La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 25

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Chapitre 25

Les Placées de Saint-Domingue, Maminetta

1742 à 1781

Maminetta Dupouilh

Ana-Filipa était la fille de Roberta et Roberta était la fille de Maminetta.

Sur l’habitation de son père et maître, appellation donnée à une plantation dans l’île, à quelques milles de Cap-Français dans la paroisse Saint-Jacques dans la Plaine du Nord, Maminetta fut nommée Netta par sa mère. Arrivée à sa quinzième année, elle avait suivi, comme chambrière, sa sœur blanche, du même âge, dans l’habitation de son mari Benjamin Dupouilh dans le quartier de la « Petite-Anse ». Trois ans plus tard, morte en couches après avoir mis au monde un fils, la jeune madame Dupouilh laissait sa place auprès de son époux à sa sœur noire. Dans un dernier soupir, elle lui confia aussi son nourrisson tout en lui faisant jurer de le choyer. Bien qu’elle ne put devenir la nourrice de l’enfant, elle tint sa promesse. N’étant elle-même pas mère et était pour tout dire encore vierge, elle n’en fut pas moins sa mère de substitution. Elle lui donna par contumace la tendresse maternelle de la défunte.  

Benjamin Dupouilh ne perdit pas au change et succomba aux différents charmes de la métisse au point de ne jamais désirer se remarier. De cette union vinrent au monde quatre enfants dont seule la fille survécut, Roberta. L’année de sa naissance, son frère aîné âgé de sept ans se noya, Netta avait cru mourir de douleur. Le deuxième de ses fils était décédé à la naissance six ans auparavant, elle avait accepté l’idée. Le troisième dans son troisième mois contracta une étrange maladie qui le dessécha, elle l’avait regardé partir à petit feu tout en s’interrogeant. Qu’avait-elle pu faire au ciel ? Le père, bien que persuadé d’être maudit, ne ressentit aucune frustration. Il retira tout le bonheur possible de ce que Dieu lui laissait, d’autant que, malgré le travail que cela demandait, l’habitation prospérait bon an mal an. Dans une colonie où un esclave des champs détenait une espérance de vie huit ou neuf ans, les bénéfices réguliers qui l’en tiraient lui permirent de doubler sa main-d’œuvre servile et de la renouveler sans problème. Il possédait près de deux cents esclaves qui de l’aube à la tombée de la nuit trimaient pour lui, labourant, plantant, binant, sarclant, cueillant…

Maminetta

Netta changea petit à petit de prénom, au fil des babillements de François-Xavier, son neveu, le fils de son amant et maître, elle fut surnommée Maminetta. Lorsqu’il eut seize ans, son père l’envoya parfaire ses études en France, les capucins de Cap-Français ne suffisaient plus à son goût. Il partit donc pour un collège à Bordeaux. À sept ans, Roberta resta la fille unique de la maison, cajolée par son géniteur, pour qui elle était devenue le centre de ses attentions. Cinq ans plus tard, sa mère ne la quittait plus du regard, car son père n’était pas le seul à bader la grâce naissante de sa fille. Avec sa peau d’ambre, sa lourde chevelure couleur de jais et surtout ses yeux fendus vers les tempes d’un vert limpide, elle retenait l’intérêt de tous. Sorti de l’enfance, son corps commençait à dessiner ses courbes de femme, et annonçait une silhouette déliée et de belle stature. Elle se transformait en une beauté féline, au regard hypnotisant, qu’il allait falloir préserver de toutes les convoitises et Maminetta savait que cela serait difficile.

Après des années de bonheur, Benjamin Dupouilh se mit à souffrir d’un mal, qui, il le sentait bien, le menait à la tombe. Il écrit à son fils de rentrer au plus vite. Il prit ses dispositions et se laissa mourir. Désespérée, Maminetta observa son bien-aimé et protecteur quitter ce monde. Qu’allaient-elles devenir ? Sa situation de tisanière lui avait permis de rester à l’abri des durs labeurs. En tant que concubine du maître, elle avait évolué de fait en gouvernante de la Grand-Case, la demeure de son amant. Elle faisait confiance en François-Xavier, mais il se marierait un jour et ce jour-là sa position ne vaudrait pas grand-chose, sans parler de celle de Roberta. Quelle femme voudrait sous son toit de la beauté qu’elle devenait ? 

La peur fut à son comble lorsque trois mois après avoir mis en terre Benjamin, un attelage remonta l’allée. Tout comme Roberta qui arriva en courant de l’étage, elle crut un instant que le jeune maître était de retour. Quel ne fut pas leur effroi, quand descendit un homme maigre au teint verdâtre qu’elles ne connaissaient pas, accompagné de deux molosses aux babines dégoulinants de bave. L’angoisse au ventre, Maminetta le reçut sur le pas de la porte. « — je viens quérir des esclaves, les dénommées : Maminetta et Roberta. Ce qu’elle avait le plus craint arrivait, c’était un marchand d’esclaves. François-Xavier se débarrassait d’elles, il n’avait même pas le courage de les affronter. Son petit les jetait dehors, pire il avait dû donner l’ordre de les vendre. Désespérée, elle cherchait comment échapper à son sort. L’un des contremaîtres de l’habitation s’approcha intrigué. Il affichait un sourire néfaste, satisfait de voir la concubine du maître dans une mauvaise passe. Il n’avait aucune raison de lui en vouloir particulièrement, mais la jalousie se dévoile dans ces instants où le destin, tel un couperet, semble écraser une victime. Elle comprit que c’était trop tard, qu’aurait-elle pu faire de toute façon ? Elle connaissait le sort des fugitifs, fouet, marquage aux fers, amputation, dès qu’ils étaient rattrapés, et ils étaient souvent repris.

— Mais pourquoi ?

— Je suppose que tu es Maminetta et l’autre derrière c’est Roberta ? Je n’ai pas d’explication à te fournir, faites vos ballots et suivez-moi. C’est votre maître qui donne les ordres. 

Une heure plus tard, sans plus de commentaire, elles se retrouvèrent installées à côté du cocher et en route pour Cap français. L’homme avait refusé de les faire asseoir à ses côtés, elles étaient noires.

*

 Dominé par la montagne du Morne Jean, Cap-Français, communément appelé le Cap, était une ville portuaire située sur la côte septentrionale de l’île. Elle s’étalait dans toute son opulence face à l’océan chargé de navires aux ventres remplis de la richesse de ses habitants. C’était une cité prospère, la plus prééminente de la colonie, en dépit des nombreux incendies et séismes qui l’avait frappé. Même le déménagement des autorités, qui fuyaient ses calamités, pour Port-au-Prince n’avait en rien amoindri son importance. Pour les dominicains, c’était un petit Paris. Elle s’étendait de la Plaine du Nord au pied du Morne-Rouge. La rivière Gallois et la Grande-Rivière du Nord traversaient la région. Cette dernière allait se déverser dans l’océan Atlantique. Ils arrivaient de l’habitation Dupouilh située sur ses rives, à une heure de la route qui allait à la cité. Ils pénétrèrent à la nuit dans une de ses rues étroites qui formaient son plan quadrillé. Les deux femmes n’avaient jamais approché l’agglomération. Elles étaient terrorisées par leur avenir incertain et effarées de tout ce qu’elles découvraient. L’homme, venu les chercher, avait omis de se présenter, il était un des affidés du plus riche notaire de la ville. Le cocher arrêta la voiture, dans une rue plus large, devant une maison de pierres à étage avec lanternes pour éclairer son pas-de-porte, elles n’en avaient jamais vu de telle. Leur univers s’était jusqu’alors limité à la « Grand-Case » aux galeries de bois. Il leur enjoignit de descendre, les brusqua pour les faire rentrer. Elles étaient tétanisées, l’ignorance de leur sort accentuait leur peur. Il frappa à la porte et attendit qu’on lui ouvre. Maminetta tenait Roberta par la main et cherchait autour d’elle une voie pour s’échapper, telle une bête prise au piège, elle s’affolait. L’individu s’en aperçut, avec un sourire mauvais, il lui dit. « — n’y compte même pas, tu n’auras pas le temps de te rendre au bout de la rue que les chiens t’auront rattrapée ! » La porte s’ouvrit sur un majordome en livrée à la mine hautaine. Celui qui les accompagnait avec dédain le bouscula pour passer. « — on est attendu Firmin ! Pousse-toi ! »

Sans se départir de sa dignité, il répondit. « — Le maît’e est à la salle à manger avec son invité. » L’homme traversa le hall de marbre blanc, se retourna. « — Dépêchez-vous ! » Impressionnées par tout ce qui les entourait, serrant une partie de leur bagage contre elles, elles le suivirent. Il les planta dans un salon et frappa à l’une de ses portes. Roberta en pleurs tomba dans les bras de sa mère, elles entendirent le ton obséquieux de l’inconnu malveillant annonçant leur arrivée. Une voix autoritaire répondit de les conduire dans le bureau ; mais à ce moment-là, un jeune homme, d’une vingtaine d’années, blond, la figure avenante, jaillit dans la pièce. — Maminetta ! Roberta ? Nom de Dieu ! Mais j’avais laissé une petite fille ! » Il prit dans ses bras son ancienne gouvernante déboussolée de cet accueil chaleureux et plein d’affection. « — Comme je suis heureux de vous revoir même si les circonstances ne sont, elles, guère heureuses. Mais qu’avez-vous ? vous avez l’air terrorisé ? »

Monsieur Laussat qui avait suivi le jeune impulsif se retourna vers son subalterne. « — Coucherant ! Vous n’auriez pas omis de dire à ces dames, le but de l’invitation dans mon étude. » L’homme baissa les yeux, mimant la contrition sous le ton autoritaire de son supérieur. Devant la mascarade, ce dernier ne rajouta rien, d’un geste, il lui montra la porte. Avec un sourire, ne détrompant pas Maminetta quant à sa teneur d’hypocrisie, il leur suggéra de passer dans son bureau. Ils traversèrent la maison, par un couloir, véritable galerie des ancêtres. Ils descendirent un escalier et se retrouvèrent dans une grande pièce aux murs lambrissés et garnis d’une mezzanine sur tout le tour, supportant des étagères couvertes de documents ou de registres. Au milieu trônait un vaste bureau devant lequel attendaient trois chaises à dossier en médaillon. Installant sa forte corpulence dans un large fauteuil cabriolet, de l’autre côté de sa table de travail, il proposa à ses clients de s’asseoir. François-Xavier sans façon obéit, insista du regard pour encourager les deux femmes à faire de même. Cette simple déférence les troublait, leur gêne était grande tant c’était à l’opposé de ce que l’on escomptait habituellement de leur condition. Le notaire agit comme s’il ne voyait rien et il ouvrit un dossier, le testament de Benjamin Dupouilh. Par amour pour Maminetta et Roberta, le défunt avait pris des dispositions en leur faveur des années auparavant, mais la maladie l’avait empêché de les informer. Il avait affranchi la mère et la fille, tenant ainsi sa promesse faite à Maminetta à la naissance de Roberta, et leur avait légué une maison au Cap, additionné d’une petite rente pour répondre à leurs besoins. François-Xavier ne tiqua pas à cet énoncé, n’y trouvant rien à redire, ses actes étaient fort communs sous ses latitudes, de plus cela n’amputait guère son héritage. Il était même soulagé de savoir que son père avait pensé à subvenir aux nécessités de celle qui l’avait longtemps considérée comme sa mère, n’ayant jamais connu la sienne.

Elles apprirent à l’ouverture du testament, qu’elles ne retourneraient pas sur l’habitation. Le chagrin de la perte du compagnon et du père fut compensé par l’annonce de la liberté et la découverte de la maison au cœur de la ville du Cap.

*

Au croisement des rues du Hazard et de Saint-Louis, François-Xavier fit descendre les deux femmes. Elles se retrouvèrent devant une petite habitation détenant un étage avec balcon en fer forgé. Il sortit de sa poche une clef, il la remit à Maminetta. Elle ouvrit avec émotion la porte de la maisonnette qui donnait sur un corridor sombre plongeant profondément en son sein. De chaque côté, une porte desservait une salle de taille honorable. La maison était plus grande qui n’y paraissait, elle possédait quatre pièces spacieuses, deux par niveaux. Le couloir aboutissait sur une véranda d’où montait un escalier vers le premier. Elle-même faisait face à un jardin en friche. Comme le stipulait le testament, elle était meublée modestement, Maminetta avait reconnu le solide mobilier enlevé de la « Grand-Case « lors de son renouvellement. Il était résistant et c’était cela l’essentiel. Elle ressentit un pincement de cœur quand elle trouva dans sa chambre l’ameublement élégant de sa défunte sœur et qui par la suite avaient été les siens avant d’être, eux aussi remplacés. De la galerie de l’étage, elle examinait le potentiel du jardin, découvrant un puits sous un tulipier. Elle organisait machinalement dans sa tête le futur potager. Pendant ce temps, Roberta exprimait une moue de dédain devant le confort sommaire de l’habitation. François-Xavier ne savait que penser de la réaction muette de son ancienne gouvernante. « — La maison te plaît au moins ?

— Bien entendu, mon François.

— Tu pourrais acquérir une esclave pour t’aider à l’entretenir, je ferais l’achat si tu veux ?

— Pour cela, on verra plus tard. » 

*

À l’entrée, on frappa. Étonnée d’avoir de la visite, Maminetta alla ouvrir. Elle trouva sur le pas de sa porte une métisse ou une quarteronne corpulente, souriant de toutes ses dents. « — Bonjour, je suis Solange, Solange Espérabet, votre voisine, je viens vous offrir le pain de la bienvenue. » Puis se retournant elle présenta les deux comparses qui l’accompagnaient dans sa mission, voici, Désirée Artigat et Dalia Fazeutieux. L’une était grande et mince avec une allure très arrogante coiffée d’un tignon très haut quant à l’autre, c’était une miniature à la peau d’ivoire, portant un turban à l’identique, mais des boucles rousses s’en échappaient. Maminetta leur rendit son sourire et les invita à entrer. Tout en avançant dans la maison, les voisines examinaient et jugeaient le décor. Maminetta leur proposa de s’installer dans la galerie, elle leur présenta des chaises arrangées autour d’une table ronde, le tout faisant face au jardin broussailleux, mais fleuri. À peine assise devant des fruits, du café et de la citronnade, Solange engagea la conversation. « — nous supposions que vous arriveriez plus tôt, cela fait bien six mois que la maison est prête.

— Nous n’avons appris qu’hier que nous la possédions.

— Ah ? Mais j’y pense, il est vrai que vous avez une fille, on dit même qu’elle est très jolie, cela va être plus facile pour madame Nana.

— Roberta ? Oui ! Mais comment savez-vous tout ça ?

— Par monsieur Dupouilh, quand il est venu avec les ouvriers. Intervint la plus grande. »

Maminetta ressentit un pincement de jalousie, avait-il eu des relations avec cette femme ? Elle était belle, sans aucun doute. Sa corpulente voisine comprit ce qui se passait dans la tête de son hôtesse. « — Monsieur Dupouilh est allé visiter madame Nana pour que l’on s’occupe de vous à votre arrivée.

— Mais qui est cette Madame Nana ?

— C’est notre marieuse, voyons ! Elle a uni toutes nos filles, enfin placées, toutes nos filles.

— Nous vous la présenterons. Ajouta doucement la plus ténue d’entre elles. Elle n’attend que ça. »

Roberta

C’est ainsi que Maminetta et Roberta découvrirent le microcosme des noirs affranchis, les noirs libres de la ville du Cap. Ce petit monde fermé ne fréquentait guère les autres couches de cette société coloniale. Les esclaves étaient considérés comme quantité négligeable, tant les affranchis craignaient de retourner à cet état, tellement ils se sentaient fiers d’en être sortis. Quant à la classe des blancs, les pauvres les méprisaient, les jalousaient et les mulâtres leur revalaient bien. Au regard des riches, ceux que l’on appelait les Créoles, ils ressentaient pour eux un sentiment mitigé de peur et d’envie. Quelques-uns parmi les quarterons accumulaient des fortunes estimables, mais la goutte de sang noir aussi imperceptible fût-elle, les rabaissaient sous les blancs les plus misérables, leur rendant ceux-ci abjects. Ils luttaient donc pour devenir de plus en plus caucasiens, même en apparence, de génération en génération. C’était cette détermination qui convainquit Maminetta de placer Roberta. Elle devait lui trouver un protecteur blanc et nanti. Avec l’aide de ses voisines, elles s’intégrèrent dans le milieu des mulâtres, car elles comprirent vite qu’elles avaient été installées dans l’entourage de femmes d’égale condition. Benjamin Dupouilh avait aussi pensé au devenir de sa fille. Elles étaient toutes de sang-mêlé et protégé par de riches créoles. Certains de ceux-ci résidaient régulièrement auprès d’elles lorsqu’ils logeaient en ville, voire les emmenaient vivre sur leur habitation quand ils ne détenaient pas de famille blanche. Dans tous les cas, ils les installaient confortablement. Elles étaient le prolongement de leur statut social. Ils les habillaient le plus souvent avec luxe, les couvrant de bijoux ou d’accessoires divers qu’elles affichaient sans pudeur avec fierté et même avec ostentation. Maminetta et Roberta s’intégrant dans cette caste durent en apprendre tous les codes larvés de luttes. Elles furent en cela aidées par leurs trois voisines. Elles avaient casé toutes leurs filles et n’étaient plus en âge d’entrer en concurrence, aussi elles n’éprouvaient aucune crainte devant la beauté de Roberta. Elles accomplirent tout ce qu’elles purent pour être de bonnes conseillères et parrainèrent de leur mieux les deux nouvelles arrivantes, leur présentant tout leur entourage. Les trois comparses sentaient très fières d’être en quelque sorte les marraines de la jolie quarteronne qui avait toutes les chances d’obtenir un excellent parti. Elles la protégeaient des coups bas des mères de celles qui avaient la même ambition, qui la jalousaient et qui se tenaient sur les rangs de ces étranges unions. Car c’était bien de mariage dont il était question, les jeunes filles convoitant le plaçage se devaient d’être vierges et leurs mères signaient la transaction leur octroyant maisons, rentes et parfois reconnaissances des enfants à venir. Dans le meilleur des cas, ces enfants-là étaient bénéficiaires de l’héritage paternel. Certaines arrivaient à construire des fortunes raisonnables et se retrouvaient libres de tout engagement à la trentaine lorsqu’elles étaient fréquemment délaissées pour des femmes dans la fleur de l’âge. Le contrat leur garantissait un confort, le tout formait un vrai statut dans la société créole, souvent jalousée par les femmes blanches cloîtrées sur les habitations, envieuses de cette étrange émancipation.

Maminetta avait bien l’intention de trouver le parti le plus avantageux. Elle voulait placer Roberta à l’abri des difficultés. Elle mettait tout en œuvre pour cela, elle y investissait tout son pécule. Elle entreprit tout d’abord d’habiller Roberta telle une jeune fille créole, l’obligeant à afficher l’humilité due à son âge, elle bannit toute tentative ostentatoire de clinquant. Elle décida à l’approche de ses quinze ans d’emmener sa fille dans le monde, de commencer à la montrer. Solange l’arrêta dans l’élan, il devait faire appel à une marieuse, dans cette société matriarcale, elles étaient le haut de la pyramide. C’était incontournable sous peine d’être évincé de ce système. Et puis comment saurait-elle si le parti qui se présenterait se trouvait être sérieux ? Elle devait aller exposer sa décision à madame Nana, celle-ci n’attendait que ça depuis leur installation. Maminetta n’avait pas osé tant la notoriété de la marieuse était connue. Accompagnées de ses trois voisines, elles amenèrent Roberta, tout intimidée dans son caraco assorti à sa jupe immaculée. Madame Nana habitait près du port, un quartier riche, où logeaient les Créoles blancs.

*

Madame Nana était celle qui savait tout sur le monde créole. Elle avait été dans sa prime jeunesse d’une telle beauté qu’elle avait été la placée d’un des plus riches planteurs de l’île. Il l’avait fort bien installé dans un hôtel de la rue « Saint-Louis « à la lisière du quartier des négociants créoles fortunés. Elle y tint salon à la demande de son protecteur et établit ainsi sa notoriété. Celle-ci s’affirma quand elle revint d’un voyage en France où sa splendeur exotique brilla dans les salons de Nantes, Paris et Bordeaux à la satisfaction de son amant. Grâce à son intelligence, elle avait contourné tous les pièges de sa position et lui avait permis d’asseoir sa situation sans la voir choir à la mort de son bienfaiteur. Ce dernier lui avait légué un tiers de sa fortune la mettant ainsi à l’abri du besoin. Elle avait été une des rares quarteronnes à la faire fructifier au point de posséder une habitation où elle passait les jours les plus chauds de l’année. Toutes rêvaient de cet avenir et l’enviaient. L’âge venant et sa beauté se fanant, bien qu’elle en garda de la majesté, elle n’en maintint pas moins sa notoriété. Sa maison se trouvait toujours visitée, les pères amenant les fils dans son salon feutré. Car si les quarteronnes s’informaient sur les Créoles, ceux-ci pratiquaient à l’inverse la même chose, elle était la jonction entre ses deux mondes. Tous la gratifiaient pour ses renseignements, les mères des jeunes mulâtresses la couvraient de cadeaux afin qu’elle favorisât leurs filles. Elles espéraient obtenir le nom et la situation du meilleur candidat. Ce fut ainsi que Maminetta d’un battement de cils de madame Nana accompagné d’un vigoureux geste du poignet refermant son éventail, put resserrer ses filets autour d’Alphonse Ducreil.

Alphonse Ducreil

Héritier d’une famille des plus aisées, propriétaire d’une fructueuse habitation de café qui faisait de ce dandy de 25 ans l’un des plus riches parti de l’île, il n’avait plus que sa mère, une femme de forte volonté, et sa jeune sœur. Sa rencontre avec Roberta fut organisée par madame Nana. Elle avait fort bien connu son père aussi, s’était-il tourné vers elle, quand, comme ses comparses, il avait décidé de profiter des avantages de cette institution.  Elle lui avait assuré connaître la perle d’entre les perles, une beauté de quinze ans, et lui avait suggéré le bal public de la rue Saint-Georges pour première entrevue. Il avait accepté.

Maminetta se retrouva donc invitée. Elle emmena Roberta à l’un de ses bals qui fleurissaient au printemps, où étaient exhibées les jeunes et jolies mulâtresses, sous l’œil vigilant de leurs mères, de leurs tantes, chaperons tatillons de leur respectabilité, et sous le regard acéré de madame Nana garantissant la fiabilité des renseignements quant au parti proposé. Solange, Désirée, Dalia et Maminetta tinrent un conseil de guerre pour décider de la tenue de Roberta. Toutes étaient d’accord pour ne pas tenir compte de l’avis de l’intéressée, elle ne pouvait comprendre l’enjeu. C’était mal connaître Roberta, mais cela la distrayait de voir l’état d’excitation de ses marraines de circonstance. Elle s’amusait de leurs nerfs, rechignant faussement, regimbant avec malice. Quelle couleur lui faire porter pour l’occasion ? Bien sûr, toutes lui convenaient, mais rien de vulgaire ne devait être. Sa vêture se devait d’établir sa réputation. Elles se décidèrent pour une jupe et son caraco de faille grège bordé de volants de linon laiteux au décolleté. — Surtout pas de bijoux… non, non, non, pas d’anneaux, trop nègre ! » Roberta éclata de rire devant la remarque de Solange, dite avec sérieux. L’ajustement de la chevelure devint un casse-tête, pas de tignon soit, mais quel chignon ? Elles adoptèrent le plus simple, une coiffure à la mode en France, large et basse avec de longues mèches flottantes dans le dos, juvénile à souhait. Le résultat était concluant et fut adjugé, elles se décidèrent à partir. Le petit groupe de voisines, qui encadrait la jeune fille et sa mère, se rendit rue Saint-Georges. La bâtisse de pierre à trois étages et à six travées abritait à son rez-de-chaussée le bal le plus couru de la ville du Cap. Le public pénétrait par le hall. Dans l’un de ses angles était installé un salon où trônait en son centre, sur des bergères, madame Nana entourée par des mulâtresses de sa génération, qui garantissait la respectabilité du lieu. Tous en entrant devaient saluer le groupe de cerbères. Dans un flot joyeux et turbulent approchaient des couples, Créoles ayant à leur bras d’arrogantes métisses, redevables pour beaucoup à la marieuse. Dans leur sillage, les nouvelles arrivantes avec modestie se présentaient sous le regard attendri de leurs mères, tout comme leurs futurs cavaliers. Madame Nana approuva d’un sourire l’apparition de Roberta. Elle se retrouvait dans la jeune fille. Elle était déterminée à accomplir ce qu’il fallait pour aider à son ascension. Elle avait même envoyé Maminetta voir la grande prêtresse du vaudou pour invoquer les Loas en sa faveur. Maminetta y avait laissé sans regret une partie de son pécule.  

Roberta

La salle était spacieuse, brillamment illuminée et ouverte sur une terrasse par quatre portes-fenêtres. Jonché de fauteuils et de chaises de tout son long, sur lesquels avec grâce s’étalait un parterre coloré de débutantes, aux yeux baissés, entourées de leurs chaperons. Autour d’elles tournaient déjà en paradant des hommes, bavardant d’un air dégagé avec ces dernières. L’orchestre constitué de six musiciens essayant leurs instruments à cordes attendait le signal pour lancer le premier quadrille. Roberta et sa mère s’étaient assises auprès d’eux. La jeune fille regardait par en dessous le spectacle alentour. Elle patientait, Maminetta l’avait prévenue, elle ne devait accepter aucune danse tant qu’elle n’aurait pas reçu l’assentiment de madame Nana. Elle avait acquiescé, de toute façon elle ne connaissait personne, alors qui songerait à l’inviter. Elle avait vite compris que tout était codifié, que l’étiquette invisible ne devait être transgressée par personne. De derrière son éventail, elle jetait des regards furtifs vers les autres participantes, autant dire les autres concurrentes. Il y avait plus d’une femme avenante dans l’assistance, toute vêtue, coiffée avec recherche. Contente du choix de ses conseillères, sa mise modeste la mettait bien plus en valeur que les froufrous, les couleurs, les bijoux, les extravagances de certaines. Elle se comparait à ses rivales. Elle ne possédait pas la peau la plus pâle, sa carnation d’un ambre assez clair ne concurrençait point certaines de ses compagnes qui auraient pu passer pour blanches. En revanche, elle détenait une des plus jolies silhouettes et de cela elle ne doutait pas. Grande, la taille très fine, une poitrine ronde, elle avait une allure qui faisait retourner les hommes, elle l’avait déjà vérifié avec satisfaction sur le marché. Mais son atout c’était ses yeux, frangés de longs cils noirs fournis, ses prunelles d’un vert limpide, subjuguaient et elle en jouait. Mi-clos, ils étaient reptiliens. Grands ouverts c’étaient des lacs dans lesquels on se noyait, légèrement plissés ils devenaient frondeurs. Elle savait lever la tête d’un coup, surprenant d’un regard innocent sa proie. C’est ce qu’elle démontra involontairement quand arriva la marieuse au bras d’un homme charmant dont le sourire se figea à la rencontre de ses yeux. La marieuse présenta Maminetta à son compagnon tout en faisant semblant d’ignorer Roberta. L’entrée majestueuse, telle une reine, de madame Nana entourée de la cour de ses comparses, avait permis à l’aboyeur d’annoncer le premier quadrille, l’orchestre attendait ce signal. Maminetta demanda à l’individu, Alphonse Ducreil, s’il pouvait faire danser sa fille, car elle ne connaissait personne dans la ville du Cap, elles venaient de la campagne, argua-t-elle. Il accepta bien volontiers de rendre ce service, au demeurant bien agréable assura-t-il. Roberta, un peu inquiète de ses capacités de danseuse, elle n’avait pu les expérimenter que dans le salon de la maison avec ses voisines comme professeurs, répétait dans sa tête les différentes figures. Elle se laissa guider par son cavalier et décida qu’elle allait tomber amoureuse, elle le trouvait à son goût.

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 24

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Chapitre 24.

Juillet 1793, L’exode de Saint-Domingue.

Governor Baron de Carondelet

Dans le port de la Nouvelle-Orléans entra au petit jour, au milieu des brumes matinales s’élevant sur le fleuve, un navire, nommé le « Saint-Michel ». Cela ne surprit pas, ni les portefaix noirs déjà à l’œuvre sous la vigilance des contremaîtres ni les équipages des multiples bâtiments à l’amarrage s’affairant sur leur pont. Le marché de son côté s’installait, bruissant de l’activité de son aménagement journalier, les étales prenaient figure sous la charge des produits que les maraîchers amoncelaient en pyramide. Les premiers rayons du soleil caressaient à peine la façade du jardin du gouverneur qu’arriva essoufflé un homme désirant effectuer un compte rendu d’urgence au baron de Carondelet. « — Vous n’y songez pas ! À cette heure ! Veuillez patienter. » S’insurgea Omar, le majordome, outré que quelqu’un ait pu penser que cela puisse se faire. Lever le gouverneur à l’aube ! « — C’est excessivement pressant, il faut que je fasse mon rapport ! À ce moment-là, un homme abordant la trentaine à l’élégance soignée pénétra dans le vestibule. « — Que se passe-t-il, Omar ? » Interrogea Bartholomé, qui prenait son service. Reconnaissant un suppléant de la capitainerie, il s’adressa à celui-ci. : « — Quelle est votre urgence, monsieur ?

— Je dois faire rapidement mon rapport à monsieur le gouverneur au sujet d’un navire qui vient d’entrer au port.

— Je suis son secrétaire, pouvez-vous m’en dire les grandes lignes, que je puisse juger de ladite importance de faire presser monsieur le baron ? »

Une fois annoncé, Bartolomé de las Casas statua sur l’évidence de l’urgence d’informer don de Carondelet. Il accompagna Omar afin d’appuyer sa requête. Réveillé, le gouverneur reçut la nouvelle de son secrétaire. Il s’assit sur son lit, réfléchit un instant, puis maugréa. « — demandez au suppléant d’attendre et prévenez les membres du Cabildo qu’il y aura au milieu de la matinée une séance extraordinaire Quant au navire, en aucun cas il ne doit faire descendre ses passagers.  »

*

port de la Nouvelle-Orléans

L’angélus de la mi-journée n’avait pas sonné, que la plupart des dirigeants de la Colonie avaient pris place dans la grande salle. Chacun y allait de ses suppositions, aucun n’avait été renseigné quant au sujet de la réunion impromptue. Le gouverneur entra et incita tout le monde à s’asseoir. Il attendit que tous soient installés et attentifs. « — Messieurs, je vous ai rassemblés, car nous nous trouvons devant une situation inattendue et à caractère d’urgence. Vous n’êtes pas sans connaître les soulèvements de Saint-Domingue ? » Comme beaucoup étaient Français autour de la table, il ne rentra pas dans les détails, d’autant que certains étaient litigieux. Depuis le début de l’année, une grande confusion régnait dans cette île. La France était en proie à la terreur sur son sol, l’échafaud répandait des torrents de sang. Les guerres s’entrecroisaient et l’Espagne, maîtresse de la partie orientale de l’île, avait profité des circonstances pour attaquer les positions françaises, si bien que tout le monde se battait contre tout le monde. Les raisons en étaient diverses, les uns pour que le principe de révolution ne se propage pas, les autres pour une liberté longtemps attendue, et la plupart, car tout simplement l’île était source d’abondance. Face aux esclaves en révolte, les blancs avaient repris l’offensive avec une attaque-surprise du quartier général des affranchis. Mais les troupes mulâtres savaient se battre, bien qu’elles ne fussent pas toujours conscientes de leur force et de leurs objectifs. Dans la plus riche des colonies françaises parvenues, semblait-il, à un certain équilibre et à une indéniable prospérité, ce n’était désormais que crépitements d’incendies et de fusillades. Cette situation rajoutait au malaise entre Espagnols et Français. Reprenant le fil de ses idées, il poursuivit. « — Messieurs, les Anglais ont trouvé l’occasion belle d’intervenir pour affaiblir les positions de la France et sa puissance maritime. Ils ont mis les pieds dans Saint-Domingue. » L’Assemblée, que la nouvelle secouait, car beaucoup avaient de la famille et des valeurs dans l’île, attendait de plus en plus avec impatience où voulait en venir le gouverneur. « — De plus, un certain Léger Félicité Sonthonax, un des trois commissaires civils de Saint-Domingue, a appelé les noirs à la rébellion et a levé une armée de six mille individus qui a pris la ville de Cap français.» Il appuya sur la phrase, profitant de ce drame, afin de bien souligner le danger de certaines idées peu favorables à leur société et à son système. Tous étaient ahuris et se demandaient où cela les menait. « — Dans le port mouille un navire qui détient à son bord une centaine de colons avec leurs gens, tout du moins ce qu’ils ont pu faire embarquer, soit entre 300 et 400 nègres et ceci n’est que le premier bâtiment. D’après ces rescapés, arrive à leur suite un bon nombre de vaisseaux avec autant d’immigrants. Car bien évidemment, ils viennent se réfugier, voire s’établir. » C’était le choc. Il se devait de les accueillir, égoïsme et charité se confrontaient. Les plus vénaux calculaient déjà ce que cette situation pouvait leur amener comme profit. Monsieur de Maubeuge intervint. « — Comment et où avez-vous l’intention d’installer les nouveaux arrivants ?

— Nous avons encore de la place dans la colonie, des terres vierges sont à disposition au nord, du côté de Bâton-Rouge, ainsi que dans les Attakapas. La seule chose que je vous demande c’est de m’aider à les recevoir au mieux. Je vais ouvrir mes jardins afin d’y préparer un camp de fortune en attendant de les conduire vers leurs destinations, les esclaves seront parqués dans la cour de la caserne pour plus de sécurité. »

Tous les participants s’agitèrent, chacun avec sa question, tous avec une réponse. Le gouverneur laissa dire. Lorsqu’il se retrouva seul, il fit venir ses capitans de services et commença à organiser ce flot migratoire soudain. La situation requérait de la place, de la nourriture, des médicaments, et s’ajoutait à cela la problématique des esclaves, des centaines d’esclaves qu’il devait entasser et surveiller le temps que leurs maîtres puissent prendre le relais. Pour couronner le tout se greffaient les affranchis, les mulâtres libres qu’ils étaient tenus d’intégrer dans la ville. Il eut un moment d’abattement devant l’amoncellement de difficultés en perspective.

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Joseph Lapradelle de Lasalle fut le premier à descendre du vaisseau le « Saint-Michel » et à mettre le pied sur le ponton appuyé sur la levée. Il regarda autour de lui. Il était au bord de l’épuisement, il avait tout laissé, tout perdu ou pas loin. Sa femme et sa progéniture se se situer sur un navire différent, à cette heure il ne savait lequel. Il était tout de même apaisé, il avait cru que la Louisiane refusait de les accueillir. Sa nature de pionnier reprenait le dessus soulagé de se sentir en sécurité. Il se redressa et avança d’un pas ferme entraînant les autres. Le suivirent Marie-Jeanne et son époux, Louis Stanislas Granier, ainsi que leurs cinq enfants, puis arriva Nicolas Talvande, accompagné également de sa famille fatiguée de tant d’horreurs. Les rescapés espéraient que leur calvaire prenait fin. Devant eux siégeaient les Orléanais venus en masse à l’annonce de leur immigration. L’information sillonna le tour de la ville et de ses alentours aussi vite qu’un feu de brousse. Beaucoup se trouver là par simple curiosité. Certains aspiraient voir ou avoir des nouvelles d’un membre de leur famille ou d’un de leurs amis. La file des arrivants paraissait sans fin, tous avaient l’air harassés, elle s’écoulait entre deux haies de militaires qui les accompagnaient vers le jardin du gouverneur. La mère supérieure des ursulines et quelques-unes de ses moniales les accueillirent en même temps que la garde. Après les colons blancs, descendit la masse servile noire, qu’ils avaient réussi à emmener avec eux, elle fut guidée vers la caserne. Les esclaves qui n’avaient pas fait partie des émeutiers, apeurés, avançaient en rang serré sous le regard méfiant et méprisant des spectateurs. De la fenêtre de son bureau, le gouverneur et sa femme observaient la scène. À la vue de la mine pathétique des nouveaux arrivants, la compassion était générale et chacun se mettait en devoir d’aider. Doña Carondelet aperçut en retrait de la foule près des ruines du Cabildo, le landau du marquis de Maubeuge, sa conjointe ainsi que Marie-Adélaïde Maubourg-Tremblay et la marquésa de Puerto-Valdez. Elle le suivit du regard longer la place et s’arrêter devant l’hôtel de don Andres Almonester. Cela l’intrigua. À ce moment-là, Louise de Laronde, l’épouse de don Almonester, sortit de sa demeure, escortée par une ribambelle de domestiques portant panier. Elle fit signe aux trois dames qui descendirent de l’attelage, chacune chargée de victuailles, talonnées par leurs chambrières tout aussi encombrées de vivre. Après avoir échangé quelques mots, elles traversèrent la place et se dirigèrent au-devant des malheureux. À sa grande surprise, doña Carondelet vit se joindre à elles, mesdames de Saint-Maxent, mère et fille, madame Robin de Logny la femme de l’homme le plus riche de la Nouvelle-Orléans et son amie madame du Parc-Locoul, en fait toutes les compagnes de la marquise de Maubeuge qui résidait en ville malgré la saison. Hasard des circonstances, toutes ces dames se situaient sur la plantation d’Estrehan à soixante-dix miles de la cité. Toutes se trouvaient là ou dans les propriétés alentour pour le déjeuner sur l’herbe suivi d’un bal en l’honneur de la fin des travaux de la demeure. Madame Robin de Logny, épouse de Monsieur d’Estrehan, avait invité toutes ses connaissances à venir admirer enfin sa maison achevée.

Maria de la Conception Castaños y Arrigorri épouse du baron de Carondelet

Doña Carondelet était dépitée, elle se faisait voler la primeur. Le temps qu’elle descende dans les jardins de l’hôtel, Madeleine Lamarche et Marguerite Darcantel ainsi que beaucoup de leurs consœurs, femmes de couleur affranchies, avaient rejoint les Créoles. Aucun soldat en faction n’avait osé les arrêter aux grilles. Toutefois avec ses gens, doña Carondelet, parvenue sur les lieux, organisa l’installation et l’accueil des nouveaux arrivants. Le personnel de l’hôtel et la garde leur aménageaient, pour leur confort, un camp militaire. Prenant les choses en main, elle incita les dames à diriger les malheureux vers le havre qui leur était concocté. Elles passaient d’un groupe à l’autre répondant à leurs besoins, leur apportant des soins et leur fournissant de la nourriture. Les jardins s’avérèrent très vite trop petits, l’installation provisoire au fil de la journée déborda, la place d’armes se transforma en bivouac sous des abris de fortune. D’autant, que suite au « Saint-Michel » arriva le « Royal », le « Magnifique », le « Maure », le « Destin »… et tous étaient remplis et laissaient descendre de leur ventre des familles démunies, hagardes, affamées, épuisées, les yeux encore brillants des terreurs qu’elles avaient vues ou vécues.

Le père Antonio Sedella, qui s’était joint à ses paroissiennes charitables, écoutait les horreurs que ces miraculés avaient subies. La plupart venaient de la ville de Cap-Français, où des hordes d’insurgés avaient envahi la cité, l’avaient pillée et incendiée avec l’assentiment des commissaires de la République française. « — Mon père, je suis trop âgée maintenant, je ne pensais pas vivre ces ignominies. Ils tuaient et massacraient leurs maîtres. Ils les faisaient mourir dans des tourments qui épouvantent le cœur humain… Ils n’ont respecté ni les vieillards ni les femmes, pas même les enfants. Ils ont empalé les uns, scié les autres entre deux planches, roués ou brûlés ou écorchés vifs. Ils n’ont rien épargné à leurs victimes, ils ont violé les femmes, quel que fût leur âge. » La vieille malheureuse, qui reportait ce qu’elle avait vécu ou ceux que d’autres lui avaient racontés, pleurait assise sur une caisse. Elle ne rapporta pas, car peut-être ne pouvait-elle le savoir, le descriptif de la riposte des blancs. Celle-ci avait été implacable. Le carnage avait été réciproque. Ils avaient combattu les insurgés à outrance, pendu et rompu vif tous les captifs. Deux échafauds pour le supplice de la roue, et cinq potences avaient été dressés en permanence au Cap. Les prisonniers avaient eu immédiatement la tête tranchée, d’autres avaient été brûlés vifs. L’assemblée coloniale avait institué des commissions prévôtales auxquelles elle avait donné le droit d’employer la torture pour amener les rebelles à faire des aveux.

Dans les semaines qui suivirent, plus de cent dix navires déchargèrent des infortunés que la colonie allait devoir absorber. Le gouverneur et son administration travaillèrent jour et nuit pour porter secours aux indigents et ils furent secondés sans relâche par les Créoles français ou espagnols. Beaucoup de ceux-ci invitaient des familles à loger dans leurs demeures en attendant les propositions de terres.

Dès les premiers arrivants, Bartolomé de las Casas avait organisé un bataillon de secrétaires afin de tenir un registre détaillé des immigrants de Saint-Domingue, de leur identité, de leur état de richesse, de leur désir de s’installer ou non dans la colonie. Ils ne pouvaient envisager de les laisser trop longtemps au sein de la ville, le risque d’épidémies et de désordres était trop grand. Il devait au plus vite les pourvoir en terres, et de préférence achetées par leur propre moyen, car l’administration espagnole ne céderait que de petites parcelles. Il devait évacuer la Nouvelle-Orléans le plus rapidement possible, d’autant que le flux d’arrivants semblait sans fin.

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Madeleine Lamarche

Naïma regardait avec tendresse sa maîtresse se préparer à sortir. Elle noua le laçage de son corset. Elle ne le serra pas trop à la demande de la jeune femme, il faisait trop chaud ce jour-là pour se sentir oppressé. De toute façon, elle avait la taille fine et sa cambrure naturelle suffisait à marquer la ligne de sa silhouette. Elle l’aida à passer ses trois jupons, sa jupe de couleur sombre et son caraco assorti. Pour finir, elle noua à sa ceinture un grand tablier volanté de coton blanc. Naïma la trouvait très belle, une beauté classique, aux doux yeux noisette pailletés d’or et au teint d’ivoire qui ne laissait pas soupçonner le huitième de sang noir qui coulait dans ses veines. Cela faisait maintenant presque huit années qu’elle était l’esclave de Madeleine Lamarche. Elle était passée de maître en maître, n’avait pu créer aucune attache et n’en avait pas ressenti le besoin. Comme elle n’avait jamais été un tant soit peu séduisante, elle avait toujours été lourde, sans vraiment de formes. Elle n’avait jamais attiré aucun homme et donc n’avait jamais attisé la jalousie d’aucune femme, quelle que fût sa couleur. Ce fut pour cela que sa première maîtresse en fit une servante pour le corps de logis, elle n’avait rien à en craindre. Elle était rentrée ainsi dans la caste très enviée des gens de maison. Elle y avait fait sa place comme lingère, puis comme cuisinière bien que dans ce domaine ses talents fussent limités à une cuisine rudimentaire. Mais plus désirable encore pour une esclave était d’être remarquée par le maître, de devenir sa concubine puis sa placée. Ces mariages de la main gauche, qui de génération en génération évoluaient en une institution, avaient commencé, à cause du manque de femmes blanches dans la colonie. Les unions interraciales proscrites par la loi se trouvèrent contournées par les créoles pour répondre à leur besoin, faisant ainsi la sourde oreille au Code noir. Ils avaient installé leur concubine dans des maisons et reconnaissaient souvent la progéniture qui découlait de ces liaisons après avoir émancipé la mère. Pour la plupart, quarteronne ou octavonne, ces femmes créaient une classe à part, très jalousée dans la société louisianaise, car la Nouvelle-Orléans n’était pas la seule ville qui en hébergeait. Elles s’organisaient au point de préparer le plaçage de leur fille avec l’assentiment des pères quand ceux-ci ne proposaient pas eux-mêmes le prétendant choisissant parmi les fils de leurs amis. Pour Madeleine, cela s’était fait par hasard, même si depuis son arrière-grand-mère, une Mandingue ramenée d’Afrique de l’Ouest lors d’un voyage de traite, toutes les femmes de sa famille étaient devenues des placées. Le plaçage n’avait pas été arrangé pour elle, elle était orpheline, c’est donc le destin qui l’avait présentée sur la route de Constant D’Estournelles. Dans le contrat établi par Constant, elle avait reçu deux esclaves, dont Naïma, qui bien qu’âgée, lui fournissait plus d’un service. Celle-ci, les semaines puis les années passant, avait remercié les cieux de devenir la propriété de la jeune femme. Elle n’avait jamais eu de maîtresse plus bienveillante, elle lui donnait toute l’affection qu’elle avait accumulée et la couvait comme une mère. Madeleine avait fait de ses deux serviteurs une partie de sa famille et Congo comme Naïma le lui rendait au centuple.

Madeleine s’était fait un devoir d’aller tous les jours aider les rescapés des massacres sur la place d’armes. Elle avait trouvé dans cette mission un courage dont elle ne se saurait pas crue capable, s’oubliant, elle en avait omis sa réserve habituelle. Elle y restait du matin au soir, s’intéressant notamment aux personnes de couleurs libres, cette caste à laquelle elle appartenait. Un trio incongru se forma alors, constitué d’une reine du vaudou, d’un prêtre et d’une placée. Avec Marguerite Darcantel et le père Sedella naturellement compatissant envers ces femmes dont l’avenir le plus sûr était le désir des Créoles blancs, ils initièrent un réseau d’entre aides qui fonctionnait au mieux. À chaque débarquement, Madeleine repérait ou se faisait signaler par un secrétaire ces familles particulières. Constant lui avait facilité la mise, il avait intercédé auprès de Bartolomé de las Casas pour qu’il inclue discrètement dans son organisation. Celui-ci avait accepté avec soulagement, car parmi ces familles, nombreuses étaient celles qui avaient comme particularité d’être de la main gauche des Créoles, qui arrivaient parfois par le même navire, mais souvent sur un autre ou pas du tout. Beaucoup de ces femmes avaient perdu leur protecteur ou celui-ci était dans l’impossibilité de répondre à leurs besoins les plus rudimentaires. Bartholomé ne tenait pas à faire d’impairs et la respectabilité du père Sedella garantissait la tenue des actions de Madeleine et de ses comparses. Devant ce cas particulier d’immigrant, le gouverneur avait acquis au-delà des remparts une partie du quartier naissant appelé Marigny, du nom de son propriétaire, afin de les loger. En quelques jours, les habitants bâtirent un baraquement pour protéger leur nouveau voisinage. L’entraide prévalait.

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Madeleine posa sur ses lourdes boucles, de teinte châtain, coiffées en un chignon sage, un large chapeau de paille. Elle n’était pas de nature rebelle, mais elle refusait de mettre un tignon, espèce de turban que toute négresse avait obligation de porter afin de cacher ses cheveux crépus. En fait, c’est le précédent gouverneur Estéban Miró qui avait édicté des lois somptuaires obligeant les femmes de couleur à s’abstenir de toute attention excessive à l’habillement, notamment le port de bijoux, de plumes et autres colifichets. Et si celles-ci étaient contraintes de couvrir leur chevelure, c’était mal connaître les femmes en général et celles-ci en particulier qui rivalisèrent d’imagination pour nouer leurs coiffes. La gent féminine de sa classe exposait avec arrogance ces foulards qui étaient devenus au fil du temps de hauts turbans. C’était sa façon à elle d’afficher sa liberté et celles de ses ancêtres. Elle était consciente que c’était futile, qu’elle se trouvait hors la loi, mais c’était plus fort qu’elle. Elle ne courait guère de risque d’être arrêtée par la garde, le maître de son protecteur, monsieur de Maubeuge, sans le savoir la préservait par sa puissance. Fin prête, elle monta dans la carriole conduite par Congo et qui détenait les victuailles que Constant lui avait procurées. Congo se parqua sur les abords de la place d’armes qui était fangeuse de la pluie de la nuit, c’était la période des trombes d’eau soudaines et passagères que le soleil transformait en chaleur oppressante. Elle prit un panier et se dirigea vers les grilles du jardin du gouverneur afin de connaître les nouvelles, après avoir traversé le camp de fortune, elle alla trouver le secrétaire qui la renseignait. Elle apprit ainsi que le vaisseau « le Paradisier » était attendu ainsi que « le Nantais ». Elle marcha jusqu’à la levée et du haut de celle-ci, elle scruta vers le Sud, et effectivement deux navires, l’un derrière l’autre, entraient dans la rade de la Nouvelle-Orléans. Le plus gros fut arrimé au bout d’une heure d’approche et de manœuvre au ponton. Alors commencèrent à descendre les passagers, et le spectacle des jours d’avant continua. Madeleine rejoignit le campement et aida les sœurs ursulines à soigner et à réconforter les malheureux rescapés. La journée se passa sans qu’elle ne la vît se dérouler. C’est en partant qu’elle trouva, dans un coin de la place, une vieille femme accroupie à la peau café au lait, solitaire, et qui de ses yeux blancs fixaient le vide. Madeleine s’approcha, tous semblaient l’avoir oublié. « —Madame, Madame. » Touchant sa main, elle fit localiser à l’aveugle sa présence.

« — vous êtes seule ma bonne dame ?

— Non, non, y a A’na, est partie che’cher de quoi manger. » Madeleine regarda autour d’elle et ne vit personne. Elle allait le dire à la vieille quand arriva vers elles un enfant malingre avec des yeux d’un vert limpide. « — C’est toi A’na ?

— Oui ma’ame, j’uis allée che’cher nou’itu’e pour ma g’and mè’e, mais y a p’u « ien.

— Vous n’avez pas d’autre famille ?

— Non ma’ame, tout le monde mo’ là-bas, nous êt’e seuls. »

Madeleine étouffa sous la compassion, elle ne pouvait les laisser esseulées, sans rien. Elle se décida d’un coup. Elle les emmenait avec elle, Constant ne le lui reprocherait pas. N’ayant rien à perdre la femme accepta et monta avec l’enfant dans la carriole sous le regard suspicieux de Congo.

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Naïma vit arriver avec déplaisir la femme qui paraissait plus vieille qu’elle ne l’était et l’enfant à l’étrange allure. Elle ne put s’empêcher de penser que le malheur entrait dans la maison et marmonna une prière à la Loa Damballah. L’aveugle sourit, car elle avait reconnu l’invocation vaudoue. Devant la défiance visible de sa servante, Madeleine annonça l’installation parmi eux, jusqu’à nouvel ordre, des nouveaux arrivants. Elle lui demanda de s’en occuper et lui expliqua où les loger. Attirées par leur venue, les deux petites filles de Madeleine se précipitèrent dans ses bras alors que la femme se présentait avec modestie à tous. « — je suis Netta Dupouilh, mais tout le monde me nomme Maminetta, et l’enfant est mon unique petite fille A’na, A’na Filipa ». L’objet d’attention de tous leva ses yeux d’un vert limpide et examina ce qui l’entourait avec curiosité, elle devait avoir une dizaine d’années et était maigre comme un échalas. Naïma fut tout de même prise d’apitoiement et éloigna ses mauvais pressentiments, se réprimandant intérieurement de sa bêtise. Avec douceur, elle guida l’aveugle, vers les combles de la maison où se trouvait sa chambre et celle de Congo, à cet étage, il restait suffisamment de pièces pour loger les nouvelles arrivantes. Naïma, tout en l’installant, expliquait à l’aveugle où elle était et qui l’hébergeait, confirmant l’intuition de celle-ci. Elle annonça qu’elle allait donner un bain à la fillette qui en avait visiblement bien besoin après le voyage.

saint-domingue

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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mes écrits

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 21 à 23

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Chapitre 21.

13 mai 1793. Un dossier bien compromettant.

Rieupeyroux cadet

Une lumière printanière embrasait Toulouse et cela réchauffait le cœur de Monsieur Rieupeyroux cadet, arrivé très tôt le matin. Il frappa à la porte du bâtiment qui abritait les services du procureur. Il contemplait les arbres fruitiers qui dépassaient du mur de la cour en attendant la venue du concierge. Il commença sa tache aussitôt après avoir monté les deux étages qui menaient à son bureau. Les nouvelles directives, arrivant de Paris, demandaient un surcroît d’effort afin de pouvoir arrêter tous les ennemis de la nation. La loi des suspects votée depuis peu en rallongeait considérablement la liste et d’autant son travail. Le Comité de salut public parisien y avait mis pêle-mêle les nobles, les émigrés, les prêtres réfractaires, les fédéralistes, les agioteurs et leurs familles entrant dans cette catégorie. Ils devaient être emprisonnés jusqu’à la paix et pour rendre cela réalisable les sociétés populaires recevaient des pouvoirs de surveillance et de police.

Face aux dangers de la contre-révolution, la Convention votait toutes les lois que lui exposait le Comité de salut public. Grâce à son poste auprès du conventionnel, représentant la ville, il avait lui-même pu contourner celle de la levée en masse de tous les jeunes gens célibataires qui s’en allaient aux frontières. Le soutien d’Henri-Louis Ferrand, le maire de Toulouse, ami de sa famille, y avait été pour beaucoup. Son travail, bien qu’administratif, ne le mettait pas à l’aise à l’égard de ses voisins, même si certains sans le savoir lui devaient la vie. Aux yeux de tous, il était le secrétaire du procureur délégué par l’Assemblée, et par les temps qui courraient cela inquiétait.

Ce matin de mai n’allait pas ménager ses peines au vu du sac postal qui l’attendait. Il chaussa ses lunettes et s’assit à son bureau face à la fenêtre donnant sur les toits aux tuiles romaines. L’assistant de Monsieur d’Hugueny, procureur de la ville, s’était lancé dans sa tâche. Il dépouillait, classait le contenu de la besace par ordre d’urgence, en vue de le présenter à son supérieur. Le travail s’avérait laborieux, après avoir ouvert le courrier, il le lisait en diagonale afin d’estimer son importance. Outre les affaires personnelles du procureur constituées de lettres de recommandation pour divers individus, de directives de la Convention, l’autre sac, le plus gros du volume était formé de billets de dénonciations le plus souvent anonymes dont certaines délations citaient des amis à lui, lui causant mille tourments. Ce sac-là comportait quelques documents supplémentaires, copies de ceux du comité de salut public. Il ne les aimait pas. C’étaient généralement des dossiers d’instruction, sujets à arrestation de familles connues de lui ou de sa maison.

Une bonne heure s’était écoulée quand il découvrit dans les nouvelles pièces d’accusation celui de la ci-devant Marie-Angélique Cambes-Sadirac, sœur Angélique aux ursulines, aristocrate, fille d’émigrés et sœur d’un hébertiste. Bien que la sœur citée dans la délation lui fut étrangère, il s’alarma, il ne tenait pas à ce que l’on s’intéresse de trop près au couvent dont il savait la situation de ses occupantes précaire. Il était le demi-frère de Marguerite Lataste, sœur Pierre-Marie, que son père avait eue d’un premier mariage. Elle l’avait élevé à la mort de sa mère alors qu’il était en bas âge, transposant celle-ci dans son affection. Elle était rentrée dans les ordres quand il intégra le collège. Il prit sur lui de cacher le dossier momentanément. Il savait son supérieur peu pressé d’effectuer son travail administratif, il lui préférait la chasse dans les forêts de la région et les mondanités liées à son poste. Il ne changea rien à son emploi du temps afin de ne pas éveiller l’attention. Dans cette période difficile, tout n’était que suspicion et délation. Sa journée finie, sous prétexte de rendre visite à sa sœur, il décida d’aller informer sœur Ambroise, la mère supérieure du couvent de Grenade.

Il connaissait bien la nonne. Un an plus tôt, il avait dû accompagner les commissaires désignés pour dresser l’inventaire des effets des religieuses de Sainte Ursule. Elles n’étaient déjà plus que 41 dames. Lors de la mise en forme du rapport, il avait réussi à ramener leur bien à 5000 livres environ, ce qui restait encore considérable, mais n’avait pu faire moins sans éveiller les soupçons de Toulouse et de Paris.

abbaye de Grenade

L’abbaye de Grenade fondée en 1626 par les ursulines de Toulouse était un des principaux édifices ecclésiastiques de cette importante bastide située près du confluent de la Garonne et de la Save. Les moniales du couvent avaient toujours assuré l’instruction des jeunes filles de la région. Aussi quand la décision tomba, fin 1789, par l’Assemblée Nationale, de supprimer les Maisons monacales dont les possessions avaient été déclarées nationaux, la communauté avait demandé le maintien des Ursulines. Le maire de l’époque avait envoyé un courrier encore dans les annales de Toulouse, dans lequel il décrivait avec ferveur les qualités de ces dames. « Elles montrent à lire, à écrire, à œuvrer, et instruisent leur religion aux jeunes filles de notre ville… Ces dames, aux revenus modiques, partageaient le reste de leur temps entre la prière et le travail… Elles sont précieuses pour leur utilité à éduquer nos enfants. Elles sont à ce jour recommandables par la pureté de leurs mœurs, car on n’a jamais pu leur adresser aucun de ces reproches qu’ont mérités quelquefois les autres ministres du Culte. » Malgré les richesses supposées de l’ordre, le couvent et ses pensionnaires furent maintenus.

Lorsque la nouvelle République en guerre manqua de subsides, quelqu’un à Paris se rappela cette exception et avait donc demandé la déclaration des biens. L’établissement de la liste détaillée à la charge de Rieupeyroux cadet fut long à exécuter. En plus du monastère, du cimetière, du pigeonnier et du jardin dans la ville, rue des Noyers, il dut rajouter la petite maison et la cour pour l’aumônier, sans oublier le terrain et la vigne au Cettés, plus sept métairies. Tous, ou presque, détenaient des étables contenant des bœufs au bordier, four, patus, sol, terres, bois, pastencs, pieds de vigne et bousigues, taillis, les troupeaux à laine dont un de quarante têtes avec un bélier, produisant : lin, volaille, œufs, cochon et fruits. Il prit part au décompte du mobilier, des autels, des retables tout en dorure, des calices, des ciboires, des ostensoirs, de la crémière, des burettes avec plateau d’argent, des flambeaux de fonte, des chasubles brodées, des pluviaux, des dalmatiques, du linge nécessaire au service, et des aubes. On lui rappela de ne point omettre la sacristie et l’enceinte du couvent dont les cellules, l’infirmerie et la cuisine. Il dut à cœur défendant inscrire la statue de la vierge de la chapelle et ses cinq tableaux en bois doré, les prie-Dieu, les couches, les tables, les armoires, les chaises, et les douze couverts d’argent pour l’usage des malades seulement. Pour le reste, meublé sans ostentation, il dut allonger sa liste de tous les ustensiles de cuisine. Concernant la bibliothèque, dans laquelle ses commanditaires espéraient trouver des trésors, il ne décela que l’explication de l’Ancien et du Nouveau Testament, les œuvres du révérend père Louis de Grenade et autres livres de piété. Le chai quant à lui contenait : trois cuves, deux cuviers, quarante comportes et soixante-cinq barriques avec des chantiers de bois, un grand et petit entonnoir. La nomenclature avait été certifiée par Marguerite Bergé, la prieure. Jean-Pierre Marie Belan, maire de Grenade, mit toutefois un bémol à l’inventaire et stipula le mauvais état de la plupart des biens, guère entretenus et leurs revenus souvent impayés par les bordiers et métayers. Pour preuve, il joignit la supplique de Françoise Raspide, dont la pension de deux cents livres était encore à devoir. Malgré ça, Paris suspicieux s’intéressa au couvent.

Rieupeyroux cadet sortit sans précipitation de la cité, ne voulant pas attirer l’attention. Il avait environ deux bonnes heures de trajet, car Grenade se situait à huit lieues de Toulouse. Passé la porte de Notre-Dame de la Naurade, il garda son cheval au trot pour ne pas susciter la curiosité de quiconque. Il était loin d’être tranquille, ses sens étaient en éveil, l’armée révolutionnaire de la ville, menée par un Beaumontois, faisait régner la terreur sur Grenade et ses alentours. Il ne précipita donc pas son rythme ; il ne tenait pas à alerter ce régiment de triste réputation pour ses actes sanguinaires. Ayant traversé les rues de la bourgade déserte, il arriva à la nuit aux portes du couvent. Les habitants se barricadaient, les pires rumeurs circulaient quant aux crimes commis par cette armée qui était supposée la protéger.

Après avoir tiré sur la corde de la cloche, il attendit un long moment que l’on vint aux nouvelles. Craintive, la sœur portière entrouvrit le judas. Il se présenta et lui expliqua que malgré l’heure, il était tenu de rencontrer la mère supérieure, c’était urgent. Elle le connaissait, le fit entrer et patienter dans le parloir.

Sœur Ambroise

 Marguerite Bergé, dame Bergé pour les civils, et mère pour les religieuses, était avant tout Sœur Ambroise. Cela faisait près de vingt ans qu’elle était l’abbesse du couvent. Son sacerdoce avec le temps et les évènements qui secouaient le pays était devenu très lourd. Dès l’année 1789, elle avait vu son établissement vivre une véritable hémorragie. Il se vida de presque toutes les moniales venues de l’aristocratie, c’est-à-dire l’essentiel du lieu. Puis petit à petit, malgré le soutien de la population, ce furent les élèves qui pour des raisons diverses s’abstinrent de revenir suivre leurs enseignements. Puis ce fut l’intrusion de la Convention dans l’enceinte même afin de leur faire prêter serment. Sur l’invitation du Maire et du procureur, elle avait dû réunir tout son monde dans une salle. Courageusement, toutes les Dames répliquèrent qu’elles ne pouvaient point prêter allégeance à l’édit prescrit par l’Assemblée Nationale, quelque respect qu’elles aient pour elle. En outre, les quatre sœurs malades retenues à l’infirmerie apportèrent une réponse identique à la grande contrariété des représentants de la nouvelle république. Et pour finir, les métayers sous des prétextes divers refusèrent de payer les redevances. Elles subsistaient avec le potager et les quelques revenus qui leur restaient. Percluse de rhumatismes, elle alla voir ce qui l’attendait au parloir, supposant qu’à cette heure-là ce ne pouvait être qu’une catastrophe ou tout au moins un sérieux problème.

Lorsqu’elle arriva dans la salle plongée dans une semi-obscurité, éclairée d’un seul candélabre, elle trouva l’individu assis sur un banc, les épaules affaissées. À son entrée, il se redressa, se leva et la salua respectueusement.

— Bonsoir dame Bergé !

 Malgré sa mauvaise vue, elle reconnut l’homme et lui sourit.

— Bonsoir, mon fils, que me vaut votre venue ?

— Rien de bon, dame Bergé, je le crains. L’une de vos moniales est en grand danger.

— Suivez-moi dans mon bureau, vous allez m’expliquer cela.

Malgré la douceur du temps, très frileuse, sœur Ambroise, elle le fit s’asseoir en face du feu de l’immense cheminée qui trônait dans la pièce. Chacun installé dans un fauteuil à très haut dossier afin de se protéger des courants d’air, ils reprirent leur conversation.

— Racontez-moi mon fils, quelle est la nature de mes nouveaux déboires ?

— Comme vous en êtes déjà instruite, je suis le secrétaire de Monsieur d’Hugueny. Ce matin dans ses papiers, j’en ai trouvé un au nom de la ci-devant Marie Angélique Cambes-Sadirac, sœur Angélique aux ursulines de Grenade. Elle y est accusée d’être aristocrate, fille d’émigré. De sérieux remous doivent secouer l’assemblée, car ses chefs d’inculpation stipulent qu’elle est la sœur du ci-devant Lacourtade hébertiste. Et comme je sais qu’aucune de vos sœurs n’a prêté serment, si elle demeure encore au sein du couvent, outre le fait d’attirer l’attention sur celui-ci, elle sera arrêtée et ira tâter de la guillotine.

À cette idée, la Prieure frissonna et songea que le seigneur poussait loin l’épreuve. D’un ton grave, elle lui répondit.

— C’est très charitable de votre part d’être venu, nous prévenir, je vais réfléchir à ce que je dois faire.

— Si elle est là ma dame, je ne vois qu’une solution, elle doit passer les Pyrénées. Je me suis permis de préparer un passeport vierge où vous pourrez inscrire l’identité de votre choix, de préférence aucune qui n’ait un rapport avec elle.

— Mon fils, je ne sais comment vous remercier.

Elle saisit le document et le rangea aussitôt dans le tiroir de son bureau.

— Vous reprenez la route maintenant ?

— Il le faut, car demain je dois être à mon poste pour ne pas éveiller les soupçons !

— Oui, bien sûr, évidemment ! Vous désirez peut-être voir votre sœur avant de partir ?

Chapitre 22

14 mai 1793. La mauvaise nouvelle et sa solution

Une fois seule, sœur Ambroise fit appeler sœur Angélique. Elle était en prière quand une sœur vint la chercher pour la conduire chez la supérieure. Celle-ci s’était rassise au coin du feu. Ses yeux le fixaient, ses pensées organisaient dans sa tête la fuite de la moniale. Lorsqu’elle entendit frapper à la porte de son bureau, elle ne bougea pas et se contenta de répondre. « — Entrez ! » Sœur Angélique pénétra dans la pièce seulement éclairée par le foyer de la cheminée. Le temps de s’habituer au manque de luminosité, elle écouta la supérieure depuis un fauteuil qu’elle devinait. « — venez ma fille, asseyez-vous à mes côtés. » La moniale se trouva décontenancée par la proposition de la Prieure, non pas que celle-ci fût particulièrement hautaine, mais toutes savaient que la supérieure tenait aux convenances. Elle obéit et attendit que Sœur Ambroise reprenne la parole. Celle-ci commença par lui relater la conversation qu’elle avait eue précédemment. Sœur Angélique reçut un choc à l’énoncé de la nouvelle. Elle était consciente que l’abbaye ne pouvait la protéger de tout, elle avait vu s’en aller ses compagnes les unes après les autres, certaines rappelées par leur famille, d’autres préférant des cloîtres en dehors des frontières. Quand elle avait appris par sa tante l’immigration de son père, elle fut frappée d’étonnement et se demanda alors si dans l’enceinte du lieu, elle était vraiment à même de comprendre les évènements. Elle ne s’était pas affolée ; les lettres de sa sœur Marie-Amélie l’avaient rassurée par leur optimisme, trouvant même déplacé le départ pour l’Angleterre de leur père. Entre-temps, le couvent commença à être confronté à des difficultés en tous genres, et puis elle avait découvert comme ses compagnes l’horreur des massacres de l’année précédente. Elle s’en souvenait également, tellement leur congrégation avait eu peur. En septembre, des voisins étaient venus les prévenir, et elles s’étaient barricadées, pendant plusieurs jours, dans la partie encore fortifiée du bâtiment. Leur maison avait miraculeusement échappé aux atrocités, que la convention, elle-même, avait fini par récrier. Elles n’avaient vraiment compris la clémence du seigneur que, lorsqu’on leur raconta le martyre du couvent de Toulouse, puis quand elles apprirent le sort de certains membres de leur famille, beaucoup d’entre elles avaient eu des victimes en leur sein, elle la première. Et maintenant, c’était son tour, et, semblait-il, celui de sa sœur Marie-Amélie. Ses derniers courriers apparaissaient plus tendus, plus pessimistes, et voilà qu’on lui en portait la preuve.

— Ma fille ! Ma fille, je vous parle.

— Excusez-moi ma mère, mais la nouvelle m’abasourdit.

— Oui, évidemment, je comprends bien. Mais nous sommes contraintes de réagir et pour cela nous devons compter sur l’aide de notre seigneur.

— Bien sûr, ma mère, mais que vais-je faire ?

— C’est très simple et c’est notre messager qui a formulé l’évidence, vous allez passer les Pyrénées pour l’Espagne.

— Mais pour aller où ? Et comment ? Et avec quoi ? Et puis ma fuite va amener les foudres sur notre couvent.

— Mon enfant, vous devriez faire confiance en notre seigneur ! Pour le comment, nous allons le mettre en place aux yeux de tous, vous allez devenir bergère et suivre la transhumance avec un de nos pâtres dont je ne doute point de sa loyauté. Avec quoi ? Et bien avec votre dot que je vais vous restituer et que vous allez apporter au couvent de la Nouvelle-Orléans, au moins celle-ci restera dans notre corporation. Vous y détenez toujours de la famille, je crois ?

— Oui, ma mère. S’abstenant de rajouter que hormis quelques lettres elle ne connaissait pas sa jeune sœur, mais son amie, sœur Élisée, demeurait déjà dans cette contrée.

— Alors si cela vous convient, autant aller là-bas, car j’ai bien peur qu’ici… quant à votre départ, nous allons faire en sorte que personne ne s’en rende compte… Comme vous le savez, sœur Marie-Lazaret est malheureusement moribonde, notre seigneur ne va pas tarder à la rappeler. J’ai déclaré son cas de variole sans donner de patronyme, aussi les autorités ne seront pas surprises par sa mort, il me suffira de remplacer son nom par le vôtre. Et s’ils viennent vous chercher avant qu’elle ne soit passée, la maladie devrait tenir éloignée la garde nationale. Et de toute façon, personne en dehors du couvent ne pourrait vous reconnaître. 

Et ainsi fut-il décidé.

*

Marie-Angelique Cambes-Sadirac

Deux jours plus tard le temps de s’organiser sœur Angélique devint la fille Mathurine Duhon, bergère de son état. Elle en avait revêtu l’habit pour le voyage. Constitué d’une chemise en lin avec manches bouffantes, l’encolure large et lacée, la taille froncée et l’avant garni d’une quille évasée, avec par-dessus un jupon long de couleurs claires, une jupe de couleur unie, celui-ci transforma la none. Sa chevelure remontée en chignon sous une petite coiffe ronde, le tout recouvert d’un capulet de mérinos doublé acheva la métamorphose. La mère supérieure lui avait fait rajouter dans ses bagages une mante sombre qui servait en temps ordinaire pour l’hiver. Elle lui donna leur vieil âne et rejeta les objections de la nouvelle bergère lui faisant remarquer qu’elle ne pourrait effectuer tout ce chemin à pied avec des sabots qu’elle n’avait pas l’habitude de chausser. Une heure plus tard, elle arriva ainsi prête à la métairie d’Embécade où l’attendait un pâtre pour prendre la route des alpages.

*

Saturnin avait été abandonné et recueilli par les sœurs du couvent. Le moment venu, elles l’avaient confié aux bordiers de la métairie d’Embécade, ceux-ci n’ayant pas d’enfant. Quand ils furent emportés par une grippe qui avait ravagé la région, il devint le nouveau métayer et le Saturnin d’Embécade. Dans la force de l’âge, d’un naturel ombrageux et solitaire, il était le dernier berger à partir pour l’estivage. Lors de sa transhumance, il récupérait sur son passage les brebis qui avaient agnelé tardivement avec leurs petits. Il n’avait fait aucune objection au moment où la dame du couvent lui avait demandé d’emmener une femme et de la remettre à un passeur afin de lui faire traverser la frontière.Ce n’était pas la première fois qu’il accomplissait cela et ne fut même pas surpris quand il reconnut la sœur. À son arrivée en guise de bonjour, il hocha la tête et elle lui sourit timidement. Il l’attendait avec une vingtaine de brebis et presque autant d’agneaux, il fut satisfait de la voir sur un âne, cela ne les ralentirait pas. Ils amorcèrent leur voyage aussitôt, deux heures de marche ne s’étaient pas écoulées que Marie-Angélique commença à souffrir de plaies au pied, malgré les deux épaisseurs de bas de laine qu’elle portait. Lorsqu’à l’heure du déjeuner, ils s’arrêtèrent sur le bord de la route, elle descendit jusqu’au ruisseau en contrebas et y trempa ses pieds afin de les soulager. Le pâtre prit pitié et lui conseilla d’effectuer le reste du chemin sur le baudet. Tandis que le soir tombait, elle admit être éreintée. Ils furent hébergés dans la grange d’une ferme dans laquelle il récupérait quelques moutons. Sans manger, elle s’enroula dans la couverture et s’endormit. Il la réveilla à l’aube pour reprendre la route. Elle était courbaturée et ne sentait que trop son corps. Ils mirent quatre jours pour arriver à Bannières de Bigorre en passant par L’Isle-Jourdain. Elle avait autant marché que monté l’âne, ceci afin de l’épargner un peu. Ils n’avaient pas eu de problèmes. Le fait de voir le Saturnin avec une fille avait bien intrigué, mais nul n’avait osé poser de questions de peur de se faire rabrouer par le berger, et puis tous trouvaient qu’il était temps pour lui. Bannières de Bigorre était le dernier village avant les cimes. Avec ses maisons d’ardoise étagées en balcon aux linteaux gravés, aux cours avec galeries extérieures et portes en bois sculpté, exposant au soleil des potagers fleuris, le hameau était, avant bien longtemps, l’ultime lieu de civilisation que Marie-Angélique allait pouvoir contempler.

À la sortie du bourg, ils croisèrent un groupe de quatre gardes nationaux dont ils piquèrent la curiosité. Ils avaient visiblement envie de faire du zèle. Celui qui semblait être le chef réclama les papiers de l’un et de l’autre. Tout en les parcourant, il examinait le couple de bergers. Quelque chose le faisait tiquer. Il posa une série de questions, insistant sur la jeune femme. Il n’aurait pas su dire pourquoi, mais elle l’intriguait. Elle lui répondit de son mieux en Gascon. Lorsqu’il lui réclama son lieu d’origine, elle lui répliqua de Caudeyran près de Bordeaux. Il supposa que c’était ça qui le gênait. En fait, son accent bizarre provenait du fait qu’elle n’était pas de la région. Marie-Angélique alias Mathurine Duhon commençait à s’inquiéter. Il allait lui demander pourquoi elle était venue dans le pays quand une brebisdécida d’agneler. Afin de couper aux questions suspicieuses du gradé, elle s’excusa pour pratiquer sa tâche. À la surprise de Saturnin, elle l’aida à mettre bas, fouraillant dans ses entrailles, vérifiant que l’agneau se présentait bien et l’amenant à sortir. Voyant les regards portés sur elle, toujours en Gascon, elle s’adressa au berger. « — eh bein ! Le Saturnin, tu comptes venir me donner le coup de main à Pâques ou à la trinité ? » l’homme réagit et tendit son couteau pour trancher le cordon. Ne sachant que faire et trouvant inutiles leurs investigations, les militaires reprirent leur chemin. Marie-Angélique respira profondément ne sentant plus ses jambes, et s’assit sur un rocher au bord de la route.

— On peut dire que vous êtes surprenante, ma sœur.

— J’ai supposé qu’une brebis ou une chienne cela devait être la même chose

— Et vous avez bien eu raison !

*

Un rideau de pluie tombait lorsque la garde nationale se présenta aux portes du couvent. Le capitaine demanda à voir sur le champ la prieure. Il patienta avec trois de ses hommes dans le parloir, les autres attendant devant le bâtiment.

soeur Ambroise

Sœur Ambroise prit son temps pour aller jusqu’à eux, elle savait pourquoi ils se trouvaient là, cela faisait cinq jours qu’elle guettait leur apparition. Elle se doutait bien que Rieupeyroux cadet avait fini par remettre son dossier à son supérieur. Elle découvrit donc les quatre individus gouttant sur le plancher ciré sous l’œil réprobateur de la sœur portière.

— Citoyenne Marguerite Bergé ?

— Oui, elle-même

— Capitaine Dampierre, je viens chercher la citoyenne Marie-Angélique Cambes-Sadirac.

— J’ai bien peur que vous n’arriviez trop tard

— Comment ? Elle s’est enfuie !

— Nous pouvons voir cela comme ça, mais sœur Angélique a été rappelée par notre seigneur la nuit dernière. Son agonie est finie. Elle est décédée de la variole.

Un subalterne suspicieux sortit de derrière son supérieur. « — Et ? Qu’est-ce qui nous dit que c’est vrai ? » Le capitaine surpris par l’intervention de son homme se retourna afin de constater, lequel c’était. Il découvrit le Parisien en qui il n’avait aucune confiance, il le trouvait tordu, cherchant toujours la petite bête. Il s’en méfiait comme de la peste. Il n’eut pas le temps de répliquer que l’individu reprenait.

— Je l’ai déjà eue la variole, je ne risque rien, je peux aller voir mon capitaine !

— Il est vrai qu’il est peu courant d’attraper deux fois la variole. Répondit sœur Ambroise avec un demi-sourire, devant l’assurance du garde. Puisqu’il en est ainsi, mon fils, veuillez donc me suivre, je vais vous guider jusqu’à notre regrettée sœur.

Marchant devant lui et accompagnée d’une nonne, la prieure emmena le curieux jusqu’à l’infirmerie. La défunte avait été installée dans une cellule individuelle, dans le dessein d’éviter toute contagion. Éclairé de quelques bougies, on devinait le corps allongé sur un lit. L’homme suspicieux s’approcha du cadavre, il attrapa l’une des chandelles sur la table de chevet afin de mieux voir. Il eut un mouvement de recul, les stigmates de la maladie avaient défiguré la morte. N’ayant nul doute quant au décès, il abrégea sa visite. Tout en le raccompagnant jusqu’au parloir, la mère demanda au curieux si par hasard avant ce jour, il connaissait la défunte. Comme il répondait par la négative, elle lui fit remarquer l’inutilité de sa démarche. Arrivée devant son supérieur gêné, elle ne put s’empêcher de mettre en exergue la fatuité de son subalterne. Le capitaine agacé par cette action inconséquente et la posture dans laquelle elle l’avait placé quitta les lieux avec ses hommes.

*

Après trois jours de marche, parcourant villages, forêts, prairies tout en gravissant les massifs pyrénéens, ce qui fut particulièrement pénible pour Marie-Angélique, ils arrivèrent dans les estives et la bergerie, première étape de son périple. Ils y trouvèrent deux hommes, l’un très vieux et l’autre à peine pubère. Pendant qu’elle se remettait de cette dernière montée, Antonin organisait la suite de son voyage. À la surprise de la bergère de circonstance, il lui annonça que c’était le jeune adolescent qui allait la guider pour traverser les sommets, accompagné d’un chien de montagne majestueux avec sa fourrure blanche, un patou. Le museau large, la tête carrée, les babines et la truffe noire, le regard patient et doux, l’animal se frotta à elle. Bien qu’un peu impressionnée, elle le flatta. Il venait avec eux pour notamment les protéger contre des ours ou des loups, ce qui fit frissonner la femme. N’ayant rien à reprocher au pâtre de la métairie d’Embécade, fataliste, elle décida de faire confiance à son jugement.

Le lendemain matin, le soleil pas encore levé, le jeune adolescent entreprit avec elle le périple qui allait leur permettre de traverser en une quinzaine de jours cette partie des Pyrénées jusqu’à l’Atlantique. Tout en zigzaguant sur la frontière, il devait éviter toute présence humaine, même les bergeries.

La route s’amorça par l’entrée dans la vallée de Bastan surplombée des deux tours du château Sainte-Marie en ruine, leur marche devint plus raide au milieu d’un paysage plus âpre. Marie-Angélique frissonna tant elle trouva le lieu aussi sinistre que majestueux. La brume commença à tomber couvrant les cimes puis le chemin, ce qui ne réconforta pas son moral. Derrière le patou, le jeune berger allait à pied devant Marie-Angélique tenant l’âne sur lequel elle était montée. La ouate mouillée du brouillard pénétrait ses vêtements, elle se mit à grelotter. Le frimas se transforma en bruine puis en pluie, elle pria.

L’averse s’arrêta soudainement en passant le col du Pourtalet, soulageant leur marche. L’adolescent s’engagea à nouveau devant elle. Elle tirait l’âne et le talonna sur une terrasse vers l’Ouest par une pente rocheuse assez facile. Arrivés sur les prairies, ils prirent le sentier pastoral en se rapprochant du ruisseau serpentant au milieu du col. Une fois dans la cuvette le cours d’eau s’amenuisa, ils poursuivirent l’ascension sur la rive droite puis sur la rive gauche de la rivière en suivant le ravinement. Marie-Angélique était épuisée, mais n’osait ralentir. Ils montèrent par une croupe herbeuse jusqu’au vallon d’Anéou qu’ils gravirent vers le Sud-Ouest. À travers les estives désertes, ils contournèrent la base du pic du Cuyalaret et obliquèrent ainsi vers le col d’Anéou d’où la vue s’étendait au sud sur le massif d’Anayet et l’Espagne. Le jeune homme devinait l’épuisement de sa compagne. Il décida que le jour n’allait pas tarder à tomber, qu’ils allaient donc établir le campement. Elle lui en sut gré, car à chaque fois que son guide lui avait montré du doigt le lieu où ils allaient. L’effet d’optique lui avait fait paraître l’endroit toujours à portée, mais à chaque fois c’était un lacis de sentes sans fin tracées par les animaux sauvages. C’était des montées, au cours desquelles il devait faire attention à ne pas se tordre une cheville sur un caillou prêt à rouler, des descentes vertigineuses lors desquelles le moindre déséquilibre vous entraînez vers les fonds des pentes. C’était d’étroites vallées qu’il était contraint de contourner. C’était épuisant, elle ne sentait plus ses jambes. Elle souffrait du soleil, sa peau brûlait et quand ce n’était pas cela, c’était le brouillard la bruine qui la pénétrait. Les seules accalmies, qui avaient apporté un peu de répit à son pauvre corps, étaient les pâturages où tout à coup le sol devint plat. Elle s’assit sur l’herbe d’un immense cirque naturel dans lequel des filets d’argent jaillissaient, coulaient, s’enfonçaient ou disparaissaient. Elle supposa des restes marécageux dus aux multiples ramifications des ruisseaux qui le parcouraient. Tout en mangeant goulûment du pain et du fromage que l’adolescent lui avait donnés, elle remarqua les bornes gravées et relevées. Le berger lui expliqua que c’étaient les tracés des pacages des communes de la vallée en contrebas. Après une nuit de sommeil peu salvatrice, elle ouvrit les yeux sur des milliers d’iris et de gentianes bleuissant les prairies alentour. Furtivement, des marmottes curieuses sortirent le nez de leurs terriers sous le regard d’un troupeau d’izards au pelage roux. Le jeune garçon lui montra au loin sur les contreforts du Peyreget les vautours qui planaient non loin de leurs nids. Ils reprirent la route, passèrent par la Cournade l’une des cujalas de la montagne de Bious et longèrent Las Grabeles puis le pic du Paradis. Ils aboutirent au col des moines où ils bivouaquèrent. Elle n’osait se plaindre ni poser de questions, mais elle ne voyait pas la fin de leur voyage. Elle priait, demandait de l’aide au seigneur pour qu’il lui donne la force d’aller jusqu’au bout. Le lendemain, ils contournèrent le lac Del Escalar qui étalait ses eaux profondes environnées de rochers plats. Elle fut distraite par le vol des papillons Machaon, ouvrant leurs grandes ailes blanches et noires, à lunule bleu et rouge, sur les fleurs des carottes sauvages. La matinée n’était pas passée, qu’ils gravissaient le dénivelé d’une crête qui cachait l’étendue éblouissante d’un glacier. Inquiète, elle regarda son guide, il la rassura lui montrant leur chemin sur le relief qui longeait le pic de Belonseiche. Ils descendirent ensuite la pente où ils ne croisèrent que des pins rabougris, robustes, en pieds isolés ou en petits bouquets de moins de quinze mètres de haut et s’arrêtèrent pour la nuit après avoir traversé la vallée Del Astun en Aragon. Ils se situaient au col du Somport. Elle finit par poser la question qui la taraudait. « — C’est encore loin ? » La réponse fut évasive, aller directement en Espagne n’était pas chose aisée dans cette partie, de plus leur contact était en outre plus éloigné. Cela ne fut pas pour la rassurer, elle se fit une raison. De là, après de longs détours, ils rejoignirent pour la contourner la montagne de Couecq et se dirigèrent vers la montagne de Banasse. Marie-Angélique malgré l’effort finissait par être redevable au seigneur de lui montrer toutes ses merveilles que du fond de son couvent, elle n’eut jamais connues. Les chemins poursuivis se déroulaient le long du pic d’Aillary puis de celui du pic Rouge. Arrivés sur place, ils franchirent sous un soleil radieux le col Saoubathou. La journée suivante, ce fut le col de la Cuarde puis le col de Burcq en contournant son piton, ils ne s’arrêtèrent qu’après avoir parcouru le col de Pau en évitant le bourg de Bonaris. Puis vint le moment où le guide de Marie-Angélique ne put se dispenser de la traversée d’un glacier entre Marmida et le pic de Pourtet Barrat avec en contre bas son lac. Respectant ses conseils, elle marchait dans ses pas, suivi de l’âne toujours fidèle. Éblouie par le soleil qui lissait l’aspect du terrain à leur vue, elle buta contre une déclivité, chuta, glissa malgré sa précaution, mais elle se remit sur pied. Il y eut plus de frayeur que de mal. Quand elle supposa son calvaire fini dans la neige, ils durent contourner le pic de Laraillé. Elle ressentait le froid ce qu’elle n’aurait jamais cru à cette saison même en montagne, les jours passaient sans qu’elle puisse vraiment se réchauffer. Elle commença à désespérer. Enfin, au milieu d’une matinée, ils arrivèrent exténués au bord du lac Acherito où ils se reposèrent jusqu’au lendemain. À partir de là, la route fut plus facile, ils montèrent entre forêts et herbages vers le lac limpide d’Ansabère, dans lequel les quelques nuages qui flottaient dans le ciel se reflétaient. Son corps s’était endurci, elle devenait plus agile à sa surprise. Ils prirent une sente qui le contournait à flanc et grimpèrent à la petite aiguille du même nom. Entre celle-ci et sa grande sœur, il la fit passer définitivement en Espagne, lui annonçant tout sourire le terme de leur voyage, alors qu’il descendait l’autre versant de la montagne. Elle remercia le seigneur de l’avoir soutenue. Des pâtres espagnols les accueillirent, visiblement le jeune homme les connaissait. Il lui expliqua qu’ils allaient dépêcher un messager chercher un guide dans un bourg à un jour de là.En guise de guide, ils envoyèrent un chien de berger et attendirent son retour. L’animal habitué rentra chez lui querir son maître.

*

Marie-Angélique Cambes-Sadirac

Deux jours plus tard, Marie-Angélique vit arriver un homme vieux tanné par le soleil et parlant français. Asentzio Etcheberry, natif de Bayonne, venait chercher le voyageur, qui s’avérait être une femme. Il se présenta et expliqua qu’il repartirait dès qu’il se serait reposé un moment.

Asentzio Etcheberry était courtier dans sa ville d’origine. Comme beaucoup dans sa contrée, ce que pensait Paris l’indifférait. Jusqu’au jour où la garde nationale arrêta sa fille et son gendre. Ils avaient été trahis, car ce dernier était le secrétaire du fermier général de la région, et certains voisins n’avaient pas apprécié qu’il puisse s’enrichir par ce biais. Emmené à Bordeaux, le couple avait été guillotiné. À partir de ce jour bien qu’il n’ait rien contre la nouvelle république, il aida toute personne qui voulait émigrer. Lui-même, dénoncé à la garde nationale, évita de justesse la mise en prison et s’installa en Espagne, juste de l’autre côté du versant. Toujours rempli de rancœur, il continua son activité en allant chercher dans la montagne ceux qui fuyaient le régime révolutionnaire.

Après avoir parcouru des chemins que seuls un homme ou un âne pouvaient pratiquer, Marie-Angélique découvrit avec plaisir une carriole tirée par une mule, à laquelle ils attachèrent l’âne son compagnon de voyage. Ils descendirent le versant espagnol pour se rendre à San Sébastian. Ils effectuèrent une première halte au couvent de San Francisco à Tolosa puis arrivèrent à l’abbaye des Dominicains de San Sébastian. La capitale de la province du Guipúzcoa se situait au bord de la mer Cantabrique. Elle admira, émerveillée, sa baie, la fameuse Concha.

À peine dans les lieux, Marie-Angélique fut accueillie par la mère supérieure des moniales de son ordre. Celle-ci l’a reçue froidement, car elle était contrariée. Depuis les évènements en France, se présentaient régulièrement des sœurs de toutes les congrégations et l’abbaye commençait à saturer. Elle fut donc soulagée quand elle apprit que sœur Angélique espérait immigrer en Louisiane au couvent de la Nouvelle-Orléans avec une partie de sa dot pour payer le voyage.

Marie-Angélique demeura un mois dans le monastère de San Sébastian à attendre un navire qui pourrait lui faire traverser l’Atlantique. C’était la mort dans l’âme qu’elle acceptait de quitter son pays, supposant que ce sacrifice était voulu par son seigneur. De plus qu’était-ce à côté de ce que pouvaient endurer ceux qui restaient et subissaient les affres de cette révolution qu’elle ne comprenait pas vraiment, consciente d’avoir été jusque-là protégée par les murs du cloître. Elle détenait très peu d’informations au sujet de sa famille. Tout ce qu’elle avait appris venait de sa correspondance avec sa tante. Aucune lettre n’était arrivée d’Amérique depuis belle heurette et suite à ces terribles massacres de septembre dernier, elle n’avait obtenu aucun renseignement sur ce qu’il était advenu de Marie-Amélie. Elle la savait juste en vie et en avait longtemps remercié le seigneur. Quant à son frère, personne n’avait de nouvelles depuis près d’un an. Elle priait pour eux oubliant ses propres angoisses.

Chapitre 23

1793, le 03 juin,  La chute

François-Xavier Lacourtade

L’eau miroitait et l’aveuglait au fil des mouvements du fleuve l’obligeant à plisser les yeux. De la fenêtre de la mansarde, François-Xavier regardait sans voir le trafic des bateliers sur les quais des Tournelles. Ses pensées voguaient ailleurs, il était enfermé sous les toits depuis le début des évènements avec pour seul informateur Damien, son frère de lait et valet de chambre. Les deux hommes, élevés par la mère de ce dernier, se tenaient pour frères plutôt que pour maître et serviteur, ce que les divers membres de la famille considéraient comme allant de soi. Ils avaient constamment compté l’un sur l’autre et dans ces moments difficiles plus que jamais.

Tout s’était définitivement envenimé avec l’acquittement ostentatoire de Marat. Les amis de François-Xavier, qui avaient porté l’accusation, avaient eu beau feindre le dédain, l’échec demeurait grave et annonçait de funestes jours. Ils avaient bien essayé de combattre encore, Pétion avait publié une « Lettre aux Parisiens » qui faisait appel aux citoyens aisés et tranquilles qui se sentaient brimés par une poignée de factieux, mais en vain. Les Montagnards avaient empoigné la commune insurrectionnelle de Paris. Celle-ci se mit à multiplier les visites domiciliaires et les arrestations élaguant les rangs de ceux qu’elle considérait comme ses ennemis, qu’ils ne fussent pas ceux de la Nation, n’avaient pas d’importance. Robespierre dirigeait la lutte. L’entourage de Brissot et de Roland avait essayé de le contrecarrer par une dictature nommée le Comité des Douze, qui rassemblait des hommes favorables à leur point de vue, mais c’était trop tard.

Le matin du 31 mai, les barrières furent fermées, le tocsin sonna. Robespierre et Danton ne bougèrent point, ne se montrèrent pas. Mais Marat, lui, agit dès le début. Les nouvelles répandues dans la ville avaient, comme lors de la chute de la royauté, mis le feu à l’exaltation des patriotes. L’armée du Nord était repoussée, les Vendéens remportaient de nouveaux succès. Le Jura s’était soulevé, Bordeaux, Marseille, Lyon, les cités acquises à l’entourage d’Hébert, de Vergniaud, de Guadet, des Roland, s’étaient fédérés et se rebellaient à la République. Pendant la nuit, tous se cachèrent. Au matin, ils allèrent à l’Assemblée espérant changer les choses, mais là, coup de théâtre ! Robespierre qui attendait son heure, trop heureux, l’avait prise à bras le corps. Après Barère, à la tribune, il réclama la suppression immédiate du Comité des Douze et conclut par : « — oui, je vais conclure, et contre vous. Contre vous qui après la révolution du 10 août avez voulu conduire à l’échafaud ceux qui l’ont faite, contre vous qui n’avez cessé de provoquer la destruction de Paris, contre vous qui avez voulu sauver le tyran, contre vous qui avez conspiré avec Dumouriez… Ma conclusion, c’est un décret d’accusation contre tous les complices de Dumouriez et tous ceux qui ont été désignés par les pétitionnaires. »

Ce fut l’effroi, mais les conventionnels concernés par la fulgurante attaque purent tous se retirer de l’Assemblée. À la connaissance de la scène, François-Xavier prit la décision de quitter Paris dès le lendemain, il jugea qu’il se devait de rejoindre Marie-Amélie. Mais, là aussi, c’était trop tard, Damien entra le soir même de cette funeste journée dans la mansarde où se terrait son maître. « — François ! Tu ne peux plus partir, Marat après avoir exhorté les membres de la Commune est monté au beffroi de l’Hôtel de Ville et il a sonné lui-même le tocsin. Roland et Lebrun ont fui pour éviter l’arrestation, mais Madame Roland se retrouve écrouée à l’Abbaye. Les autres se sont réunis chez Meilhan, et tergiversent quant à soulever les départements, mais Vergniaud, Brissot, Gensonné, Valazé s’y opposent. Mais ils ne se décident pas plus à quitter Paris. » François-Xavier restait abasourdi par les renseignements recueillis. Il conclut qu’il valait mieux attendre quelques jours afin que les choses se calment.

Les fuites et les arrestations se multipliaient. Le lendemain matin, Damien alla aux nouvelles. Il effectua son compte rendu en ramenant le déjeuner. François-Xavier n’eut guère le temps de réfléchir, un brouhaha d’individus armés se fit entendre dans la rue. Son compagnon jeta un œil dans l’escalier, les premiers individus s’engageaient sur les premières marches. « — Les toits François, les toits ! Vite ! » François-Xavier se précipita vers la trappe qui permettait de sortir par les toits. Il cala l’échelle contre celle-ci, y monta Damien à sa suite. Ce dernier la retira et ferma le châssis derrière lui, talonné de près par son frère de lait, courant précautionneusement sur la toiture glissante vers l’immeuble voisin. La pluie qui tombait depuis la nuit s’était interrompue. Un coup de feu claqua, François-Xavier se crispa, se retourna pour examiner, aperçut Damien chavirer. Il pivota afin d’essayer de le rattraper, mais il dérapa sur les tuiles luisantes, perdit l’équilibre et ne trouva rien à quoi se raccrocher. Un des poursuivants se pencha. « — En voilà deux que la veuve ne verra pas ». Les deux compagnons gisaient, cinq étages plus bas sur le pavé de la cour intérieure.

*

Le procès des vingt et un Girondins, non évadés, occupa les audiences du tribunal révolutionnaire des 24-30 octobre 1793. Tous furent condamnés à mort.

arrestation des Girondins

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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mes écrits

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 19 et 20

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Chapitre 19.

Déclaration de guerre, Printemps 1793.

Juan Felipe marquès de Puerto Valdez

La France avait déclaré la guerre à l’Espagne. La République française avait déclaré la guerre à la royauté espagnole. La lettre de cachet aux armes du roi d’Espagne était étalée sur le bureau aux luxueuses marqueteries du gouverneur de Louisiane, à sa stupéfaction. Celui-ci, tout en la relisant une xième fois, tapotait machinalement l’accoudoir de son fauteuil.  

Il ne manquait plus que ça ! Pensait-il. Il avait déjà des difficultés à contenir les membres du Cabildo. Voilà que, maintenant il allait être contraint de discipliner les velléités des Français, leur rappeler où étaient leurs intérêts. Cela promettait une séance houleuse. 

*

Ignacio Pérez Alvares, second de Juan-Felipe, était un homme simple, au caractère solidement trempé. Sans être taciturne, il parlait peu, ne se mettait jamais en avant, mais savait écouter et grâce à cela, il attirait l’amitié. Il faisait partie d’une famille de militaires. Son grand-père s’était distingué par son courage à la bataille de Plaisance, pendant de la guerre de succession de l’Autriche. Il s’était interposé entre un sabre ennemi et son officier José Diez Duràn y Monreal, il lui avait ainsi sauvé la vie, perdu la jambe et acquis des galons de sous-lieutenant. Son père, lui, avait gagné son grade d’insigne, lors du conflit qui dura sept ans suite à ses faits d’armes à La Havane. Mais cet honneur à peine reçu, sur les remparts de la ville, il était mort sous les tirs des Anglais. Sa mère, qui en douze ans de mariage n’avait dû vivre avec son époux que six mois en cumulant toutes ses permissions, n’avait eu qu’un enfant, Ignacio. Lorsque le faire-part de décès de son mari arriva, elle venait de périr d’une épidémie que tous nommèrent peste, à défaut de savoir au juste quel était ce mal. Ignacio à dix ans était devenu orphelin et se retrouva à la charge de son grand-père. Le vieil homme, désemparé, rédigea une lettre par l’intermédiaire de l’écrivain public à son ancien officier. José Diez Duràn y Monreal, lieutenant-colonel, avait obtenu le titre de commissaire des guerres, en souvenir, se chargea du petit garçon et en fit le compagnon de son fils du même âge, Mateo Diez Duran Y Navarho. Ignacio partagea les leçons d’écriture, de lecture, d’escrime, d’équitation de ce dernier ; sorti de la plèbe, il reçut l’éducation d’un noble, conscient de sa chance, il n’oublia jamais de rester à sa place. Devenu adulte, son camarade d’enfance rentra en possession du poste de commissaire des guerres de son père et lui demanda de l’aider à servir dans les Caraïbes. Ignacio voulait marcher dans les pas de ce père qu’il n’avait pas connu. Il fut incorporé en tant qu’insigne dans le régiment attaché au baron de Carondelet. Celui-ci se rendait à San Salvador dans l’intention de prendre sa fonction de gouverneur et quand en 1791, il fit de même en Louisiane, Ignacio faisait partie de l’escadron qui l’accompagnait. À la Nouvelle-Orléans, il se retrouva sous les ordres de Juan-Felipe de Puerto-Valdez et le suivit pour combattre les Indiens. Après avoir participé au maintien forcé de la paix de ceux de San Salvador, il partit pour ceux de Floride. Il était fort attaché à son capitan et le lui avait prouvé en le sauvant d’une mort certaine. Celui-ci avait été grièvement blessé par des Indiens Séminoles et ils s’étaient perdus dans les Everglades. Ignacio avait poussé l’audace de remettre Juan-Felipe entre les mains d’un pirate afin qu’il puisse être soigné dans un lieu civilisé. Cette action pour le moins originale et dans un premier temps, mal comprise par ses supérieurs l’avait mené tout droit dans les prisons du Cabildo à son arrivée à la Nouvelle-Orléans. Il y avait patiemment attendu le retour de son capitan sain et sauf, car il ne doutait pas que celui-ci le fasse libérer. Ce fut ce que fit ce dernier dès qu’il connut la situation de son sauveur et pour le remercier, il lui avait obtenu un avancement. Il devint l’ordonnance de Juan-Felipe, ce qui renforça sa fidélité envers lui. 

De ce jour, il marcha dans les pas de son capitan et demeurait dans les mêmes lieux. À la palmeraie, il fut reçu comme un bienfaiteur, un membre de la famille par Antoinette-Marie. Il avait admiré l’épouse de son supérieur et envié le contremaître dont il appréciait les courbes et le charme de sa compagne. Il n’avait pu ignorer la beauté de la gouvernante, mais l’arrogance de la métisse l’impressionnait, quant aux esclaves, elles ne l’intéressaient pas. De toute façon, il n’avait jamais couru après les femmes, ni pour la bagatelle ni pour le mariage. Il avait un physique agréable, mince, athlétique, brun de poils, un visage taillé à la serpe, un nez aquilin et des yeux de biche, détail qui surprenait un tant soit peu, mais séduisait. Son air grave charmait la gent féminine, il avait donc connu quelques relations avec des veuves appétissantes qui l’avaient attiré dans leurs filets, mais ne l’avaient pas retenu le moment venu de partir.

Il s’était facilement intégré à la vie de la plantation. Il chassait le daim, l’alligator, le canard sauvage, la dinde voire quelques félins avec Juan-Felipe, Georges Tremblay ou l’un des économes. Il appréciait de pêcher dans le bayou ou le fleuve, fier comme un enfant de ramener des poissons-chats de taille remarquable, qui faisait le délice des dîners. Il aimait s’amuser avec les enfants, aussi ceux-ci le cherchaient. Il avait apprivoisé Nathanaël et Hyacinthe en leur apprenant à tailler une flûte et à en jouer, subjugué la petite Sara en lui confectionnant une poupée en bois, et impressionna encore plus Caleb après lui avoir fabriqué un tambour à sa taille dont il usait à tour de bras. Ses rapports avec les esclaves étaient généralement, comme tous les blancs, paternalistes, mais le plus souvent ils l’indifféraient, cela ne le concernait pas, il en avait toujours vu, cela ne faisait pas partie de ses préoccupations. Pour eux, il était un blanc et un ami du maître, c’était la seule chose qu’ils avaient intégrée. Lors de ses séjours sur la plantation, il logeait dans le bungalow où il lui était réservé deux pièces. Bien que spartiate, il en appréciait le confort et les moments de solitude que lui offrait cette indépendance. Il était ce soir-là rentré tard d’une promenade au bord du fleuve et se perdait dans ses pensées, allongé sur son lit quand on frappa à sa porte. Il se précipita, car à cette heure ce ne pouvait être qu’une urgence. Il resta abasourdi au moment où l’ayant ouverte il découvrit, les cheveux lâchés tombant sur ses épaules dévoilées, Mama-Louisa. Il ne l’avait jamais vue si négligée, ni si sensuelle, si envoûtante. Elle plongea ses énigmatiques yeux d’ambre dans les siens, mit son index sur sa bouche, et délicatement le poussa dans la pièce. Elle ferma la porte derrière elle et dégrafa sa jupe qui, telle une fleur, vint s’étaler à ses pieds. Elle l’enjamba. Devant lui, en chemise elle lui souriait, il était gauche comme pour une première fois. Elle lui prit la main et l’entraîna vers ce qui lui servait de chambre. Elle fit passer son corsage par-dessus sa tête. Il contempla son dos filiforme, ses fesses rondes. Elle pivota sur elle-même et dévoila à son regard, son buste fier, ses seins en pomme, dont les auréoles brunes pointaient, sa taille marquée, ses hanches étroites, ses jambes fines, musclées qui n’en finissaient pas. Il devait rêver. Elle s’approcha, lui ôta sa culotte que son pénis repoussait pour s’en dégager. Elle lui retira sa chemise et ce dernier une fois nu, elle le renversa sur le lit. Elle s’installa à cheval sur lui, et doucement contre son sexe fit glisser le sien humide de désir. De ses doigts fuselés, elle suivit les courbes de son torse, électrisant le jeune homme pendant son parcours, s’attardant sur ses pectoraux, effleura une cicatrice qui passait sous l’un d’eux. Elle rejeta la masse de sa crinière et se pencha vers son visage. De sa langue, elle entrouvrit sa bouche, l’embrassa longuement. Il sentait son odeur chaude, épicée, ensorcelante, sa poitrine caressait furtivement la sienne. Elle approcha lentement ses lèvres sur la pointe de ses tétons, les mordilla, Ignacio ne savait pas que cela lui ferait un effet aussi agréable, il ferma les paupières. Elle poursuivit sa descente, sa lourde chevelure d’ébène frôlant sur son passage la peau frissonnante de son partenaire. Elle s’installa à nouveau sur son sexe qu’elle sentait vibrer, tressauter contre le sien. Elle le laissa doucement pénétrer, le retint, puis commença son va-et-vient. Ignacio s’abandonnait, il n’avait plus aucune volonté. Il caressait la croupe ferme de la métisse qui caracolait sur son membre dur qui l’emplissait, remontait vers ses hanches, sa taille, ses seins, il la trouvait si belle. Son esprit quitta son corps, il contemplait leur duo. Puis jaillit par saccades un désir qu’il ne pouvait retenir. Ils finirent aussi pantelants l’un que l’autre. Le buste de la femme brillait de sueurs dans la lueur des rayons de la lune traversant la fenêtre. Elle se lova contre lui, il s’endormit comme un bien heureux. Lorsque le jour se leva, il était seul. Il la croisa à nouveau, son attitude ne laissait rien paraître ni deviner de cette nouvelle intimité. Elle était redevenue l’arrogante gouvernante, au port de reine et au tignon immaculé. Il avait dû rêver. Il était un peu déçu, aurait aimé un sourire, un geste de connivence, un regard plus lourd à son endroit qui lui eut assuré un début de sentiment. Il passa le reste de sa journée dans le bayou. Il ne chercha pas à faire lever le gibier. Il ne pensait pas à la chasse. Il trouva sur son chemin un raton laveur, qui, dans les bois plus clairs, était un animal nocturne et ne se montrait pendant le jour que dans les profondeurs du bayou dans lequel il s’enfonçait, mais il se contenta de le voir plonger pour attraper sa nourriture dans les eaux, puis se cacher derrière les troncs des cyprès sans songer à tirer. Il n’y pensa pas plus à la vue d’une sarigue courant le long d’arbres tombés, il s’amusa de l’écureuil rouge, semblable à une traînée de feu, qui enlevait en mon­tant l’écorce des tulipiers. À son approche, un grand lièvre des marais surgit de son terrier situé sur la lisière des roseaux et fit fuir deux daims qui bondirent devant lui quittant l’abri des fourrés de papayers. Il ne se passionna pas plus aux volatiles en tout genre, héron bleu, aigrette, canard d’été, oiseau-serpent, ibis élancé ou grue majestueuse, qu’il croisa sur le bayou au bord duquel il continuait à marcher. Il resta indifférent quand il apeura par sa présence un dindon sauvage au plumage aux reflets métalliques qui aurait pourtant fait un plat consistant. Il eut plus d’une fois à portée de son fusil du gibier, mais aucun n’aurait pu interrompre le cours de ses pensées, qui se fixaient sur le thème le plus intéressant du monde à ses yeux, Mama-Louisa.

Mama Louisa

À la tombée du jour, elle vint à nouveau devant sa porte, et tous les soirs suivants. Sans un mot échangé, leurs jeux varièrent chacun prenant l’ascendant sur l’autre chacun à leur tour. Puis un matin, Juan-Felipe lui demanda de se rendre à la Nouvelle-Orléans, il supposa qu’avec ce départ cette relation muette allait mourir.

*

Mama-Louisa les mains dans la pâte préparait les tartes du déjeuner à venir. Plongée dans ses pensées, elle en fut sortie par Nathanaël surgissant dans la cuisine.

— Mama, Mama, le maître ! Il s’en va et Ignacio aussi ! s’exclama-t-il, dépité.

— Voyons, Nathanaël, ce n’est pas grave, ils vont revenir, ce n’est pas la première fois.

Elle s’essuya les mains à son tablier, se pencha vers son fils, le moucha.

— Mais… Ignacio avait promis de m’emmener pêcher.

— Eh bien, ce sera pour la prochaine fois. Allez, viens ! Allons les regarder se mettre en route. Où se trouve Sarah ?

— Sur les marches, elle est avec Caleb.

Elle laissa échapper un tchiiip de mécontentement. Elle suivit son fils sur la galerie de la plantation, il était reparti en courant, elle sourit de tendresse. De là où elle était, elle observa l’homme, qu’elle avait choisi, accompagner son maître et elle ne s’en inquiéta pas. Elle savait qu’il reviendrait et était sûre de son ascendant sur lui.

Elle avait longtemps vécu au jour le jour, l’esclavage ne lui avait pas donné d’autres options. L’instinct de survie avait gouverné sa vie. Lorsqu’elle avait pensé au lendemain, c’était avec peur. Elle avait été élevée dans la maison de son père et maître et à sa mort avait été vendue avec l’ensemble de ses biens pour régler ses dettes. Puis adolescente, elle avait été revendue. Ne voulant pas partir pour les champs, elle avait décidé des années plutôt de devenir la tisanière de son nouveau maître, le baron de Thouais. En étant sa maîtresse, elle éloignait la convoitise des autres hommes blancs ou noirs. Son instinct l’avait sauvée de bien des horreurs que subissaient toutes négresses sur les plantations, objets de soulagements des pulsions libidineuses des hommes blancs. Elle s’était attaché sans difficulté le maître de la palmeraie d’alors. Elle était devenue pour tous intouchable et avait travaillé sa façon d’être pour que cela reste une évidence. Quand il décéda et son fils après lui de maladie, la terreur l’avait gagnée. Contre toute attente, la nouvelle maîtresse avait gardé tous ses esclaves. Mais chaque jour lui faisait craindre d’être séparée de sa progéniture. L’espoir était venu avec l’annonce de sa liberté et de celle de ses enfants. Elle avait commencé à envisager un avenir, non pas pour elle, mais pour eux. Aussi avoir un homme dans sa vie n’avait jamais traversé son esprit, ayant jusque-là repoussé tout regard insistant par un dédain glacé. Le personnage qu’elle avait construit la préservait, elle et les siens de toutes velléités de possession. Quand elle avait vu pour la première fois Ignacio toutes ses certitudes, ses barrières étaient tombées. L’attrait qu’elle se découvrit pour lui, lui avait fait envisager des jours heureux, espoirs qu’elle chassait sans succès. Plus le temps passait, plus il faisait partie de ses pensées. Elle s’en défendit autant qu’elle put, mais il lui plaisait. Il n’affichait aucune arrogance, il traversait la vie sans se soucier d’y laisser son empreinte. Elle était intriguée par son comportement qu’elle n’avait jamais remarqué chez aucun blanc. Elle se mit à l’examiner sous ses paupières lourdes. Il ne semblait pas de nature rêveur ni contemplatif, il paraissait simplement plein de modestie, satisfait d’être là où il était. Elle s’était émue de ses allures de petit garçon qu’il n’avait qu’en sa présence. Elle le regardait de loin et voyait bien qu’en son absence, il avait le comportement affirmé d’un homme de guerre, toute foi sans agressivité, mais rien n’avait l’air de lui faire peur. Il était rassurant égal d’humeur, cela la mettait en émoi. Au fil du temps, de ses passages dans la plantation, le désir qu’elle avait de lui s’intensifia, elle le voulait, le sentir, se blottir dans ses bras, le caresser, le toucher, l’embrasser, dormir contre lui. Elle finit par s’avouer que cet homme devait être sien. Elle savait qu’il ne viendrait pas à elle. Elle alla vers lui.

*

Ignacio revint une semaine plus tard et retrouva la métisse dans les mêmes dispositions. Comme il avait l’air surpris de la voir sur le pas de sa porte, bien qu’il l’ait attendu plein d’espérance, pour la première fois elle lui adressa la parole. — Tu pensais que ce n’était qu’un engouement passager ?

— Je n’étais pas bien sûr que vous voudriez me garder.

Elle éclata de rire et l’embrassa, il l’enferma dans ses bras, ivre de bonheur.

Il était arrivé à la Palmeraie le matin même avec des ordres du baron de Carondelet. Ceux-ci sommaient Juan-Felipe de rentrer de toute urgence à la Nouvelle-Orléans.

*

Antoinette-Marie s’était levée en même temps que son époux, il allait partir une nouvelle fois pour plusieurs jours pour le service du gouverneur. Elle s’était donc soigneusement préparée, elle voulait qu’il conserve toujours d’elle une image parfaite. Elle tenait à l’accompagner jusqu’au portail de la plantation comme à chacun de ses départs, elle en avait fait une tradition. Elle n’appréciait pas le voir s’en aller. Il le fallait bien, évidemment, mais elle n’affectionnait pas de le savoir en fonction loin d’elle. Elle avait cru le perdre une première fois et depuis, même si elle ne voulait pas le montrer, elle craignait qu’il lui revienne blessé, voire pire. Lorsqu’elle avait partagé ses appréhensions, il lui avait dit, fataliste, que c’était le sort des femmes de soldats, qu’elle s’y ferait. Cela l’avait heurtée, elle ne doutait pas qu’il avait raison ou tout du moins qu’il ne pouvait lui dire autre chose. Elle lui avait suggéré d’être simplement le maître de la plantation, il y avait tellement à faire. Il s’était assombri et il avait refusé. Elle n’avait pas insisté, elle avait compris, il ne voulait pas être un prince consort. Elle saurait attendre.

Antoinette Marie Cambes-Sadirac

Il la trouva sous la galerie. Appuyée sur la balustrade, elle fixait le fleuve. Son cœur se serra à la vue de son opulente chevelure aux boucles blond argent qui lui tombait jusqu’au bas du dos. Elle était si belle, il l’aimait tant. L’émotion monta en lui et des larmes lui vinrent aux yeux. Il se sentait idiot, mais c’était plus fort que lui, elle emplissait son être et chaque fois qu’il pensait à elle sa tendresse débordait. Il lui saisit la taille, la fit pivoter et la prit dans ses bras. Elle chercha instinctivement sa bouche charnelle et chaude. Elle ferma les yeux et se laissa envahir par une onde de plaisir. Ils étaient faits l’un pour l’autre. Ignacio toussota pour signaler l’arrivée d’Ariel avec leurs chevaux. C’était l’heure de partir, le soleil se levait au-dessus de la frondaison des cyprès sur la rive opposée du fleuve. Tenant sa monture par les rênes, Juan-Felipe descendit l’allée de chênes en le bras autour de la taille de sa jeune épouse. Ni l’un ni l’autre ne disaient mot. Le second à quelques pas derrière retenait son animal impatient. Arrivé à la route, il l’embrassa une dernière fois, monta son cheval et s’élança sur la voie au sommet de la levée entre le Mississippi et les plantations. Il avait le cœur trop serré pour se retourner vers sa jeune épouse. Elle le regarda s’éloigner lui souriant toujours, elle salua Ignacio qu’elle avait oublié en chemin. Elle fit demi-tour, secoua ses pensées attristées par le départ, y remit de l’ordre et reprit le trajet de la plantation et ses activités. Le petit Hyacinthe l’attendait déjà sur les marches de la demeure pour commencer la journée. Elle s’attendrit et remonta l’allée.

*

Laissant derrière lui le limon fertilisant, le fleuve avait regagné son lit comme après chaque crue. Celle-ci n’avait pas été très importante et la route embourbée n’avait guère ralenti le capitan et son ordonnance. Ils arrivèrent deux heures après le coucher du soleil au sein de la caserne sur la place d’armes. Juan-Felipe retrouva sa chambre de célibataire et n’en fut guère heureux.

Le lendemain, sanglé dans son uniforme immaculé, tiré à quatre épingles selon son habitude, il se rendit au palais du gouverneur où il était attendu. Le majordome le conduisit dans la salle du premier étage. Le baron de Carondelet la prêtait au conseil municipal, dénommé le Cabildo, et qui avait autorité sur la Nouvelle-Orléans et sur toute la Louisiane. L’ancien bâtiment, qui l’accueillait jusqu’au terrible incendie, n’avait pas été reconstruit. Juan-Felipe, surpris, s’interrogeait quant au but de cette invitation à cette séance. Baldino-Bartolomé de Las Casas, secrétaire du gouverneur, lui fit signe d’entrer et de s’installer. Il se glissa le plus discrètement possible dans la pièce où la réunion devenait houleuse. Il s’assit sur une des chaises appuyées contre le mur à côté de son ami Carlos da Silva di Ribera, capitaine de la garde personnelle du gouverneur. Contrairement à d’autres, le baron de Carondelet avait gardé à son service des membres de l’équipe de don Miró. Il avait tout d’abord engagé Baldino-Bartolomé à la mort foudroyante des fièvres de son secrétaire. S’étant retrouvé sans emploi après la passation de pouvoir et ne voulant point rentrer en Espagne, où rien ne l’attendait, le secrétaire de l’ancien gouverneur accepta aussitôt l’offre, faite contre l’avis de son entourage, par le baron de Carondelet. Ce dernier ne le regretta pas. Le sérieux, l’application et les connaissances, que le jeune homme avait de la colonie et de ses habitants les plus en vue, lui avaient beaucoup facilité la gestion du turbulent pays. Et quand celui-ci lui conseilla de prendre dans sa garde personnelle, ses deux proches compagnons, don Da Silva di Ribera et don de Puerto-Valdez, il y trouva son compte. Les trois amis étaient donc à nouveau regroupés autour d’un gouverneur. Juan-Felipe avait devant lui une longue table pouvant accueillir une trentaine de personnes. Y était assis, face au baron de Carondelet le juge principal Don Manuel Serrano avec à sa droite Don Nicholas Duanoy son suppléant et à sa gauche Don Juan Bautista Sarpy le procureur général. En plus de don Domingo Lemos, qui officiait comme trésorier de la Ville, se trouvaient réunies les plus grandes fortunes de la Louisiane. Il y avait pour ainsi dire autant de Français que d’Espagnols, dont le marquis de Maubeuge qui prenait de plus en plus d’importance dans la communauté française au détriment de Monsieur de Saint-Maxent toujours alité après une troisième crise cardiaque.

La majorité des membres appréciait le nouveau gouverneur, qui avait commandité la percée d’un canal entre la cité et le lac Pontchartrain, ceci afin d’éviter les fréquentes inondations et de construire une voie navigable vers le lac. Encore auréolé des victoires contre les Séminoles de Floride, il lui reconnaissait un vrai intérêt pour la colonie malgré son refus de montrer ses comptes. Mais ils n’aimèrent pas l’ordre du jour traité avec un peu trop de fermeté à leur goût. Le gouverneur, qui connaissait le désir secret des Français pour un retour de la Louisiane aux mains de la France, annonça la déclaration de guerre entre les deux pays. Il expliqua calmement qu’il n’accepterait aucune contestation envers son autorité sous quelques formes que ce soit. Qu’il bannirait sur le champ tout homme et sa famille qui auraient des accointances ou des velléités avec ou pour la révolution ! Et pour éviter toute propagation d’idées insurrectionnelles, il commença par renouveler l’interdit d’importation d’esclaves en provenance de la Jamaïque ou des îles françaises des Caraïbes, réitérant ainsi l’ordre de son prédécesseur et dont l’application s’était relâchée. C’était aussi une des fortes préoccupations du gouverneur qui, depuis les premiers troubles révolutionnaires de Saint-Domingue, craignait toutes révoltes d’esclaves, ayant assez d’ennuis avec un groupe de marrons, esclaves en fuite, qui truandait les voyageurs à la sortie de la ville. À cette assertion, tout le monde se mit à parler à même temps. « – Comment allaient-ils renouveler leur cheptel de nègres ? » Le gouverneur affirma que la solution ferait jour le moment voulu. Pour l’instant, ils se devaient de préserver leurs serviteurs. Monsieur de Maubeuge ne disait mot. Fort contrarié, il n’en pensait pas moins et cherchait déjà comment contourner ce véto défavorable à sa fortune. 

Afin de faire taire le tumulte, le gouverneur se leva et annonça qu’il se retirait. N’ayant plus rien à ajouter, il laissa le Cabildo régler les autres problèmes de la ville. Il fit signe à son secrétaire de le suivre. Ce dernier convia ses deux amis dans le sillage du baron de Carondelet. Une fois installé dans son bureau, il expliqua ce qu’il espérait des deux hommes. — Je suppose que vous avez compris pourquoi je vous ai invités à cette séance du Cabildo, ce que nous devons mettre en œuvre ne va pas être de tout repos et sans embûches… Capitan Da Silva di Ribera, j’attends de vous l’application de la loi martiale. Elle devra renforcer les mesures de sécurité dans la cité où je sais que retentit parfois la « Marseillaise », un peu trop à mon goût. Restez tout de même souple, je ne veux pas me retrouver dans la situation d’O’Reilly, les Orléanais s’en souviennent encore, et passer pour un tyran sanguinaire n’est pas dans mes objectifs. Mais soyez ferme ! Si besoin est, arrestations et bannissements permettront de calmer le jeu et d’empêcher la Louisiane de basculer dans la révolution. Ces mesures paraissent sévères, mais elles garantiront la paix de ce côté de l’Atlantique. Pensez à vous mettre en rapport avec don Carlos de Reggio pour la partie civile, il ne devrait pas vous faire de complication.

Le capitan opina du chef en signe d’assentiment, aussi ne recevant aucune question ni objection, il se tourna vers Juan-Felipe. — Quant à vous, don de Puerto-Valdez, je vous demande d’accompagner notre architecte militaire en vue de faire un mémoire sur l’état de nos fortifications dans notre colonie, ceci afin de les renforcer. Pour être plus précis, vous allez vous occuper de celles qui bordent le fleuve. Le capitan Celestino de Saint-Maxent est déjà en route pour celles de la Floride. Juan-Felipe respira mieux, car il ne voulait pas participer à la répression envers les Français, ou tout du moins à leur surveillance. Il aurait eu l’impression de tromper Antoinette-Marie.

*

Il allait devoir inspecter les rives du fleuve de fort la Balise au district du « Nuevo Madrid » cela allait lui prendre des mois, sans pour ainsi dire rentrer chez lui. Bien sûr, il s’arrêterait en remontant le Mississippi, mais cela serait bref. Et ensuite, il devrait suivre les réfections. Il n’avait pas le choix, il écrivit une longue lettre pour prévenir son épouse qu’il fit porter par une estafette.

*

La vieille Noémie, qui depuis des années servait l’Indienne Dewache, la mère du contremaître de la Palmeraie, avait été enterrée la veille. Pour la première fois, Antoinette-Marie inscrivait dans les pertes de la plantation un être humain. Depuis son arrivée, il y avait eu deux naissances, celle de Caleb puis celle de Sarah, mais ce n’était pas elle qui avait écrit leur nom dans la colonne des gains. Après avoir transcrit minutieusement les dépenses dues aux achats de son économe de retour de la Nouvelle-Orléans, détaillant les différents ingrédients pour la nourriture des esclaves, les outils qu’ils devaient acquérir, elle traça le prénom de Noémie et la cause de sa disparition. Elle était encore songeuse quand Abraham frappa à la porte du bureau. Il venait la chercher, Georges Tremblay avait besoin d’elle, un problème dans les champs d’indigo. Intriguée par ce soudain empressement, son contremaître réglant habituellement tous les ennuis, elle mit une étole de mousseline sur sa robe à la chemise, un large chapeau pour la protéger du soleil et suivit son majordome, avec sur les talons Béarn et Navarre, ses deux dogues.

Après avoir traversé, une bonne partie de la plantation, Antoinette-Marie, trouva Georges devant les plans d’indigo. Accroupi, il examinait les petites feuilles épaisses d’un vert brun au-dessous argenté. Quelque chose, semblait-il, n’allait pas. Abraham était venu la chercher en courant, ils étaient repartis avec la voiture tant cela paraissait urgent, mais il n’avait rien dit à sa maîtresse. Les indigotiers étaient malades. Georges Tremblay se retourna vers l’attelage qui arrivait, il avait l’air désespéré.

— C’est donc si dramatique que cela.

— Regardez vous-même !

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Du doigt, il lui montra le champ qui, à perte de vue, s’étendait sous le soleil exceptionnellement chaud et humide pour un mois de mars. La pluie était tombée le matin même laissant la terre grasse et tiède. Elle se pencha et n’en crut pas ses yeux. Le fléau, tellement redouté, s’étalait sous son regard. Des milliers de chenilles déambulaient sur les plans d’indigo. La plupart des feuilles n’étaient qu’un souvenir et cela en une nuit.

— Que pouvons-nous faire ?

— À ce stade, mettre le feu aux plantations, avant qu’elles se nourrissent des autres cultures. Dit-il, d’un ton las.

— À tout ça ?

Montrant d’un geste ample les champs qui couvraient un quart des terres cultivées.

— J’en ai bien peur. Où que l’on regarde, elles se nichent innombrables. Nous avons essayé l’eau savonneuse comme d’habitude puis j’ai pensé donner l’ordre de les ôter des feuilles à la main, mais même en nous y consacrant tous, nous n’en sauverions pas un dixième. De plus, nous risquons leur propagation dans les autres champs.

— Alors, il ne faut pas hésiter, Georges. Faisons-le !

Il la regarda surpris de sa détermination, se demandant si elle saisissait ce que cela induisait. Peut-être plus d’indigotiers et une nette baisse des revenus, car si ce n’était qu’une récolte réduite, elle n’était pas à négliger. Elle l’observa et crut comprendre ce qu’il pensait.

— Nous n’avons pas de choix, je vendrai des bijoux. Vous savez, j’ai vu les effets désastreux de champignons sur la vigne et des récoltes perdues et les ceps mourir menant à la ruine leur propriétaire. Alors, nous ne devons pas tergiverser. 

Georges Tremblay

Entourés par les économes, une heure plus tard une vingtaine d’esclaves s’apprêtaient à mettre le feu aux cultures en tenant compte du vent, car tous avaient peur de ne pas dominer sa propagation. Tous les autres esclaves des champs encadraient les indigotiers. Ils avaient mouillé les allées qui les délimitaient, ils tenaient dans leurs mains des branchages qui permettraient d’étouffer le brasier, tous priaient, cela pouvait tourner à la catastrophe. Les esclaves se commencèrent sourdement à chanter, invoquant Dieu et sa clémence, on les laissa faire. Antoinette-Marie, assise sur la banquette de la voiture, avait refusé de quitter les lieux. Tendue, elle s’arma de patience. À la demeure, Marie-Adélaïde et tous les gens de maison s’étaient postés sur la galerie de l’étage retenant leur respiration dans l’attente. Georges, le cœur serré, donna le signal, et l’embrasement tout d’abord avec difficulté puis avec plus de vigueur commencèrent à dévorer les plans d’indigotiers. La brise du fleuve telle un soufflet apporta de la force aux flammes. Le cheval de la voiture s’agita à l’odeur de la fumée, Antoinette-Marie le calmait en lui parlant doucement, tout en tenant fermement les rênes. Ses deux molosses, apeurés par le feu, avaient sauté dans l’attelage et, couchés, ils gémissaient. Elle regardait la scène, une boule au ventre. Le soleil déclinait. Les flammes s’élevèrent en un mur brûlant. On pouvait l’apercevoir à des lieux à la ronde, tant et si bien que Timecourt Lazare Latil, son ancien prétendant, et son père se présentèrent avec des esclaves pensant qu’une quelconque catastrophe s’était déclenchée. Ils avaient coupé à travers champs pour parvenir au plus vite. Antoinette-Marie les rassura et les remercia de leur sollicitude. Elle finissait de leur transmettre leur problème, quand monsieur Bertin-Dunogier accompagné de ses économes arriva à bride abattue dans son attelage. Elle réitéra son explication, mais cette vision sembla atterrer le planteur qui blanchit d’un coup. Lui-même ne détenait que des indigotiers, cela présageait un nouveau drame, car si ses champs subissaient le même sort, c’était la ruine.

La nuit était fort avancée lorsqu’Antoinette-Marie se laissa entraîner par Marie-Adélaïde venue la chercher. Elle accepta de les quitter pour rentrer se coucher. Le feu était pour ainsi dire éteint, tout au moins maîtrisé, il ne trouvait plus rien à dévorer. Georges décida de rester surveiller pour éviter qu’il ne reprenne sournoisement. Quand elle pénétra dans la demeure, lasse et déprimée, appuyée sur le bras de son amie, Mama-Louisa l’attendait avec son repas et une lettre qui était arrivée par une estafette militaire. Elle l’ouvrit et la lut, décidément, ce n’était pas une bonne journée pour elle. Juan-Felipe y expliquait qu’il ne pourrait revenir à la plantation d’ici deux mois, voire plus. Dépitée, elle monta se coucher sans manger, c’en était trop.

*

Baldino Bartolomé de las Casas

Les fenêtres du deuxième étage du palais du gouverneur, donnant sur le jardin, étaient encore illuminées. Deux chandeliers d’argent à dix branches éclairaient le cabinet de travail, faisant briller les ors des moulures. Les flammes des bougies vacillaient sous l’effet de la brise venue par la porte-fenêtre ouverte sur le fleuve. Le baron de Carondelet était assis à son bureau, la missive lui était parvenue par un agent juste avant son dîner. Il s’était excusé auprès de doña Maria de la Conception, son épouse, et s’était retiré la laissant seule face à la longue table de la salle à manger.Il avait arpenté les couloirs le menant à sa charge administrative et s’était remis au travail, rompant le sceau du message. Dans la pièce, le silence était pesant. Il releva les yeux, son regard tomba sur son majordome noir debout statique devant la porte. À ses côtés, se tenait son secrétaire, arrivé avec diligence de l’appartement qu’il lui avait été alloué à l’étage supérieur, impassible, attendant sa réaction qui n’allait pas tarder. Le baron de Carondelet n’avait pas faim, les nouvelles amenées par ses agents étaient mauvaises et elles lui donnaient des aigreurs d’estomac. Il avait refusé le plateau envoyé par son épouse et porté par Omar. Il examinait avec son secrétaire, Bartolomé de Las Casas, le document, copie d’une pétition imprimée aux États-Unis et distribuée dans la société française de la Nouvelle-Orléans. Soudain, sans mot dire, il repoussa son fauteuil, se leva et marcha vers la porte-fenêtre. Il avait besoin d’air. Il sortit sur le balcon, respira pleinement la brise nocturne embaumée des effluves du jardin qui s’étalait sous ses pieds. Contrairement à son habitude, il ne prêta pas attention à la beauté du paysage, à la pleine lune se reflétant dans le miroir du fleuve, au flamant rose qui s’attardait dans un envol un peu lourd, mais majestueux. Il était très contrarié, cette feuille qu’il avait envie de froisser, d’oublier, réalisait ses craintes. La sédition couvait parmi les familles créoles françaises. Que fallait-il faire pour les contenter ? Il avait éclairé la ville, le canal pour protéger la cité des inondations était en voie d’achèvement. Au mépris de tous ses efforts, cent cinquante Français demandaient soutien à la nouvelle république et avaient signé la pétition. Il lisait et relisait la liste des revendicateurs qui lui brûlait les doigts, comme s’il avait voulu la savoir par cœur. Il les connaissait tous. Ces trublions étaient supportés en sous-main par « la société française jacobine de Philadelphie « qui leur promettait une aide abondante, s’ils se libéraient du joug espagnol. Malgré les détails sanglants de la Terreur donnés par les fugitifs de France, ou ceux tout aussi terribles des soulèvements de Saint-Domingue, ils avaient arboré le bonnet phrygien et chanté à tue-tête la « Marseillaise » et le « ça ira » saluant la proclamation de la République et l’exécution de Louis XVI avec enthousiasme. Ils avaient fanfaronné, vociféré avec une telle hardiesse qu’ils avaient dû penser que l’aide à portée de main refroidirait toute velléité de châtiment. Bien sûr, certains avaient porté le deuil de leur roi, il se souvenait encore du bal, lors duquel la nouvelle avait été connue et qui avait glacé l’assemblée interrompant la fête. Nonobstant, l’excitation avait atteint son apogée avec la déclaration de guerre par la France contre l’Espagne. Ils avaient commencé par se proclamer Français, Français toujours dans le cœur, Français de langue et de nationalité. Ce n’était pas une nouveauté, les Français n’avaient jamais accepté la perte de la colonie au profit de l’Espagne. Ils refusaient de céder d’un pouce sur leur culture au point d’avoir aussi influencé leurs voisins espagnols. Quant à la République, même les plus monarchiques d’entre eux avaient été républicains, depuis que Louis XV avait largué les amarres et les avait abandonnées à la vengeance d’O’Reilly. Cette vengeance des plus sanglante avait laissé de profondes cicatrices dans les familles. Il se retourna vers l’intérieur de la pièce.

— Bartolomé ! Demandez au capitan da Silva di Ribera de venir, j’ai un ordre d’arrestation à exécuter ! 

Le secrétaire s’empressa. Le gouverneur avait décidé de couper l’herbe sous les pieds à tout complot révolutionnaire. Pour commencer, il fit incarcérer Auguste de La Chaize, le petit-fils de l’ancien commissaire royal. C’était un jeune Créole fort influent dans sa caste sans combat héroïque à mener, pour se valoriser, il s’était jeté avec beaucoup de flammes dans ce mouvement de rébellion. Il avait été désigné pour recruter des forces et pour diriger la Louisiane une fois redevenue française. Même s’il ne le prenait guère au sérieux, le gouverneur l’avait choisi comme exemple, cela allait calmer ces Créoles arrogants tout au moins pendant quelque temps.

Lorsque la garde arriva quelques heures plus tard au domicile d’Auguste de La Chaize, elle le trouva en compagnie de cinq amis, aussi éméchés les uns que les autres. Sûrs de leur immunité, devant les accusations justifiant leurs arrestations, ils avaient manifesté bruyamment leur approbation des principes nouveaux, et firent preuve d’un désir de les voir mis en place. Finalement, capturés, après un peu de lutte, les jeunes Créoles avaient été enfermés dans le fort. Et quand plus tard dans la soirée une délégation se présenta au gouverneur, il la reçut avec courtoisie. Plusieurs habitants respectables de la Nouvelle-Orléans s’étaient rassemblés autour de la parenté des jeunes gens, pour quémander sa clémence envers les jeunes impétueux. Ils avaient peur de revivre les exécutions d’O’Reilly qui pour punir les insurgés de l’époque les avaient mis à mort en exemple sur la place publique. Aux familles venues demander la relaxe des prisonniers, il promit leur libération. Mais très vite, il découvrit de nouvelles causes d’alarme, des complots récents. Il les expédia à La Havane, s’engageant auprès des pères et mères que leurs rejetons leur seraient rendus un an plus tard, quand ils se seraient calmés.

Le matin de cette visite, devant l’urgence de la situation le baron n’avait pas failli. Ayant remarqué l’absence dans la liste de noms de famille française, il les avait fait convier pour l’après-midi même. Monsieur de Maubeuge, monsieur de Saint-Maxent et quelques autres vinrent avec curiosité. Ils acceptèrent, une fois informés de ce qu’ils considéraient comme une folie de leur compatriote, sans réticence de signer un document pour compenser la pétition française. Monsieur de Maubeuge, bien que viscéralement français, n’admettait pas cette révolution qui avait exécuté son roi, de plus il se sentait désormais plus Louisianais que français. Mais cela, il ne l’aurait pas avoué et sans le savoir, il n’était pas le seul. Parmi les Français peu auraient abandonné leur vie pour revenir dans leur patrie. Le gouverneur réussit à réunir un nombre égal de citoyens afin de s’engager envers le roi d’Espagne et le gouvernement actuel de la Louisiane. Une fois le document dûment mis en forme, il le remit au Cabildo dans l’intention d’en faire la réclame.

Pendant ce temps comme prévu, la milice se rassembla et les portes de la ville fermées chaque soir à la tombée de la nuit. Il était interdit à l’orchestre du théâtre de jouer de la musique martiale ou insurrectionnelle. Les chants révolutionnaires étaient proscrits dans les rues et les cafés. Ceux qui contrevenaient étaient arrêtés sur-le-champ. Dans son élan, plus par propagande qu’autorité, le baron de Carondelet décida que la cité devait être fortifiée comme elle ne l’avait jamais été auparavant. Et pour montrer tout le poids de son pouvoir et de sa détermination, il allait lui-même tous les matins à l’aube à cheval contrôler l’avancement des travaux. Il commença par faire relever la palissade entourant la ville. Sur les coins, en face de la rivière, ce furent deux forts qui furent battis, le Saint-Louis, tous deux en forme de pentagone, avec un parapet revêtu de briques de dix-huit pieds de haut. Une fois achevés, ils les armeraient d’une douzaine de pièces d’artillerie. Une grande batterie dirigée vers le fleuve fut installée sur la place d’armes, imposant dans tous les esprits la force de l’Espagne. Et pour protéger l’arrière de la ville, trois forts furent mis en construction, les forts de Bourgogne, Saint-Joseph et Saint Ferdinand. Les batteries sur la rivière avaient été renforcées, et un fort s’élevait sur le bayou Saint-Jean. Tous ces chantiers avaient pour but d’impressionner les Louisianais et ceux qui croyaient la Nouvelle-Orléans prête à tomber. Cela calma les ardeurs des plus belliqueux, mais devant la tension souterraine le gouverneur ne s’illusionnait pas. Il était sur ses gardes et tous ses agents avec.

Chapitre 20.

La diligence de la rue Notre-Dame-des-Victoires. Avril 1793.

Marie-Amélie Cambes-Sadirac et Louis-Augustin Lacourtade

Paris avril 1793.

François-Xavier était rentré sombre et même en colère, il ruminait. Le tirage au sort des conscrits avait déclenché l’insurrection, cela avait mis le feu aux trois-quarts du pays ; les batailles s’opéraient contre la République, et pour Dieu. Quel était ce gouvernement, où le ministère ne comptait plus ? Il se tenait aux ordres du Comité de salut public ! Ses amis, quoique leur influence ait bien diminué depuis la mort du roi, ne renonçaient pas au combat contre les Montagnards. Pétion avait attaqué de front Robespierre. Guadet à son tour avait réclamé un décret d’accusation contre Marat. Sous la pression de l’Assemblée, entraînés par les Rolandistes, on décida de l’arrestation de Marat et de son jugement par le tribunal révolutionnaire. C’était pour lui une sombre erreur dont la portée pouvait devenir sanglante. Ils avaient déjà ouvert sans force d’exécution l’ère des proscriptions et cette demande de verdict risquait d’inciter bien des tumultes. François-Xavier savait bien que le groupe parlementaire, dont il faisait partie avec de moins en moins de conviction, avait contre lui Paris, la Commune, les clubs, les sections, le tribunal révolutionnaire et son jury, bien qu’il pensât avoir avec lui la majorité de la Convention. Mais cette majorité, au moindre mouvement du peuple, le trahirait. La crainte de revoir les massacres de septembre dernier, pour lesquels Marat et Danton étaient pour beaucoup avec leurs appels aux meurtres, l’avait décidé sur le chemin du retour vers l’île saint Louis à éloigner son épouse de Paris.

*

François-Xavier ressentait une profonde tristesse, qu’il essayait de ne pas montrer, à l’idée de voir partir sa femme et son petit garçon. La situation apparaissait de plus en plus instable, voire explosive. Il restait à Paris pour soutenir ses amis, même si cela faisait longtemps que leur communauté de pensée divergeait. Dans un premier temps, il demeurait fidèle à ceux qui étaient royalistes, car si il espérait un régime parlementaire, mais il ne souhaitait pas une république. Il avait perçu dans les discours des plus virulents que la République ce qu’ils désiraient. Le résultat risquait de devenir une dictature. Il avait été favorable à Mirabeau, ce que ses proches lui avaient reproché. Il avait persisté à rester solidaire de Pierre Vergniaud, jusqu’à l’annonce de la condamnation à mort du roi. À partir de là, il ne sut quoi penser de ses amis, par habitude ou par loyauté, il leur conserva sa fidélité. La voie qu’ils prenaient lui semblait de plus en plus scabreuse.

Après s’être mis d’accord, Marie-Amélie et lui avaient décidé pour leur fils qu’il valait mieux qu’elle rentre à Bordeaux, François-Xavier avait même émis l’idée d’un séjour discret à Cambes. Pour éviter toute suspicion, ils avaient signifié à leur personnel que leur maîtresse retournait vivre à Bordeaux, son époux la suivrait ultérieurement.

Au petit matin, Marie-Amélie, vêtue de sa robe à l’anglaise la plus modeste, choix qu’elle s’était sentie obligée de justifier à sa chambrière comme le plus confortable pour voyager, avait dit au revoir à celle-ci et à sa cuisinière, ainsi qu’à Grisette. N’ayant qu’à se féliciter de leur service, elle donna à chacune une bourse d’assignats. Elle la compléta de deux louis d’or cachés au fond, qui malgré leurs interdictions avaient plus de valeur et seraient très appréciés. Les larmes aux yeux, elles remercièrent leur maîtresse, d’autant qu’elles ne savaient l’une comme l’autre ce qu’elles allaient devenir. Les bonnes charges se raréfiaient, même avec les recommandations qu’elle leur fournissait. Anastasie avait décidé de repartir dans sa famille quant à la cuisinière et à la petite Grisette leur avenir se présentait des plus incertains. À l’annonce de la voiture de louage, Marie-Amélie descendit à la suite de son époux avec Louis, dans ses bras, qui retombait dans le sommeil.  

Après avoir parcouru une dernière fois l’île Saint-Louis, puis le Marais suivit un dédale de ruelles étroites qui les avaient menés jusqu’au vieux Louvre. Ils avaient attrapé la rue Saint-Honoré dont les auvents des boutiques s’ouvraient, emprunté la rue Croix des petits champs et traversé la place des Victoires. La voiture de louage entra dans la cour de la rue Notre-Dame-Des-Victoires. De là partaient les diligences pour toute la France comme l’avait voulu Turgot, quand il réorganisa les transports publics. La Turgotine s’en allant pour Bordeaux était une berline, de huit places, tirée par huit chevaux. François-Xavier se présenta au cocher, un géant arborant avec fierté son ventre, et lui mit dans les mains les billets de sa femme et de son petit garçon. Un valet de poste chargea les deux sacs et la malle puis annonça le départ dès que tous les passagers seraient présents. Pendant ce temps, dans son uniforme rutilant, équipé de grandes bottes rigides pour le protéger du froid et des chocs contre les timons des voitures, le postillon, un jeune homme de petite taille, caressait l’un des chevaux de tête qu’il chevaucherait pendant le voyage. Le cocher assurait à l’un des deux commissaires de la commune, qui comme tous les jours à la poste apposait sur les malles leurs cachets, que si tout se déroulait bien, selon les montures obtenues à chaque relais et l’état des routes, ils pouvaient parcourir jusqu’à 25 lieues par jour.

Le cocher, dénommé Lavrut, donna le signal du départ, les passagers embarquèrent. Les larmes aux yeux, Marie-Amélie embrassa son époux oubliant toute pudeur. Comme à chaque fois le conducteur ne put s’empêcher de s’attendrir devant ses couples ou ses familles qui se quittaient sous son regard, il se rabroua. Comme tout le monde s’était installé, la jeune femme fit de même et assit Louis sur ses genoux. L’enfant qui sentait, sans vraiment comprendre, ne bougeait pas, il avait dit au revoir à son père avec le phrasé maladroit de la petite enfance et un grand sourire. Il n’avait aucune raison de s’inquiéter, il partait avec sa mère. Les chevaux de la Turgotine au claquement du fouet de son conducteur se mirent lentement au pas et ébranlèrent la voiture pour sortir de la cour. De la fenêtre contre laquelle elle s’était installée, Marie-Amélie exprima ses adieux à son mari tant qu’elle le vit. Une angoisse sourde se nichait dans son cœur et comprimait son estomac. La diligence abandonna Paris par la rue Montmartre.

Cela ne faisait pas une heure qu’ils roulaient que les présentations entre voyageurs étaient accomplies. Face à Marie-Adélaïde, une dame d’âge moyen attendrie par le tableau qu’elle faisait avec Louis engagea la conversation.

— Ton fils est joli tout plein citoyenne, il me rappelle mon petit Hubert, mais mon fils est bien grand maintenant. Excuse-moi, citoyenne, je ne me suis pas présentée. Je suis la citoyenne Souville, mon époux est le docteur Souville de Poitiers où nous nous arrêtons. Nous venons justement de rendre visite à Hubert qui étudie à Paris. Ce dernier se tenait à sa droite, un peu raide, les lunettes au bout du nez déjà plongé dans un livre duquel il leva les yeux quand il entendit sa femme le mentionner, et sourit à son nom.

Comme elle s’interrompait tout en regardant d’un air interrogatif Marie-Amélie, celle-ci comprit qu’elle devait décliner à son tour son identité, ce que courtoisement elle fit. François-Xavier lui avait fait exécuter un passeport au nom de la citoyenne Cambes. Il avait préféré qu’elle voyage avec un certain anonymat.

— Voici mon fils Louis, je suis la citoyenne Cambes, je pars au-devant de mon mari rouvrir notre maison de bordeaux, il finit son mandat de représentant de notre département.

Dans l’élan, l’ensemble des personnes se présenta. À droite de Marie-Amélie, s’était assis un homme obèse visiblement aisé et mal à son aise avec sa corpulence dans cet espace confiné, ce qui avait causé un frémissement pour leur confort les autres passagers. Il se décrivit comme un commerçant en nouveautés de Blois où il s’en revenait après avoir rencontré des fournisseurs et expliqua la difficulté de se pourvoir ces temps-ci. Le dernier voyageur était un étudiant malingre aux cheveux poisseux et à l’hygiène douteuse, qui mangeait des yeux la jeune femme. Il allait effectuer un séjour chez ses parents, pour se remplumer, ne put-elle s’empêcher de penser. Il restait deux places inoccupées. Suite à sa demande, sur la berline circulait à côté du cocher un homme à l’air sombre et que les autres avaient à peine vu.

La première journée se passa sans faits notoires, entre lectures, somnolence et conversation, l’heure du déjeuner venue, tous partagèrent les vivres. À la fin de cette étape, tous croyaient se connaître un peu plus. À la nuit tombée, la diligence s’arrêta à la sortie d’Orléans dans l’auberge dévolue au service des Turgotines. Des groupes d’hommes provenant des régions de l’Ouest qui montaient à la Capitale pour rejoindre l’armée Nationale la remplissaient. Les mains sur les hanches, l’hôtelier les accueillit sur le pas de sa porte. Après avoir vérifié au passage que ses palefreniers venaient bien au-devant de la voiture pour aider à la dételer, il fit entrer les voyageurs. Pour le confort des dames, il proposa sa dernière chambre à partager, quant aux hommes ce serait le bivouac dans la salle commune. Devant l’air gêné de Marie-Amélie, la citoyenne Souville trancha avec humour.

— Ma chère, nous ne pouvons nous installer dans la salle commune avec ses messieurs, nous allons leur faire peur !

La réflexion tira un sourire à la jeune femme et l’affaire fut entendue.

Pour le souper, tous se retrouvèrent à la même table avec leur cocher et le postillon et découvrirent le dernier voyageur, celui qui pérégrinait sur le toit. L’individu, les cheveux longs et parsemés, le regard chafouin, un physique dans l’ensemble assez insignifiant, grogna un bonsoir. Marie-Amélie, que l’appréhension ne quittait guère depuis les mises en garde de François-Xavier quelques jours plutôt, se sentit tout de suite mal à l’aise en sa compagnie. Elle avait l’impression qu’il la surveillait. Cela lui remémorait l’homme qui l’avait suivi partout jusqu’à l’agression devant chez les Roland. Malgré son évidente disparition, elle était toujours restée inquiète. Elle se sermonna pour ses ruminations, réfréna sa méfiance et se concentra sur le repas de Louis qui s’endormait en dépit du brouhaha de la salle. Elle finit par prétexter l’assoupissement de son fils pour abandonner la table et le regard en coin de l’inconnu. La citoyenne Souville la suivit et une fois dans la chambre ferma celle-ci à clef, tout en assurant qu’elles ne craignaient rien. Elle aussi avait constaté les œillades par en dessous de l’homme et elle n’avait pu s’empêcher de penser qu’elles étaient sournoises.

Dans l’aurore grise et froide qui précède les premiers rayons du soleil, tous installés dans la berline, ils avaient repris la route. 

À Blois, le gros commerçant les quitta et se trouva remplacé par une paysanne visiblement aisée qui allait aider sa sœur pour son sixième enfant. La place, qu’elle ne prenait pas en volume, était emplie en volubilité. Elle ne cessa pendant deux jours de pérorer, ce qui distrayait les passagers leur faisant oublier un peu leur martyr. La lourde caisse était insuffisamment suspendue sur d’énormes soupentes en cuir de Hongrie. Le poids des bagages et les cahots des routes, fort mal entretenues, allongeaient les lanières à mesure que la voiture roulait péniblement. Les voyageurs recevaient plusieurs fois par jour l’invitation de descendre, ce qui amusait le petit Louis a contrario des autres occupants de la berline. À l’aide d’un cric, le cocher et son postillon soulevaient la caisse pour resserrer les courroies. Cette opération durait souvent une demi-heure et se renouvelait cinq ou six reprises. Après Saint-Avertin, à la sortie de Tours, la voiture s’était embourbée et ils durent la décharger pour l’alléger, le tout sous une pluie battante. Marie-Amélie sentait le découragement la gagner. Si le voyage fatiguait, ils avaient plus de chances avec les auberges dans lesquelles ils trouvaient gites et pitances, il était vrai pour une somme à tous les coups rondelette d’assignats qui n’en finissaient pas de dévaluer. Cela ne l’inquiétait pas, entre ses jupes, elle avait fixé à la taille une ceinture emplie de vingt louis d’or. Elle l’avait fabriqué elle-même, ayant cousu une poche miniature individuelle pour chacun d’eux afin d’éviter tout tintement révélateur.

l’arrivée a l’auberge au XVIII

À Port-de-Piles, la bavarde les quitta. Marie-Amélie rentra dans l’hostellerie qui les accueillait et comme partout son petit Louis attira l’attention. Cette fois-ci, ce fut l’hôtelière qui s’attendrit devant sa frimousse. Elle obtint sans la demander la plus belle chambre. Une fois rafraîchie, elle descendit retrouver les autres pour le souper. Le courrier postal les avait dépassés et avait permis d’avoir des nouvelles de Paris. C’est comme cela que le groupe de voyageurs apprit par celui qui faisait la route à côté du cocher, que le tribunal avait blanchi Marat. Cela avait secoué la jeune femme, qui avait alors deviné dans le regard pesant de l’homme qu’il l’a surveillée. De cela elle n’en avait plus aucun doute, pas plus que la nouvelle annoncée n’était essentiellement que pour elle. Elle connaissait Marat de loin, mais savait ce qu’il avait provoqué, aussi le mot « innocent » lui semblait peu adapté au personnage. Elle n’en fit rien voir et laissa les autres commenter. Elle comprenait maintenant qu’elle se trouvait réellement en danger, ce n’était plus une simple impression. Les Montagnards allaient renverser les « Brissotins » et la suite risquait d’être sanglante. Elle souhaita le bonsoir. Une fois enfermée dans sa chambre, elle respira un peu mieux.

À Châtellerault, elle paniqua, comme à chaque ville, tous descendaient et montraient leurs papiers à la garde nationale, et comme à chaque contrôle Marie-Amélie angoissait, mais cette fois-ci elle ressentait que c’était avec raison. À cette étape, elle ne put s’empêcher de remarquer que l’homme sournois sympathisait avec un des gardes nationaux, les battements de son cœur s’accélérèrent, elle eut peur d’être arrêtée. Elle essaya de se rassurer, après tout, personne n’avait rien à lui reprocher. Rien ne se passa hormis le départ de l’étudiant qui les quitta tout dépité. Dans sa fatuité, il avait cru obtenir quelques faveurs de la jeune femme. Il ne fut pas remplacé.

Comme les Souville, l’individu fourbe s’arrêta à Poitiers. Il s’isola avec le cocher, et lui remit un billet plié en quatre et lui demanda de le confier au capitaine de la garde nationale du lieu où descendraient la mère et l’enfant. Lavrut le prit sans exprimer de réflexion, l’enfonça dans une poche de son gilet. Il n’en pensait pas moins. Il n’aimait pas ses procédés, il le restituerait bien sûr, il n’avait guère le choix, il voulait éviter les ennuis, mais il détestait tout ce réseau de délation que les évènements politiques avaient amplifié. L’homme était une mouche, un mouchard, un espion, comme il y en avait toujours autour des relais de poste, celui-ci était à la solde du parti montagnard. Il faisait partie du voyage pour transporter des messages à Poitiers, c’était donc par hasard qu’il avait reconnu le couple sur le site. Jacques-Henri Bachenot lui avait demandé de le suivre à plusieurs reprises et de lui faire un rapport, il n’avait en conséquence eu nul doute sur son identité. De plus, il avait croisé la femme dans les allées de l’Assemblée alors qu’il écoutait ce qui s’y disait. Sa beauté passait difficilement inaperçue. Il en avait eu un pincement de cœur, car pour une fois il aurait aimé être remarqué puis distingué, bien que ce fût à l’encontre de sa profession. Il avait donc été intrigué de la voir accompagnée par son mari et sous une identité différente. Il n’avait qu’un regret, celui de ne pas pouvoir la suivre jusqu’à sa destination.

Marie-Amélie déplora le couple des Souville qui lui avait si gentiment tenu compagnie tout le long du voyage. Ils se quittèrent se promettant de se donner des nouvelles très bientôt. Elle effectua la dernière partie du périple avec deux vieux messieurs, des commerçants, l’un de Poitiers et l’autre de Bordeaux. Tant elle était préoccupée par la suite de son trajet, elle ne comprit pas bien quel était leur rapport ni le but de leur destination. Elle se contenta de leur sourire, il ne lui restait qu’une journée de route si tout se passait bien. 

Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Avec le retard dû à un accident bénin, ils n’arrivèrent à Floirac, où Marie-Amélie interrompait son parcours, qu’au milieu de la matinée. Après vérification des papiers et récupération de ses maigres bagages, elle alla retrouver l’hôtelier du courrier postal, afin de savoir comment elle pourrait se rapprocher de Cambes. À la surprise de celui-ci, elle s’était naturellement adressée en lui en Gascon, langue qu’elle avait apprise et pratiquée dans son enfance puis à nouveau lors de ses causeries avec des métayers. Comme elle conversait avec lui, un paysan qui buvait son coup de cidre avant de repartir pour Bouliac, ayant entendu l’échange, lui proposa de la mener jusque-là. Elle accepta, n’ayant guère le choix, mais fut rassurée quand elle vit sur la charrette assise et tenant les rênes, sa femme.

Le cocher Lavrut attendit d’avoir dételé, laissant opérer son postillon et les palefreniers du relais pour le changement des chevaux. Il s’en allait ensuite vers Blaye, la fin de son voyage, où la traversée de la Garonne s’effectuait pour Bordeaux. Il se rendit à l’auberge d’où il vit s’éloigner Marie-Amélie son fils dans les bras suivant un charron. Il leur fit un signe d’adieu et leur souhaita bonne route. Il se retrouva fort désemparé avec le billet. Ce message ne pouvait que porter malheur à leur sujet. Il lui brûlait les doigts. Il trouva sa solution en la personne d’un garde national, dont l’embonpoint et les joues couperosées annonçaient le bon vivant. Il lui offrit successivement trois chopines de bière et celui-ci n’en était pas à ses premières. Quand le cocher Lavrut le considéra suffisamment aviné, faisant semblant de subitement se souvenir de la missive à transmettre, il le lui donna pour son supérieur. L’homme le fourra au fond de ses poches. Le billet réapparut deux jours plus tard et fut remis à son destinataire fort contrarié. Au moment où le capitaine, qui n’était pas de la région, ce qui ne l’aidait pas, enquêta pour retrouver les traces de la femme, nul ne se remémora d’une Parisienne et de son enfant, encore moins l’aubergiste que son échange en Gascon écartait de toute délation. Pour lui, c’était une fille du pays et avec une aussi jolie frimousse, elle ne pouvait être dangereuse pour la patrie. De toute façon, ces gens de la commune de Paris commençaient sérieusement à agacer la province avec leurs directives. Beaucoup estimaient que l’on pouvait laver son linge en famille comme cela s’était toujours fait.

Pendant ce temps, Marie-Amélie était arrivée à Bouliac. Le couple de paysans qu’elle gratifia en remerciement de quelques assignats la laissa devant l’auberge du « faisan doré » aux portes du bourg. Elle y fut accueillie par une servante, une pétulante rousse, qui familièrement lui proposa à boire. Elle accepta le verre de cidre et le verre de lait pour Louis. Pendant qu’elle se désaltérait, Marie-Amélie expliqua son souci à la serveuse. Celle-ci lui résolut en interpellant un valet visiblement simplet.

— Jeannot, attèle la carriole. Tu vas conduire la dame à Cambes, enfin la citoyenne !  

Cambes

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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mes écrits

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 17 et 18

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Chapitre 17.

Le 2 septembre 1792 à huit heures.

Élisabeth Chevetel De La Rabelliere

Élisabeth s’était levée avec le soleil, elle s’était retournée plusieurs fois dans son lit, puis avait accepté la fuite du sommeil. Elle était allée comme chaque matin chercher de l’eau à la fontaine afin de faire sa toilette. De retour dans sa cellule, elle s’était rafraîchie et s’était vêtue. Elle rejoignit ensuite quelques compagnes, dont Marie-Jeanne, qui, comme elle, debout s’apprêtaient à avaler le bol de soupe matinal. Beaucoup parmi elles étaient d’humeur joyeuse. Un bruit courait depuis la veille, les prisons allaient être bientôt vidées. Elles pensaient trouver leur liberté dans la journée, car à l’approche de l’ennemi, les royalistes allaient leur ouvrir la porte, c’était à n’en pas douter. Devant un optimisme grandissant, le scepticisme d’Élisabeth se dissipa. Entraînée par son amie, comme tous, elle fit ses préparatifs de départ.

Imperceptiblement, l’atmosphère changea au fil des heures. Les prisonnières commencèrent à discerner une modification dans l’attitude de leurs geôliers ; de plus, personne ne reçut de visite, ce qui n’était jamais arrivé. À l’instant où l’une d’elles demanda à voir Madame Richard, on lui répondit de façon évasive qu’elle avait dû rentrer chez elle. Cela rajouta aux interrogations, car elle logeait dans un appartement au sein de la Conciergerie. Que voulait-on dire par rentrer chez elle ? Les prisonnières se questionnèrent avec anxiété de la cause des allées et venues, des conciliabules et des chuchotements des municipaux préposés à leur garde. Elles finirent par ressentir une tristesse plus sombre, plus inquiète que de coutume, et quand elles apprirent que plusieurs gardiens et guichetiers avaient renvoyé leurs femmes et leurs enfants, la peur s’immisça en toutes. Le dîner fut servi deux heures avant et tous les couteaux furent retirés de leurs serviettes.

— Pourquoi donc, demandèrent les prisonnières à leurs surveillants, pourquoi ce changement ? Pourquoi nous prenez-vous nos couteaux ? 

Les geôliers se contentèrent de hocher la tête et ne répondirent rien. Elles mangèrent en silence, n’osant regarder autour d’elles de crainte de remarquer dans les yeux des autres leur propre peur. Puis n’y tenant plus l’une d’elles dit .

Il se passe quelque chose d’anormal, allons voir ! 

Elles s’approchèrent des portes, elles écoutèrent… Le tocsin ! Le tocsin suivait de près la générale, puis le canon d’alarme. Qu’est-ce que tout cela voulait dire ? Ne rien savoir, juste supposer, amplifiait une angoisse sourde au sein de chacune. L’une d’elles ne put s’empêcher de laisser échapper de ses lèvres .

Oh ! Mon Dieu, c’est peut-être notre dernier jour ! 

Une peur irrationnelle envahit les prisonnières. Certaines se mirent à prier, d’autres à pleurer, les unes consolant les autres, les mères ne lâchaient plus leurs filles, les membres d’une même famille se regroupaient. Plus personne n’osait parler.

Élisabeth s’était assise, lasse de cette situation qui n’en finissait pas. Attendre, toujours, sans savoir quoi ? Elle ânonnait les prières de son enfance par mimétisme, elle ne pensait plus. Elle paraissait être dans un état d’hypnose. Même le cri qui sortit de l’une des prévenues ne la tira pas de cet état de transe.  

 — Ils arrivent ! 

Qui vient ? Nul ne le savait, la peur seule semblait les guider. Tout d’abord, une rumeur, un brouhaha, puis un vacarme, qui s’amplifia, fit tomber plus d’une femme à genoux en prière. Les hurlements d’une meute en furie, cristallisa la terreur des prisonnières. Les grilles s’ouvrirent sur une foule ivre de sang et d’alcool. Elle eut un temps d’arrêt. Puis un cri jaillit d’elle, une femme ? Une bête ? « — À mort ! » le massacre indistinct commença à coups de massues, de sabres, de fusil. Ceux qui se prenaient pour des redresseurs de torts, des juges en action, assommaient, étripaient et tranchaient la gorge à ceux qu’ils avaient sous la main, toutes les prisonnières à leur portée. C’était impitoyable, cauchemardesque, les tueurs lynchaient leurs victimes sans réflexion de justice. Marie-Jeanne attrapa la main d’Élisabeth et l’entraîna vers le fond de la cour, elles devaient sauter par-dessus le mur. Il n’était pas question de se laisser égorger comme des moutons à l’abattoir. Elle détenait l’énergie qu’Élisabeth n’avait plus. Elle poussa une table, y mit une chaise, monta sur celle-ci, réussit à se hisser sur la paroi. À califourchon dessus, elle se retourna, hurla le prénom d’Élisabeth pour qu’elle la suive. Élisabeth ne réagissait plus, quelqu’un lui saisit la main, elle pivota sur elle-même. Elle aperçut une face ensanglantée, agrémentée d’un mauvais sourire édenté puis… Un éclair blanc. Du haut du mur, sa comparse la vit tomber avant même de recevoir un coup. Le cœur d’Élisabeth avait cédé. Ce qui suivit n’était qu’horreur gratuite, son bourreau déçu s’acharnait sur son corps sans vie. Marie-Jeanne sauta de l’autre côté. La cour était un puits de jour, elle se crut prise au piège, affolée, coincée, elle se pensa perdue quand elle vit une porte. Elle la tira, la poussa. Miracle, elle céda. Elle se trouva devant un escalier étroit, elle ne réfléchit pas retroussant ses jupes, elle en grimpa les marches le plus vite qu’elle put. Elle tomba sur un couloir, elle resta figée, où aller ? Elle guetta le moindre son, rien. Tout était silencieux. Sur la pointe des pieds, elle s’avança, mit l’oreille à la première porte. Rien ! Aucun bruit ne lui parvenait, juste les battements de son cœur. Elle continua, c’était une succession de pièces vides inoccupées dont les fenêtres donnaient sur la sainte chapelle. Un claquement la fit sursauter, elle devait être suivie. Affolée, elle regarda autour d’elle. Elle se précipita sur une porte, c’était un placard, elle s’enferma dedans. Sa tension était à son comble, elle pleurait le plus doucement possible, elle priait, elle s’apprêtait à demander pitié, mais personne ne vint. N’entendant rien, elle attendit, elle ne voulait plus sortir de l’espace confiné qui lui assurait une sécurité relative. Elle finit par s’y endormir.

3 septembre 1792 massacres

Lorsque Marie-Jeanne se décida à quitter sa cache, trois jours de massacres s’étaient écoulés. Les hécatombes avaient commencé par celui d’un convoi de prêtres réfractaires prisonniers qui croisait un rassemblement de soldats tout juste enrôlés. Ils continuèrent avec l’égorgement de vingt-trois autres à la prison de l’Abbaye par des fédérés marseillais et bretons. Une horde se rendit ensuite au couvent des Carmes, où étaient enfermés cent cinquante religieux assermentés. À l’arrivée des assassins, ils se précipitèrent prier à la chapelle ; là, ils furent tués à coups de piques, de haches et de bâtons. Par la suite, le groupe retourna à l’Abbaye encore pleine de captifs, et y improvisa un tribunal. Ils y jugèrent et exécutèrent plus de 300 personnes. Stanislas-Marie Maillard, exécuteur des ordres du Comité de surveillance, à la prison de La Force, condamna un à un tous ceux qui se présentaient devant lui laissant espérer à ses victimes un changement de geôle. Seulement, dès que la porte s’ouvrait, dès qu’ils en avaient franchi le seuil, les persécutés, qui se croyaient sauvés, tombaient sous les piques ou les baïonnettes. Ce carnage dura toute la nuit. Le même jour, quatre prêtres furent écharpés dans l’église Saint-Paul Saint-Louis. La tuerie se répandit ensuite aux prisons voisines, à la Conciergerie, au Grand Châtelet, à la Force, à la Salpêtrière, à Bicêtre, aux Carmes.

Les massacres ne s’arrêtèrent pas là. Marat souhaita que ces « tribunaux » populaires sanglants s’étendent à la France entière. Il fit donc tirer sur ses presses, une circulaire y justifia les exactions, attisa les colères et provoqua encore de nombreux  jugements  sommaires. La Commune de Paris se hâta d’informer ses frères de tous les départements. Une partie des féroces conspirateurs détenue dans les prisons avait été mise à mort par le peuple. Ces actes de justice leur avaient paru indispensables pour retenir par la terreur les légions de traîtres cachés dans ses murs, au moment où il devait marcher à l’ennemi. Et la nation entière s’empressa d’adopter ce moyen qu’elle croyait nécessaire au salut public. Beaucoup de Français s’écrièrent comme les Parisiens.

— Nous marchons à l’ennemi, mais nous ne laisserons pas derrière nous ces brigands pour égorger nos enfants et nos femmes. »

*

Marie-Jeanne de Louvigny

La faim tenaillait Marie-Jeanne et plus que la faim, ce fut la soif qui la décida à sortir du bureau où elle avait trouvé refuge. Elle avait fini par s’y sentir en sécurité s’engouffrant au moindre son au plus petit doute dans son placard. Elle s’aventura dans l’édifice guettant les bruits même étouffés. Elle arpenta les couloirs et petit à petit prit confiance, il n’y avait personne de ce côté. De temps en temps, elle regardait par les fenêtres pour se situer dans ce labyrinthe qu’elle était loin de soupçonner. Lorsqu’elle réussit à trouver une porte qui lui permit de sortir de la succession des bâtiments qu’elle avait traversés, elle se retrouva sur le quai des Orfèvres. Le jour était presque tombé, c’était l’heure entre chien et loup. Elle était un peu déboussolée, elle ne savait où diriger ses pas. La luminosité mourante troublait la vision, mais cela la rassura se sentant caché. Cette partie de la ville semblait s’être vidée de vie. La pensée fugace d’Élisabeth la décida, elle allait chez les Lacourtade, ils devraient pouvoir l’aider et ils devaient être informés. Involontairement, elle lissa les plis de sa jupe, rajusta son fichu, puis elle s’élança. Elle longea les quais jusqu’à l’hôtel-Dieu, contourna la cathédrale Notre-Dame et se retrouva devant le Pont-Rouge. Elle prit peur, car si elle n’avait croisé âme qui vive, ce qui l’étonnait, l’ombre de plus en plus profonde qu’offraient les murs et les renfoncements des portes la protégeaient. Collée contre la paroi du cloître, elle se demandait que faire, machinalement encore une fois elle se rajusta, remit de l’ordre à sa mise et d’un pas ferme s’apprêta à traverser le pont. Elle ne vit pas venir vers elle l’homme habillé de noir.

— Et bien Madame, que faites-vous là, c’est l’heure du couvre-feu, la garde va commencer ses rondes.

Elle sursauta et retint un cri, ses jambes se dérobèrent, c’en était trop. Il la rattrapa, la soutint. C’était un prêtre qui s’adressait à elle. Celui-ci l’ayant dévisagé l’entraîna avec lui.

 — venez, Madame, il ne faut pas traîner ici.

*

Le curé Corentin avait été réveillé à l’aube par un garde de son district de quartier. Il connaissait l’homme pour l’avoir marié et avoir baptisé ses enfants au temps où il n’était pas assermenté.

— Monsieur le curé, c’est la Jeannette, elle a pensé que vous accepteriez de vous déplacer pour un enterrement au cimetière Sainte-Marguerite. Il s’étonna de la demande, le cimetière se trouvait entre Paris et le village de Charonne.

— Il n’y a donc pas d’autres curés de ce côté ?

— C’est particulier, aussi personne ne souhaite venir, c’est pour les morts des jours derniers. Ils ne veulent pas de peur qu’on le leur reproche. Mais la Jeannette, elle dit que tout être humain y a droit et je suis assez d’accord avec elle.

Il accepta de le suivre. Il savait pour les massacres et comme beaucoup il s’était terré. Dans sa sacristie, il avait prié comme jamais il ne l’avait fait. Le premier soir étaient arrivés sur son seuil plusieurs de ses anciens coreligionnaires qui avaient réchappé au carnage du couvent des Carmes. Ils lui avaient raconté l’assassinat, ils étaient cent cinquante prêtres assermentés, agenouillés à la chapelle, ils avaient été décimés, l’archevêque d’Arles était mort en martyr. Ils n’avaient pas eu le même courage, ils s’étaient enfuis par le jardin, traqués d’arbre en arbre, tirés comme du gibier, ils avaient réussi à escalader les murs, et à se tapir dans les maisons voisines. Le jour suivant, ce furent un ci-devant et sa fille qui se réfugièrent chez lui. Le geôlier du district les avait laissés partir pour ne pas être obligé de les remettre à la Conciergerie où la boucherie était à son comble.

Il savait bien de quoi parlait l’individu qui était venu le chercher, mais quand une heure plus tard il atteignit le lieu, il resta atterré par la vision d’horreur. L’enfer ne devait pas être plus terrifiant. Dans des carrioles des corps démantelés, déchiquetés, défigurés, sanguinolents, dont certains avaient visiblement connu les derniers outrages, s’entassaient par dizaines, peut-être plus. Il découvrit des femmes, des hommes et même des enfants en bas âges. « Quel danger, pouvaient-ils représenter pour la nation ? » Depuis l’aube, un groupe de villageois creusait une fosse commune. Quand elle fut finie, les cadavres informes furent jetés pêle-mêle dedans accompagnés des prières ininterrompues du prêtre dérouté face à tant d’atrocités. L’âme humaine était bien sombre. Personne ne vint l’interpeller, personne n’aurait osé devant ce charnier lui demander de quel droit il officiait.

À la nuit, on le reconduisit rue de la Verrerie devant l’église Saint-Méry, sur l’un des corbillards improvisés. Le cocher lui apprit sur le chemin de retour que ce n’était rien au regard de ce que l’on convoyait aux catacombes. Quand le curé Corentin descendit de la carriole, il avait les jambes flageolantes et ne put s’empêcher de vomir. Il poursuivit seul la traversée du quartier qui l’emmenait à la Seine vers le pont Notre-Dame. Sa tête bouillonnait de colère .

Comment Dieu avait-il pu permettre cela ? Comment pourrait-on pardonner ces actes d’infamie ? 

Ses pensées en étaient là, lorsqu’il aperçut une jeune femme visiblement en panique devant le pont qui menait dans l’île Saint-Louis. Celui-ci lui semblait infranchissable. Il s’en était approché et face à son désarroi l’avait amenée jusqu’à la sacristie de son église. Elle fut à peine assise qu’elle s’effondra en pleurs.

— Du calme mon petit, vous êtes en sûreté ici, vous ne risquez rien.  

Entre deux hoquets, elle lui réclama de l’eau. Elle ingurgita le verre qui lui donna avec empressement et sans demander la permission, elle se resservit.

— Mais depuis quand n’avez-vous pas bu ?

— Deux, trois jours, mon père, je ne me souviens plus.

— Mais alors vous n’avez pas mangé non plus ?

Il se leva, attrapa une miche de pain et un reste de pâté. Je suis désolé, je n’ai que ça, ces derniers jours le ravitaillement est impossible. Il la laissa se nourrir puis lui demanda ce qui lui était arrivé.

— Vous savez, vous pouvez me faire confiance, venez voir .

Elle le suivit perplexe. Sans mots, elle descendit derrière lui dans la crypte et découvrit un camp de fortune dans lequel s’entassaient six ou sept personnes.

— Vous voyez, mon petit, comme vous ils ont réchappé de ces ignominies !

Une fois remontés, ils s’assirent dans l’église. Elle regarda autour d’elle et se confia .

— Je suis Marie-Jeanne de Louvigny et j’étais enfermée à la conciergerie quand… 

Le curé lui laissa conter par le menu sa triste aventure, la mort de son amie, et son refuge miraculeux. Dès qu’elle eut fini, il lui proposa de la conduire chez les Lacourtade qui pourraient sûrement l’aider.

*

François-Xavier faisait les cent pas dans son salon, Marie-Amélie n’arrivait pas à le détendre.

— C’est un monstre, tout ça à cause de rumeurs, d’une supposée conspiration d’aristocrates et de prêtres. Il a fait tapisser les murs de la ville de ses placards meurtriers et il les a signés. C’est un être immonde.

— François, voyons, calme-toi.

— Comment veux-tu que je me calme, ils ont prémédité le massacre ! Ils ne s’en cachent même pas, Marat l’a ordonné, la Commune l’a organisé, Danton l’a approuvé. Et tout ça, tout ça pour du pouvoir ! Tous ces politiciens qui clament habituellement tant leurs vertus étaient verts de peur. Robespierre ne pensait qu’à dénoncer Roland et Brissot et a lancé un mandat d’arrêt contre eux. Et quant à eux, ils n’ont montré qu’une lâcheté navrante ne songeant qu’à leur propre salut.

— François, comprenez, devant toute cette horreur, il y avait de quoi à être terrifié.

— Oui ! Soit, mais la presse de leurs amis a fait tout bonnement l’apologie du massacre… et Marat, qui ne devait pas être satisfait, a fait mieux encore. Paris ne lui a pas suffi ; il a demandé à la France entière de faire de même.

Il allait poursuivre quand Anastasie frappa à la porte le coupant net dans son élan. Elle rentra dans le salon .

Madame, c’est le curé Corentin, il est accompagné de Madame de Louvigny.

— Marie-Jeanne ?

Elle se leva le cœur tambourinant violemment, elle allait savoir pour Élisabeth. À la vue de Marie-Jeanne, elle comprit que tout espoir était perdu.

*

Trois nuits plus tard, Marie-Jeanne de Louvigny et l’abbé Guibert quittèrent Paris sur une barque au fil de la Seine avec un passeport au nom du citoyen et la citoyenne Duiterait. Les Lacourtade n’eurent plus jamais de leurs nouvelles.

Chapitre 18.

Pendant ce temps aux armées. Septembre 1792.

Charles-Louis de Saint Aignan

Il y avait de quoi à se décourager. Cette guerre avait péniblement commencé. Le bataillon que commandait Charles-Louis de Saint-Aignan s’avérait indiscipliné, insuffisamment armé et mal équipé. Ses hommes, la plupart, reste de l’ancienne armée royale, avaient dû affronter les troupes aguerries de l’empereur d’Autriche et du roi de Prusse. Assiégées par l’adversaire, Longwy et Verdun n’avaient pu s’opposer que quelques jours. Mais si elles étaient tombées, l’une comme l’autre, c’était aussi parce qu’elles avaient été victimes de traîtrises et cela rendait encore plus amère la retraite. Ce fut tout d’abord la défection de Lavergne, le commandant de la place de Longwy, qui après avoir feint de résister avait choisi de se rallier à l’ennemi et à la cause de la monarchie. Puis ce fut l’assassinat du lieutenant-colonel Beaurepaire, commandant de la garnison, tué d’un coup de pistolet qui avait ouvert la ville de Verdun au roi de Prusse. Maintenant, Charles-Louis était là, dans les gorges au fond des forêts de l’Argonne, sous la tente du général Dumouriez, avec tout l’état-major. Tous attendaient que le maréchal donnât ses ordres. Contre eux s’avançait lentement le duc de Brunswick Lunebourg avec les troupes prussiennes, soutenu sur ses flancs et ses arrières par les deux corps d’armée autrichiens. Ces forces bien exercées, bien pourvues, les meilleures de l’Europe, pâtissaient de longues marches dans un pays ingrat, sous une pluie sans fin qui les fatiguait. Cette armée de coalisés qui pensait recevoir un accueil chaleureux par les Lorrains ne trouvait partout qu’hostilité. Des éclaireurs rapportèrent que les bataillons adverses souffraient de dysenterie causée par l’abus des raisins et des fruits verts. Ce fléau brisait les muscles et abattait le moral des hommes. L’état-major français espérait en la véracité des renseignements, car si Charles-Louis avait vu chaque jour des individus de bonne volonté arriver et si l’intendance devenait digne d’éloges, le matériel, les munitions faisaient toujours défaut. De plus en son sein coexistaient l’ancienne armée royale et la Garde-Nationale renforcée par l’apport de sans-culottes volontaires. Ils se donnaient le sobriquet de « culs-blancs » pour les uns et pour les autres de « bluets », mettant ainsi en exergue leur manque de cohésion. Pour parachever le tout, le commandement restait désorganisé, on n’avait pas pu remplacer les trois mille officiers émigrés vers la partie opposée de la frontière.

général Dumouriez

La débâcle s’était interrompue avec le général Dumouriez. Il entraînait ses nouvelles troupes à Valenciennes dans le dessein d’envahir la Belgique, lorsqu’il avait compris que les Prussiens se dirigeaient vers Paris. Il s’était à ce moment-là porté vers l’Argonne par une marche rapide et osée, presque sous les yeux de l’avant-garde prussienne. Il avait choisi de leur barrer la route de Paris, et avait enjoint le général Kellermann de l’assister depuis Metz. Il était arrivé avec pas plus de 23 000 hommes fiers de renforcer les bataillons décimés, pleins de confiance et d’élan animés d’un même espoir, du général en chef au dernier tambour. Il prit la décision de faire des clairières de l’Argonne, par lesquelles les colonnes étrangères devaient traverser la forêt, ses champs de bataille. C’était pour lui comme il aimait le répéter sa « bataille des Thermopiles ».

Le début du plan, dont le but était de couper la marche de l’envahisseur, avait mal démarré, la partie nord de la ligne de défense de Dumouriez avait été enfoncée. Kellermann s’était rapproché trop lentement. Maîtrisant un commencement de panique, par une remarquable manœuvre de nuit, Dumouriez établit son camp sur une série de hauteur entre l’Aisne et un marais. Changeant ainsi le front, il faisait face au nord. Il regroupa ses troupes, son aile droite dans l’Argonne et sa gauche s’allongeant vers Châlons-sur-Marne. Il ne resta à Kellermann qu’à opérer sa jonction à Sainte-Menehould. Vieux soldat de la guerre de Sept Ans, supportant mal un chef, celui-ci vint occuper, au mépris de ses ordres, une position dangereuse sur la colline rehaussée d’un moulin. L’ennemi suivit, prêt à engager le combat. Le 19 septembre, tout était fin prêt.

Dormir cette nuit-là ne fut guère possible, Charles-Louis qui commandait un bataillon de culs-blancs, tous cavaliers, arpentait son campement soutenant le moral de sa troupe. Il alla voir ses deux juments, fait rare des jumelles, qu’il avait élevées lui-même dans ses terres, ne sachant laquelle il chevaucherait au matin. Il leur caressa les naseaux, leur parlant bas comme pour les rassurer. Juste avant l’aube, un moment de répit s’installa et l’apaisa. Il apercevait au lointain les feux de l’ennemi mais comme avant chaque affrontement, il vivait pleinement cet instant où tout semblait s’arrêter où tout paraissait possible. Bien sûr, il avait la peur au ventre, elle faisait partie des veilles de bataille comme le trac pour l’acteur avant son entrée en scène. Fataliste, elle lui servirait d’impulsion pour se jeter dans l’action. Elle lui fournirait l’ardeur au combat, le courage aveugle face à la mort. Pour l’instant, il laissait aller ses pensées vers un avenir radieux dans lequel, accompagné de sa douce Élisabeth, il irait définitivement dans ses terres de l’Entre-deux-mers regarder mûrir son raisin qui deviendrait la robe sombre de ses vins et méditerait devant le flot puissant de la Garonne. Il s’imaginait tenant par la taille sa belle épouse, se promenant entre les rangs de vigne dans la clémence de l’automne. Il en était là de ses rêves quand il perçut une transformation chez l’ennemi. Les Prussiens et les Autrichiens étaient déjà en mouvement.

Charles-Louis se précipita vers ses hommes, en envoya un à la tente du général le prévenir des changements observés.

Un peu plus tard en dépit la brume matinale, les Prussiens entreprirent de canonner les troupes françaises installées devant le moulin. Jusque vers sept heures, l’épaisseur du brouillard empêcha les deux armées de connaître leurs positions respectives. Lorsqu’il se dissipa remplacé par un crachin, l’artillerie commença à tirer de part et d’autre. Le feu se soutint avec vivacité, malgré l’appui de Beurnonville et de Chazot, les batteries adverses mirent le désordre dans les premiers rangs.

Brunswick attaqua la colline et sous une pluie de plus en plus drue, en trois colonnes son infanterie marcha à l’assaut. Afin de donner du cœur au ventre à ses troupes, le général Kellermann parcourut ses lignes en levant son chapeau à plumes tricolores au bout de son épée, pour être vu de tous en s’écriant .Vive la Nation ! ». En réponse les soldats entonnèrent la Marseillaise. «  Allons, enfants de la Patrie, le jour de gloire est arrivé…  » Faisant vibrer à l’unisson les Français, dans tous les bataillons le chant nouveau apporté par les Marseillais devenait l’hymne de leur courage de leur détermination. Ils étaient prêts à mourir avec ivresse pour le sol de leur patrie, pour son honneur, ils étaient le rempart entre la mort, la désolation et leur famille, les êtres qu’ils chérissaient. Comme les hommes qui l’entouraient, Charles-Louis sentait son cœur se réchauffer et sa ténacité s’ancrer. Dumouriez l’envoya contourner avec ses bataillons le champ de bataille pour épauler Kellermann avec sa trentaine de cavaliers. Il se mit aux ordres du général harcelé, au moment où l’armée prussienne franchissait un à un les plis du terrain du tertre de Valmy. De son côté, les boulets de Dumouriez couchaient des files entières de l’armée coalisée. L’ennemi sonna le rappel et renouvela l’assaut quelques instants plus tard, mais la pluie redoublait enlisant les hommes de troupe rassemblés, freinant l’avancement de l’envahisseur. Brunswick s’impatienta, il proposa la retraite au roi de Prusse dépité qui, de mauvais gré, fut bien obligé de se ranger à son avis ; ce n’était qu’un combat de faibles effectifs. Pour les Prussiens, ce n’était qu’une escarmouche, elle ne leur avait coûté que cinq cents morts. Mais pour la France révolutionnaire, c’était une éclatante victoire morale ; les soldats du grand Frédéric avaient reculé devant ce qu’ils considéraient n’être qu’un ramassis de brigands. Cette bataille pourtant changeait la vision que la France avait d’elle-même. Pendant que Dumouriez, après quelques jours d’hésitation, négociait et que les Prussiens commençaient leur retraite, les rescapés de Valmy, dans une longue suite d’ambulances, étaient rapatriés vers Paris. Dans l’une d’elles se trouvait le corps inconscient du capitaine de Saint-Aignan. 

*

Charles-Louis, lors de l’interruption de l’avancement des Prussiens, reçut la charge, avec deux de ses bataillons, d’aller porter à Dumouriez les velléités de briser les lignes prussiennes par le général Beurnonville. Alors qu’ils chevauchaient à bride abattue, un détachement de l’armée adverse les aperçut. Il se précipita à leur rencontre afin de leur couper la route. Le choc entre les cavaliers fut des plus sanglant. Charles-Louis effectua tout ce qu’il pouvait pour qu’au moins l’un de ses hommes puisse apporter le message. À coups de sabre, il paraît les heurts, blessait les assaillants. Sa jument aux moindres de ses pressions prolongeait ses mouvements. Les ennemis, de force égal, s’étaient concentrés sur lui, laissant échapper l’un de ses soldats et en tuant un. L’un des Prussiens trancha les harnais de la jument de Charles-Henri le déséquilibrant et le faisant tomber. Profitant de ce moment de faiblesse, il allait abattre son sabre sur son crâne quand un cri arrêta son geste. Charles-Louis retourna la tête juste assez pour éviter le coup fatal et voir, interloqué, celui qui venait de lui sauver la vie. C’était son ami de toujours, c’était Hercule. Ce qu’il avait redouté plus que tout était arrivé, il se trouvait dans le camp adverse, il se retrouvait devant lui. Il n’eut pas le temps de vraiment réaliser. Un des Prussiens, en colère face au soutien inattendu de ce Français de sa coalition, fit feu sur lui. La décharge lui brûla le dos. Le tireur mourut sur l’instant, Hercule avait riposté pour Charles-Louis. Afin de le protéger, ce dernier chargea le corps de son ami sur sa jument et profita de la confusion pour la renvoyer dans les lignes françaises. Il fut retrouvé en cet état près d’une des maisons qui jouxtait le moulin.

*

Les vendanges finies, Bordeaux, comme toute la France, apprit la prise de Verdun par les Prussiens suivis des terribles massacres commis par les Parisiens sur les détenus de la ville et enfin la victoire de l’armée révolutionnaire face aux troupes prussiennes lors de la bataille de Valmy. Dans les salons, tous commentaient les différents évènements, certains avaient déjà été instruits de la mort des leurs sur les champs de bataille ou dans les prisons parisiennes. Personne ne savait s’il devait se réjouir ou pleurer. Le moment de stupéfaction passé, l’abolition de la royauté fit place à la République. Le gouvernement siégeant essaya en vain d’éviter le procès du roi. Il craignait que celui-ci ne ranime la contre-révolution renforçant ainsi l’hostilité des monarchies européennes. La découverte de l’« armoire de fer » aux Tuileries balaya les réticences et rendit la procédure inéluctable. Les documents trouvés dans ce coffre secret prouvèrent sans contestation possible la trahison de Louis XVI. Les audiences commencèrent le 10 décembre et finirent à la stupeur de beaucoup par l’exécution du roi au début de l’année 1793, qui entraîna la formation de la première coalition.

*

Ce furent les coups redoublés à la porte d’entrée qui sortirent complètement John de son sommeil agité. Pleinement réveillé, il bondit de son lit réalisant l’anormalité de la situation. Qui pouvait bien, alors que le ciel blanchissait à peine, avoir besoin de voir les habitants de la demeure ? Il sauta dans sa culotte, ne s’étant pas résigné au port nouveau du pantalon, y fourra le bas de sa chemise et pieds nus dévala les escaliers qui menaient au vestibule. Devant la porte, désemparés, le valet et la cuisinière hésitaient sur le parti à adopter.

— Laisse Firmin, je vais m’en occuper.

Soulagé, le serviteur s’effaça. Comme les coups reprenaient avec plus de virulences, John ouvrit évitant de justesse la crosse du fusil qui allait heurter à nouveau la porte. Il découvrit sur le pas de la demeure une dizaine d’hommes de la garde nationale avec leur capitaine. En retrait, Jacques-Henri affichait un sourire narquois. Cela n’annonçait rien de bon, l’estomac de John se noua. Il n’eut pas le temps de dire quoi que ce soit que le plus gradé déclamait ses ordres .

Sur ordre de la République, nous venons, appréhender le citoyen Henri Lacourtade et mettre ses biens sous séquestre.

— Mais vous ne pouvez pas faire ça ! Il est agonisant !

— C’est l’ordre du tribunal ! Poussez-vous ou je vous embarque pour refus de l’autorité de la Nation !

L’homme se gargarisait visiblement de son pouvoir et n’avait pas l’intention de s’en faire conter.

Laisse John ! Laisse faire. Cela n’a plus d’importance.

Monsieur Lacourtade, au son du tapage, était venu aux nouvelles, la fatigue le faisait chanceler, il s’accrochait à la rampe de l’escalier mais il se tenait droit. Puis, s’adressant au capitaine de la garde, il reprit .

— Allez, mon jeune ami, me voici. Vous pouvez m’emmener, je ne résisterai pas, de plus je n’en ai pas la force. Si j’avais su que vous arriviez, j’aurai fait un brin de toilette et me serais plus apprêté. Quant aux scellés, je suis désolé, mais je n’ai plus rien, hormis un maigre bagage.  

De derrière les gardes, surgit Jacques-Henri .

– Comment ça, vous n’avez plus rien ! Vous vous foutez de nous ! Et ça alors ?

Montrant avec un geste large tout ce qui les entourait. 

— Calmez-vous, cela ne sert à rien de s’emporter ! Ici, les murs et tout ce qu’ils contiennent appartiennent au citoyen américain John Madgrave.

Le vieil homme appuya sur la dernière phrase. Jacques-Henri se retourna vers l’Américain et planta ses yeux dans les siens.

Comment ça ? À John Madgrave, c’est du vol ! Prouvez-le !

John Madgrave

Sans ciller, John répondit .

— Pas de soucis, l’acte de cession est dans mon bureau, mon notaire en détient un double et un triple se trouve à l’ambassade des États-Unis à Paris.  

Monsieur Lacourtade et lui-même avaient pris cette précaution pour éviter toute fraude par destruction des documents, Jacques-Henri avait blêmi et bouillait de colère. John reprit .

— Étant instruit de votre intérêt pour les lettres de créance des clients de notre maison, considérés comme émigrés, c’est sans problèmes que je puis vous les laisser… Enfin quand vous me les aurez payés, bien sûr ! 

 Jacques-Henri admit qu’il avait à moitié perdu, il ne se sentait pas de molester un ressortissant américain. Cela serait difficilement explicable à ses supérieurs. Frustré, il rompit la joute et pivota.

— Capitaine, on s’en va ! Emmenez le citoyen Lacourtade dans ses nouveaux appartements ! » 

Et il sortit de la demeure. John ne put rien faire. Il regarda s’éloigner celui qui avait été un second père encadré par l’escouade. Se retournant, il trouva, désemparé, la cuisinière, qui se mouchait dans son tablier, et le valet les larmes aux yeux. Ils avaient toujours servi le même maître. Le cœur serré, il s’adressa à eux .

— Allez ! Bérangère, Firmin, ressaisissez-vous, Monsieur Lacourtade n’aurait pas aimé vous voir comme cela. Je vais chercher comment nous pouvons l’aider. 

*

Il décida d’aller demander de l’aide auprès de Monsieur de Saige, mais en attendant il écrivit une lettre à François-Xavier Lacourtade. Vu les circonstances, il suivit le conseil de Marie-Amélie. Par l’intermédiaire de Joseph Fenwick, consul des États-Unis à Bordeaux, il griffonna un mot succinct qu’il adressa à James Wilkinson à l’ambassade des États-Unis. Il ne le connaissait pas, mais Marie-Amélie lui avait assuré sa confiance.

« Monsieur,

Notre vieil ami commun séjourne au Fort, ce qui est fort désagréable.

Votre serviteur,

John »

Il espérait que cela suffirait. Si la lettre était ouverte comme il le craignait, elle serait de peu de conséquences. La réponse ne vint pas. 

Monsieur de Saige, impuissant, ne put qu’adoucir le traitement d’internement de Monsieur Lacourtade père et autoriser John à le visiter. Le maire avait un autre problème et celui-ci arrivait de Paris. Les soulèvements ruraux aussitôt réprimés par la force suite à la levée massive par tirage au sort et la guerre de Vendée avaient permis aux Montagnards d’imposer au gouvernement des amis de Brissot la création du Comité de salut public et du tribunal révolutionnaire. À Bordeaux comme ailleurs les arrestations se multipliaient, les prisons ne pouvaient plus accepter d’internements, même le vieux fort du Hâ était utilisé.

John rendit visite à son mentor tous les jours où on l’y autorisait. Il lui apporta de la nourriture et des vêtements chauds en soudoyant les gardes. Malgré cela, la santé de Monsieur Lacourtade soumise aux rudes conditions de l’enfermement dans une geôle humide et froide déclina rapidement. John se battit pour connaître les chefs d’accusation, mais en vain, et pour trouver un avocat pour le défendre. Aucun ne voulut prendre son parti. Il ne passa jamais en jugement. Dans les murs suintants de sa prison avec pour seul compagnon un gros rat avec lequel il s’entretenait, il mourut au seuil de l’été sans que cela puisse se faire. John apprit son décès alors qu’il venait le visiter. Cela faisait déjà trois jours qu’il n’avait pas pu le voir, le vieil homme n’ayant plus la force de se lever de son grabat. Le jeune homme rentra au quai des Chartrons effondré, désemparé.

Bordeaux pendant ce temps découvrait la terreur de la guillotine installée sur la place Dauphine devenue place Nationale.

Dominique Duplantier (Bordeaux, place de la Bourse Ed Koégui

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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mes écrits

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 16

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Chapitre 16

Les heures sombres. 20 juin 1792.

Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Anastasie monta les escaliers aussi vite qu’elle le put. Elle frappa et rentra aussitôt dans la chambre de sa maîtresse. Marie-Amélie sortait doucement de son sommeil et l’entrée fracassante de sa servante l’éveilla totalement. Elle s’étira et attendit que celle-ci ait repris son souffle.

— Madame, c’est la chambrière de Madame Chevetel…

— Et bien quoi ! C’est la chambrière de Madame Chevetel ! s’exclama-t-elle, agacée par ce réveil brutal.

— Ils l’ont arrêtée !

Marie-Amélie se redressa et sortit de son lit tout en saisissant son manteau en indienne.Elle se doutait que c’était grave.

 — Qui ça ? La chambrière ?

 — Oh non, Madame ! Ils ont appréhendé Madame Chevetel ! 

Elle porta instinctivement la main à son cœur. Bien qu’elle connût la réponse tout en attachant son opulente chevelure, elle demanda .

Qui ça ? Ils ?

— La garde nationale du district, Madame !

— Oui bien sûr ! Où se trouve la chambrière de Madame Chevetel ?

— À la cuisine Madame, la Marion, elle n’a plus de force.

Suivie d’Anastasie, elle descendit pour rejoindre la jeune fille effondrée devant un verre de vin que lui avait offert la cuisinière pour lui donner un coup de fouet. À la vue de Marie-Amélie, elle essaya de se lever, ce à quoi Marie-Amélie objecta. Elle-même s’assit à la table. Dans un coin, tourmentée de toute cette agitation, la Grisette ne bougeait pas, Honorine servit du café à sa maîtresse. Avant de s’occuper de la chambrière, Marie-Amélie se tourna vers la petite servante.

— Grisette va prévenir mon époux.

D’une voix douce pleine de compassion teintée d’inquiétude, elle interrogea Marion.

— Bonjour Marion, raconte-nous. Que s’est-il passé ?

— Et bien Madame, on dormait tous quand des coups répétés résonnèrent à la porte de l’hôtel. Le Toussaint, il a réveillé le Barthélemy qui m’a sorti du sommeil. Je dors côté jardin comme Madame alors je n’ai rien entendu. Comme je ne savais que faire, je suis allée alerter Madame Grenillon, mais comme elle est vieille, elle m’a envoyée en courant avertir notre maîtresse. Comme nous avions identifié qui frappait, parce que depuis la fenêtre du salon, on voit la rue…

— Je sais, va à l’essentiel, ma fille.

— Euh… Oui Madame. Le temps que je prévienne, ils étaient rentrés. Et ils ont arrêté, Madame.

— Mais ils ont dit pourquoi.

— Pas vraiment. Pendant que j’aidais madame à se vêtir, même que le conventionnel, il est resté à regarder…

— Quel toupet, pauvre Élisabeth, excuse-moi, continue !

À ce moment-là, François-Xavier entra dans la cuisine déjà en habit prêt à partir pour l’Assemblée, celle-ci lui résuma ce qu’elle savait et demanda à la chambrière de reprendre.

— Oui… Alors pendant que je préparais, Madame, ils ont fouillé la maison. D’après notre cuisinière, ils cherchaient de la farine que l’on aurait cachée, mais Barthélemy m’a appris qu’ils avaient retourné le bureau de Monsieur et le secrétaire de Madame.

— Et ils ont trouvé quelque chose ?

— Oh non, Madame. Même qu’ils étaient en colère.

— Et ils ont tout de même emmené Élisabeth ?

— Et oui Madame. Ils nous ont dit que l’on était libre. Libre de quoi ? J’aimerais bien savoir ? Et qu’est-ce que je fais maintenant ? Plus de maîtres…

— Pour l’instant, vous restez à l’hôtel, Madame Grenillon viendra me voir pour vos besoins et vos gages… et sais-tu où on a conduit Madame Chevetel ?

— Oui, Madame…

— Et bien où ?

— Oh pardon, à la conciergerie Madame.

Marie-Amélie sentit une sueur froide couler dans son dos, elle jeta vers son époux un regard inquiet. On surnommait déjà l’ancien château des rois de France l’antichambre de la mort.

 — Allons nous préparer, nous allons aller la voir. Nous réfléchirons ensuite aux actions à mener pour la sortir de là, ce ne peut être qu’une erreur.  

*

Marie-Amélie et François-Xavier arrivèrent devant la prison vers le milieu de la matinée. À la vue du bâtiment, instinctivement elle s’accrocha au bras de son époux, qui pour la rassurer tapota sa main. Comme tous, l’angoisse l’étreignît. Elle eut du mal à respirer quand ils passèrent la petite porte du premier guichet, elle se sentit oppressée. Au guichetier qui les toisa, ils demandèrent à voir le concierge, Monsieur Richard. Il les fit attendre pour le principe. François-Xavier connaissait le gardien de la prison pour l’avoir croisé dans les bureaux du ministère de l’Intérieur. Il les reçut avec courtoisie, bien qu’avec méfiance. Il savait que l’on ne venait jusqu’à lui qu’avec une raison. S’il n’était pas le bourreau, beaucoup le voyaient comme tel et c’est avec crainte que l’on s’adressait à lui. Il ne détestait pas ce pouvoir. Une fois assis sur des chaises inconfortables dans la partie greffe du guichet, François Xavier, avec déférence, expliqua à l’homme le pourquoi de sa présence. Tout en écoutant son mari, Marie-Amélie fut distraite par l’arrivée d’un groupe de femmes qui de l’autre côté de la grille s’installaient avant l’heure de leur transfert. Elle comprit à leurs expressions et leurs pleurs silencieux que c’étaient leur exécution qu’elles attendaient. Elle serra ses poings pour ne pas fondre elle-même en larmes. Elle s’obligea à se concentrer sur la discussion que tenaient les deux hommes. Pendant ce temps-là, Monsieur Richard fit quérir son épouse, pour la mise en forme des arrangements pécuniaires afin d’assurer le confort de la prisonnière. En attendant, François-Xavier s’enquit des accusations ayant entraîné l’arrestation de sa belle-sœur. Ayant ouvert le registre et ayant parcouru le procès-verbal, mal à l’aise devant ce qu’il lisait, le concierge sourcilla et s’excusa de ne pouvoir en dire plus. Ce qui intrigua le couple, Marie-Amélie espéra que celle-ci en sut plus.

Élisabeth Chevetel De La Rabelliere

Après avoir négocié le bien-être d’Élisabeth, Madame Richard fit chercher la captive, lui accordant une première visite. François-Xavier et Marie-Amélie furent conduits dans une enceinte coiffée de croisées d’ogives et cloisonnée de grilles monumentales formées de barreaux de fer, qui servait de parloir. C’était là que les prisonniers voyaient leurs connaissances. Ils s’assirent sur les bancs de bois brut qui longeaient les murs froids et poisseux d’humidité. Élisabeth arriva, de toute évidence elle venait vers eux emplie d’espoirs. Espérance que le couple de visiteurs allait contrarier ce qui étreignit leurs cœurs pleins de compassion. Ils se levèrent et allèrent vers la grille derrière laquelle elle se tenait. Marie-Amélie passa les mains au travers pour saisir celles glaciales de la jeune femme.

Enfin, vous ici, Marion vous a bien prévenus. J’avais tellement peur qu’elle ne le fit point. Vous allez me sortir de là ! Vous allez le faire !

Elle criait presque dans sa panique. Marie-Amélie ne put retenir ses larmes, aussi François-Xavier prit la parole avec le ton le plus rassurant qu’il puisse.

Bien sûr Élisabeth, nous allons mettre en action tout ce qui est en notre pouvoir. Pouvez-vous me dire de quoi l’on vous inculpe ?

— Je ne suis pas arrivée à le comprendre. On taxe Charles Louis d’être passé à l’ennemi. Mais vous savez comme moi que ce n’est pas réaliste, il est avec le maréchal Rochambeau. Ensuite, ils m’ont fait grief être fille d’immigrés, et cela est évidemment impossible, et pour finir ils m’ont accusée d’être pour quelque chose dans l’émigration de vos parents Marie-Amélie. C’est à n’y rien comprendre.

 François-Xavier s’interrogeait. Pourquoi quelqu’un avait-il décidé l’arrestation de l’inoffensive Élisabeth qui était la douceur et la bonté même, cela n’avait ni queue ni tête. Il la tranquillisa, lui expliquant qu’ils allaient sur le champ à l’Assemblée voir qui serait à même de mieux les aider. Marie-Amélie lui demanda ce dont elle avait besoin et la rassura quant à son confort, ils y avaient pourvu auprès de Madame Richard. Elle reviendrait dès le lendemain lui donner des nouvelles et lui porter quelques vêtements. Élisabeth le cœur serré les regarda partir.

*

Lorsqu’ils sortirent de la Conciergerie, les rues apparaissaient étrangement vides. Comme ils ne détenaient pas de voiture, pensant trouver une chaise, ils avaient renvoyé la leur. Ils décidèrent d’aller à pied jusqu’à la salle du Manège. De toute façon, il se devait d’évacuer leur trop-plein d’angoisse. Ils se mirent à marcher d’un bon pas l’un comme l’autre silencieux, ne pouvant s’empêcher de réfléchir à la situation. Ils traversèrent la Seine par le Pont-Neuf et prirent la rue de l’arbre sec qui croisait la rue Saint-Honoré. À l’approche de celle-ci, avant de la voir ils entendirent les cris et les chants d’une foule. François-Xavier retint son épouse, la repoussa contre un mur de peur que ce soit à nouveau une émeute. Il n’était pas question de s’en approcher, il se souvenait encore de celle qui avait conduit à la fusillade du Champ de Mars. Un torrent de personne passa devant eux dans lequel se mêlaient des ouvriers, des femmes, des invalides, des enfants, des gardes nationaux, des charbonniers et des mendiants. Ils portaient des piques, des bâtons ferrés, des marteaux, des haches, des écriteaux, des bannières et aussi des branches d’arbres, des épis de blé, des fleurs.

Ce que le couple ne savait pas, c’est qu’alors qu’ils pénétraient à la Conciergerie, Antoine-Joseph Santerre, qui occupait, sans en détenir le titre, le commandement général de la garde nationale, avait décidé avec les habitants du faubourg Saint-Antoine d’aller rendre un hommage à l’Assemblée, cela afin de l’impressionner. Le but de la manœuvre se devait de présenter, fût-ce par la force, un message au roi. Ils lui réclamaient le retour des ministres brissotins et l’acceptation de plusieurs décrets auxquels il avait mis son veto. La garde nationale avait reçu l’ordre de ne pas agir contre les manifestants, elle fit mieux, elle participa en grande partie au mouvement. Les Lacourtade arrivèrent au moment de leur approche. Entraînant Marie-Amélie, il la ramena toujours à pied à leur domicile de l’île de la Cité. Une fois en sécurité, il décida contre la volonté de son épouse de repartir ; il devait savoir ce qui se passait, pour leur avenir à tous. Il jura de se garder éloigné de toute confrontation.

François-Xavier revint sur les lieux, le flot défilait encore en criant .À bas le veto ! » En chantant le « Ça ira », des femmes dansaient en brandissant des épées et des piques dressés hauts et supportant des culottes déchirées. Au grand écœurement des spectateurs, l’une tenait en l’air un cœur de veau avec cette mention . « Cœur d’aristocrate ». Les tribunes vociféraient. Les députés atterrés gardaient un silence consterné. La bacchanale se prolongea encore deux heures. Enfin, Santerre offrit un drapeau à l’Assemblée au nom des citoyens du faubourg Saint-Antoine et la séance fut levée. Tandis que Santerre et le marquis de Saint-Huruge, devancés de quelques musiciens, finissaient de faire défiler toute leur armée, François-Xavier aperçut Vergniaud, dans les rangs de l’Auditoire, toujours fier d’avoir soutenu la permission à la foule de manifester face à ses représentants. Le cortège terminé, les provocateurs se dirigèrent alors vers le jardin des Tuileries. De là, ils cherchèrent à gagner les quais pour se disperser. Guidés par des agents du précédent gouvernement écarté, ils tournèrent par le Carrousel et pénétrèrent dans le palais, malgré les grenadiers aux guichets. La foule encombra la cour, une partie monta aux appartements pendant que l’autre hurlait. Le roi fut bousculé jusque dans une embrasure de fenêtre où Legendre le harangua, le somma d’arrêter de les tromper, de prendre garde. Le peuple était las de se voir son jouet. Il ne céda pas aux différentes demandes. François-Xavier, poussé par la curiosité, s’était immiscé au plus près de la scène avec facilité. Il maîtrisait la géographie des lieux, ayant accompagné Roland, à ce moment-là ministre en service, et s’il n’avait pas eu l’occasion d’approcher du couple royal il avait fait connaissance avec l’endroit. Pendant près de trois heures, le roi subit l’assaut de la multitude. Des énergumènes, armés de piques, d’épées, firent mine de vouloir l’assassiner. Son calme finit par agir sur les plus exaltés. Lorsqu’enfin il consentit à dire d’une voix forte « vive la Nation ! » et à coiffer le Bonnet-Rouge, ils commencèrent à crier « vive le roi ! » et la foule abandonna la place. Pétion harangua le peuple, juché sur un fauteuil, et Santerre jouant double jeu s’écria.

Je réponds de la famille royale, que l’on me laisse faire ! 

louis XVI

Il disposa une haie de gardes nationaux devant le roi, et à huit heures du soir le dernier manifestant avait quitté les Tuileries. François-Xavier était encore sceptique quand il retourna vers l’Assemblée. Malgré le tumulte, il n’avait pas oublié Élisabeth. Il s’y efforça de trouver Pierre Vergniaud, car il supposait qu’il pourrait l’aider, le gouvernement formé par Roland et Dumouriez le lui devait beaucoup. L’ayant cherché et ne le découvrant pas dans les couloirs de la salle du Manège, il se rendit dans ses appartements place Vendôme. Là, son valet lui annonça qu’il s’était retiré chez les Roland. François-Xavier finit par se décourager, mais il n’avait pas le choix, il repartit donc pour l’autre rive de la Seine et se dirigea vers les rues adjacentes du Collège des Quatre Nations. Harassé, il arriva enfin rue Guénégaud. Autour de Madame Roland, il trouva réunis tous ses amis que l’on commençait à surnommer les Girondins. Il fut soulagé. Après s’être félicités du mouvement populaire en leur faveur, marche que leurs émissaires avaient créé en amenant les sections des faubourgs à porter une pétition à l’Assemblée, ils demeuraient en pleine réflexion.

comment contourner le veto qui empêchait la Patrie de se protéger contre leurs ennemis.

Devant l’impatience évidente de François Xavier, Pierre Vergniaud s’approcha de son ami tout en chuchotant, il le questionna.

Qu’as-tu François-Xavier ? Tu as des problèmes ?

— J’ai besoin de ton aide, plus exactement, Élisabeth.

— Ah, pour son arrestation !

— Tu es donc déjà informé.

 Qui ne le serait pas !

Il attrapa sur une table un journal, y chercha un passage et le lui tendit, celui-ci ne comprenait pas où il voulait en venir. Se penchant, il resta éberlué devant la phrase sibylline qui dénonçait sa belle-sœur de turpitudes.

Mais tu la connais ! Tu sais que ce n’est pas vrai ! C’est un tissu de mensonges.

— Bien sûr ! Mais pour l’instant, je ne peux rien faire, nous sommes sur une pétaudière. Je te rappelle que l’ennemi s’organise à nos portes et que nous avons été mis dehors du gouvernement.

— S’il te plaît, Pierre, évite-moi tes grands discours, dis que tu ne veux rien faire !

Et de colère, il repartit sous l’œil interrogateur de Madame Roland. Il n’était pas arrivé en bas qu’il regrettait son geste d’impatience qui pouvait devenir fatal à la séquestrée. Il allait revenir en arrière pour faire amende honorable auprès de son ami quand il tomba sur son hôtesse qui l’avait suivie.

Faisons quelques pas, François Xavier. Ne vous inquiétez pas pour Pierre, il a déjà compris et excusé votre emportement. Si tel n’est pas le cas, je me charge de le convaincre. L’homme se tenait devant la femme comme un enfant que l’on réprimande.

Vous êtes là pour votre belle-sœur, bien sûr. Dès que nous avons su, nous nous sommes décidés à passer à l’action, mais les évènements nous ont pris de cours. Elle va devoir patienter un peu. Pour l’instant, nous ne pouvons l’aider sans risquer d’obtenir le résultat inverse de notre objectif.

Elle parlait comme si à elle seule, elle les représentait tous, ce qui était souvent le cas. Le ministère de son mari, dont il venait d’être mis à pied, était autant le sien. Elle posa sa main sur son bras et tout en souriant continua .

— Patientez, mon ami. À ce jour, nous essayons de recouvrer nos portefeuilles, ce qui ne saurait tarder, le peuple est pour nous. Il nous l’a prouvé cet après-midi et là nous pourrons sans coup férir sortir votre belle-sœur de ce traquenard ! 

Il s’en retourna retrouver Marie-Amélie sans vraiment trop d’espoirs, il avait bien compris que pour l’instant ses compagnons ne s’engageraient pas pour sauver Élisabeth au risque de se désavouer. Ils se concentraient sur d’autres priorités que le sort de la jeune femme. François-Xavier rentra l’âme pleine de culpabilité de n’avoir rien pu faire.

*

Jacques-Henri Bachenot

Quant à Bordeaux arriva la nouvelle du changement du gouvernement au profit des Feuillants, Jacques-Henri reprit ses investigations avec plus de ferveur. Les insurrections à la fin du mois de juin avaient fait perdre au roi toute crédibilité aux yeux des Français, réduisant à néant son pouvoir. À la mi-juillet, la Patrie fut déclarée en danger. Paris se retrouva au pouvoir de ces soldats improvisés que leurs réunions enivraient, et portaient à tous les excès. Les quarante-huit sections, surtout celles des Quinze-Vingts, des Gobelins, du Théâtre-Français du Luxembourg, de la Fontaine de Grenelle, des Gravilliers, de Mauconseil, des Lombards, des Postes, peuplées de commerçants, de petits bourgeois, d’ouvriers, avaient établi une permanence dans chaque quartier et, grâce à Pétion, Manuel et Danton, un centre commun à l’Hôtel de Ville. Les principaux amis de Madame Roland, effrayés par l’approche des évènements qu’ils ne pouvaient plus contrôler, se demandaient à présent s’il ne vaudrait pas mieux s’accorder avec le roi. Ils lui proposèrent de rappeler Roland, Clavière et Servan au ministère et de destituer La Fayette. Mais le couple royal avait préféré refuser une aide qu’il leur faudrait payer trop cher.

Puis au début du mois d’août, on apprit que Paris avait reçu une intimidation sous la forme d’un manifeste de la part du chef de l’armée prussienne, le duc de Brunswick. Cela mit le feu aux poudres. Poussés par les amis de Jacques-Henri Bachenot, les sans-culottes prirent d’assaut les Tuileries, contraignant la famille royale à se réfugier à l’Assemblée qui se déclara en séance permanente et se fit délivrer le sceau de l’État pour marquer sa prise de pouvoir. La terrible bataille fit un millier de morts et obligea les députés à suspendre le roi et à nommer à la place du gouvernement un comité exécutif. Et le retour dans celui-ci, d’Étienne Clavière, Roland, Joseph Servan, Monge et Lebrun, amis des Lacourtade, n’y changea rien, Danton y était devenu ministre de la Justice.

*

Loin de ses tumultes, sur les quais des Chartrons, John venait plusieurs fois par jour dans la chambre du malade, dans l’intention de lui tenir compagnie. Monsieur Lacourtade père ne se remettait pas, il souffrait d’une grande faiblesse. John lui commentait les nouvelles lues dans la « Nouvelle Gironde ». Il lui demandait son avis sur les affaires en cours et lui faisait un rapport édulcoré sur les investigations de l’envoyé de la Constituante, afin de ne pas l’inquiéter. Le malade n’était pas dupe, et une fin d’après-midi, dans un moment de lucidité, il retint John.

Mon petit, la situation devient catastrophique. Non ! Non ! N’essaie pas de me rassurer, entre le charognard que nous avons en bas et les évènements politiques qui mettent mon fils en porte-à-faux, nous allons tout perdre. Je ne vois qu’une solution et elle passe par toi. 

Le jeune homme ne comprenant pas où voulait en venir le souffrant, l’assura de toute son assistance.

— C’est plus que de l’aide dont nous avons besoin, pour conserver la maison, j’ai décidé de te la céder, afin que tu puisses la préserver par ta nationalité de toute réquisition.  

Le secrétaire et associé, bien que saisissant le cheminement de pensée du vieil homme, se sentit mal à l’aise avec cette proposition qui pouvait le faire passer pour un profiteur.

— Mais Monsieur, vous devez solliciter l’avis de votre fils.

— Nous n’avons pas le temps, en outre de là où il est, il ne peut rien faire et ne peut comprendre la réalité de nos difficultés. Je me demande même s’il reçoit mon courrier. Cela fait des mois que plus rien ne me vient de Paris. De plus, il vaut mieux que tout ceci soit discret. Mais pour ta conscience, je vais tout de même essayer de joindre mon fils.

Quand force fut de constater que l’été était passé sans nouvelle de François-Xavier et de Marie-Amélie et que la pression du contrôleur se fit de plus en plus impérieuse, il abdiqua. Il promit à son bienfaiteur qu’il remettrait la société dès que cela serait possible. La maison sur les quais des Chartrons bordelais devint sur le papier, en ces temps bouleversés, la maison Madgrave.

*

Pendant ce temps, Élisabeth prit ses habitudes au sein de la prison de la Conciergerie. Les Lacourtade avaient fait en sorte qu’elle fasse partie des nanties. Dans son malheur, elle était privilégiée, car moyennant quelques pistoles elle occupait, au premier, une des cellules avec couchage.Madame Comeveille avait tenu à ce qu’elle partage sa chambrée dont un lit venait de se libérer. Élisabeth constata rapidement les différences de castes même dans cet antre. Il y avait les détenues qui étaient enfermées dans les cachots, qui, si elles n’avaient pas commis de crime, avaient tout au moins perpétré des vols voire étaient des filles de mauvaise vie. Pleine de mansuétude, elle découvrit l’horreur de leur situation, les cellules ne s’ouvraient que pour donner la nourriture, faire les visites et vider les griaches. Elle devait constater que les prisonnières dites « à la paille » et qui logeaient au rez-de-chaussée, derrière l’arcade qui bordait le préau, étaient à peine mieux loties. Dans des salles obscures, humides, aussi malsaines que malpropres, infectées de l’odeur des urines, sans air et des pailles pourries, elles étaient amassées jusqu’à cinquante dans un même trou, le nez sur leurs ordures. Elles se communiquaient les maladies et les immondices dont elles étaient accablées. Ces malheureuses habitantes étaient tenues de sortir entre huit et neuf heures du matin, et ne pouvaient retourner dans leur geôle qu’environ une heure avant le coucher du soleil. Pendant la journée, les portes de leurs cachots étaient fermées, elles étaient donc obligées de se morfondre dans la cour, ou de s’entasser s’il pleuvait, dans les galeries qui l’entouraient. Ce fut parmi elles qu’Élisabeth découvrit l’une de ses amies. Comme tous les matins, les dames descendues des chambres « de pistole » se rendaient dans cette cour pour entreprendre ou achever leur toilette. Elles lavaient, savonnaient le linge fin, les robes légères, de manière à être prêtes pour midi, l’heure du repas, où les hommes commençaient à circuler et à venir faire leur cour de l’autre côté de la grille qui les séparait. Toutes tenaient, autant qu’à Versailles ou à la ville, à paraître avec une tenue la plus propre possible, avec la mise la plus avantageuse. Comme pour oublier la tyrannie et conjurer le triste sort qui les attendait, les prisonniers s’accrochaient aux codes de leur classe sociale si précieux à leurs yeux, si surréalistes en des temps si tragiques. Élisabeth avait été stupéfaite de voir que l’on jouait, on riait, on cherchait à se séduire, tout était permis pour effacer la pénible situation.

Ce matin-là, elle rendait service à Madame Comeveille que ses rhumatismes handicapaient pour laver dans l’eau froide de la fontaine sa chemise. Comme dans tout ce qu’elle pratiquait elle portait attention à sa tache aussi fut-elle surprise quand elle fut interrompue par une voix douce qu’elle connaissait bien .

Élisabeth, alors c’est donc vrai, vous êtes ici.

Marie-Jeanne de Louvigny

— Marie-Jeanne ? Marie-Jeanne de Louvigny, je n’ose dire que cela me fait chaud de vous rencontrer.

— Oh, vous pouvez le dire et surtout, pensez-le !

— Mais je vous présumais loin.

— Je l’ai cru un moment, mais tout ne se passe pas toujours comme nous voulons, n’est-ce pas ? Ponctuant ses propos d’un haussement d’épaules fataliste.Élisabeth essora le linge qu’elle avait en main et l’entraîna à l’étage.

Marie-Jeanne de Louvigny ! Mon petit !

— Madame Comeveille !

Les trois femmes s’assirent sur un lit et se racontèrent les péripéties qui les avaient amenées là. Pour Madame Comeveille, son époux faisait partie de la maison du duc de Bourbon, qui s’était mis à la tête de l’armée des émigrés dite l’Armée de Condé. Ceux qui avaient arrêté Monsieur Comeveille n’avaient pas tenu compte de son impotence. Quant à Marie-Jeanne, c’était une autre histoire. Élisabeth et elle avaient épousé la même année deux amis d’enfance inséparables et au fil du temps, malgré des caractères opposés, elles s’étaient entendues à merveille jusqu’à devenir des intimes. Son mari, le vicomte de Louvigny, de la maison d’Antoine de Gramont, avait décidé qu’il ne servirait pas ce nouveau gouvernement. Il avait donc convaincu sa femme de passer en Espagne avec leurs deux enfants depuis leur fief du Béarn. Mais si elle avait eu le temps d’aller mettre à l’abri ses petits à Sault-de-Navailles chez sa belle-mère, elle avait été arrêtée alors qu’elle cherchait le moyen de traverser les Pyrénées.

Élisabeth fit tout ce qu’elle put pour aider son amie et avec le concours des Lacourtade, la première chose fut de la faire transférer dans sa chambrée. Elles se mêlèrent donc à l’étrange vie sociale qui s’était instaurée dans le sinistre endroit afin d’oublier. On dînait avec la gent masculine sans autre séparation que celle des barreaux, des hommes assis à des tables rangées du côté du vestibule, les femmes prenant place dans le préau. Le temps passait en entretiens tantôt enjoués, tantôt sérieux, en badinages et en gais propos. Le soir, les chuchotements et les baisers s’entendaient parfois le long de la grille… Nul n’aurait songé à tenter de s’évader, c’eût été se déshonorer ! Puis le jour que chacun redoutait arrivait… l’appel, les adieux, la charrette, l’échafaud.

Cette attente se finit pour les Comeveille le 18 août 1792 quand lors de l’appel Monsieur Richard interpella le citoyen et la citoyenne Comeveille, Élisabeth et Marie-Jeanne se précipitèrent dans les bras de vieille dame qui souriait.

— Voyons mes petites, cela est bien. Je vais enfin rejoindre mon époux et ne plus me contenter de le voir derrière ses horribles barreaux. Et puis à mon âge, ses émotions ne valent rien. Il est bon que cela s’arrête. De là où je serai, je vous surveillerai et vous protégerai de mon mieux.

À la fin de l’énoncé de la liste, elle passa dans l’espace que tous nommaient « le côté des douze « . Elle y séjourna la journée avec son époux puis ils furent emmenés au tribunal, ils entendirent une sentence contre laquelle ils ne pouvaient rien et après la toilette réglementaire, ils partirent pour la place de Grève.

guillotine

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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mes écrits

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 13, 14 et 15

1er épisode

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Chapitre 13.

L’émissaire de l’Assemblée. Début de l’année 1792.

Jacques-Henri Bachenot

La pluie. Elle tombait encore quand il mit les pieds sur la terre ferme gluante de boue. Le col relevé de son manteau redingote à bas volet cachait la partie inférieure du visage de l’homme qui venait de sauter de la gabarre. L’embarcation lui avait permis de traverser la Garonne depuis la Bastide. Cinq jours et demi de route par diligence s’étaient écoulés depuis qu’il avait reçu ses ordres. Son statut de représentant de l’Assemblée constituante lui avait facilité, aussi bien que possible, le voyage depuis Paris. Il ne connaissait pas la cité. Bordeaux était pour lui un passage obligé afin de se faire oublier à Paris tout en poursuivant son action néfaste. À ce moment-là, éclairant les façades de pierres blanches des riches demeures qui ornaient les quais, le soleil se décida à percer à travers les nuages sombres et le rideau de pluie. — Le diable marie sa fille, pensa-t-il, c’est un bon présage ». Après s’être renseigné auprès d’un marin qui s’abritait sous un auvent aux abords du port, il s’engagea à l’intérieur de la ville à grandes enjambées par la porte du Caillau. Il passa devant le Palais de l’Ombrière qu’il ignora, car le centre du pouvoir se trouvait depuis un an à l’ancien archevêché, le Palais Rohan-Mériadeck, devenu hôtel du département et où siégeait le tribunal criminel. Après avoir contourné la cathédrale Saint-André en piteux état depuis qu’un incendie l’avait ravagée, il se retrouva face à un portail monumental. Il hésita un instant, montra son laissez-passer à un garde national méfiant et lui demanda son chemin. Il pénétra dans la cour carrée délimitée par un portique à arcades ouvert côté rue. Une foule de fonctionnaires et de redevables fourmillaient entre les chevaux et les carrosses. Il se dirigea vers l’entrée gauche du vaste corps de logis flanqué de deux ailes basses en retour d’équerre qui le reliaient à la colonnade encadrant les doubles portes d’entrée. Il se rendait auprès du secrétaire d’Armand Gensonné, procureur de la commune, auquel il devait remettre son ordre de mission.Il connaissait l’homme, il l’avait vu à la tribune de l’Assemblée. Il pensait que contrairement à beaucoup de ceux qui soutenaient Brissot et Hébert, il travaillait plus qu’il ne parlait.Il s’occupait autant des affaires de la Nation que de l’administration locale qui l’avait élu, ce qui par ailleurs n’arrangeait pas ses finances. Il monta l’escalier monumental, enviant au passage le confort luxueux qu’offrait le palais. Au premier étage, il redemanda son chemin, et se retrouva devant une porte à laquelle il frappa deux coups secs. 

*

Armand de Saige avait quitté très tôt sa demeure des fossés du chapeau rouge pour l’hôtel du département comme il fallait dire. Il s’était installé dans le bureau qui lui avait été alloué pour sa fonction de Maire et dont il n’avait pas à se plaindre tant il était magnifique. Avec ses boiseries de tilleul sculptées par Cabirol, la décoration était d’un goût sûr. Son précédent propriétaire appréciait les objets raffinés, la pièce maîtresse, sa table de travail, était de belle facture faite en marqueterie de métal et d’écaille.

Il regardait par la fenêtre qui donnait sur le jardin, il ressassait des idées noires. Par trois fois, il s’était démis de ses fonctions de Maire et par trois fois il y avait été rappelé par les électeurs bordelais. Il aimait sa ville, il usait sans compter de sa notoriété et de sa fortune pour subvenir aux besoins des nécessiteux, plongés dans la misère par l’incurie du nouveau gouvernement. Il était conscient que cela lui valait des animosités de ce dernier, mais il n’en avait cure. Bien que la plupart des hommes en place fussent de la région, ils ne réalisaient pas à quel point leurs grandes idées, communément fort belles et honorables, mettaient plus de désordre, de crainte et en certaines occasions de malheur dans leurs élaborations. Évidemment, il n’était pas dupe, l’appât du pouvoir y était pour beaucoup. La pression des Parisiens avait tendance à faire la pluie et le beau temps sur les décisions de l’Assemblée, mais ici on en vivait les conséquences. Ce qui l’ennuyait le plus c’était d’être souvent en porte à faux entre ses fonctions et la situation de ses amis que la politique bousculait de temps en temps fortement. Et justement, il avait échangé quelques mots avec l’un de ceux-ci. Jean de Lalande, avocat général au Parlement, était venu le voir précédemment pour lui demander de ne pas s’inquiéter de l’absence de son épouse. Madame de Lalande était allée prendre les eaux à Bagnères-de-Bigorre avec son fils qui souffrait de problèmes respiratoires. Monsieur de Saige était fort contrarié de ce qu’il considérait comme un mensonge de la part de son proche. Tout d’abord, ce n’était pas la saison pour aller dans les Pyrénées, la neige empêchait fréquemment l’accès à cette ville. Et il savait très bien que prendre les eaux si près de la frontière espagnole était souvent sujet à émigration. De plus, il était encore empêtré avec l’affaire du président Pichard un ami lui aussi. Le pauvre homme avait marié quatre ans plus tôt, contraint et forcé, sa fille Marie-Adélaïde, qui souffrait de neurasthénie, à Maxime de Puységur, le comte. Mais sa supposée langueur n’était que pâmoison pour le bellâtre et le couple l’avait remercié en s’expatriant à l’insu des parents de la jeune femme. La santé défaillante de Madame Pichard amenait le président à conduire son épouse de station thermale en station thermale, de changement d’air en changement d’air, le mari et la femme cherchaient un remède qu’il ne trouvait pas. Un an auparavant, lors de ces pérégrinations le comte et la comtesse de Puységur, sous prétexte de les accompagner, avaient ni plus ni moins passé la frontière, en leur faussant compagnie. Et cette histoire était loin d’être unique dont avait à s’occuper le maire, car à la moindre absence, une dénonciation lui parvenait.

 Il y pensait en outre quand son secrétaire lui annonça un dénommé Jacques-Henri Bachenot. — De quoi il s’agit, Simoens ?

— C’est un citoyen qui vient sur ordre de la Constituante pour enquêter sur les biens des émigrés.

— Qu’est-ce encore que ce conte ? Fais-le rentrer !

Armand de Saige

L’homme pénétra dans le bureau au parquet brillant comme un miroir avec ses bottes crottées par le voyage. Il n’exprimait aucune gêne, pas plus que de l’arrogance. Monsieur de Saige pensa que c’était calculé afin de lui montrer qu’il ne le craignait pas, et il ne trouva pas cela de bon augure. L’individu était dans la fleur de l’âge, une vingtaine d’années, assez beau garçon, jugea-t-il. Il avait toutefois quelque chose d’inquiétant, ses yeux sûrement, ils restaient durs alors qu’il souriait. Monsieur de Saige le salua sans se lever. Comme il n’était pas invité à s’asseoir, le jeune homme se tint debout et lui tendit son ordre de mission. Ratifiée du président de l’assemblée, Élie Gadet, elle rassura le lecteur, car il connaissait bien le personnage pour l’avoir régulièrement reçu dans ses salons. Monsieur de Saige ne pouvait savoir que vu le nombre de papiers que sa fonction l’amenait à signer le secrétaire de celui-ci le faisait pour lui. C’était un ordre de pratiquer des mesures conservatoires afin d’exécuter un inventaire complet des biens des immigrés. Monsieur de Saige, s’il était surpris, n’en montra rien.

— Votre mission risque de durer quelque temps. Je vais vous faire conduire à une hostellerie, je suppose que vous ne connaissez personne à Bordeaux ou dans sa région.

Le jeune homme acquiesça en opinant du chef, Monsieur de Saige reprit.

— Simoens va vous y mener. Il vous faudra aller voir Monsieur Journu-Montagny, notre président du directoire du département, dont votre office dépendra. Installez-vous d’abord et découvrez notre ville, je vais le prévenir, il vous convoquera à son heure. 

*

L’hostellerie « des Trois Conils « recevait à la demande des instances de la ville les envoyés de l’Assemblée venant la plupart du temps de Paris. Elle détenait son nom des trois lapins qui dansaient sur son enseigne et avait procuré sa dénomination à la rue sur laquelle donnait la chambre du premier étage de Jacques Henri Bachenot. L’aubergiste affable de nature, lui avait cédé l’une de ses meilleures chambres, la commune tenait au confort de ses représentants et le payait bien. La Suzette, sa fille, sentant malgré son âge l’homme important, y mit tous ses appâts, ce qui le laissa indifférent. Aussi appétissante fût-elle, il n’était pas là pour ça. De toute façon, une seule femme le subjuguait et il effectuait tout pour la détruire, elle et sa famille, avec l’assentiment de ses supérieurs. Assis sur son lit, il réfléchissait à la façon d’engager sa mission, pas l’officielle, mais l’officieuse.

*

Le temps était venu où Danton et ses amis se prononcèrent pour évincer définitivement Brissot, Vergniaud, Pétion et Roland et tout leur entourage. Ils les trouvaient trop attachés à la bourgeoisie et peu attentifs au peuple. Ils se rapprochaient trop du pouvoir. Les appuis de ceux-ci résidaient en province, parmi la riche bourgeoisie du négoce et des manufactures très portée sur les libertés individuelles et économiques. D’un commun accord, ils prirent la décision de saper leur fondement. Danton organisa une mission pour Jacques-Henri qui sous prétexte administratif avait pour but de les affaiblir en cherchant leurs vulnérabilités. Il était donc parti pour Bordeaux avec une liste de suspects à anéantir sans être instruit du fait que Danton monnayait son voyage avec des fonds de la Cour. Son affidé ne pouvait connaitre ce que Danton lui-même ne savait pas. Ses embarras d’argent l’avaient fait participer à un plan de corruption mis au point en son temps par Mirabeau et agréé par Louis XVI, qui visait notamment les journalistes et les orateurs de club. Le système se révélait lucratif tant l’entourage royal avait besoin de renseignements.

*

Journu-Montagny le président du Directoire du département avait été averti directement par Monsieur de Saige de la venue de l’émissaire qu’était Jacques-Henri. Cela l’avait fort contrarié, il n’appréciait pas que Paris s’immisce dans les affaires de la région. Prenant sur soi, il l’accueillit. Il garda en tête les préventions faites lors de l’entretien qu’il avait eu avec Monsieur de Saige et durant lequel ils s’étaient mis d’accord sur l’attitude à tenir. Cette défiance vis-à-vis de la capitale avait précédemment parcouru les hôtels particuliers des riches bordelais qui cachaient leur valeur ou brûlaient déjà les derniers papiers compromettants.

Il le reçut donc dans son bureau au sein de l’hôtel Rohan-Mériadeck au-dessus de celui du maire. Le jeune homme se présenta avec une posture, lui sembla-t-il, pleine d’humilité, mais qui malgré tout ne le trompa guère. Il lui trouva des airs de fouine et s’en méfia de suite. Il lui demanda de s’asseoir et lut les ordres qu’il détenait. Pour y répondre, il lui proposa un petit bureau poussiéreux à l’angle du bâtiment qu’il allait faire nettoyer et qui donnait par une fenêtre sur la cathédrale et de l’autre sur les restes du sinistre château Fort du Hâ qui servait de prison. Jacques-Henri l’agréa tout de suite, peu lui importait le décor dans lequel il allait s’affairer. De plus, la pièce meublée d’étagères murales, d’une large table de travail et de deux chaises, jouxtait celui des quatre agents qui s’occupaient déjà des dossiers concernant les biens des émigrés. Journu-Montagny prit le temps de lui présenter les hommes, qu’il aurait dorénavant sous son commandement, avant de les laisser en sa compagnie. Devenu leur supérieur, il leur remit aussitôt la liste des noms dont il voulait compulser rapidement les documents de renseignements. Il remarqua et s’allia tout de suite le zèle de l’un d’eux, un dénommé Lacombe, au sein des secrétaires qui n’appréciaient pas ce supérieur soudainement imposé. Ancien instituteur, Jean-Baptiste Lacombe, ayant obtenu ce poste, profitait de toutes les possibilités que sa place lui offrait pour s’enrichir. Jacques-Henri n’était pas dupe et se servit de ce levier pour accentuer son ardeur, il s’en amusa et le mentionna dans ses rapports à Tallien.

*

Avant d’aller à son rendez-vous devant Raimond Barennes, le procureur-syndic auprès du tribunal criminel, Jacques-Henri décida comme tous les jours de parcourir la ville. Il l’explorait dans les moindres recoins. Il obtenait de ses habitants au fil des conversations qu’il générait les renseignements désirés, nul n’était exempt de délation sous couvert de badinage au premier abord anodin. Il prenait ensuite des notes, marquait les hôtels fermés et faisait vérifier le tout par Lacombe et le réseau mis au point avec les subsides fournis par Danton.  

La ville se révélait riche, c’était peu de le dire. Il en avait fait le tour par les faubourgs qu’il avait trouvés considérables. Il constata que ces derniers avaient été très bâtis surtout de l’ouest au sud, dans les paroisses de Saint-Seurin ou de Saint-Julien, ainsi que dans la direction du nord, aux Chartrons et à Bacalan. Le nouveau Bordeaux qu’il arpentait était empli de maisons neuves et splendides, dont la plupart détenaient des balcons en enfilade ornant toute la façade.Il savait les quartiers de la Rousselle et de Saint-Pierre occupés essentiellement par les négociants catholiques, le quartier Saint-André par la noblesse et les Chartrons par les commerçants protestants.Les rues de Bordeaux étaient très belles, surtout du côté de la Comédie. Il y avait cependant comme dans toutes les cités des parties mal bâties et de sombres ruelles. Dans ces quartiers, beaucoup de prostituées y travaillaient, il fallait bien cela pour la quantité d’étrangers qui parcouraient encore la ville. C’était une source de renseignements non négligeables, il interrogeait les filles les plus fraîches celles qui pouvaient offrir leurs faveurs aux bourgeois. Il ne pouvait atteindre les gourgandines de haut vol qui fréquentaient le théâtre. Elles ne lâchaient rien sur leurs clients. Les temps étaient suffisamment durs, elles ne se risquaient pas à perdre leurs revenus. Pour les moins nanties, contre un louis certaines pouvaient être bavardes, elles refusaient pour la plupart les assignats, bien que parfois avec un peu de pression, elles parlaient pour ne rien dire.

Ses pas le menaient presque toujours vers les bords de la Garonne ; l’activité du port le subjuguait. Celui-ci, nonobstant la récente coalition, était encore rempli de navires de différents pays. Cela ressemblait à une forêt.Il s’assoyait sur une bite d’amarrage et contemplait le mouvement perpétuel le long du quai, des allées et venues des vaisseaux et barques, des boutiques où se vendaient toutes choses. Il supposait que malgré les fouilles régulières des bâtiments les émigrés, les ennemis de la Nation, devaient fuir la France par là. Il ne pouvait se douter que le plus souvent c’était après avoir traversé la lande girondine, sur les plages du Porge ou de Lacanau que les chaloupes embarquaient leurs passagers.

Ce qu’il préférait, c’était déambuler le long des rues où le bas des maisons abritait des magasins à sucre. Il en humait les senteurs avec délices. Il était rare qu’une ville dégage de bonnes odeurs, il s’en emplissait les narines. Il poussait jusqu’aux chantiers de Sainte-Croix où se construisaient encore quelques vaisseaux marchands.

Ce jour-là, il écourta sa promenade. Il se contenta d’errer dans le quartier Saint-André allant jusqu’aux fossés de l’intendance. Puis il revint vers son lieu de rendez-vous par la rue des remparts. Arrivé sur place, Raimond Barennes s’était fait excuser. Il avait soudainement été appelé à Paris. Cela ne gêna nullement Jacques-Henri. Cela lui facilita même les choses, car l’adjoint du procureur-syndic impressionné par les ordres de la Constituante qu’il présenta lui accorda ce qu’il désirait, soit un détachement de la garde nationale afin d’éviter toute résistance lors de ses inspections.

*

Dès le début de l’année, Monsieur Lacourtade père avait donc vu arriver dans ses bureaux des contrôleurs délégués par la municipalité, accompagnés d’un tout jeune homme qui se présenta sous le nom de citoyen Bachenot, ayant ordre de faire le point sur les fortunes des émigrés et de les réquisitionner. Il comprit vite que celui-ci de nature scrupuleuse désirait plus que des informations sur ses pourvoyeurs de fonds. Mais alors qu’il se battait au milieu des papiers, des comptes et de ses nouveaux charognards patentés par l’Assemblée, le coup fatal lui vint de l’une de ses plus grandes fiertés, son navire, le « Belle Ninon « .

Un froid matin de mars balayé par une pluie fine, il fut appelé au siège de l’amirauté à l’hôtel de la Marine, il en revint bouleversé. Trempé jusqu’à l’os, il accourut dans le bureau de John, bégayant.

— Ils l’ont coulé, ils l’ont coulé ! Ils ont fait sombrer ma « belle Ninon » avec toute sa cargaison, elle est au fond de l’eau ! Cette fois-ci, nous sommes ruinés !

Il s’affala dans le fauteuil face à John qui s’était précipité vers lui. Il rapporta le témoignage des rescapés de la catastrophe. À un jour de la côte africaine dans l’océan Indien, des pirates avaient fait faire naufrage à son navire. Ayant eu du mal à rassembler sa cargaison de nègres, le « Belle-Ninon » avait quitté avec un retard de deux semaines les lieux. Par conséquent, il s’était retrouvé isolé du reste de la flotte dont il faisait partie et qui repartait pour les Antilles et les Caraïbes. La nuit tombait quand la vigie du « Belle-Ninon » hurla.

— Navire à tribord ! Pavillon inconnu ! .

Ce fut un branle-bas de combat sur les ponts. Très vite, le navire s’avéra trop lourd et moins maniable face à la goélette des pirates. Celle-ci réussit à le contourner et voulant lui faire peur il lui envoya une bordée, mais celle-ci toucha de plein fouet le « Belle-Ninon » qui avait viré de bord. Le trou béant dans la coque avait laissé s’engouffrer le sinistre flot et le désastre était devenu complet. Le bâtiment avait coulé avec son commandant, une partie de son équipage et sa cargaison de nègres encore enchaînés. Le tout avait servi de repas aux requins qui infestaient ces côtes. Quelques membres réussirent à échapper à l’horreur indescriptible du drame, à bord d’une chaloupe mise miraculeusement à temps à la mer. Le ciel couvert de nuages à la tombée de la nuit cacha leur fuite.

C’était ce témoignage, trois mois plus tard, qui informa Monsieur Lacourtade père de son infortune. Sur ce coup fatal, une douleur fulgurante le fit s’effondrer. Il tomba malade. Il endurait d’une pleurésie.Essoufflé, respirant de plus en plus avec difficulté, fiévreux, l’infection pulmonaire l’amenuisa, aggrava sa santé. John Madgrave prit les choses en main et montrant moult prévenances à son mentor que son abattement moral empêchait de lutter contre le mal. Il ne se relevait pas de son affection, elle le laissait épuisé et alité malgré les soins du docteur Fitz Gibbon qui avait pourtant été médecin du roi. 

*

À Paris, les politiques avaient d’autres soucis. À l’inverse de Danton et surtout de Robespierre, le nouveau ministre des armées voulait l’affrontement. Il était en cela soutenu par Brissot qui voyait son heure venue. Ses amis et lui pensaient par-là « consolider » la Révolution et contraindre la royauté à y adhérer. Le conflit, qu’ils dirigeraient, mettrait toute la France en leur autorité. Mais Brissot comme Narbonne-Lara ne croyaient pas à la guerre générale. Les puissances étaient occupées ailleurs. Il ne s’agissait que de balayer les émigrés des terres rhénanes. L’ennemi se situait à Coblentz.

Danton était fou de rage, le pouvoir lui échappait encore une fois. Robespierre, contre toute attente, mais pour des raisons plus nobles, l’aida. Avec toute son énergie, il s’opposa à la belligérance. Il pensait que l’affrontement affaiblirait le pays et qu’elle perdrait le mouvement révolutionnaire. La guerre était pour lui la ruine du corps social, l’abandon des réformes, la chute des assignats, la mort de la liberté. L’état de guerre n’était pour lui qu’un complot, la conjuration de la cour, des Feuillants, de Narbonne, de La Fayette. C’était moins le conflit qu’ils préparaient que la trahison…

Au milieu de ses divergences, Narbonne-Lara paraissait tout organiser en vue des hostilités. Il était revenu d’une rapide inspection des frontières. Il avait déclaré à l’Assemblée que  de Dunkerque à Besançon, les forces armées en parfaite condition, pourvues de toutes armes, munitions et subsistances, attendaient avec confiance, avec enthousiasme, l’ordre de marcher à l’ennemi. C’était un faux rapport, Charles-Louis de Saint-Aignan était bien placé pour se rendre compte que rien n’était prêt. Les effectifs étaient gonflés. Les troupes manquaient de tout. Les places démantelées ne sauraient offrir de résistance. Mais la Législative, caressée dans ses chimères de gloire, applaudit le ministre de la guerre.

Marie-Antoinette que l’impertinence de Narbonne-Lara irritait amena Louis XVI à le renvoyer. Mais cela se révéla une faute pour le couple royal, car le roi dressa ainsi contre lui la majorité de l’Assemblée. Brissot profita de l’occasion et s’en prit à Lessart, le ministre des Affaires étrangères, tant et si bien qu’il fut mis en accusation. Le ministère Feuillant s’effondra. Brissot et ses amis étaient arrivés à leurs fins ; la royauté, si elle voulait encore se survivre, ne pouvait plus que leur abandonner le pouvoir.

Chapitre 14.

L’atelier du peintre. Mars 1792

Élisabeth Chevetel de La Rabelliere

Il s’était présenté trois fois au grand prix de Rome et trois fois, il avait échoué se contentant du deuxième prix ou d’une récompense consolatrice. C’est de cette époque que Jacques-Louis David avait gardé une amertume pleine de ressentiment envers l’Académie qui ne l’avait pas reconnu à sa juste valeur. D’une sensibilité extrême, il en avait été si contrarié qu’à son deuxième échec, il se laissa mourir de faim par dépit. L’un des jurés, Gabriel-François Doyen, le convainquit avec moult prières et compliments d’abandonner sa tentative de suicide. Il n’en conserva pas moins de la rancœur à l’égard de ses juges et de l’institution dont il devint néanmoins l’un de ses membres. Avoir finalement gagné le fameux trophée convoité avec son tableau « Érasistrate découvrant la cause de la maladie d’Antiochus » n’y changea rien. De plus, son succès comme peintre établi et reconnu par ses pairs, comme portraitiste de la haute société et comme professeur, l’exposa aux jalousies de l’Académie. Pour lui porter atteinte, celle-ci alla jusqu’à annuler le concours du prix de Rome, l’année où tous les candidats étaient les élèves de son atelier. Il ne décoléra plus et lorsque sa requête pour le poste de directeur de l’Académie de France à Rome lui fut refusée, une haine sournoise naquit en son sein. Il garda à l’esprit que la vengeance est un plat qui se mange froid, aussi il s’arma de patience.

Charles-Louis et Charles-Michel Trudaine de Montigny avaient pour habitude d’accueillir dans leur salon parisien, place des Vosges, les plus grands artistes de l’époque. C’est par leur intermédiaire que Jacques-Louis David fit la connaissance entre autres de Chénier, Bailly et Condorcet, qui l’entraînèrent au salon de Madame de Genlis. Il y rencontra Barère, Barnave et Alexandre de Lameth. Ces derniers le menèrent au salon de Mme de Staël qui trônait et pérorait, au milieu de Sieyès, Talleyrand, Clermont-Tonnerre, Narbonne, Grimm et des poètes comme Parny et l’abbé Delille. Le moment venu, quelques-uns de ceux-ci le poussèrent sans effort à entamer en parallèle à sa carrière artistique une activité politique en devenant député de la Convention et ordonnateur des fêtes révolutionnaires. Il profita de sa nouvelle position pour obtenir la fin du contrôle du Salon par l’Académie Royale de peinture et de sculpture et participa comme commissaire adjoint au premier « Salon de la liberté », qui ouvrit en août 1791. 

Il avait milité, dès qu’il avait pu, auprès de l’Assemblée pour la suppression de toutes les Académies, mais on lui explicita que l’urgence n’était point-là. Il put toutefois entre-temps éliminer le poste de directeur de l’Académie de France à Rome. Cela l’avait consolé et l’avait fait patienter.

*

Depuis quelques jours, il sortait petit à petit de l’abattement dans lequel l’avait plongé l’idée d’abandonner son œuvre magistrale qui, une fois terminée, aurait dû être le plus grand tableau qu’il ait jamais exécuté. Sa superficie était de dix mètres de large sur sept mètres de haut. Deux ans plus tôt, ce projet inspiré par Dubois-Crancé et Barère avait été proposé au Club des Jacobins, auquel David venait d’adhérer. C’était la plus ambitieuse réalisation que le peintre ait entreprise. Elle commémorait « le serment du jeu de paume » et représentait les 630 députés présents lors de l’événement. Une demande de fonds pour la vente d’une gravure d’après le tableau pour payer l’œuvre fut lancée. N’obtenant pas l’argent nécessaire Barère soumit à l’Assemblée constituante de prendre la suite du financement du serment. Malgré le succès de l’exposition du dessin au Salon de 1791, la souscription échoua. Devant l’accablement dans lequel s’enfonçait leur ami, Dubois-Crancé et Barère, lui suggérèrent de proposer une création moins ambitieuse par la taille et lui conseillèrent comme sujet la Nation. L’acquisition par la Constituante semblait plus plausible. Il rejeta l’idée tout d’abord, mais la graine avait été semée et elle germa.

Jacques-Louis David

Il rêvait, se figurait, réfléchissait à un nouveau projet de tableau .La Nation émergeant des brumes du passé ». Son esprit échafaudait l’architecture de l’œuvre selon une inspiration tirée de l’antique. Il imaginait un escalier magistral sortant de sombres nuées et sur lequel descendrait majestueusement la représentation de la Nation accompagnée en retrait par deux muses, l’une symbolisant la Victoire, la Gloire, la Force, et l’autre la Bonté et l’Amour Protecteur. Quand il commenta et montra une esquisse à ses amis Dubois-Crancé et Barère, expliquant son idée, ils s’enflammèrent. Le tableau serait dans le sens de la hauteur de cinq mètres soixante-quinze sur quatre mètres, il affectionnait les grandes toiles, mais avait consenti à rester raisonnable. Ses deux camarades lui suggérèrent d’emblée, une beauté Créole, mademoiselle Fortunée Lormier-Lagrave, pour représenter la Nation, mais il pensait plutôt à Térésa Cabarrus ou à Germaine de Staël. Ils tombèrent d’accord pour demander à Théroigne de Méricourt de lui servir de modèle pour incarner la Muse de la Victoire ne doutant pas de son acceptation. Quant à la Bonté, il avait une petite idée derrière la tête. Il avait remarqué, quelque temps auparavant, alors qu’il se rendait à l’Assemblée, une jeune femme, de toute beauté, dont la modestie et la douceur l’avaient touché. Ce jour-là, retenu devant le couvent des Feuillants par ses deux amis à qui il proposait justement le sujet du tableau, son œil fut attiré par l’éclat du soleil sur la chevelure flamboyante de l’élégante beauté, descendant d’un carrosse aux armoiries effacées. Captivé par la vision, n’arrivant pas à s’en détacher il avait décroché de la conversation, ce qui engendra des moqueries grivoises de la part de ses comparses. Tout en les rejetant, il suivit l’apparition et sa compagne au demeurant très jolie, mais il avait une fascination pour les rousses. Il se rappela par ailleurs avoir déjà vu l’alter ego de sa découverte, mais il ne se souvenait plus où ni avec qui ? Mais, celle qui l’intéressait lui plaisait en tous points. Elle possédait une silhouette déliée, une taille fine, des yeux noirs dans lesquels on ne décelait pas les pupilles et qu’elle écarquillait comme si elle examinait avec attention quelque chose, ses cheveux d’un roux chatoyant aux boucles lourdes et brillantes, son teint laiteux. Dans les jours qui suivirent, il se prit à la chercher du regard partout où il se rendait, dans les couloirs et les loges de l’assemblée, dans les allées du jardin des Tuileries, dans les galeries du Palais-Royal. Il se trouvait idiot encombré de ce béguin qui occupait ses pensées. Cela devenait une obsession. Il avait fini par être informé de son identité, c’était Élisabeth Chevetel, une ci-devant, mais si belle. Le personnage du tableau, qu’il projetait et qu’il élaborait pour elle, lui donnait une bonne raison pour l’aborder sans la choquer, car il sentait intuitivement qu’il ne fallait pas l’effrayer. Étrangement intimidé, il mit du temps à l’approcher. L’occasion se présenta dans un salon de l’Assemblée où elle se reposait en compagnie de plusieurs femmes, dont Madame Roland qu’il connaissait depuis qu’il avait rencontré son époux lors de la fusillade du champ de mars.

— Bonjour citoyennes !

— Citoyen David que nous vaut l’honneur de ta présence parmi nous ?

— Citoyenne Roland, je suis venu te demander ton aide pour convaincre une dame de tes amies de me servir de modèle.

— Mais cela sera avec plaisir, qui dois-je persuader.

David se tourna vers Élisabeth qui sursauta, il s’adressa à elle.

Citoyenne, voulez-vous devenir ma Muse de la Bonté pour un tableau dédié à la Nation ?

Elle resta coite, rougit, hésita ne sachant que répondre à une requête si singulière, ce qui attendrit encore plus l’artiste qui persista. Madame Roland aidée de Marie-Amélie appuya la proposition, arguant qu’elle ne pouvait refuser cet honneur.   Elle finit par céder devant l’insistance de tous à condition qu’elle puisse être accompagnée lors des séances de pose. Elle ne pouvait s’empêcher de penser qu’un atelier de peintre n’était pas la place des femmes honnêtes, celles-ci se faisaient faire leur portrait chez elles. Et quand elle expliqua à sa belle-sœur son point de vue, cette dernière sourit de sa candeur et la rassura, un atelier d’artiste n’était pas un lupanar.

*

Élisabeth Chevetel De La Rabelliere

Élisabeth arriva à l’hôtel de l’île Saint-Louis, sans bijoux et sans fard, déjà coiffée d’un chignon bas entrelacé de faveurs dorées, duquel s’échappaient des boucles. Ce naturel qu’affectionnait son temps lui donnait un air juvénile. Marie-Amélie l’aida avec sa chambrière à s’habiller d’une robe en mousseline blanche drapée à l’antique depuis les épaules et soutenue à la taille par des rubans suivant les consignes de David. Quand le modèle apprêté comme une vestale se trouva prêt, elles partirent pour l’atelier de l’artiste.

Jacques Louis David faisait partie de ces artistes assez fortunés, dont l’aisance venue dans un premier temps de la dot de son épouse, avait autorisé l’obtention d’un atelier et d’un appartement au sein de l’ancien palais des rois. Le carrosse s’arrêta le long du Louvre pour permettre aux deux jeunes femmes de descendre. Les portes de l’atelier donnaient sur la rue. Précautionneusement afin de ne pas tacher leurs robes dans la boue que la pluie du matin avait laissée sur les pavés encore luisants, elles parcoururent les quelques pas qui les séparaient de leur but. Élisabeth s’était emmitouflée dans un manteau qui protégeait plus sa pudeur que son corps de la température qui s’avérait clémente en ce milieu de matinée de mars. Lorsqu’elles pénétrèrent dans le lieu la première chose qu’elles remarquèrent au milieu de l’espace fut une toile magistrale sur laquelle étaient ébauchées les grandes lignes de l’œuvre à venir. Au centre de la peinture presque aboutie s’avançait Germaine de Staël sélectionnée pour représenter la Nation. Un des élèves s’appliquait sur les plis de la robe. Sur les conseils de ses commanditaires, David avait choisi de commencer par elle afin de joindre à sa cause les habitués de son salon. Il souhaitait obtenir des fonds de la part de ses admirateurs qui ne demandaient pas mieux que de voir leur égérie sur les murs de l’Assemblée. Quant à la Muse de la Victoire, les deux belles-sœurs en s’approchant reconnurent fort bien Théroigne de Méricourt. De derrière l’œuvre apparurent des élèves du maître, Jean-Germain Drouais, Jean-Baptiste Debret, François Pascal Simon Gérard et Antoine-Jean Gros, qui les accueillirent tout en se présentant. Ils échangèrent un clin d’œil, heureux de croiser de si jolies femmes comme modèles dans l’un des ateliers les plus courus du moment. Ils leur proposèrent des fauteuils en attendant David.

Celui-ci arriva alléguant des problèmes familiaux à régler. Il n’entra pas dans les détails, il aurait eu du mal à justifier une des nombreuses disputes qui séparaient petit à petit son couple. Depuis que Marguerite Charlotte Pécoul, de dix-sept ans plus jeune que lui, s’estimait en désaccord avec les opinions politiques de son époux, qu’elle trouvait extrémiste, leur mariage battait de l’aile. L’épouse était allée jusqu’à se retirer un temps dans un couvent. Cela agaçait de plus en plus le mari qui s’était depuis fort longtemps tourné vers d’autres compensations féminines. Il découvrit donc son modèle enfoui dans son manteau en compagnie de sa belle-sœur. Après les avoir saluées, il guida Élisabeth sur une estrade au milieu de l’atelier sous les feux de la lumière qui arrivaient des fenêtres du haut. Trois marches étaient disposées simulant une partie de l’escalier qu’elle était supposée descendre. Il lui fit prendre la pose désirée, arrangeant les plis de son drapé à sa convenance. Il lui demanda de lever légèrement le menton et de baisser une épaule. Délicatement, il ne put s’empêcher de repousser l’une des mèches de sa chevelure, ceci afin d’en toucher la soie. Sans rajouter un mot, il s’installa devant la toile et ébaucha la silhouette de son modèle au fusain pendant que ses apprenants chacun sous un angle différent faisaient de même. Dans le halo de lumière, elle paraissait éthérée, nullement consciente de l’effet qu’elle produisait sur les observateurs. Parmi les élèves de David, il y avait quelques femmes dont Marie-Guillemine Benoist et Andrée Bouviers, cette dernière âgée de vingt ans était la maîtresse peu à peu délaissée du maître. Elle ruminait un sentiment de suspicion envers toute la gent féminine qui approchait cherchant en vain celle qui risquait la remplacer. Ses sens en alerte, la déférence que le peintre mit à guider et à installer Élisabeth lui fit comprendre tout de suite l’intérêt de l’artiste pour le modèle. Elle en ressentit un pincement de jalousie, qui, telle une brûlure, incendia son âme, une haine sans bornes y prit naissance. La séance dura une heure sans pose pendant laquelle se présentèrent des relations de David, dont Bertrand Barère de Vieuzac, que tous appelaient simplement Barère. Voyant le modèle du jour, il sourit, car il reconnut celle qu’il savait tourmentait l’esprit de son ami. Découvrant Marie-Amélie qu’il connaissait l’ayant croisée à plusieurs reprises dans les couloirs de l’Assemblée et dans les salons parisiens, il s’avança pour la saluer. Il s’assit à ses côtés, ils échangèrent leurs avis sur les croquis préparatoires qui donnaient une idée des plus précises du tableau. Elle appréciait les façons de l’homme. De physique et de caractère séduisants, il détenait un ton et des manières en conformité avec le grand monde ou même à la cour. Il lui tint compagnie en attendant l’attention du peintre. L’arrivée de Condorcet avec son épouse Sophie de Grouchy, venu admirer le travail de l’artiste, interrompit la séance, permettant ainsi Élisabeth de bouger et de se réchauffer momentanément. Alors qu’elle revêtait son manteau, se trouvant bien déshabillée par rapport aux spectateurs de l’ouvrage, une jeune femme pétillante, dont le rire cristallin fit retourner toutes les têtes, entra, accompagnée du poète André Chénier. Françoise Le Coulteux, sa nouvelle égérie, désirait voir l’œuvre dont tous disaient grand bien. Elle fit beaucoup de manières et de compliments grandiloquents qui agacèrent David, mais il y répondit poliment ne voulant pas froisser Chénier qu’il savait être l’amant de la belle. Quand elle comprit qu’Élisabeth était l’une des Muses, elle eut du mal à contenir sa déception de ne pas avoir été choisie, ce qui amplifia le mécontentement du peintre. Chénier sentit venir l’esclandre, il prit Condorcet à partie, et lui fit remarquer qu’ils étaient attendus à quelques pas de là, à l’Assemblée. Les visiteurs se retirèrent, la séance se poursuivit. Élisabeth reprit sa pose encore une bonne heure. Marie-Amélie pour patienter parcourut l’atelier admirant les tableaux en attente d’être finis, elle reconnut dans un lot les portraits inachevés de Madame Pastoret et de Madame Trudaine.

*

Quelques jours plus tard, le couple Lacourtade reçut une visite. Il était attablé et François-Xavier commentait les dernières nouvelles politiques et elle l’avancée du tableau de David.

— … Si Léopold d’Autriche tergiverse et répugne au conflit, son fils s’est autre chose. Et maintenant que le père est mort, nous pouvons nous attendre au pire. Je ne pense pas qu’il soit sensible au malheur de la reine, il voit dans la Révolution une ennemie dont il doit se défaire à tout prix. La guerre me semble inévitable. On s’y prépare à Vienne et à Berlin, autant, voire mieux, qu’à Paris.

— Je vous trouve bien pessimiste François, nos amis sont plus encourageants. Regardez, Dumouriez n’a pas l’air de détenir d’incertitude.

— Celui-là chante ce que l’on veut entendre, je doute que cela nous aide beaucoup. Il semble avoir amadoué le roi, mais je crois que la reine ne s’y laissera pas prendre.

Madame Roland

François-Xavier allait se servir un bout de volaille quand Anastasie vint annoncer Madame Roland. Le couple fut surpris, car c’était la première fois que l’égérie de leurs amis arrivait jusqu’à eux. Elle entra dans la pièce, comme à son habitude vêtue de blanc, avec un petit fichu de linon sur la gorge. Riante, gracieuse, la démarche rapide, elle s’excusa de son intrusion et d’interrompre leur déjeuner. Ils lui offrirent un siège et lui proposèrent de se joindre à eux.

— C’est très aimable à vous, mais je me suis déjà sustentée, j’accepterai toutefois un verre de vin pour vous accompagner.

Elle avala une gorgée et reprit .

— Je suis venue à vous, car j’ai besoin de votre aide. Brissot, pour compléter le ministère, a offert le portefeuille de l’intérieur à mon époux. Et même en y mettant toute mon énergie, j’ai peur d’avoir du mal à le seconder. François-Xavier, acceptez-vous de devenir son secrétaire ?

Comme il ébauchait un geste de négation, elle l’interrompit .

Non, réfléchissez avant de répondre, je ne vous demande pas de faire de la politique. C’est justement à cause de cela que c’est à vous que je m’adresse. Nous avons besoin d’hommes qui effectuent sans relâche un travail sans avoir pour objectif leur propre ambition. Comme vous le savez, les différents gouvernements, et celui-là n’en sera malheureusement pas exempts, manque de probité. Si vous voulez ne serait-ce que légèrement infléchir dans le bon sens la politique de notre pays, venez à mon aide. L’administration constitue un fort rouage du pouvoir où l’on a besoin d’individus consciencieux pour qu’il ne grippe pas.

Devant tant d’insistance à laquelle s’ajouta celle de Marie-Amélie, François-Xavier accepta néanmoins le poste sans grande conviction quant à l’importance de son rôle. Il n’était pas surpris de se voir faire la demande par Madame Roland et non par son mari. Tous savaient que c’était elle qui portait la culotte sous couvert d’une extrême douceur et d’un amour conjugal de façade auquel seul son époux croyait, et dont elle n’avait jamais fait faillir l’engagement. Manon Roland était une admiratrice de Rousseau, c’était une philosophe, une politique, chez qui la sensibilité s’unissait à l’ambition. Lorsque Dumouriez vint proposer le ministère de l’Intérieur à monsieur Rolland, il l’accepta comme un dû et elle se tenait prête depuis longtemps pour une vie politique plus active. Elle n’avait guère confiance en Dumouriez dans lequel elle avait décelé un flatteur qui l’entourait d’une cour galante. Elle l’avait vu faire avec plus d’une femme.   Elle savait qu’il se moquait de tout, hormis de ses intérêts et de sa gloire, et elle était consciente qu’il n’était pas le seul. C’était pour cela qu’elle avait jeté son dévolu sur l’intégrité de François-Xavier, car elle voulait environner son époux de gens sûrs. Elle désirait que son gouvernement ait une chance de réussir là où les autres avaient eu du mal à aboutir. Elle avait compris qu’ils avaient souvent failli à leur but par manque de droiture et si son mari avait l’esprit étroit, il n’en manquait pas. 

Le lendemain, François-Xavier rejoignait le nouveau Pouvoir et se trouvait en première place pour suivre l’avancée de la venue de la guerre.

*

Les jours passèrent, le mois de mars avec ses bouleversements ministériels, puis le mois d’avril avec sa déclaration de guerre au roi de Bohême et de Hongrie et enfin celui de mai qui vit la déroute française et l’ennemi franchir la frontière de Flandre. Élisabeth s’y rendait, trois ou quatre fois par semaine, le matin de préférence pour garder un éclairage identique, accompagnée de Marie-Amélie qui prisait l’ambiance du salon artistique et politique de l’atelier. François-Xavier et ses amis de la Convention étaient venus contempler l’avancement du tableau. Tout Paris essayait d’apercevoir l’œuvre où jour après jour la Nation et ses Muses resplendissaient dans toutes leurs beautés. La jeune femme, dont la timidité s’était estompée au fil des séances de pose, avait fini par apprécier les attentions et les conversations de David. Lorsque Marie-Amélie fut empêchée par la rougeole contractée par son petit Louis et qui la préoccupait, Élisabeth se rendit seule à l’atelier sans s’inquiéter de la bienséance, il y avait toujours du monde. À la fin de l’une d’elles, il lui proposa d’exécuter son portrait afin de la remercier. Il lui assura qu’il n’aurait besoin que de quelques séances, pour la raison qu’il détenait suffisamment d’études de sa personne pour ne pas l’incommoder par des séances de pose supplémentaires. Elle accepta ayant pris plaisir à ses rendez-vous qui se révélaient si mondains et qui ne l’obligeaient qu’à paraître tout en profitant du spectacle des visiteurs. Ceux-ci auraient été bien surpris de savoir qu’elle renversait les rôles, car tous oubliaient la jeune femme dans leurs échanges, leurs joutes verbales. Cela amusait Élisabeth d’être à la fois si visible au centre de toutes les prévenances et à même temps invisible à leur attention, puisqu’elle ne pouvait intervenir, ce que de toute façon elle n’affectionnait pas. Cela égaya Marie-Amélie à qui elle s’en ouvrit lors d’un parcours en carrosse.

*

La première séance pour son portrait avait été prévue le 16 juin. Élisabeth entra dans l’atelier du Louvre en fin d’après-midi ; David lui avait demandé de bien vouloir remettre son rendez-vous à ce moment-là, car les événements politiques se bousculaient à l’Assemblée et il ne pouvait les manquer. Les ministres Servan, Roland et Clavière, trois jours avant, avaient reçu leurs congés à la colère de Madame Roland et au grand fatalisme de François Xavier. Dumouriez avait ce jour-là débattu contre Brissot et lassé par l’obstination du roi, il avait offert sa démission à la satisfaction du peintre et de ses amis.

Pour ne pas importuner plus longtemps Marie-Amélie, Élisabeth avait décidé d’y aller seule, de plus elle voulait faire la surprise à sa famille. Lorsqu’elle arriva, David lui proposa une tasse de café, puis l’installa sur une bergère placée sur l’estrade centrale. Elle avait choisi de garder sa robe de Muse l’agrémentant d’une étole d’un rouge profond. Ses cheveux étaient attachés lâches sur la demande du peintre. Elle prit une pose de trois quarts son visage faisant face à l’artiste. Ils parlaient à bâtons rompus. Il lui commentait les résultats de la séance, tant et si bien qu’Élisabeth ne se rendit pas vraiment compte qu’ils étaient restés seuls dans l’atelier. Quand elle en prit conscience, elle lui en fit la remarque, David en badinant lui demanda si cela lui faisait peur. Elle répondit par la négative, mais son intuition lui disait le contraire. Toujours en plaisantant l’homme s’approcha comme il le faisait souvent sous prétexte de mieux voir un détail, de remettre un pli de sa robe à sa place. Cette fois-ci instinctivement elle recula à l’approche de celui-ci. Décontenancé, il s’agaça.

— Vous ferai-je peur, Élisabeth ?

— Non ! Non ! bien sûr, vous m’avez simplement surprise.

Se rapprochant il poursuivit.

Vous savez, Élisabeth, je ressens pour vous des sentiments qui sans cesse m’empêcheront de vous faire le moindre mal.

La jeune femme troublée par cette déclaration se sentit piégée dans la bergère, elle souhaita se lever pour se dégager. David inquiet de la perdre l’attrapa pour la prendre dans ses bras. Effrayée, elle voulut repousser cette étreinte qu’elle trouvait déplacée. Dans le mouvement brusque, une fibule, qui tenait sa robe, se rompit le haut de sa tenue s’écroula et dénudant son buste. Cachant sa poitrine d’une main, paniquée, elle essaya de l’autre de rejeter l’homme qui se faisait plus pressant. À cet instant, la porte de l’atelier s’ouvrit sur Andrée. Le peintre se retournant pour voir qui s’immisçait laissa échapper Élisabeth qui s’esquiva, se drapa de son étole et s’enfuit bousculant la maîtresse de l’artiste bafouée qui pensa interrompre une joute amoureuse.

*

Andrée avait quitté l’atelier de David après avoir fait une scène à son amant déchirant la toile du portrait d’Élisabeth à l’aide d’un couteau. Elle se jura de ne plus jamais remettre les pieds en ce lieu. Tout à sa douleur, elle arpenta les rues sans réfléchir à son chemin. Ce qui l’arrêta ce fut un vendeur à la criée qui proposait le journal de Marat « L’ami du peuple » . Bien sûr ! Elle tenait sa vengeance.

Elle revint sur ses pas et se parvint au seul endroit où elle pensait pouvoir découvrir son renseignement, car elle ne savait où trouver l’homme.

Marat était prolixe, il consignait la nuit, le jour, et ce qu’il écrivait était une suite sans fin de délation sous forme d’accusation. Certains lisaient le quotidien par curiosité, d’autres craignant d’y voir leur nom, aussi, la police sans le vouloir rendit service au journaliste en le forçant à vivre caché. Enfermé, livré à son travail, il amplifia son activité. Cette fuite perpétuelle devant les forces de l’ordre intéressa vivement le peuple. Leur  ami  persécuté, fugitif, voire en danger, redoublait d’attrait pour eux et validait ses dires. En réalité, le péril demeurait insignifiant. La vieille police de Lenoir et de Sartine n’existait plus. Il ne risquait pas grand-chose à part une promotion auprès de ses lecteurs. Comment suffisait-il à ce travail énorme ? Il ne quittait pas sa table, il allait très rarement à l’Assemblée ou aux clubs. Sa vie était simple, elle se résumait à écrire. Certains s’étonnaient que cette violence uniforme et cette monotonie de fureur n’aient point refroidi le public. Rien de nuancé, tout paraissait extrême et excessif dans ses textes. Il utilisait continuellement des mots identiques : infâmes, scélérats, infernaux. Il pratiquait toujours le même refrain : la mort. Nul autre changement que le chiffre des têtes à abattre, 600 têtes, dix mille têtes, vingt mille têtes ; il alla jusqu’au nombre, singulièrement précis, de deux cent soixante-dix mille têtes. Chaque jour, les rues retentissaient du cri des colporteurs . « Voilà l’Ami du peuple ! » et cette harangue avait sorti Andrée de son désarroi aveugle ouvrant une éclaircie dans ses sombres pensées.

Jean-Paul Marat

Elle traversa la Seine, remonta la rue de la Harpe et se dirigea vers le couvent des cordeliers qui abritait le club du même nom, où elle savait, comme tous, trouver des proches de Marat. Elle arriva sur place, la nuit tombait, peu rassurée, car le lieu était illuminé que par l’astre nocturne qui se levait. Elle pénétra dans le vaste conglomérat où les siècles avaient accumulé des constructions de nature et de vocations variées, à cette heure-là l’ensemble transpirait le lugubre. Elle se dirigea vers la chapelle réquisitionnée éclairée où elle supposa que se tenait le club. Celle-ci était une des plus grandes à Paris, elle était accolée à un cloître dont l’une des faces était surélevée. Elle donnait tout à la fois sur le prieuré et le jardin planté d’arbres dont les ombres ainsi que celles des allées en arceaux de verdure inquiétaient la jeune femme. La foule était nombreuse même à cette heure. Elle s’interrogea, pourrait-elle entrer ? Elle se faufila sous l’œil indifférent de ceux à qui elle faisait la demande muette de la laisser passer. Le bruit était à rendre sourd, elle n’y voyait guère. Les chandelles n’apportaient que peu de lumière. Elles fumaient tellement qu’elles engendraient un brouillard sur le rassemblement qui piquait les yeux et intensifiaient les voix et les cris… Andrée ne savait qui chercher, mais suivant son obsession, elle fouillait du regard la foule mélangée d’hommes bien mis, d’ouvriers, d’étudiants, de prêtres et même, de moines, des anciens cordeliers tous y venaient savourer un peu de liberté. Elle ne savait à qui demander son renseignement, de plus elle se rendit compte qu’il y avait peu de femmes quand elle identifia Théroigne Méricourt la courtisane amazone. Mais elle ne tenait pas à être reconnue par celle-ci, en ce lieu. Quoi qu’il arrive par la suite, intuitivement elle préférait que l’on ne fît pas le rapprochement avec elle. Elle s’enfonça dans l’ombre d’un recoin et attendit que le hasard vienne à son aide. Elle discerna Fabre d’Églantine ainsi que l’imprimeur Momoro dont son épouse, Sophie, avait incarné la déesse de la Raison lors de la fête de la Fédération. Elle sursauta quand dans un silence subit la voix caverneuse de Danton annonça.

— La parole est à Marat !

Andrée sortit de sa cache pour mieux voir l’homme qui montait à la tribune sous les vivats. C’était donc ça Marat, cette chose maladive, avec des yeux gris-jaune, si saillants ! Ce n’était pas grave, elle n’avait que faire de la mine, ce qu’elle voulait c’était le pouvoir que détenait l’individu de la venger.

Son discours fini, il se retira par une porte au fond de la chapelle, elle attendit un peu et se précipita sur ses talons. Des salles obscures. C’était une suite de pièces en enfilade au bout de laquelle elle entrevoyait une source de lumière. L’humidité des pierres lui faisait froid. Elle ne devinait que le son de ses pas descendant les marches qu’elle avait rencontrées. Lorsqu’elle surgit à la clarté, celle-ci l’aveugla. Elle porta machinalement sa main devant son regard. Elle n’entendit qu’une voix.

— Et que veut donc la citoyenne pour s’enfoncer ainsi dans l’antre de la bête ?

Ses yeux s’habituèrent à la lumière du chandelier qui éclairait le centre d’une vaste pièce au plafond voûté et qui semblait être sous terre. Le seul mobilier était un bureau auquel était assis l’homme qui lui parlait. En fait, elle se situait dans une église souterraine, qui se déployait au-dessous de la chapelle, et qui recelait pour quelque temps l’imprimerie de Marat. C’était de là qu’il jugeait sans appel, le royaume des vivants, sauvant l’un, damnant l’autre. Ses sentences s’étendaient jusqu’aux affaires privées. Elle pensa que l’homme endossait une toilette bizarre, excentrique. Il portait un gilet de satin blanc, avec un collet gras et une chemise sale. La faim, la fatigue ou simplement la peur lui fit perdre connaissance. Quand elle rouvrit les yeux, elle se trouvait dans le fauteuil du délateur qui la ranimait à l’aide d’une fiole dont l’odeur agressive l’avait sortie de son évanouissement. Comme elle se remettait, il lui demanda pourquoi elle était venue jusqu’à lui. Elle lui raconta à sa façon comment une ci-devant aristocrate lui avait volé son compagnon. Elle omit de lui dire qui était l’homme, pour la seule raison que cela aurait enlevé de l’ignominie à l’ogresse qui avait saccagé sa vie. Elle en avait rajouté, elle s’était annoncée enceinte, mise à la rue. Marat, bien que sanguinaire, avait toujours eu un faible pour la douleur des femmes. Il avait protégé une religieuse fugitive. Il avait pris parti pour une dame en querelle avec son mari, et fait des menaces effroyables à celui-ci. Il décida de lui faire justice sans plus de preuves, mais Marat n’en avait pas besoin.

Chapitre 15.

Quand la justice n’est pas juste. Juin 1792.

Élisabeth Chevetel De La Rabelliere

Élisabeth, maintenant son manteau contre elle, cachant sa pudeur mal menée, jaillit hors de l’atelier et se précipita dans son carrosse. Une fois à l’intérieur, tout en pleurant, elle se rajusta. Elle se trouvait stupide de s’être trompée à ce point sur les intentions de cet homme. Comment avait-elle pu être si niaise ? Pourquoi n’avait-elle pas suivi son intuition première ? S’en méfier. Rentrée à l’hôtel Cambes-Sadirac, elle demanda à la surprise de sa chambrière un bain. Elle se devait de se laver de cette insulte. Remise un peu de ses émotions, elle se coucha sans manger soulevant des questions muettes de son personnel.

Le lendemain, elle se traîna d’une pièce à l’autre, d’une activité à une autre sans fixer son attention sur quoi que ce soit. Elle commença une lettre, puis se mit au clavecin, ce qui d’habitude lui changeait les idées. Elle prit une broderie, puis un livre, rien ne la distrayait de son marasme. Elle se sentait honteuse, elle ressassait sans cesse ce qui s’était passé entre elle et le peintre, refaisant l’histoire. Cherchant ce qu’elle n’avait pas perçu, pas remarqué. Elle n’osait en parler à quiconque pour ne pas donner corps à cette aventure. Elle avait peur que cela se sache, qu’on l’interroge sur son changement d’attitude, car bien sûr il n’était pas question qu’elle le revît, qu’elle lui adressât à nouveau la parole. Elle craignait qu’il n’essayât de la rencontrer encore une fois, de s’excuser. Elle était consciente qu’elle paniquait pour rien, que toute cette agitation dans sa tête n’avait aucun sens. Elle n’avait rien fait de mal, elle s’était laissée abuser et l’offense n’était pas grande, mais c’était plus fort qu’elle, cela la tourmentait. Le soir venu pour pouvoir passer la nuit, elle réclama à sa chambrière une tisane de houblon. Le temps que la boisson apaisante accomplisse son effet, elle pria et elle finit par s’endormir.

*

« — Madame ! Madame ! La garde ! La garde du comité de district ! »

Les cris de sa domestique en chemise et décoiffée sortirent avec difficulté Élisabeth de son sommeil artificiel. Elle s’assit sur sa couche, essayant de comprendre ce qui survenait. Elle ne s’était pas extraite du lit qu’un groupe de militaire armé pénétrait à la suite de deux hommes en civil affichant une écharpe tricolore en travers du corps. Instinctivement, croisant ses bras sur son buste, elle protégea sa poitrine de la vue des regards indésirables. Bien qu’en chemise, elle se sentait nue devant ses individus aussi décontenancés qu’elle de par la situation. Ils découvraient le charmant tableau qu’elle faisait, les cheveux défaits, boucles rousses s’écroulant sur ses épaules et dégoulinant jusqu’à sa taille. Curieusement, elle se demanda quelle heure il pouvait être. Il y eut un flottement dans la pièce, personne n’osant intervenir. Le moment de surprise passé, tous voulurent s’exprimer à même temps, s’interrompant dans la foulée. L’homme le plus âgé se présenta comme étant le supérieur de tous et signifia le but de sa venue.

Citoyenne Élisabeth Chevetel épouse Cambes ? 

 Un court instant, elle eut une hésitation devant l’annonce, elle se demanda de qui il parlait. Puis réalisant la situation, elle répondit.

Oui ! Oui bien sûr, mais que voulez-vous ?

— J’ai ordre de t’arrêter et de te mener à la Conciergerie.

— De m’arrêter ? À la Conciergerie ? Mais pourquoi ?

— Tes chefs d’accusation te seront donnés en temps et en heure.

— Mais vous ne pouvez m’emmener comme ça !

 Mes hommes vont sortir sauf moi afin que tu puisses te vêtir.

*

Le jour se leva sur l’étrange procession qui traversait Paris. Un groupe de gardes républicains encadrait une jeune femme, blanche comme la craie. Elle marchait les bras ballants, un ballotin à la main. À ceux qui à cette heure sortaient dans les rues et apercevaient le spectacle de la prisonnière visiblement en état de choc, le cœur s’étreignait de compassion. Bien qu’il fût courant en ses jours sombres de suspicions de croiser des captifs en route pour une des maisons de détention de Paris, la vision matinale mettait le doute sur la nécessité d’en passer par là. Ce dont Élisabeth n’était pas instruite alors qu’elle marchait le plus dignement possible entre ses gardes, c’est que le matin même elle avait été dénoncée par « l’Ami du peuple » comme une fanatique royaliste prête à tout pour assouvir ses besoins de luxure. De plus, elle aurait été surprise de savoir que de loin une ombre les talonnait, celle de la délatrice. Andrée était postée depuis le milieu de la nuit à l’angle de la rue Jacob derrière l’église de Saint-Germain des prés, attendant ceux qui détenaient les outils de sa vengeance. Dès qu’ils étaient sortis de l’hôtel Cambes-Sadirac, elle les avait suivis afin de connaître leur destination. Elle les laissa alors qu’ils pénétraient dans le funeste pénitencier.

Le groupe arriva devant les murs sombres de la prison qui occupait le rez-de-chaussée des vestiges de l’ancien Palais de la Cité bordant le quai des Morfondus. L’étage supérieur longtemps réservé au Parlement était devenu le tribunal du nouveau pouvoir. Élisabeth éleva son regard vers le ciel et les deux tours ne découvrant que quelques ouvertures grillagées qui la firent frissonner. Le premier guichet s’ouvrit, la petite porte haute d’environ trois pieds et demi, pratiquée dans une autre plus grande, ressemblait à un traquenard tant il était dans l’obligation de se recroqueviller pour la traverser. Le garde la devança, tout en baissant la tête et en levant le pied pour éviter les pièces de traverse. Le porte-clefs solidement bâti les examina avant de les laisser passer. À peine celui-ci franchi, ils s’engagèrent dans un second guichet, réitérant la scène. Des lanternes apportaient une faible lumière et renforçaient l’idée de la souricière, de la claustration ; lorsqu’elle entendit le son métallique de la serrure se fermer après elle, la panique de l’animal piégé l’a pris. Elle regardait affolée autour d’elle. Elle ne voyait que les hauts murs de pierre finissant en arcs brisés et les grilles épaisses qui barraient le passage. Au loin, on percevait un peu de jour. Le garde lui fit descendre quelques marches sur la droite et pénétrer dans une pièce. L’espace partagé en deux par des barreaux détenait une partie destinée aux écritures et l’autre à l’attente des condamnées, ce qu’Élisabeth ne pouvait savoir. Au bout d’un grand bureau à l’allure sommaire, sur un fauteuil, le plus ancien des porte-clefs patientait représentant le gouverneur absent. Le garde la poussa vers la table. Le fonctionnaire installé face à elle et qui semblait l’attendre faisait office de greffier ce jour-là. Plus aboyant que parlant il l’interrogea . — Ton nom citoyenne ?  Elle commença par bredouiller, puis s’entendant elle raffermit sa voix, et réitéra. — Je suis Élisabeth Chevetel de La Rabelliere, épouse du citoyen Cambes-Sadirac. La fin de la phrase sonnait mal à son oreille, Charles Louis avait toujours été pour elle le chevalier de Saint-Aignan, et comme pour l’aider son souvenir vint se figer en elle. Le greffier à la lumière blafarde du jour écrivait consciencieusement l’identité de la prisonnière. Se tournant vers le cerbère qui l’avait amené, il demanda . — Garde ! Quel est le chef d’accusation ?  Avant que celui-ci ne réponde, le conventionnel, qui s’était attardé en chemin, ayant rattrapé le groupe entre-temps, intervint . — La citoyenne est arrêtée, car elle est la femme d’un militaire passé à l’ennemi.

— Mais ce n’est pas vrai ! Mon mari est dans l’armée du Rhin sous les ordres du général de Rochambeau.

— On verra ! Qui plus est, elle est à la fille d’un émigré !

— Mais ce n’est pas possible, je suis orpheline depuis l’âge de sept ans, la mort n’est tout de même pas considérée comme émigration !

— On verra ! De toute façon, sa belle-famille s’est expatriée.

— Mais je n’en suis pas responsable.

— C’est à voir !

Comme elle commençait à élever le ton face à tant d’injustice flagrante, le fonctionnaire se leva de sa chaise, s’appuyant sur le bureau, poings serrés, et la regardant droit dans les yeux, s’adressa au surveillant à ses côtés. — Garde ! Accompagne la citoyenne dans sa geôle, en attendant qu’elle passe en jugement. Elle pourra réfléchir à comment elle a bien pu offenser la Nation, pour en arriver là. ». Devant l’impensable, elle était tétanisée, pétrie d’impuissance, elle restait figée sous les yeux de l’homme, ce que le garde prit pour de la résistance. Il lui attrapa violemment le bras et la tira brusquement à l’extérieur du bureau. Une fois sorti, le fonctionnaire du greffe se retourna vers le commissaire du district qui avait arrêté la jeune femme. — Alors qu’a-t-elle fait au juste ?

— Je ne sais, elle a été dénoncée par l’Ami.

— Ah ! L’un comme l’autre haussèrent les épaules devant cette justice, de toute façon que pouvaient-ils y faire ?

*

Des larmes coulèrent le long de ses joues sans même qu’elle ne s’en aperçoive. Elle suivait mécaniquement le garde devant elle dans un sombre et étroit couloir, empuanti d’odeur d’urée. Il distribuait sur son parcours de nombreux espaces : la salle du guichet, le bureau du concierge, le greffe, l’arrière greffe, le parloir, une pièce de repos pour les geôliers, l’infirmerie, la chapelle, quelques cellules pour femmes. Toujours en pleurs, Élisabeth arriva tenant son ballot serré contre elle, dans le préau des femmes de la prison. L’homme la planta au milieu des premières détenues qui sortaient des cachots donnant sur l’ancien jardin bordant le logis moyenâgeux du roi, transformé en promenade pour les captives. Elle resta là, prostrée. — Élisabeth ? Élisabeth Chevetel de la Rabelliere, mon Dieu vous aussi. Ils n’auront donc aucune pitié. La jeune femme leva la tête vers une dame âgée qui s’adressait à elle, elle mit un peu de temps avant de réaliser. — Madame Comeveille, vous ici ?

— Et oui mon petit, mon mari également bien sûr.

Élisabeth la regarda hagarde, amie de la tante de son époux, Madame La Fauve-Moissac qu’elle avait fréquentée assidûment de ce fait. Elle n’en pouvait plus, c’était trop incongru, trop absurde, elle ne put retenir de gros sanglots. Madame Comeveille la prit dans ses bras. — Du calme, mon petit, tout doux, tout doux. Veuillez-vous assoir.

— Mais je n’ai rien fait, ils m’accusent de choses que je ne peux avoir faites.

— Oh mon petit, mais ceux qui ont fait quelque chose, ne sont pas ici, ou si peu. Ils ne nous reprochent que ce que nous sommes.

— Mais c’est absurde !

*

Conciergerie

L’opulente Madame Richard, la concierge du Palais, arriva à petits pas précipités. Une fois au milieu de la cour, elle chercha sa nouvelle internée, rouspétant contre les gardes qui l’avaient menée là sans la concerter pour l’installer. Elle la trouva à la fontaine, où les femmes lavaient leur linge, en compagnie d’une autre prisonnière qui lui passait de l’eau sur le visage. Elle les apostropha.

— Excuse-moi citoyenne, mais je n’ai pas pu t’accueillir.

Élisabeth surprise se retourna vers la concierge, ne comprenant pas qui elle était ni ce qu’elle voulait. Madame Comeveille la présenta. Madame Richard sur le ton aimable d’une commerçante engagea la transaction, elle expliqua à l’arrivante les modalités pour le logement.

— Parce qu’il faut payer ?

— Bien sûr, mon petit. Ou bien tu fais partie des pistolières, ou bien des paillasseuses ! Comme dans son désarroi Élisabeth refusait de comprendre, Madame Comeveille prit la relève.

— Laissez Madame Richard, le temps que la famille de Madame Chevetel fasse le nécessaire, nous allons nous arranger dans ma cellule. Nous nous serrerons.

— Comme tu veux citoyenne. Mais pas trop longtemps !

La concierge ne souhaitait pas perdre de gain.

Conciergerie Women Quarter

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

épisode suivant

mes écrits

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 10, 11 et 12

1er épisode

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Chapitre 10.

Les salons de mauvais augures. Fin 1791.

Marie-Amélie Lacourtade chez mme Rolland

« — Ma chère, je vous emmène ce soir là où les principaux députés et journalistes du moment se dirigent lorsque leur foi révolutionnaire semble défaillir ! » Marie-Amélie, amusée et interrogative, regarda son mari. : « — Et où allons-nous donc ?

– Chez les époux Roland !

Ils se rendirent dans le petit hôtel britannique de la rue Guénégaud, près du pont-neuf. La voiture de louage les laissa au bout d’une rue qui menait à la rue Mazarine. La rue était assez sombre d’autant qu’elle n’avait d’autre panorama que les longues murailles de la Monnaie. Marie-Amélie frissonna et resserra son étreinte au bras de son mari qui la rassura d’un tapotement sur la main. Arrivés devant l’étroite porte de l’immeuble, ils montèrent les trois étages, où ils trouvèrent leurs hôtes, Monsieur et Madame Roland, travaillant ensemble. L’appartement était minuscule. Le petit salon n’offrait qu’une table où le couple écrivait et la chambre à coucher entr’ouverte, laissait voir deux lits. Monsieur Roland de la Platière avait près de soixante ans et sa femme trente-six, elle en paraissait beaucoup moins. Il semblait le père de son épouse. L’homme était assez grand et maigre, l’air austère et passionné. Tous savaient, que sa belle et courageuse mme Rolland, sans se rebuter de l’aridité des sujets, traduisait, copiait, compilait pour lui. À la surprise de Marie-Amélie, il y avait, ce soir-là, foule pour un si petit espace, certains s’étaient même installés dans la chambre des époux, et tous discutaient avec ardeur. À l’entrée du couple Lacourtade quelques têtes se tournèrent, Madame Roland se leva et vint les accueillir, prenant le bras de sa visiteuse, elle fit avec elle le tour de l’appartement et la présenta. Elle retrouva des amis en Armand Gensonné, Pierre Vergniaud, Marguerite-Élie Guadet, qu’elle n’avait pas croisé depuis longtemps sa grossesse l’ayant isolée. Elle vit de près, pour la première fois, Jacques-Pierre Brissot de Warville, Jérôme Pétion de Villeneuve, Louvet de Couvray, Charles-Louis Barbaroux, Camille Desmoulins, Honoré Maximin Isnard, le marquis de Condorcet et François Nicolas Buzot, l’admirateur éperdu de la dame du lieu. Ce tableau était complété, à la surprise de Marie-Amélie, qui se souvenait encore de ce qu’avait dit de lui son hôtesse, de Maximilien Robespierre. Cela tendait à laisser penser à la jeune femme que celui-ci obtenait de plus en plus d’importance puisqu’il était convié dans le salon de celle qui devenait incontournable dans la société politicienne. Madame Roland l’installa entre elle et Lucile Desmoulins, qui accompagnait son époux, avec une tasse de thé dans les mains, François-Xavier alla s’accouder au buffet. Il était venu comme à son habitude comme spectateur, il intervenait rarement. S’il s’enthousiasmait toujours pour les théories de Liberté et d’Égalité, il aimait de moins en moins le tour que prenaient les évènements politiques, qu’il trouvait souvent trop tumultueux, voire violents. De plus, il percevait progressivement toutes les manipulations qui menaient certains de ses amis au-devant de la scène. Ils avaient beau lui expliquer que c’était le seul moyen de faire avancer leur vision, il doutait de la démarche. Il était suspicieux quant à cette logique de pensée. Elle n’était pas à la gloire des idées promulguées dont certaines s’éloignaient de plus en plus des siennes, notamment celle d’évincer le roi ; une royauté parlementaire lui aurait convenu.

Les sujets roulèrent sur le retour des émigrés qui risquaient de voir leurs propriétés confisquées s’il n’obtempérait pas. Ensuite, ils argumentèrent l’obligation aux prêtres réfractaires de prêter serment sous peine de privation de pension ou même de déportation en cas de trouble à l’ordre public. Un dernier décret enjoint les princes étrangers à chasser les expatriés de leurs États. Le roi avait accepté de le signer. Nul doute que c’était pour rendre la guerre possible. Robespierre fut le seul de l’assemblée à montrer de la réticence.

La nuit était très avancée lorsque le couple Lacourtade dit adieu à leurs hôtes et leurs invités qui semblaient vouloir continuer jusqu’à l’aube. Ils conversaient à voix basse tandis qu’ils sortaient de l’immeuble. Ils s’apprêtaient à prendre la rue étroite qui menait vers les quais quand Marie-Amélie se raidit. Elle aperçut une silhouette ; elle devina plus qu’elle ne reconnut l’homme qui la harcelait. Elle se figea, immobilisant son mari dans son élan. Elle vit alors le reflet du canon de l’arme ; elle ne put s’empêcher d’émettre un cri de terreur. Le coup parti, mais encore une fois il manqua sa cible, François-Xavier avait brusquement repoussé son épouse dans l’encoignure de la porte. Mais ce n’était pas Marie-Amélie qui était visée, Jacques-Henri, fulminant de colère, dégagea un autre pistolet chargé, mais les invités des Roland surgirent dans la rue faisant fuir à toutes jambes le criminel. Dans le groupe, un homme le reconnut, mais ne dit rien.

*

Robespierre attendait Danton. Éléonore, la fille de son logeur, monsieur Duplay, lui avait desservi son souper. C’est en buvant une tasse de café tout en feuilletant « l’ami du peuple » se demandant où Marat pouvait trouver ses immondices qu’il patientait. Comme le temps s’écoulait et qu’il se lassait de sa lecture, il ouvrit le journal de son ami Barère, « le Point du Jour », compte rendu des discussions et décrets de l’Assemblée. Comme il connaissait le contenu qu’il avait suivi en direct, il finit par se lever. Entendant le roulement sur les pavés d’un attelage, il jeta un œil dans la rue de Saintonge sur laquelle donnait son meublé. Il aperçut la silhouette massive de Danton qui descendait d’une voiture de louage. Il se rassit. Le temps de monter l’escalier, des coups retenus furent frappés, la porte s’ouvrit sur Éléonore. « — Monsieur Maximilien, c’est Monsieur Danton qui veut vous voir.

– Faites-le entrer.

– Maximilien, je remarque que tu te portes aussi bien qu’il y a deux heures. J’étais inquiet de cette requête de discrétion.

– Comme tu peux constater Danton. Omettant la deuxième partie de l’injonction.

– Dans ce cas, à quoi bon ces petites cachotteries, tu ne pouvais pas m’entretenir aux Jacobins ?

– Je crois que non, j’ai à te parler d’un de tes sous-fifres que j’ai croisé pas plus tard qu’hier soir en sortant de chez les Roland.

– Et alors, on ne peut plus se promener où l’on veut ; pensant que l’un de ses hommes avait été surpris en train d’espionner.

– Si fait. Mais encore faut-il éviter de tirer sur de braves gens. Car vois-tu, hier au soir, Monsieur et Madame Lacourtade, un jeune couple de provinces fort charmant au demeurant, se sont trouvés agressé par ton Bachenot. Une erreur évidemment. Il ne peut en être autrement.

Danton tiqua ; qu’est-ce qui avait pris à Jacques-Henri ? « — oui sûrement. » Robespierre lui proposa une tasse de café, le laissant macérer ses renseignements. « — Il serait peut-être bon qu’il aille se mettre au vert, ton Bachenot. Il serait dommage que son impétuosité vienne troubler des desseins plus honorables. Et puis il y a tant à faire en province. »

Danton ne se le fit pas dire deux fois, il quitta Robespierre sans rien rajouter pour ne pas perdre la face ; mais avant de se retirer des lieux, il cherchait déjà où envoyer Jacques-Henri. Car il n’était pas question qu’il abandonne un agent de cette qualité pour une bévue. Et puisqu’il avait l’air d’en vouloir à ses Bordelais autant le dépêcher dans cette ville qui fournissait l’essentiel des subsides de ses adversaires, Bordeaux. 

*

hotel de Nairac

Sur les bords de la Garonne, un valet de la maison Nairac se présenta avec un message à remettre en main propre au maître de maison. Ce message allait faire vaciller la maison de négoce. Monsieur Lacourtade père était alors dans ses comptes, la période devenait difficile. Les ventes de vin avaient du mal à s’écouler normalement dans le pays. L’exportation de ceux-ci comme de beaucoup d’autres produits s’avérait compliquée. Certains navires revenaient des colonies leurs cales à moitié vides et les colons étaient de plus en plus endettés. À cela se rajoutait, malgré la gestion drastique de Marie-Amélie, le train de vie parisien du jeune couple et les aides qu’ils apportaient régulièrement à leurs amis. Le séjour se prolongeait, il se transformait en un gouffre déficitaire dans ce moment difficile. John toussota le sortant de ses sombres réflexions et lui présenta le domestique portant le message de la maison Nairac. Celui-ci l’enjoignait à venir le plus rapidement possible dans son hôtel situé à côté du jardin royal. Intrigué, il envoya son valet de pied jusqu’aux écuries de la rue de Raze où son palefrenier entretenait sa voiture et ses chevaux. Quelques minutes plus tard, sous une fine pluie du milieu d’automne, il se rendit sur les lieux. Il fut accueilli par le majordome de la demeure, Nestor. Celui-ci était marié à Narcissia, la femme de chambre de la maîtresse de maison. Tous deux métis et libres, ils étaient l’une des dernières familles noires sur le sol français, depuis l’abolition de l’esclavage au sein de la métropole ; tous les propriétaires s’étaient empressés de renvoyer leurs esclaves sur les plantations dans les colonies. Il était nullement question de perdre leur valeur. Monsieur Lacourtade fut conduit dans le grand salon de l’hôtel où Madame Nairac, l’épouse du négociant, le reçut chaleureusement. À sa surprise, il retrouva sur place quelques-uns de ses concurrents souvent alliés dans différentes souscriptions. Dans le lieu se trouvaient David Gradis, Abraham Furtado, Jacob Schröder et son associé Jean-Henri Schyler, Jean-Louis Poncet, Jean-Jacques de Bethmann, François Bonnafé dont l’une des filles s’était unie avec un Nairac, Charles Luetkens, Jean Boissière, Daniel Guestier. Après avoir salué chacun à la mesure de l’amitié qu’il leur portait, il accepta la tasse de café tendue par son hôtesse. Il constata sa pâleur, ses yeux cernés. Le contrecoup du récent deuil qui frappait la famille, supposa-t-il. Tous s’interrogeaient, comme lui, en quoi consistait cette invitation surprise au milieu de la matinée. Personne n’osait demander où se trouvait le maître de maison. Celui-ci était revenu de Paris depuis peu, son frère Élisée était mort à l’été et il voulait s’occuper de plus près des affaires familiales. Ils n’attendirent guère longtemps, Monsieur Nairac avança avec son fils aîné Laurent-Paul. Il salua à la cantonade ses hôtes. Une fois installé il se lança : « — Mes amis si je vous ai invités à venir c’est pour malheureusement vous divulguer de mauvaises nouvelles. Mon navire, « la Nymphe » est entré au port hier au soir, et son capitaine détenait un bien sombre rapport. » Chacun commençait à s’agacer, se demandant pourquoi il leur parlait de ses affaires. Aucun ne se sentait concerné par le voyage de ce bâtiment. De plus, pourquoi, Monsieur Nairac, d’habitude si directe, tournait autour du pot ? « — Il revient de Saint-Domingue où des révoltes d’esclaves ont éclaté. » Monsieur Gradis qui s’impatientait de ce discours alambiqué et estimait qu’il avait autre chose à faire qu’à perdre son temps avec des balivernes, intervint : « — Ce n’est pas nouveau, mon ami ! Cela va être vite réprimé, ce ne sont pas ces broutilles qui vont malmener notre commerce !

– Ces broutilles David, comme tu dis, ont saccagé, aux dernières nouvelles, plusieurs centaines de plantations, sur lesquelles tout a été pillé, brûlé et où ont été massacrés tous les blancs.

Pierre- Paul Nairac

La stupeur se lisait sur les visages des auditeurs, les estomacs se nouaient à l’annonce, certains outre leurs fortunes, encombrées des créances des colons, détenaient de la famille, des amis dans l’île. Monsieur Nairac reprit : « — Mon capitaine a ramené à son bord des rescapés. Autant dire que la situation va être connue rapidement de tous. Nos affaires vont être fortement secouées. Nous risquons voir venir à nous nos souscripteurs à qui il faudra rendre compte. » Monsieur Lacourtade père réfléchissait, comment allait-il se sortir de cette situation ? « — De plus, nous aurons du mal à les rassurer, car tout commerce est interrompu avec Saint-Domingue, nos ressortissants fuient vers les ports et Hispaniola ». Ils se mirent tous à parler en même temps, mais rien ne se dégagea de cette confusion liée à la panique de la faillite. Monsieur Nairac n’en savait pas plus. Monsieur Lacourtade rentra chez lui l’humeur sombre et informa John.  

La confirmation de la nouvelle arriva quelques jours plus tard par l’un de ses navires qui effectuait un voyage en droiture. Il revint à Bordeaux, les cales pour ainsi dire vides, malgré un détour par l’île de la Martinique, que le comte de Béhague avait reconquise aux Anglais. Son capitaine vint lui rendre compte de son périple et lui corrobora les révoltes, brossant un tableau des plus sombre, il annonça un millier de morts parmi les planteurs. Il avait lui aussi raccompagné à son bord des survivants des massacres qui racontaient les horreurs auxquelles ils avaient échappé. Chaque navire qui rentrait dans le port ramenait des Créoles ébranlés. Le coup de semonce parcourut les maisons de négoces, car comme beaucoup de fortune bordelaise le principal revenu provenait de cette île. Les affaires liées aux îles commencèrent à tanguer. Le commerce du sucre, du café, du coton et de l’indigo s’écroula entraînant les marchés de la métropole et plus encore ceux de l’Europe. De Saint-Pétersbourg à Trieste, les ports de la Baltique, de la mer du Nord et de la Méditerranée les denrées coloniales se mirent à manquer faisant grimper les prix. Mais les entrepôts bordelais étaient vides. Monsieur Lacourtade père n’était pas prêt de récupérer les créances qu’il avait dans l’île et qui mobilisaient un bon tiers du chiffre de la maison.

Il fit part de leurs difficultés auprès de son fils. Celui-ci par lettre lui demanda de vendre au mieux la propriété de Caudéran pour éviter la faillite de la maison, car pour l’instant il était dans l’impossibilité de quitter Paris. Marie-Amélie, que cette idée contrariait autant que son beau-père, ajouta un post-scriptum à cette requête, le sollicitant de bien vouloir mettre à l’abri les fournitures, meubles, peintures, vaisselles, linges, contenus par la demeure. Mais comme tout animal blessé, les charognards vinrent à eux. Le siècle des Lumières avait créé des idéalistes et la révolution des profiteurs. Ceux, qui jusque-là n’avaient guère de moyen de s’enrichir en dehors des règles rigides, trouvèrent dans ce tumulte les occasions de faire fortune en détournant les lois. Certains châteaux, entretenus par des métayers au profit des châtelains absents, se retrouvèrent par un tour de passe-passe propriétés de ces métayers ou de débiteurs sortants de nulle part. On exhumait des lettres de créance dont on oubliait parfois de dire qu’elles avaient déjà été acquittées, mais les propriétaires étant à l’étranger ils ne pouvaient se défendre. Un décret contre les expatriés, dont le nombre s’était accru après Varennes, entraîna une suite inattendue de problèmes pour la maison. L’Assemblée les somma de rentrer en France avant le 1er janvier, au-delà, l’émigration serait désormais considérée comme un crime assimilé à la conspiration et passible de peine de mort et de confiscation des biens. Beaucoup de propriétaires de vignobles dont il était le courtier et auxquels il faisait investir des sommes importantes dans son négoce faisaient partie de ceux-là, le père de sa belle-fille le premier. Le baron Cambes-Sadirac avait quitté le pays dès octobre 1789.

C’est ainsi que se présentèrent à Monsieur Lacourtade père des demandes de remboursements ou de règlements de souscription à des voyages en droiture ou autres par des associés ayant un besoin urgent de liquidités. La première revendication de paiement arriva la nuit du 21 novembre 1791.

Chapitre 11

Il faut partir. Fin 1791

Catherine de Ménoire de Bauzeau

Catherine de Ménoire avait attendu la tombée de la nuit pour sortir de l’hôtel familial de la rue Margaux. La Baronne de Brassier, sa belle-mère, lui avait déconseillé cette aventure. Elle trouvait cela par trop dangereux, elle lui proposa d’aller quérir sa commission. Elle refusa, si cela tournait mal qui s’occuperait de ses deux petites filles. Elle était décidée, de toute façon elle n’avait pas le choix. Elle avait repéré le trajet qu’elle prévoyait de faire à pied afin de ne pas éveiller les curiosités. Emmitouflée dans un manteau sombre, elle avait longé les murs de la rue Sainte-Catherine dont les boutiques à cette heure avancée de la nuit étaient closes. Elle s’effrayait du claquement de ses talons résonnant sur les pavés mouillés et mal éclairés. Rabattant sa capuche, elle était passée le plus loin possible des lumières du théâtre devant lequel s’attardaient malgré le couvre-feu des noctambules bruyants. Sous les lugubres murailles en ruine, elle avait contourné la peur au ventre, les restes du Château-Trompette. Elle sursautait à chaque son, épouvantée à l’idée d’être apostrophée par la milice bourgeoise ou d’être agressée par quelques brutes. Elle était de plus fatiguée de son dernier accouchement qui avait eu lieu trois jours auparavant, ses jambes étaient lourdes. Elle avait rejoint le quai des Chartrons par les allées de platanes où, dans l’ombre, une foule interlope déambulait encore. Elle avait esquivé l’interpellation d’un homme fortement alcoolisée et qui la prenait pour ce qu’elle n’était pas. Elle était affolée, et se trouvait inconsciente, mais elle n’avait pas le choix. Elle croyait mourir de frayeur à chaque pas à chaque son, s’arrêtant au moindre doute, au moindre mouvement, se reculant dans l’encoignure d’une porte, dans le renfoncement d’une ruelle. Elle retenait ses larmes. Enfin, elle parvint devant la porte où deux semaines plus tôt elle était déjà venue. Elle frappa plusieurs fois et s’enfonça sous le porche. Dès qu’elle s’ouvrit, elle bouscula la personne et s’engouffra à l’intérieur. « — Pitié ! Fermez la porte ! ». John Madgrave reconnut la jeune femme. Il la rassura de son mieux et la soutenant, il la conduit dans l’appartement de Monsieur Lacourtade père. « — Madame la baronne ! Mais vous êtes morte ! ». Le vieil homme croyait voir une revenante. Il était allé le matin même faire ses condoléances à la messe funèbre donnée à l’église Saint-Bruno pour la parturiente soi-disant décédée de fièvre puerpérale.

— Oui, je sais, c’était une mascarade, mais je n’ai pas eu le choix.

— Assoyez-vous, Madame. Voulez-vous une boisson chaude ?

— Ce ne serait pas de refus.

Blanche comme un linge, elle s’était affalée sur le fauteuil, épuisée autant par la peur que par sa condition physique. Elle lui sourit tristement. Rassurée, elle respira, avala le café, que lui tendait le vieil homme, savourant la chaleur qui passait dans son corps. « — Vous pouvez parler devant John, j’ai toute confiance en lui. » Elle examina le secrétaire, et se dit que de toute façon cela ne changerait pas grand-chose. « — Comme vous le savez mon mari a émigré il y a de cela six mois maintenant. »

Elle omit de dire que son très cher époux avait oublié de lui faire part de son projet. Il était parti en ayant emprunté 40 000 livres en espèces métalliques au bourgeois le plus riche de Budos, un certain Latapy qui avait été capable de lui remettre la somme sur-le-champ. Lorsqu’à Pâques comme chaque année, elle s’était rendue au château de Budos où elle restait jusqu’aux vendanges, ce Latapy avait émis une suspicion quant à l’absence de son conjoint. À cette occasion, il lui apprit l’hypothèque contractée sur l’ensemble de ses possessions, y compris le château. Quoique sous le choc, elle s’était surprise à lui mentir avec sang-froid afin de le rassurer. Ce n’était pas la première fois que son mari ne donnait pas de nouvelles alors qu’il était aux armées. En fait, chaque fois qu’il avait une aventure extra conjugale, et elle savait qu’il entretenait une rousse sulfureuse dans sa ville de garnison. Mais le temps s’écoulant sans information de celui-ci, elle avait dû admettre que son époux avait abandonné sa famille sans laisser d’adresse. Elle surveilla la rentrée des récoltes jusqu’aux vendanges comme de coutume. La saison finie, elle regagna son hôtel particulier, rue Margaux, à Bordeaux, sans que quiconque n’ait revu le Baron pendant cette période, ni même reçu de sa part de quelconques nouvelles.

« — Et, comme vous le savez, les biens des émigrés vont être réquisitionnés. Étant sa femme, il ne fait pas de doute que l’on va venir m’arrêter, ne serait-ce que pour être informé de là où il est. En toute franchise, je l’ignore. Je suppose qu’il se situe à Coblentz, avec les armées du comte d’Artois. J’ai bien peur que l’on fasse peu de cas de mon innocence et je comprends bien que l’on ait du mal à me croire. C’est pourquoi ma belle-mère a eu l’idée de me faire mourir en couches. »

Monsieur Lacourtade père ne demanda pas d’où venait le corps qui avait remplacé celui bien vivant de Catherine de Ménoire. Ce n’était pas un grand mystère, le cercueil, qui était sorti de l’hôtel familial pour aller rejoindre les ancêtres dans le caveau de famille du cimetière de la Chartreuse, était juste plombé de pierre.Les deux femmes avaient espéré que personne n’irait vérifier et elles avaient eu raison.

« — Afin de pouvoir quitter le territoire, comme vous vous en doutez, j’ai besoin d’argent, pourriez-vous me donner une avance sur les vins entreposés chez vous. ».

Prévoyante, la jeune Baronne de Ménoire avait fait enlever les barriques de vin des chais du château, et transporter en lieu sûr à Bordeaux, soit chez un de ses négociants, et celui-ci était Monsieur Lacourtade. Il avait accepté deux semaines avant le dépôt exceptionnel de plus de cent tonneaux de vin provenant des récoltes de l’année de Budos et de Landiras ainsi que celles des années précédentes. Il avait toujours été en affaires avec la famille et notamment la Baronne de Brassier, la mère du baron. En même temps que sa cave, elle avait aussi dispersé le personnel du château qu’elle ne pouvait plus conserver. Elle avait emporté avec elle à Bordeaux son argenterie et quelques-uns de ses meubles auxquels elle tenait le plus.Seulement, ne se faisant aucune illusion, pour partir, elle devait laisser tout ce qui pouvait l’encombrer. Elle était donc décidée à céder le tout à sa belle-mère, qui en aurait de toute façon besoin pour l’entretien de ses petites filles, car pour plus de sûreté, elle s’en allait sans elles. C’était un déchirement, mais elle ne pouvait les mettre en danger. « — Madame, je peux vous faire une avance, mais je n’ai guère de liquidités chez moi, pouvez-vous attendre quelques jours ?

 — Hélas non ! À vrai dire, telle que vous me voyez, je suis déjà en route.

— Dans ce cas, je vais vous donner ce que j’ai et vous y adjoindre une lettre de change, si ce n’est pas indiscret, qu’elle est votre destination.

Elle hésita, c’était par trop dangereux, d’un autre côté sa belle-mère lui avait assuré sa totale confiance envers cet homme. Fataliste, elle répondit : « — si tout va bien je pars pour l’Espagne.

— Bien alors je l’adresse à Monsieur Cabarrus dont vous connaissez la famille, comme cela, vous n’aurez aucun problème. Et pour le reste ?

— Vous le donnerez à la Baronne de Brassier.

  Monsieur Lacourtade père exécuta les choses rondement, lui apporta une bourse bien garnie et la lettre, lui conseillant de ne jamais les montrer afin de ne pas éveiller l’envie. Puis le moment venu de partir, le négociant lui demanda comment elle comptait s’y prendre. Elle lui expliqua qu’elle devait rejoindre au lever du jour, ce qui n’allait pas tarder, une gabarre mise à sa disposition au bas du chemin du roi à deux rues de là. Elle ne lui dit pas que l’homme qui l’y attendait ne l’emmènerait jamais retrouver son époux. Il la raccompagna et quand elle eut passé la porte en compagnie de John comme garde du corps, monsieur Lacourtade père supposa qu’il ne la reverrait plus.

John Madgrave

Après cette aventure, d’autres vinrent réclamer leur dû, certains étaient mandatés par des clients absents. Parmi ces mandataires, tous n’étaient pas recommandables, certains étaient bien placés dans les sociétés de la province dépendant des clubs parisiens, cœur des partis de l’Assemblée, qui sous prétexte de salut public se disputait le pouvoir. Seulement, les caisses de la maison étaient faiblement garnies de par la conjoncture de plus en plus dramatique. La première solution, la vente de la propriété de campagne, avait calmé les premiers débiteurs, mais se révéla insuffisante. Afin d’apporter un sang nouveau, John Madgrave proposa de demander de l’aide à son père. Possédant de nombreux contrats de courtage avec la maison Lacourtade, ce dernier y trouva son intérêt. Trois mois plus tard, sir Madgrave accordait les crédits réclamés par son fils. Pris sur son héritage, le jeune commis par ce biais fut partie prenante de la maison Lacourtade, il devint ainsi son principal associé. Cela calma l’empressement des débiteurs.

Chapitre 12

Le chevalier part en guerre. Décembre 1791

Charles Louis Cambes-Sadirac chevalier de Saint-Aignan

« — Charles, Charles-Louis ! Réveille-toi. » Sortant de son sommeil au beau milieu de la nuit, il regarda, déconcerté, le jeune homme qui le secouait.

— Hercule ? Oh non, Hercule, pas ce soir.

 — Non, Charles ce n’est pas pour aller en ville, viens, j’ai besoin de toi.

Charles-Louis, alias le chevalier de Saint-Aignan, l’esprit embué, tout en enfouissant sa chemise dans sa culotte et jetant sa veste bleue aux parements blancs sur ses épaules, se demandait ce que pouvait bien lui vouloir son ami de toujours, Hercule François Vicomte de Louvigny. Ils ne s’étaient pas quittés depuis l’école royale militaire et s’étaient suivis ou précédés dans chaque régiment qu’ils avaient incorporé. Charles-Louis d’un tempérament posé et réfléchi avait sans cesse talonné son impétueux compagnon dans toutes ses frasques pour souvent l’en protéger à défaut de l’en dissuader. Cette fois-ci, il se demandait qu’elle bêtise, il allait encore faire. En catimini, ils sortirent du bâtiment principal de leur caserne où ils occupaient une chambre commune, ils longèrent les murs de celle-ci et rentrèrent discrètement dans les écuries. Ils ne risquaient pas grand-chose, la discipline se délitait. Hercule scella sa jument et jeta ses sacoches en travers. « – Mais, Hercule, que fais-tu, où vas-tu ?

— Je rejoins Monsieur de Bouillé à Coblentz, je suis fatigué d’attendre en vain que l’on nous dise ce que l’on doit faire. Tu viens !

— On en a déjà parlé, Hercule, il n’est pas question que je rallie l’armée des princes. Désolé, pas cette fois.

— Peux-tu taire voire cacher mon départ le plus longtemps possible ? Cela laissera le temps à ma lettre pour Marie-Jeanne d’arriver ?

— Bien sûr, Hercule, et fais attention à toi.

Il serra dans ses bras son ami, vérifia que nul ne pouvait le voir sortir de la caserne. Il le regarda quitter les lieux tout en ruminant encore la situation inconfortable dans laquelle les avait mis, lui et son régiment, le marquis de Bouillé. Celui-ci avait émigré et c’était réfugié à Coblentz après avoir réprimé les rébellions de Nancy pour lesquelles ils étaient venus.Il savait que son supérieur n’avait guère eu le choix ayant participé activement à la fuite de la famille royale interrompue à Varennes.Mais il avait jeté la suspicion sur son état-major, du moins ce qui en subsistait, car beaucoup de ses officiers jour après jour le ralliaient, comme son ami. Charles-Louis faisait partie de ceux qui étaient restés, mis en quelque sorte en quarantaine ; cantonnés dans leur caserne depuis l’été, ils attendaient les ordres et surtout un nouveau général. Hercule François s’était vite impatienté trouvant le temps long devant cette injustice. Las de tourner en rond, puisqu’il était pour ainsi dire prisonnier, il avait décidé de rejoindre l’armée des princes.Il avait essayé en vain de le convaincre et d’entraîner Charles-Louis dans son projet, mais il n’avait pas réussi ; aucun argument n’avait fait mouche.Il ne se reconnaissait pas dans l’état d’esprit de ces seigneurs, de ces prélats, de ces généraux, de ces magistrats qui avaient abandonné le trône au premier vent de la tempête. Ils prétendaient représenter la vraie France, la France de la fidélité, de la tradition ; mais il connaissait bien ces nobles qu’il avait croisés à Versailles, ou dans les lieux de plaisir de la capitale. Ils étaient nantis d’argent, ils se montraient en général gais, frivoles, persifleurs, arrogants. Ils parlaient du roi avec dédain, colportaient sur la reine les calomnies les plus viles. Que la famille royale courut de réels dangers, ils ne s’en souciaient pas. Leur seule idée, leur but unique était la restauration de l’ancien régime, avec ses privilèges, ses abus, ses erreurs les moins défendables, mais dont ils voulaient conserver le profit.

Habitué à voir leurs officiers loger en ville chez quelques belles pour tuer l’ennui, personne ne fit attention à l’absence du vicomte de Louvigny, jusqu’à ce qu’un ordre du ministère de la guerre le convoque avec Charles-Louis à Paris. Personne ne put étouffer ce dernier scandale qui remua même le ministère.

*

Charles-Louis, quant à lui, rentra à Paris à la demande de ses supérieurs par les nouvelles malle-poste. Il mit deux fois plus de temps qu’il en aurait fallu, l’organisation et le mauvais temps ralentirent de beaucoup le déroulement du voyage. L’hiver n’avait pas été aussi froid depuis bien longtemps. Les routes étaient détériorées, l’essieu du coche cassa par deux fois. Les auberges étaient sales et la nourriture le plus souvent infecte. L’état du pays n’était pas bon et son périple de retour lui en peignait un triste tableau. Quand ils passèrent la porte Saint-Martin, il fut soulagé.

*

« – Madame, Madame ! C’est Monsieur qui rentre !

– Vite, Marion, passe-moi mon pierrot.

Tout en finissant de nouer les rubans de son corsage, elle descendit au plus vite à la rencontre de son époux. « – Charles, mon ami vous voilà, vous auriez pu prévenir ! Tout en admirant la jolie femme dont les années ne le lassaient pas et en riant il lui répondit : « – Mais, ma mie, n’auriez-vous pas eu le temps de cacher votre amant ?

– Que vous êtes idiot !

Elle se nicha dans ses bras tout en faisant activer son personnel autour d’eux. La séparation avait été longue, plus d’un an s’était écoulé depuis son dernier séjour, aussi était-il heureux de se sentir chez lui. Il s’imprégna de la joie que son épouse avait de le revoir. Il reprit ses aises et remit à plus tard le but de son retour. Mais il n’eut guère le temps de profiter pleinement du bonheur conjugal.

*

À la démission de son prédécesseur, Monsieur de Narbonne-Lara devint ministre de la guerre. Il se serait bien passé de cette corvée. Il ne tenait pas à subir les mêmes reproches faits à Louis le Bègue Duportail, pour avoir notamment laissé les frontières sans garnison et sans défense suffisantes. Sa maîtresse, Madame de Staël, s’était servie de tous ses arguments et avait tant fait qu’il avait cédé et accepté de recevoir ce Charles-Louis de Saint-Aignan dont par ailleurs il avait connu le père. Cela n’était pas en sa faveur. C’était monsieur Necker, le père de sa maîtresse, qui depuis sa Suisse natale avait à l’instigation de son proche Monsieur Ajasson de Grandsagne procédé à la demande. L’oncle du jeune homme avait appris son infortune dans l’échange régulier de courrier entre son épouse et sa nièce.

Les méandres de l’amitié avaient donc conduit jusque dans son bureau Charles-Louis et cela ennuyait le ministre, car si ses états de service étaient bons, il cumulait de par sa naissance de lourds handicaps. Il était le fils et le neveu d’immigrés, et pour couronner le tout son dernier général avait aussi traversé la frontière. Il savait que les fonctions publiques, les divergences politiques, les aléas et les fluctuations du pouvoir amenaient parfois à ces extrémités, son prédécesseur lui-même en connaissait quelque chose. Il n’en voulait pas au jeune officier qui n’était pour rien dans tous ses impondérables, mais cela le mettait dans une situation inconfortable. Son secrétaire lui annonça son arrivée. Il le reçut à l’hôtel de Choiseul, ministère de la guerre. Charles-Louis se présenta en civil. « – Entrez ! Mon ami.

– Monsieur le ministre.

– Assoyez-vous, je vous prie.

Ni l’un ni l’autre n’étaient à l’aise. Charles-Louis ne comprenait pas très bien sa présence en ces lieux, et monsieur de Narbonne-Lara à peine plus.

– Monsieur, je vous ai fait rentrer à Paris, car vous vous trouvez dans une situation, disons délicate et des relations à vous dont je tairai le nom m’ont demandé de vous en tirer. Je vous enjoindrai donc de rester chez vous jusqu’à nouvel ordre.

– Bien Monsieur. Cela ne lui signifiait pas ce que l’on allait faire de lui, et il ne connaissait pas la situation délicate, dans laquelle il était. Il allait réclamer des éclaircissements quand le ministre reprit. « – Je vous recommande aussi de solliciter rendez-vous au ministère de l’Intérieur, étant éloigné de Paris, vous n’êtes peut-être pas au fait du décret contre les émigrés qui vous met peut-être en mauvaise posture.

– Mais je suis là !

– Oui, vous. Mais suivez mon conseil et allez en assurer ce ministère. En attendant, je vous saurais gré de vous tenir à la disposition de notre cabinet et de ne point quitter Paris.

*

Il sortit de son entretien troublé par ces demi-informations. Il ne savait que faire, il décida de suivre le conseil du ministre, il alla directement au ministère de l’Intérieur, à l’Hôtel rue Neuve des Petits Champs. Arrivé dans le labyrinthe des bureaux, il se s’interrogea. À qui devait-il s’adresser ? Un greffier l’envoya à l’étage, un autre, quatre couloirs plus loin, il allait désespérer quand un individu l’interpella. : « — Si je ne m’abuse, vous étiez à Nancy ? » Il répondit par l’affirmative, mais comme il jetait un œil intrigué, l’homme reprit : « — Vous ne vous souvenez pas de moi bien sûr. Il faut dire que nous étions nombreux. Vous cherchez, me semble-t-il !

– Oui, Monsieur, je m’efforce de trouver le secrétaire du ministre de l’Intérieur, mais j’avoue que je me suis perdu.

– Cela, je veux bien vous croire, je me demande si ce n’est pas fait exprès. Suivez-moi !

Il le précéda et entra dans un fastueux bureau. « – Excusez-moi, je ne me suis pas présenté, Monsieur Cahier de Gerville, accessoirement ministre de l’Intérieur. À qui ai-je affaire ?

– Monsieur Charles-Louis de Saint-Aignan, veuillez m’excuser monsieur le ministre, je ne savais pas.

– Ce n’est pas grave, de toute façon ces tralalas me fatiguent. Et pourquoi vouliez-vous me voir  ?

– je viens du ministère de la guerre où Monsieur de Narbonne-Lara m’a conseillé de paraître auprès de vos services pour vous assurer de ma présence en France suite à un décret promulgué.

– Ah, je présume que nous étions supposés avoir des doutes. Attendez, je vous prie, je vais faire appel à mon secrétaire pour les détails.

L’homme au langage franc et aux manières rudes le rassurait. Il revint presque aussitôt. « – Vous êtes bien le fils de Jean Étienne Cambes-Sadirac ci-devant Baron.

– Oui, monsieur le ministre.

– Bien, bien, en attendant le dossier voulez-vous boire un verre, je possède un savoureux Bourgogne.

Charles-Louis accepta, le fait d’avoir mentionné son père le perturba. Une trentaine de minutes plus tard, le secrétaire présenta les documents. Le ministre le feuilleta puis leva les yeux vers le jeune homme.

– Votre père détient de bons états de service, il était, lui aussi au ministère de la guerre… savez-vous ce qu’il est devenu ?

– Il a émigré en Angleterre, mais je suppose que c’est dans le dossier.

– Oui, c’est un fait, connaissez-vous le décret contre les expatriés ? Non bien sûr, le patrimoine de votre père devrait être mis sous séquestre puisqu’il ne pourra rentrer au 1er janvier.

L’homme examinait les réactions de Charles-Louis et quand il vit ses épaules s’affaisser, il comprit qu’il l’ignorait. « — Toutefois, dans votre situation ses biens vous seront transmis, à vous et autres héritières, puisque vous avez trois sœurs. J’ai le regret de vous dire que votre père est décédé d’une maladie de poitrine, semble-t-il.

– Mon père est mort ! Il s’était levé et rassis à la révélation. Il était stupéfait de l’annonce. Il n’avait pas de nouvelles depuis son départ. Il l’avait aidé à organiser son voyage bien qu’il fut alors contre. Sa belle-mère était tellement affolée que son père n’avait pas voulu tergiverser. Ils avaient donc fermé une partie de l’hôtel et le jeune couple n’avait gardé ouvertes que les pièces à leur usage. Il s’était bien inquiété, mais il n’avait eu connaissance que de leur arrivée à Londres et depuis rien ; de son côté, sa vie l’avait happé.

Le ministre ratifia le dossier, lui fit remettre un double et le raccompagna.

*

Cela n’avait pas éclairci sa situation. Charles-Louis ne voyait rien venir. Il commençait à trouver le temps long. Il s’était présenté à plusieurs reprises au ministère où il lui avait été demandé de patienter ; il n’y avait rien pour lui. Quant au ministre, il refusait tout nettement de le recevoir. L’incertitude de sa position et son inactivité avaient fini par créer un malaise ;l’inquiétude s’était infiltrée dans la maison.

Élisabeth était assise devant la cheminée, un ouvrage dans les mains et regardait le large dos de son époux. Il contemplait la neige tomber à la fenêtre de son salon à l’étage de l’hôtel de Cambes. Il gardait ses épaules courbées et semblait soucieux, et dans ces cas-là, elle avait toutes les peines du monde à le sortir de son mutisme.

Alors qu’il était resté à sa place, il vit dans la rue arriver une estafette, les choses allaient peut-être bouger. Barthélemy son valet entra pour annoncer l’émissaire. Il prit l’ordre et le congédia. Charles-Henri était incorporé comme capitaine dans l’armée du Nord, dont Monsieur de Rochambeau venait d’obtenir la nomination comme général en chef en même temps que son bâton de maréchal. Il aurait dû être satisfait, mais il n’aimait pas être ballotté par le destin. Il allait repartir pour les rives de la Meuse. Il doutait que ce fût une bonne chose, mais au début du mois la rupture des relations diplomatiques entre la France révolutionnaire et l’Autriche faisait des bordures du fleuve une frontière litigieuse. Les troupes d’immigrés étaient depuis longtemps massées derrière et parmi elles plus d’un ami. Si cela n’avait été que de lui, il se serait retiré dans ses terres. La politique, au contraire de son père, lui avait toujours déplu, quant à l’armée depuis que la guerre s’effectuait entre frères de la même Nation, elle le rebutait. Mais il n’avait pas le choix.

Élisabeth lui dit au revoir avec un pressentiment au creux du ventre, mais elle mit ça sur le compte de la séparation qu’elle ressentait douloureusement. Elle le regarda partir, s’imprégnant de son image comme s’il n’allait pas revenir. Marie-Amélie eut toutes les peines du monde à la sortir de son abattement.

Sir Joshua Reynolds, 1723-1792, British, Miss Mary Hickey, 1770)
Élisabeth Chevetel De La Rabelliere

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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mes écrits

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Chapitre 07

Mai 1791, une naissance difficile

Louis Augustin Lacourtade

L’accouchement. C’était d’abord une histoire de femmes. Et comme Marie-Amélie avait perdu les eaux un mois à l’avance, la gent féminine de la maisonnée s’affola. Le moment était arrivé. La venue d’un enfant, c’était toujours l’inconnu, la peur, peut-être la mort.

Grisette alla chercher aussi vite qu’elle le put la sage-femme. Elle courut tout du long, traversa le pont rouge, longea la cathédrale, passa devant son parvis et pénétra dans un bâtiment au fronton antique soutenu par des colonnes qui était l’hôtel-Dieu. Elle arriva tout essoufflée dans le lieu insalubre, encombré de miséreux, de malades, de blessés qui erraient dans le hall et les couloirs. Depuis que les sœurs augustines avaient dû quitter leur demeure, le plus grand désordre régnait, la fillette ne savait où se diriger. Elle finit par interpeler une infirmière avec un tablier blanc empli de taches sombres, où elle pouvait trouver Madame Élisabeth Bourgeois. Celle-ci lui indiqua le chemin et lui enjoignit de ne pas galoper dans les corridors. Dès qu’elle ne fut plus sous le regard de la soignante, elle reprit sa course. Elle monta quatre à quatre les marches, ignorant la misère qu’elle croisait et qu’avec ses neuf ans, elle ne connaissait déjà que trop bien. Elle pénétra en trombe dans une salle aux allures de couloirs dans laquelle s’alignait des dizaines de lits sur lesquels se reposaient où attendaient que l’on s’occupa d’elles des femmes de tous âges parfois plusieurs dans la même couche par manque de place et dont certaines étaient là pour qu’on les aidât à mettre au monde. Elles n’avaient pas les moyens de faire venir une sage-femme à domicile. Entre deux lits, elle reconnut l’accoucheuse qui parlait doucement à une toute jeune femme prête à entrer en délivrance. Grisette se posta légèrement en arrière et attendit qu’on la remarque. Comme elle s’impatientait, lui tournant toujours le dos la sage-femme la rassura. : « — Oui ! Grisette, je t’ai vu, deux minutes s’il te plait, ta demande ne peut être si urgente. ». Ayant laissé sa malade, elle se retourna.

— Bien, je suppose que tu viens pour ta maîtresse !

— Oui, Madame, elle a perdu les eaux, Madame.

— Déjà, voilà qui n’est pas bon signe. Attends là-bas, je vais me nettoyer, je n’en ai pas pour longtemps.

Un instant plus tard, elle revint vers l’enfant qui patientait sur le pas de la porte. Elle appela deux femmes qui s’occupaient des malades, recommanda la jeune parturiente qu’elle venait de rassurer à l’une d’elles et avec sa comparse, suivit Grisette.

Damien, le valet de François-Xavier, de son côté, fut moins rapide. Il était allé alerter la tante de Marie-Amélie. Arrivé à l’hôtel de la rue du temple le portier le prévint que Madame la marquise se trouvait aux Tuileries. Il remit donc un message et tourna les talons pour la salle du Manège retrouver son maître. Il le repéra sans trop de difficulté et une fois prévenu, il partit à l’hôtel de Cambes sur la rive gauche. C’est Élisabeth qui le raccompagna trois heures après son départ.

Pendant ce temps, les douleurs avaient commencé. Anastasie, aidée d’Honorine, la cuisinière, avait installé du mieux qu’elle le pouvait la parturiente. À la mi-journée, entre les contractions, le laps de temps était grand, laissant supposer qu’il ne fallait pas s’affoler encore. Ce n’était pas pour de suite. Marie-Amélie se trouva rapidement entourée de femmes qui partageaient sincèrement ses souffrances. François-Xavier vint aux côtés de son épouse, ce qu’elle apprécia. Il comprit vite que sa présence gênait plus qu’elle n’était indispensable. Il s’installa dans la pièce à côté et commença, lui aussi à patienter.

Madame de La Fauve-Moissac arriva à la nuit tombée, car elle n’avait été prévenue qu’après son service auprès de la reine. Elle pensait que l’enfant devait être né. Hormis la sage-femme et les parents, nul ne savait qu’elle attendait des jumeaux. Lorsqu’elle entra dans la chambre après avoir salué son neveu qui l’avait détrompé quant à la délivrance et qui faisait les cent pas dans le salon, elle devina au vu des mines des femmes présentes que cela ne se passait pas bien. Elle vint aux côtés de la jeune femme, défigurée par les douleurs rapprochées, avec un sourire rassurant. Après avoir dit quelques mots affectueux, passée tendrement sa main sur son front fiévreux, elle se retourna vers la sage-femme et l’entraîna à l’autre bout de la pièce sur le mode du chuchotement, elle la questionna. « — Que se passe-t-il ?

— Votre nièce s’épuise trop vite, si les contractions sont proches, elles ne sont pas suffisantes pour expulser les nourrissons.

— Comment ça ? Les ?

— Elle attend des jumeaux, Madame.

— Et ne vaut-il pas mieux quérir un médecin ou un chirurgien, leur présence semble s’imposer.

 — Ils ne feront guère mieux que moi, et songeront avant tout aux enfants au détriment de la mère.

— Pensez-vous pouvoir sauver la mère ?

— Je vais faire tout mon possible.

— Alors faites !

De son côté, même si elle savait que ce n’était pas très catholique, Anastasie avait glissé sous le matelas des sachets d’accouchées contenant des poudres d’agates et des racines de mandragores. La cuisinière, elle, avait acquis uneRose de Jéricho qu’on lui avait vendue comme diurétique. Dans sa prime jeunesse, elle avait servi une riche Créole. À chacune de ses délivrances et elle en avait eu huit, elle réclamait une de ses roses étranges qui ressemblait plus à un chou ou une fougère qu’à une rose, mais qui, parait-il, détenait des pouvoirs. Elle trempa la plante, une boule de feuilles séchées et elle fit boire la décoction à Marie-Amélie. La boisson passait pour faciliter l’accouchement. Elle n’avait pas omis d’observer la vitesse à laquelle la Rose s’était ouverte dans l’eau reprenant l’aspect de la vie. Elle savait que l’on pouvait en déduire si l’enfantement allait être aisé ou laborieux. Et ce qu’elle vit ne lui plut pas. La rose s’était tout d’abord épanouie, puis s’était recroquevillée d’un coup. Elle n’en avait pas parlé pour ne pas prononcer des paroles néfastes. Élisabeth, qui ne connaissait que trop les symptômes des difficultés d’un accouchement, s’était assise à côté du lit, passant sur le front, le cou, les épaules de sa belle-sœur des compresses chaudes.

Au milieu de la nuit, tout s’accéléra, Marie-Amélie ne pouvait plus retenir ses cris qui déchiraient l’âme de François-Xavier, dans la pièce à côté. Elle s’ouvrit suffisamment pour que la sage-femme puisse tenter d’extraire le premier enfant qui se présentait. Elle aida de son mieux la mère, massant le ventre, assistant les contractions, pour propulser le nouveau-né. La tête commença à sortir, mais il avait son cordon ombilical autour du cou et cela inaugurait un étranglement. Sans paniquer, la sage-femme prit un couteau et trancha le cordon puis tira rapidement le nourrisson. La tête en bas, elle lui claqua les fesses, car il devait pleurer aussitôt. Ce qu’il accomplit, il passa du bleu de l’asphyxie au rouge de la contrariété. Elle le remit à Anastasie qui s’en occupa. « — Attention, elle perd connaissance ! » La sage-femme se retourna et vit Marie-Amélie s’affaisser. « — Vite ! Donnez-moi les sels, elle doit tenir encore ! Marie-Amélie, mon petit, courage, vous devez aider votre enfant. »

Du tréfonds de ses pensées celle-ci se disait qu’elle ne pouvait plus, ses forces l’avaient abandonnée. Les sels secouèrent ses sens, mais pas assez pour lui procurer de l’énergie, les contractions s’étaient arrêtées. La sage-femme ne lâchait pas prise, elle massait le ventre de la parturiente, essayait de relancer le processus ou tout au moins de le reproduire. : « — Allez ! Pousser, courage ! Aidez  le, mon petit ! » Elle ne pouvait même pas se servir desforceps. Toutes les femmes autour de l’accouchée blêmissaient, toutes se mirent à prier intérieurement, Marie-Amélie perdait connaissance, le cœur allait lâcher. Ce ne fut qu’un cri. : « — Sauvez ma nièce ! Coûte que coûte ! »

La sage-femme se retourna vers elle : « — L’enfant doit être mort, elle n’a plus de contraction. » Elle attrapa l’un des outils qu’elle honnissait, car il confirmait l’état fatal de l’enfant. Avec les crochets, elle alla chercher ce qui n’était plus qu’un cadavre dans les entrailles de sa mère pour au moins préserver celle-ci. Élisabeth sortit, tant cela la secouait, mais elle avait oublié François-Xavier qui comprit à sa vue que cela se passait mal.Elle le rassura comme elle put, lui affirmant que ce n’était pas fini. Il tomba à genoux. : « — Je mourrai si elle meurt ». Il se mit à pleurer dans le giron de sa belle-sœur comme un enfant, elle le calma, flatta sa tête, lui dit des mots de consolations. Dans la pièce voisine, la sage-femme avait réussi à extirper le mort-né qui l’était visiblement depuis déjà un certain temps. Quand elle vit le corps sclérosé, elle pensa tout de suite à la fois où les contractions avaient commencé puis s’étaient interrompues laissant présager une fausse alerte. Elle demanda à son aide d’éloigner la dépouille des yeux de la mère, bien qu’elle ait perdu connaissance. Elle fit attention de bien nettoyer l’accouchée, car par expérience elle s’était rendu compte que cela faisait la différence pour sa survie. Elle ranima Marie-Amélie, pour lui donner trois cuillérées d’huile d’amande douce avec du sucre candi, ceci sur la demande de Madame de La Fauve-Moissac, ce à quoi elle avait acquiescé sachant que chaque région détenait son roboratif pour la parturiente. On ne put lui montrer son enfant tant elle était affaiblie. On la laissa s’endormir.

François Xavier Lacourtade

François-Xavier fut appelé au chevet de son épouse. Il repoussa le nourrisson qu’on lui présentait, il voulut d’abord s’assurer de l’état de la mère. À la lueur des chandelles, celle-ci avait rejoint les bras de Morphée. Alors seulement, il se tourna vers le nouveau-né malingre et soupira d’aise, l’un d’eux vivait. Il se retourna vers la table où gisait le mort-né sous un linge, à la vue du petit cadavre, il eut un pincement au cœur et les larmes perlèrent à ses yeux.

Une fois la sage-femme et son aide partis, Madame La Fauve-Moissac souleva le problème de l’ondoiement au moins pour l’enfant en vie de peur que celui-ci ne vînt à décéder comme son frère.Anastasie proposa, malgré l’heure tardive, le curé de Saint-Louis. Monsieur d’Ajasson de Grandsagne était arrivé en fin de soirée. Inquiet de ne pas voir revenir son épouse, et ne concevant pas d’autre possibilité il avait décidé de la rejoindre tant qu’il faisait encore noir. Ils laissèrent Élisabeth au chevet de Marie-Amélie.

Grisette prit les devants afin de vérifier que personne ne put les apercevoir dehors bien après le couvre-feu et qui plus est au milieu de la nuit. Alors sous le ciel nocturne, l’étrange cortège longeant les murs se mit en route avec en tête la petite fille. Madame La Fauve-Moissac, soutenant son neveu affligé, suivait son époux, lui-même marchait sur les talons d’Anastasie qui tenait dans ses bras le nourrisson. Damien avait consenti à les accompagné avec le sinistre fardeau du mort-né dans un panier recouvert d’une couverture. Le groupe se faufila par les jardins jusqu’au presbytère. Personne ne les vit.

Réveillé au milieu de la nuit le curé Corentin s’affola, car il cachait cinq prêtres de ses amis. Avant de répondre, il les envoya dans la crypte. Quand il réalisa qui c’était, il fut rassuré et accepta d’ondoyer le vivant et le mort. Ce dernier au moins n’errerait pas dans les limbes sans espoir de rejoindre le paradis.

Le vivant était vêtu aussi somptueusement que possible et disparaissait dans le linge fin et la dentelle. Sa mère y avait pourvu bien avant sa naissance. Les cloches ne sonnèrent pas à toute volée comme cela se faisait traditionnellement, mais ce n’était plus d’actualité par les temps qui couraient. Le parrain et la marraine furent madame la Fauve-Moissac et son époux, le marquis d’Ajasson de Grandsagne. Ils choisirent comme prénoms Louis-Augustin. Le curé répandit l’eau bénite sur la tête des enfants, s’attardant sur le vivant qui était tout petit et ne garantissait pas de vivre. Il prononça les paroles liturgiques y mettant toute la sincérité de l’espoir : « Enfant, je te baptise, au nom du père et du Fils et du Saint-Esprit ».

Quand la cérémonie du baptême fut finie, le curé proposa d’installer le petit mort dans le caveau de l’église où il y avait de la place. Il serait ainsi en terre consacrée, le lieu avait été désaffecté, mais nul n’avait osé sortir les cadavres. Le père accepta. Cela se fit sous l’œil des prêtres dissimulés dans la crypte tout aussi surpris qu’eux de se voir.

Au matin, tous laissèrent la petite famille se reposer enfin. François-Xavier heureux de découvrir sa femme en vie se satisfit de se savoir un fils. Marie-Amélie dormit deux jours et ne considéra réellement son enfant qu’à son réveil. De plus, elle prit conscience de la mort du deuxième. Elle pleura l’un et s’apeura devant la vulnérabilité de l’autre laissant présager une santé fragile. Elle ne voulut pas le prendre dans ses bras. Anastasie mit le nouveau-né dans un oreiller de plume pour lui tenir chaud, elle attacha avec une épingle les deux côtés repliés sur lui. Elle posa le tout-petit arrangé ainsi, sur un fauteuil de la chambre de sa mère. Ils ne pouvaient trouver une nourrice et Marie-Amélie n’avait pas eu de montée de lait. Devant l’inévitable, la cuisinière décida d’alimenter le rejeton avec du vin mêlé d’eau et d’un peu de mie de pain de seigle, passée dans un tamis, sans ne jamais lui donner une seule goutte d’aucun lait. Cela se nommait dans sa Bourgogne natale, de la miaulée,et comme cela semblaitréussir parfaitement au nourrisson et que très vite il prit les couleurs d’une bonne santé, personne ne revint sur ce surprenant régime alimentaire.

*

Si l’année 1791 avait commencé pour tous avec l’élection de Mirabeau comme président de l’Assemblée Nationale et par la bulle papale repoussant la Constitution civile du clergé scindant un peu plus la population, puis par la mort de Mirabeau, pour Monsieur Lacourtade père, ce qui marqua le printemps de cette année-là, fut la naissance de son petit-fils Louis-Augustin le 15 du mois de mai 1791. Il but le champagne avec son jeune bras droit.

Chapitre 08.

Naissance d’une République. 21 juin 1791.

Arrestation de la famille royale à Varennes

Marie-Amélie était toujours extrêmement fatiguée. Elle passait le plus clair de son temps, allongée, son corps ne reprenait pas le dessus. Après l’accouchement, elle avait plongé dans un abattement moral, duquel même son fils n’arrivait pas à la sortir. Lorsqu’il pleurait, Anastasie le retirait de la pièce, car elle paniquait et elle avait en outre eu une crise de nerfs la première fois. Petit à petit, elle refusa de voir son nourrisson au grand chagrin de sa chambrière qui de fait était devenue aussi la nourrice de l’enfant. François-Xavier était désemparé, le curé de Saint-Louis venu la visiter le rassura. : « — Ne vous inquiétez pas, elle n’est pas la première et le temps avec l’aide de Dieu guérit ce mal de l’âme. Je l’ai souvent constaté. » Seulement, cela faisait plus d’un mois et il ne percevait guère de progrès.

Il fut donc très surpris ce matin-là quand il la trouva debout devant sa coiffeuse se faisant habiller par Anastasie qui jubilait face à ce miracle. La chambrière n’avait toutefois pas été jusqu’à représenter le nouveau-né à sa mère qui ne l’avait pas réclamé. Elle l’avait confié à la garde de Grisette enamourée du chérubin. Il lui sourit l’embrassa.

— Je suis désolée, mon François, il y a trop longtemps que je me laisse aller, je ne suis pas encore bien forte sur mes jambes, mais cela ne saurait tarder.

— Vous êtes toute pardonnée.

Il remerciait Dieu de cette guérison soudaine. Bien qu’amaigrie, elle avait recouvré ses couleurs, il était en train de contempler son épouse quand son domestique frappa et signala qu’un valet de Madame La Fauve-Moissac voulait donner en mains propres un message à Madame. Le couple sourcilla, qu’est-ce que c’était cette fantaisie ? Ils le retrouvèrent dans le salon, Marie-Amélie reconnut le Jean, un valet de madame La Fauve-Moissac. Ce dernier tendit la lettre cachetée de sa maîtresse. Elle rompit le sceau et déplia le document.

De Marie Louise La Fauve-Moissac

Marquise d’Ajasson de Grandsagne.

À Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Lundi 20 juin 1791

Mon enfant,

Je suis désolée de ne pouvoir venir vous le dire, mais des évènements, que je ne peux décrire, nous obligent, mon époux et moi-même, à quitter la France sur-le-champ. J’ai donné congé à mon personnel et ai fermé mon hôtel.

Portez-vous bien. Et Dieu fasse qu’il ne vous arrive rien, à vous et votre famille.

Votre tante.

Marie-Louise.

Marie-Amélie était abasourdie, elle se laissa tomber sur la chaise à côté d’elle et tendit la lettre à son mari. François-Xavier intervint : « – Jean savez-vous ce qu’il y a dans cette lettre ?

— Bein, je suppose que c’est pour vous dire que Madame la marquise, elle est partie avec tout ce qu’elle pouvait emporter.

— Mais quand a-t-elle donc quitté Paris ?

— Hier au soir, Monsieur, mes parents, ils ont vider les lieux avec elle et même la Marceline et sa fille.

— Et tu sais pourquoi !

— Je crois bien, mais j’suis pas sûr. Devant le regard interrogatif de son auditoire, il poursuivit. Et bein dans tout Paris, on dit que le roi et sa famille et bein, ils se sont fait la malle. Alors Madame la marquise, elle est mal…

— Ce n’est pas vrai ! Ils ont quitté les Tuileries ! Chérie, je dois m’y rendre !

 Il prit son chapeau et suivi de son valet de chambre et du Jean, ils se précipitèrent à l’Assemblée, laissant là Marie-Amélie avec ses pensées.

*

Au milieu de la nuit du 22 au 23 juin Paris apprit que le roi avait été arrêté à Varennes. Le soir du 25 juin, lui et sa famille étaient revenus aux Tuileries. Madame La Fauve-Moissac, elle, son époux et ses gens étaient en sécurité dans leurs terres en Suisse.

*

Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Un mois plus tard, l’été accablait encore la ville d’une chaleur étouffante. Le soleil était couché, toutes les portes-fenêtres de l’appartement étaient grandes ouvertes ; Marie-Amélie cherchait le moindre souffle d’air pour se soulager. Sa peau perlait de sueur malgré la légèreté de sa robe en mousseline et le mouvement régulier de son éventail qu’elle ne lâchait pas. Elle était tourmentée, François-Xavier n’était pas rentré et Anastasie était revenue du marché avec des bruits de la rue ; une fusillade avait éclaté au Champ de Mars. Il n’avait pas de raison d’y aller, mais il se faisait tard. Elle avait endormi Louis en le berçant. Sortie de sa dépression, sa nature de mère avait repris le dessus. La ville se calmait doucement avec la venue de la nuit, elle se mouvait de son fauteuil au balcon, en elle l’inquiétude montait. Elle le sentait, il s’était passé quelque chose. Elle finit par installer sa bergère sur le balcon et attendit guettant le moindre bruit la moindre silhouette. Elle ne put s’empêcher de penser à l’agresseur qui l’avait suivie partout avant la naissance de son fils. Mais elle en rejeta l’idée, depuis le temps qu’elle n’était pas sortie, il avait dû se lasser. Personne ne l’avait remarqué depuis la confession de Grisette, qui la première vérifiait tous les jours les alentours.

Tout à coup, elle aperçut deux hommes qui en soutenaient un troisième. « — Seigneur Dieu, François ! Anastasie, vite, Monsieur a un problème. » Elle se précipita dans l’escalier, Damien avec un inconnu aidait son maître à marcher. François-Xavier perdait beaucoup de sang. Ils le montèrent et finirent par le porter jusqu’à sa chambre. Où aller chercher un docteur ? Marie-Amélie allait poser la question, quand Damien présenta l’homme qui l’accompagnait comme un chirurgien. Il nettoya la plaie, une balle avait traversé l’épaule, mais n’avait touché aucun organe vital. Le médecin rassura tout le monde, il en serait quitte pour une grande frayeur et plusieurs jours de repos. Il repasserait le lendemain à tout hasard. La proposition réconforta la jeune femme d’autant que François-Xavier eut dans la nuit un accès de température qui perdura dans la journée, cela l’inquiéta, mais elle finit par tomber. Quand il sortit des affres de la fièvre, il put raconter à son épouse, ce que Damien n’avait pas su de cette journée funeste.

*

Un jour avant, Jean-Pierre Brissot et Choderlos de Laclos avaient rédigé pour les Cordeliers une pétition qui demandait la déchéance du roi. Les sociétés populaires invitèrent les citoyens à venir le lendemain ratifier ladite pétition en masse. Pour cela, Danton vint la lire du club des Jacobins à l’autel de la patrie dressé pour la circonstance au Champ de Mars.

Mais le jour de la signature publique, il changea d’idée et décida de ne pas y aller.

Jacques-Henri devenu jour après jour l’ombre de Danton était revenu avec une nouvelle des plus intéressantes du « 129 » ; une des plus célèbres maisons de jeu du Palais-Royal, dans laquelle se rassemblaient tous les ennemis des brissotins à tendance fortement royaliste. L’établissement tenu par le beau-frère d’Antoine Joseph Santerre, Jacques Bon Pelletier Descarrières, un ancien officier de la maison du roi, assisté de la plantureuse Melle la Bacchante, sa maîtresse, avait hébergé dans une salle du fond une réunion de révolutionnaires bon teint comme le paraissait le citoyen Santerre. Ce dernier cultivait dans les faubourgs son image de patriote sans failles quand il ne passait pas la soirée avec Maximilien Radix de Saint-Foix et son neveu Omer Talon tous les deux conseillers occultes de Louis XVI et dispensateurs prodigues des fonds secrets de la liste civile. Le but de ces soirées était de recruter un certain nombre d’individus pour qui la Révolution était avant toute chose, une lucrative opportunité. Ce soir-là, c’était joint à eux le comte de La Marck et la coquette somme de 20 000 livres afin de créer une émeute pour empêcher les signatures.

Jacques Henri Bachenot

Danton se demandait bien comment Jacques-Henri pouvait obtenir ce genre de renseignements, mais une chose était sûre, elles étaient toujours exactes. Il ne pouvait être informé du fait que son homme de main exerçait un chantage sur mademoiselle la Bacchante. Il l’avait surprise dans une posture avantageuse pour le cavalier qui la chevauchait et qui n’était pas son amant en titre. Et ce dernier n’appréciait pas d’être cocufié et le faisait savoir à coups de torgnoles qui par ailleurs avaient défiguré sa précédente compagne.

La nouvelle ramenée par Jacques-Henri n’était pas pour déplaire à Danton. Ces remous déstabiliseraient l’Assemblée sans arrêter son choix entre une république ou une royauté parlementaire. Les députés à l’encontre du pouvoir de l’hôtel de ville avaient décidé de rendre le pouvoir exécutif à Louis XVI, par crainte de la guerre étrangère, et de la République. Cela l’avait mis dans une rage démesurée. Aussi, si ce rassemblement, tout républicain qu’il fut, tournait mal, cela freinerait le parti de Brissot et des Orléans qui à son goût montaient trop vite les marches du pouvoir, marches qu’il se destinait. Et puis il savait que cela n’empêcherait pas l’avancée de la République, il n’avait aucun doute à ce sujet. Il recommanda donc à Jacques-Henri d’en suivre les évènements afin de lui remettre un compte-rendu, mais de rester en marge de la manifestation.

En ce dimanche, les Parisiens étaient venus en masse pour signer la déchéance de Louis XVI et l’installation de la République en France. La journée était belle, ensoleillée. Le Champ de Mars, vaste cirque, comme l’Empire romain n’en avait jamais vu, aménagé pour la fête de la fédération, de la Seine à l’École militaire, se remplissait d’une foule de curieux. L’esplanade accueillait des promeneurs inoffensifs, hommes, femmes et enfants, familles venues au spectacle. Le tout prenait des airs de festifs. On s’interpellait, on riait, on chantait, on buvait, on s’assoyait jusque sur les marches de l’autel de la Patrie qui s’élevait au centre, telle une pyramide à degrés tronquée à son sommet. Sur les gradins herbeux, qui délimitaient l’immense espace, on déjeunait sur l’herbe. On y dégustait des gâteaux de Nanterre, du pain d’épices que des marchands ambulants vendaient à la cantonade. Vers une heure, la pétition n’était toujours pas parvenue sur les lieux, François Robert et Louise de Keralio décidèrent d’en rédiger une sur-le-champ et la firent signer. La foule s’interrogeait. N’avait-elle pas été trompée ? Elle s’impatientait.

François-Xavier assis à l’Assemblée vit arriver les premiers informateurs avec des rapports catastrophiques sur ce qui se passait sur l’emplacement du rassemblement. Certains prétendaient le site tenu par des bandes armées. Méfiant Vergniaud et Brissot lui demandèrent d’aller y faire un tour pour vérifier. Celui-ci s’y rendit à pied. Il traversa la Seine par le pont de bois qui menait face à un immense arc de triomphe à trois arcades, entrée principale du Champ de Mars qu’il trouva un peu houleux, mais sans incident alarmant. Il se dirigea vers les escaliers de la pyramide où s’élevait l’autel de la Patrie ombragé par un palmier. Alors qu’il parcourait le lieu cherchant des amis qui pourraient lui donner plus de renseignements justifiant ses alertes, il fut aperçu par ce qui était pour lui un inconnu. Jacques-Henri en lisière, au bas des gradins près de l’entrée du Gros Caillou, l’avait repéré, il n’avait pas d’idée préconçue, mais il pensa que c’était une opportunité. L’incident du Louvre l’avait obligé à s’éloigner de son obsession, mais elle le rongeait plus que jamais. Égal à un acide, elle brûlait chaque parti de son être. Sa frustration était telle qu’il avait été jusqu’à frapper à mort une prostituée qui ressemblait vaguement à Marie-Amélie. Son corps demeurait désormais au fond de la Seine.

Pendant ce temps, trompée par des rapports infidèles faisant état de désordres graves, l’Assemblée constituante avait demandé au maire de Paris, Bailly, d’aller y rétablir l’ordre. La Fayette se porta au-devant des signataires, à la tête de la Garde Nationale dont il était encore le commandant. Il pensait qu’à sa vue la foule se calmerait, mais il advint le contraire et le tumulte devint effrayant. La multitude en colère leur jeta des pierres. Jacques-Henri tout en restant à couvert s’était rapproché de François-Xavier, alors qu’il conversait avec le couple Roland qu’il venait de rencontrer. La jeune femme fit remarquer qu’il se passait quelque chose vers l’entrée principale, car beaucoup de poussière s’élevait. Puis ils entendirent des coups de feu, ils jugèrent que l’on tirait à poudre. Prudents, ils se reculèrent en bordure vers le glacis. Ils voyaient les choses dégénérer ; le peintre David vint leur donner des nouvelles et leur conseilla de quitter les lieux. L’agent de Danton avait aussi localisé l’Italien Rotondo, et ses comparses, Cavallanti et Giles. À proximité de l’autel de la patrie, où les individus inquiets se regroupaient, il savait qu’ils attendaient le signal de Santerre,commandant d’un des bataillons et organisateurs de l’attentat. Bailly, perdant pied et afin de réprimer le désordre décréta sur l’instant la loi martiale et brandit son symbole : le drapeau rouge qui permettait aux forces de l’ordre de faire usage de leurs armes. Le général enjoignit à ses hommes de tirer à blanc, mais l’attroupement s’aperçut du subterfuge et recommença à caillasser les soldats. Sur un signe de tête de Santerre, son affidé fit feu vers La Fayette sans l’atteindre, mais il blessa un dragon. Ce n’était pas grave. Il prit ce prétexte et donna aussitôt l’ordre de riposter dans la direction d’où venait le coup de feu, c’est-à-dire dans la foule. La panique se généralisa et se transforma en débandade, puis en bousculade. Jacques-Henri profita de l’affolement et visa François-Xavier, l’aubaine était trop belle. Sa jalousie allait être soulagée. Il allait s’en débarrasser, cela réglerait une bonne partie de ses problèmes. Le voisin de celui-ci s’en aperçut et le poussa violemment sur le côté, lui évitant la mort. Mais la balle lui transperça l’épaule et la douleur lui fit perdre connaissance. Jacques-Henri découvert s’enfonça dans le tumulte et prit la fuite avec à ses trousses le témoin de ses coupables intentions. Il le perdit. L’homme rebroussa chemin pour porter secours au blessé. Il le souleva et le porta tant bien que mal en dehors du champ de combat, le traînant vers le quartier du Gros Caillou. Bailly avait lancé une charge de cavalerie qui achevait de disperser la foule. Quand le calme revint, la nuit tombait sur une cinquantaine de morts et des centaines de blessés, essentiellement des femmes et des enfants. Ce fut par un grand hasard que Damien retrouva son maître soutenu par son sauveur, un chirurgien de la Salpêtrière.

S’ils ne le formulèrent pas, Marie-Amélie et François-Xavier pensèrent que c’était toujours le même homme, mais pourquoi les harcelait-il ? Cela, ils ne le comprenaient pas.

*

Lacourtade Henri

Monsieur Lacourtade père n’eut guère le temps de profiter de ce bonheur familial qu’était la naissance de son petit-fils, les orages s’accumulèrent sur la France ; la province ne fut pas épargnée. Les premières prémices furent un décret permettant de recruter au sein de la Garde Nationale des volontaires pour participer à des conflits extérieurs. Ce fut ensuite un coup de semonce, au début de l’été, on annonça l’arrestation de Louis XVI et de sa famille à Varennes. Il tentait de fuir le pouvoir de l’Assemblée et semblait du même coup vouloir quitter le pays. Une partie de la France commença à regarder avec encore plus de suspicion les tierces personnes. On était tenu dorénavant de se positionner d’un côté ou de l’autre soit pour le roi soit pour la révolution, comme si les deux n’allaient plus ensemble. Ceux, qui par accoutumance jusque-là n’avaient aucun motif particulier de se plaindre de la royauté, se retrouvèrent suspects auprès de gens qui reliaient les théories de Paris et des différents clubs dont ils étaient loin de connaître les méandres des intérêts. La Révolution, qui avec la fête de la Fédération s’était présentée comme une religion, devenait une Police, chaque municipalité détenait sa garde nationale. La foule d’hommes inoffensifs, qui sans idées arrêtées maintenait ses habitudes ou ses positions de l’ancien régime, se trouva par l’effet des délations jacobines dans une situation de plus en plus délicate, voire inenvisageable à tenir. On se méfiait de son personnel, de sa famille même. Il suffisait d’une accusation, parfois anonyme, d’un voisin un peu jaloux pour être déclaré « égoïste » ou « malveillant », et dans certains cas les deux réuni, par les commissaires du District. Le supposé malfaisant, dénoncé, se voyait taxer d’une lourde amende sans aucun jugement et sans appel possible.  s’il ne pouvait s’acquitter de cette forte somme dans un délai très bref, c’était le déclenchement de la « contrainte par corps », autrement dit la conduite en prison, aussi si l’on en avait les moyens, on préférait s’exiler.

Pendant ce temps, Louis XVI approuvait la Constitution et devenait ainsi roi des Français. À l’automne, l’Assemblée constituante laissait la place à l’Assemblée législative. Puis des émeutes dirigées contre les prêtres réfractaires éclatèrent à Paris et des décrets rendirent obligatoire l’appartenance à la Garde Nationale pour tous les citoyens-électeurs de 18 à 60 ans.

Chapitre 09.

Un spectacle surprenant. Octobre 1791.

réunion députés français

La première sortie de Marie-Amélie, après son accouchement, dans le monde parisien fut incitée par son époux. Les différentes agressions, qu’ils avaient l’un et l’autre subies, les avaient amenés à se terrer chez eux, ce qui leur devenait insupportable. François-Xavier, à peu près remis, décida qu’une échappée dans la foule leur garantirait la sécurité, ce à quoi Marie-Amélie avait acquiescé.

Le jeune Bordelais ne pouvait être de nouveau éligible, l’Assemblée constituante avait été dissoute au profit de l’Assemblée législative. Il n’avait pas souhaité se présenter à un nouveau poste, il ne se sentait pas à sa place en lumière ; mais il épaulait toujours ses compagnons qui eux étaient députés de fraîche date. Son soutien devint surtout financier. Lorsqu’Armand Gensonné, Élie Guadet, et Pierre Victurnien Vergniaud, avaient vu le peu de bien qu’ils avaient, fondre dans la vie parisienne que les temps rendaient très chère, ils avaient apprécié cette manne providentielle. Ne voulant pas en passer par des compromis qui auraient mis en porte à faux leurs idées de justice et d’égalité — les fonds suspects de Talleyrand, Danton ou Mirabeau engendraient beaucoup de médisances quant à la probité des représentants du peuple — ils avaient accepté l’aide de leur ami. Ils ne se soucièrent toutefois pas des difficultés que cela pouvait entraîner dans l’affaire de négoce de la famille Lacourtade, et que François-Xavier taisait par ailleurs.

Il avait donc décidé d’emmener son épouse et sa belle-sœur au spectacle incontournable du moment : l’Assemblée. Ils s’y parvinrent au milieu de la matinée sous un beau soleil dans la voiture d’Élisabeth. Les abords étaient très encombrés, ils étaient arrivés par la rue Saint-Honoré embouteillée de carrosses, de chaises, et d’une multitude de piétons. Devant l’impatience de Marie-Amélie, ils optèrent d’un commun accord de descendre et de finir à pied les quelques mètres qui restaient se frayant un chemin dans la foule. L’Assemblée s’était installée au Manège aux abords des Tuileries. Malgré la superficie du lieu, il devint évident qu’il ne suffirait pas à accueillir l’illustre auditoire et ses services. L’honorable institution s’étendit sur les deux couvents qui la jouxtaient : celui des Capucins et celui des Feuillants, à qui ils avaient été loués. Ils pénétrèrent au fond de la cour des feuillants, dans un étroit chemin qui les séparait et parvenait au jardin des Tuileries, constituant, par l’usage une sorte de passage public. Pour relier les bureaux à la salle de l’Assemblée, il avait été dressé, un trottoir en planches, couvert de coutil rayé, menant à une porte qui était celle du personnel et par laquelle François-Xavier détenait ses entrées. Les deux jeunes femmes s’émerveillaient à la vue de la multitude qui semblait pleine de préoccupations urgentes et dans laquelle tous se connaissaient, se saluaient, s’apostrophaient. Sur une cour que bordaient divers bâtiments du corps de garde, une porte magistrale ouvrait sur l’immense pièce. Élisabeth qui avait participé en spectatrice à l’ouverture des États-Généraux dans la salle des menus plaisirs ne fut guère impressionnée. Marie-Amélie quant à elle resta bouche bée, à la grande satisfaction de son époux content de son effet, devant les proportions gigantesques du lieu et de la foule qui s’y entassait. Le public trouvait place aux deux extrémités, les deux jeunes femmes suivirent leur guide vers leurs sièges, dans une loge en mezzanine qui surplombait l’ensemble et qu’il leur avait fait réserver. Marie-Amélie constata à voix haute que cela ressemblait au théâtre. L’impact était d’autant renforcé qu’un auditoire très friand de débats politiques allait à l’Assemblée comme on se rendait au spectacle. Élisabeth commença à lui montrer du bout de son éventail les gens qu’elle connaissait, car elles n’étaient pas les seules élégantes qui venaient applaudir les joutes verbales. Elle s’interrompit à l’entrée d’une jeune femme que François-Xavier leur présenta comme étant Madame Roland. D’un naturel chaleureux, celle-ci engagea la conversation avec les deux belles-sœurs, l’homme s’éclipsa afin de rejoindre ses relations. Marie-Amélie et Madame Roland se trouvèrent rapidement des points communs, elles s’étaient notamment toutes deux installées à la même période à Paris et fréquentaient les mêmes amis. Elles étaient étonnées de ne pas s’être rencontrées plutôt.

madame-roland

Un peu perdue par le nombre de députés, Marie-Amélie demanda à Madame Roland si elle arrivait à s’y retrouver, Élisabeth ayant reconnu son ignorance due à son désintérêt et à sa myopie. Madame Roland lui tendit un pamphlet qu’elle qualifiait de distrayant et qui leur permettrait d’aider leur mémoire. Le libelle, illustré de caricatures intitulées « les chevaux au manège », y jugeait les représentants influents, avec autant de concision que d’impartialité, à l’aide de noms de chevaux. Marie-Amélie y trouva plus d’une de ses accointances et partagea avec ses compagnes la découverte des pseudonymes de ses amis et s’amusa à identifier au moyen de l’adjectif ceux qui lui étaient inconnus. Elle reconnut sans peine Clermont-Tonnerre baptisé l’ombrageux. Elle admit que le Duc de Coigny surnommé le Mignon en avait tout à fait l’allure et que l’abbé Grégoire étiqueté l’Intrépide et le Chevalier de Boufflers le Joyeux portaient bien leurs qualificatifs. Élisabeth fit remarquer que Moreau de Saint-Méry ressemblait à son sobriquet le rhinocéros et concéda que le Beau allait bien au Prince de Poix tout comme le Superbe de monsieur de Montesquieu. Quant aux autres, elles eurent du mal à les identifier sauf Alexandre de Lameth dit l’Impayable, que Madame Roland connaissait de vue et qui présidait. La séance commençant Madame Roland se mit en devoir d’expliquer à ses acolytes la constitution de l’Assemblée législative fraîchement instaurée. Il y avait sept cent quarante-cinq nouveaux représentants et Marie-Amélie, qui les examinait avec les lunettes de théâtre d’Élisabeth, les jugea tous très jeunes, voire trop jeunes. Madame Roland précisa que parmi eux quantité étaient avocats, hommes de lettres. Elle rajouta que beaucoup étaient amis de la phrase sonore et des attitudes d’art dramatique. Par ailleurs, cela plaisait au public présent et qu’il y avait aussi beaucoup d’intrigants, ce qui ne surprit pas sa comparse. Elle résuma ironiquement la description de son tableau. : « — Ils s’étourdissent de mots, surtout les députés du Midi, qui dès le début dominèrent les lieux par leurs discours. Encombrés de poncifs d’école, de souvenirs du monde antique adopté souvent à contresens, drapés dans une toge imaginaire, ils se campent en héros, sans oublier pour cela leurs intérêts ». La repartie fit sourire ses deux auditrices qui se régalaient de la sagacité caustique de leur compagne. Elle reprit son explication essayant d’être la plus claire possible. : « — Sur votre droite sont assis les Feuillants, ils sont environ cent soixante et ils veulent sincèrement appliquer la Constitution et renforcer plutôt qu’affaiblir le pouvoir exécutif. Les plus en vue sont des militaires ; ils suivent les triumvirs Barnave, Duport, Lameth et bien sûr La Fayette. Vous pouvez voir le maréchal de camp Mathieu Dumas, le colonel Théodore de Lameth, le capitaine Stanislas de Girardin, un magistrat, Beugnot. » Élisabeth informa que Monsieur de Lameth et son frère se trouvaient être de ses fréquentations. Elle avait été amenée à les recevoir chez elle et elle ne les aimait pas vraiment, ils ne lui paraissaient guère francs. Madame Roland alla dans son sens. Élisabeth ajouta qui lui semblait que l’un des deux avait pour maîtresse Theresa Cabarrus que Marie-Amélie devait connaître. Reprenant son explication Madame Roland précisa que le centre, ou parti des Indépendants, avait pour lui le nombre, mais il était divisé, hésitant. Quelques noms à peine s’y détachaient : ceux d’anciens parlementaires Pastoret et Bigot de Préameneu, celui de l’officier Lacuée. Ses deux compagnes admirent leur ignorance quant à ses gens. « — Et pour finir, à gauche, nos amis Brissot, Condorcet, le capitaine Lazare Carnot, le capucin Chabot, l’évêque Fauchet, Isnard et plusieurs représentants de votre département la Gironde comme Vergniaud, Guadet, Gensonné, dont l’éloquence et l’ardeur sont remarquées de tous. Ils sont… cent quarante députés démocrates, qui comme vous le savez, sont hostiles à la Constitution et qui aspirent plus ou moins ouvertement à la République. » La ferveur du ton de la narratrice enthousiasma Marie-Amélie qui pensait que l’avenir de la France se déroulait, se décidait, se jouait ici face à ses yeux. Elle restait admirative de l’éloquence, de la justesse des propos de Madame Roland. Elle réfléchissait à tout ça quand elle remarqua que l’assemblée riait de l’allocution de l’individu qui palabrait devant eux. Elle supposa sur l’instant que l’homme avait lancé un flèche digne d’amuser le public, mais elle constata que l’on se moquait de lui. Elle ne trouva cela guère charitable. Elle admit qu’il avait du mal avec son élocution sûrement due à sa timidité, son discours laborieux, manquait d’élan. Lui-même était attendrissant avec une silhouette mince tirée à quatre épingles, les traits fins, harmonieux et son regard de myope. Elle se retourna vers Madame Roland intriguée. « — C’est un jacobin un dénommé Robespierre, il n’est guère intéressant, il n’est même pas député. On ne l’entend pas et il n’est pas encore édité. Ce qui est le plus curieux, c’est qu’il persiste. Remarquez qu’il n’a pas tout à fait tort puisque c’est à cause de lui que la plupart des membres de ce conseil ont leur place. »  Devant le regard interrogateur de Marie-Amélie, elle poursuivit sa réflexion. « — Comme rien n’était prévu pour régler les désaccords entre les pouvoirs exécutifs et législatifs, il a proposé qu’aucun constituant, dont votre époux a fait partie, ne puisse se présenter à l’élection de la nouvelle assemblée. Cela a été accepté à la majorité. Mirabeau proférait qu’il fallait s’en méfier, il prétendait qu’il irait loin, car il croyait tout ce qu’il disait et qu’il n’avait pas de besoins. Nous constaterons bien si Mirabeau était inspiré. »

La séance continua deux bonnes heures, François-Xavier vint rechercher les deux jeunes femmes qui par ailleurs commençaient à fatiguer et n’arrivaient plus à suivre. Elles quittèrent Madame Roland qui attendait son époux et elles se promirent de se revoir bientôt, Marie-Amélie acceptant une invitation à la voir dans son salon.

*

Installé dans la voiture, François-Xavier interrogea les deux jeunes femmes sur leur impression sur la séance. Si Élisabeth avoua que toutes ces harangues la fatiguaient, son épouse montra plus d’enthousiasme et lui raconta l’échange avec Madame Roland et s’amusa des surnoms que l’on donnait aux nouveaux députés. « — Vous savez, Marie-Amélie, que l’un de nos amis a même reçu comme pseudonyme celui d’« aigle de la Gironde » depuis qu’il a déclamé un brillant discours contre l’émigration, c’est notre « galant » Pierre Vergniaud. »  Se souvenant de la dernière rencontre avec le jeune député, elle sourit. Elle expliqua à sa belle-sœur qu’elle avait dû se résoudre à calmer les ardeurs amoureuses de ce pseudo prétendant qui avait déclenché les premiers émois de sa petite sœur déjà promise et par cela avait accéléré son départ pour Paris. « — Et, comment va notre briseur de cœur ?

— Fort bien, son talent d’orateur d’exception en fait un ténor, ce qu’il apprécie comme vous vous en doutez. Vous ne l’avez pas vu aujourd’hui, car il était reçu par le roi.

— Par le roi ?

— Oui, il a été délégué par l’Assemblée pour lui faire signer des lois promulguées par cette dernière. Le roi y mettra sûrement son véto, mais qui sait si Pierre n’arrivera pas à le convaincre ? Nous serons instruits de cela ce soir, nous sommes attendus dans ses appartements de la place Vendôme dans lesquels il accueille les proches de Brissot de Warville.

Marie-Amélie Lacourtade chez mme Rolland

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 5 et 6

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Chapitre 5

Le Palais-Royal

Début décembre 1790.

Galerie et jardins du Palais Royal

La voiture les posa rue Saint-Honoré devant la célèbre boutique du grand Mogol où mademoiselle Bertin opérait. La jeune femme ne put s’empêcher d’admirer la marchandise exposée, éventails, aumônières, chapeaux, bonnets, plumes, rubans de soie ou de dentelles, écharpes et autres fanfreluches ou garnitures de robes. Elle se demanda qui pouvait encore acquérir de tels articles. À cet instant en sortit une belle femme brune accompagnée d’un homme aussi beau qu’empressé, quand elle remarqua le couple, elle eut un sourire contraint. « — Monsieur Lacourtade ! Vous voilà en charmante compagnie.

— Madame de Staël, quel joie de vous voir, je vous présente mon épouse Madame Cambes-Sadirac.

— Pourquoi nous avoir caché votre ravissante épouse ? D’un autre côté je comprends mieux votre réserve ! Sur ce, j’en suis désolée, mais nous sommes attendus, nous devons vous quitter. J’espère vous recevoir bientôt dans mon salon ?

— Ce sera avec plaisir !

Elle se détourna sitôt dit. L’homme salua avec un sourire contrit. Le couple s’engouffra dans sa voiture. Marie-Amélie se retourna vers son époux, un peu déconcertée par l’entrevue impromptue : « — Elle aurait pu nous présenter son mari tout de même.

— Ce n’était pas son conjoint, c’est pour cela qu’elle ne l’a pas fait, c’est le comte de Fersen !

— Celui de la reine.

— Oui ! Et il ne devrait pas être là !

— C’est étrange. J’ai eu l’impression qu’elle ne raffolait pas l’idée de nous avoir rencontrés.

— Quelle perspicacité, Madame de Staël est une femme intelligente, mais gourmande…

— Et elle n’apprécie pas qu’on lui dise non ! Coupa Marie-Amélie tout en riant.

— Tout juste ma mie.

L’après-midi était exceptionnellement douce, inondée de soleil, François-Xavier emmenait manger son épouse au Palais-Royal. Les restaurateurs du lieu passaient, non sans raison, pour les premiers cuisiniers de l’Europe, leurs caves avaient les prémices de tous les vins fameux. Mais les jardins encadrés par des galeries étaient célèbres pour bien d’autres choses. Quelques années plus tôt, le duc d’Orléans avait décidé de réaliser une vaste opération immobilière autour des jardins du Palais-Royal. Il y avait fait édifier des immeubles uniformes, comportant des galeries marchandes, au rez-de-chaussée, surmontées d’appartements d’habitation. Cette opération vivement critiquée n’empêcha pas la vogue des promenades dans ses jardins et galeries. Ces dernières, de pierre, furent achevées sur trois côtés. Victor Louis avait bien prévu de fermer la cour d’honneur, au sud du jardin, par une colonnade dominée d’une terrasse, mais faute de crédits, le chantier fut interrompu au stade des fondations. Afin de les protéger, le duc concéda l’emplacement à un entrepreneur qui y construisit des hangars de planches abritant trois rangées de commerces desservies par deux allées couvertes. Les marchandes de mode, perruquiers, cafés limonadiers, marchands d’estampes, cabinets de lecture, libraires et autres détaillants se partagèrent les quatre-vingt-huit boutiques, tandis qu’une masse interlope de flâneurs, de joueurs, de pickpockets et de prostituées investissaient le lieu et en faisaient le succès et la réputation. Marie-Amélie découvrit avec plaisir la faune qui s’y mélangeait un peu surprise parfois par ce qu’elle voyait. La multitude s’y entassait, sans songer à l’aspect maussade de certaines parties aux ruines humides, au sol fangeux, aux émanations infectes qu’augmentait la foule de promeneurs réunis au même endroit. Elle remarqua qu’il régnait une liberté de propos et une audace du geste et de maintien dont personne ne paraissait se choquer.

Après avoir parcouru les boutiques afin d’assouvir l’intérêt de la jeune femme, François-Xavier l’entraîna visiter une curiosité du lieu, le cirque. Construit au milieu du jardin, avec la moitié de sa hauteur enfouie dans le sol, son élévation n’enlevait rien à la vue. Ils y accédèrent par des galeries souterraines. La jeune provinciale n’avait jamais remarqué quelque chose de si extravagant, elle était émerveillée à la grande joie de son époux. Le cirque était décoré de compartiments en treillage et avait toutes les apparences d’un bosquet paré de fleurs et d’arbustes. Il était rafraîchi par des jets d’eau qui s’élançaient et retombaient de la terrasse placée au sommet de cette construction. Il expliqua que contre toute attente aucun cheval n’y avait paru. Occupé par des fêtes, des bals, des spectacles forains, des jeux, des repas et autres divertissements, le site attirait la foule comme elle pouvait le constater.

Mais outre ses activités de commerce en tous genres et de festivités, l’endroit était le point central auquel aboutissaient tous ceux qui recherchaient avec convoitise toutes les informations, la plus petite actualité, le moindre bruit sur les hommes au pouvoir du moment et leur poste. C’est Camille Desmoulins qui, venu haranguer l’assistance après le renvoi de Necker, en avait fait un lieu incontournable de la politique. Et les affaires publiques agitaient tous les esprits. Rien ne satisfaisait l’avidité de l’auditoire. Les journaux n’éclairaient pas assez vite à son gré, et ce n’était que par les conversations et dans des entretiens mutuels que tous croyaient pouvoir s’instruire de ce qu’il importait tant de savoir. François-Xavier expliqua à son épouse que ces réunions prenaient plus de dimension chaque jour, la foule y accourait de tous les points de Paris, pour y chercher des nouvelles et connaître la situation de l’État. Les commentaires, souvent des critiques, s’exerçaient ensuite sur ce que l’on venait d’apprendre. Marie-Amélie trouva que cette situation avait quelque chose d’alarmant qu’elle ouvrait la route à tous les mensonges, à toutes les erreurs et à toutes les exagérations. Elle lui fit remarquer que Beaumarchais avait raison quand il avait écrit cette pensée. « Qu’il n’est de bruit absurde que l’on ne puisse donner lieu à croire aux oisifs d’une grande ville, en s’y prenant avec habileté ! » Ce à quoi son jeune conjoint consentit. Il songeait lui aussi qu’un beau parleur pouvait influencer une foule mobile, docile et impressionnable et rien ne conjurait l’orage excité par quelques paroles sonores ou par quelques brillantes explosions de sentiments. La raison alors ne pouvait se faire entendre et elle était inévitablement étouffée par les transports du premier tumulte et réduite au silence. Et pour avoir vu en action plus d’une fois la scène, il savait à quel point la réflexion de son épouse était juste.

Il rejeta ses sombres pensées et entraîna Marie-Amélie vers les galeries où de nombreux cafés, tripots et restaurants fleurissaient sous les arcades. Les cafés, tels le café Véry, le café du Caveau, le café des Mille Colonnes, le café de la Régence ou le café de Chartres, déployaient un luxe inconnu partout ailleurs, le goût, l’élégance et la promptitude du service, ajoutaient encore à leurs qualités précieuses. Parmi eux, il choisit la terrasse du café Foy dans la galerie Montpensier en bordure de la Grande Allée des marronniers, dont les feuilles étaient devenues les premières cocardes révolutionnaires. Madame Joussereau, dont le charme avait attiré jusqu’à elle le duc d’Orléans, assurant ainsi la notoriété de son établissement, vint leur proposer des rafraîchissements et des glaces, présentés sur un plateau, placés sur l’assise d’une chaise. Le spectacle enchantait Marie-Amélie, elle discernait de vieux chevaliers de Saint-Louis, des anciens militaires, des financiers à grosses perruques, à cannes à pommeau d’or et à souliers carrés. De là, elle observa les boutiques des libraires, dans lesquelles s’entretenaient des lettrés, pendant que les plus pauvres ou les indécis feuilletaient les livres à l’étalage. C’est à ce moment-là qu’elle remarqua un jeune homme appuyé sur un des piliers des arcades qui ne la quittait pas des yeux. Elle lui sourit appréciant l’hommage, puis tourna la tête, son chapeau à la Marlborough à larges bords la cachant du curieux, afin de ne pas le laisser espérer. Elle était habituée à ce genre de considération que la plupart du temps, elle ignorait. Toutefois intriguée, elle ne put s’empêcher de regarder derrière elle pour vérifier si son admirateur avait déserté les lieux. Il n’était plus là. Elle s’amusa néanmoins à l’idée de son intérêt, elle se sentait si bien chauffée par le soleil d’hiver.

*

Trois mois plus tôt, la scène qui venait de tant bouleverser les sens de Jacques Henri Bachenot, Tallien et lui étaient allés à la nuit dans le passage bordé de boutiques reliant la rue Saint-André des arts à la rue de l’École de Médecine. Ils s’étaient arrêtés au 1 de la cour du Commerce Saint-André et la porte s’était ouverte sur Antoinette Gabrielle, l’épouse de Danton. Jean-Lambert Tallien avait entraîné le jeune homme sous un prétexte dont celui-ci n’était pas dupe, mais curieux, il l’avait suivi. Madame Danton était une femme au physique bon et généreux, deux qualités dont elle n’avait pas que l’apparence. Elle les accompagna jusqu’au salon faiblement éclairé par souci d’économie, où étaient réunis quelques solliciteurs dont Danton n’arrivait pas à se défaire. Jacques-Henri, comme à son habitude, s’installa dans un coin de la pièce et patienta. Quand ils furent enfin seuls, Danton proposa un cordial et sans tourner autour du pot entama la conversation. « — Voilà Bachenot, j’ai besoin de quelqu’un comme toi et comme j’ai confiance en toi tu es l’homme de la situation. j’ai besoin de renseignements sur des individus qui, si à ce jour semblent de fervents patriotes, dans un avenir proche, pourraient ne pas prendre les décisions que la Nation attend d’eux. » Dans son for intérieur,Jacques-Henri pensa que ces hommes risquaient surtout de lui mettre des bâtons dans les jambes. Ce qui en soi n’était bon pour aucun des trois intrigants assemblés autour de la table. « — Et, que dois-je faire ? » Danton eut un sourire carnassier de satisfaction devant la promptitude à répondre du jeune homme dans son sens, il ne s’était pas trompé, c’était l’homme de la situation.

— Pour l’instant, je voudrais savoir qui soutient financièrement Vergniaud et Gensonné. Leur probité brandie comme un fanion à l’Assemblée me fatigue et me paraît peu probable. Tu vas donc les surveiller et découvrir d’où vient leur train de vie.

Jacques-Henri trouva cocasse, mais judicieux ce besoin de la part d’un homme dont l’origine des revenus était l’objet de constantes critiques, de se servir du même levier que ses ennemis. Il accepta la mission et toutes celles qui en découlèrent. Il détecta rapidement la source des fonds des deux hommes et de la façon la plus simple en interrogeant les valets de ceux-ci après les avoir saoulés avec de la piquette. Il faut dire que ce n’était guère discutable. Il était difficile de reprocher à ces hommes d’être aidés par un ami, qui plus est ne cherchait pas les prérogatives. Danton voulut tout savoir sur cet individu qui était si détaché du pouvoir, il ne pensait pas cela normal. Et c’était cette quête des faiblesses des ennemis de Danton qui l’avait amené ce jour-là au Palais-Royal. Il y passait autant de temps que dans les couloirs de l’Assemblée, car tous y venaient. Il s’était donc posté dans l’ombre des galeries pour espionner sans être repéré. Habillé modestement, mais propre, sans couleur attirant l’œil, il se fondait dans le décor. Il eut un haut-le-cœur quand il vit arriver François-Xavier Lacourtade accompagné de la plus séduisante des créatures qu’il n’ait eu l’occasion de remarquer et pourtant dans les allées et les galeries du lieu se croisaient les plus belles femmes du moment. De la même taille que son compagnon, elle avait un port de reine sans en avoir la hauteur, une élégance naturelle sans fioritures, elle était gracieuse sans affectation. Il aurait apprécié caresser sa chevelure d’un blond chaud et soyeux. Dès qu’il l’approcha, il découvrit ses yeux clairs en amande dont toutefois, il ne discerna pas la couleur, l’arc des sourcils placés haut, lui donnait du piquant légèrement arrogant. Il était subjugué, c’était la première fois qu’une femme lui faisait cet effet, il aurait voulu la posséder, la prendre. Ce désir fulgurant lui était douloureux, et il aimait ça.

*

Originaire de Bobigny petite commune de deux cents âmes au nord de Paris, il avait été élevé par sa mère et éduqué par l’homme d’Église du village. Arrivé au début de l’âge adulte, sa mère, après avoir exercé comme servante au château de Vieumaison, contracta une fluxion de poitrine et bien qu’encore fort jeune, usée par l’ouvrage, elle mourut. Dans son dernier souffle, elle lui confessa qu’il était le fils du curé. En lui, quelque chose se rompit, il devint indifférent à tout sentiment humain, il s’était senti lésé par la vie. De ce triste événement Jacques-Henri garda la haine des aristocrates et des ecclésiastiques qui pour lui étaient la cause de ses malheurs. Après avoir dit au curé tout en le rudoyant ce qu’il pensait de lui, il lui avait soutiré à l’aide d’un couteau de boucher, tout l’argent qu’il y avait dans le presbytère. Sa décision était prise, il partait pour Paris.

Il découvrit la Capitale à 15 ans. Il arpenta ses rues étroites grouillantes d’une population haute en verve et en couleurs dans laquelle il fallait se faufiler. Il n’avait jamais vu autant de monde, tous s’apostrophaient pour proposer une marchandise, tous s’invectivaient au moindre malentendu. Il resta béat devant les nouvelles voies de la rive droite et de la rive gauche couvertes de demeures brillantes. Il aperçut par les portes cochères ouvertes ou au travers des grilles qui les clôturaient, les grands jardins qui les entouraient. Les maisons étaient d’autant plus vastes qu’elles s’élevaient dans des quartiers neufs. Il traversa, parcourut leurs avenues où l’on croisait ou évitait, les chaises ou les carrosses de riches aristocrates ou bourgeois. De la Samaritaine, il franchit la Seine, fleuve boueux, putride, puant, dans lequel tous les égouts de la ville se jetaient ce qui n’empêchait pas une foule de miséreux d’y vivre. Du Pont-Neuf, il contempla les quais, où une grande activité se déroulait, et aperçut le vieux Louvre plongé dans un profond sommeil dû à l’absence du roi. Car si Versailles, c’était la cour où beaucoup se plaignaient de s’ennuyer, Jacques-Henri prit conscience que Paris, c’était la vie. Il s’arrêta sur la rive gauche dans le quartier du Luxembourg[], quartier de libraires, de journalistes et d’imprimeurs. La journée s’était écoulée au rythme des nouveautés qu’il avait découvertes sans se lasser, mais le soir venant la faim se mit à gronder dans son ventre lui rappelant ses besoins. Où manger ? Où dormir ? Le rire cristallin d’une jeune femme sortant de la cour d’un immeuble le fit se retourner. Pétillante, la taille bien prise, modestement, mais élégamment vêtue, la jeune bourgeoise le subjugua. Il était statufié au milieu de la chaussée. Le remarquant, elle se remit à rire de plus belle. L’interpellant, elle lui demanda s’il comptait rester là au risque d’être écrasé. « — Oh ! Non ! Madame ! » se retournant vers son compagnon, elle rajouta. « — Il n’est pas mignon, mon ami ? Il m’a l’air bien perdu !

— Tu cherches quelque chose, petit !

Ne se démontant pas, il bomba le torse, ce qui tira un sourire attendri à la jeune femme, et répondit avec aplomb : « — Une auberge, monsieur ! » Après l’avoir examiné de plus près, supposant qu’il ne roulait pas sur l’or et qu’il venait de province au vu de sa mise, sourcillant, elle intervint. « — Tu as de l’argent au moins !

— Oh ! Oui Madame. Extirpant sa bourse de sa poche en toute candeur pour prouver son fait. Devant sa naïveté, elle le gronda. « — Ne montre pas ta fortune comme ça, voyons ! Tu vas te faire voler mon pauvre. Si tu as besoin de travail, rentre dans la cour, au fond il y a une imprimerie. Demande Monsieur Panckoucke, c’est mon père. Dis-lui que je t’envoie. » Sans s’apercevoir qu’il acquiesçait déjà à la suggestion, il remercia celle qu’il estimait être un ange gardien, son ange. 

Jacques Henri Bachenot

Thérèse-Charlotte était la fille de Charles-Joseph Panckoucke, qui éditait « l’Encyclopédie méthodique ». C’était une nouvelle encyclopédie illustrée organisée par sujet plutôt que par ordre alphabétique. Lorsque Jacques-Henri se présenta à lui, il préparait son premier prospectus publicitaire pour cette publication. Après lui avoir demandé s’il savait lire et écrire, ce que devant son affirmation, il vérifia sur un extrait de son Encyclopédie, il lui proposa de le prendre en apprentissage contre le gîte, le couvert et le blanchiment. Jacques-Henri trop heureux de son aubaine accepta. Il dormit donc sous les combles de la demeure de l’imprimeur, mitoyenne à l’imprimerie, et il partagea ses repas et ses heures de travail avec Thérèse-Charlotte et l’associé de son patron Henri Agasse.

Avec la naissance du journal le « Moniteur Universel » et l’essor de l’imprimerie vint Jean-Lambert Tallien du même âge que lui. Il sympathisa tout de suite avec lui. Ce dernier avait obtenu de son employeur un poste de prote tout comme lui. Celui, que tous appelaient familièrement Tallien, entraîna sans difficulté son acolyte dans les auberges où le verbe haut, l’on changeait le monde. Jacques-Henri, de nature peu bavarde, observait, disait rarement ce qu’il en pensait, ce qui ne gênait pas son comparse. Tallien comme tout séducteur avait besoin d’un public aussi était-il persuadé que le jeune homme qui le suivait partout était un fervent admirateur.   Il le présenta à la société fraternelle qu’il avait organisée au faubourg Saint-Antoine. Ce fut à cette époque qu’il commença à fréquenter le club des Jacobins avec régularité. Ils devinrent proches des meneurs populaires, en particulier de Danton.

Jacques-Henri, plus pondéré que son ami, qui, lui, s’enflammait au moindre discours, regardait toute cette agitation avec détachement, lucidité et circonspection. Il comprit vite que ce n’était pas ceux qui parlaient le plus fort qui avaient l’essence des idées. Il voyait faire dans l’ombre les vrais instigateurs des changements qui attendaient leurs heures. Il en eut la preuve avec la demande du vote par tête du Tiers. Il fut un spectateur attentif le soir où trois avocats dijonnais, à force de questions insidieuses et de réflexions sibyllines, avaient guidé les principaux acteurs de la soirée à s’approprier l’idée de faire doubler le nombre des représentants du Tiers, voire d’effectuer un vote par tête. Ce groupe d’une vingtaine de notables de Dijon, hommes de loi, médecins, et chirurgiens influencèrent ainsi toute la France.Ils obtinrent tout d’abord des avocats de leur ville une requête au roi pour le doublement du Tiers et le vote par tête.Ils l’adressèrent aux diverses communes de la province et du royaume, puis firent voter des textes similaires par tous les corps et les corporations, en commençant par celui des médecins où leurs amis étaient considérables.Ils continuèrent par les procureurs et autres auxiliaires de la justice. La boule de neige grossit.À partir de là, le comité des avocats l’envoya à toutes les villes de France. Autun et les autres villes de Bourgogne suivirent le même cheminement, rédigeant des requêtes sœurs. À chaque étape de la préparation des États Généraux, le comité régional ou local dirigea avec autant d’art que de discrétion la manœuvre invisible, ce à quoi Jacques-Henri assista pour Paris.

Le soir quand il rentrait dans l’imprimerie, il tombait souvent sur Thérèse-Charlotte en train de finaliser quelques épreuves à la lumière d’un chandelier. Celle-ci était devenue le moment venu la citoyenne Agasse après avoir épousé l’associé de son père. Cela n’avait pas contrarié Jacques-Henri qui ressentait pour elle une affection filiale, il n’était pas intéressé par les femmes et encore moins par les hommes. Elle lui demandait de s’asseoir à côté de sa table et lui racontait tout ce qu’il avait entendu, elle le trouvait très pertinent dans ses jugements. Et comme il faisait constater le tapage de ces réunions, elle lui fit remarquer. « — Jacques-Henri, tu sais, pour avoir eu la possibilité d’être invitée à plusieurs reprises dans le salon de Monsieur Thiry d’Holbach, ces clubs ne connaissent ni la courtoisie des salons où les idées s’échangent, ni la retenue des académies, ni même la discrétion feutrée des loges. Contrairement aux institutions précédentes, les clubs ne se donnent pas pour rôle premier de penser. Plutôt celui de parler tout haut et d’agir. Comme tu me l’as fait remarquer intelligemment. »

Un soir, il lui parla de Danton qui l’impressionnait et cela dès la première fois qu’il l’avait vu. Il avait été frappé par sa grande stature, et ses formes athlétiques, par l’irrégularité de ses traits labourés de petite vérole. Sa parole âpre, brusque, retentissante, son geste dramatique, la mobilité de sa physionomie, son regard assuré et pénétrant, le captivait comme tous. L’énergie et l’audace, dont son attitude et tous ses mouvements étaient empreints, faisaient de lui, à ses yeux, un chef que l’on pouvait suivre. De son côté, Danton avait remarqué cet auditeur qui l’écoutait à chaque fois avec ferveur du fond gauche de la salle, où toujours il s’installait sans jamais intervenir. Sa pondération et sa discrétion le classèrent dans la tête du tribun parmi ceux qui avaient de la cervelle et très vite il décida que l’on pouvait lui faire confiance.

C’est donc tout naturellement qu’il fut invité lors de sa création à participer aux rouages du club des Cordeliers. Le Club révolutionnaire avait été fondé sous le nom de « Société des Amis des droits de l’homme et du citoyen ». Comme il siégeait dans le couvent désaffecté, il en prit rapidement le nom. Animé par Danton, Desmoulins, Hébert et Marat, le club recrutait dans le petit peuple parisien, poussant régulièrement celui-ci à quelques exactions pour maintenir la pression sur l’Assemblée. 

Danton, pour s’assurer plus de pertinence dans sa politique, faisait comme tous, il entretenait un réseau d’espions ; c’est ainsi qu’il avait mis Jacques-Henri sur la piste des amis de Brissot et de leur financier.

Chapitre 06.

Le danger s’approche.

Début 1791.

Marie-Amélie Cambes-Sadirac

La neige était tombée pendant la nuit, elle avait recouvert la ville d’une fine pellicule qui brillait sous les rayons du soleil. Marie-Amélie se prélassait au lit, elle profitait des premiers mouvements de l’enfant qu’elle portait. Elle se sentait esseulée dans l’appartement, François-Xavier, comme chaque jour, s’était rendu à la salle du manège puis au club des Jacobins. Anastasie l’aida à sa toilette et partagea son déjeuner comme d’habitude. Sa maîtresse n’aimait pas manger sans compagnie et Elizabeth, sa belle-sœur, ne viendrait point ce jour-là. Marie-Amélie, qui éprouvait des fluctuations d’humeur qu’elle attribuait à sa grossesse, présagea un sentiment de mal-être qu’elle supposait découler de l’ennui dû à la solitude. Elle choisit de sortir. Comme elle ne voulait pas aller seule sur une des promenades à la mode, elle décida d’aller examiner de plus près la cathédrale Notre-Dame. Depuis son balcon, elle en voyait les tours dressées fièrement derrière les maisons du cloître dont les jardins descendaient jusqu’au fleuve.

cathédrale notre dame paris

Emmitouflée dans un manteau doublé de zibeline, don de sa tante, accompagnée d’Anastasie, elle suivit précautionneusement, afin de ne pas glisser, les quais de l’île saint Louis jusqu’au Pont-Rouge. Il n’y avait pas grand monde, la neige, le verglas ralentissaient le rythme de la ville la plongeant dans un silence étouffé. Elles longèrent les murs du cloître puis les contreforts de la cathédrale. Arrivées sur le parvis Marie-Amélie leva les yeux vers les deux clochers mis au silence forcé, car leurs cloches leur avaient été ôtées. Elle jugea les deux tours s’élevant vers le ciel des plus lugubres, il faut dire que l’architecture gothique attirait peu d’admirateurs selon les goûts du moment. Elle examina la cathédrale, dont le portail avait subi les dépravations des révolutionnaires. Les grandes statues avaient été anéanties, ils avaient décapité et enlevé les têtes des rois de Judée. Ils présumaient qu’il s’agissait des rois de France. Son intérêt la poussa à vouloir pénétrer dans l’église à l’appréhension d’Anastasie qui craignait d’être vue. Qu’allait-on penser d’elles qui entraient dans un lieu de culte fermé aux croyants ? Marie-Amélie essaya l’une des portes puis une autre et alors qu’elle allait abandonner, l’une d’elles s’ouvrit. Elle fut surprise, mais satisfaite de pouvoir contenter sa curiosité. Les deux femmes s’engagèrent dans l’enceinte et à la vue de la nef furent impressionnées, écrasées d’émotion par sa majesté. Les rayons du soleil ne pénétraient les lieux que par les trois rosaces du haut de chaque extrémité du transept, apportant la lumière vers le chœur vidé de ses symboles. Pas un bruit ne dérangeait l’endroit excepté le son de leurs talons. Elles effectuèrent le tour de la cathédrale par l’un des deux déambulatoires, Marie-Amélie s’arrêtant à chaque chapelle pour essayer d’entrevoir, malgré le manque de luminosité, les peintures qui heureusement n’avaient pas été abîmées. De son côté, Anastasie ne pouvait s’empêcher de surveiller chaque recoin bien qu’elles semblassent seules dans le lieu. Elle était inquiète, elle craignait les ombres et surtout ce qui pourrait en surgir. Elle se tenait près de sa maîtresse. Elles ne disaient mot tant elles étaient impressionnées par l’endroit. L’une l’était par la beauté qu’elle y décelait, l’autre par la désolation qui ne lui disait rien de bon. Même si Marie-Amélie trouvait le lieu sinistre, elle ne pouvait s’empêcher d’admirer la majesté de l’ensemble, l’élancement de l’architecture vers l’élévation intérieure à trois niveaux, avec d’immenses arcades, tribunes et fenêtres hautes. Elles contournèrent le chœur faiblement éclairé par des lancettes surmontées de grands oculus. À la croisée du transept et du départ du croisillon sud, Marie-Amélie s’assit sur un banc naufragé des déprédations qu’avait subies la cathédrale. Il restait toutefois contre le pilier sud-est la statue de la Vierge à qui elle demanda la protection de son enfant à venir. Alors qu’elle laissait ses pensées broder des prières, elle entendit un bruit au fond du lieu sacré, un son sourd qui la fit sursauter. Il fut suivi du frémissement d’un envol de pigeons effarouchés eux aussi. Sachant l’édifice désaffecté, elles avaient fini par s’y croire seules. Elle se leva et attrapa le bras d’Anastasie, également à l’affût. Elle chercha dans l’ombre ce que ce pouvait être. Elle interpella la cause supposée du bruit. Elle demanda s’il y avait quelqu’un, ce dont elle était sûre, aucune réponse ne vint. Inquiètes, elles se hâtèrent vers l’extérieur, vers la lumière. Parvenues dehors, elles sortirent du parvis cloîtré et à pas rapide s’éloignèrent et rejoignirent le Pont-Rouge. C’est là qu’en se retournant Marie-Amélie entrevit l’inconnu qui marcher sur leurs talons, car il n’y avait aucun doute, il les suivait de près. Elle le reconnut, c’était le jeune homme du Palais-Royal. Elle l’avait aperçu à plusieurs occasions. Une fois ce fut à une promenade aux Tuileries, ensuite au jardin des plantes où elle était allée avec Elizabeth, sa belle-sœur, une autre fois alors qu’elle se rendait chez sa tante dans le Marais et même lors d’une visite à Pierre Vergniaud place Vendôme. Ce ne pouvaient être des coïncidences. Elle l’avait tout d’abord cru, mais là cela ne pouvait être possible, qu’il la traquait. Pourquoi ? Elle n’aurait pu le dire. Elle toucha spontanément son ventre enflé.

 « — Anastasie ! Prenons la rue Saint-Louis ! Il nous suit ! » Elle préférait se situer au milieu des gens plutôt qu’être seule sur les quais, elle pressentait le danger. Elle ne savait lequel, mais elle présumait qu’elle était la proie d’une bête malfaisante. De temps en temps, elle se retournait pour voir si leur poursuivant se trouvait toujours derrière elles. Comme elle ne le vit plus, elle ressentit un soulagement, mais elles s’étaient éloignées de leur résidence. Anastasie, moins confiante, attira sa maîtresse vers l’église Saint-Louis qu’elle connaissait pour détenir une sortie vers les quais en passant par les jardins des habitations environnantes.

*

Corentin Coroller, curé de la paroisse bien qu’ayant prêté le serment constitutionnel était encore fort respecté de ses paroissiens, car il les aidait du mieux qu’il put allant jusqu’à cacher des fugitifs. Il avait accepté la constitution et prêté serment. Il savait bien qu’à l’inverse, il n’aurait pu porter secours à ses fidèles. Il avait trouvé cela utile, et puis s’il croyait, il n’était pas rentré dans la prêtrise par foi. De ses cinq frères et sœurs, il avait été le seul à avoir des facilités pour des études. Son père avait donc jugé profitable malgré de faibles moyens d’avoir l’un de ses enfants au sein de l’Église.

Alors qu’il nettoyait par habitude ou piété la statue de Sainte Geneviève et celle de la Vierge Marie situées dans les transepts, il vit débouler dans son église désaffectée dont le mobilier avait été pillé, dont on avait brisé les statues des saints et envoyé les métaux récupérables à l’Hôtel des Monnaies, deux femmes visiblement affolées dont l’une se sentait mal.

Il descendit de son escabeau et se précipita pour leur porter secours. Il les entraîna dans son presbytère sans émettre de questions, sortit une carafe de vin et un verre et en servit un à celle qui était enceinte. Il connaissait la chambrière, elle lui expliqua leur crainte pendant que sa maîtresse se rétablissait. Quand Marie-Amélie fut remise de ses émotions, il les raccompagna par les jardins jusqu’aux quais, puis deux rues plus loin à son hôtel. Il les laissa en sécurité et revint par un chemin détourné, il se félicita de son idée de précaution.

église de l’ile saint Louis

Quand une heure plus tard, de retour, il découvrit dans son église un jeune homme qui l’interrogea sur les deux femmes. Il prétendit ne pas les avoir rencontrées, d’autant qu’il venait lui-même d’arriver. Jacques-Henri repartit déçu, mais il n’aurait pas su dire de quoi, car s’il les avait rattrapées qu’aurait-il fait ? C’était devenu obsessionnel, il avait beau lutter, elle revenait toujours à sa pensée. Il avait besoin de la voir, de la contempler. Et la douleur était d’autant plus grande, qu’il la savait être l’épouse d’un autre homme et apparemment une compagne irréprochable. Il fut donc soulagé autant que frustré et repartit.

Une fois reposée, Marie-Amélie se jugea sotte d’avoir réagi comme cela. Il ne devait pas y avoir de quoi à paniquer. Elle se demanda à quel point son imagination ne lui jouait pas des tours. Quant à Anastasie, elle ne savait plus, quand elle relata leur aventure à la cuisinière et à la grisette, elle se trouva elle aussi bien stupide de s’être effrayée comme ça, ce que lui confirma la domestique. La grisette si elle ne dit rien n’en pensa pas moins, elle avait remarqué à plusieurs reprises un homme qui faisait le guet derrière le saule pleureur au bord du fleuve, un peu plus loin sur le quai. Il surveillait la maison, elle n’en avait aucun doute, mais si elle l’avait signifié, personne n’en aurait tenu compte, alors elle gardait pour elle ce dont elle avait connaissance.

Après cette aventure, Marie-Amélie resta se reposer chez elle pendant plusieurs jours. Elle se contenta de recevoir les visites de sa tante et de sa belle-sœur. Elle ne leur raconta rien de peur de paraître inconséquente. Elle évita de sortir prétextant sa grossesse.

*

Le printemps approchait, et ce soir-là malgré le froid et la bise, François-Xavier rentra à pied, il ruminait sa colère et sa déconvenue était grande. Il sortait du club des Jacobins. Tous argumentaient la décision du Pape que lui-même avait prévu depuis longtemps. Comment pouvait-il en être autrement ? Il en avait débattu plus d’une fois avec ses amis, mais entre ceux qui présumaient que cela ne se pourrait, le Pape se plierait à la volonté du peuple, et les autres qui concluaient que cela aurait le mérite d’être clair et sans retour, il avait baissé les bras. De toute façon comment pouvait-on faire différemment pour être juste et égaux envers tous ? Quel autre moyen avait-on pour récupérer les biens ecclésiastiques accumulés au cours des siècles au détriment des petits que l’église était supposée aider et protéger ? Mais qui avait pensé à tous ceux pour qui la religion était un soutien de tous les jours en plus d’être une éducation, peu de personnes, et elles n’avaient osé le clamer. Le Pape était donc sorti de sa longue patience et, par deux brefs adressés aux évêques assermentés, il avait condamné la Constitution civile, la Déclaration des Droits et les principes sur lesquels elle se fondait. Il avait porté un solennel anathème à la Révolution. Ceux, qui parmi les membres du clergé avaient juré, le plus souvent contraint, allaient désormais se rétracter, le Pape s’étant prononcé. Ils allaient choisir selon leur foi et non d’après l’intérêt humain. Et certains curés avaient déjà prêché contre la vente des biens ecclésiastiques et recommandaient le refus de l’impôt. Mirabeau avait beau fulminer contre les prêtres rebelles, la majorité de la population n’en soutenait pas moins la cause du clergé. Des troubles s’étaient déjà élevés en Alsace, au Languedoc. La plus absurde, la plus cruelle, la plus méprisable des guerres qui put opposer les hommes allait commencer, la guerre religieuse. Ceux, qui se considéraient comme de vrais catholiques, révoltés par l’intrusion de l’autorité civile dans le domaine des âmes, se détournaient des prêtres « jureurs », secouraient, cachaient les « réfractaires », il le savait. Chez lui-même, il avait remarqué le manège d’Anastasie. L’ayant croisée un soir avec un homme, elle l’avait fait passer pour un galant, il avait fermé les yeux, mais il n’avait pas été dupe. La Révolution, qui avait invoqué l’amour, allait semer la haine et la discorde même au sein des familles. Cette révolution, qu’il avait estimée incontournable, qu’il avait chérie de tout son cœur et qui avait commencé sa route au nom de la liberté, allait la poursuivre par la tyrannie. « — Quelques pas encore et elle baignera dans le sang. » Pensa-t-il.

Lorsqu’il rentra chez lui, l’humeur sinistre, il découvrit Marie-Amélie assise tranquillement, tricotant une layette avec le sourire aux lèvres et l’œil malicieux. Cela l’apaisa, lui redonna du baume au cœur et de l’espoir dans le lendemain. « —Mon François, je vous trouve bien sombre. Venez donc près de moi, que je vous compte nos dernières nouvelles. » Il obéit en souriant, heureux comme chaque fois qu’il la contemplait. « —Que l’amour est une belle chose quand chaque jour, il se renouvelle. » Pensa-t-il. Le sourire béat, elle reprit : « —Monsieur le futur père, sachez que j’ai reçu cet après-midi une visite très importante, celle de Madame Élisabeth Bourgeois que m’avait conseillée Élisabeth. » François-Xavier prêta l’oreille à son épouse tout en l’admirant, elle n’avait jamais été aussi ravissante depuis l’attente de l’heureux évènement. « —Mon mari, vous ne m’écoutez pas, je le vois bien.

— Mais si Marie-Amélie, vous me parliez d’une Madame Bourgeois.

 — Oui fait, elle a été instruite par Madame Angélique Marguerite de Coudray, poursuivit-elle, comme si elle savait qui c’était, et depuis est devenue la première sage-femme exerçant à l’hôtel-Dieu de Montmorency.

— Mais ma mie, c’est à trois lieues des portes de Paris.

— Oui, mais pour les deux mois à venir, elle pratiquera son art à l’hôtel-Dieu pour former des élèves. Bon, revenons au fait, elle m’a annoncé ce que je présageais déjà.

François-Xavier la regarda avec curiosité essayant de suivre l’écheveau des pensées de son épouse, il ne comprenait pas où elle voulait en venir. « — Mon ami ce n’est pas un enfant que j’attends… mais deux ! » Il écarquilla les yeux, l’observa, intrigué, comme s’il voyait une bête curieuse. Elle éclata de rire devant sa mimique. « — Et oui mon ami, c’est possible, la nature, Dieu, devrai-je dire, me fait porter des jumeaux, sûrement pour rattraper le temps perdu. » Il la prit dans ses bras et unit ses rires aux siens. Que le bonheur était doux quand il était partagé.

*

Ce moment de bonheur fut de courte durée. Il retrouva le lendemain l’assemblée en plein tumulte. Mesdames Adélaïde et Victoire, filles de Louis XV, avaient décidé de partir pour Rome. Leur petit-neveu les y avait autorisés, mais la populace s’était agitée et les vieilles princesses furent arrêtées au cours de leur voyage à Arnay-le-Duc. Mirabeau avait cru régler par ce simple texte : « Aucune loi ne s’opposant au départ de Mesdames, il n’y a pas lieu de délibérer sur le procès-verbal de la commune d’Arnay-le-Duc ». Mais dans les jours suivants, les clubs, les journaux, la gauche de l’assemblée réclamèrent un décret contre l’émigration. Le Chapelier le présenta, Mirabeau le combattit avec âpreté et les patriotes se rangèrent derrière Lameth et Robespierre. Le tout déclencha une journée électrique, dans le peuple comme à la cour, tous prévoyaient une émeute. Des émissaires du parti d’Orléans avaient répandu le bruit que l’on préparait au donjon de Vincennes un abri pour le roi. Les ouvriers du faubourg Saint-Antoine, conduits par Santerre, marchèrent sur cette nouvelle Bastille. La Fayette, avec la garde nationale, les obligea à rentrer dans Paris, non sans tumulte. Mais revenant aux Tuileries, il y trouva plusieurs centaines de gentilshommes qui, armés de couteaux et de pistolets, s’étaient faits les gardiens de la famille royale. Le général, pris au dépourvu, y manqua de sang-froid. Il arracha au roi l’ordre de faire évacuer le château par ses défenseurs inutiles. La Fayette se perdit ainsi tout à fait dans l’esprit de Louis XVI, qui dès lors se tourna plus nettement du côté de Mirabeau.

François-Xavier regarda les révolutionnaires gagner du terrain, à Paris, comme en province. C’était déjà avec crainte qu’il avait constaté le renouvellement des municipalités par des exaltés, des extrémistes qui disposaient maintenant et du pouvoir local et des tribunaux. Il avait tiré le signal d’alarme dans son entourage, mais pour l’instant celui-ci ne pensait qu’à remplacer le pouvoir en place, car ils estimaient faire mieux. Il avait regardé le spectacle querelleur et pathétique, qu’il désapprouvait, entre Mirabeau et La Fayette. Ce dernier essaya d’empêcher Mirabeau d’entrer au Directoire du département de Paris, et ainsi d’obtenir la présidence de l’Assemblée, ce qu’il ne réussit point. De son côté, Mirabeau poursuivit contre lui sa campagne de dénigrement contre le général. François-Xavier ne put que remarquer la perte de confiance et d’influence au profit d’extrémistes comme Danton et Robespierre, et pour lui cela n’amenait rien de bon. En même temps aux jacobins, il constatait une scission se faire avec d’un côté La Fayette, Barnave, Duport, les frères Lameth, Beugnot, Sieyès, Girardin, Pastoret, qui, partisans du maintien d’une monarchie constitutionnelle, la voyaient s’éloigner et les autres n’étaient pas très unis. S’il ne voulait pas manquer à la parole donnée de ses amis, il les aurait sûrement suivis, mais d’un autre côté, il n’avait guère confiance en eux. Il sentait bien que parmi eux, à l’exemple des frères Lameth, c’était plus de l’intérêt qu’une conviction. Cela allait trop vite, François-Xavier perdait pied, il avait de plus en plus l’impression de ne rien dominer. Les dernières lettres de son père, lui expliquant leur difficulté financière, n’arrangeaient rien à ses tourments.

*

De l’autre côté de la Seine, Danton et ses comparses se frottaient les mains et mettaient de l’huile sur le feu. Ils voulaient précipiter les choses. Ils mirent sur les talons de Mirabeau, Jacques-Henri. Celui-ci ne le quitta plus d’une semelle au détriment de son obsession, il attendait le moment propice pour accélérer la fin de leur ennemi, quel que soit le moyen, peu importait.

Pour commencer, Jacques-Henri séduisit et manipula une des filles de cuisine de la maison de Mirabeau. Il la rendit si dépendante de lui qu’il l’amena à glisser régulièrement dans son potage ou autre liquide une poudre qu’il avait acquise auprès d’un chimiste qui petit à petit poussait le député vers sa tombe. Il le proposa à celle-ci comme un roboratif qu’il voulait donner à l’homme dont il se fit passer pour un admirateur inconditionnel, et pour preuve, il en avala devant elle. Comme les effets n’étaient guère visibles dans un premier temps la fille n’y vit pas de mal, et jour après jour elle obéissait aveuglément dans l’espoir d’obtenir de Jacques-Henri quelques agréments.

Honoré-Gabriel Riqueti de Mirabeau

Mais Mirabeau continua à soutenir un train effroyable. Jacques-Henri s’épuisait jour et nuit dans sa tâche, sa victime ne faiblissait pas. Il vérifiait que la servante respecta avec régularité sa demande. Il suivait l’homme partout. Il finit par trouver des informations qu’il fit passer à son commanditaire. Il avait levé le masque sur une chose impensable sauf pour celui qui récupéra le message et qui le détruisit tout de suite, car il faisait de même. Mirabeau adressait chaque semaine à Louis XVI un rapport étudié sur la situation politique et les mesures à prendre, il était le guide occulte de la couronne. Et lorsque Danton le découvrit, il éclata d’un rire tonitruant, le traitant au passage d’enflure. Mais ce n’était pas au marquis qu’il pensait, mais au roi et à son double jeu. Car il recevait lui aussi des subsides du pouvoir royal. Parfois il agissait dans l’intérêt de ce dernier. Il avait poussé Santerre à faire diversion lors de l’affaire des « chevaliers du poignard », celui-ci avait l’intention d’enlever le monarque. Il l’avait incité à déclencher une émeute à Vincennes destinée à détourner l’attention, et attirer les troupes de La Fayette, qui était un obstacle aux projets des conseillers de Louis XVI. Dans la confusion, Santerre avait bêtement tiré en direction du général, avec la résolution de le tuer comme cela lui avait été suggéré et avait touché son second, Desmottes[ qui l’avait fort mal pris. Cela fit sourire Danton qui ce jour-là aurait pu atteindre son but, mais ce n’était que partie remise.

Jacques-Henri détourna d’autres missives, car Mirabeau écrivait de sa main des lettres sans nombre. Ces dernières n’avaient guère d’utilité, sauf prévoir le contenu de quelques discours pour lesquels Danton prépara les réparties, qu’il donna par des intermédiaires. Hormis ça, Mirabeau avec assiduité se rendait à l’Assemblée et intervenait dans la plupart des questions. Il allait assez souvent aux jacobins. Il paradait à la tête de son bataillon de gardes nationaux, on le voyait dans toutes les fêtes publiques, imposant, massif, sa tête bouffie rejetée en arrière, crevant d’activité et de lassitude. Difficile de le contrecarrer sans se découvrir, mais sans le savoir, son rythme effréné ajouté à la potion dont Jacques-Henri avait augmenté les doses allait servir ses ennemis. Il appréciait la table, les soupers tardifs, chez Méot ou ailleurs, les mets trop riches, les vins trop capiteux, il avait du goût pour l’amour, les nuits passées dans une frénésie érotique. De plus, la déception l’envahissait ainsi que le chagrin, chagrin d’être traité sans confiance par la cour, chagrin d’être soupçonné de trahison par tous les partis, chagrin d’être déchiré par les pamphlétaires qu’excitent son luxe. Enfin, il sentait en lui une forte tristesse. Il subodorait à certaines heures qu’il n’aurait pas le temps d’appliquer son système de monarchie tempérée. Jacques-Henri apprit à le connaître et à l’admirer, il finit par le penser l’égal de Danton, mais il avait choisi son camp. Obstinément, il poursuivait sa tâche destructrice et s’il ne s’en attendrit pas moins, car il avait compris avant les autres, les actions pernicieuses du marquis. Il lui facilitait la besogne, il se suicidait et pour cela il s’épuisait, s’empoisonnait, se tuait. Il ne l’ignorait pas, et quand son entourage, sa famille, ses amis lui conseillaient un peu de repos, ses lourds yeux s’injectaient de sang. Pour quoi faire ? Il se savait perdu, ses ennemis attendaient la curée, il allait les botter en touche. Une vie commune de toute façon ce n’était pas pour lui, il préférait la mort. Jacques-Henri rassura Danton de l’avancement de son ouvrage et lui confia ses intuitions, ce dernier le crut. Lorsque vint la fin du mois de mars, il ne put faire autrement. Mirabeau, très las, y voyant à peine, monta à la tribune pour parler de la Régence. Il se montra éloquent, Danton constata de-ci, de-là d’étranges faiblesses qui le confortèrent dans les dires de son sbire. Le surlendemain, Jacques-Henri le prévint, le grand homme souffrait atrocement du ventre, sans doute, une crise néphrétique. Mais à sa surprise, il reparut. Danton s’impatienta, Mirabeau mettait du temps à en finir. Deux jours plus tard, il apprit, de Jacques-Henri, qu’il s’était rendu au théâtre. Mais là, ce fut la fin. Le bruit se répandit dans Paris qu’il était perdu. Haines et controverses se turent. Une foule qui lisait avec avidité les bulletins assiégea sa porte. Le roi, la reine, Monsieur, le président de l’Assemblée firent prendre de ses nouvelles, quelques-uns de ses adversaires les plus agressifs se déplacèrent jusque chez lui. On pailla la rue devant son hôtel et aux alentours. Et comme obéissant à une secrète consigne les passants parlèrent bas. Jacques-Henri vint enfin annoncer que c’était fini, Danton se frotta les mains maintenant, cela allait s’accélérer.

*

Marie-Amélie et François-Xavier étaient attendus par Madame La Fauve-Moissac et son époux pour le repas pascal. Lorsqu’ils arrivèrent, ils trouvèrent, dans le grand salon de l’hôtel Ajasson de Grandsagne, en intense discussion leur hôtesse et Élisabeth au milieu d’un groupe d’amis, eux aussi conviés. Il s’était, semble-t-il, passé quelque chose de grave. Comme il ne se déroulait pas de jours sans incident, François-Xavier ne fut pas vraiment surpris, mais s’inquiéta toutefois de l’agitation des personnes présentes. Madame La Fauve-Moissac prit la parole : « — Je reviens de mon service à la cour, et au moment où ses majestés s’apprêtaient à délaisser les Tuileries pour se rendre à Saint-Cloud pour « faire leurs Pâques », une foule armée a empêché le couple royal de quitter le château. Lafayette est allé à l’hôtel de ville demander l’ordre de disperser le peuple, mais Danton a tant et si bien fait que cela ne lui a pas été accordé. De colère, le général, accompagné de Bailly, est allé à l’Assemblée, mais elle n’a pas voulu l’y entendre. Il est donc revenu vers nous et a commandé à ses cavaliers de mettre sabre au clair et de repousser la foule. Ils ont obéi, mais des gardes nationaux, baïonnette au canon, les ont arrêtés. Cela a jeté un froid, il a bien fallu admettre que Leurs Majestés étaient prisonnières de la garde nationale, ce que d’ailleurs notre reine a fait remarquer à Lafayette. »

Cela laissa sans voix François-Xavier, dans quelle pente glissait-on ! Il est vrai qu’il avait lu des articles furibonds qui dénonçaient ce voyage comme la première étape d’une fuite à l’étranger, mais il n’avait pas pensé que cela serait tant pris au sérieux.

À l’Assemblée, Danton se frottait les mains croyant le moment venu d’attirer le pouvoir à lui, mais le destin avait décidé que ce n’était pas son heure. D’autres réalisèrent la même erreur, c’était le triumvirat constitué d’Alexandre Lameth, et de ses comparses, Barnave et Duport. Ils voulurent remplacer Mirabeau auprès de la royauté. Mais si Louis XVI et surtout Marie-Antoinette allouèrent leur argent, ils ne donnèrent pas leur confiance. Les triumvirs allaient à leur tour se compromettre dans l’opinion, épuiser leur influence sur l’Assemblée, sans aucun bénéfice pour la monarchie. Car devant eux se levait, aux moments décisifs, un petit homme au visage triangulaire, au haut front fuyant, aux yeux verdâtres, aux narines frémissantes, à la mâchoire carnassière, aux lèvres satisfaites, Maximilien de Robespierre. Vêtu toujours avec recherche, il ne se départait pas d’une courtoisie indifférente, et d’une politesse morne. S’emportant rarement, il méditait ses actes, affinait soigneusement ses discours. Même lui ne le savait pas, c’était son heure.

*

Le comte d’Angiviller, directeur général des Bâtiments du roi, avait invité Madame La Fauve-Moissac et ses deux nièces à venir visiter l’ensemble des peintures du Louvre. Suite à la fermeture de la galerie du Luxembourg dix ans plutôt, le comte avait décidé d’utiliser la grande galerie du Louvre pour exposer les tableaux de la collection royale ainsi que les œuvres acquises spécialement pour un projet de galerie d’exposition qui prenait du temps à se construire.

Il avait commandé un rapport sur ce sujet à l’architecte Jacques-Germain Soufflot, mais il n’avait pas eu la possibilité de l’exécuter. Il avait juste fait détruire la voûte inachevée de Nicolas Poussin, en raison du danger qu’elle représentait en cas d’incendie, et avait bâti par l’entremise de Maximilien Brébion, un escalier, menant au Salon carré. S’il n’avait guère eu de chance pour la mise en place du lieu pour pouvoir l’ouvrir au public, il avait pu toutefois conduire une ambitieuse politique d’acquisitions dans cette perspective. Il avait acheté les principaux chefs d’œuvres européens qui apparurent sur le marché, comblant ainsi les lacunes des collections royales, non sans promouvoir les artistes français. Il entreprit également un vaste programme de restauration des ouvrages. Afin d’obtenir plus de moyens, car il en recevait de moins en moins du nouveau gouvernement, il invitait chaque fois qu’il le pouvait ceux qui détenaient du pouvoir. Par l’intermédiaire de Madame La Fauve-Moissac, il comptait toucher son époux le marquis d’Ajasson de Grandsagne toujours en fonction au ministère des Finances.

La voiture entra dans la cour carrée du Louvre et déposa les trois femmes enveloppées dans leur manteau, car l’air de ce début de printemps était encore vif. Sur le pas de la porte du pavillon de l’horloge les attendait un secrétaire du comte d’Angiviller. Un valet se saisit de leur pardessus au passage et les guida vers la galerie d’Apollon au premier étage où se trouvait leur hôte. Le soleil baignait l’endroit, faisant jouer les ors des moulures qui couvraient chaque espace vide entre les tableaux effectués par Le Brun et les sculptures en stuc. Si Madame de la fauve Moissac et Élisabeth Chevetel étaient habituées aux fastes de Versailles, elles n’en étaient pas moins émerveillées par l’embellissement du lieu. Pour Marie-Amélie n’était guère familière de ce genre de décor magnificent, elle en avait le souffle coupé devant l’abondance des ornementations et la perfection des peintures notamment celles des médaillons du plafond. On était loin de l’enjolivement de sa maison Caudéranaise, aux murs gris pâle soulignés de moulures blanches. Il y en avait peut-être trop à son goût, mais quelle splendeur ? Le comte, entouré de trois hommes, se retourna vers elles : « — Excusez-moi mesdames de ne pas vous avoir accueillies je réglais un problème d’infiltration. Ce Palais est un gouffre d’ennui.

Louvre

— Vous êtes tout excusé, comte. Le détour en vaut la peine. Cette galerie est une splendeur du grand siècle. Tout en répondant à leur hôte, Madame La Fauve-Moissac entraîna ses deux nièces afin de faire le tour de la salle, laissant à ce dernier le temps de résoudre son dilemme. Elles le suivirent ensuite dans le labyrinthe du vieux château jusqu’au salon carré où du sol au plafond, il y avait des peintures italiennes. Il y en avait même appuyé les unes sur les autres, toutes n’avaient pu être accrochées. Le comte énonça avec fierté les œuvres rassemblées. Elles découvrirent une quinzaine de peintures de Véronèse dont « les noces de Cana », quatorze tableaux du Titien dont « Le concert champêtre », sept du Pérugin, dix de Raphaël dont le « portrait de Baldassare Castiglione ». Il fit remarquer le sourire mystérieux du modèle d’un portrait réalisé par Léonard de Vinci intitulé « La Joconde » qui l’intriguait beaucoup et dont Marie-Amélie ne comprit pas l’intérêt qu’il lui portait.

Puis il leur proposa d’entrer dans la grande galerie. Celle-ci permettait de relier le Louvre au palais des Tuileries. Elles eurent un temps d’arrêt et furent considérablement impressionnées par le lieu lui-même. Il semblait sans fin avec ses 450 m de long et ses voûtes ouvertes vers le ciel par des verrières, inondant l’espace de lumière. Il les précéda continuant à nommer les créations rencontrées. Elles allaient du XVème siècle, avec « la pietà d’Avignon » d’Enguerrand Quarton et le « Portrait de Charles VII » par Jean Fouquet à une période plus récente comme François Boucher dont il avait rassemblé une vingtaine d’œuvres. Il y avait bien sûr des paysages de l’École de Fontainebleau et bien évidemment une immense collection du grand siècle ponctuée par plusieurs pièces maîtresses dont « L’Enlèvement des Sabines » de Poussin avec quarante autres œuvres de l’artiste, « Le tricheur à l’as de carreau » de Georges de La Tour ou encore le portrait de Louis XIV par Hyacinthe Rigaud, sans omettre les frères Le Nain, Philippe de Champaigne, Claude Lorrain et Charles le Brun.

Parvenant au premier tiers de la galerie, les visiteurs trouvèrent un goûter installé sur une table entourée de quatre chaises. Marie-Amélie apprécia de pouvoir se reposer, sa grossesse arrivée à son septième mois commençait à la fatiguer de plus en plus rapidement. La collation prise sans valet obligea Élisabeth à servir, mais cela amusa les dames et permit au comte un ton plus familier. Celui-ci connaissait la marquise depuis longtemps ce qui l’autorisait à expliquer ses soucis financiers sans détour. Madame La Fauve-Moissac, bien que trouvant que par les temps qui couraient ceux-ci étaient bien superflus, promit d’en toucher un mot à son époux. Il suggéra alors de faire un détour par la salle des états pour voir quelques réalisations du nord de l’Europe notamment des écoles hollandaises et flamandes. Il avait complété cette collection la portant à 1200 tableaux. Il en était très fier, car il y avait des œuvres de premier plan comme « La Vierge du chancelier Rolin » de Jan Van Eyck, et une quinzaine de Rembrandt dont « Bethsabée au bain tenant la lettre de David ».

Marie-Amélie encore fatiguée proposa de les attendre. Ils la laissèrent donc se reposer. Elle apprécia ce moment de solitude. Elle finit toutefois par se lever pour poursuivre à son rythme la visite de la grande galerie. Elle s’arrêta devant « Le Pierrot et le pèlerinage à l’île de Cythère » d’Antoine Watteau, puis elle continua, découvrant les tableaux de Fragonard, de Chardin, dont « La Raie », et des toiles d’Hubert Robert. Elle était presque arrivée au bout de la salle d’exposition sans que soient revenus ses compagnons. Elle fit demi-tour et prit le temps d’admirer « la belle Jardinière » de Raphaël qui s’était perdu dans les peintures françaises. Elle s’émerveillait de la facture lorsqu’elle perçut une silhouette qui se dirigeait vers elle. Elle supposa un secrétaire qui venait la quérir, elle s’avança vers lui quand arrivée à la moitié du parcours, elle reconnut l’homme qui la traquait. Elle paniqua, resta figée devant celui qui cheminait vers elle avec un air menaçant. Un de ses enfants remua, son coup de pied la fit réagir, elle sortit de son immobilisme. Elle réalisa un passage sur sa gauche, elle s’y engouffra, relevant ses jupes, et se mit à hâter son pas, s’efforçant de trouver une échappatoire. Sa grossesse ne lui permettait pas de faire mieux, son ventre était trop lourd. Paniquée, elle parcourait les pièces cherchant chaque fois par où s’enfuir, elle entendait le son de la marche rapide de son suiveur. Son cœur s’accélérait, sa respiration devenait haletante, elle s’affolait. Elle descendit un escalier, et là sur un palier, un violent élancement lui transperça le bas du dos. La fulgurance de la souffrance lui coupa le souffle. Ses jambes se dérobèrent, elle s’accrocha au mur, s’y appuya et se laissa glisser contre lui. Puis des crampes abdominales la prirent la pliant en deux. Elle s’affaissa, se coucha comme un fœtus sur le sol pleurant de douleur, ce n’était pas possible, elle n’allait pas accoucher maintenant, ici. Elle entendit alors des voix de femmes, elle eut le courage d’appeler au secours. Madame La Fauve-Moissac accourut suivie d’Élisabeth et du comte accompagné de deux secrétaires qui l’avait retenue pendant leur visite. Marie-Amélie montra du doigt le couloir d’où elle venait et murmura. : « — L’homme ! Ma tante l’homme ! ». Madame La Fauve-Moissac leva les yeux pour voir une silhouette s’enfuir. « — Attraper cet homme, vite ! »

*

Madame La Fauve-Moissac avait fait ramener tant bien que mal la parturiente chez elle. Anastasie avait envoyé le valet de chambre de François-Xavier à l’hôtel-Dieu sur l’île de la Cité chercher la sage-femme. Les douleurs ne quittaient pas Marie-Amélie. Quand Élisabeth Bourgeois arriva, elle ausculta la jeune femme dont les contractions s’apaisaient. Elle réconforta son entourage, c’était une fausse alerte. Mais la future mère ne devait plus abandonner son lit jusqu’à l’accouchement. Elle lui fit donner un opiacé pour la calmer. Tout le monde respira de soulagement.

L’homme qui l’avait poursuivi ne fut pas rattrapé, mais le fait de ne pas avoir été seule à le voir rassura Marie-Amélie sur son état psychique. Elle avait fini par croire qu’elle devenait folle. Elle se confia à son époux en même temps qu’à sa tante et sa belle-sœur. Dans la pièce, la petite Grisette, qui apportait une carafe d’eau réclamée, écouta et puis ce fut plus fort qu’elle. Les yeux fixés sur le sol, elle raconta ce qu’elle avait observé à la surprise générale. : « — Le Monsieur dont vous parlez et bien il se tient souvent près de la maison.

— Que dis-tu mon petit ? Mais pourquoi ne nous a pas informé avant ?

— Mais Monsieur qui m’aurait cru ? Et puis je ne savais pas ce qu’il voulait, au début je supposais qu’il était là pour Anastasie.

— Elle a raison, François, il y avait peu de chances que l’on ait pris Grisette au sérieux. Par contre, Grisette, si tu le revois préviens moi ou Monsieur.

— Oh oui, Madame ! Toute fière d’être pour la première fois d’une quelconque importance.

Quelques jours plus tard, le comte d’Angiviller fut accusé de dilapidation des deniers publics. Personne ne fit le rapprochement avec la poursuite du Louvre et pourtant c’est la colère de Jacques-Henri qui avait précipité sa chute. Il l’avait fait dénoncer par « l’ami du peuple ». Le comte n’avait pas attendu son reste, il émigra en Allemagne.

Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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