas dit, mais pour lui c’était une partie de sa famille. Enfant, il avait joué avec certains, puis travaillé à leurs côtés avant de les commander. Après cette rencontre, il continua sa visite accompagnée des deux contremaîtres qui l’avaient remplacé, chacun expliquait les changements, les réparations, les nouveautés, de son côté, George félicitait, encourageait, conseillait. Après avoir parcouru la partie cultivée, ils poussèrent dans la portion en défrichement afin d’en constater l’avancement. Malgré leurs panamas, les hommes souffraient de la chaleur. À la plantation, Antoinette-Marie et Marie-Adélaïde, après s’être moquées de leur inconscience, commentaient leur vie au sein de leurs habitations, mais surtout elles échangeaient leurs impressions sur leurs grossesses, car toutes deux se trouvaient enceintes à leur grande satisfaction. Elles partageaient leurs inquiétudes, leurs joies. Antoinette se plaignait d’avoir encore au bout de cinq mois des nausées matinales qui la laissaient pantelante jusque vers midi. De son côté, Marie-Adélaïde un peu plus avancée dans sa gestation déplorait qu’elle ne puisse plus monter à cheval ce qui fit rire sa compagne. Dans la galerie du rez-de-chaussée à l’arrière Mama-Louisa et Suzanne, qui avait accompagné sa maîtresse, s’entretenaient désormais à pied d’égalité, elles aussi sur les gens des deux propriétés. Il faisait si lourd, l’air était si oppressant que rien ne bougeait, hormis les éventails de palmes ou de soie, la plupart somnolaient, les uns dans la demeure, les autres dans les cases ou sous un arbre. Seuls se faisaient entendre le bourdonnement des insectes et la conversation chuchotée des deux femmes. Antoinette-Marie se crispa, elle grimaça. Depuis le matin, l’enfant en son sein remuait plus que d’habitude, elle allait en faire la remarque à son amie quand elle se figea tout en se tenant les reins. « — Antoinette, quelque chose ne va pas ?

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

— Le vent, le vent, il va tout emporter, il va nous noyer. Mon Dieu ! Non ! Il va tout balayer ! Mon Dieu ! Juan-Felipe ! Juan-Felipe ! » les derniers mots hurlés, dans le silence de la léthargie générale, électrisèrent tout le monde et finirent de paniquer Marie-Adélaïde. Les yeux hagards, Antoinette-Marie se redressa brusquement puis s’affaissa sur elle-même. Sa compagne connaissait la scène et ses conséquences, cela l’affola, elle se souleva avec difficulté gênée par son ventre et elle appela. « — Léa, Léa ! Mama-Louisa, Mama-Louisa ! vite ! ». La maisonnée se mit en branle, Léa traversa l’étage en courant vers la galerie où étaient installées les deux femmes. La gouvernante se leva d’un bon tout en criant à sa comparse. « — Suzanne ! La cloche ! Sonne la cloche ! » Au son de celle-ci, la plantation sortit de son engourdissement, c’était l’alerte, chacun surgissait de sa case, les yeux tournés vers le ciel. La brise forcissait, se changeant en rafales. La cime des arbres commençait à se balancer. Inquiètes, les femmes prirent leurs enfants par la main, dans leurs bras, et se dirigèrent vers la demeure, les hommes se précipitèrent vers les bêtes dans les pâturages, les rassemblant, les ramenant vers les granges et les écuries. Siméon s’élança vers sa forge et arrosa le feu pour qu’il ne déclenche point d’incendie. Élisée, Ariel, les palefreniers se hâtèrent vers les poulinières, trois juments détenaient des poulains et les chevaux s’avéraient rares dans la colonie. Tous convergeaient vers les bâtisses construites sur les mounds.

À l’autre bout des terres de la plantation, l’ancien contremaître et les deux nouveaux échangeaient sur les prochains défrichages à faire. En même temps que George remarquait la levée de la force du vent, il entendit la cloche. Il réagit immédiatement, il remonta à cheval. « — Vite il se passe quelque chose, m’est avis que c’est une alerte ! Francisco, allez prendre votre épouse et ses femmes et ramenez-les à la Palmeraie. » Et aussitôt, les trois hommes cravachèrent leurs montures.

*

Plus au nord, sur le fleuve, Juan-Felipe et ses compagnons regardaient avec inquiétude les nuées. Le temps était lourd, étouffant, orageux. Le ciel passa au bleu de plus en plus délavé puis blanchi. Dans le lointain, un grondement impressionnant rugi. Des vagues commencèrent à se creuser ballottant dangereusement le canot. Les hommes se crispaient sur les montants de l’embarcation. Juan-Felipe se savait guère éloigné de la Palmeraie, ils avaient dépassé la ville d’Ascension depuis peu, mais le vent soufflait fort et cela montait crescendo d’heure en heure. Il s’accrochait à l’espoir que les tourments du ciel allaient les laisser accoster au ponton face à l’habitation. Dans les flots devenus tumultueux les débris s’amoncelaient, les hommes les guettaient, du bout de leurs rames, ils les détournaient, les empêchaient de les percuter. Juan-Felipe vit arriver sur eux un arbre qui avait dû être arraché de la rive du fleuve. Il hurla le danger à venir, mais le tronc heurta de plein fouet l’embarcation la renversant et projetant son équipage dans les eaux bourbeuses. Un des leurs, assommé par le bateau, sombra aussitôt. Juan-Felipe s’enfonça, lui aussi, dans les flots sombres puis il se reprit, repoussant la panique qui germait en lui, ses membres instinctivement retrouvèrent les mouvements de la brasse. Jean-Baptiste, de son côté, trop faible, sentit son esprit s’embrumer, il perdait connaissance, Ignacio le rattrapa par le col avant qu’il ne coule et le tirât vers une branche flottant, l’obligea à s’y agripper. Juan-Felipe nagea contre le fil de l’eau jusqu’à eux, l’effort lui parut titanesque. Les deux autres soldats quant à eux s’étaient accrochés au canot et se laissèrent porter par lui. Juan-Felipe et Ignacio maintenaient Jean-Baptiste tant bien que mal, le second montra la rive et cria pour se faire entendre. « — Aidons le courant, il nous y mène ! » La large rivière, agitée dans tous les sens, semblait vouloir monter à l’assaut de la levée qui abritait les plantations. Juan-Felipe opina de la tête et copia son compagnon, il nagea comme il pouvait entraînant la branche et son fardeau. Ils atteignirent épuisés la rive, ils prirent chacun sous une aisselle le jeune homme à moitié inconscient, il devait quitter les bords du fleuve, car inexorablement celui-ci paraissait désirer envahir les berges. Le ciel était devenu si sombre qu’ils avaient du mal à se situer, ils se savaient sur la bonne rive, mais ils ne voyaient pas à quel niveau. L’atmosphère, chargeait d’électricité, éclaira, un court instant, le décor, juste assez pour apercevoir l’allée qui menait au bungalow des Alvarez-Pignero, ils se trouvaient à la Palmeraie. Ignacio de la main montra le chemin. Les trois compagnons se dirigèrent vers l’intérieur des terres. Sous l’effet du vent, les gouttes de pluie ressemblaient à des grains de plomb, les faisant souffrir le martyre. Des arbres tombèrent autour d’eux, il n’y avait plus vraiment de route devant eux, mais un enchevêtrement de troncs et de branches. Le déluge traçait des torrents de boue ralentissant leur avancée. Avec difficulté, ils atteignirent le bungalow barricadé et déserté de ses habitants. Sous sa galerie, ils reprirent leur souffle, Jean-Baptiste accomplit un effort sur lui-même et se redressa, faisant de son mieux pour aider ses compagnons dans leur course. Ils se remirent en route vers la demeure de peur que la tempête les empêcha de progresser. Tenant toujours leur comparse par les bras, ils avancèrent péniblement, la force du vent les poussant puis les repoussant, ils virent enfin la masse sombre de la plantation, montèrent les quelques marches et tambourinèrent contre les contrevents.

*

Nathanael de Thouais

Antoinette-Marie était allongée, endormie dans son lit à baldaquin, inconsciente de ce qui se passait autour d’elle. Les femmes, qui l’entouraient, avaient autant peur des affres de la tempête que de la fausse couche que l’incident pouvait provoquer. Mama-Louisa descendit et vérifia qu’aucune des négresses recueillies dans les pièces de réception ne touchait le mobilier. Toutes priaient tous les Dieux qu’elles connaissaient, ce n’était qu’un bruissement de supplications, tous les mânes du cosmos étaient invoqués. Un concert de sifflements, de craquements, encerclait la demeure, puis la pluie et la grêle s’était mise à tomber. Les vents forcissaient, telles les entrailles de la Terre s’ouvrant et la nature se déchaînant. Nathanaël, qui ne souvenait pas avoir éprouvé ce type de phénomène, commençait à s’inquiéter sérieusement et avait du mal à rassurer sa petite sœur et le tout jeune Caleb, sous sa responsabilité, devant cette nature véhémente. On entendait le déracinement des arbres, le violent craquement des branchages, la rivière qui se soulevait à proximité de la maison. C’était effrayant, les trois enfants dans les bras les uns des autres se réconfortaient. Tout à coup, Nathanaël interpella sa mère. « — Mama, on frappe au volet !

— Mais non Nathanaël, c’est le vent !

— Non ! Non ! je te dis que quelqu’un frappe contre le volet.

— Mon Dieu, mais c’est vrai ! Abraham ! Abraham, il y a quelqu’un dehors en difficulté ! Vite, va voir ! »

Le majordome fit le tour de la demeure pour deviner dans la pénombre trois hommes, dont un était avachi sur le sol. S’approchant il les reconnut. Il hurla pour couvrir le vacarme environnant. « — Maît’e, maît’e, pa’ ici ! » Juan-Felipe se retourna. « — Abraham ! Aide-nous, vite ! » L’esclave se pencha et souleva comme un fétu de paille Jean-Baptiste qu’il porta à l’intérieur. 

*

Le bruit du vent et des trombes d’eau s’abattirent sur la maison. Rose-Marie serrait Augustin contre elle, elle lui marmonnait des mots de réconfort. Aux alentours de la demeure, des craquements se firent entendre, mais elle ne savait pas ce que c’était. Seule avec son enfant, elle restait à l’abri, Antonin et Josué étaient partis rassembler dans les prairies leur bétail. Le temps passant, la nuit approchant, terrifiée par la tempête qui sévissait autour d’elle, Rose-Marie sortit sous la véranda afin de voir si les deux hommes revenaient. La maison était fouettée par de violentes bourrasques. Tout d’abord venues du nord, elles semblaient désormais se déchaîner du sud, l’habitation était encore plus exposée, la forêt à sa droite se retrouvait dévastée. Tout était noir, la panique monta en Rose-Marie. Les arbres se tordaient, décapités. Beaucoup de choses s’étaient envolées : planches, tonneaux, stores… Une immense broyeuse lessiveuse passait au-dessus de sa tête et à ses pieds le bayou débordait léchant les marches du perron. Elle rentra dans la maison et retrouva son enfant, elle pria espérant que la construction fût assez solide. 

Antonin Bourdel

Depuis quelque temps, la température était montée rendant tous gestes pénibles, quand un sourd grondement vint précédant un amoncellement de nuages gris illuminés sur les bords. Pressentant un orage, ils avaient barricadé toutes les fenêtres et les portes. Presque aussitôt, la clarté du jour avait disparu, des rafales violentes s’étaient mises à enfler apportant la tempête. Sous la pluie battante, Antonin et Josué étaient partis seller deux mulets puis s’étaient dirigés vers l’intérieur des terres. Le parcours, habituellement d’un couple d’heures, se révéla difficile, la route glissait, ils avançaient parfois dans des torrents d’eau, et le vent soufflait de plus en plus fort. Ce qui était des pâturages frais en temps de sécheresse n’était plus qu’un vaste marécage. Sur une étendue de deux lieues de long et d’une lieue et demie de large, ce désert ne présentait que des parcs pour les bœufs. Ceux d’Antonin jouxtaient ceux de plusieurs domaines dont ceux des Quessy avec qui à la jonction de leurs terres, il avait bâti des abris pour les hommes et les bêtes. La cabane, vers laquelle ils se dirigeaient, petite et chétive en apparence, était à la disposition des bouviers des différentes propriétés pour les préserver des intempéries. Juxtaposée, une vaste étable fermée sur trois côtés pouvant recueillir une cinquantaine d’animaux terminait le campement. Ces deux gîtes se trouvaient séparés l’un de l’autre par une dizaine de mètres et protégés par quelques grands arbres qui se balançaient sous le vent. Ils étaient encore en route lorsque les turbulences avaient débuté à tomber par ondées chaudes, droites et raides, augmentant d’intensité à chaque reprise, leurs vêtements étaient partis en lambeaux sous la violence du flot. Ils se réfugièrent avec soulagement dans l’abri où ils retrouvèrent leur voisin, avec trois de ses fils, qui pour se réconforter avant de commencer à grouper le bétail, s’étaient préparé un café. Ils échangèrent quelques mots, se rapportant ce qu’ils avaient subi sur leur parcours et évaluant les dangers à venir. S’étant mis d’accord sur les opérations à mener pour rassembler les bovins, ils se décidèrent à repartir dans la tourmente. Désobéissant à l’appel de ses maîtres, le chien des Quessy qui les accompagnait refusa de sortir et donna des marques d’effroi de mauvais augure. Son comportement alarma Josué. Comme la pluie cessa et qu’aucun bruit précurseur de l’ouragan ne se fit entendre, il éloigna ses sombres pensées. Il suivit Antonin à la recherche des bêtes, mais alors qu’ils les rabattaient vers l’étable avec un œil inquiet sur le ciel, s’élevèrent de courtes rafales qui devinrent de plus en plus menaçantes. Chargée de brumes voilant l’horizon, à la nuit tombante, l’atmosphère se calma. Dans le répit apparent, ils s’étonnèrent de ne pas voir la tempête se déclarer. Ayant parqué la plupart des animaux domestiques à l’abri, ils voulurent rejoindre leurs familles, mais, contrecarrant leur plan, elle arriva, ronflant, mugissant, provocant le craquement les arbres. Ce fut à ce moment-là que la foudre tomba près d’eux les amenant à se réfugier dans la case. Dans les deux pièces qui la composaient : l’une servant de magasin, l’autre fort petite, contenant des paillasses, des voisins les rallièrent et décidèrent d’y attendre ensemble une accalmie. Ils ne devaient pas risquer inutilement leurs vies. Dans la construction en bois et bousillage, avec une couverture en planches et en bardeaux, détenant pour unique ouverture une porte tournée vers le soleil couchant, ils écoutaient la tornade balayer la région. L’anxiété envahissait chacun pour les siens laissés au bord du bayou, se demandant s’ils avaient bien fait de les abandonner seuls aux intempéries, et pour eux perdus au milieu de la tourmente. Comme une chape de plomb, le silence tomba sur eux, plus inquiétant que le vacarme de la furie. Un calme plat dura quelques minutes, comme si l’ennemi s’arrêtait pour se remettre en haleine avant de les attaquer. La tempête, un ouragan, reprit sa course, et, cette fois, elle afflua si vite qu’elle ne s’annonça plus par des menaces lointaines ; elle s’abattit sur eux brutalement et leur porta un choc semblable à celui d’un corps solide. Le toit craqua et se brisa, ils se sentirent soulevés puis penchés en avant. Le chien s’agita et gémit, les hommes se retenaient aux parois rugueuses de l’abri, le vent pénétra éteignant les lumières, les plongeant dans une obscurité presque totale. Par chance, il emporta au loin les restes de la charpente ; mais Antonin fut blessé à la tête par une poutre qui le heurta, personne d’autre ne fut accidenté. La pluie tomba plus abondante, mais ils purent encore se protéger sous une partie du toit. Josué banda le crâne de son maître avec le lambeau de sa chemise, il en avait été quitte pour un étourdissement et un filet de sang. Les intervalles de calme, de ce calme extraordinaire, qui succède aux rafales, les laissaient pantelants espérant avoir essuyé la dernière bordée de cette furie. La nuit était avancée quand ils essayèrent de sortir pour voir si l’étable était un meilleur asile, mais il leur fut impossible d’ouvrir, le vent avait couché devant la case un des grands arbres. La porte était bloquée, ils étaient prisonniers, avec la crainte d’être renversés et fracassés, ou celle d’être écrasés par les débris de la toiture. Les six hommes s’avéraient piégés. À leur terreur, les bourrasques arrachaient à leur refuge les planches une par une, et chaque fois les dispersait au loin. Le benjamin des Quessy se démit l’épaule sous le choc de l’une d’elles en voulant l’éviter. Au milieu de la nuit, la paroi située vers l’est fut enfoncée et se présenta face à la rage obstinée du nord-est. Ils étaient à peu près libres de fuir, mais l’obscurité était complète, et, à deux pas d’eux, autour de la petite éminence qu’ils occupaient, l’inondation se dressait en vagues semblables à celles de la mer. Le spectacle ressemblait à l’apocalypse pour Antonin qui le vivait pour la première fois. Ils n’eurent pas à réfléchir, la case fut balayée par la bourrasque dans le déluge, et la sensation du froid se ressentait si vive, que l’idée de s’égarer dans les ténèbres les frappa de terreur. Soutenant les blessés, ils traversèrent le court espace qui les séparait de l’étable qui n’était que beuglements et hennissements affolés. Bien que le refuge fût précaire, la possibilité de lutter ensemble contre le danger les engagea à rester groupés jusqu’au dernier moment. Dans les brefs intervalles de silence, ils respiraient mieux, et chaque fois ils aspiraient en la fin du paroxysme de l’ouragan, mais des craquements redoutables annonçaient le retour du monstre. Alors que l’un des fils Quessy donnait des signes de désespoirs, adressant au ciel de délirantes prières et appelant sa famille pour lui dire adieu, Josué, tout en suppliant les mânes de ses ancêtres, montra une présence d’esprit, une audace et un dévouement à toute épreuve qui rassura Antonin. Le père du jeune homme craignant la contagion de la panique et ne voulant pas ajouter le péril du découragement à leur situation gifla son fils pour le calmer. Antonin l’apaisa. Empli d’inquiétude pour son épouse et son fils, voyant que l’inaction était le seul fléau qu’il lui fût possible de conjurer, il résolut d’essayer, à tout hasard, de lutter contre les éléments. Le père des Quessy le retint, ce n’était que folie. Il dut prendre son mal en patience, de toute façon les cieux ne semblaient pas vouloir s’apaiser. La matinée était presque passée quand les rafales faiblirent progressivement et, avec, l’espérance revint. Tous décidèrent qu’il était temps de rentrer chez eux.   

Le retour ne s’avéra pas plus facile que l’aller, les mulets avaient de l’eau presque au poitrail. L’avancée était difficile autant pour les montures que pour les cavaliers. La journée était presque écoulée quand enfin la maison en état et transformée en arche de Noé apparut à leurs yeux. Sous la véranda, Rose-Marie et Augustin pleuraient de joie et criaient à leurs vues.

La jeune femme, au milieu de la nuit, au cœur de la tempête, avait saisi son courage à deux mains, bravant les éléments. Elle était sortie libérer les bêtes du poulailler et de l’étable de peur qu’elles ne se noient. Elle ne pouvait admettre que Dieu pouvait lui retirer ses seuls biens. Elle avait entraîné avec difficulté la dernière mule. La frayeur la rendait résistante aux ordres de Rose-Marie. Avec obstination malgré son appréhension, elle avait tiré sur la longe de l’animal. Elle lui avait fait traverser la courte distance entre les écuries et le domicile et l’avait obligé à monter les quelques marches menant à la galerie. Tout en luttant, elle pleurait de peur, de rage, sous les yeux d’Augustin plaqué contre le mur de la maison qui regardait, terrorisé, l’acharnement de sa mère sous la pluie et les éclairs. Quand enfin la mule se retrouva sur le plancher de la véranda, Rose-Marie s’effondra et une crise de rire la prit à la vue du spectacle, car toutes les autres bêtes avaient suivi, la vache et son veau, les poules et les canards. Elle pria et remercia le seigneur de l’épargner au sein de son exaspération.

*

Charles Lavau était reparti au milieu de la matinée pour sa plantation sur les bords du lac Pontchartrain. Marguerite s’était installée lascivement au centre des coussins de son hamac et se laissait bercer par la petite négresse, dernier cadeau de son amant. Elle entrait dans une douce léthargie qui comme souvent ouvrait la porte à la Loa Erzulie. Depuis qu’elle était enceinte, elle rêvait régulièrement d’Antoinette-Marie. Cela ne la surprenait pas, toutes deux attendaient pour l’hiver une fille, car elle savait que ce serait des filles qui étrangement se ressembleraient et qu’Erzulie avait décidé de lier. Son songe la mena sur les bords du fleuve sous une voûte limpide, tout comme celui qu’elle avait au-dessus d’elle. Elle pénétra dans l’allée de la plantation dans laquelle elle n’avait jamais mis les pieds, hormis lors de ses prémonitions. Elle se promena entre les arbres puis s’engagea dans le jardin d’agrément. Elle savait, elle sentait qu’elle ne se retrouvait pas là par hasard. Elle respira l’odeur des orangers et des citronniers, admira azalées et tulipiers emplis de fleurs nacrées. Elle s’arrêta devant un rosier chargé de fleurs rose pâle qui montaient à l’assaut d’une treille, elle se penchait pour humer leur parfum quand de la galerie de la demeure jaillit un hurlement. Le cri ascendant lui vrilla l’esprit. Elle suivit du regard le son qui s’élevait vers le ciel se couvrant de nuages noirs. Éblouie par leurs bordures d’or, sa tête se trouva envahie de scènes apocalyptiques. Un ouragan ! Cela la réveilla brusquement. « — Athénaïs ! Athénaïs ! Aide-moi à sortir de là, vite ! » La négrillonne qui comme sa maîtresse s’était endormie secoua son apathie afin d’assister la métisse. Il faisait beau, très chaud, aucun vent ne soufflait, rien ne laissait présager que dans quelques heures la cité allait subir un cyclone, mais depuis longtemps Marguerite savait qu’une catastrophe guettait la ville. Elle se chaussa, se hâta vers sa chambre, y empoigna ses quelques bijoux et les piastres d’or qu’elle possédait, elle rangea le tout dans les poches de son jupon. Pour ses autres biens précieux, argenterie, porcelaine, cristal, elle avait déjà effectué le nécessaire, ils étaient enfouis et lestés avec de grosses pierres sous le plancher. « — Athénaïs ! Dépêche-toi, prends mon coffret de nacre et viens ! » La petite fille se précipita. Elle saisit dans ses bras la boîte qui détenait les objets magiques de la prêtresse et pour rien au monde elle n’aurait désobéi à sa maîtresse tant elle en avait peur. Elle savait qu’elle était entrée au service de la reine du vaudou de la Nouvelle-Orléans, celle qui était devenue l’égale de Sanité Dédé, celle qui tenait des rassemblements sur la rive du lac Pontchartrain tout comme les anciens, sur les bords du fleuve Congo.

marguerite Darcantel

Dans les rues écrasées de chaleur, la petite Athénaïs trottait derrière sa maîtresse, se demandant ce qui avait bien pu la piquer. Pressée par le temps, Marguerite n’était vêtue que d’une robe de mousseline fleurie retenue par son fichu de linon blanc croisée sous les seins que la maternité rendait généreux. Elle réalisa sa tenue lorsqu’une boucle de son opulente chevelure vint chatouiller sa joue, elle constata qu’elle ne l’avait pas recouverte d’un tignon. Elle rejeta la gageure, de toute façon aucun Créole n’aurait osé émettre une quelconque remarque, ils avaient trop peur du sort que d’un regard la reine du vaudou aurait pu leur jeter. Et puis à cette heure et par cette canicule, les voies de la ville étaient désertes. Elles se dirigeaient vers la rue des remparts au bout de la rue d’Orléans. La rue de Bourgogne n’avait jamais paru aussi longue à la jeune femme, quand elle arriva devant la demeure de Madeleine Lamarche, elle frappa violemment à la porte. Les coups avaient attiré la maisonnée. Naïma qui vint lui ouvrir resta bouche bée à la vue de la prêtresse. « — Naïma, bouge-toi, préviens ta maîtresse…

— Que se passe-t-il, Naïma ?

— C’est la Darcantel ! Maîtresse !

— Marguerite ? Mais que faites-vous là ?

— Madeleine, un ouragan arrive sur nous, protège tout ce que tu peux, le fleuve va tout envahir ! »

Laissant la maison en ébullition, car il n’était venu à l’idée de personne de mettre en doute les dires de la métisse, elle continua sa route à l’ombre des arbres ou des galeries bordant la rue de Bourgogne vers la rue Dauphine. Tout en se pressant, elle caressait son ventre et sentant la fatigue s’emparer d’elle, elle murmurait au nourrisson dans son giron. « — Petite, tu dois te faire légère, tu le sais, pour nous sauver tous, il faut que j’y parvienne. » Et comme si l’enfant avait compris, le ventre de la mère devint plus ténu. Elle accéléra le pas, Athénaïs sur les siens. Descendant la rue de Toulouse, Marguerite reconnut la nourrice des Maubeuge. « — Sara ! Sara ! Attends-moi ! » L’esclave se retourna surprise d’entendre son nom. « — Sara, aide-moi, Sara, il faut m’aider à aller chez tes maîtres, vite aide-moi ! » L’Africaine ne s’interrogea pas. Au sein de ses forêts ancestrales, la Mambo avait parole d’or. Elle lui prit le bras pour la soutenir, si la prêtresse demandait, elle n’avait pas besoin de savoir pourquoi. Arrivée devant la demeure des Maubeuge, Marguerite monta les marches du perron, Sara hésita, elle ne passait jamais par la porte principale. La prêtresse frappa à la porte.

Séraphin, qui somnolait dans le hall, sursauta, l’entrebâilla, à la vue de la métisse, la plantant là sans mot dire, il pivota sur les talons et courut chercher la gouvernante. À la demande de l’enfant, Josepha se traîna à l’entrée se demandant qui pouvait venir importuner ses maîtres par cette canicule, car bien sûr cet idiot de négrillon n’avait pu lui dire qui se présentait à la porte. Quelle ne fut pas sa surprise de trouver sur le perron la prêtresse et la nourrice ! Ne pouvant passer son humeur sur la première, elle allait ouvrir la bouche pour remettre en place la deuxième, mais Marguerite l’arrêta. « — Josepha, nous n’avons pas le temps, appelle ta maîtresse, c’est urgent, vite c’est grave ! » La gouvernante ne se le fit pas répéter, si la Darcantel se situait là c’est que la raison s’avérait d’importance. Dans l’escalier descendait déjà madame de Maubeuge que la chaleur accablait et rendait irascible « — Qui est-ce, Josepha ? » La gouvernante s’effaça laissant apercevoir Marguerite qu’elle cachait à sa vue. « — Marguerite ? Mais que fais-tu là ? Qui y a-t-il ? » Si la métisse était là, c’est que la situation était des plus préoccupantes. « — Une tempête, madame, elle va tout broyer, inonder la ville. Nous devons nous y préparer ! Et très vite ! » Madame de Maubeuge éprouva un moment de scepticisme qu’un appel d’air faisant claquer une porte enleva. « — Abigaël ! Abigaël ! Ézéchiel ! » De partout arrivèrent les gens de maison que les cris de leur maîtresse alertèrent. « — Ézéchiel, pars au palais du gouverneur, chercher monsieur. Dis-lui de revenir au plus vite, un ouragan approche, s’il est dubitatif, dis-lui que Marguerite est là, il comprendra. Abigaël emmène Marguerite à l’étage, je vois à ses grimaces qu’elle a besoin de se reposer. Josepha, demande que l’on barre les contrevents, et fais monter tout ce que l’on peut. Allez, vite ! » Au même moment que madame de Maubeuge donnait des ordres, le ciel se couvrait. Des nuages noirs chassaient avec rapidité, tandis qu’une atmosphère brûlante où pas un souffle d’air ne se percevait pénétrait chacun. La puissance de la tempête fut alors ressentie bien qu’elle se situait à plusieurs centaines de milles de la ville. Elle provoquait la fuite des oiseaux par nuées dans un vacarme épouvantable. Les chiens aboyaient de folie, hurlaient à la mort. Pendant le trajet du marquis de Maubeuge pour rentrer chez lui, il commença à tomber une légère ondée.

Il n’eut pas le temps de demander plus d’explication. Un souffle terrible s’éleva et se mit à balayer violemment la pluie ainsi que le feuillage des arbres, tordant tout dans ses vigoureux tourbillons, et renversant, comme sous la poussée d’une décharge d’artillerie, tout ce qui lui faisait résistance. Le marquis se précipita, marteau en main, afin de clouer les contre vents, aidé des jumeaux Samson et Ézéchiel, pendant ce temps à l’intérieur madame de Maubeuge s’activait toujours faisant décrocher les tableaux et houspillant ses gens. Sous les ordres de la maîtresse de maison, chacun montait meubles et objets à l’étage.

Dans le quartier Marigny, les mulâtres s’étaient préparés, ainsi que toutes les demeures aux bords du fleuve qui croyaient en leurs sorcières. Le choc de la vision d’Antoinette-Marie, qui avait tant secoué Marguerite, avait, telle une toile d’araignée, ouvert un réseau télépathique. La maîtresse du vaudou avait partagé à la sortie de son rêve les scènes d’ouragan avec toutes les Mambos des plantations alentour. Créoles blancs et noirs, influencés pour les uns plus qu’ils ne le pensaient par les croyances africaines, avaient regardé les sens en alertes les premiers signes à venir. Quand la tempête noircit le ciel de sombres présages, chacun se mit en charge de protéger sa ou ses possessions. Bien leur en prit, car le vent qui balaya la région dans sa violence commença à emporter les toitures des maisons, les tuiles, les chevrons, les pièces de bois d’un fort poids. Tout fut soulevé comme des allumettes et vola de la même manière que des oiseaux à travers les airs à une prodigieuse hauteur. Aucun être humain n’aurait pu à cet instant, se risquer dehors sans être enlevé lui aussi, ou frappé à mort par les débris de toutes sortes qui voltigeaient de toutes parts. Dans la demeure de la rue d’Orléans, chacun entama ses prières tout en l’écoutant résister avec mille craquements et gémissements. La marquise s’était installée, à l’étage, dans son boudoir avec ses fils, la nourrice du dernier, Abigaël et Josepha. À la lueur d’un bougeoir, elle lisait la Bible à voix basse. Le marquis de son côté parcourait en tous sens l’intérieur avec ses gens et vérifiait que rien ne cédait. Tout à coup, faisant sursauter tous les habitants, un énorme bruit retentit. Un fracas étourdissant secoua l’alentour, indiquant qu’une lourde bâtisse venait de s’effondrer. Monsieur de Maubeuge se précipita, mais quand il ouvrit la porte de devant laissant pénétrer une masse venteuse, il lui fut impossible de sortir et de porter secours. L’obscurité malgré l’heure de la journée était telle que rien n’était visible. À la lueur d’un éclair, il ne put que constater l’état des rues, elles se révélaient impraticables, la pluie les avait transformées en torrents. S’y engager eût été aller au-devant d’une mort certaine, car les matériaux des habitations détruites sillonnaient l’air et n’autorisaient aucune issue. Il repoussa vers l’intérieur Samson et Ézéchiel qui l’avaient suivi.

Soudainement, le calme devint total, plus rien ne bougeait, plus aucun bruit ne se propageait. L’apaisement était brutal et angoissant. Quelques imprudents en profitèrent pour sortir de leur refuge, croyant la tourmente terminée. Ils ignoraient que c’était le centre du cyclone, son œil, qui passait sur la ville, et que la tempête allait rugir bientôt, plus dévastatrice et plus terrible. Quand monsieur de Maubeuge voulut faire de même, Marguerite, qui somnolait jusque-là sous les combles, apparut en haut de l’escalier. « — Non Monsieur, l’eau va monter maintenant et ceux qui seront dehors seront noyés, d’autant que l’ouragan va reprendre avec plus de force.

Nathalie marquise de Maubeuge

— Écoutez-la, mon ami, restez là, attendons encore, s’il vous plaît encore un peu. » Le marquis prêta l’oreille à sa femme, et tous sans dire un mot guettèrent les bruits, les sens en alerte ils étaient aux aguets. Les minutes s’écoulèrent, presque une heure, la tension était à son comble, les respirations étaient retenues de peur de rompre le silence. Un son tout d’abord étouffé devint perceptible, puis il enfla, ce fut alors un vrombissement assourdissant, ce n’était pas croyable, le fleuve se répandait dans la ville. L’eau dans la maison, passant sous les portes malgré les efforts de tous pour la repousser, pénétra. Très vite, elle monta aux chevilles, puis à mi-mollet. Madame de Maubeuge du haut de l’escalier remerciait dans son for intérieur la prêtresse, elle avait pu protéger son mobilier. Mais jusqu’où s’élèveraient les flots ? La fureur de l’air reprit avec plus d’intensité que jamais, venant du nord, il avait sauté du sud-ouest au nord-est, il acheva de renverser ce que la première bourrasque avait épargné. Les grondements du vent et du fleuve se renforcèrent, le fracas des bâtisses s’abîmant sur le sol ne fut même plus distingué. Des arbres énormes, déracinés par le cyclone, se précipitaient, catapultes gigantesques, à travers les rues, avec une vitesse inouïe, broyant leurs branches contre les maisons, quelques-unes, soulevées d’une seule pièce, allaient s’effondrer à plusieurs mètres de distance de leur assise primitive. Parfois dans une accalmie les cris des victimes arrivaient jusqu’à eux. La tourmente mit des heures à labourer la ville en tous sens. Le fleuve alla rejoindre le lac Pontchartrain. L’agglomération telle une île dépassait à peine au milieu de cette marée inattendue qui recouvrait le sud de la Louisiane. Du lac Pontchartrain à la baie de Barataria une mer artificielle était née du large cours d’eau. La nuit puis le jour s’écoulèrent apportant le répit qui laissa la population indemne sortir de leurs abris. La tempête était presque apaisée, mais elle avait eu son cruel triomphe. Beaucoup de maisons se révélaient atteintes gravement, une partie était absolument anéantie et les matériaux amoncelés, mélangés, broyés, formaient des tas informes, totalement inutilisables. Sur celles qui restaient encore debout, une bonne portion paraissait irréparable, tant elles étaient disloquées, brisées. Peu de toitures avaient été épargnées.

Monsieur de Maubeuge sortit, suivi des hommes de son habitation, pour aller apporter de l’aide. Il descendit de son perron et découvrit qu’il avait toujours de l’eau jusqu’au genou. Il regarda autour de lui explorant les alentours ce qui avait pu faire tant de bruit pendant la tempête en s’écroulant. Il n’eut pas longtemps à chercher. Du côté opposé de la rue, la résidence était détruite et les ruines, quoique debout en maint endroit, ne pourraient être utilisées ultérieurement. De la maison en torchis, il ne demeurait que quelques débris épars, ballottés encore par les derniers souffles de l’ouragan. Les deux filles cadettes, leur nourrice, et trois esclaves s’étaient réfugiés, dans un état d’hébétement, dans les restes d’un gros arbre abattu et brisé. Cinq autres membres de la famille gisaient dans la vase, raides et froids comme des cadavres. Monsieur de Maubeuge, Samson et Ézéchiel se hâtèrent de les emporter près de l’âtre à l’intérieur de la demeure des Maubeuge et de les frictionner. Car après la canicule tous étaient frigorifiés, la cheminée dans la chambre de la marquise avait donc été mise en action. La scène qui suivit fut véritablement effrayante. Les premiers, le père et l’aînée des filles qui furent ranimés sortirent de leur léthargie dans un état de démence complète, et, s’échappant de leurs bras, voulurent se précipiter dans le feu. Le fils et un des esclaves, en revenant à la vie, eurent un éveil encore plus terrible. Leur face souillée, égarée, furieuse, était horrible à voir, et la lutte pour les sauver ressemblait à un combat tant ils résistaient. La dernière victime, l’épouse et la mère de ces malheureux ne se réveilla pas, et plusieurs heures de frictions ne purent pas seulement lui enlever la raideur cadavérique. L’asphyxie par l’eau ou la paralysie du sang par le froid avait été complète.

Dans toute la ville, des scènes similaires se produisaient, ceux qui avaient peu souffert aidaient à la hauteur des possibilités les autres.

*

Le temps était magnifique, le ciel affichait un bleu pur, et le soleil brillait sur la campagne ravagée. La maison avait bien tenu le coup, mais le jardin se révélait dévasté. Les branches qui restaient sur le tulipier d’en face étaient pliées en angle droit. L’un des citronniers était déraciné, deux des chênes de l’allée étaient comme broyés par une main géante.

Au petit matin, Antoinette-Marie s’était réveillée avec à son chevet Marie-Adélaïde, Jeanne-Gabrielle Bertin-Dunogier ainsi que Léa et Esther avec dans ses bras Nouria. Quand elle vit toutes ses femmes, elle comprit qu’elle avait eu une fois de plus une prémonition. Les vents étaient encore présents, mais bien moins intensément. Elles tirèrent les rideaux, ouvrirent les contrevents intérieurs et sortirent sur la véranda alors que le soleil venait à peine de se lever. Un cauchemar ! Tout le jardin était défiguré, et elles n’étaient pas au bout de leurs surprises. Elles n’avaient jamais rien vu de pareil. Le paysage se montrait méconnaissable. Les arbres n’avaient ni feuillage ni branches. L’un d’eux s’était écrasé contre la maison. Des centaines de feuilles jonchaient le sol de la galerie. Tout autour de la demeure, l’eau avait monté. « — Maîtresse, attention, la tempête va recommencer, c’est l’œil ! » Mama-Louisa était allée aux nouvelles, avait découvert le groupe imprudent sur la véranda de l’étage. À l’injonction de la gouvernante, elles retrouvèrent l’abri de la chambre, puis elles descendirent. En plus des prières murmurées par les femmes, de multiples bruits sinistres se firent à nouveau entendre ; ce ne furent que des grognements sourds, des hurlements lugubres et des craquements de bois. À sa surprise dans le petit salon éclairé par une lanterne, elle trouva son époux et tomba dans ses bras, soulagée, maintenant adviendrait ce qu’il pourrait.

Antoinette Marie Cambes-Sadirac

La journée s’écoula au milieu du tumulte de la tempête. Juan-Felipe raconta son voyage et son retour à son épouse. Antoinette-Marie apprit ainsi qu’elle détenait un invité venu de France, elle découvrit Jean-Baptiste. Avec stupeur, elle reconnut dans le malade agonisant au fond du lit de la chambre du baron de Thouais, le jeune homme qui l’accompagnait au piano-forte dans une autre vie lui semblait-il ? La première chose à laquelle elle songea, ce fut qu’elle n’avait pas chanté depuis. Elle se reprit devant l’incongruité de ses pensées, elle regarda Mama-Louisa. « — Tu crois que l’on peut le guérir ? Tu sais, c’est un ami, enfin une connaissance non plus que cela, enfin nous devons le guérir.

— Néora dit que cela se peut, mais après la tempête, il serait bon de demander de l’aide à Tati-Messi ou au docteur Marais. »

*

Un regard par les persiennes leur permit de se rendre compte de la situation à l’extérieur. Une vision de cauchemar, d’arbres tordus et déchiquetés, s’offrit à leur vue, mais cette fois-ci l’ouragan était bien reparti. L’eau se retira laissant à nouveau ses marques dans le sol comme le vent dans la végétation. Encore une fois tout était à refaire ou peu s’en fallait. La palmeraie avait gardé l’essentiel : ses habitants et ses animaux domestiques, quant à la terre, elle redeviendrait luxuriante, de cela tous en étaient assurés.  

Jean-Baptiste recouvra lentement la santé comme tout ce qui l’entourait. Il trouva sur place une nouvelle famille à défaut de retrouver son frère, car à la Nouvelle-Orléans personne n’en avait entendu parler. Peut-être n’était-il jamais arrivé sur ses rivages. Quand vint l’hiver, il était devenu le secrétaire de la plantation et tenait le registre de celle-ci aussi soigneusement que la maîtresse des lieux au préalable. Il apprit avec minutie son métier ainsi qu’à aimer son récent pays.

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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2 réflexions sur “La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 49

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