Il était une fois les Karmas

Au milieu de la myriade de galaxies illuminées de leurs multiples soleils, l’astéroïde flamboyant à une vitesse foudroyante parcourait des milliers de milliers de distances au sein de l’Univers. Heurtant tout ce qui la gênait, elle s’approchait irréductiblement d’une planète ou plutôt d’un vaste nuage de gaz et de poussières qui tourbillonnaient dans le pourtour de cette nébuleuse extragalactique appelée Voie Lactée. Cela semblait être son objectif. Elle allait la percuter. Son but ultime ? Se fondre en elle. Elle apportait la vie au sein de ses multiples molécules qui la constituaient. L’astéroïde entra en collision avec l’amas. Elle éclata, s’éparpilla et s’intégra au disque de matières gravitant autour du soleil qui venait de se créer. Au fil du temps, les éléments hétéroclites se conglomérèrent et modelèrent un agglomérat attirant à lui d’autres blocs rocheux et petit à petit donna naissance à ce que les humains nommèrent la Terre. Il fallut un temps infini pour que le tournoiement de cet essaim de particules s’arrête, les unes composant le cœur, le noyau en fusion sans fin de la planète, tandis que d’autres façonnaient le socle, la croûte terrestre sur laquelle nous avons pu nous regrouper et sur son manteau former la vie. Le ciel est enfin apparu et le soleil nous a irradiés et nous avons pu développer diverses formes de vie.

Mais il faudra tant de réincarnation pour que toutes les parties de ce corps céleste se rassemblent et que chaque molécule recouvre sa compagne et que l’ensemble se reconstitue.

La mémoire de chacune des cellules a transmis l’information, les humains multiplièrent les légendes pour expliquer ce qui s’était passé… sans comprendre qu’ils parlaient d’eux-mêmes et de ce qu’ils avaient vécu.

Quand mourir était l’heure suivante

Il n’y a pas de jours sans larmes qu’elles soient de tristesses, de chagrin, de bonheur ou de joie. Flot d’émotion si souvent contenu intériorisé qu’il irrigue notre corps autant que le flux sanguin. Il réside en nous un fleuve tortueux… Cela est parfois si violent qu’il faut reprendre son souffle. C’était un moment comme cela.

S’arrêter au bord de la route. Les regarder passer. Ne plus vivre parmi eux. Écouter la voix sibylline de Lily Allen me chanter « fuck you ». Pleurer ! Pleurer à ne plus ressentir mon moi. Je n’en puis plus d’avancer. Fermer les yeux et écouter. Écouter ce qu’il y a en moi, au tréfonds de mon âme. Entendre les vocalises de mes frères et de mes sœurs qui comme moi au fil du courant sentent glisser le fleuve originel sur chaque centimètre de leur peau, de ma peau. J’ouvre les yeux, il me faut remonter, aspirer de l’air. Je bondis, j’émerge hors des flots de la mer infinie, je fais une virevolte, j’expire faisant jaillir l’eau, puis j’inspire en grande quantité l’oxygène sous le ciel limpide qu’irradie un soleil brûlant. Quel bonheur ! Je replonge, je glisse, je reprends de l’élan. J’immerge à nouveau, je vrille sur moi-même, je souffle, j’inhale, je m’enfonce encore une fois dans les profondeurs. Dans le courant, je me laisse aller, j’aspire avec satisfaction et abondance le krill, ces efforts m’ont donné faim. Je prends plaisir à la douceur du flot qui effleure ma peau foncée presque bleue. Au milieu de ce bain de bonheur, je réalise que je suis seule, alors je chante, les notes voluptueuses s’insinuent jusqu’à mes congénères. L’écho me répond, je le suis. Je m’abandonne dans le flux chaud qui nous mène dans la mer ou je mettrais au monde mon petit. C’est ma destinée, je l’ai choisi. Quand ? Je ne sais ! Comment ? Qui est instruit de cela ? Cela n’a pas d’importance. Je suis seulement conscient d’avoir pris ce parti et je me laisse porter par ce karma. Est-ce le premier ? Sûrement pas ! J’ai déjà trop de perception de cette vie. Au fil des jours, moi et les miens approchons. Le ballet de la reproduction se met en branle. Les chants se multiplient, je m’éloigne, je les abandonne à leur joie, je vais à la mienne. Je sens mon petit, c’est son heure. Mon premier. Les contractions commencent, je l’expulse. Une fois hors de moi, je le pousse vers la surface pour sa première respiration, sa première bouffée d’air. Je le guide. Je lui montre, il le faut. Il reproduit mes actes puis vient contre ma peau, il a déjà faim. Nous restons plusieurs jours seuls avant de rejoindre le groupe.

Le portrait du Fayoum

Octavius Secundus et Manius Quintus

A Fayum

Je ne m’en remettais pas. Le peintre mortuaire m’avait apporté la copie du portrait de Manius avec ma représentation à ses côtés. L’original de celui que j’avais porté dans mon cœur reposait sur sa momie dans sa maison familiale. Je tenais, pour ne pas dire, je n’avais pas lâché le panneau de bois sur lequel je contemplais celui que j’aimais et qui était parti. Il m’avait abandonné. J’avais beau m’agripper à mes croyances, qui toutes affirmaient sans vraiment me conforter dans un espoir, que c’était une nouvelle naissance pour lui. Mon âme, elle, s’enfonçait dans la noirceur du délaissement, de la solitude à venir.

Depuis le drame, je m’étais reclus dans la villa de mon défunt père au sein du latifundium familial. J’arpentais à longueur de journée sans but précis sous le regard inquiet de mes serviteurs le grand hall d’entrée, puis le jardin intérieur agrémenté de sa fontaine la rafraichissant. Je ne faisais plus attention aux marbres colorés, aux somptueuses mosaïques et aux peintures raffinées dont jusque-là j’étais si fier. De la terrasse qui surplombait les riches terres agricoles qui présentaient ma famille comme une des plus fortunées d’Égypte, je laissai mes yeux vaguer sur les plantations. Elles menèrent mes pensées au canal qui drainait les eaux du Nil salvateur jusqu’aux champs d’alfa, de blé, de coton qui alimentaient mon opulence depuis que cette propriété avait été donnée en cadeaux à mon père par l’Imperator Caesar Divi Filius Augustus en remerciement pour son aide dans l’accession au pouvoir de ce dernier. C’est au bord de ce ruisseau que Manius et moi nous étions rencontrés pour la première fois. L’un et l’autre, nous avions neuf années tout au plus, nous ne nous sommes dès lors jamais quittés. Il était le cinquième enfant d’une famille amie de la mienne.

Arrivés à l’âge de l’apprentissage, nous avons commencé à trainer dans les vastes jardins qui entouraient le bâtiment du gymnase du village de Philotéris. Nos pères, comme tous ceux des riches lignées du Fayoum, nous y envoyaient autant pour pratiquer le sport que pour l’enseignement de la lecture, de la langue grecque et de la philosophie. Au milieu de la grande salle de réunion ornée de statues, nous assimilions toute la culture dont nous avions besoin pour faire partie de notre caste. Manius et moi n’étions pas sauvages, mais nous nous mêlions aux autres que collés l’un contre l’autre. Notre entourage nous avait surnommés Castor et Pollux. Nous fîmes de même, quand nos familles nous envoyèrent à Alexandrie.

Cette période de notre vie fut sûrement la plus belle. Nos pères nous avaient logés chez leur courtier dans le quartier du Gymnase à deux pâtés de maisons du palais royal. C’était le quartier le plus animé de la cité. De par la situation et l’origine de nos pères, nous étions considérés comme citoyens de la métropole la plus cousue d’or d’Égypte. Nous vivions au sein de la jeunesse dorée et passions notre temps entre le gymnase, le théâtre, la célèbre bibliothèque et l’amphithéâtre où nous écoutions l’élite de la culture gréco-romaine. Outre sa richesse économique, et la concentration du pouvoir, le rayonnement de la ville était accentué par la présence d’un certain nombre d’intellectuels grecs et romains. Le courtier de nos pères ne s’occupait guère de nous, à part de notre bien-être, aussi jouissions-nous de toute notre liberté. La première chose, que nous avons saisie, fut de tomber amoureux l’un de l’autre sans pudeur, de le comprendre et d’accepter que nous tenions l’un à l’autre. Nous avions depuis longtemps découvert nos corps et avions déjà pris bien des plaisirs que l’on trouvait illicites, non pas à cause de l’acte qui n’avait rien de répréhensible, mais par ce que nous devinions, les prémices de notre attachement. Aimer l’autre, quel que fût son sexe n’était guère admissible dans nos sociétés, en aucun cas nous ne devions nous mettre en position d’infériorité par rapport à un autre, cela était mal perçu. Les sentiments pour l’autre étaient considérés comme une faiblesse. Quatre années s’écoulèrent comme cela. Notre bonheur s’écroula avec la mort de mon père. J’héritais de la fortune et de la famille de mon père, dont je ne m’étais pas préoccupé jusque-là tout en profitant. Nous rentrâmes dans les latifundiums familiaux.

Moi, Octavius Secundus Manilius Caecilius, j’étais le deuxième garçon de la famille et désormais le seul. Les cérémonies liées au décès de mon père fini, ma mère vint m’entretenir du futur, de notre futur. Elle m’expliqua en long et en large les devoirs que je détenais vis-à-vis d’elle et de mes sœurs. Sur cinq, seulement deux d’entre elles étaient mariées. La réponse à ses obligations étant la poursuite de la lignée Caecilius. J’écoutais ma mère avec scepticisme, même si je comprenais ce qu’il y avait sous ses conseils. Moi ? Créer une famille ? Moi ? Prendre une épouse ? Je n’en avais nul besoin. J’avais Manius, qu’aurais-je pu vouloir de plus. Je laissais parler ma mère qui essayait de me convaincre, mais je n’ajoutais aucune assertion à ses recommandations. Dès que je fus Manius, avec dérision, je lui fis part de la conversation maternelle. Quelle ne fut pas ma surprise de le voir se décomposer ! Je l’apaisai de mon mieux lui affirmant qu’il n’avait aucune crainte à avoir. Il n’était pas question que quelqu’un prenne sa place. Je pensais que mes arguments l’avaient rassuré, mais sans en avoir l’intention, je l’avais ébranlé. En fait, lui-même ne savait pas comment il allait réagir au poids de cette charge. Il ne voulut pas me le dire ce jour-là, mais tout comme moi il était le seul garçon de sa fratrie et son père lui avait fait la même demande. Cette injonction eut un poids différent de celle de ma mère. Dans mon inconscience ou mon égoïsme, je ne réalisai pas ou ne souhaiter pas admettre, que les membres féminins de ma famille pouvaient tout perdre si je n’avais pas d’enfants. S’il m’arrivait quelque chose, mes biens seraient éparpillés, récupérés par d’autres hommes de la famille de mon père. Les femmes n’avaient aucun pouvoir sur leur avenir. Aveuglé par mon amour, je ne changeais rien.

La blessure, début de notre malheur, vint du père de Manius. Il ne lui laissa pas le choix, il fallait un héritier à la famille Veturius. Il lui fit épouser la fille d’une famille en vue d’Alexandrie. Cela aurait pu suffire au besoin de son père, mais ce dernier harcela Manius pour qu’il ait une progéniture, tout au moins un fils. Le poids du désir de son père entama la chute de mon aimé. Il vint de moins en moins me voir, il se trouvait lâche. Il s’estimait méprisable d’avoir accepté cette union. Son attitude commença à me faire perdre pied, mon équilibre ne tenait qu’aux yeux de son amour. Cependant, je tins bon, me disant qu’à partir du moment où il y aurait un enfant et avec un peu de chance un garçon, les choses reprendraient leur cours. Vénus n’avait jamais dû entendre prier avec autant de ferveur. Toutefois, Manius m’en voulait de pouvoir faire ce dont j’avais envie. Lui-même souffrait de ses obligations, convoiter une femme n’était pas plus dans ses cordes que dans les miennes. La partition était faussée dès le début. Chaque fois, qu’il devait se retrouvait dans le lit conjugal, il me haïssait à cause de l’amour qu’il me portait et du désir qu’il avait de moi. En dépit de cela, il revenait me voir et me demandait pardon. Je le rassurais, je ne lui en voulais point, cela n’était de la faute ni de l’un ni de l’autre, c’était notre société qui était construite comme cela. Je pouvais, s’il le souhaitait, moi-même prendre épouse si cela pouvait le déculpabiliser. Il me le défendit avec véhémence. Je l’enlaçai dans mes bras ce jour-là pour l’apaiser. Seulement plus le temps passait plus sa culpabilité envers moi, son père, sa femme augmentait. La blessure de l’un comme de l’autre s’étendait, nous envahissait. Nous étions désarmés devant le drame grandissant. Puis vint le miracle. Pour lui c’était un échec, le reflet de sa faiblesse et pour moi, candide, la solution. Son épouse tomba enceinte. Un soir de colère, il avait réussi à la pénétrer et à la féconder. Il s’en était voulu, il pensait nous avoir tous trompés, tout au moins moi. Le fruit de cette honte vint au monde, ce fut un garçon, il le rejeta. Il fut congratulé. Il décida qu’il n’y aurait pas d’autres fois. Plus jamais il ne nous trahirait. 

J’appris tout cela par une lettre que je reçus un matin alors que je sortais du bain. Un esclave de Manius me porta la conclusion de nos affres. Affolé par la lecture, je fis seller un cheval et me rendis au plus vite à la villa des Veturius. Je n’avais pas mis le pied sur le sol de celle-ci que le père de Manius vint m’insulter, m’accusant du drame que je finis par comprendre au travers de son verbiage désordonné. Manius s’était pendu. Un vide incommensurable s’engouffra en moi. Je laissai ma monture me ramener chez moi.

L’autodafé

C’était le jour de l’autodafé. Le soleil n’était pas levé que frère Francisco nous réveilla. Je sortis de ma paillasse péniblement. La nuit avait été courte, mais la journée s’annonçait bonne. Notre inquisiteur avait jugé un groupe d’impies, des juifs pour la plupart et ils allaient être brûlés sur la plaza major de notre sainte ville de Madrid. Ces « marranes » avaient été découverts par l’entremise d’un noble, ce qui était des plus rares, car si les grands d’Espagne paraissaient lors des châtiments, ils ne s’occupaient guère depuis bien longtemps du menu peuple. Ils jetaient à peine les yeux sur la plèbe. Je m’étirais et enfilais ma bure sur ma chemise et mon caleçon puis mon scapulaire. Je l’avais exceptionnellement ôté avant de me coucher tant il faisait chaud à cette époque de l’année. Je me passais de l’eau sur le visage afin de finir de m’éveiller et mis mon capuce brun sur mes épaules et rabattis ma capuche sur la tête. Je jetais un regard furtif sur la minuscule fenêtre en haut du mur du dortoir où la lumière commençait à se montrer. Je pressais le pas et rejoignis mes frères à La Chapelle pour les prières du matin. Je m’agenouillai par prédisposition au pied de la statue de saint Dominique. C’était ma place préférée, les premiers rayons du soleil traversaient les vitraux au-dessus d’elle et ils me caressaient le visage. Je commençais à égrener le rosaire attaché à ma ceinture. J’éprouvais du mal à me concentrer comme à mon habitude. Je le cachais comme je pouvais, mais il fallait peu de chose pour que mes pensées courent vers l’ailleurs. Cette fois-ci, elles voyagèrent vers le passé. Elles s’enfouirent dans mes souvenirs et fouillèrent ce que je n’avais pas voulu voir ou enregistrer. Elles m’emmenèrent vers le procès que j’avais suivi de près, car j’étais devenu le secrétaire de l’un des inquisiteurs. J’étais très fier de mon poste, je venais d’une bonne famille de Castille dont j’étais le 3ème fils, mon rôle dans notre société était tout tracé. J’aimais les études, depuis ma tendre enfance je m’étais réfugié dedans. J’étais érudit, j’avais été jusqu’à explorer des sources que notre sainte Église aurait rejetées, aussi j’avais gardé pour moi ces connaissances. Si je rêvassai assez facilement, j’étais toutefois vif d’esprit, peu de choses échappaient à mon intuition à défaut de mon attention. De plus par nature j’affectionnais ou tout du moins par besoin je rendais service, quand bien même si l’on ne me le demandait pas. J’avais donc été remarqué assez vite après mon arrivée au sein du monastère. Du procès, j’avais retenu sur l’instant qu’une donnée, celle que notre inquisiteur rabâchait, le groupe de marranes étaient des voleurs et des menteurs. C’était une famille sur trois générations, deux couples de grands-parents, les parents et leurs cinq enfants dont deux filles. Sur le moment, ce fut les seules qui me touchèrent de compassions de par leur âge et leurs joliesses. Je n’avais eu aucune pitié pour les autres membres qui pratiquaient leur religion maudite sous le secret et qui dépouillaient sans impunité leurs clients. Ils étaient commerçants, essentiellement en produits manufacturés provenant d’Orient. Plusieurs témoins étaient venus se plaindre, étayant le crime s’il y avait eu un doute. Seulement, voilà, au milieu de mes prières une idée fugace commença à grandir en moi. Plus exactement, plusieurs arrivèrent, se bousculèrent dans ma tête, brouillèrent mes pensées puis éclairèrent par leur ordonnancement et leur logique un point de vue et des interrogations qui m’avaient effleurée, mais que j’avais repoussées. La première qui s’imposa à moi était un souvenir de la veille. Un problème d’argent conséquent qu’avait notre communauté s’était soudainement résolu. Étant en retrait de la conversation, je n’avais pas osé poser la question qui m’était passée à travers l’esprit : comment ? Cette lumière subite en amena une autre, tous les témoins étaient des clients plus ou moins endettés auprès de cette famille. Cela commença à chatouiller ma culpabilité. Je me recentrais sur ma prière que j’adressais directement à saint Dominique dont la statue était précisément au-dessus de moi. Levant mes yeux vers elle, elle me sourit. Avais-je rêvé ? Je la fixais à nouveau, oui elle me souriait. Je regardais autour de moi, aucun de mes frères ne semblait troublé. Je m’obligeais à me concentrer sur mon acte de contrition. Une fulgurance me mit en exergue une évidence, le noble qui avait dénoncé la famille juive, ne voulait-il pas construire son hôtel particulier aux abords de ce nouveau quartier convoité par tous les grands d’Espagne ? Il me revenait la scène d’un conciliabule entre lui et mon supérieur peu avant le procès. Il se plaignait alors à ce dernier du manque de terrain pour cela et les condamnés possédaient justement demeure et entrepôts à sa lisière. Trop de Coïncidences s’imposèrent à moi pour garder la paix de mon âme. J’eus un pincement au cœur. Son ordre, son supérieur avaient donc ouvert l’affaire judiciaire pour des raisons vénales. Son seul objectif était la récupération des biens de cette famille ! Je me levais d’un bon attirant tous les regards à moi. Je sentis le sang quitter mon corps et mon cœur devant l’horreur de ma découverte et mon incrédulité flagrante. Saint Dominique me tendit la main.

L’hypothèque

J’étais abattue, j’avais fait tout ce que je pouvais ou tout du moins ce que je pensais pouvoir faire pour lever l’hypothèque de nos biens. À cette idée, je resserrai mon fichu autour de mon corps qui avait servi d’arguments. Mon époux était parti en me laissant ses dettes, dettes qu’il avait conclues avec ce monstre par une hypothèque sur notre demeure et nos terres environnantes. Je ne pouvais me retrouver sans un toit sur la tête et celles de mes enfants. Mes petits, qui m’attendaient seuls à la maison, nous n’avions plus de domestiques. L’ainé du haut de ses sept ans surveillait sa petite sœur de trois ans plus jeune. Le jour tombait, ils devaient être apeurés. Je claquais mon fouet au-dessus de la tête de ma vieille jument pour qu’elle hâte son pas. Le cabriolet accéléra quelque peu. Nous traversions la forêt, la pleine lune éclairait heureusement la route. On se serait cru en plein jour. J’éprouvais encore des hauts le cœur de ce que j’avais du accomplir pour obtenir la destruction de ce maudit papier qui allait me priver de tout, de toit et de sécurité. Le créancier de mon mari, un vil banquier, m’avait dégoûté dès que je l’avais rencontré. Il m’avait lorgné comme si j’étais de la viande fraîche. Il m’avait fallu bien du courage pour me décider à lui rendre visite, mais je n’avais plus eu le choix. C’était cela où les huissiers, j’avais attendu la dernière minute, espérant sans doute un miracle. Je m’étais mise à mon avantage et j’avais demandé à mes pensées de m’oublier, d’omettre ce que je m’apprêtais à faire. Ce qui s’était passé pendant l’entrevue, je l’avais occulté ou tout du moins j’essayais de l’enfouir dans le tréfonds de l’oubli. Je tenais le papier en ma possession, ce que j’avais du faire n’avait nulle importance, mes petits et moi étions sauvés. Je détenais la signature, l’hypothèque était levée.

De la ville à la maison, il y en avait pour un peu plus d’une heure, le trot de mon cheval me berçait. Une secousse due à une branche sur la route sur laquelle je roulais me fit sursauter et redresser la tête. Je remis machinalement une de mes boucles qui s’était extirpée de mon chignon. J’aperçus très loin un nuage étrange qui s’élevait au-dessus de la canopée. Intriguée, je le fixais, me demandant ce que cela pouvait être. De toute évidence, cela ressemblait à une colonne de fumée. Mon cœur s’étreignit. Y avait-il le feu dans la forêt ? Je ne parvenais pas à situer l’endroit, la route était tortueuse et je n’arrivais pas à évaluer la distance. Je repris les rênes et arrêtais le cabriolet. Une fois celui-ci à l’arrêt, je me mis debout et scrutait de mon mieux l’horizon. Je n’arrivais toujours pas à déterminer le lieu de ce qui était de toute évidence un départ de feu. Mon inquiétude toutefois augmenta d’un coup, ce ne pouvait être que vers la maison. Je claquais le fouet au-dessus de ma jument et lui fit prendre le trot le plus rapide qu’elle put. Plus l’on s’approchait, plus mon cœur s’étreignait. L’incendie semblait jouxter ma demeure et mes petits étaient seuls. Le portail du domaine était depuis belle lurette bloqué par la rouille et j’étais obligé de contourner la propriété ce qui m’empêchait de voir où cela se situait, car de toute évidence c’était chez nous. Une grange ? Comment le feu avait-il pu prendre dans une grange ? Je fouettais avec plus de vigueur ma pauvre jument qui n’en pouvait visiblement Plus. Mon dieu ce n’était pas la grange, c’était la demeure. Depuis longtemps par l’arrière de nos terres nous ne pouvions nous approcher de la maison en voiture. Je sautais du cabriolet, je me précipitai le plus près possible, je m’empêtrais dans l’ourlet de ma jupe, je la relevais du mieux que je pouvais. Je courais criant le prénom de mes enfants. Le vrombissement du brasier couvrait ma voix. Je dus m’arrêter à quelques pas de distance, la chaleur brûlait ma peau. Je scrutais la maison au travers des flammes cherchant désespérément mon fils et ma fille. Où avaient-ils bien pu se réfugier ? Je fis le tour, mais l’incendie avait embrasé le moindre espace. Mon âme s’effondrait. Je finis par rester statique devant le perron fixant mes pieds, le bas de ma robe, puis je m’affaissais sur les genoux.

L’opéra

La salle était comble. Comme à mon habitude un sentiment d’appréhension irraisonnée montait en moi avant d’affronter le public, d’entrer en scène. Mon habilleuse ajustait ma tenue. Elle finit de maintenir les boucles de mon chignon avec des épingles ornées de perles et pour terminer je mis ma rivière de diamant. Debout, devant la psyché, je vérifiais ma mise. Contrairement à bien des cantatrices, je n’avais rien à reprocher à ma silhouette. C’était un grand soir. J’interprétais notamment des airs de la Flûte enchantée. Le régisseur vint me prévenir que c’était l’heure. Je descendis jusqu’aux coulisses, je réajustais mes gants. Concentrée, je ne voyais rien, hypnotisée par ma concentration, je suivais mon habilleuse. Je commençais par attendre derrière le rideau. Les musiciens s’étaient installés et accordaient leurs instruments. J’entendis l’auditoire applaudir, le chef d’orchestre avait fait son apparition. Mon cœur se mit à tout rompre, cela allait être à moi. Je me redressais, j’affichais un sourire sur ma face, le rideau s’ouvrit, je m’avançais jusque sur le devant de la scène. Les nouvelles lumières m’illuminaient, je percevais à peine la masse du public qui m’ovationnait avec un enthousiasme à tout casser. Je fis un signe de tête au chef d’orchestre, la mélodie commença. Mon chant s’élança doucement vers le parterre, le caressa, effleura les loges puis s’éleva à toucher le poulailler en survolant les balcons. Le silence était total, tous étaient médusés. Ma voix emplissait l’espace d’une émotion vibrante, je n’étais plus dans mon corps, je me voyais sur les planches, petite silhouette solitaire sur l’immense scène éclairée. Mon âme flottait au côté de ma voix qui tourbillonnait au fil des volutes qu’accomplissait l’œuvre de Mozart. Je n’étais plus une femme, ni même une cantatrice apte à passer de contralto à soprano, je n’étais qu’une voix, un chant qui médusait chaque individu lui donnant des frissons voire des larmes. Chaque corps était empli d’une émotion de joie telle que l’amour vibrait au sein des hauts murs moulurés du lieu.

La longue file d’attente

La file d’attente était longue. Elle était constituée d’une ribambelle d’enfants sachant à peine marcher. En équilibre précaire, ils se dirigeaient tous en file indienne, dans un ordre étonnant, vers des pontons qui donnaient sur le vide. Dans ce néant flottait des barques et dans chacune un enfant s’installait, parfois deux, rarement plus. L’un d’eux ne désirait pas monter dans l’embarcation, symbole de sa vie à venir. Il ne voulait pas de ce karma, il ne souhaitait pas ces nouveaux combats qui devaient l’amener à se dépasser, à gravir les échelons de la sagesse. Que de vies, il avait dû déjà parcourir ! Que de souffrances il avait dû subir pour comprendre. Il était fatigué. Il savait, que de choix, il n’avait point. Il entendait la voix qui le rassurait qui l’appelait qui l’incitait à s’y rendre. Il ne pouvait guère résister, il arrêta son regard derrière lui, les autres l’examinaient avec stoïcisme. Tous savaient qu’il allait finir par franchir l’embarcadère et mettre le pied dans son destin. Ils ne s’impatientaient pas, il n’y avait pas de notion de temps là où ils étaient. Il n’était pas le premier à avoir cet instant de recul inutile. On ne jette pas son dévolu sur son âme, mais l’âme choisit les épreuves qu’elle doit passer. C’était la loi éternelle, il devait gravir l’escalier de la sagesse. Il fallait avancer dans le renoncement. Il fallait s’oublier. Il fallait n’être rien pour être tout. Simple à dire pas toujours facile à penser, cependant c’était le seul chemin possible, celui de l’infinie Vertu.

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