La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 50 à 52

1er épisode

épisode précédent

CHAPITRE 50

novembre 1794, La nourrice

Myriam

Comme prévu, le couple Puerto-Valdez vint s’installer chez les Maubeuge, à la Nouvelle-Orléans. Ils y avaient été conviés pour les fêtes de la nativité. Antoinette-Marie était réticente et inquiète devant la fatigue qu’un voyage ne manquerait pas d’occasionner, sa grossesse était fort avancée. Juan-Felipe, lui avait insisté, car il ne voyait pas sa jeune épouse accoucher loin de tout. Ils arrivèrent comme convenu à la fin novembre, par le fleuve, pour échapper aux heurts qu’un déplacement en voiture n’aurait pu éviter. Léa qui avait remplacé Esther en tant que chambrière de la parturiente faisait partie de l’expédition avec Hyacinthe fier de son rôle de page et Ézéchiel, le nouveau valet de chambre du maître. Ce dernier était le frère jumeau de Samson le majordome des Maubeuge. Le marquis l’avait vendu au début de l’automne à Juan-Felipe, car cela l’agaçait de ne jamais reconnaître du premier coup d’œil les deux frères.

Deux jours après leur arrivée, Monsieur de Maubeuge invita son hôte à une vente aux enchères qui devait avoir lieu au milieu de l’après-midi. Celle-ci s’avérait exceptionnelle, le gouverneur l’avait autorisée suite aux demandes réitérées des planteurs pour remplacer les pertes et subvenir à la surcharge de travail engendré par l’ouragan. “L’Olympe “  annoncé dès son mouillage à la levée revenait du Sénégal avec trois cents captifs. Juan-Felipe n’avait nulle envie de nouveaux esclaves et ses moyens ne lui permettaient pas d’extra superflu. Par courtoisie, il accepta d’accompagner le Marquis. Le départ de la vente fut notifié par des coups de canon donnés depuis le vaisseau. Celle-ci se passait sur le port face au marché qui était fini à cette heure-là. Il y avait presse tant l’adjudication se révélait remarquable et le besoin évident. Le soleil irradiait encore avec force, les acquéreurs et les curieux s’abritaient de ses ardeurs sous de larges parapluies que maintenaient leurs esclaves. Ils virent arriver les chaloupes dans lesquelles avaient été entassés les nègres pour les mener à terre et les livrer, avant les enchères, à la curiosité des planteurs. Encadrés par des matelots armés, ils avaient du mal à tenir debout et de même à marcher, entravés et enchaînés, malgré les coups de fouet et les insultes qui pleuvaient sur eux. Leurs peaux avaient pris une teinte cendreuse et leurs visages n’exprimaient qu’un sentiment de fatalité. Il avait été installé des planches sur des barriques afin d’y faire monter chaque individu, tous les acheteurs pouvant dès lors évaluer la marchandise que le capitaine Touret présentait pour le compte d’un négociant de Nantes. Le pourvoyeur savait que les enchères allaient monter haut, la demande demeurait importante, le marché s’était raréfié depuis les événements de Saint-Domingue, et la contrebande ne suffisait pas à répondre aux aspirations des planteurs. Les premières pièces, des Congo, de beaux mâles dans la force de l’âge, accrurent rapidement les surenchères, quelques femelles partirent aussi sans difficulté, beaucoup de propriétaires misaient l’avenir de leur cheptel sur des reproductrices. Le marquis en profita pour compléter les besoins que ses champs de canne à sucre et de coton réclamaient d’autant qu’après le passage du cyclone, il restait beaucoup à faire. Il réalisa un autre achat, son alter ego supposa qu’une des jeunes négresses à peine pubère n’arriverait sûrement pas jusqu’à la plantation. La beauté de celle-ci avait soulevé l’intérêt évident de l’assistance masculine, le prix de la transaction avait monté assez haut avant que le marquis ne l’emporte. Il l’appellerait Rosanna, dit-il en faisant un clin d’œil à son comparse impénétrable. Juan-Felipe n’avait jamais été séduit par la peau noire et que son compagnon acheta une négresse pour devenir sa tisanière le laissait indifférent tant la chose était commune chez les Créoles.

La vente était achevée, monsieur de Maubeuge, satisfait, décida de repartir quand l’attention de Juan-Felipe fut attirée par un groupe de matelots, des claquements de fouet et des cris de femme. Il s’en approcha et aperçut un homme d’équipage en train de fustiger une jeune esclave accroupie. Elle tenait dans ses bras un paquet informe dont elle ne comptait pas se dessaisir. Un autre marin tentait de le lui arracher, les yeux exorbités, bavant, elle ne faisait que hurler devant l’assaut se cramponnant à la chose. L’hidalgo interrogea un officier du navire, qui observait la scène sans daigner intervenir, pour savoir ce dont il s’agissait. Il lui répondit que ce n’était qu’une négresse qui ne voulait pas lâcher le corps de son nouveau-né mort déjà depuis plusieurs jours. Rien n’y faisait, pas même les coups dont on l’avait zébrée. Juan-Felipe demanda combien on la lui vendrait. L’officier annonça une somme extravagante, l’acquéreur fit remarquer qu’elle avait visiblement perdu la tête et que son propriétaire risquait de la garder sur les bras faisant une perte sèche. Le montant descendit et après un marchandage Juan-Felipe en tira un bon prix, l’officier persuadé qu’il faisait une affaire satisfaisante sur le dos d’un imbécile.

Le nouvel acheteur s’avança vers la négresse, il s’accroupit devant elle, et essuya avec son mouchoir les balafres effectuées par la lanière. Il lui parla posément, une main sur son épaule nue. Elle sentait fort, de son propre suint et de l’odeur du nourrisson déjà en décomposition. Sans le quitter des yeux, elle marmonna un lamento dans sa langue et à se balancer d’avant en arrière en pleurant. Doucement, il saisit le cadavre du rejeton, elle consentit enfin à le lui tendre. Il le confia à un quartier-maître qui était resté auprès du couple incongru. Délicatement, il l’aida à se relever et lui fit comprendre qu’elle devait le suivre. Abattue, reconnaissante, serrant ses guenilles contre elle, elle marcha derrière lui. Elle était grande, la peau caramel, ronde, la poitrine encore gonflée du lait qu’elle ne donnerait plus à l’enfant qu’elle avait eu au début du voyage. De retour à l’hôtel de Maubeuge, Juan-Felipe la remit entre les mains d’Abigaïl, expliquant qu’il la nommait Myriam et que si elle plaisait à sa femme, elle deviendrait la nourrice de sa progéniture à venir. Perplexe, elle entraîna la nouvelle esclave vers le fond de la maison bien résolu à la faire décaper et soigner et à brûler ses hardes. De plus si elle était agréée par la future mère, il allait falloir lui tirer le lait afin qu’il ne tarisse pas avant la venue du nouveau-né, voilà qui ne présageait pas de bons moments, mais puisqu’il en avait été décidé ainsi.

Chapitre 51

La colère, lundi 08 décembre 1794 

Cinq ans auparavant, dans la plantation Andéol, étaient nées deux enfants, deux filles. L’une était celle de la maîtresse et l’autre était celle de la tisanière du maître. Plus elles grandissaient, plus la colère de la maîtresse enflait. Les deux fillettes se ressemblaient tant qu’il était évident qu’elles étaient sœurs, la nature en avait décidé ainsi. La maîtresse ne l’entendait pas de cette façon. Elle avait tout d’abord essayé de faire renvoyer l’esclave aux champs, mais son époux était resté sourd à ses exigences. La métisse était au faîte de sa beauté et il n’était pas question qu’il s’en sépare. Pour obtenir à nouveau la paix dans son ménage, il statua. Sa tisanière s’installerait dans leur maison de la rue Royale quand la maîtresse résiderait à la plantation et lorsque cette dernière déciderait de se rendre à la ville, la tisanière irait à la campagne. Ce chassé-croisé dura cinq années, ne satisfaisant nullement la maîtresse qui ne digérait pas le privilège de l’esclave. Sa jalousie rongeait son orgueil. Elle attendit son heure. Pendant ce temps, elle libéra ses nerfs sur le reste de ses gens, allant jusqu’à accuser à tort une de ses domestiques de vol, lui faisant couper la main, faisant fouetter à mort un valet qu’elle trouvait par trop insolent. Elle terrorisait ses serviteurs et tous étaient conscients qu’ils le devaient à la préférence du maître pour sa métisse. Le maître ne céda pas, sa maîtresse et son enfant restèrent auprès de lui, il passait peu de moments en compagnie de son épouse. La métisse choyée se maintint le plus loin possible des yeux de la maîtresse, mais pas de son ressentiment. Celle-ci guettait l’instant favorable et il vint tout naturellement. Le temps s’écoulant le maître se mit à délaisser sa tisanière pour d’autres aventures, nouvelles et plus fraîches. Et le couperet de la rancune put tomber. Monsieur Andéol devint malade et se crut à l’article de la mort. La vengeance prit la forme de la compassion dans les faits et gestes de l’épouse bafouée. Tout en le cajolant, elle lui travailla l’esprit à l’aide de la religion. Las, apeuré par la mort, se sentant la conscience lourde, il céda à sa femme. Et comme la foudre, elle abattit les cartes de son châtiment. Elle décida la vente de l’enfant et le renvoi aux champs de canne de la mère dans lesquels sa beauté fanerait dans l’oubli du maître, amant et époux.

Ce qui dans bien des cas était admis par normalité et validé par la loi ne fut pas perçu de cette façon par la mère à qui l’on retirait sa petite fille. La vengeance de la tisanière se situa à la hauteur du chagrin de l’arrachement.

Madame Andéol laissa son mari à la plantation sous prétexte de se rendre à la fête de l’Immaculée Conception dans l’église Saint-Louis, nouvellement consacrée. Toute la Nouvelle-Orléans y serait, et puis quelle merveilleuse excuse, quelle ironie. Elle abandonna, sans remords tout à la jubilation de la mise en œuvre de sa répression, si longtemps attendue, son époux encore alité. Elle parvint au sein de sa maison de ville le samedi dans la journée prenant ses gens par surprise. À peine rentrée, elle ordonna au majordome d’enfermer la tisanière et son enfant, arguant que dès le lendemain, bien que ce fût un dimanche, un marchand d’esclaves viendrait, sans donner plus de détails. La nouvelle dans la demeure de la rue Royale confondit l’ensemble des domestiques. La tisanière adulée était déchue, c’était incroyable. Elle fut cloîtrée avec sa fille dans la cabane accolée à la cuisine.

Le négociant arriva à la tombée du jour chercher le produit de sa future mise aux enchères. Il s’en frottait les mains, une enfant de cinq ans presque blanche, il la ferait éduquer et la mettrait sur le marché. Il en tirerait une fortune à sa puberté. À son entrée, madame Andéol fit amener la fillette et seulement la fillette, car il n’était pas envisageable qu’elles soient vendues ensemble. Quand le majordome s’exécuta, la mort dans l’âme, la tisanière vit partir en fumée tous les espoirs qu’elle avait brodés pendant la nuit, le maître surgissant et les sauvant ou alors une vente conjointe. Elle eut beau faire, crier, griffer, taper, mordre, maudire, l’homme lui enleva son enfant, qui au milieu de la rage maternelle comprit qu’elle ne la côtoierait plus. Contrairement aux promesses de son père et maître, elle était arrachée loin de sa mère et loin de lui qu’elle vénérait jusque-là. Elle se débattit, essaya de faire lâcher la main à la poigne qui l’entraînait. Le majordome fatigué de toute cette violence inutile repoussa rudement la mère, et extirpa la fillette de sa prison. Comme elle résistait encore, il lui asséna brutalement deux gifles qui l’étourdirent.

Évita, la tisanière, restée seule, s’effondra pleurant, hurlant, appelant les Loas de la vengeance, les Gédés, le baron Samedi, Papa Legba à son secours. Elle voulait mourir. Non ! Elle désirait qu’ils trépassent, que tous ces blancs périssent, ces voleurs d’enfants, cescannibales qui avalaient la vie des siens sans sourciller. Elle regarda autour d’elle, cherchant quelque chose, mais elle ne savait pas encore quoi ? Accroupie dans un coin de la case, elle priait, marmonnait, invoquait les Loas, attendant une réponse. La nuit venue, entre deux planches mal jointes, elle aperçut la lumière. Les gens de la maison allumaient lustres et chandeliers. En même temps qu’elle constatait le fait, hypnotisé par les flammes des bougies depuis sa cache obscure, l’idée germa, puis enfla dans sa tête, devenant une évidence, une obsession, tous ces blancs devaient aller en enfer. Satisfaite de cette vérité, elle attendit son heure.

Madame Andéol, parée comme il se devait, monta dans sa voiture pour l’église Saint-Louis, se faisant accompagner par la plupart de ses serviteurs, elle ne laissa que deux esclaves dans sa demeure. Dans sa prison au fond de la cour, Évita réalisa le silence. La maison se révélait vide ou peu s’en fallait. Elle avait connaissance de cette messe pour la vierge et savait que les Créoles s’y rendraient en masse avec leurs gens, ce que sa maîtresse n’avait pas manqué de faire. Elle devait sortir de sa geôle, c’était le moment. Elle alla à la porte et par réflexe la secoua, surprise, elle s’ouvrit. Le majordome avait omis de la fermer. Elle se glissa et se faufila jusqu’à la cuisine pour aller quérir son arme. En alerte, elle guettait le moindre le bruit. Quand elle entendit les deux esclaves forniquer dans l’écurie, elle en déduit qu’il n’y avait qu’eux. Elle entra dans le local et dans le fourneau, elle récupéra un tison, car elle se trouvait à la Nouvelle-Orléans lorsque le grand incendie avait eu lieu. Avant que quelqu’un ne surgisse, elle se précipita dans la demeure, courut jusqu’à l’étage. Elle embrasa le livre de prière abandonnée sur la table de nuit, puis des effets de la garde-robe de sa maîtresse. Elle passa de pièce en pièce mettant le feu aux rideaux, aux coussins, à tous les objets combustibles. Le temps que quelqu’un donne l’alarme, la maison était la proie des flammes et le brasier se propageait à ses voisines. Évita exultait. Ils allaient tous mourir.

Chapitre 52

Les naissances

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac marquésa de Puerto Valdez

La lune ? Mais la lune n’avait rien avoir avec tout ça, il était né, il ne l’avait pas attendue ! Elle était très en colère, il devait patienter. Elle se mit à ruer, à donner des coups de pied, il fallait qu’elle sorte de là.

*

À la plantation Maubourg-Tremblay, Tati-Messi aidait Marie-Adélaïde à mettre au monde un beau joufflu, un joli garçon en pleine forme quand sans le savoir Antoinette-Marie ressentit les premières douleurs. Elle jouait aux cartes dans le salon avec madame de Maubeuge lorsque tout à coup un élancement aigu monta le long de sa colonne vertébrale la faisant blêmir. « — Quelque chose ne va pas Antoinette ?

— Je crois que mon enfant a décidé de venir !

— Mais c’est pour la fin du mois ! »

Elle grimaça sous la douleur des coups. « — Il ou elle n’en a pas décidé comme ça…

— Abigaël ! Josepha ! Léa ! vite, vite ! »

Repoussant les hommes qui, aux cris de madame de Maubeuge, étaient arrivés, la gent féminine emportait la parturiente dans sa chambre. Elle perdit les eaux, le travail commença lentement et régulièrement. Sur le dos, à demi couchée et à demi assise, les reins surélevés par des coussins Antoinette-Marie sentait son bas-ventre durcir pendant les contractions, elles irradiaient jusque dans ses reins, la douleur vrillait ses sens. Malgré sa peur, entre chacune d’elles, elle reprenait son souffle souriant aux mots doux des femmes qui l’entouraient. Durant les moments difficiles, celles-ci la calmaient, la maintenaient, essuyaient sa sueur, madame de Maubeuge à ses côtés priait à haute voix la Vierge et sainte Marguerite ; toutes rassuraient et accompagnaient la jeune mère vers la délivrance. Abigaël discrètement, tout en implorant la Loa Erzulie, glissa sous le matelas une peau de serpent pour aider à l’accouchement. Josepha sortit Léa de la chambre, elle n’avait pas encore enfanté, puis elle plaça de l’eau à chauffer dans la cheminée mise en action pour entretenir la chaleur dans la pièce ; après un été étouffant, l’hiver se révélait frais. Le déroulement de la délivrance n’inquiéta pas les femmes hormis l’avance sur la date estimée, tout semblait se passer correctement. Le moment venu, si besoin était, on irait chercher l’accoucheur, monsieur Bracart, en attendant Samson était parti querir en toute urgence à la plantation Maubeuge Mamma Lissy, celle qui avait donné naissance aux trois fils de sa maîtresse.

Dans le quartier Marigny, dans une maison toute neuve, un autre nouveau-né avait décidé lui également d’arriver. Marguerite Darcantel entourée de plusieurs femmes s’apprêtait elle aussi à mettre au monde. Sanité Dédé avait effectué le déplacement pour la soutenir et l’aider, les mambos étaient solidaires. Le moment venu, sur un petit lit pliant, le lit de misère placé au plus près du feu, deux femmes lui maintiendraient alors les genoux écartés pour enfanter avec plus de facilité.

Le soleil se leva, s’éleva dans les cieux, sans qu’aucune des deux parturientes ait encore enfanté. La métisse n’était pas surprise, les flammes n’étaient pas montées vers le ciel. Elles haletaient, contractaient, poussaient chacune à quelques rues l’une de l’autre.

Rue Dauphine, dans le salon, comme tout jeune père, Juan-Felipe accomplissait des aller-retour anxieux sous l’œil amusé du marquis de Maubeuge. « — Vous verrez mon ami, au troisième, cela deviendra une routine. » Le futur père grimaça ce qu’il pensait être un sourire. Il allait répondre quand surgit Samson dans la pièce. « — Maît’e, le feu, y a le feu !

— Le feu. Où ?

— Vers le sud, vers l’église ! »

Ils sortirent dans la rue, pour découvrir au loin une colonne de fumée noire et épaisse monter vers le ciel. « — Mon Dieu ! Pas encore ! » Évidemment, c’était loin, du moins pour l’instant. Ils ne risquaient donc rien. « — Juan-Felipe, je suis désolé, mais il va falloir y aller !

— Bien sûr ! mais… son regard s’éleva vers l’étage inquiet.

— Pour votre épouse, nous ne sommes d’aucune aide, mais là-bas c’est autre chose, c’est notre devoir. À condition qu’il ne tourne pas, le vent descendant du fleuve va pousser les flammes plus au sud-est vers le marché. Samson prépare les voitures au cas où nous devrions sortir de la ville sans délai. Je pars avec Monsieur de Puerto-Valdez, je laisse entre tes mains et celles de ton frère ta maîtresse et madame de Puerto-Valdez. »

Les jumeaux hochèrent la tête en signe d’assentiment, fier de la confiance que les maîtres leur portaient.Le marquis monta quatre à quatre les marches du grand escalier, et frappa de façon vigoureuse à la porte de la chambre. « — Madame, j’ai besoin de vous parler d’urgence ! » La porte s’entrebâilla laissant voir le visage tiré de fatigue de madame de Maubeuge, visiblement contrariée de ce dérangement estimé inopportun. « — Qui y a-t-il de si urgent, mon ami ?

— Venez s’il vous plaît. »

La marquise, devant la mine crispée de son époux, sortit de la pièce et suivit son mari sur le palier. « — Madame, le feu a pris dans la ville !

— Le feu ? »

De la fenêtre donnant sur le couloir, il lui montra la colonne de fumée qui au loin montait s’étalant désormais dans la largeur. « — Oh non ! Mais nous ne pouvons partir, pas maintenant !

— Je sais ! Pour l’instant, ce n’est pas urgent, Samson prépare les voitures pour vous évacuer dès que possible. Priez madame pour que votre amie soit délivrée rapidement. De mon côté, je m’en vais avec son époux, aider.

— Faites attention à vous ! »

Elle le regarda quitter la demeure, le cœur étreint de crainte. Elle rentra dans la pièce, attira l’accoucheuse vers la fenêtre, sans mot dire, tira légèrement le rideau lui montrant la catastrophe qui remplissait le ciel au loin. Celle-ci examina sa maîtresse et se fendit d’un sourire dont quelques dents avaient disparu. « — Pas avoi’ c’ainte maît’esse, le bébé bientôt là ! E’zulie p’évoir ! »

*

Lorsque Juan-Felipe et le marquis de Maubeuge arrivèrent sur les lieux de l’incendie, celui-ci avait dévoré le quartier compris entre les rues Royale, rue du Maine, rue de Bourbon et rue Saint-Philippe. Les pompiers étaient déjà à l’œuvre essayant de contenir les flammes. Les habitants fuyaient encore une fois emportant leurs quelques biens transportables. Le brasier semblait vouloir se propager en direction du fleuve. Il léchait les bâtiments de l’autre côté de la rue Royale, les gens des maisons concernées évacuaient dans le désordre, affolés ; au milieu du fracas, du crépitement du feu dévorant les premiers murs, les hurlements des premières victimes s’élevaient. Les deux amis se joignirent à l’entraide qui s’organisait du mieux possible malgré la pagaille engendrée par la panique naissante. La brise attisait les flammes les poussant à engloutir les maisons suivantes. Dans la Nouvelle-Orléans, tout ce qui pouvait être attelé et transporter des charges était rempli à son maximum. Dans les voitures, femmes et enfants s’entassaient, avec l’ensemble de ce qui avait de la valeur, et par toutes les portes de la ville ils fuyaient vers les campagnes. Ils s’étaient à peine rétabli des affres de l’ouragan. Ils portaient encore le deuil de ses dernières victimes, en leur corps la cicatrice du précédent incendie guérissait et voilà que Dieu leur infligeait à nouveau une épreuve, mais qu’avaient donc fait les Orléanais ?   La première citerne vidée, elle repartit vers le Mississippi faire le plein. Une nouvelle arriva avec des Orléanais emplis d’ardeurs. Les uns approchaient leur lance au plus près du feu, les autres pompaient sans relâche pour fournir de l’eau. Juan-Felipe organisa la lutte avec les individus qui de partout venaient aider, se mit en place des files d’hommes transvasant l’eau du fleuve à l’aide de seaux de cuir. L’embrasement passa à travers la rue Saint-Philippe vers la rue de l’arsenal, l’une des maisons fut en proie aux flammes au grand désarroi de ses propriétaires. Au milieu de ses domestiques, l’homme pleurait de voir son bien partir en cendres quand sa femme hurla. « — Mon enfant, mon enfant, la nourrice n’a pas suivi avec mon dernier… » Juan-Felipe ne prêta pas attention aux dernières paroles. Il se hâta à l’intérieur, traversa le couloir déjà chaud des langues de feu qui le léchaient, il sortit côté jardin, grimpa l’escalier qui montait à l’étage par les galeries. Il entrebâilla la première porte, créant un appel d’air une flamme surgit, il eut juste le temps de reculer bousculant un homme qui l’avait talonné. Machinalement, il lui sourit et reprit sa course, il fit plus attention avec la suivante, puis encore la suivante. « — Mais grands dieux ! Où se trouvent cette nourrice et cet enfant ? 

— Là ! Écoutez ! » Au milieu des crépitements et du ronflement du foyer, ils devinaient les vagissements d’un nouveau-né. Juan-Felipe se précipita vers l’entrée d’où semblait venir les braillements, quand il entrouvrit la porte une chape de fumée s’en extirpa. Au sol, une négresse évanouie tenait encore dans ses bras le petit. Il s’en saisit et le tendit à l’homme. « — Sortez d’ici, ramenez-le à sa mère, je m’occupe de la nourrice.

— Laissez tomber, ce n’est qu’une négresse ! »

Juan-Felipe ne releva pas. Bien que sans connaissance, il se mit en devoir de la traîner. La servante s’avérait grande et lourde, il lutta contre l’inertie de celle-ci, la prit sous les bras. Il la transporta dans la galerie jusqu’à l’escalier. Il fallait faire vite, la maison risquait de s’écrouler sous lui. Son corps brûlait, il avait du mal à respirer. Tant bien que mal, mi-portée, mi-traînée, dans un dernier effort, il fit descendre les marches à la femme et la tira vers le bassin d’agrément. Il lui mouilla le visage, lui donna quelques tapes sur les joues pour qu’elle reprenne connaissance. Quand elle ouvrit les yeux, elle hurla de terreur. « — Tout doux, tout doux, c’est fini. Tu es sauvée, l’enfant aussi, du calme ; allez, tu dois te lever maintenant, nous devons quitter les lieux. » La nourrice intriguée regardait bêtement l’homme qui l’avait secourue, comme il la soutenait pour se mettre sur ses pieds, elle réalisa ce qui se passait. Elle se redressa, et docilement le suivit, ne pouvant repartir par l’habitation, ils prirent les allées qui traversaient les jardins des différentes demeures et qui étant arborées aidaient à la propagation de l’incendie. Ils sortirent de ce labyrinthe par une maison que les propriétaires évacuaient précipitamment. Ils découvrirent les femmes qui dans leurs jupons avaient entassé ce qu’elles pouvaient. De surprise, l’une d’elles lâcha le contenu. Elle s’effondra en pleurs tant la tension apparaissait violente. Juan-Felipe l’aida à récupérer ses effets. Ils débouchèrent dans la rue de l’Arsenal. La brise avait encore poussé le sinistre qui se répandait dans le pâté de maisons suivant, il avait traversé la rue Royale et se dirigeait vers le couvent des ursulines.

*

La congrégation se préparait à évacuer, tout en priant pour demander le secours du seigneur. Leur domicile, un des rares en pierre de taille, risquait moins que la plupart des demeures de la ville, mais il n’en restait pas moins que cela ne suffirait pas à protéger ses habitantes. Sœur Angélique s’occupait avec sœur Élisée des pensionnaires les plus jeunes. Les deux amies s’étaient retrouvées avec joie de ce côté de l’océan et ne se quittaient guère. Elles avaient pris dans la congrégation les fonctions d’enseignantes qu’elles pratiquaient dans leur couvent de Grenade sur les bords de la Garonne. Et quand la mère supérieure leur laissait du temps de libre, elles partaient pour la Palmeraie rejoindre leur sœur et amie. Elles avaient rassemblé les fillettes dans la cour. La petite Antonieta Pérez y Montilla tira sur la robe de sœur Angélique. « — Ma sœur, Alejandra, elle n’a pas suivi.

— Ah, c’est bien le moment, ne t’inquiète pas, je sais où elle est. Sœur Élisée, je vous laisse les petites. Alejandra nous fait faux bond. »

Relevant ses jupes, elle se précipita vers l’intérieur où s’activaient encore les religieuses et les servantes, emportant vers l’extérieur leurs paquets. Elle monta les étages, car elle supposait la fillette sous les combles. Elle la trouva devant une malle, la sienne. Elle détenait le peu de possessions qui lui restait, dont quelques effets de ses parents miraculeusement retrouvés sur la plage de leur naufrage par un pirate. « — Alejandra, il faut partir. Allez, vient ma petite. » L’enfant se retourna les yeux embués de larmes vers l’ursuline. « — Alejandra, nous ne pouvons tout emporter, et vos parents, Dieu ait leurs âmes, de là où ils sont, préfèrent vous sentir en vie vous et votre sœur, plutôt que de voir épargnés ces quelques objets. Pensez à votre petite sœur, s’il vous arrivait quelque chose. » Oui, bien sûr sa sœur. Quant à sa famille, elle n’en avait cure. Elle se souvenait encore de la mine déconfite de son oncle à leur première rencontre et de celle outragée de sa tante à l’idée de s’occuper des deux orphelines. Ils avaient été tellement peu touchés par leur malheur qu’ils les avaient envoyées chez les ursulines comme pensionnaires sous prétexte de manque de place dans leur maison de ville. Il est vrai qu’ils détenaient eux-mêmes trois filles et deux garçons. De plus, elle connaissait son avenir de parente pauvre, difficile à marier, car elle se savait pas belle, pas laide, mais quelconque. Sœur Angélique semblant comprendre son désarroi la prit par les épaules. « — Et puis, je suis là Alejandra, vous n’allez pas m’abandonner. » La fillette grimaça un sourire et se laissa entraîner. Elles retrouvèrent le reste de la congrégation dans la cour et en colonne, elles sortirent par les jardins du côté des quais.

Pendant ce temps, depuis l’une des fenêtres de l’étage de la demeure de la rue Dauphine, Hyacinthe donnait des nouvelles de la progression du sinistre à madame de Maubeuge chaque fois que la porte de la chambre s’entrebâillait. À l’intérieur, le travail de la délivrance avançait. La fatigue due aux efforts de l’accouchement avait provoqué une légère fièvre qui maintenait Antoinette-Marie, entre deux mondes, dans un état de confusion. Elle avait à ses côtés, madame de Maubeuge qui tout en essuyant son front régulièrement lui murmurait des mots de réconfort entre deux caresses affectueuses. En face se devinait une belle femme blonde habillée à la mode d’un temps ancien. Antoinette-Marie la connaissait et dans son état extatique, elle ne trouvait pas étrange de voir sa mère doucement la rassurait. « — Tout va bien mon petiot, cela se présente bien, n’ait crainte. » Dans un coin de la pièce, Myriam patientait, elle avait compris que l’enfant à venir était pour elle, il allait remplacer celui qu’elle avait perdu. De son côté, Abigaël tout en s’activant baragouinait, dans une langue que seuls les noirs appréhendaient, des prières à la Loa Erzulie. Quant à Mamma Lissy, elle parlait au futur bébé, le rassurait sur ses raisons d’arriver sur terre. « — Allez, mon tout petit, il faut veni’ maintenant, nous t’attendons. Tu au’as une jolie existence pleine d’amou’ et de ‘ichesse… » La pièce emplie des mystères de la vie et de la nature se concentrait sur l’apparition du nourrisson. « — Ça y est, je l’aperçois, voilà sa tête, voilà mon tout beau arrive par là, oui là, c’est bien tu vois bien que tu es espéré. Allez viens voi’ Mamma Lissy. » Dans un dernier effort la mère expulsa le nouveau-né dans les mains de la matrone, qui aussitôt avec une mine réjouie leva les bras montrant à tous, le chérubin. « — Alléluia ! Alléluia, c’est une fille et elle est coiffée ! » Elle retira la fine pellicule qui recouvrait son visage et avec une petite tape sur les fesses la fit pleurer. Toutes constatèrent qu’elle aurait de la voix, tant cela avait déclenché une colère qui permit à ses poumons de s’emplir de vie. Antoinette-Marie sourit en entendant le vagissement, à ses côtés la vision de sa mère se dilua dans l’air avec quelques derniers mots de réconfort. Avant de s’enfoncer dans un sommeil compensateur, elle murmura. « — Juan-Felipe, il faut dire à Juan-Felipe qu’elle est arrivée.

— Oui Antoinette, je vais lui signifier. Reposez-vous. »

Madame de Maubeuge sortit de la pièce laissant Antoinette-Marie entre les mains de Josepha et de Léa qu’elle avait appelée. Elles se mirent en devoir d’effectuer la toilette de la jeune mère ainsi que de changer ses draps. Abigaël tout sourire s’occupait de la fillette et la remettait dans les bras noirs de Myriam dont le cœur s’offrait à tout jamais au petit corps tout blanc. Madame de Maubeuge, épuisée, descendit dans la galerie donnant sur le jardin afin de prendre l’air. La nuit était tombée, à la lueur des flambeaux, elle fixait rêveusement le sol. Elle remarqua une tache puis une deuxième, tout à coup elle réalisa ce qu’elle voyait ; il pleuvait. Le ciel déversait une ondée chaude qui était de plus en plus soutenue. Madame de Maubeuge ne put s’empêcher de laisser échapper un cri de joie. Il fit écho à celui des hommes qui luttaient contre l’incendie et qui commençaient à désespérer, ainsi qu’au chant des religieuses qui remerciaient la vierge. Sur les routes, les Orléanais, qui fuyaient la catastrophe, arrêtaient leur véhicule. Ils regardaient le zénith n’osant exulter de peur que la pluie ne s’interrompe. Puis soulagés, ils décidèrent de refluer vers la Nouvelle-Orléans. La ville était sauvée.

*

L’année avait débuté depuis deux mois, la douceur revenait, le soleil réchauffait lentement la nature l’incitant à sortir de terre ses premières pousses. Dans l’air un sentiment de joie se dégageait que les oiseaux propageaient sifflant des trilles. Dans la nurserie de la Palmeraie, Myriam et Déborah tenaient fièrement l’une et l’autre l’enfant qu’elles allaitaient. Pour la première fois, Adélaïde Angélique de Puerto Valdez rencontrait Antoine Tremblay. Elle l’avait à peine senti près d’elle qu’elle avait lâché la mamelle qui la nourrissait pour gazouiller avec ardeur, semblant lui raconter quelques histoires. 

Adélaïde Angélique de Puerto Valdez

FIN

Une réflexion sur “La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 50 à 52

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