La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 36

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Chapitre 36

Les allers-retours de Juan-Felipe entre fin 1793 et début 1794

Juan Felipe Marqués de Puerto Valdez

Il fallait environ une semaine de navigation entre la Nouvelle-Orléans et la côte du royaume de Mexico, s’ils ne croisaient pas de tempêtes ou de pirates. Ces pirates ou ces supposés corsaires infectaient les Caraïbes et les désordres causés par les guerres européennes, qui bouleversaient l’organisation des colonies, faisaient ainsi leur jeu. Des navires fuyant les massacres de Saint-Domingue s’étaient vus rançonner le peu qu’ils avaient sauvé par ses voleurs des mers. Juan-Felipe n’affectionnait pas les voyages sur l’eau. Il n’était pas à l’aise sur le pont d’un voilier. Il n’aimait pas toute cette eau dans laquelle nageaient des monstres en tous genres. Il ne le disait pas, mais cela lui faisait peur, et quel imbécile ne pouvait craindre tout cet inconnu ?

Avec l’automne, les Américains comme les Espagnols surnommaient les États-Uniens, cherchaient à franchir le Mississippi. Ce n’était pas une nouveauté, mais ils devenaient de plus en plus pressants et ne se contentaient plus de la contrebande. Juan-Felipe réalisait ce voyage vers la capitale de la Nouvelle-Espagne à la demande du gouverneur Carondelet. L’urgence en était venue à l’annonce par un homme du Kentucky à la solde de l’Espagne, de la prise de décision du général américain George Rogers Clark d’attaquer le port de La Nouvelle-Orléans afin de s’assurer un accès au Mississippi et par là l’hégémonie sur celui-ci. Juan-Felipe détenait une lettre de cachet à remettre à Juan Vicente de Güemes Padilla Horcasitas y Aguayo, le vice-roi de Nouvelle-Espagne. Elle avait pour but de quémander de l’aide dans l’intention de contrecarrer la politique expansionniste des États-Unis qui cherchait à plus ou moins long terme à atteindre le Pacifique. Aux yeux de l’administration coloniale espagnole, ces ambitions menaçaient l’intégrité de leurs territoires.

Le navire devait accoster à Veracruz. Le représentant du baron de Carondelet s’était fait accompagner par son second, Ignacio Pérez Alvares, et avait associé à son séjour son valet de chambre, le vieux Nestor. Il avait bien hésité pour ce dernier, car l’homme se faisait âgé, mais il n’avait pas son pareil pour s’occuper de son bien-être.

*

Au terme de son voyage, le navire pénétra entre la côte hébergeant la ville de Veracruz et le banc de pierre de la forteresse « San Juan de Ulúa » qui la protégeait des pirates et de toutes velléités belligérantes. Les trois hommes étaient enfin arrivés à bon port.

Ils découvrirent des quais où se croisaient les convois d’esclaves provenant d’Afrique pour les riches plantations alentour, et les chargements d’or et d’argent du Mexique. Depuis des siècles, les prolifiques mines de Guanajuato produisaient des tonnes et des tonnes d’argent et d’or. Le navire se glissa entre les fameuses « plata flota » afin d’aller quérir leur opulente cargaison à destination de l’Europe. Heureux de débarquer, suivi de son second avec qui il partageait ses impressions, sanglé dans son uniforme brossé avec soin, le jeune capitan dirigea ses pas sans attendre vers le palais du vice-roi. Au milieu d’une effervescence, il traversa l’ancienne capitale en travaux.

Décrépite et sale à l’arrivée du nouveau vice-roi cinq ans plutôt, la ville apparaissait en état de rénovation. Don de Güemes Padilla Horcasitas y Aguayo avait découvert des rues, des marchés, des promenades dans un état de désolation désastreux. La plupart des voies de la cité s’avéraient sales et juste bonnes à être parcourues à pied ou à dos de mulet, et l’odeur des déchets et des excréments exposés à l’ardeur du soleil était pestilentielle. Il avait donc ordonné le pavage des artères principales en prolongement du centre de la capitale, avait interdit à la population de jeter des ordures dans les rues et avait procédé à l’enlèvement les animaux errants. Ayant constaté l’état délabré des maisons bâties à la va-vite et mal entretenues, il avait imposé qu’aucun édifice ne soit construit sans autorisation. La métropole était considérée comme un lieu de passage entre Mexico et l’Espagne. Hormis quelques riches négociants y détenant leurs comptoirs et les membres du gouvernement, on ne s’y installait que par obligation et pas suffisamment en assez grand nombre pour faire vivre une économie florissante. La plupart des gens étaient donc pauvres, voire miséreux, et déambulaient à pied, coiffés de chapeaux de paille élimés et habillés de vêtements défraîchis.

Juan-Felipe comprit rapidement que toute la cité et ses administrations se trouvaient dans cet état, détériorées ou en réhabilitation. Arrivé au palais du gouverneur de la ville, il apprit l’absence de son dignitaire. Bien que contrarié, il fut soulagé de savoir qu’il n’allait pas longtemps y rester, le vice-roi résidait à Mexico. Il devait toutefois y demeurer en attendant d’accompagner un convoi. Comme tout militaire, il se rendit à la caserne pour y chercher logis. Quand il arriva devant celle-ci, il fut évident pour lui qu’elle n’était pas en état de l’héberger. Elle était même momentanément désaffectée ou tout comme, car n’y campait qu’un peloton chargé de la surveiller. Comme la ville, elle s’extrayait d’un piteux état et ne pouvait encore accueillir. L’intendant du Palais avait omis de l’en informer, ce qui mit en colère le jeune homme. Répondant à ses préoccupations, le garde de faction lui montra du doigt une tour utilisée pour garder à vue les navires entrants et sortants du port qui se détachait en hauteur du reste des bâtisses. Il lui conseilla de s’y rendre, c’était celle du monastère de « Nuestra Señora de la Merced » ; cette congrégation était à même de les recevoir. Après avoir arpenté les rues tortueuses sous un soleil de plomb, ils tombèrent devant la porte monumentale d’un sobre édifice de style baroque avec la tour à l’un de ses coins. Ils pénétrèrent dans une grande cour entourée de larges arcades qui à cette heure-là était désertée, la canicule accablante imposait l’ombre salutaire à l’intérieur des murs épais. Après avoir frappé au guichet, ils furent accueillis avec chaleur et logés avec confort, d’autant qu’ayant décliné leurs identités le supérieur de l’établissement se mit en quatre pour les satisfaire. Il les rassura quant au déroulement de leur voyage, chaque semaine des convois partaient pour la capitale de la Nouvelle-Espagne. Ils n’eurent effectivement guère longtemps à patienter et deux jours plus tard ils chevauchaient sur la route en direction de Mexico. Juan-Felipe n’avait pas prévu d’aller jusque-là, il avait espéré trouver le vice-roi à Veracruz, mais bien que connaissant le caractère impérieux de sa mission, fataliste, il avait accepté ce contretemps. L’intendant du palais, bien obligé, lui avait fourni à lui comme à son second un cheval, ainsi qu’une mule pour son valet. Le trajet fut inconfortable tellement la chaleur était prégnante, la sueur coulait continuellement sur son corps en irritant certaines parties, brûlant ses yeux. Rapidement, il ne prit même plus la peine de s’essuyer, son mouchoir était aussi mouillé que son visage. Au pas des montures qui précédaient la file des esclaves encordés importés d’Afrique et des chariots remplis de marchandises diverses venues d’Espagne, ils cheminaient sur la route franchissant une forêt luxuriante aux arbres immenses, à la canopée grouillante d’une multitude d’animaux et au son de la cacophonie de mille oiseaux. La traversée dura une bonne semaine. Ils s’arrêtaient pour la nuit dans des haltes aménagées où les attendaient de quoi dormir et manger de façon sommaire. La caravane était encadrée par l’armée, car on craignait voleurs, Indiens et révolte des nègres pendant le voyage. Rien de tout cela n’était survenu quand ils arrivèrent dans la vallée de Mexico. Ils la découvrirent dominés par plusieurs masses montagneuses, dont le volcan Popocatépetl. De ces hauteurs se déversaient les eaux alimentant le lac Texcoco qui miroitait en son centre. L’air était plus respirable. Soulagés, descendant les pentes environnantes, ils apprécièrent la majesté de la métropole qui s’étendait sur les plans de la cité aztèque. Ils en devinaient encore les traces, même si la plupart des canaux qui la parcouraient avaient disparu sous des remblais. Elle était devenue avec la domination de l’Espagne une ville aux bâtiments imposants surchargés de décoration. Les couvents de Saint-Augustin, de Saint François, de Saint-Ferdinand, de Saint-Dominique, de la Professa, de la Conception et de l’Incarnation s’éparpillaient en son sein. Émergeait dans son centre la cathédrale en angle droit avec le palais du vice-roi ; par la magnificence, l’un n’avait rien à envier à l’autre. La plaza Mayor était la destination de Juan-Felipe et de ses comparses.

*

plaza Mayor Mexico

Devant ses secrétaires et serviteurs impassibles, le vice-roi arpentait son bureau surplombant la plaza Mayor. Il fulminait. Une caravane d’or avait également été lésée d’une partie de sa cargaison, et cela ne pouvait venir que de son administration. Sa lutte pour éradiquer la prévarication et la corruption au sein des employés du gouvernement était sans fin. La perte n’était pas énorme, la quantité la plus importante était arrivée, mais l’Espagne avait besoin d’encore plus d’or pour sa guerre contre la France. Les cloches de la « Cathedral Metropolitana de la Asunción de María » sonnèrent douze coups, personne ne bougea. La longue salle des pas perdus détenait à cette heure là pléthore de quémandeurs. Tous patientaient attendant les ordres. Depuis l’aube, don de Güemes Padilla Horcasitas y Aguayo monopolisait ses subalternes, il était connu pour sa force de travail et ne tenait nullement compte des faiblesses de son entourage. Il se rassit et prit le document suivant, un autre problème évidemment. Il décacheta la lettre, elle venait du baron de Carondelet. Il la parcourut, sourcilla. Qu’est-ce que c’était que ces fadaises, voilà qu’il devait envoyer de l’or et des hommes en Louisiane ! Il soupesait la gravité de la menace. Il savait les Américains prêts à envahir des frontières difficiles à surveiller, car vastes et couvrant des étendues inconnues, inexplorées et malaisées à coloniser. Mais c’étaient les possessions de l’Espagne et cela grâce à des aventuriers qui étaient parfois morts pour leurs rois. Mais évidemment, le risque de perdre la ville la plus importante du Mississippi serait le début d’une hémorragie. D’un autre côté, il ne manquait pas de problèmes avec la Nouvelle-Espagne. Et puis l’or, cela s’avérait possible, encore fallait-il l’acheminer jusque dans les caisses de Louisiane, mais les hommes… Il avait déjà bien du mal à maintenir une armée officielle digne de ce nom. Dès qu’ils descendaient des galions, les engagés disparaissaient dans la nature à la recherche de la fortune, de métaux précieux. S’adressant à son secrétaire, il demanda. « — L’individu qui a apporté cette lettre est toujours là ?

— Oui, Son Altesse, c’est le marques de Puerto-Valdez.

— Puerto-Valdez, cela me dit quelque chose. Bon, pour l’instant faites en sorte de bien l’accueillir. Je n’ai pas l’intention de répondre tout de suite. »

*

Cela faisait dix jours qu’obstinément il se rendait quotidiennement dans la salle des doléances afin d’obtenir la réponse à la lettre de cachet. À chaque fois, il y retrouvait, à la même place, assise et impassible, la jeune femme énigmatique. Couverte de brocard et de bijoux, elle maintenait en laisse deux minuscules singes et était accompagnée d’une duègne vêtue de noir et d’un esclave tenant un parasol où qu’elle aille. Malgré la foule des quémandeurs, il n’avait pu que la remarquer d’autant qu’elle prenait l’air dans le patio sur lequel donnaient ses appartements. Il avait fini par apprendre par son second que c’était la señora doña Manrique de Zúñiga, descendante d’un vice-roi d’Espagne. Comme lui, elle attendait une audience, elle était veuve et sollicitait l’autorisation d’épouser en secondes noces un actionnaire de la fameuse mine « La Valenciana ». Sa famille lui avait juste laissé le temps de voir s’écouler son deuil officiel avant de lui suggérer un nouveau parti. Son précédent mariage lui avait donné deux enfants, un douaire des plus confortables, son garçon héritant de la fortune de son père. L’homme, qui lui était proposé, était si riche qu’il pouvait se permettre le luxe de revendiquer le titre envié d’un des individus les plus nantis de la terre. Mais comme Juan-Felipe, elle attendait le bon vouloir du vice-roi d’Espagne. Cette expectative dictée, par un protocole rigide, était un moyen d’imposer son pouvoir même aux plus grandes familles de la Nouvelle-Espagne. Ces informations glanées par Ignacio ne rassuraient pas l’hidalgo, auquel rien ne faisait espérer l’abrégement de son séjour forcé.

Dans l’immense salle aux sombres boiseries ouvragées, Juan-Felipe faisait les cent pas devant son second imperturbable. Il allait faire demi-tour pour reprendre son va-et-vient quand le secrétaire entra et se dirigea vers lui. Enfin, cela n’était pas trop tôt ! « — Son Altesse vous demande de bien vouloir patienter encore. Il n’a pas tous les éléments en main. »

Juan Felipe marquès de Puerto Valdez

Il obtenait chaque jour la même réponse à peu de choses près. Il allait donc pourrir dans cette ville alors que celle qu’il considérait comme la sienne était en danger ainsi que tout ce qu’il aimait. Il avait été logé dans le Palais. C’était un bâtiment imposant de trois étages long de cent toises, avec quatorze patios intérieurs, un vrai labyrinthe à plus d’un titre. Il en fallait plus à Juan-Felipe pour être impressionné, de par le statut de sa famille, il avait été reçu au palais d’Orient de Madrid et y avait un temps fréquenté la cour. Le surintendant des lieux lui avait destiné des appartements dans l’aile ouest et il y avait fait conduire par l’un de ses subalternes. Après avoir traversé l’immense patio encerclé d’arcades baroques sur ses trois niveaux et qui constituait le jardin du vice-roi et de son entourage, ils arpentèrent les couloirs et les cours intérieures. Ils avaient abouti au premier étage du bâtiment presque à l’opposé de l’entrée principale, la porte sud. Les fenêtres de ses appartements donnaient sur un jardinet, lui aussi agrémenté d’arches, rafraîchi par une fontaine et ombragé par des palmiers et des bananiers. Il détenait quatre pièces richement ornées et meublées, Ignacio était logé au-dessus, un escalier en colimaçon les reliait. Le vieux Nestor avait trouvé sa paillasse dans la garde-robe. Le surintendant lui avait adjoint un autre domestique Rosario qui allait chercher les repas jusqu’aux gigantesques cuisines du Palais et répondait aux besoins éventuels de son maître temporaire. Le capitan devait bien admettre qu’il était bien hébergé.

Nestor, qui avait toujours servi la famille de Fuente-Pelayo, celle du père de Juan-Felipe, l’avait rejoint sur la demande de la mère de son jeune maître, juste avant qu’elle ne meure. Le vieil esclave avait donc traversé l’Atlantique et s’était retrouvé à nouveau au service de celui-ci comme valet de chambre. Mais lui, qui n’avait jamais souffert d’aucun mal, tomba malade, à peine arrivé à Mexico. La fièvre l’avait saisi et ses entrailles n’acceptèrent plus aucune nourriture. Juan-Felipe demanda l’aide d’un médecin envoyé par le gouverneur du palais, mais celui-ci n’eut pas le temps de soulager l’esclave. Il mourut de façon fulgurante, d’une affection inconnue. Son maître en ressentit un véritable chagrin, depuis sa petite enfance l’esclave avait toujours été dans ses pas le protégeant de tout, le relevant chaque fois qu’il tombait, effaçant ses bêtises ou prenant les corrections pour lui. Décidément, cette ville lui portait malheur.

Le gouverneur du palais l’ayant appris, Juan-Felipe vit arriver un nouveau valet, Guido, un métis aux manières affectées. Celui-ci par la force des choses fit l’affaire et rejoignit son comparse déjà mis à son service, mais Juan-Felipe s’en méfiait, il n’aurait su dire pourquoi. Il ne pouvait faire un pas sans le trouver sur sa route, il l’estimait trop zélé. Il supposait que ce valet de chambre de fraîche date le surveillait. Pour vérifier cette présomption, il avait laissé son courrier dans un désordre réfléchi et ne l’avait pas retrouvé au même emplacement. Il n’avait donc pas tort et en eut la certitude par son second qui, suspicieux, suivit ses faits et gestes. L’homme rendait son rapport tous les jours au secrétaire du gouverneur du palais. Ils se demandèrent si l’on n’avait pas empoisonné le vieux Nestor dans la seule fin de mettre à sa place cet espion. Si Juan-Felipe voulut en écarter l’idée, la trouvant incongrue, Ignacio ne fit pas de même. Il avait jugé Rosario et Guido trop mielleux, trop serviles, il entrevoyait quelque chose de peu naturel. Dans le même temps, il s’était rapproché d’une servante de leur riche et belle voisine de patio, doña Manrique de Zúñiga. En plus de ses rondeurs salvatrices pour son ennui, il en avait tiré les informations recherchées. Elle lui apprit très vite qu’ils ne ressemblaient en rien à des domestiques et qu’ils étaient l’un et l’autre des affidés de l’intendant du palais.

L’espion n’avait pas grand-chose à raconter. Malgré sa proximité avec la cour, Juan-Felipe n’avait pu rencontrer le vice-roi ni un de ses conseillers. Dans un premier temps, il était resté enfermé dans les appartements qui lui avaient été destinés. Cela s’était su. Par curiosité ou pour satisfaire à la demande soutenue du vice-roi, il avait donc reçu des invitations auxquelles il avait fini par se rendre. Il avait aspiré trouver des appuis pour obtenir au plus vite sa réponse, mais très rapidement il comprit que personne ne l’aiderait. Juan-Felipe allait, désespéré, de dîners en bals et de bals en tables de jeu. Son titre de Marqués, affilié à plusieurs grandes familles d’Espagne, avait tout de suite attiré la convoitise féminine. Les mères avaient très promptement abandonné l’idée de l’unir à leurs filles puisqu’elles apprirent très vite qu’il était marié et qui plus est à une Française. Mais les autres, celles que l’ennui du mariage gagnait, ignorèrent ce qu’elles pensaient être un détail. Un homme comme lui, si charmant, ne pouvait désirer que l’amour, la conquête, et elles étaient prêtes à laisser tomber leurs défenses. Elles lui démontrèrent leur intérêt par moult procédés, mais il ne céda jamais à leurs avances à peine déguisées. Comme il était toujours apprêté avec recherches, les plus aigries firent courir le bruit qu’il était inverti, mais personne ne put valider cette version. La seule chose dont tous étaient sûrs, c’était qu’il était féru de cartes, qu’il pouvait jouer toute la nuit sans faiblir et qu’il perdait sans sourciller.

Sa visite abordait la troisième semaine et son séjour forcé commençait à le faire périr d’ennui. Cette société ne détenait pas les fastes de l’étiquette de la cour madrilène ni le laisser-aller familial et joyeux des soirées orléanaises où chacun arborait l’opulence de sa situation avec naturel, comme si de rien n’était. Ici, les aristocrates ou les nanties étaient guindées prises dans l’obsession de faire mieux qu’à Madrid, d’afficher leur fortune. Elles étaient loin de l’élégance négligée toujours parfaite d’Antoinette, mais c’était peut-être, car son aimée était française, et cela les autres femmes ne pouvaient rivaliser avec.

*

Doña Manrique de Zúñiga

Doña Manrique de Zúñiga avait acquis les bancs de son union. Elle avait patiemment attendu un mois avant d’obtenir l’autorisation. Elle n’était pas pressée, se recouvrer un conjoint n’était pas précisément une joie pour elle. Son précédent, un homme riche, du triple de son âge, n’avait vu en elle qu’un ventre. Il avait opté pour elle pour sa famille et la fécondité des femmes de celle-ci. Elle n’avait de cette union tiré que le bonheur d’être mère et celui de ne subir que peu de temps cet individu désagréable, malodorant et peu perspicace en la beauté de son épouse. De cette alliance de cinq ans, on ne lui avait rien demandé, sa parentèle avait décidé pour elle. Sortie du couvent à quatorze ans, elle était allée devant l’autel découvrir son mari et maître. Celui-ci l’avait ensuite cloîtrée dans un palais jusqu’à la naissance de son fils un an plus tard. Sur le choix de l’hymen suivant, elle ne s’était pas laissée faire, car rien ne l’obligeait à obéir aux siens. Du côté de son futur conjoint, personne n’avait son mot à dire. Elle avait fait taire sa belle-mère qui malgré sa grande maturité pensait pouvoir prendre l’ascendant sur elle et l’avait envoyé pour sa santé dans une hacienda plus au nord. Quant à sa famille, elle dut freiner les complots qui s’ourdissaient pour l’unir de nouveau. Elle avait sélectionné son nouvel époux et son père comprit qu’il valait mieux aller dans son sens. Il avait donc accepté son choix par ailleurs avantageux, et l’avait appuyé. L’autorisation acquise, elle avait enfin pu revenir à la cour et sortir de sa claustration due à son veuvage, celui-ci était officiellement terminé. Sa place élevée dans la société de la Nouvelle-Espagne lui permettait de retourner dans l’entourage du Vice-roi. Elle y avait recroisé le jeune homme qui l’avait tant égayée par son impatience. Il avait bien essayé de l’aborder pendant leurs attentes respectives, mais sa duègne avait fait barrage. Elle n’avait rien dit alors. Elle était restée imperturbable. C’était sa fonction et elle préférait savoir à qui elle avait affaire avant tout échange. Depuis, elle détenait par sa servante plus de renseignements sur le sujet de ses préoccupations devenues celles de Vice-roi plus que tout autre. Elle avait décidé de l’aider. Cela la flattait de pouvoir jouer un quelconque rôle dans la politique de son pays. Quand elle fut instruite de quoi il en retournait, elle chercha comment faire avancer ses pions. Sûre de son fait, elle enjôla son fiancé à l’épauler dans sa quête en lui montrant les avantages diplomatiques qu’il retirerait en soutenant le Vice-roi. Par exemple en lui sacrifiant un peu d’or, il lui deviendrait redevable et cela pouvait toujours servir. Son futur époux découvrait avec plaisir la perspicacité de la jeune femme et se félicitait déjà de l’assistance qu’elle pourrait lui apporter pour développer l’aura de sa famille ou tout du moins pour garantir son rang. Lorsqu’elle fut assurée de pouvoir abattre ses cartes, elle profita d’une soirée dans les salons du Vice-roi pour demander à ce dernier s’il allait enfin accorder un entretien au jeune lion qui usait les planchers de sa salle des doléances. Le Vice-roi amusé par la formule et content de l’intelligence de la dame qui ne lui gardait pas rancune de son attente lui avait répondu que c’était prévu pour dans trois jours.

Juan-Felipe apprit donc son audience lors d’un quadrille entre deux éclats de rire la jeune femme.  

*

L’émissaire du gouverneur de Louisiane fut reçu en grande pompe, comme un ambassadeur, il comprit tout de suite que la réponse qu’il allait ramener à son supérieur n’était pas celle qu’il attendait. Effectivement, le Vice-roi estimait qu’il avait d’autres chats à fouetter que ces Américains. De plus, il pensait que le gouvernement de Louisiane était là pour protéger ses frontières. Il avait alors préparé une riposte courtoise et suffisamment floue pour qu’elle ne lui soit pas reprochée. Elle était accompagnée d’un coffre détenant une cinquantaine de lingots d’or et six hommes armés pour reconduire le messager, et pour en imposer le contenu, le tout présenté avec grand décorum. Ce n’était pas l’affaire de Juan-Felipe, il joua donc le jeu. Dix jours plus tard, il repartait vers la Nouvelle-Orléans.

*

Avant de partir, Ignacio régla un problème qui chatouillait sa conscience. Le dernier soir, il talonna Guido, le valet, qui avait remplacé le vieil esclave. Il parcourut derrière lui les couloirs qui descendaient vers les cuisines, attendit qu’il en sorte, ainsi que du palais. Il le suivit dans les rues de Mexico et lorsqu’il considéra qu’ils étaient seuls, il le coinça dans l’encoignure d’un mur et lui réclama qui lui avait demandé d’empoisonner l’esclave de son maître. L’homme affolé devant la mine déterminée de son agresseur lui raconta que c’était le gouverneur du palais, ceci afin de pouvoir espionner son capitan. Le second s’en doutait et comme il ne voyait pas comment faire payer le donneur d’ordre, il trancha la gorge de l’exécutant. Même si c’était un esclave, Nestor était vengé. 

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 35

Esther et Pierre Henri Hautbois, décembre 1793

Esther

Le dernier cyprès tomba sous les coups de hache des esclaves. Pierre-Henri contemplait avec fierté le travail accompli, le bungalow, réalisé sur les plans de celui déjà existant dans l’autre partie de la plantation, était terminé, et les deux premiers hectares étaient déboisés, cela avec la vingtaine de nègres que Georges Tremblay lui avait concédés. Encore quelques souches à extirper du sol et la terre grasse serait prête à accueillir les pieds de coton. D’ici aux premiers semis, il aurait bien réussi à en faire tomber le double. La lumière du jour finissant annonça la fin du labeur.

Lorsqu’il intégra le bungalow, une odeur de soupe épicée lui flatta les narines accentuant sa faim par gourmandise. Il traversa le lieu d’habitation sommairement meublé et retrouva Esther dans le petit bâtiment construit à l’arrière pour la cuisine. Sa maîtresse qui ne l’avait pas entendu entrer, tournait le dos à la porte. Elle semblait parler au contenu d’une caisse. Pierre-Henri sourit de bonheur et s’exclama faisant sursauter la très jeune femme « — alors comment vont mes femmes ! 

— Chut ! Elle vient de s’endormir, gronda-t-elle en riant et en montrant le nourrisson installé dans ce qui lui servait de berceau. Le père s’approcha du poupon dont le premier duvet tendait vers un roux orangé, ce qui l’amenait à la surnommer « ma petite orange » par le père, et que la mère reprenait chaque fois « — elle s’appelle Nouria ».

*

L’arrivée des meubles de sa sœur avait coupé l’herbe sous les pieds de sa colère. Antoinette-Marie avait tout d’abord écarté de ses pensées la grossesse d’Esther. Elle avait fini par s’en entretenir avec Marie-Adélaïde qui lui avait fait relativiser les faits. « — vous savez Antoinette, sur toutes les plantations il existe des bâtards de blancs qui ont passé leurs instincts sur des négresses, au moins pour Esther, c’était consenti et ce n’était pas Juan-Felipe. » Encore heureux, pensa la jeune femme. Marie-Adélaïde reprit. « — si cela vous gêne, ce que je comprends, faites comme la plupart des maîtresses de plantation, éloignez la fautive, renvoyez-la aux champs.

— Mais c’est injuste, c’est trop cruel !

— Alors, fermez les yeux.

— Il doit y avoir une autre solution ? Je reconnais que je n’aime pas l’idée de cette grossesse.

— Antoinette, ne soyez pas prude. Regardez les choses en face, c’est notre monde. Vous y serez confrontée en diverses occasions, et vous mettrez vous martel en tête chaque fois ?

— Je ne sais pas, mais cette fois-ci c’est Esther. Je l’avoue, bien que ce soit ma chambrière, j’aimerais un tant soit peu la protéger.

— Alors, voyez avec Georges qu’il éloigne Hautbois-Guichette, renvoyez-le !

— Ah non ! Et l’enfant d’Esther ?

— Antoinette, quoiqu’il arrive cet enfant sera un bâtard, et il sera considéré comme un nègre, quelle que soit la couleur de sa peau. » Marie-Adélaïde n’appréciait pas le discours qu’elle tenait à son amie, mais elle ne pouvait faire autrement, Antoinette-Marie devait admettre le monde dans lequel elle vivait. Cette conversation faisait écho à une semblable que la maîtresse de la plantation avait échangée lors du projet d’émancipation de Mama-Louisa avec son notaire. Elle avait toujours du mal à saisir la complexité de la situation, non pas la grossesse d’Esther, mais la perception que les uns et les autres avaient de la couleur de la peau. De celle-ci était déterminée le statut de la personne et sa place dans la société. Elle était troublée, elle-même n’était pas assurée de ce qu’elle croyait. Elle avait des difficultés à s’avouer que si elle ne voyait pas ses esclaves comme des meubles, elle ne les pensait toutefois pas son égal. Pour Mama-Louisa, c’était autre chose, sa peau claire et sa confiance hautaine l’écartaient de cette catégorie subalterne. Tout cela bouleversait sa façon de raisonner, la mettait mal à l’aise. Elle n’aurait pas su dire pourquoi. Elle percevait bien l’injustice, mais n’arrivait pas à se rebeller contre elle, elle la ressentait comme une normalité et admettait qu’en dehors de quelques sursauts elle vivait avec. La plupart des personnes de son entourage ne se posaient pas ce genre de question ou du moins ne l’auraient pas avoué, elle en voulait presque à Esther de l’obliger à y réfléchir. Elle sauvegardait sa conscience en demeurant clémente avec ses esclaves, les préservant des mauvais traitements et subvenant à leurs besoins quotidiens. Faire travailler ce peuple noir n’était pas ce qui la gênait, que les blancs soient supérieurs était pour elle une évidence que son éducation, son ignorance des autres ethnies et la religion avaient faite sienne. Ce qui la perturbait c’était la possession. La notion de propriété ne l’avait jamais effleurée, protégée au sein du château de Cambes comme au sein d’un couvent, elle n’avait rien détenu avant de mettre les pieds sur le ponton de la plantation, pas même elle-même. Les femmes de sa famille l’avaient vendue pour son bien être au fils du baron de Thouais. Mais l’on donnait en mariage toutes les filles en échange d’un supplément de pouvoir, de patrimoine, cela était somme toute normal. Elle n’avait appris qu’au moment de son veuvage qu’elle avait été pourvue par ses bienfaitrices de terres et de biens presque équivalents à ceux de son époux. Elle admettait que dans son cas, il n’y avait qu’elle qui avait tiré bénéfice de ce mariage. Tous les cadeaux reçus depuis son départ de Cambes sous la forme de son trousseau avaient été pour elle un dû, une justice, d’autant elle l’avait obtenu au moment où elle prenait conscience de sa situation au sein de sa famille, de l’abandon, du rejet de son père. Elle n’avait pas été malheureuse auprès de la famille Freydou, elle avait vécu simplement sans identité définie, ou tout du moins la lui avait-on cachée. Ce secret l’avait fait souffrir, car personne ne l’avait aimé avec naturel excepté Antonin, son frère de lait. Aussi lorsque Madame de Maubeuge, devenue depuis son amie, lui avait offert sans affectation Esther, avait-elle été très perturbée. Posséder un être humain lui semblait inconcevable, non pas qu’elle leva le masque sur ce fait, si elle avait été ignorante son séjour à Saint-Domingue l’aurait éclairé, mais c’était pour elle impensable jusqu’à ce qu’elle fût mise au pied du mur. Quand elle avait admis que dans la société dans laquelle elle entrait cela été incontournable et que son mariage la rangeait d’office dans la catégorie des propriétaires d’esclaves, elle avait couvert d’affection sa femme de chambre pour compenser sa prison. Elle s’était fait une obligation de protéger de son mieux ses esclaves, ses nègres, comme tous disaient dans son entourage, aussi, avait-elle été meurtrie de savoir sa domestique enceinte de son économe. Elle avait failli à son devoir. Elle ne l’avait pas défendue de ce qu’elle soupçonnait être des désirs libidineux de celui-ci. Mais peut-être que Marie-Adélaïde avait raison, elle s’imaginait peut-être une montagne de rien. Et puis s’était niée à Esther la possibilité d’avoir des sentiments et cela la faisait culpabiliser, car elle avait réalisé qu’elle avait fait d’Esther sa possession. Un être infantilisé qui ne pouvait réfléchir par lui-même. Tout cela la troublait, elle se devait d’éclaircir sa vision des choses pour que sa vie corresponde à sa façon de voir. Mais pour l’instant, elle était dans l’obligation de se décider. Elle chercha donc une solution auprès de son contremaître.

*

Pierre-Henri Hautbois Guichette

De toutes les cultures, celle de la canne à sucre était la plus dure. Les sucreries roulaient ordinairement sept à huit mois de l’année pendant ce laps de temps, ils devaient constamment réaliser le quart à tour de rôle. Georges Tremblay avait engagé deux suppléants, deux Français, deux frères, eux aussi du Sud-ouest. Malgré ça, cette période s’avérait la plus pénible pour Pierre-Henri, il avait du mal à trouver du répit, fumigé par les vapeurs des chaudières, par la chaleur infernale des fourneaux. Aux bruits tumultueux de la machine, des chansons et des apostrophes des nègres de quart, il somnolait parfois sur un fauteuil tout en surveillant la besogne des esclaves et le bon fonctionnement de l’appareillage. Remplacé par un des suppléants, car le processus ne pouvait être suspendu, dans un faible état d’assoupissement, provoqué par une fatigue excessive, il allait se reposer dans une cabane construite à cet effet et ouvrait les yeux au son de la cloche qui réveillait l’atelier et lui signifiait le lever du jour. Le regard embrumé, il allait se baigner dans le bayou qui tempérait la température du moulin. La lassitude accablante qui le tenait pendant toute cette durée lui aurait fait céder dix ans de vie pour jouir d’une heure de plus de sommeil. Mais la manipulation commençait le dimanche à cinq heures du soir et s’écoulait jusqu’à sept heures du matin du dimanche suivant. Elle ne pouvait être interrompue sans occasionner une altération préjudiciable à la qualité du sucre à cause de la lente fusion du vesou. Les employés ne se permettaient l’arrêt de la chaudière que dans un cas forcé. Mais il tint bon ce qui conforta Georges Tremblay dans son choix d’embauche.

Pierre-Henri fut donc étonné quant au milieu de sa surveillance du précieux liquide, Abraham vint le chercher sur ordre de la maîtresse. Il se fit remplacer par un des frères Lamotte et suivit le majordome.

*

La jeune femme marchait de long en large dans le bureau de la plantation. La demeure désormais pour ainsi dire meublée affichait en plus de tout le confort voulu, une patine élégante que toute créole appréciait d’exposer. Une table de travail plate marquetée ornait le centre de la salle. Les murs couverts d’étagères supportaient des livres, d’autres les registres de la propriété. Le baron de Thouais, père de son premier époux, avait laissé dans des caisses, pléthore d’ouvrages devant agrémenter la pièce. Elle avait déniché des œuvres de Démosthène, Virgile, Cervantes, Montaigne, Bossuet, La Fontaine, Le Sage, Marivaux, Fontenelle, Rousseau, Marmontel, Raynal, une Histoire romaine, Bourdaloue, Massillon, le jeune Anarchasis, les mémoires de Mme de Maintenon, des livres historiques, des récits de voyage, des essais d’histoire naturelle, de mathématiques et de philosophie, des pièces de théâtre et des romans, sans omettre des manuels d’études et de piété. Au total, sept cent trente-neuf volumes constituaient la bibliothèque. C’était une pièce qu’elle appréciait, elle y passait le soir des heures studieuses sur les registres qu’elle tenait à jour, soulageant de la sorte son contremaître et s’appropriant ainsi la vie de sa propriété. Elle y avait découvert sa fortune, ses possessions, ses gens et la difficulté de faire vivre et fructifier ses biens. Elle s’intéressait au moindre détail de l’existence du domaine. Elle y mettait un sérieux et une rigueur qui rassurait Georges Tremblay et réjouissait Marie-Adélaïde. Elle tenait également son journal, reflet de sa vie et de ses pensées. Elle y transcrivait ses soucis, ses joies, ses craintes. C’est devant ce bureau qu’elle écrivait en France toujours aussi régulièrement sans pour autant recevoir de réponse. Elle finit par interrompre son va-et-vient et s’assit sur le fauteuil installé face à la porte-fenêtre qui donnait sur l’un des escaliers allant vers le jardin d’agrément. Elle rajusta sur ses épaules son étole. Pierre-Henri frappa contre la porte ouverte de la pièce avant d’y pénétrer, malgré le sourire de sa maîtresse, il sentit tout de suite le malaise.

« — Asseyez-vous Pierre-Henri. J’ai à vous entretenir de ce que nous pourrions appeler un problème. » Il prit place, pas très à l’aise, devinant ce qui allait suivre, déjà prêt à réagir, à se défendre, à se justifier. De son côté, elle resta debout, visiblement agitée, toucha comme chaque fois son pendentif contenant la reproduction du château de Cambes, cadeau de madame de Verthamon, et ne sachant pas trop par où commencer, se dirigea vers une étagère comme si elle cherchait quelques livres ou registres. Elle regrettait à cet instant de ne pas être un homme, mais elle n’avait pas voulu que ce soit Georges Tremblay qui règle ce problème. Elle avait décrété que c’était son rôle, et si Juan-Felipe avait été présent, cela n’aurait rien changé, c’était elle la maîtresse de la Palmeraie. « — je ne suis pas sans vous apprendre que ma chambrière est enceinte de vos œuvres, comme il allait intervenir, elle l’arrêta dans son élan ; non, laissez-moi continuer. Vous connaissez donc mon mécontentement. Comme nous ne pouvons revenir en arrière, pour le bien de celle-ci, j’ai cherché une solution… Il m’a été proposé de vous renvoyer, mais outre que cela n’aurait pas résolu le sort d’Esther, Georges tient à vous garder, car il semblerait que vous soyez un économe de valeur. Donc, j’ai décidé avec celui-ci de vous envoyer défricher la partie nord de la plantation afin de mettre en terre du coton. Et dans l’intention de permettre à Esther de vivre correctement vous y construirez un bungalow identique à celui qui héberge monsieur et madame Tremblay. De plus, je prendrai sur votre paie de quoi affranchir Esther et son enfant à venir au moment voulu. Si cela ne vous convient pas, la porte est ouverte. » Elle avait récité sa tirade d’une traite tout en souhaitant qu’il ne l’interrompe pas. Pierre-Henri était soufflé, il était loin de s’attendre à cette proposition qui sous des dehors de punition était plus qu’il ne pouvait en espérer. S’il avait pu, il aurait embrassé sa maîtresse pour la remercier, mais il préféra jouer profil bas. « — quand dois-je commencer ?

— Vous partirez dès lundi avec dix hommes que vous donnera monsieur Tremblay, vous démarrerez par le bungalow, Esther viendra s’occuper de son entretien quand elle aura accouché.

— Bien madame. »

*

De la fin de l’été à l’hiver, avec les esclaves octroyés, il avait tout d’abord dégagé et façonné les allées de la plantation dans la portion vierge de celle-ci, rejoignant celles qui étaient existantes. L’ensemble forma un quadrillage permettant d’accéder à chaque partie du domaine même les plus sauvages. Au milieu, il avait construit une maison basse entourée d’une véranda, puis avait commencé le défrichement des futurs champs alloués au coton. À la fin de l’automne, Esther accoucha sans problème d’une petite fille, baptisé Nouria, et comme promis, elle vint s’installer auprès de lui. À l’hiver, il vit arriver Georges Tremblay. Celui-ci lui annonça qu’il quittait la Palmeraie devenu propriétaire de la plantation voisine et que désormais il partagerait son poste de contremaître avec Francisco Alvarez-Pignero. Ce fut lors de cet échange qu’il apprit le mariage de son comparse avec la fille des Bertin-Dunogier et que par conséquent pour plus de commodité, il laisserait le nouveau bungalow au jeune couple. Comme il était visiblement contrarié, Georges Tremblay l’avisa qu’il allait dorénavant habiter à sa place derrière la demeure des maîtres. Cela sous-entendait qu’Esther et leur fille le suivaient. Décidément, la chance lui souriait, cela faisait trois ans qu’il était arrivé dans la colonie et les circonstances lui offraient un poste dont il avait à peine eu le temps de rêver. La terre ne le portait plus, tellement il s’avérait heureux.

*

Jeanne-Gabrielle Bertin-Dunogier

Le jour passait au travers des jalousies. Elle avait le cœur lourd, plein de rancœur et de résignation. Elle s’assit sur le lit fixant les rais de lumière sur le plancher. Elle resserra sa tresse de cheveux, y ramenant les mèches blondes qui s’en étaient échappées. Sans attendre sa chambrière, Jeanne-Gabrielle repoussa la mousseline qui lui servait de moustiquaire. Une semaine auparavant, elle était devenue doña Alvarez-Pignero et avait décidé de ne jamais revenir dans la maison de son enfance. Elle avait accepté d’épouser le contremaître de la plantation voisine, elle qui aurait dû être la maîtresse de cette plantation ou d’une semblable, mais le sort en avait tranché différemment. Sa colère larvée en son sein la rongeait, elle était allée aux marches de l’autel donner son consentement comme l’on allait à une exécution, à celle de l’anéantissement de son avenir. C’était sa destinée, elle avait retourné sa situation dans tous les sens et n’avait pas trouvé d’autres portes de sortie. Son futur mari n’était pas en soi désagréable. Elle l’estimait sans intérêt, une allure plaisante, mais peut-être un peu trop taciturne à son goût. Son unique avantage, mais qui ne lui apportait guère de valeur à ses yeux, était d’être épris d’elle. C’était son problème, elle n’avait rien réclamé. Tout au plus s’avèrerait-il plus maniable. Si cela n’avait été que d’elle, elle n’aurait pas baissé le regard vers lui. Elle ne l’avait agréé que pour deux raisons, la première, il était le fils cadet d’un comte espagnol et la deuxième, et celle-ci la faisait rager, il était le seul à l’avoir demandé. Elle oubliait un peu vite tous les refus hautains qu’elle avait distribués au fil de ses caprices, au temps où elle aurait pu prendre en mariage n’importe lequel de ses voisins. Plus d’un héritier s’était mis sur les rangs, elle était jolie voire plus, et la légataire de la plantation de son père. Mais trop gâtée, ce qu’elle n’aurait pas admis, elle avait rechigné, elle attendait celui qui ferait palpiter son cœur comme dans les romans. Seulement le temps en avait décidé autrement. Elle avait vingt ans, toute sa beauté, mais elle ne possédait plus de dot.

Elle n’en montrait rien, mais ressassait intérieurement son sort funeste auquel elle ne détectait aucun avantage. Elle ruminait encore ses idées noires quand entra Rebecca sa chambrière, sur qui elle passa sa mauvaise disposition. Un peu plus âgée qu’elle, la métisse l’avait suivie dans sa nouvelle vie avec deux de ses sœurs, madame Bertin-Dunogier en avait décidé ainsi. L’esclave ouvrit les volets sur un temps poisseux de chaleur et d’humidité que sa maîtresse trouvait déjà incommodants. Elle redoubla de reproches envers sa servante, mais celle-ci connaissait trop bien ses changements d’humeur pour que cela perturbe son flegme coutumier. Elle la prépara patiemment, la coiffant et l’habillant d’une robe de linon nouée lâche autour de sa taille, une fois fait la femme de chambre la laissa seule. Gabrielle regarda avec ennui le mobilier qu’elle avait ramené de la plantation paternelle. Avec ses meubles, sa garde-robe, quelques bijoux, dont une parure que sa mère lui avait offerte pour son mariage, ainsi que trois esclaves de maisons, elle ne détenait rien et cela la mettait hors d’elle. Elle se retrouvait entièrement dépendante de son époux qui n’avait lui-même pas grand-chose. Elle se savait de mauvaise foi, il possédait de quoi acheter des terres, mais pas assez pour les cultiver, il attendait donc son heure. Lui-même avait de quoi avoir du ressentiment, du fait que l’ancien Gouverneur don Miró avait, bel et bien, négligé sa promesse de le pourvoir d’une concession. Plus patient et plus pragmatique, ne voulant pas aller à l’échec, Francisco avait remis à plus tard ses projets sans intention de les oublier. Le coup du sort qui venait d’arriver à Georges Tremblay le laissait espérer en des jours meilleurs. Il s’était donc rendu avec joie à la cérémonie, puisqu’il allait épouser celle pour qui il soupirait. Son allégresse avait été de courte durée, l’abbé Antonio avait béni leur union dans la petite église de Bringier, s’y était entassée la communauté de voisins. Devant la froideur de la mariée, Marie-Adélaïde n’avait pu s’empêcher de confier à Antoinette-Marie ses craintes quant au bonheur du couple, ce qui avait crispé l’estomac de cette dernière, instigatrice de l’hymen. À quelques bancs des deux comparses, Pierre-Henri septique, lui aussi, regardait l’échange des consentements, Francisco y mettant visiblement tout son sérieux. Il n’enviait pas son compagnon bien que la jeune épousée, dans sa robe, couleur azur, agrémentée au décolleté et aux bas de manche de volants de linon, était ravissante. Il se révélait évident qu’il allait devoir dresser la belle, ce en quoi il ne s’inquiétait pas trop pour avoir vu son ami dompter des juments récalcitrantes. Cette image le fit sourire. La cérémonie finie, tous se retrouvèrent sur les pelouses de la Palmeraie où les attendaient un veau et un cochon sur des braises entretenues par Abraham et les regards inquisiteurs d’Hyacinthe et de Nathanaël. Des tables installées dans la galerie trônaient sous l’œil approbateur de Mama-Louisa, un buffet richement garni et servi par toutes les esclaves de maison, était le cadeau de bienvenue d’Antoinette-Marie. Elle accueillit Gabrielle comme un nouveau membre de la famille. Celle-ci la remercia du bout des lèvres, elle lui en voulait encore d’avoir convolé avec Charles-Henri de Thouais, son premier mari, et ainsi être devenue la maîtresse des lieux. C’était irrationnel, rien hormis ses rêves ne lui avait réservé cette place, mais elle avait espéré, toute jeune fille, épouser son voisin et c’était une Française de France, contre toute attente, qui avait balayé ses illusions. Et maintenant, elle lui devait en partie son récent statut, ce semblant de sécurité.

Le soir venu, le landau avait été attelé pour emporter les mariés dans leur nouvelle maison. Après avoir dit au revoir à tous, ils avaient parcouru les quelques toises qui les séparaient de leur destination. Devant le bungalow si ridicule aux yeux de la jeune épousée, elle était tombée en larmes, c’en était trop pour elle. Francisco, désemparé, l’avait consolée et rassurée, pendant la journée, il avait été meublé, elle allait rentrer en possession de tout son confort. Et contre toute attente, elle lui avait fait une scène, l’accusant de tous ses malheurs. Ne sachant que faire, il l’avait laissée dans les mains de sa chambrière. Dans la semaine qui suivit elle refusa de le voir ou tout comme. Francisco prit son mal en patience, il pensait que c’était beaucoup pour la sensibilité d’une femme.

Ce matin-là, comme les précédents, Gabrielle se retrouva désœuvrée ; depuis la galerie, elle fixait la voie qui menait vers le fleuve. Celle-ci avait été ouverte au milieu de la forêt encore en friche, elle rejoignait, comme l’allée de chêne de la Palmeraie, la route le longeant. Mais autant l’une était ordonnancée entre ses arbres et ses pelouses, apanage de la maison de maître, autant celle-ci n’était qu’un chemin pour charrette traversant un univers sauvage. Quant à celle qui passait devant le bungalow, c’était à peine mieux, et en angle droit, elle menait directement dans la partie cultivée de la plantation. Les bras croisés sous la poitrine, elle réfléchissait à son devenir, ressassant des idées noires. Elle sursauta au son de la voix de Francisco. « — bonjour madame, avez-vous bien dormi ?

— Oui ! oui ! bien sûr ! » Elle pensait qu’il allait en rester là. Rien que de le voir cela l’agaçait. Il la gênait dans son ennui. « — désirez-vous que je vous accompagne jusqu’à la plantation, madame de Puerto-Valdez se fera un plaisir de vous recevoir ? »

Francisco Alvarez Pignero

Durement, elle lui répondit. « — Que voulez-vous que cela me fasse ! Je n’ai aucune velléité à la fréquenter ! » Elle lui tourna le dos et s’apprêta à rentrer. Il la retint par le bras et gardant son sang-froid, il reprit. « — Madame ! Personne ne vous a obligé à m’épouser et cet engagement, non consommé, peut encore se rompre. De plus, que vous n’ayez pas envie de me souffrir, c’est une chose que je supporterai un certain temps, mais en aucun cas vous n’entacherez mon nom et ma situation par un comportement infantile. Madame de Puerto-Valdez est ma maîtresse et notre hôtesse. Elle n’est pour rien dans vos malheurs. Tout ce que vous avez autour de vous a été généré pour vous, donc, vous lui restez redevable. Avec ou sans moi, vous irez lui porter vos respects. Si par cas, vous en jugiez autrement, je prendrai les décisions adéquates. Sur ce, Madame, bonne journée et à ce soir ! » Francisco avait tenu son propos d’une traite. Il était épris, mais pas au point de laisser ce sentiment pulvériser son honneur. La mort dans l’âme, il tourna les talons, persuadé d’avoir anéanti son mariage et son espoir de bonheur.

Gabrielle en resta bouche bée. Cela, elle ne l’avait pas envisagé. Elle avait supposé pouvoir le mener par le bout du nez, elle le voyait tellement amoureux. Des hommes, qu’elle connaissait peu, elle en avait fait jusque-là ce qu’elle en voulait, elle pensait les manœuvrer à sa convenance, sans percevoir qu’elle était protégée par son statut de jeune fille de famille respectée. Sa première réaction se présenta sous la forme de la colère. Il était inadmissible qu’il lui parlât comme cela ni qu’il lui donnât des ordres. Elle allait faire ses bagages et partir. Mais à peine cette idée lui avait-elle traversé l’esprit qu’elle en comprit l’ineptie. Où irait-elle ? Elle s’effondra, le trop-plein de tension jaillit en gros sanglots. Honteuse de ce relâchement, elle rentra cacher son dépit dans sa chambre. Les mots, bien que durs de Francisco, avaient été un électrochoc ; personne ne lui avait jamais parlé comme cela. Mais ce fut comme une éclaircie entre deux nuages noirs. Tout bien réfléchi, il valait mieux tirer le meilleur parti de sa situation. Elle ne tenait pas à être répudiée. Et il y avait mis un tel sérieux qu’elle l’avait senti capable de mener à bien cette conclusion. Quel scandale cela serait, sa réputation serait salie à jamais, et seul le couvent lui ouvrirait ses portes. Et si cette idée lui avait traversé l’esprit dans le dessein de les punir tous, elle avait vite convenu que c’était elle qui aurait eu le plus à en souffrir. Il avait raison, se lamenter ne l’aiderait pas, s’apitoyer sur elle-même, guère plus, c’était se préparer une suite sans fin de jours sombres. Après tout, son époux demeurait avenant, agréable et travailleur, elle l’admettait, avec un nom et un peu de fortune, autant faire avec et l’appuyer afin de retrouver sa position dans la colonie.

Elle se rafraîchit, elle prit son courage à deux mains, et accompagnée par sa chambrière, elle partit vers la plantation où elle reçut un accueil chaleureux. Le soir venu, Francisco la trouva souriante l’attendant pour souper devant une table dressée. 

*

Caleb

Le petit hurlait, se débattait et s’accrochait à la jupe de la gouvernante, celle qui l’avait choyé, nourrie. Il n’avait pas trois ans, il ne comprenait pas ce qui se passait. Mama-Louisa tout en lui parlant doucement pour le calmer essayait malgré elle de le mettre dans les bras de l’autre femme. Dalila, indifférente, ne ressentait rien pour l’enfant braillard, elle obéissait, elle se devait d’emmener le garçonnet, la maîtresse l’avait décidée.

Sur les marches de la galerie, Sarah à peine plus âgée que lui, entre Hyacinthe et Nathanaël, pleurait à chaudes larmes. Hyacinthe, le plus grand, tentait d’expliquer à la petite fille que Mama-Louisa ne voulait pas abandonner Caleb, que l’autre femme était sa mère. « — Dalila est sa maman ? Ce n’était pas possible, c’était son frère à elle ! »  Elle regarda interrogative à sa gauche Nathanaël, son frère, qui avec le double de son âge représentait la figure paternelle. Celui-ci approuva, Dalila était bien la mère de Caleb, il n’était pas leur frère, ce qu’elle avait toujours cru. D’ailleurs, il était plus foncé qu’elle, mais elle, elle était blanche comme ses frères, quoique Aaron, leur aîné, s’avérait plus mat. De toute évidence, Caleb n’était pas aussi noir que Hyacinthe, ni même que Dalila. D’un autre côté, Mama-Louisa, sa mère, de cela elle n’avait pas de doute, sa maman était plus sombre de peau qu’elle. Elle était en outre de la couleur de Caleb. Pourquoi naît-on de couleurs différentes ? Tout cela était bien compliqué pour ses quatre ans, et son frère avait beau le lui expliquer avec sa propre logique, elle n’y comprenait rien. La seule chose qui comptait, c’était qu’elle se sentait triste, avec qui allait-elle dormir la nuit si Caleb partait avec monsieur Georges ?

Derrière eux était arrivée la bonne Néora, celle qui les soignait tous. Elle était venue les chercher afin de les soustraire de la situation, suivie de ses deux filles, dont l’aînée, Léa, était devenue la chambrière de la maîtresse au départ d’Esther. Sous son calme apparent, la tristesse crispait son estomac. Elle n’avait pas réussi à intéresser Dalila à son fils et la scène qui se déroulait devant elle remuait son âme maternelle.

Antoinette-Marie, alarmée elle aussi par les cris de l’enfant, avait accouru pour découvrir le pathétique spectacle. Elle n’avait pas songé que celui-ci, toujours ignoré de sa mère, ne voudrait pas partir avec elle. C’était, pour elle, contre nature et incompréhensible. Quand elle croisa le regard triste et interrogateur de la gouvernante, elle abdiqua d’un signe de la tête. Devant le mutisme de la mère et l’affolement du petit garçon, elle consentit à le garder. Comme Mama-Louisa le lâchait, il s’enfuit vers ses compagnons et Dalila indifférente tourna les talons. Elle alla rejoindre Suzanne la chambrière de Marie-Adélaïde déjà assise au côté du cocher de la première des charrettes prêtes à s’en aller.

Les chariots étaient emplis du patrimoine du couple Maubourg Tremblay. Ils partaient s’installer dans leur plantation. Le bungalow avait été vidé de tout ce que Georges Tremblay possédait, quelques meubles, dons du baron de Thouais et d’Antoinette-Marie, sa garde-robe et les souvenirs de son père. S’y annexait le peu qu’avait pu sauver Marie-Adélaïde de Saint-Domingue. Parmi les biens qu’ils emportaient s’ajoutaient dix esclaves de la plantation, dont Dalila, comme cuisinière. Et c’était pour ne pas séparer les familles qu’Antoinette-Marie avait décidé que Caleb partirait avec sa mère. Mama-Louisa n’avait pas osé la contredire, comment aurait-elle pu lui dire que Dalila n’aimait pas son enfant qui se trouvait être la malheureuse conséquence d’un viol.

Le calme retrouvé, le convoi s’ébranla au grand soulagement de Suzanne. Impatiente, elle jubilait. Elle avait supervisé le déménagement prenant son futur rôle de gouvernante en main. Elle quittait cette propriété qui n’était pas celle de Marie-Adélaïde où elle ne s’était sentie que de passage. Elle n’y avait pas souffert, mais elle avait mal supporté de n’être que la femme de chambre de Marie-Adélaïde. Personne ne lui avait donné d’ordre, elle ne répondait qu’à ceux de sa maîtresse, la plupart l’avaient ignorée prenant exemple sur Mama-Louisa. Elle allait pouvoir maintenant devenir, elle aussi l’esclave la plus importante d’une plantation. Peut-être cela lui ferait-il oublier Saint-Domingue ?

*

Les deux cavaliers s’arrêtèrent au bout de l’allée, ils contemplaient la demeure nichée sous les chênes désormais la leur. La plantation Bertin-Dunogier était devenue la plantation Maubourg-Tremblay. Sa précédente propriétaire l’avait définitivement quittée. Elle était partie avec Manita, sa fille Lila, sa femme de chambre, et Isaac, son cocher et majordome, pour la Nouvelle-Orléans chez des amis avant d’aller passer quelque temps dans sa famille à La Mobile.

Marie-Adélaïde Maubourg

Georges, de sa monture, se pencha vers sa compagne, elle lui sourit et lui tendit ses lèvres. Ils étaient pleinement heureux. Il descendit de son cheval et aida Marie-Adélaïde à faire de même. Sous le double escalier en courbe qui se rejoignait sur le palier faisant office de terrasse avancée à la galerie, qui enserrait l’étage supérieur, la porte à deux battants s’ouvrit sur la mine réjouie de Suzanne. La nouvelle gouvernante leur présenta Déborah et Sally, les deux jeunes servantes, derniers membres des gens de maison des anciens propriétaires. Georges dans l’impulsion du bonheur saisit son épouse et la porta pour franchir le seuil, Marie-Adélaïde riant à gorge déployée. Ils pénétrèrent dans le vestibule, sur lequel donnaient trois portes de chaque côté. Il se chargea de lui faire visiter les lieux dans lesquels elle n’avait jamais mis les pieds du temps des Bertin-Dunogier. Elle était bien sûr vide de tout mobilier, mais qu’importe, ce n’était qu’une question de temps. Ceux qui n’avaient pas pu être emportés avaient été remisés en attendant d’être récupérés par leur propriétaire légitime. Marie-Adélaïde comptait bien patienter, elle ne voulait pas vivre dans des meubles qui n’étaient pas les siens. Main dans la main, ils passaient d’une salle à l’autre. Le rez-de-chaussée abritait salons, salle à manger, bureau, les pièces de réception pour l’essentiel, quant au premier niveau, c’étaient les pièces intimes. Marie-Adélaïde retrouva le mobilier de sa chambre de la Palmeraie dans la pièce la plus grande entre ce qui serait son boudoir et sa garde-robe. Pour le reste, l’étage détenait une pièce qui deviendrait son cabinet et plusieurs chambres à coucher. La nouvelle maîtresse de maison était plus que satisfaite de sa demeure.

La vente effectuée, George était venu avec Simon Lamotte, un des surveillants de la Palmeraie. Ils avaient réalisé le tour de la propriété, évalué l’état des biens et le travail à faire. Il possédait un peu plus de soixante-dix esclaves auxquels se rajouterait ceux de son héritage du baron de Thouais, le reste était parti à l’encan au bénéfice d’une rente pour madame Bertin-Dunogier. Dans un premier temps, il avait estimé que le nombre subsistant suffirait à remettre en culture les champs. Il devrait bien sûr arracher la canne et préparer la terre pour le coton qui couvrirait la plus grande partie de la plantation. Cette période, qui s’étalerait sur une année, permettrait à l’ancien contremaître de la Palmeraie de garder un œil sur celle-ci, jusqu’à ce que les deux économes, devenus les nouveaux contremaîtres, qui l’y avaient laissé soient entièrement autonomes. 

 Quant aux esclaves, que tous considéraient comme du bétail humain, il comptait bien en prendre soin, d’autant que le marché en était limité par le gouverneur. Ils s’avéraient donc difficilement renouvelables et abordables en dehors de la contrebande. Mais, même avec moins d’esclaves et ses cultures dévastées, le domaine restait une bonne affaire. Outre d’une écurie convenablement fournie d’un étalon et de cinq juments dont une prête à mettre bas, d’un ensemble de bêtes de somme, bœufs, ânes, mules, et un cheptel de quelques vaches laitières et trois veaux, la plantation détenait deux esclaves à part, Moïse et Tati-Messi. Le premier, qui tenait son nom pour être né lors d’une inondation, était le meilleur ébéniste de la paroisse. Dans un premier temps, il s’occuperait de meubler la demeure, dans un second, Georges le louerait ou vendrait sa production. Quant à Tati-Messi, une guérisseuse aux dons variés procurés par la Loa Erzulie, elle était une Mambo identifiée des noirs comme des blancs. Chacun demandait son aide pour les accouchements, une fièvre tenace, un mal inconnu, une blessure… Initiée par Noémie de la Palmeraie aucune plante n’avait de secret pour elle, pas plus que les antidotes, les contrepoisons, les élixirs, les lotions ou les crèmes qu’elle en tirait.

Georges et Marie-Adélaïde étaient enfin chez eux, prêts à vivre pleinement.

*

Son étole, lâchement attachée, laissait à découvert une épaule. Elle déambulait dans les allées de sable du jardin d’agrément. À la main droite, elle tenait la lettre qu’elle avait déjà relue. Elle s’assit sous la gloriette qui remplaçait l’ancienne pergola qu’une tempête avait détruite. La nouvelle architecture faite de bois imitait un petit kiosque que recouvrait une glycine blanche, il protégeait une table et quatre chaises. Antoinette-Marie à l’ombre de celle-ci laissait courir son regard autour d’elle sans le fixer sur rien. Un oiseau moqueur en musicien accompli et sans rival, pas même le rossignol, siffla au sommet du plus grand magnolia. Cela la sortit quelque peu de ses pensées qui se bousculaient dans son esprit. Elle leva la tête vers le trublion dont l’insolence lui tira un sourire. La lettre apportée, une heure plutôt par l’estafette, qui se reposait dans le salon tout en collationnant, était écrite par Juan-Felipe.

« De Juan-Felipe de Puerto Valdez

À Antoinette-Marie marquesa de Puerto Valdez 

Mon Antoinette,

Mon service auprès du gouverneur m’amène à m’éloigner de vous et de la Louisiane. Lorsque vous me lirez, sachez que le cœur serré du manque de vous, je voguerai vers Veracruz. Mon devoir ne m’a pas permis de venir vous dire au revoir et j’en suis fort contrit. 

Ma chère épouse, j’espère en votre patience et ferais tout mon possible pour écourter notre séparation.

… »

 Il partait en mission pour le gouverneur et il ne pourrait certainement pas rentrer d’ici un mois. Depuis le printemps, elle l’avait peu vu, il lui manquait et elle avait du mal à se faire une raison. Malgré son entourage, elle se sentait bien seule. Marie-Adélaïde et Georges étaient allés s’établir dans leur nouvelle plantation. Francisco Álvarez-Pignero avait épousé mademoiselle Bertin-Dunogier et était allé s’installer dans leur nouveau bungalow. Pierre-Henri avait aménagé dans celui derrière la plantation, Esther réintégrant son service auprès d’elle tout en partageant la place avec Léa, la fille de Néora, qui l’avait remplacée pendant son absence. 

Les affaires de la propriété étaient en ordre, Pierre-Henri et Francisco étaient devenus contremaîtres avec toute la confiance de Georges Tremblay et de leur maîtresse, les heures de la Palmeraie se poursuivaient au rythme des cultures. Antoinette-Marie décida de répondre à l’invitation de Madame de Maubeuge et d’aller s’installer chez elle à la Nouvelle-Orléans, elle y attendrait son hidalgo de mari.

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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mes écrits

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 31 à 34

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Chapitre 31

Septembre 1793, des nouvelles de France

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac
Marquesa de Puerto Valdez  

Il faisait encore doux à cette heure de la journée. Antoinette-Marie sortit du dispensaire en laissant un seul mal-portant au soin de la bonne Néora, l’hospitalière du domaine. Elle était satisfaite. Aucun nègre ne rechignait au travail en se faisant passer pour malade, ce qui était un signe positif. Cela corroborait son idée qu’il n’y avait pas besoin de les violenter pour obtenir leur labeur. Évidemment, elle occultait la crainte d’être vendu à un propriétaire plus virulent, ainsi que l’appréhension d’être séparé des leurs, car des familles s’étaient formées avec le consentement des différents maîtres qui avaient régi la plantation. Et avec l’arrivée de cette jeune maîtresse inexpérimentée, tous avaient eu peur à la mort du baron de se voir éparpiller. Elle aurait été étonnée de savoir qu’ils jouaient le jeu pour ne pas être mis à l’encan.

Elle décida de profiter de la clémence des températures pour aller vaquer au jardin avant que la chaleur de la fin de l’été ne la pousse à se retirer à l’intérieur. Elle dirigea ses pas vers la demeure et la roseraie avec sur les talons Navarre et Béarn et bien sûr le petit Hyacinthe, qui tel un page, la suivait partout portant tout ce qui pouvait l’encombrer. Mama-Louisa et elle-même avaient opté pour cette fonction, à la grande jubilation de l’enfant, étant donné qu’elle butait sur lui à longueur de temps. Sur leur chemin, ils rencontrèrent Nathanaël le benjamin de la gouvernante qui l’attendait tout en surveillant sa petite sœur, Sarah. Antoinette-Marie se baissa pour prendre l’adorable fillette, elle espérait que ses filles deviendraient aussi jolies, c’était un ravissement des yeux. Arrivée au jardin, elle la posa la laissant trotter à sa guise entre les arbustes et les massifs de fleurs. Marie-Adélaïde lui avait donné le virus du jardinage. Elle aimait la nature bien sûr, mais le goût de l’ordonnancer lui était venu par son amie, et comme sur les bords du Mississippi rien n’était plus simple, tout y poussait, c’était un plaisir. Elle s’appliqua à ausculter chaque buisson, épiant les parasites destructeurs, arrachant chaque pétale fané, s’émerveillant de la beauté de la floraison, des colibris, ces oiseaux bijoux qui butinaient leurs cœurs. Nathanaël sarclait les mauvaises herbes avec l’aide de Sarah que l’on retenait d’introduire dans sa bouche tout ce qu’elle trouvait. Hyacinthe de son côté surveillait insectes et reptiles rampants qui auraient pu mettre en danger sa maîtresse, tous se souvenaient encore de la tarentule qui avait failli lui coûter la vie. Ce fut au milieu de cette activité que Hyacinthe constata venant dans l’allée deux dames suivies de deux fillettes, il le fit remarquer à la jardinière de circonstance. Elle se redressa délaissant le buisson sur lequel elle ouvrageait, essuya ses mains à son tablier, et en plaça une en visière au-dessus de ses yeux pour les protéger du rayonnement. Elle reconnut l’une des deux femmes, c’était Marguerite Aurion. Elle enleva son tablier qu’elle tendit au négrillon, lissa sa robe de linon, et envoya l’enfant prévenir Mama-Louisa. Elle appréciait l’Acadienne, sa chaleur sans ostentation et son amitié. Elle ne l’avait pas vue depuis le printemps, en fait depuis les fêtes de Pâques qui entraînaient toujours une succession d’invitations. Plus le groupe s’avançait, plus la deuxième femme lui rappelait quelqu’un, mais elle n’aurait pas su dire qui ? Elle effectua un signe de la main en guise de bienvenue et les attendit sur les marches de la demeure. 

Marguerite Aurion

« — Antoinette, j’avais peur que vous ne vous trouviez point chez vous. » Elle lui répondit tout en examinant l’autre femme qui l’observait aussi. « — Oh, il est trop tôt pour aller à la Nouvelle-Orléans, entrez donc, venez vous mettre à l’ombre.

— Attendez, Antoinette, que je vous présente ma compagne. En fait, c’est une surprise. » Antoinette-Marie lui jeta un regard interrogateur. « — Je vous présente sœur Angélique, enfin votre sœur. » Un coup de tonnerre ne l’aurait pas plus stupéfait. Antoinette-Marie examina à nouveau la femme devant elle. C’était donc ça ce qui l’intriguait, effectivement elle ressemblait à Marie-Amélie, et elle ne pouvait se rendre compte qu’elle-même avait quelque chose de cette femme.

*

Marguerite avait insisté pour que sœur Angélique prolongeât son séjour avec les petites Pérez y Montilla après le départ de doña Castaño. Ne se sentant pas prête à affronter encore ses obligations, elle accepta de finir l’été au sein de la plantation. À peu près du même âge et de tempérament similaire les deux femmes tissèrent des liens qui allaient perdurer.

Marguerite lui expliqua ce qu’était la Louisiane, qu’elle était sa vie, elle essayait par tous les moyens de sortir de son apathie Marie-Angélique qui reprenait son identité en tant que sœur Angélique. Elle avait cru deviner à l’ampleur de la tristesse de l’ursuline pour la mort du Second que leur relation avait dû être plus qu’affectueuse. Elle ne chercha pas à savoir, chacun avait ses secrets. Mais la confiance, sur laquelle se construisait leur amitié, permit à Marie-Angélique de livrer ce lourd secret. Elle fut soulagée, Marguerite ne porta nul jugement. Ce jour-là, sa compagne la poussa à lui parler d’elle. C’est ainsi qu’elle apprit qu’elle était la sœur de la veuve de Charles de Thouais remariée à un marquis espagnol et dont la plantation se situait à deux heures de pirogues de là.

Chapitre 32

Automne 1793

Charles-Louis de Saint Aignan

Il se nommait Charles-Louis Cambes-Sadirac chevalier de Saint-Aignan, capitaine de cavalerie du général Dumouriez. « — Oui, c’est ça ! Il s’appelait Charles-Louis Cambes-Sadirac ». Cela faisait un an que son cerveau lui refusait sa pleine mémoire. La bulle dans sa tête avait éclaté, il se souvenait, il se rappelait de tout. Il courait dans les corridors du Val de Grâce transformé depuis le début des conflits révolutionnaires en hôpital. Il arriva devant le bureau du citoyen Desault, le chirurgien qui lui avait sauvé la vie. Il frappa, surgit face à lui et s’écria victorieux. « — Je suis Charles-Louis Cambes-Sadirac ! Mon père est le baron Cambes-Sadirac, j’ai pour épouse Élisabeth Chevetel de la Rabelliere, et j’ai deux sœurs, non trois, la dernière, la plus jeune que je ne connais pas, vit en Louisiane. »

Après la bataille de Valmy, un an plutôt, Charles-Louis s’était réveillé, dans un couloir dans lequel s’alignaient des civières, avec un terrible élancement aux reins et à l’épaule. Il y voyait trouble. Il avait du mal à tenir ses yeux ouverts, sa tête n’était qu’un martèlement continu. Autour de lui, ce n’était que gémissements et odeurs nauséabondes. Il se sentait lui-même moite et sale. Dans son champ de vision, il perçut plus qu’il visualisa la silhouette. Il essaya avec peine de lever le bras pour faire signe, une douleur fulgurante lui déchira l’articulation. « — docteur, celui-là a bougé ! ». Pierre Joseph Desault, chirurgien en chef de l’Hôtel-Dieu, appelé en rescousse à cause de l’afflux de blessés, se retourna vers celui indiqué. Il n’aurait pas cru qu’il survivrait celui-là, comme quoi il ne devait pas désespérer. Il toucha le front du malade, regarda le fond de son œil et s’adressa à lui. « — Soldat, tu m’entends ? » Charles-Louis bougea, mais il ne parvenait pas à articuler. « — il est mal en point, mais il a ses chances, portez-le au-dessus ! »

Plusieurs jours s’écoulèrent avant que Charles-Louis ne comprît où il était, les ambulances l’avaient ramené du champ de bataille au Val de Grâce. Il avait été dépouillé de ses affaires jusqu’à ses bottes avant son arrivée. Son dos avait été déchiqueté et son épaule entaillée profondément par un sabre. L’un et l’autre mirent des mois à récupérer. Mais quand il sortit de son état fiévreux dû à l’infection, l’infirmière avait voulu lui faire décliner son identité. Il n’avait pu le dire, il ne s’en souvenait plus. Malgré le ton rassurant du chirurgien en chef, cela le terrorisait. Entre deux migraines qui l’obligeaient à s’aliter dans le noir, il cherchait, fouillait inlassablement dans sa tête en quête d’indices. La seule chose qui lui revenait sans fin c’était le regard en pleurs de cet individu qui semblait le connaître et qui courait vers lui.

Le docteur Desault avait très vite deviné que le patient qu’il soignait et avec lequel il développait au fil des jours une relation d’amitié était un homme cultivé. Il savait lire et écrire, s’exprimait en français sans accent particulier ainsi qu’en allemand et en anglais en plus du latin. Quand après des mois, son malade et proche fut suffisamment rétabli, ne sachant où aller, il se mit au service de l’hôpital. Il devint ambulancier, secrétaire, et aussi interprète, c’est d’ailleurs comme cela que l’on découvrit qu’il parlait le gascon, ce qui laissa supposer qu’il provenait du sud-ouest de la France. Il fut surnommé par tous Valmy, puisqu’il était arrivé de cette bataille. Les jours s’étaient écoulés comme ça, l’homme espérant être reconnu par quelqu’un ; l’hiver, le printemps et l’été étaient passés, sans que rien ne vienne ni de lui ni des autres, il ne savait pas qui il était et ne savait où chercher ni même à qui s’adresser. Le médecin de son côté pensait que par les temps qui courraient c’était peut-être mieux. Cela le protégeait des affres du tribunal révolutionnaire qui, à l’aide de la guillotine, fauchait les champs de la nation pour un oui ou pour un non aussi bien que la guerre. La dictature de Robespierre, qui insidieusement s’était mise en place, appliquait une justice aveugle et froide. Elle effaçait tout ce qui se révélait contraire à ses principes. Lorsque la mémoire de Charles-Louis se décida à s’ouvrir, le nouveau pouvoir éradiquait l’ancien, les proches de Brissot et du couple Roland furent pourchassés, arrêtés et présentés au tribunal révolutionnaire avec nul retour possible.

*

« — alors, citoyen Cambes-Sadirac, je dois donc vous accompagner au ministère de la Guerre afin de régulariser votre situation. Laisse-moi terminer mon rapport du jour et nous y allons. » Quelques instants plus tard, les deux comparses parcouraient à pied le trajet qui les menait de la rive gauche à la rive droite de la Seine où se situait le bâtiment. « — bien que je ne l’apprécie guère, je connais le citoyen Jourdeuil, il est l’adjoint du ministre de la Guerre, le général Jean-Baptiste Bouchotte. Fais attention à ce que tu exprimes Valmy, l’homme n’est pas un saint. Il a participé activement à ces horribles massacres de l’automne dernier et a poussé Fouquier-Tinville au tribunal révolutionnaire, qui en est d’ailleurs aujourd’hui le président. Tout cela lui donne beaucoup de pouvoir, et cet homme est mauvais si tu veux mon avis.

— Mais nous allons juste lui dire où je me trouvais pendant cette année et pourquoi je n’ai pu donner signe de vie.

— Oui bien sûr ! Mais nous ne savons pas ce que détient ton dossier. »

Après une bonne heure d’attente dans le ministère, ils furent reçus comme l’avait prévu le médecin par l’adjoint du ministre. En même temps qu’ils pénétraient dans son cabinet, un secrétaire déposa le dossier de Charles-Louis sur le bureau de Jourdeuil. L’homme les salua dédaigneusement, leur montra les sièges et commença à examiner des documents. « — À ce que je lis, tu es le citoyen Cambes-Sadirac, et nous t’avions perdu depuis la bataille de Valmy. Tu te tenais sous les ordres de Dumouriez, ton malheur t’a éloigné à temps de cet homme fâcheux. Mon secrétaire a mis à jour ton dossier, tu recevras tes ordres prochainement. Où devons-nous te les adresser ?

— Je vais rentrer chez moi, je n’ai pas vu mon épouse depuis plus d’un an. Je résiderai donc rue Jacob. »

Jourdeuil, plongé dans le dossier, sourcilla. L’homme ne savait pas par conséquent pour la mort de sa femme ni pour la confiscation de son patrimoine. « — je te conseille d’aller auparavant au ministère de l’Intérieur, car tes biens sont sous séquestre, ton absence a laissé penser que tu avais émigré. Pour ta solde, voies avec mon secrétaire. » Le fonctionnaire ne se faisait pas trop d’illusion pour le remboursement du retard accumulé, mais c’était le cadet de ses soucis.

 Une fois sorti de ce ministère, complètement déboussolé, tout comme à sa dernière visite à Paris, il réalisa le même parcours et se rendit rue de Choiseul.

Il fut guidé jusqu’au secrétaire de Jules-François Paré, ministre de l’Intérieur. L’homme courbé sur ses papiers leva à peine la tête. « — C’est pourquoi ? » Charles-Louis expliqua, avec l’aide du médecin qui ne l’avait pas quitté, sa situation ; quand ils eurent fini, le secrétaire baissa ses yeux morts vers un énorme registre relié, et conclut avec un ton blasé. « — ah, ça ne va pas être facile, attendez-moi dans la pièce d’à côté, j’envoie chercher votre dossier ! » Et le secrétaire du secrétaire dépêcha un commis quérir, deux étages plus hauts, ledit dossier. Cela prit deux bonnes heures à tel point que les quémandeurs se crurent oubliés et lorsque le fameux dossier se retrouva entre les mains du secrétaire de l’intérieur, il ponctua à nouveau. « — Ah, ça ne va pas être commode ! Nous allons faire suivre ta demande, mais quoiqu’elle soit justifiée, cela va s’avérer un peu long, et encore que je ne voie aucun de tes biens revendus. Mais nous devons vérifier.

— Et si tel est le cas, pensez-vous que je serai indemnisé ?

— En théorie oui, mais les caisses de l’État sont vides, cela prendra du temps. En attendant, où comptes-tu loger citoyen ?

— Je n’en ai aucune idée, je songe à me rendre chez ma sœur, elle sait peut-être où se trouve mon épouse. »

L’homme leva la tête, toisa son interlocuteur, mais ne dit pas ce dont il était instruit, après tout il n’était pour rien dans le décès de sa femme. De plus, elle faisait partie d’une liste de disparus, mais rien ne prouvait qu’elle fût morte. Il s’arrangea avec sa conscience et le laissa repartir ignorant de ce fait. De son côté, bien que désemparé par la tournure des événements, Charles-Louis décida de se rendre chez sa sœur, Marie-Amélie. Il quitta le médecin, mais lui garantit qu’il rentrerait dormir à l’hôpital. Celui-ci le rassura, il allait de ce pas demander de l’aide à son ami Fourcroy, qui remplaçait Marat à la Convention nationale depuis son assassinat en juillet dernier. Il devrait pouvoir faire accélérer le travail des fonctionnaires quant à son sujet. 

Tout en marchant, sa colère montait se substituant à la surprise et au désarroi. Il bouillait à l’idée de cette mainmise sur ses biens alors qu’il protégeait cette horde de profiteurs. Il n’avait nul doute quant au but de ces manœuvres, pendant qu’avec ses hommes, il barrait la route à l’envahisseur, elles remplissaient les poches de ces fonctionnaires ; et pour toute récompense, ils le dépouillaient sans vergogne. Et Élisabeth, qu’était-elle devenue ? Ils avaient dû la mettre dehors ? Où pouvait-elle être aujourd’hui ? Il marchait à grandes enjambées fulminant de rancœur contre l’injustice. Il se retrouva à la porte de l’appartement des Lacourtade sans souvenance du parcours qui l’y avait amené, tant ses pensées avaient occulté le reste. Il toqua et attendit. Personne ne répondit. Sa colère tomba d’un coup face à l’incongruité de la conjoncture ; pourquoi personne ne venait-il ouvrir ? Que les Lacourtade fussent absents, cela se pouvait, mais le personnel ? Devant l’évidence, il frappa au logement opposé, mais là aussi nulle réaction. Il redescendit l’escalier tout en réfléchissant au parti à prendre. Il pénétra dans la cour de l’immeuble étrangement vide de tout serviteur. Une fois dans la rue il leva les yeux vers les fenêtres et constata les volets intérieurs fermés. Où pouvait-il demander ? Désemparé, il décida à se rendre chez lui, rue Jacob, quelqu’un pourrait peut-être l’informer au sujet d’Élisabeth. Son sort l’inquiétait de plus en plus.

La journée tirait à sa fin et lorsqu’il parvint à son hôtel, le couvre-feu approchait. Le portail de sa demeure était bien évidemment clos. Il se présenta à l’hôtel particulier d’à côté et interpella le portier. « — Citoyen, sais-tu ce que sont devenus les occupants de la résidence voisine ?

— Je ne pourrais le dire, mon maître a acheté le sien récemment et quand nous nous sommes installés, il était déjà vide. Mais demande en face, ils ont peut-être des informations ? »

Il n’obtint guère plus de succès avec les habitants de l’autre côté de la voie, la plupart des hôtels particuliers de la rue détenaient de nouveaux propriétaires. Il se décida à rentrer sans en savoir plus. Quand il pénétra dans la rue d’Enfer, la nuit était là et le couvre-feu avec, ce fut donc avec diligence et discrétion qu’il la parcourut se cachant de justesse lors d’un passage de la garde. Il arriva au Val de Grâce la tête fourmillant d’idées sombres.

*

Le lendemain, la citoyenne Marie-Antoinette Capet, au demeurant Reine de France, montait sur l’échafaud en faisant une martyre pour beaucoup et un acte de justice pour les autres.

Chapitre 33

L’arrestation de Marie-Amélie, Novembre 1793

Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Le brouillard automnal se levait au-dessus de la campagne, laissant filtrer les premiers rayons du soleil. Moineaux, merles et pies, entre jacassement et pépiement, avaient commencé leur ode au matin nouveau. Castor et Pollux, les deux braves molosses, dont la mort ne voulait pas, s’étiraient avec difficulté et baillaient à s’en décrocher la gueule. Debout, ils allèrent, comme chaque jour, chercher leur pitance vers la cuisine à l’arrière du château. Leur surdité depuis longtemps avérée n’avait pu mettre leur sens en éveil à l’arrivée de la colonne armée qui approchait au pas vers le portail de la cour. C’était un détachement de la garde nationale de Bouliac. L’un des cavaliers convoyait en croupe une femme somnolente contre son dos. Le groupe se scinda en deux, la moitié contourna la bâtisse l’encerclant par ce fait.

Ce furent les coups violents portés par la crosse d’un fusil contre la porte de la façade qui réveilla complètement les habitants du château. L’alarme fut générale. Pendant que Nounou Freydou, qui avait repris son sang-froid dès qu’elle avait eu cerné le danger, se rendait à la porte en poussant un. « — Voilà ! Voilà ! » Pour faire patienter, Antonin laissait son fils, Augustin, à Bertrande que l’affolement gagnait et à Gaspard qui la rassurait tant bien que mal. Il monta quatre à quatre les escaliers qui allaient à la chambre de Marie-Amélie. Blanche de frayeur, elle avait enveloppé son petit Louis dans un châle et le maintenait serré contre elle. « — venez, nous devons fuir par-derrière ! »

Il prit l’enfant dans ses bras et se précipita avec la jeune femme en chemise recouverte d’un manteau qu’elle tenait toujours à portée de main. Il la guida vers les salles du bas qui menait par un dédale de pièces vers la buanderie. Il pensait que la petite porte, donnant directement dans les prés, faciliterait leur retraite pour accéder au bois à l’arrière du château.

Devant la bâtisse, Nounou Freydou affirmait au capitaine de la garde ne pas avoir revu la citoyenne Cambes depuis plusieurs années. « — pousse-toi, citoyenne ! Nous allons vérifier par nous-mêmes ». Faisant barrage de son corps, elle s’interposa. « — mais de quel droit ? Citoyen capitaine.

— Et celui de la Nation, tiens ! »

À ce moment-là retentit un coup de feu, qui tétanisa tout le monde. Nounou Freydou sursauta. Le capitaine la bouscula violemment, elle perdit l’équilibre et heurta l’angle du bahut qu’elle avait derrière elle le long du mur. Bertrande se précipita vers sa belle-mère pour la soutenir, hurlant. « — Salaud ! »… Les mots qui suivaient lui restèrent dans la gorge surprise par la balle qui la foudroya. Gaspard n’eut pas le temps de réagir, qu’un autre coup l’atteignit mortellement. Cela s’était passé si vite que le petit Augustin Bourdel, projeté en arrière, tétanisé par la violence qui l’entourait, ne comprit rien. Il regardait hagard autour de lui les corps ensanglantés. Il se mit doucement à pleurer ne sachant que faire. Il finit par aller à l’extérieur du château. Un garde l’agrippa par le poignet, tout aussi perdu que lui par la tournure prise par les événements.

Le coup de feu, qu’ils avaient entendu et qui avait déclenché le carnage dans l’affolement, venait d’un garde qui avait tiré pour empêcher les fugitifs de sortir à l’arrière. Ils firent volte-face pour se casser le nez sur le capitaine et ses hommes qui avaient traversé la demeure en direction de la détonation. Antonin voulut repousser les individus, mais avec le petit Louis dans les bras, il se retrouva handicapé et ne put éviter l’impact de la baïonnette à l’aine. Il suffoqua et s’effondra emportant l’enfant dans sa chute. Les soldats laissèrent le blessé inconscient. L’appât du gain étant le plus fort, il les entraînait déjà dans la fouille des pièces à la recherche d’un trésor qui devait absolument s’y trouver.


Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Le capitaine ressorti tirant par le poignet Marie-Amélie se rebellant. S’adressant à la femme que la troupe avait amenée pour repérer la suspecte, il lui demanda si elle la reconnaissait. Celle-ci avec arrogance, imaginant la récompense qu’elle allait obtenir, assura se souvenir de la mère et l’enfant, qu’elle avait par ailleurs dénoncés. Marie-Amélie, relevant la tête, identifia elle aussi la servante rousse de l’auberge. De colère, elle se cabra, se débâtit tant bien que mal de la main d’acier qui la maintenait. « — lâchez-moi, vous me faites mal ! Pourquoi m’arrêtez-vous ? Je n’ai fait aucun tort à personne !

— Tu es bien la citoyenne Cambes, épouse Lacourtade, fille du ci-devant Cambes-Sadirac émigré. Alors c’est bien suffisant comme chef d’accusation !

— Mais mon mari sert la commune !

— Tu veux dire : servait ! Il est mort ! Une mauvaise chute, paraît-il ! »

Ce fut comme une déflagration dans la tête de Marie-Amélie. Pendant qu’elle perdait connaissance, le capitaine riait à perdre haleine de son jeu de mots. La charrette, pour charger les prisonniers, arriva en arrière-garde de la troupe. Après avoir fouillé dans chaque recoin en vain du château, qui ne détenait plus depuis bien longtemps de valeur, les gardes de dépit y mirent le feu. Ils emportaient un maigre butin. Ils laissèrent devant la demeure le garçonnet d’Antonin en pleurs et s’en allèrent avec les deux suspects, Marie-Amélie inconsciente et son enfant de trois ans, Louis, sanglotant doucement contre sa mère.

Chapitre 34

La vengeance d’Antonin, Novembre 1793

Antonin Bourdel

Le château brûlait devant les yeux embués des larmes d’Augustin désemparé. Du haut de ses trois ans, il ne pouvait que pleurer ne sachant que faire d’autre. Il n’osait rentrer chercher les siens, des flammes jaillissaient des fenêtres de la façade, faisant exploser les carreaux. Castor et Pollux hurlaient à la mort, rajoutant au désarroi de l’enfant. Il s’assit sur les pavés de la cour, se recroquevilla et se mit à sangloter de plus belle. 

La fumée irrita sa gorge et sortit Antonin de l’inconscience. Si la douleur de la plaie reçue au côté l’avait amené à défaillir, elle ne l’empêcha pas de se relever. Se tenant la lésion d’où le sang suintait, il réussit à s’extirper par l’une des portes à l’arrière du château. Après avoir repris respiration, il ôta sa chemise et avec il se banda tant bien que mal la taille pour maintenir l’hémorragie. Chancelant, il contourna la bâtisse dont le toit, rongé par les flammes, commençait à craquer. Dans la cour, il découvrit son fils qu’un voisin, alerté par la fumée, avait trouvé tout seul. Apercevant Antonin vacillant venir à lui, il se précipita pour le soutenir. « — Où sont-ils ? » hoqueta le blessé. « — La garde a emmené Madame Lacourtade et son petit ». Car bien sûr dans les alentours tous savaient qui était la dame hébergée au château et nul n’avait rien dit, c’était l’affaire du village. Le voisin avait croisé la troupe et la charrette qui suivait, il les avait observées depuis l’orée du bois qui longeait la route. Il avait accouru, dès qu’ils s’étaient éloignés, mais était arrivé trop tard. Il n’avait compris la totalité du drame qu’en tirant les vers du nez de l’enfant qui bredouillait de son mieux pour répondre aux questions qu’il lui posait. « — Et les Freydou… où sont les Freydou ? » Sans un mot, le voisin n’en avait pas le courage, des yeux, il lui montra le brasier. « — Pour l’instant, nous ne pouvons plus rien pour eux, Antonin. Je reviendrai plus tard, avec les autres. Nous leur ferons une sépulture. » Antonin laissa sortir de gros sanglots, il avait perdu ceux qui lui avaient servi de parents, il n’en avait pas eu d’autres.

Le voisin mit le petit Augustin sur ses épaules et maintenant de son mieux l’équilibre fragile du blessé, ils traversèrent les bois et les champs qui menaient à la maisonnette de celui-ci. Sa femme alertée attendait anxieuse et se précipita dès qu’elle les vit au bout de son allée. Elle interrogea du regard son homme, elle comprit l’ampleur du drame aux larmes qu’il avait aux bords des yeux. Elle prit l’enfant dans ses bras, lui marmonna des mots d’affection. Elle fit ensuite de son mieux pour nettoyer et panser la blessure qu’elle banda très serré, Antonin voulait repartir aussitôt. Mais la fièvre s’empara de lui, il dut s’aliter et remettre son projet.

*

Marie-Amélie Cambes-Sadirac

L’homme la souffleta par deux fois, mais ce furent les pleurs de Louis qui la sortirent de son inconscience. « — eh bien citoyenne ! Tu ne crois pas qu’on va te porter. Allez ! Descends ! » La carriole, qui la transportait, était arrêtée au bord du fleuve, près d’une gabarre qui devait les faire traverser. « — Que faisait-elle là ? » Elle mit un peu de temps à récupérer, puis tout lui revint, son estomac se contracta. Le garde tenait par le poignet son enfant et attendait qu’elle descendît de la charrette. Elle était toute courbaturée, avec difficulté elle s’exécuta. Louis rassuré se dégagea de l’homme et se précipita dans les jambes de sa mère. Marie-Amélie se pencha et le prit dans ses bras. Elle le serra très fort, désespérée par sa présence. Elle n’avait pu le préserver, le protéger de ce drame. Ses yeux se bordaient de larmes. « – Qu’allait-il devenir ? »  Elle n’eut pas le temps de s’appesantir. Le garde lui tendit un sac de voyage et d’un ton bourru lui grommela. « — tu vas en avoir besoin citoyenne. » Elle le regarda, interrogative, et tout à coup elle réalisa qu’elle ne portait qu’une chemise sous son manteau redingote de fine laine. Elle lui sourit pour le remercier de sa prévenance. Le garde miséricordieux avait fourré pêle-mêle dans une sacoche, ce qu’il avait trouvé dans la chambre qu’il avait supposé être la sienne. Ses comparses n’avaient pas fait attention pensant que comme eux il pillait ce qu’il pouvait. Elle suivit le garde et monta dans l’embarcation. Le capitaine Fortuna, avec trois autres soldats, s’y impatientait se grattant machinalement sa barbe de trois jours. Il comptait bien être revenu pour le souper. Se servant du courant, le propriétaire contrarié de la gabarre, qui avait été réquisitionnée pour l’occasion, accomplit la traversée des eaux tumultueuses en peu de temps. Il les débarqua à la porte de Bourgogne. Le capitaine Fortuna signifia à sa captive qu’à partir de là ils iraient à pied. Il lui conseilla de faire marcher son garçon. Malgré le poids de son petit, pour rien au monde elle n’aurait desserré son étreinte. La mère et l’enfant entourés des gardes se déplaçaient derrière leur supérieur qui fendait la foule des fossés de Bourgogne. Le port de tête droit, la honte et la peur au ventre, elle suivait celui qui se prenait pour un justicier, sans faillir. Les gens s’écartaient, intrigués par le couple de prisonniers. Les uns, indifférents, supposaient que la femme devait être une ennemie de la Nation, les autres s’attendrissaient devant cet enfant blond qui somnolait lové dans le cou de Marie-Amélie. Ils appréciaient le courage de la jeune détenue, si belle, qui avançait sans hésitation avec tant de dignité. « — Qu’avait-elle donc pu faire ? » C’est au bout de la voie créée dans les Fossés, quand elle vit la sombre silhouette du château du fort du Hâ, qui après avoir été une forteresse défendant sa ville était devenue une geôle pour ses habitants, qu’elle réalisa le but de la marche. L’effroi l’oppressa, lui glaçant les os, elle sentit ses jambes se dérober, elle fit appel à ses dernières forces resserrant l’étreinte sur le corps de son enfant.

Les sentinelles du château bougèrent à peine de leur jeu de dés quand ils reconnurent le capitaine. Ils lui effectuèrent un signe de la main pour le saluer et laissèrent passer la troupe et leurs prisonniers. Étirant un sourire devant le torse bombé du gradé, l’un d’eux l’interpella. « — Alors, capitaine, on a fait une belle prise ! 

— Comme tu peux voir soldat. » La remarque eut pour effet de faire rire les gardes du château à ses dépens. Le capitaine Fortuna haussa les épaules de dédain. Il dirigea le groupe dans la cour vers le guichet. Il demanda au greffier commis sur place d’inscrire sa prisonnière et son enfant. Une fois réalisée, il repartit, les laissant dans les lieux, satisfait du devoir effectué, assuré d’avoir sauvé la Nation.

Le gardien du greffe lui fit passer la grille qui scindait en deux l’ancienne salle des gardes du château et la ferma derrière elle. « — Attends là ! » Serrant toujours Louis de peur qu’on lui retire, Marie-Amélie patienta dans l’immense et sombre pièce servant de hall à la prison, ne sachant ce que l’on allait faire d’eux. Elle ne pouvait être au fait que le greffier avait reconnu son nom et était parti en courant alerter, Lacombe, le Président de la commission militaire de Bordeaux, qui lui-même avait prévenu, Jacques-Henri Bachenot. Enfin, il l’avait en sa possession, il allait pouvoir la briser complètement, l’anéantir. Étrangement, malgré la satisfaction, il était désemparé, il ne savait quelle décision prendre. Une bonne heure après, il avait tranché, il devait la tenir enfermée jusqu’à plus ample information.

Une femme qui avait tout d’un homme sauf la robe dont le corselet soutenait une énorme poitrine, tout en affichant un sourire édenté accompagné d’une pipe au coin de la bouche, lui fit signe de la suivre. Elles montèrent les marches humides d’un escalier qui menait à un couloir au premier desservant six geôles de chaque côté. Elle ouvrit la quatrième sur la droite dans un bruit métallique qui devint assourdissant pour la prisonnière. « — et voilà ! Ma toute belle. Te voilà arrivée ! » Elle pénétra avec réticence dans l’espace confiné où trois pas suffisaient à faire la longueur. Elle était sûre qu’elle pouvait toucher les deux murs de pierres bruts en même temps tellement ils étaient proches l’un de l’autre. Le seul mobilier présent était une paillasse sur un châssis sur laquelle elle s’assit avec Louis toujours dans les bras. Une simple fenêtre étroite haut placée donnait une lumière triste sur l’ensemble.

Trois jours s’écoulèrent au rythme de deux repas par jour et du pot de chambre qu’elle allait vider au bout du couloir dans une évacuation faite à cet effet dans le sol, et qui par un conduit rejetait le tout dans la Devèze qui passait sous la prison. L’unique personne étrangère, qu’elle voyait, était sa geôlière. Elle occupait, malgré une inquiétude croissante, Louis avec des jeux de charades, lui contant des histoires. Elle essayait de détourner les questions de l’enfant qui ne comprenait pas pourquoi ils logeaient là. Le quatrième jour, à l’aube, alors qu’elle somnolait, guettant, écoutant, analysant tous les bruits qu’elle percevait, ce fut le martèlement des bottes sur les dalles du couloir qui annonça les gardes. Le claquement de la targette de la serrure la fit frissonner d’angoisse. Elle se redressa à même temps que la porte s’ouvrait. Un homme habillé comme un avocat s’avança dans la pièce. « — citoyenne Cambes-Sadirac, épouse Lacourtade, suis-moi ! ». Péniblement, elle se leva, se pencha sur son enfant qui commençait à se réveiller pour le prendre. « — Ce n’est pas la peine ! C’est la citoyenne Germaine qui va s’occuper du citoyen Louis-Augustin Lacourtade ! » Une pointe de côté vrilla le cœur de Marie-Amélie. « — Vous ne pouvez pas me séparer de mon fils ! 

— Crois-moi, là où tu vas, tu n’auras aucune envie de l’emmener ! »

Louis se réveilla complètement regardant autour de lui, hébété, les personnes qui l’entouraient. Il vit sa mère fondre en larmes et comprit que cette fois-ci c’était grave. Ses lèvres tremblèrent, ses yeux s’humidifièrent courageusement il se retenait. Elle l’embrassa, les pleurs coulèrent sur ses joues, il sanglota découvrant qu’elle le laissait seul. L’individu agacé, n’appréciant pas que ce moment de sentimentalisme s’éternise, arracha l’enfant de sa mère ; tout le monde commençait à être pris par l’émotion. Louis se mit à brailler quand il saisit qu’on les séparait. L’homme rejeta Louis sur la paillasse et tira sur le bras de Marie-Amélie désespérée. Il la sortit de la geôle brutalement. Dans les couloirs, Marie-Amélie entendit longtemps son petit garçon, elle se retrouva hagarde dans la cour complètement aveuglée par la luminosité. Ses gardiens l’obligèrent à attendre, elle ne savait quoi, sa tête était vide, elle pleurait sans bruit sans même s’en rendre compte. Elle fut rejointe par trois autres personnes, parmi lesquelles elle reconnut un couple, mais personne ne broncha. Une voiture fermée rentra dans la cour dans laquelle leurs geôliers les firent monter. Les portières cadenassées derrière eux, les gardes s’installèrent aux côtés du cocher. L’équipage s’ébranla suivi de deux cavaliers. Ils voyagèrent jour et nuit s’arrêtant le moins possible. Si la première journée, chacun resta claquemuré dans son silence, l’ennui et l’inquiétude délayèrent les langues. « — Vous êtes bien Madame Lacourtade ? » Interrogea l’autre femme. « — Oui, excusez-moi je suis encore sous le choc. Vous êtes Madame de Lanteau si je ne m’abuse.

— Oui, mais nous vous avions cru à Paris.

— Non, les circonstances m’ont conduit avec mon fils au château de Cambes.

— Ah, cela va aussi mal que ça à Paris.

— Je ne sais pas. Je n’avais pas de nouvelles jusqu’à ce que la garde vienne m’arrêter.

— Et votre mari ?

Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Le cœur de Marie-Amélie se compressa à nouveau, elle ressentit des difficultés à répondre. « — Il semblerait qu’il soit mort, mais je n’en ai aucune certitude. » Un silence gêné suivit la réponse. Courageusement, elle reprit ce qui ressemblait plus à un interrogatoire. « — et vous ? Pourquoi êtes-vous là ?

— Depuis l’arrestation de Monsieur de Saige, tous ceux qui le côtoyaient de près ont été appréhendés et questionnés.

— Monsieur de Saige a été arrêté, je ne savais pas, et madame de Verthamon ?

— Ils l’ont relâchée, mais lui, il a été exécuté. Quant à nous c’est différent, ma famille a…

— Tais-toi Jeanne ! » Intervint Monsieur de Lanteau, tout en regardant le dernier voyageur qui jusque-là n’avait rien dit. Marie-Amélie fit de même, il lui sourit tristement, mais ne rajouta rien. Le silence se réinstalla. Madame de Lanteau que cela angoissait reprit la conversation sur des généralités donnant des nouvelles des Bordelais que Marie-Amélie devait connaître. Quand celle-ci demanda si elle savait où on les amenait ce fut l’inconnu qui répondit. « — nous allons à “la petite force “ enfin vous, les femmes, nous les hommes, nous serons à la “Grande “. »

*

À la nuit, Antonin mit son fils endormi au fond de sa gabarre et la poussa sur la Garonne avec le concours du voisin à qui il dit adieu après l’avoir chaleureusement remercié de ses soins. L’homme les regarda partir sous le ciel étoilé.

Antonin connaissait le fleuve et ses courants comme les lignes de sa main, il laissa son embarcation filer au gré de l’eau, car il ne voulait pas se faire remarquer en déployant sa voile. Il avait résolu d’aborder vers les Chartrons et de se rendre chez les Lacourtade auprès de John Madgrave en qui il avait confiance et qui pouvait l’aider à joindre son épouse. Il ne pouvait aller directement chez les Verthamon, qu’elle servait encore, c’était trop risqué. Il trouva l’hôtel fermé, exempt de toute lumière, désemparé, il réfléchit et décida de retraverser le fleuve, l’autre rive étant peu habitée, ils pourraient s’y cacher plus facilement.   Il fit demi-tour et dans la nuit, il bouscula un homme qui comme lui se dissimulait. Il s’apprêta à se battre, repoussa dans l’ombre de l’encoignure de la porte son fils. « — Du calme, du calme Monsieur Antonin, c’est John Madgrave, vous me reconnaissez ? 

— Oui ! Oui !

— Vite, rentrons ! Ne nous faisons pas remarquer.

Une fois installé dans l’un des salons donnant sur l’arrière, après avoir refermé avec soin les rideaux pour ne pas laisser la lumière filtrer, Antonin apprit à John Madgrave ce qui s’était passé au château. Celui-ci lui annonça qu’il savait déjà pour l’arrestation et lui narra sa nuit.

*

Thérésa Cabarrus

Jean-Lambert Tallien était arrivé deux mois auparavant comme proconsul délégué par le comité de salut public. Il était entré dans la ville rebelle avec le conventionnel Isabeau et de l’ancien docteur Marc Antoine Baudotdans le but de réfréner les ardeurs fédéralistes de Bordeaux. Il avait retrouvé sur place son ami Jacques-Henri qui avec Lacombe jouait les fossoyeurs, remplissant leurs poches au passage. Ce fut en visitant les prisons de la cité en compagnie de ces derniers qu’il avait rencontré la belle Térésa Cabarrus qui venait d’être détenue dans des conditions difficiles au fort du Hâ. Celle-ci vivait une période malaisée, elle avait fait cadeau de ses bijoux à son époux qui, en échange, l’avait abandonné avec son fils, après avoir divorcé d’elle, à Bordeaux. Pour être intervenue auprès des révolutionnaires afin de libérer sa famille et d’autres premières victimes de la Terreur, comme les Boyer-Fonfrède, elle s’était retrouvée au fort du Hâ. Ému par sa beauté, Tallien l’avait fait déferrer et l’avait prise pour maîtresse. Quoiqu’ambiguë, car Térésa était la ci-devant marquise Devin de Fontenay, fille du banquier du roi d’Espagne, cette situation apportait à Térésa une apparente sécurité et un certain ascendant sur son amant. Elle usa dès que ce fut possible de son influence pour protéger toutes les potentielles victimes du pouvoir.  

Elle apprit donc, de son bien-aimé entre deux caresses, la capture de Marie-Amélie Cambes-Sadirac. Si elle ne faisait pas partie des familiers de celle-ci ou très peu, elle se souvint de sa jeune sœur Antoinette-Marie qu’elle avait fréquentée lors d’un précédent séjour chez Madame de Verthamon. Elle n’eut pas le temps d’accomplir quoi que ce soit pour Marie-Amélie, parce qu’en même temps qu’elle était avisée de son arrestation, elle découvrait son transfert pour Paris. Elle tint néanmoins à prévenir la seule personne qu’elle connaissait et qui avait un rapport avec elle. Elle se rendit donc chez Madame de Verthamon, veuve depuis un mois du maire de la ville. Monsieur de Saige avait été exécuté suite à un ignoble procès truqué par les soins des amis de Tallien. Theresa supposait qu’elle ne serait pas la bienvenue chez les Verthamon, où la veuve s’était réfugiée, mais elle décida de l’informer de la funeste annonce. Contre toute attente, elle fut reçue avec courtoisie, elle estima que c’était plus par peur qu’autre chose. Elle se trompait, les Bordelais commençaient à être avisés du rôle qu’elle tenait auprès de Tallien. Madame de Verthamon accusa le coup, après son mari voilà que le comité s’en prenait à sa filleule et elle était impuissante. Elle se savait étroitement surveillée. Elle remercia toutefois la messagère. 

Le soir venu, elle rapporta la conversation à Rose-Marie alors que celle-ci la coiffait pour la nuit. La chambrière en lâcha la brosse. « — Mais elle était au château de Cambes ! Mon Dieu, Antonin, Augustin !

— Que je suis idiote, je n’y avais pas pensé ! Que pouvons-nous faire ?

— Je vais m’y rendre.

— Mais non Rose-Marie, tu ne peux pas t’y rendre, va plutôt voir John Madgrave, lui pourra aller s’y informer.

Rose-Marie Bordenave

Elle alla “aux Chartrons “ à la nuit tombée. Elle trouva dans l’hôtel Lacourtade le commis devenu le propriétaire officiel. Il y vivait seul avec la cuisinière de Monsieur Lacourtade père qui s’occupait de lui comme d’une mère et Firmin son valet de pied qui avait perdu la tête à la mort de son maître. Il la fit pénétrer discrètement dans la demeure, car lui-même, malgré sa nationalité américaine, était espionné. Il avait remarqué à maintes reprises les sbires de ce Bachenot qui n’avait pas lâché prise. Après avoir pris connaissance des nouvelles, il décida de raccompagner la jeune femme. Afin que l’on ne les vît pas ressortir, il guida Rose-Marie dans les caves de Bordeaux. Ils parvinrent à plusieurs rues de là à la grande surprise de la chambrière. Se faisant passer pour un couple d’amoureux, ils contournèrent la place Tourny, traversèrent les allées plantées de la promenade, entrèrent dans la rue Sainte-Catherine et après avoir parcouru un petit bout de la rue de la Porte-Dauphine, il laissa sa compagne à une porte latérale de l’hôtel Verthamon de la place Puipaulin. Il accomplit le chemin inverse, mais rencontrant une patrouille sur les fossés de l’intendance, il fut obligé de longer le château Trompette et les quais. Devant sa porte, il aperçut un homme et un enfant. Intrigué, il s’approcha le plus discrètement possible, quand rassuré, il reconnut Antonin, l’époux de la chambrière l’un des métayers du château de Cambes qu’il connaissait bien, il se montra.

*

Antonin avait traversé la Garonne et était descendu un peu plus bas sur le fleuve. Il amarra sa gabarre à un ponton qui ne semblait mener nulle part. En fait pour des yeux aguerris se trouvait sous la chênaie une baraque de planches branlante et abandonnée. C’était l’effet voulu par son propriétaire qui pratiquait du marché noir et était un ami d’Antonin.

Quelques heures plus tard, il attachait la mule, qui lui avait été prêtée, sous les arbres aux abords de l’auberge du “Faisan doré “. L’hostellerie de Bouliac, bâtisse massive en moellons avec un étage, était la plus importante à des lieux à la ronde. Elle se trouvait toujours pleine, tous s’y retrouvaient pour des raisons diverses aussi son hôtelier avait engagé des jeunes filles de la région pour aider au ménage et au service. Antonin attendait l’une d’elles à la silhouette déliée et surtout aux cheveux roux et bouclés. C’était le voisin de Cambes qui en avait donné sa description, y ajoutant qu’elle s’avérait être d’une nature facile. Cela devait bien faire trois heures qu’il faisait le guet et épiait les entrées et sorties. Il commençait à se décourager quand les lumières du rez-de-chaussée s’éteignirent. Les derniers clients quittèrent les lieux, les uns plutôt chancelants, puis deux femmes émergèrent derrière eux. Elles s’embrassèrent et se séparèrent chacune allant de son côté. Le ciel était clair et la lune dans son premier quartier éclairait la route suffisamment pour ne pas les inquiéter. Antonin se retrouvait devant un dilemme, laquelle des deux était celle qu’il devait suivre, elles avaient la tête recouverte d’un capuchon. Au moment où il pensait laisser le hasard choisir, une mèche flamboyante jaillit de la capuche de celle qui se dirigeait dans les rues étroites de la bourgade. Il lui céda de l’avance pour ne pas l’alarmer, il savait, toujours par son voisin, qu’elle logeait à la sortie de Bouliac. Ils quittèrent les dernières maisons, elle s’engagea sur un chemin de campagne. Dès qu’ils furent suffisamment éloignés des habitations, il accéléra le pas, marchant sur l’herbe, il se rapprocha d’elle. Sentant une présence, l’instinct la fit se retourner, mais c’était trop tard, Antonin était sur elle. Il la prit à bras le corps et avant qu’elle ne hurlât, il lui plaça une main sur la bouche. La haine qu’il ressentait pour elle lui donnait une force herculéenne. D’un mouvement alerte, il la lâcha et lui mit son couteau sous la gorge. « — Tu bouges, je t’égorge, tu cries et ce sera ton ultime souffle. Sans sommation, compris ? ». Elle hocha doucement la tête, elle pensait qu’il voulait la violenter. Elle attendait le bon moment pour lui montrer qu’elle n’était pas née de la dernière pluie et qu’elle était en mesure de se tirer d’affaire. Elle fut donc surprise par la demande de son agresseur. « — pourquoi le château de Cambes ?

— C’n’est pas moi ! Ce n’est pas moi !

— Te fatigue pas, je sais que c’est toi ! Pour l’argent, je suppose !

— Non ! Non ! Il m’a obligé !

— Qui ? »

La fille était terrorisée et commença à se laisser choir. « — je te conseille pas de t’évanouir, car dans ce cas, tu ne reverras jamais le jour. Donne-moi plutôt le nom de ton commanditaire si tu veux avoir une chance de vivre.

— C’est Monsieur Giraudin de Bouliac. »

Elle n’eut pas le temps de rajouter quoi que ce soit, Antonin l’avait égorgée. Il laissa son corps sur place. Pour lui, c’était le seul moyen, au vu de ce qu’il vivait, d’obtenir justice pour sa famille.

Il connaissait Monsieur Giraudin.

*

Giraudin sortit de table repu. La journée s’avérait excellente, il était passé à l’auberge du “faisan doré “ où se réunissaient avec régularité les notables des alentours. Alors que sous prétexte de gestion de la commune, ils échangeaient des verres et des propos, arriva tout fier le citoyen Fortuna, capitaine de la garde nationale. Il annonça, tout en bombant son torse étroit, sa prise au château de Cambes et la mort des factieux qui cachaient des ennemis de la Nation. Ennemis, qu’il avait personnellement conduits à Bordeaux, ce qui expliquait son absence du bourg, ce dont personne ne s’était soucié. Aussitôt, les notables, dont il était, lui offrirent à boire tout en le congratulant et réclamant des détails. Trop heureux de la nouvelle, le citoyen Giraudin rentra chez lui sans se préoccuper de la disparition de sa complice, la sémillante serveuse. Il était déjà parti quand un enfant du village repéra le corps et vint chercher le capitaine pour l’aviser de la découverte macabre.

Louise Guilhem

Louise Guilhem était sa maîtresse occasionnelle. Gagner sa vie n’était pas chose facile. Sa mère l’avait placée, encore enfant, chez les ursulines de Libourne comme domestique, elle en avait profité pour examiner les pensionnaires, le plus souvent des aristocrates. Observatrice elle les mimait et avait ainsi donné une patine à sa présentation, ce qui devait lui être utile pour son emploi suivant. Jeune femme, elle avait apprécié l’aubaine de pouvoir travailler à l’auberge du “faisan doré “. Jolie fille, taille ronde, poitrine appétissante sans excès, grands yeux pétillants, bouche bien dessinée, elle avait très vite saisi ce que certains clients pouvaient lui rapporter en plus de son ouvrage dans l’établissement. Intelligente, elle avait aussi touché du doigt qu’elle ne devait pas se laisser aller auprès de n’importe lequel, elle les choisissait avant d’offrir ses faveurs. Quand elle découvrit quel effet faisait sa rousse chevelure et son teint de lait sur Monsieur Giraudin, après renseignements, elle le séduisit. Ce fut après leurs ébats qu’elle lui raconta le passage de la citoyenne Cambes, qu’elle avait connue dans son enfance et qui, elle, ne l’avait pas reconnue. La façon dont sa maîtresse lui narra l’anecdote, Giraudin comprit que cela l’avait vexée, une idée alors germa dans sa tête. Cela faisait très longtemps qu’il lorgnait sur le château et ses terres, qui bien que faisant partie désormais des biens nationaux puisque appartenant à un émigré, n’avaient pas été mis en vente. La raison invoquée par l’administration locale, bien que fort honorable, n’avait pas convenu à l’ambitieux. Le comité décisionnaire estimait que les terres étant exploitées par les Freydou, reconnus par tous comme de bonne réputation, il se devait de leur en laisser les revenus. Aussi le retour d’un membre de la famille du propriétaire émigré allait lui permettre de discréditer les Freydou et l’autorisait ensuite de revendiquer les terres tellement désirées. Il s’en frottait déjà les mains. Il poussa donc sa maîtresse, titillant sa vanité inassouvie, à l’aide de vagues promesses, à dénoncer son ancienne connaissance. Et le tout avait réussi au-delà de ses espérances puisqu’il était même libéré des encombrants métayers. Il était plus que satisfait. La chance lui avait enfin souri.

Son dîner fini, félicitant sa femme, il alla comme souvent sur la terrasse de sa maison fumer sa pipe. Il descendit les marches et accomplit quelques pas dans son jardin pour faciliter sa digestion. Sous les arbres après les massifs de fleurs à la lueur de la lune, il aperçut un reflet qui l’intrigua. S’en approchant, méfiant, d’une voix affirmée, il interpella. « — Qui va là ?

— Un ami, j’ai des papiers pour vous !

— Quels papiers ?

— Des papiers du château de Cambes, c’est une rousse qui m’a dit que cela vous intéresserait. »

Rassuré, il entra dans la pénombre des feuillages, prêt à monnayer. Il n’eut pas le temps de remarquer l’individu. Une lame s’enfonça dans son abdomen, seuls des gargouillis jaillirent de sa gorge. Il s’effondra.

Antonin, qui ne savait pas comment procéder pour approcher l’homme, se tenait à l’affût sous les arbres. Il cherchait comment s’y prendre quand il le vit venir à lui. Il n’eut aucun mal à le reconnaître, l’ayant aperçu à plusieurs reprises au château proposer de l’argent contre le départ des Freydou. Sans état d’âme, il quitta les lieux.

*

Le jour brumeux se levait sur l’estuaire quand le bâtiment qui emmenait Antonin Bourdel et les siens s’éloigna. De la gabarre qui les y avait conduits, John Madgrave leur faisait un signe d’adieu. Il les avait fait embarquer sous pavillon américain. Le navire faisait escale aux îles britanniques, il était chargé de comestibles, de denrées de bouche, de farines, de vins, de viandes salées, d’huile d’olive, et de marchandises sèches, pour les Caraïbes. Il s’en retourna pour aller au plus vite à Paris.

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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mes écrits

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 30

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Chapitre 30

Le destin tragique des Bertin-Dunogier

Automne 1793

Louis André et Marie Françoise Bertin-Dunogier

Quelque chose l’incommodait, la perturbait, elle n’aurait pas su dire quoi, le silence tout d’un coup trop pesant dans la maison ou le bruit sourd qu’elle avait perçu et qui l’avait mis en relief. Elle leva la tête du courrier qu’elle écrivait et écouta. L’une des négresses avait dû casser un objet. Elle récapitula les personnes présentes dans la demeure. Comme tous les matins, sa fille avait dû se rendre à l’hôpital de la plantation. La cuisinière, elle, devait être à l’œuvre dans la bâtisse éloignée du corps du logis à cet effet et ne devait donc pas surveiller les deux servantes astreintes au nettoyage. Par conséquent où se trouvaient Sally et Déborah ? Intriguée par le silence devenu inquiétant, même la vie à l’extérieur ne venait point l’altérer, elle descendit au rez-de-chaussée à leur recherche parcourant la maison vide de tout individu. Ce qui la fit sourciller ce fut la porte close du bureau de son époux. Ce n’était pas dans ses habitudes qu’il s’y trouve ou non, il la laissait grande ouverte, il ne supportait pas les pièces fermées. Elle allait passer devant sans s’y arrêter, mais quelque chose n’allait pas, ne cadrait pas. Elle revint sur ses pas et l’ouvrit en grand persuadée de prendre en flagrant délit de fainéantise ses servantes. Elle blêmit d’un coup, ses jambes lui firent défaut, son cri resta dans sa gorge. Elle referma derrière elle et demeura prostrée le regard fixé d’horreur sur la vision. Le premier choc passé, elle réalisa que nul ne devait apercevoir ni savoir. Elle tira les rideaux de la porte-fenêtre, tourna à clef dans la serrure, prenant conscience machinalement que celle-ci avait toujours été là. Elle se précipita à l’hôpital en bordure du village d’esclave. Elle entrevit au passage ses deux servantes qui papotaient sur le devant de la cuisine. Elle remit à plus tard ses réflexions, ce n’était pas le moment. Elle s’engouffra dans le bâtiment et trouva sa fille au chevet d’un esclave potentiellement malade. « — Jeanne-Gabrielle ! Suis-moi, vite ! » La soignante sursauta, elle ne l’avait jamais observé dans un état d’agitation si violent, d’habitude elle n’élevait jamais la voix. Elle ne se le fit pas dire deux fois et lui emboîta le pas. La mère entraîna la fille sans mot dire jusqu’au bureau paternel, après avoir regardé derrière elle, l’ouvrit avec la clef qu’elle avait gardée serrée dans sa main. Jeanne-Gabrielle resta figée d’effroi, madame Bertin-Dunogier dut la pousser à l’intérieur de la pièce. « — du calme, personne ne doit savoir. Aide-moi à le décrocher ! ». Les deux femmes, les yeux noyés par les pleurs retenus, descendirent Monsieur Bertin-Dunogier de la potence qu’il s’était fabriquée avec le crochet du lustre. Elles déposèrent tant bien que mal le corps inerte de l’homme qui était, respectivement, le mari et le père de celles-ci dans le fauteuil qui lui avait servi d’échelle vers sa mort. Madame Bertin-Dunogier lui replaça sa perruque et lissa le devant de son gilet comme à son habitude, les larmes coulaient sur ses joues. Elle réagit au son de la voix de sa fille. « — et maintenant, que faisons — nous ?

— Je vais envoyer Isaac à la Palmeraie, le seul qui peut nous aider c’est Georges Tremblay. » Prenant une feuille de papier sur le bureau et la plume de son époux qui reposait dans le sillon de l’encrier en argent, elle griffonna d’une main tremblante quelques mots pour lui expliquer le drame.

*

Georges Tremblay

Nathanaël et Hyacinthe courraient après des volatiles qui s’étaient échappés de leurs enclos et qui s’éparpillaient dans le parc devant la demeure quand ils aperçurent l’arrivée d’Isaac sur un mulet récalcitrant. Tout en riant du comique de la situation Hyacinthe se précipita prévenir. Soulagé de descendre de la bête qui avait failli lui faire perdre l’équilibre au risque de provoquer une chute, le cavalier se présenta à la porte et demanda à voir le contremaître de la plantation. Septique, Mama-Louisa, qui était venue à sa rencontre, lui réclama la raison pour laquelle elle devait déranger Monsieur Georges. Prenant son rôle très au sérieux, le nègre bombant le torse, lui répondit que c’était personnel et que sa maîtresse lui avait dit de ne parler qu’au contremaître. De toute façon, il ne savait rien. Il avait bien senti un malaise lors de la demande. Et contrairement à ses habitudes, monsieur Bertin-Dunogier l’avait même rabroué pour une peccadille plus tôt dans la journée et quand sa maîtresse l’avait dépêché pour exécuter cette course, au ton, il avait compris que c’était important, aussi n’avait-il pas demandé son reste. La gouvernante haussa les épaules et envoya Hyacinthe le chercher, ce dernier n’avait pas bouger depuis qu’il avait alerter Mama-Louisa. À cette heure le contremaître se situait sûrement au bungalow.

Lorsqu’il arriva n’ayant rien saisi à l’explication du négrillon, il trouva sur la galerie Isaac tortillant son chapeau qui attendait. Celui-ci les yeux baissés lui tendit la lettre de sa maîtresse. Il en prit connaissance, gardant son calme et ne laissant échapper qu’un « oh ! Mon Dieu ! ». Il interpella Abraham qui n’était jamais loin. « — vas chercher le docteur à Bringier et rejoignez-nous à la plantation Dunogier, fait le plus vite possible. »

*

La plantation Dunogier était enfouie sous les chênes et les magnolias. Comme toutes les habitations au bord du fleuve, c’était une demeure de bousillage et de bois de cyprès blanchi. Le rez-de-chaussée était de plain-pied, les invités accédaient par un double escalier à l’étage sur un palier en avant-corps de la véranda qui entourait la maison.

Il trouva Madame Bertin-Dunogier en haut des escaliers, droite, impeccablement préparée, elle l’attendait. Alors qu’il la saluait, il remarqua les yeux rougis, elle s’obligea à lui sourire en signe de bienvenue, lui demanda pardon de le déranger au milieu de ses travaux. Il balaya les excuses et argua qu’il devait s’aider entre voisins surtout dans les moments difficiles. Elle l’entraîna dans son salon et lui fit servir du café. Une fois seuls, il lui expliqua qu’il avait envoyé quérir le médecin, mais qu’elle ne devait pas s’inquiéter, il en faisait son affaire. Elle le remercia. Ils gardèrent le silence chacun se demandant comment le rompre.

Il avait toujours apprécié cette famille. Il se souvenait encore de cette partie de chasse lors de laquelle il s’était perdu dans le labyrinthe des bayous. Il était à l’époque un jeune garçon de dix ans. Tous le cherchaient depuis deux jours et c’est monsieur Bertin-Dunogier qui l’avait trouvé, pleurant de découragement au pied du genou d’un cyprès tout en rembarrant désespérément un alligator avec la rame de sa barque qui avait disparu. Il lui en avait gardé à jamais reconnaissance, d’autant que l’homme qui était au regret de n’avoir pas obtenu de fils en avait fait un héros en racontant leurs retrouvailles.

Jeanne-Gabrielle Bertin-Dunogier

Quand le temps fut venu, Monsieur Bertin-Dunogier, qui aimait ce garçon solide et sérieux, avait aspiré lui voir épouser leur fille. Celle-ci avait repoussé la suggestion présentée par ses parents, elle ne s’imaginait pas mariée à un contremaître de la plantation voisine, elle, elle avait désiré le maître. Entre l’union de Charles Henri de Thouais et celui de Georges Tremblay, le père et Jeanne-Gabrielle avaient perdu leurs espoirs. 

*

Le docteur Marais malgré sa jeunesse était respecté de tous, il avait un diagnostic sûr et savait écouter. Tout en longueur, le regard doux, il s’était installé deux ans plus tôt à Bringier chez la veuve Desplay qui au vu de son grand âge ne risquait pas de perdre sa réputation.

Ses études faites à Paris, les événements politiques qui secouaient la capitale l’avaient ramené à Rouen dont il était natif. Ces mêmes événements s’étaient propagés dans sa ville et l’avaient conduit à quitter la France pour Saint-Domingue. Mais d’autres vicissitudes l’avaient empêché d’être débarqué à Port aux Princes. Après un court séjour à Port Baracoua à Cuba, colonie espagnole, sur les conseils du capitaine de son navire, il avait mis pied à terre à la Nouvelle-Orléans avec pour fortune ses connaissances et sa trousse médicale. Ne sachant où aller il avait accepté la première proposition qu’on lui avait suggérée et ne l’avait pas regretté, il s’était installé dans le bourg de Bringier. Il appréciait son travail et ses patients qui s’étendaient sur la superficie des plantations au bord du Mississippi et de la petite ville qui commençait à se développer. Comme partout les riches payaient en argent comptant, et les autres en nature, et il s’en contentait. La première personne qu’il soigna fut le vieux voisin de sa logeuse. Perclus de rhumatismes, il raconta à tous que dès que le docteur avait posé ses mains sur lui, il avait senti une chaleur l’envahir qui l’avait soulagé de ses maux, et comme il gambadait à nouveau tous le crurent. Dans la région très rapidement se répandit le don du nouveau médecin qui avec sa gentillesse effectuait des miracles ou presque. Sa clientèle élargit aux esclaves, pour lesquels il ressentait une commisération particulière, amena ceux-ci à prétendre que ses impositions de mains dégageaient une lumière. Lorsqu’il apprit sa notoriété, il en sourit.

Il se présenta à la plantation aussi vite qu’il le put, n’ayant compris qu’une chose, c’était l’urgence de la situation. Il fut accueilli par la maîtresse des lieux dont les traits bouleversés laissaient penser que ce pouvait être trop tard et accompagné de Georges Tremblay, ils se rendirent dans le bureau transformé en chambre mortuaire. Là, se trouvait dans une demi-obscurité, au pied du corps avachit sur son fauteuil, Jeanne-Gabrielle Bertin-Dunogier à genoux, en pleurs et en prière. Elle se leva à leurs entrées, remit de l’ordre à sa jupe et s’écarta. Le docteur ausculta le malade dont le diagnostic du décès s’avérait une évidence. L’aspect violacé de la face et du cou ne laissait aucun doute, l’homme avait perdu la vie par étranglement ou pendaison. Relevant les yeux du mort, il vit la corde rejetée contre le mur, répondant ainsi à son questionnement. Il jeta un œil au plafond et constata le crochet du lustre, monsieur Bertin-Dunogier s’était certainement suicidé. Il se retourna vers le groupe le regard interrogatif. Qu’attendaient-ils de lui ? C’est Georges Tremblay qui prit la parole. « — Il a péri suite à une fièvre subite ou du cœur à votre avis ? »  Le patricien comprit où voulait en venir le contremaître, et considérant les deux femmes qui guettaient angoissées son verdict, et ne désirant point rajouter à leur peine, il leur sourit chaleureusement, et d’un ton rassurant avança. « — C’est le cœur qui a lâché ! Il ne peut en être autrement. » Il devina le soupir de soulagement de tous. Il faisait partie des fidèles que les philosophes avaient éclairés, s’il croyait en Dieu, il n’accordait plus de crédit aux simulacres de la religion qui pour lui n’était qu’un moyen d’asservir ses sujets. Rien ne fut donc rajouté. Madame Bertin-Dunogier envoya chercher l’abbé Hubert et l’on prévint dans la foulée les voisins, car la mise en bière devait s’effectuer rapidement sous les tropiques.

*

Quarante ans, elle avait quarante ans, qui voudrait d’une veuve de quarante ans, elle était vieille et maintenant elle se retrouvait pauvre. Elle fixait son miroir pendant que sa femme de chambre lui brossait sa masse de cheveux, elle n’y trouvait pas de consolation. Elle se montrait injuste avec elle-même. Elle était longue et mince, et si elle n’était pas d’une grande beauté, elle possédait beaucoup de distinction et d’allure qui assortit avec un goût certain attirait l’œil immanquablement. Mais ce soir-là, elle n’était pas apte à le voir. Énervée, elle renvoya Lila. Elle resta devant sa glace à ruminer ses idées sombres. Pouvait-elle en vouloir à son époux ?

Marie Françoise Bertin Dunogier

Marie Françoise Amblard de La Durantie était arrivée de Biloxi pour devenir Madame Bertin-Dunogier. Elle avait alors seize ans, elle n’avait jamais eu à s’en plaindre jusqu’à ce jour funeste où son monde s’était effondré. Son mari était le fils d’un ami de son père. Tous deux étaient venus de France, avec pour toute fortune un titre d’acquisition pour un millier d’ares de terre de leur choix. Cette donation avait été effectuée en échange de leurs bonnes volontés à rejoindre Jean-Baptiste Le Moyne, Sieur de Bienville, par la compagnie de Louisiane créée par John Law, avant que celle-ci ne s’écroule dans une banqueroute mémorable. Ils avaient tous les deux épousé une « fille à la cassette » orpheline élevée par des religieuses et pourvue d’un trousseau par le roi. Le moment parvenu, ils avaient voulu unir leur famille par le mariage de deux de leurs enfants. De dix ans de plus qu’elle, il était venu la chercher à la plantation paternelle au bord du Golfe du Mexique et l’avait ramenée sur les rives du Mississippi. Elle n’eut pas à supporter une belle-mère, celle-ci était morte des fièvres des années auparavant. Elle était donc devenue la maîtresse de maison ce pour quoi elle avait été formée par sa mère. Quant à son beau-père, il n’attendait qu’une chose qu’elle mette au monde un héritier. Malheureusement, si son statut de maîtresse de maison lui fut facile son rôle maternel se transforma très vite en calvaire. Sur six grossesses, cinq avortèrent vers le troisième mois et pour la sixième, il s’en fallut de peu, car Jeanne-Gabrielle arriva en avance de deux mois et contre toute attente survécut. Sa mère n’eut même pas de montée de lait et ne put envisager de la nourrir. De toute façon, comme tout enfant créole, son père la remit entre les mains de sa nourrice. Manita qui donnait le sein à son dernier petit fut affectée à cette responsabilité. Les premiers temps, le nourrisson n’eut sur sa mère qu’un seul effet : la faire pleurer chaque fois qu’elle la voyait. Sa déception apparaissait sans fin, c’était une fille et le poids de la culpabilité se révélait d’autant plus grand que le grand-père n’omettait jamais de le lui rappeler. Mais cela ne dura guère au soulagement de celle-ci, le patriarche mourut des fièvres et rejoignit son épouse sous les chênes qui servaient de cimetière familial. Monsieur Bertin-Dunogier donna à son enfant plus que de mesure, il octroya à lui tout seul l’amour des deux parents. Elle obtint son compte de caresses, de mots doux, de cadeaux et bien sûr la garantie d’être l’heureuse héritière de la plantation. Quant à sa femme, il lui épargna ses ardeurs qui n’apportaient guère de résultats. Il les exprima de temps en temps avec des négresses qu’il oubliait aussi vite ainsi que la progéniture qui en émanait, même si certains vinrent grossir le rang des gens de maison.

Madame Bertin-Dunogier n’avait gardé que peu de traces sur son corps de ses grossesses et en son cœur peu de sentiment maternel s’éveilla. Elle culpabilisa, mais n’en conçut que frustration. Et la colère de sa fille à son encontre si elle s’avérait arbitraire en cet instant n’en avait pas moins un écho de justice dans l’esprit de Madame Bertin-Dunogier.

Elles étaient revenues de la Nouvelle-Orléans à peine sortie de chez le notaire. Elles étaient rentrées dans le silence de la nuit que seuls le trot des chevaux et les oiseaux nocturnes de concert avec le croassement des Ouaouarons rompaient. Que de chaos en si peu de temps, elles n’avaient pas, à la ville, voulu affronter leurs proches. Cette fois-ci, c’en était trop. Comment en étaient-ils arrivés là ? Elles ne détenaient plus rien, même la vente de ses bijoux n’allait pas y suffire. En plus du deuil, elles allaient devoir faire face à la misère, la charité, et la compassion de leur famille, de leurs voisins et amis. La fille portait rancune à la mère pour tous ses rêves qui s’effondraient, et cette dernière, abattue, se trouvait dans l’incompréhension absolue. Elle se demandait encore comment son époux avait pu lui cacher une telle dérive de leur situation. Elle s’en voulait, de n’avoir rien vu, rien perçu de cette catastrophe qui l’avait jeté dans le veuvage et le dénuement. Comment allaient-elles sortir de cette impasse ?

Sœur de lait de Madame Bertin-Dunogier, Manita, la cuisinière, qui faisait office de gouvernante, attendait ses maîtresses depuis qu’elles étaient parties. Elle faisait partie de la dot de sa maîtresse et avait toujours vécu dans le sillage de celle-ci, aussi connaissait elle tous ses tourments. Depuis la mort du maître, la plantation restait désœuvrée. Le drame en affectait chaque individu, chacun était conscient de l’incertitude de son avenir. Une détresse sournoise s’infiltrait comme une épidémie dans le village d’esclave dont Manita était le fer de lance. Tous la questionnaient pour être instruits de ce qu’ils allaient devenir, car monsieur Bertin-Dunogier était bon et les coups de fouet tombaient rarement. L’activité avait cessé ou presque dans les champs, les économes distribuaient de l’ouvrage aux esclaves avec peu de conviction, sans directive précise. Et pour cause, Madame Bertin-Dunogier, accablée, ne savait que leur dire, Monsieur Bertin-Dunogier s’était toujours passé de contremaître.

Au matin, laissant sa fille dans leur plantation, le cœur lourd, elle se décida à suivre les conseils de Monsieur Bevenot de Haussois, son notaire. Elle se rendit à la Palmeraie pour rencontrer Georges Tremblay. Sur le court chemin qui menait à celle-ci, elle ressassait la façon dont elle allait expliquer sa situation, elle répétait inlassablement son discours.

Isaac rangea la voiture devant les marches de la demeure et aida sa maîtresse à descendre. Antoinette-Marie alertée par le bruit de l’attelage remontant l’allée vint vers elle. Comme elle lui proposait de s’installer au salon après l’avoir saluée, elles furent rejointes par Marie-Adélaïde. Les yeux cernés, la mine triste, l’invitée leur grimaçait un sourire et répondait à leur bonjour du mieux qu’elle pouvait. Mama-Louisa arrangea sur un guéridon cafetière et encas, qu’elle servit à chacune. Comme elle sortait de la pièce, Marie-Adélaïde lui demanda d’aller faire chercher son époux qui se trouvait aux écuries auprès d’une pouliche qui mettait bas. Explication qu’elle donnait afin d’engager la conversation, car elle sentait bien la difficulté dans laquelle s’inscrivait Madame Bertin-Dunogier. Elles avaient effectué le tour des sujets qui permettaient de parler de tout et de rien, dans l’intention de patienter sans souffrir de la gêne du silence lorsqu’arriva Georges Tremblay. Il s’excusa pour le laps de temps, mais il avait dû se rafraîchir pour ne pas les incommoder. La veuve se repentit à son tour du dérangement, excuses que ses hôtes écartèrent. Les habitants de la Palmeraie attendaient sans trop montrer d’empressement le problème qui avait amené leur voisine. Courageusement, les nerfs tendus, elle se lança. « — Vous n’êtes pas sans savoir que mon défunt époux persistait à produire de l’indigo malgré la chute des cours. Il faut dire, à son corps défendant, que cette culture avait réalisé la fortune de son père qui était arrivé au moment où Jean-Baptiste Le Moyne, Sieur de Bienville, fondait la Nouvelle-Orléans. Celui-ci avait défriché les terres qu’il avait acquises auprès de la banque Law. Depuis qu’elle-même y était, la plantation avait doublé en nombre d’esclaves. Nous en possédons cent cinquante à ce jour. Enfin pour en revenir au but de ma visite, suite à la chute des cours de l’indigo et la maladie qui a éradiquée ou peu s’en faut nos indigotiers, la plantation se trouve exsangue. Elle est ruinée, nous sommes ruinés. » N’y tenant plus, quelques larmes coulèrent sur ses joues, ce que ses interlocuteurs firent mine de ne pas remarquer. Essuyant ses yeux avec son mouchoir de batiste, elle reprit. « — Il ne me reste qu’une solution, vendre la propriété à un prix correct bien qu’en deçà de sa valeur afin de rembourser les créanciers qui ne vont pas tarder à réclamer leur dû. » Avant d’être coupée dans son élan, se tournant vers Georges Tremblay, elle continua « — Monsieur Bevenot de Haussois, notre notaire à nous tous, m’a conseillé de vous proposer de me l’acheter, il pense qu’elle est à même de vous intéresser. » L’interpellé ne put cacher sa surprise et dévisagea son épouse puis Antoinette-Marie cherchant des yeux leurs assentiments ou une suggestion. Bien évidemment, il attendait depuis longtemps une occasion comme celle-ci, devenir propriétaire était plus qu’un souhait, c’était l’objectif de sa vie, et avec son mariage ce désir s’était transformé de façon pressante. Il n’éprouvait aucun reproche à Antoinette-Marie, mais la Palmeraie n’était pas sa terre ou si peu. Et puis elle-même fondait une famille. Mais ce rêve, il n’avait pas envisagé de le réaliser au détriment de quelqu’un encore moins au préjudice d’un ami. Sans conteste, il ne pouvait ignorer la demande, l’appel au secours. Le silence s’installa, meublé par une tasse de café que l’on faisait mine de refroidir ou de boire, chacun retournant dans sa tête les idées qui s’y bousculaient sous le regard triste, mais plein d’espoir de Madame Bertin-Dunogier. Marie-Adélaïde réfléchissait. Elle avait mis de côté la somme de la vente de Saint-Domingue, mais elle avait peu rapporté et devait être loin du prix d’une plantation comme celle des Bertin-Dunogier. D’un autre côté, c’était le moment d’utiliser le produit de cet acquis qui dormait chez le notaire. « — Je détiens peut-être un début de solution, je pense posséder de quoi m’acquitter de la moitié du montant pour les terres et les esclaves. » Avec l’accord tacite d’Antoinette-Marie, Georges Tremblay prit la parole à la suite de sa femme. « — de mon côté, je peux payer le quart voire plus, de votre bien, et afin de ne pas trop perdre d’argent, je vendrai pour votre compte une cinquantaine d’esclaves au prix fort ». Il avait mis de côté une somme importante, et avec l’aide d’Antoinette-Marie il pourrait débloquer son avoir sur l’héritage de Charles-Henri le défunt époux de celle-ci. Reprenant le fil de sa réflexion, il rajouta. « — Sur les bénéfices futurs, nous pourrions vous créer une rente ? Elle clôturerait la transaction et vous permettrait de voir venir. »

Marie Françoise Bertin Dunogier

Madame Bertin-Dunogier, soulagée, était presque satisfaite, dans un premier temps, elle pourrait rembourser ses créanciers, elle ne doutait pas de l’honnêteté du montant de la vente. Seulement, la pension ne pourrait commencer à être versée qu’une fois les nouvelles cultures produites. Ils étaient tout d’abord contraints d’arracher l’indigo pour planter ou de la canne ou du coton, alors de quoi et où allaient-elles subsister, elle et sa fille ? La maison de ville avait brûlé dans le grand incendie et elle avait appris que le terrain avait déjà été mis sur le marché sans renflouer les dettes au demeurant. La vente de ses bijoux ne les mènerait pas loin et rien que la pensée lui faisait horreur. Il ne leur resterait qu’à aller vivre en parents pauvres dans sa famille.

Devant le désarroi de la veuve, qu’Antoinette-Marie sentait à peine diminué, avec une idée derrière la tête, elle s’autorisa une réflexion. « — Si je puis me permettre, bien que je l’avoue cela ne me regarde point, il serait peut-être sage que Jeanne-Gabrielle songe à se marier.

— Oui, évidemment, mais avec qui ? Qui voudra d’elle ? Elle ne détient plus de dot ! » Elle pensait en même temps qu’assurée de son fait, la demoiselle avait attendu en vain un prétendant qu’elle estimait avantageux et elle venait d’avoir vingt ans. « — J’ai peut-être un aspirant à vous proposer, il n’est pas riche, mais c’est un parti fort honorable et de bonne famille. De plus, j’ai pu constater qu’il soupirait beaucoup auprès de votre fille, mais l’acceptera-t-elle ?

— Dite toujours, je verrai si je peux la convaincre.

— C’est don Alvarez-Pignero, mon économe. Bien évidemment, si elle l’agréait, je le nommerais contremaître, sur la partie de la propriété constituée par ma dot, après le départ de Georges. Ils agrandiraient le bungalow qui s’y trouve déjà pour en faire une demeure, qui n’équivaudrait pas à votre plantation, mais qui serait toutefois confortable. De cette façon, vous n’auriez pas à vous soucier de votre avenir immédiat. »

Madame Bertin-Dunogier s’engagea à en parler à sa fille tout en espérant que le jeune homme avait bien dans l’idée de l’épouser et que l’orgueil de celle-ci ne l’empêcherait pas de se décider. Tous les éléments étant établi, les habitants de la Palmeraie lui proposèrent d’entériner la vente sous quinzaine devant le notaire à la Nouvelle-Orléans, ce qu’elle accepta, elle donnerait alors la réponse de Jeanne-Gabrielle.

*

Une fois seul, Georges Tremblay prit à partie Antoinette-Marie. « — Je ne suis pas sûr que vous ayez fait un cadeau à notre économe.

— Comme l’écrit si bien Monsieur Rousseau, le bien et le mal coulent de la même source. À lui d’en tirer le meilleur, mais ce n’est peut-être pas chose facile ? » Elle pensa qu’elle aussi d’une certaine façon en aidant ses amis à s’installer elle se trouvait dans une situation identique. Elle s’était appuyée sur Georges Tremblay pour la bonne gestion de la plantation, malgré tout l’intérêt qu’elle portait à celle-ci, serait-elle en mesure de faire si bien. Heureusement, elle avait à son côté Juan-Felipe.

*

Le nouveau Conde Montego-Macario Alvarez-Pignero de la Comarca de Betanzos avait eu pour obligation dans le testament de pourvoir à l’avenir de ses frères et sœurs au nombre de six. Son père avant de mourir avait été intransigeant sur ce chapitre et connaissant la pingrerie de son aîné. Il lui avait adjoint un comité testamentaire en les personnes de sa sœur aînée, mère supérieure des Ursulines de San Sébastian et de son frère capitaine dans la marine marchande pour le compte de la Casa de Contratación.

Montego-Macario Conde de Betanzos, devenu chef de famille, régnait sur la province de La Corogne située à la pointe nord-ouest de la Galice, bien qu’il résidât le plus souvent à la cour à Madrid comme tout Hidalgo. Afin de remplir au plus vite ses engagements et ne désirant pas gaspiller son héritage, il avait déjà sept enfants et un à venir, le nouveau Conde se hâta de conclure les mariages de ses deux premières sœurs et d’envoyer la troisième au couvent à Saint-Jacques-de-Compostelle. Son frère puîné s’empressa de rejoindre l’armée du roi Charles VII ne souhaitant pas qu’on lui impose quoi que ce soit. Alors que tout se passait comme il le voulait, il tomba sur un écueil avec son benjamin de quinze ans plus jeune à qui jusque-là il n’avait jamais accordé d’intérêt.

Alvarez Pignero Francisco

Depuis la contre-réforme, la religion détenait sur l’Espagne un poids considérable, il avait donc conçu pour projet de faire rentrer dans les ordres son cadet. Instruit en grande partie au Collège Saint-Jérôme par les Bénédictins, celui-ci était devenu un excellent lettré. Un membre de la maison du Seigneur influant sert toujours dans une famille et à ce jour il n’y avait eu que des femmes. Seulement le jeune Francisco Leopardo n’envisageait pas l’église. De tempérament rêveur, encore que la rigueur de son éducation chez les Bénédictins lui colla à la peau et l’empêcha de se laisser aller à sa nature, il espérait autre chose. Son aîné le pressa de se décider et le confina au sein de leur terre aux alentours de Saint-Jacques-de-Compostelle dans l’intention de l’amener à réfléchir. Quoique très croyant, il n’avait pas pour vocation l’église dont sa découverte des philosophes faisait douter quant à ses méthodes. Il ne se sentait pas l’âme guerrière, il n’était pas violent et bien qu’étant né au bord de la mer, celle-ci ne l’attirait pas. Il s’avérait par nature terrien, ce qui l’intéressait : c’étaient les cultures et l’élevage. Il arpentait tout le jour le domaine familial dont il ne pouvait rien espérer même pas une parcelle. Il se trouvait dans une impasse.

Des yeux d’azur et blond comme les blés, en grandissant, bien qu’un peu rigide, il avait belle prestance et jolie tournure. Il vous regardait constamment comme s’il découvrait une merveille de la nature, ce qui attendrissait les uns et agaçait les autres, mais effritait sa froideur innée. Leur oncle paternel, César Dominico, avait toujours eu un faible pour le petit dernier, c’était celui qui ressemblait le plus à sa mère. Lorsque la blonde et ravissante Maria Del PilarLeocadia BlancoMontilla vint de sa Castille natale afin d’épouser son frère Carlos-Bartolomé, César Dominico, ébloui par sa beauté, s’engagea sur les océans. Tourmenté à l’idée de convoiter la femme de son frère, il avait préféré fuir le plus loin possible. Après avoir servi dans la marine royale, il avait été appelé dans la marine de la Casa de Contratación, l’administration coloniale qui exerçait le monopole commercial de l’Amérique et des Caraïbes. La recrudescence des pirates ou corsaires dans ses mers avait amené monsieur François Cabarrus à solliciter, auprès du Premier ministre, des capitaines dignes de protéger les marchandises véhiculées pour le compte du roi, César Dominico en fit partie. Chaque fois qu’il revenait au pays, il s’arrêtait dans sa Corogne, où il était né, et faisait rêver ses neveux et nièces en contant ses aventures. Pour son dixième anniversaire, il offrit à Francisco Leopardo « l’Histoire véridique de la conquête de la Nouvelle-Espagne » écrite par le capitan Bernal Diaz Del Castillo. Le jeune garçon au fil des années avait complété la bibliothèque familiale avec tous les livres, qui passaient à sa portée, parlant de la Nouvelle-Espagne, de sa mainmise, de son développement, amplifiant ainsi son engouement. Il restait obsédé par ce côté de l’Atlantique, aussi au moment où son oncle lui proposa de l’accompagner non pas comme marin, mais comme secrétaire lors de sa prochaine expédition pour La Havane puis la Louisiane, il exulta.

L’oncle organisa le périple. Il régla les problèmes liés au départ de son neveu en réclamant à son aîné le paiement du voyage, plus une somme d’argent pour pourvoir à ses besoins pendant une année. L’ensemble des fonds fut mis de côté par ses soins au cas où Francisco Leopardo voudrait se lancer dans une nouvelle vie, ce que tous espéraient pour différentes raisons.

Afin d’éviter la saison des cyclones dans la mer des Caraïbes, l’appareillage était prévu pour le début du printemps. Le « Cadix Del Rey » attendait son capitaine et son équipage dans le port de Bilbao. C’était un trois-mâts de quatre cent cinquante tonneaux avec pour proue une sirène, ce qui ravit le jeune homme de dix-neuf ans qui montait sur un navire pour la première fois. Son oncle lui avait conseillé d’emporter en plus de sa garde-robe les objets qui comptaient pour lui. Il embarqua avec une malle, une caisse d’ouvrages contenant quelques philosophes, les carnets de voyage des explorateurs du Nouveau Monde et la copie d’un tableau représentant ses parents qui trônait dans la salle à manger du château familial.

Une fois sur le vaisseau, passé les premiers troubles du mal de mer, Francisco Leopardo prit son rôle de secrétaire très au sérieux, comme il pratiquait toute chose. Chaque soir après le dîner dans la cabine du capitaine, son oncle, il rédigeait méticuleusement le livre de bord et avec précision il inscrivait l’ordre du jour et tous les renseignements dont on avait besoin de garder souvenance. Et son oncle, qui parafait chaque fois le travail de son neveu, après l’avoir relu, estimait que bien des penseurs auraient aimé écrire avec autant de clartés et de poésie toutes les banalités dont on était obligé de rendre compte au sein d’un navire marchand. Et lorsqu’il put le lire enfin après les journées néfastes qu’ils avaient subites, il se dit avec fierté que son protégé était un lettré qui s’ignorait.

« mardi 25 mars 1788,

En ce jour de Pâques, le père Maria-Antonio nous accomplit un sublime office que je suivis auprès de mon commandant et de tous les officiers depuis le gaillard arrière, le reste de l’équipage sur le pont. En toute humilité devant notre seigneur nous priâmes, têtes nues, sous les ardeurs d’un soleil irradiant dans un ciel sans nuages. Le Saint-Office achevé, le capitaine offrit du rhum aux marins et un déjeuner à ses subalternes qu’il fit servir exceptionnellement sur la dunette. À cet effet, il avait pris la précaution de mettre de côté des vivres dont son cuisinier, qui le suit en tout cas, nous régala de façon admirable.

L’après-midi allait s’écouler en douceur quand soudainement des nuages vinrent obscurcir le ciel, de sorte que l’on fut en pleine nuit au milieu de la journée. De ces nues, une pluie constante se déversa. Elle n’en demeura pas moins imprévisible, car elle tombait en rafales manquant engloutir la mer entière, puis sa violence s’amoindrit pendant quelques instants, pour poursuivre en gigantesques trombes d’eau. Tous montèrent sur le pont, la manœuvre se déroula pour moi, semble-t-il, dans un grand désordre tandis que de façon évidente chacun effectua son ouvrage à bon escient. L’océan se mit alors à décrire des vallées et des protubérances d’un paysage prodigieusement vallonné, si bien que le vaisseau, bien que de belle taille, commença à ballotter de haut en bas, tiraillé en tous sens, à l’instar de quelques bouchons dans une rigole poussé par des enfants. Sur le tillac, l’équipage lutta de toutes ses forces pour nous maintenir à flot. Vague après vague, le bâtiment se précipita et s’écrasa dans les creux, tandis que l’eau affluait et le secouait de bâbord à tribord. Les marins restés dans les cales juraient et priaient, implorant Dieu de ne pas briser en mille morceaux cette embarcation devenue frêle face aux éléments en colère. Au milieu de ce spectacle apocalyptique, le navire se souleva à l’extrême nous faisant perdre deux gabiers. Nous déplorâmes aussi un de nos mousses auxquels nous avions pourtant défendu de paraître sur le pont.

Il est difficile même en s’y appliquant d’imaginer une tempête en mer. Celle-ci dura deux jours entiers pendant lesquels j’ai bien cru mourir, aidant de mon mieux le chirurgien de bord qui réparait au fur et à mesure les multiples blessures que subit l’équipage.

À bord, bon nombre de marins aguerris qualifièrent cette tempête de pire qu’ils aient connu, et je voulus les croire… »

Le navire de Francisco Leopardo arriva à l’été au centre des Antilles à San Cristóbal de La Habana. Rien que le nom le faisait rêver. La perle des Caraïbes apparaissait comme le fleuron des colonies espagnoles d’où Hernán Cortés avait organisé son expédition vers le Mexique, ainsi que la plupart des conquistadors. Son oncle lui avait raconté moult fois les attaques des pirates dont la fortune croissante du port et de la ville attirait la convoitise. C’était pour lui la cité aux mille aventures.

Elle se révéla à lui s’étalant au bord de la mer, sur la côte nord de l’île de Cuba dont elle était la capitale. Après avoir accédé par un étroit chenal dans la baie, le « Cadix Del Rey » se fraya un passage au milieu des navires en provenance de l’ensemble du Nouveau Monde transportant d’abord leurs produits à La Havane, afin de les emmener ensuite en Espagne. Les milliers de bateaux rassemblés dans sa rade stimulaient également l’agriculture et l’industrie de l’île, puisque tous avaient besoin d’être fournis en nourriture, eau, et autres marchandises nécessaires à la traversée de l’océan. C’était aussi un important marché d’esclaves africains revendus sans impunité aux commerçants d’Amérique centrale.

Accoudé au bastingage, Francisco Leopardo contempla tout d’abord le rempart en fronton de mer puis la forteresse San Salvador de la Punta et le fort El Morro qui en gardaient l’entrée. Il aperçut trônant au centre de la cité le Castillo de la Real Fuerza qui parachevait la défense des lieux, et servait de même de résidence au gouverneur.

À pied, son oncle, qui n’en était pas à son premier séjour, le guida dans les rues de la métropole mystérieuse jusque dans ses ultimes retranchements, avec ses maisons aux arcades baroques, aux balcons et grilles en fer forgé. Ils perçurent des patios agrémentés de végétations luxuriantes, il resta médusé par la statue de bronze réalisée par le sculpteur Jeronimo Martinez Pinzon perchée au sommet de la tour de l’Espérance, du Castillo de la Real Fuerza. Le suivant comme son ombre, il accompagna son oncle au cours de ses multiples visites. Fort respecté des autorités locales dont il était l’un des messagers vers la cour de Madrid, il se retrouva invité dans plusieurs résidences d’aristocrates au luxe étourdissant. Il fut ébahi devant l’étalage de richesses qui s’affichait jusqu’au cou des femmes, bien plus ostentatoire que ce qu’il avait pu voir dans sa Corogne natale.

Ils demeurèrent quatre bons mois, pour réparer les avaries du bâtiment qui avait souffert durant la tempête, profitant de la douceur du climat et du confort offert par la ville et ses habitants. Avec un léger regret, ils repartirent vers le continent américain, vers la Louisiane où le commandant Alvarez-Pignero devait remettre, entre autres, des documents confidentiels au gouverneur Miró.

Alvarez Pignero Francisco

Ce fut au sein d’une brume épaisse que le second du capitaine signala le fort, entrée du Mississippi. Le « Cadix Del Rey » avait traversé la mer des Caraïbes sans rencontrer ni ouragan ni pirate. S’il ne s’était pas amarré au fort de la Balise pour demander les autorisations afin de pénétrer sur l’immense cours d’eau, Francisco Leopardo n’eût pas été assuré de se situer sur le fameux fleuve. Entre la brume et les bords imprécis de la large voie aquatique, il pensait se trouver dans un rêve. Le mariage de la rivière avec les eaux du Golfe dans une mer herbeuse rendait irréel le décor. Il pressentait que quelque chose se modifiait en lui. Il avait du mal à croire que le Mississippi avec lequel luttait le navire pour en remonter le courant pouvait entraîner dans son sillage désolation, destruction, morts et épidémies. Au fil de son bras sinueux, où petit à petit le soleil évaporait le voile brumeux, il en découvrait les abords, le jeune homme s’enivrait de tout ce qu’il sentait, ressentait. Il était captivé par les fragrances des mille espèces de fleurs qui semblaient recouvrir toute la nature. Après les étendues parsemées de roseaux et d’herbes, les saules et les jacinthes d’eau tapissaient le bord des berges, en compagnie de nénuphars, d’iris, d’hibiscus et de chèvrefeuilles. Les cyprès chauves aux racines résurgentes se voilaient de mousses espagnoles sur lesquelles s’abandonnaient les tourterelles, les cardinaux, les pics à bec d’ivoire, les geais bleus, les troglodytes des marais, les colibris, les perruches, les aigrettes, les moqueurs polyglottes… Il resta figé à la vue d’un engoulevent de Caroline qui poussait d’horribles cris et se démenait comme un beau diable pour détourner de son nid la vipère qui le menaçait. Dès l’apparition des faibles rayons du soleil, il observa pour la première fois, sous l’œil impavide du héron bleu, des alligators venir se prélasser sur les plages occasionnées par les rives. C’était son eldorado, s’il avait été séduit par La Havane, la Louisiane l’envoûtait de son chant de sirène. La vision des premières plantations au milieu des cyprès, des palmiers nains, des ormes, des orchidées, sur lesquelles des centaines d’esclaves, vêtus d’un pagne serré entre les cuisses, besognaient dans une savane plus haute qu’eux, le décida. Voilà ce qu’il voulait vivre. Son Espagne était loin, sa vie était… devait être ici.

À la lutte quasi ininterrompue du capitaine avec le courant, pour réagir aux difficultés et aux pièges auxquels il était confronté, complexités des méandres, bancs de sable, s’ajouta celle des radeaux, première réponse trouvée au besoin de transporter des humains, des animaux, des marchandises sur ce boulevard commercial. Malgré tout ceci, dans le large virage que dessinait le fleuve bien après fort Philippe, il découvrit la ville qui se relevait des affres de l’incendie. Le foisonnement accru d’activité, due à sa reconstruction, amplifiée à celui des navires aux ports, augmentait l’état d’excitation du jeune homme. Partout où il passait bardeaux et piliers de bois, torchis et mousse espagnole servaient à réédifier une copie de la Nouvelle-Orléans sous les yeux émerveillés des nouveaux arrivants. Dans d’autres quartiers, don Miró y Sabater procurait à sa ville des allures espagnoles, à l’aide de briques et ferronneries.

De par sa position en Espagne le commandant et son secrétaire furent logés confortablement à l’hôtel du gouverneur. Lorsque celui-ci les reçut, le capitaine Alvarez-Pignero, après avoir rendu ses hommages, donné ses documents et des nouvelles de la cour, demanda pour son neveu de l’aide en vue de l’établir au sein de la colonie. Sans vraiment y réfléchir, le gouverneur Miró accepta bien volontiers d’y songer. Il ne devait pas froisser un émissaire qui pouvait le desservir. Il proposa de mettre de côté un acte de propriété pour une concession, le temps que Francisco Leopardo puisse agrandir son pécule, afin de pouvoir exploiter celle-ci. L’oncle et le neveu furent contentés d’autant que le gouverneur s’engagea à lui trouver un poste en accord avec ses espérances. Il rajouta quelques conseils à cette promesse dont celui de convoler en juste noce avec quelque héritière dont la dot accroîtrait avantageusement son avoir, après tout il venait d’une excellente famille.

  César Dominico reparti deux mois plus tard, le gouverneur Miró se débarrassa au plus vite du jeune homme en lui dénichant un emploi, à la grande satisfaction de tous. Il n’aurait su expliquer pourquoi, mais le côté taciturne de celui-ci allait à l’encontre de ce qu’il appréciait dans un caractère. Si son allure un tant soit peu rigide était en accord avec l’idée que l’on se faisait d’un hidalgo, il trouvait qu’il manquait de panache, trop introverti à son goût. Il avait amené obligeamment Monsieur de Maubeuge à l’imposer à la baronne de Thouais. Il l’avait fait engager comme économe sur les terres de la jeune veuve française.

Ce fut sans complication, d’autant que cela répondait aux besoins de la propriété et qu’il s’entendit tout de suite avec Georges Tremblay en échangeant peu de mots, ce qui convenait aux deux caractères. Ils arrivèrent à la Palmeraie sous une pluie battante qui s’interrompit alors qu’il remontait l’allée qui menait à la demeure. Bien que fatigant, il se fit très vite aux taches que demandait une plantation. Il aimait cela. De l’aube à la nuit, il sillonnait dans les champs, vérifiant et surveillant le travail à accomplir pour le bon rendement des cultures. Il admit rapidement que les esclaves fussent des « sambos ». S’il doutait que la situation fût établie par la Bible, il ne contestait pas qu’elle corresponde aux impératifs de l’exploitation des terres. Avec le temps, il avait compris de façon évidente que les noirs constituaient une race inférieure et difficilement perfectible. Force avait été pour lui de constater qu’ils étaient incapables de se gouverner eux-mêmes, ils manquaient de moralité et fabulaient facilement. Si l’on ne les surveillait pas, ils se montraient volontiers menteurs, en tout cas, ils ne savaient pas subvenir à leurs besoins. Il trouvait toutefois logique qu’en échange de travaux simples, mais pénibles, on se dût de les nourrir, de les loger et de les soigner correctement. Sa maîtresse qu’il avait tout de suite appréciée estimait qu’il ne servait à rien de les brutaliser et que de toute façon la pire des punitions que l’on put leur infliger était de les rejeter du domaine. Et il dut admettre que la crainte d’être vendu limitait les fuites et ne ralentissait guère le rendement.

Ses rapports avec les différents membres se révélaient distants, indifférents ou cordiaux suivant les individus. Antoinette-Marie l’avait très vite apprivoisée, elle aimait échanger avec lui en Espagnol, lui demandait même de la corriger si besoin était, et lui ouvrit les caisses de livres qui allaient devenir la bibliothèque de la plantation. Avec Mama-Louisa, c’était mi-figue mi-raisin. Il ne l’aurait pas admis, mais elle l’impressionnait. Il commença par l’éviter puis voyant les autres agir, il comprit qu’avec l’accord tacite de sa maîtresse, elle régnait sur la demeure et ses gens, alors il la respecta. Quand débarqua, deux ans après lui, Pierre-Henri Hautbois-Guichette, de nature belliqueuse, discoureur et fantasque, il se tint sur la défensive. Mais l’on ne pouvait résister longtemps au charme et à la chaleur humaine du français et aussi différents qu’ils fussent ils devinrent amis.

Jeanne Gabrielle Bertin-Dunogier

Contrairement au Français, il s’intégra dans la société créole. Accompagnant Georges Tremblay chaque fois que c’était possible, invité comme lui, aux parties de chasse, aux dîners, aux barbecues, aux bals. Il était apprécié pour sa culture et son adresse inattendue à danser mettant en valeur sa cavalière, comme en plus il était un bon partenaire aux cartes, gagnant souvent et comme tous savaient qu’il était le fils d’un comte espagnol, ce ne pouvait qu’être flatteur de l’avoir dans son cercle. C’est lors d’une de ces fêtes qu’il fut présenté à Jeanne-Gabrielle Bertin-Dunogier. Elle symbolisait la perfection de l’épouse qu’il voulait. Il la trouvait belle avec sa longue silhouette à l’élégance retenue, sa masse de cheveux d’un blond foncé, ses yeux en amande d’un vert limpide. Si elle le remarqua, elle n’en fit rien paraître. Elle conversa et dansa avec lui avec la distance qui convenait, et à distance celui-ci se morfondait.

Il pratiqua régulièrement des allers-retours jusqu’à la Nouvelle-Orléans afin d’aller quérir des marchandises, des vivres dont avait besoin la plantation. Comme tous les subalternes blancs, il logeait alors chez Monsieur D’Estournelles, le secrétaire du marquis de Maubeuge, et découvrit ainsi un pan de la société créole en la personne de Madeleine Lamarche. Présenté par son hôte comme sa compagne, il fut décontenancé dans un premier temps de se retrouver hébergé chez ce qu’il considérait comme la maîtresse de couleurs de celui-ci, bien que sa peau fût aussi blanche voir plus que celles des créoles de son entourage. Très vite, il comprit qu’il était invité dans leur foyer, et l’accueil chaleureux qu’il y recevait chaque fois lui rendait son séjour agréable. Il s’acclimatait avec plaisir à ce pays qu’il voulait sien. Tout était parfait sauf qu’avec le départ du gouverneur Miró s’envola son espoir de concession. Il ruminait depuis des semaines ce rêve évaporé quand Antoinette-Marie le convia à boire un café en sa compagnie sur la galerie. Elle l’informa de la situation des Bertin-Dunogier et lui suggéra de demander la main de Jeanne-Gabrielle. Devant sa perplexité, elle lui assura qu’il avait toutes ses chances s’il ne tardait pas. Elle s’était permis d’avancer pour lui des pions. Trop heureux, il ne prit pas le temps de s’offusquer pour cette intrusion dans sa vie.

De son côté, dans son boudoir, Madame Bertin-Dunogier expliquait à sa fille, où en était leur statut et le bienfait qu’elle retirerait en épousant don Alvarez-Pignero, lui rappelant au passage qu’il appartenait à la lignée d’un comte. Jeanne-Gabrielle laissait sa mère s’évertuer à lui démontrer les avantages qui sortiraient de cette union. Pragmatique, elle avait déjà pris sa décision. C’était effectivement le meilleur parti à saisir, il n’était pas question qu’elle devienne vieille fille, et au point où en était la situation il valait mieux se marier avec celui-ci. Il s’avérait agréable à regarder, était sérieux et la badait, elle espérait pouvoir en faire ce qu’elle voulait. Pour le revers de fortune, on verrait comment ils pourraient changer la donne. En attendant, il détenait un arbre généalogique qui lui ferait garder sa dignité.

L’année n’était pas finie que la plantation Bertin-Dunogier était devenue la plantation Maubourg et que Jeanne-Gabrielle Bertin-Dunogier était devenue doña Alvarez-Pignero.

plantation Maubourg

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 29

Perdu dans les bayous

Juillet 1793

L’ombre profonde du labyrinthe des grands cyprès, auxquels de lugubres lambeaux s’accrochaient, cachait les dernières heures du crépuscule. Sous les feuilles géantes de nénuphar flottant sur l’onde sombre où prospéraient toiles d’araignée et serpents, un alligator glissait à la surface des rivières. L’animal à l’allure préhistorique de ses ancêtres cherchait une proie, c’était l’heure de la chasse. Il s’était laissé sécher au soleil tout le jour. Paresseux, il n’avait jusque-là fourni aucun effort pour trouver sa pitance. Il restait sous l’eau et se confondait avec le fond, seuls ses yeux globuleux dépassaient. Dans l’obscurité naissante, il était devenu presque invisible.

Kamakic

Kamakic, jeune loup, à peine entré dans l’âge d’homme se retrouvait à l’affût depuis deux journées dans les marais. Il lui fallait tenter de ramener le gibier tellement recherché pour être intégré au sein des chasseurs du clan, un alligator. Les dents impressionnantes, la gueule gigantesque et l’envergure effrayante de l’animal aquatique l’intimidaient, mais il se devait de ne pas avoir peur. Imperturbable, il patientait. Il attendait le moment propice. Il était lui-même surveillé par un autre membre de sa tribu. Hixmo, petite abeille, fille de la deuxième épouse du fils du roi des Chitimacha, était elle aussi sortie de l’enfance, elle faisait désormais partie des femmes. Elle avait décidé depuis longtemps que Kamakic serait son compagnon de vie, il était de son clan et de son rang, personne n’y avait d’objection pas même le prétendant. Quand elle avait appris qu’il s’enfonçait dans le bayou pour son rite de passage à l’âge adulte, elle avait suivi le jeune homme. Elle avait deviné où il irait chercher son trophée, depuis la petite enfance, elle le talonnait partout au grand mécontentement de sa mère. Elle savait tout comme lui se fondre dans le paysage, elle pagayait aussi bien que n’importe quel individu de sa tribu. Elle glissait sur l’eau avec son canoë en faisant à peine rider sa surface dans son sillage. Affalée à plat ventre sur une épaisse branche, le menton appuyé sur ses mains croisées, elle épiait le jeune chasseur à la peau de cuivre aux muscles nerveux et puissants. Elle laissait courir ses grands yeux de biche sur l’épiderme déjà tatoué de son comparse. Elle était étonnée qu’il ne sente pas sa présence, et elle aurait été abasourdie si elle avait su qu’il était parfaitement conscient depuis très longtemps qu’elle était postée dans la canopée. La bête, l’adolescent et sa compagne, tous attendaient.

Encore dans la fleur de l’âge, le corps arrondi, les membres solides, la tête large et la queue extrêmement développée lui permettant de se propulser dans l’eau, l’animal était un beau spécimen. Kamakic était de nature raisonnable et avait choisi une proie à la hauteur de ses possibilités. Quand tous les hommes de la tribu allaient débusquer son espèce, c’était évidemment plus simple. Ils se réunissaient en nombre. Ils approchaient au-devant du caïman un jeune arbre qu’ils avaient auparavant coupé par le pied. Inquiété, l’animal venait à eux, la gueule béante, les chasseurs enfonçaient alors leur tronc dans la large mâchoire, le renversaient et le mettaient à mort. Ils pouvaient donc choisir un grand alligator. 

Tout à coup, Kamakic se décida, il courut vers sa cible. Surprise, elle s’agita devant lui. Il la nargua, l’énerva. Celle-ci s’avança vers son prédateur qui lui semblait une proie facile. Ce dernier  amena l’alligator à sortir du bayou, à monter sur la terre ferme. Il y était plus maladroit alors que son chasseur s’y sentait plus agile. La gueule ouverte prête à le saisir, sous le regard d’Hixmo, le corps crispé par la tension, le jeune homme présenta et y inséra l’arme qu’il avait préparée, une branche solide et affûtée qu’il plaça entre les mâchoires. L’alligator se débâtit, il ne pouvait les refermer. Le garçon, qui de l’autre main tenait une liane, monta sur la bête et avec la corde prête à cet effet le saucissonna, évitant de son mieux les griffes des pattes puissantes. Une fois qu’il eut réussi, il le fit tourner sur lui-même mettant à sa portée sa partie la plus faible. Il empoigna son coutelas afin de l’étriper. L’animal n’avait pas dit son dernier mot, il rompit le bâton, agita sa gueule essayant de mordre son agresseur. Avant qu’il puisse saisir son assaillant, celui-ci lui planta son arme dans l’abdomen, l’éventrant d’un geste sûr. C’est alors qu’un hurlement effroyable retentit. Paniquée, la multitude d’oiseaux nichée dans la voûte des arbres s’envola dans un terrible vacarme. Le cri ne ressemblait ni à celui de l’animal ni à celui d’un chasseur, pas plus que celui d’Hixmo. Étonnée, celle-ci se redressa, se mit à cheval sur sa branche. Elle chercha en contrebas d’où cela provenait. Kamakic lâcha sa prise, l’alligator agonisait. La jeune Indienne médusée venait de trouver la source du son, elle descendit le plus rapidement possible de son perchoir et retrouva son compagnon. Sans un mot, elle montra la direction en aval. Sur la rive opposée du bayou, un corps gisait sur le sol. Ils se regardèrent, que devait-il faire. La curiosité les amena à venir voir de plus près. Bien sûr,  le cri risquait  d’attirer d’autres individus. Après avoir constaté que rien ne bougeait, ils grimpèrent dans la pirogue d’Hixmo et traversèrent la rivière. Ils scrutaient la dépouille de la femme qui se trouvait sur la terre quand ils entendirent ce qui devait être ses compagnons. Ils remontèrent au plus vite dans leur embarcation et s’éloignèrent du lieu. De loin, se retournant, ils aperçurent un groupe de blancs en piteux état.

*

Le feuillage des arbres immenses s’étendait et se refermait comme une voûte au-dessus de leurs têtes. De leurs branches gigantesques pendaient de longs rideaux de mousse, dont les extrémités s’accumulaient à la surface de l’eau obstruant couramment le passage. La clarté du jour ne pénétrait presque plus. L’air était pesant, et la nature, elle-même semblait oppressée. On n’entendait pas le chant des oiseaux, en revanche, les rugissements des alligators, les clameurs des grenouilles monstres, et, après le coucher du soleil, les cris sinistres des grands hiboux du Mississippi les faisaient frissonner de peur. Ils erraient depuis plusieurs jours sur les bords du bayou infestés de moustiques et d’insectes volants. Ils avaient suivi la côte, quand leur cheminement avait buté sur l’embouchure d’une rivière trop large et trop profonde pour être franchie, ils avaient longé sa rive s’enfonçant dans le territoire. Petit à petit, l’eau et la terre se confondirent. Ils tombaient régulièrement de brusques averses dont ils ne pouvaient se protéger. Leur moral était au plus bas. Ils pataugèrent dans un flot bourbeux jusqu’à mi-mollet puis retrouvèrent un sol sableux. Ils s’étaient nourris de crustacés et avaient bu l’eau de la rivière. Ils étaient presque tous malades. Madame de Génoll était la plus mal en point, elle sentait ses tripes se liquéfier. Elle avait laissé ses comparses avancer, elle s’était isolée, elle devait se soulager. Quand ce fut chose faite, elle se perdit en essayant de se souvenir de son chemin.

Le groupe, avec à sa tête Miguel della Quintaña, progressait lentement les uns derrière les autres, chacun vérifiant où il posait les pieds. Ils avaient été mis en garde contre serpents, tarentules, voire crocodiles qui infestaient les lieux. Le moindre bruit les effrayait, quelle bête féroce allait surgir ? Leurs tensions nerveuses étaient au comble de la rupture, ils restaient constamment aux aguets. Les hommes portaient sur le dos les enfants les plus jeunes qui étaient plus qu’épuisés. Alejandra, l’aînée des filles Pérez y Montilla, marchait sans se plaindre au côté de sœur Angélique. Quand le hurlement jaillit au milieu des bruits inquiétant de la faune, le groupe se tétanisa. Monsieur de Génoll d’une voix atone s’exclama. « — Esperanza ! » Ils se précipitèrent vers le cri, et arrivèrent au moment où deux sauvages s’enfuyaient laissant le corps apparemment sans vie de la femme. Son époux se jeta sur elle. Elle respirait, elle avait simplement perdu connaissance à la vue de l’indien terrassant le monstre. Quand elle revint à elle, la fièvre l’avait prise, elle grelottait de froid alors que tous transpiraient. Malgré l’état de la malade, ils ne pouvaient stagner là, les Indiens pouvaient réapparaître et rien ne garantissait qu’ils seraient bienveillants. Ils portèrent comme ils purent Madame de Génoll et s’enfoncèrent dans la cyprière, l’obscurité devint telle qu’ils durent se décider à s’arrêter et à camper. Le matelot et l’aspirant rassemblèrent de quoi réaliser un feu pour tenir éloignés les prédateurs éventuels. Ils se regroupèrent. Une fois de plus, ils n’étaient pas alimentés, ou tout du moins pas grand-chose. Cela faisait quatre jours que cela durait. Le seul qui mangeait à sa faim était Castaño dont sa nourrice noire avait encore un peu de lait. Personne ne disait rien, mais tous se demandaient où cela les menait. Les plus petits s’endormirent. La nuit s’écoula au son inquiétant des craquements, des chuintements, des hululements, des feulements, des sifflements. Aucun des adultes ne se reposait vraiment, ils restaient aux aguets la peur au ventre. Au matin, le mal qui avait atteint la souffrante s’était généralisé parmi les égarés. Les enfants paraissaient les plus mal en point. Le père Sanchez délirait de fièvre et s’agitait, madame de Génoll semblait morte tant son teint s’avérait blême, Miguel della Quintaña se vidait, tout comme son aspirant et le matelot. Le chirurgien, à peine mieux, ne pouvait que constater les ventres gonflés, les vomissements et le sang dans les sels, c’était une affection qu’il connaissait bien. Il ne pouvait rien réaliser pour atténuer les douleurs, malgré sa trousse qu’il avait sauvée du naufrage et qu’il faisait suivre partout, il ne détenait rien qui puisse les soulager. Sœur Angélique et doña Castaño, bien qu’épuisées, ne souffraient pas du mal ; désemparées, elles réconfortaient comme elles pouvaient les moribonds. C’est le silence anormalement lourd qui les alerta, elles devinèrent qu’ils n’étaient plus seuls. Stupéfaites, elles découvrirent dans l’ombre d’un cyprès les bras croisés un colosse, tatoué, les yeux noirs pénétrant, visiblement l’air contrarié de les trouver là. Elles ne réagirent pas statufiées de surprise. Le sauvage n’était pas isolé, ils étaient une dizaine d’hommes juste vêtus de pagne et de tatouages. Quand ils apparurent derrière leur chef s’en fut trop pour doña Castaño, elle perdit connaissance.

*

Le village des Chitimacha se situait au milieu des marécages créés par l’entrelacs des bayous. Le père du père de Kamtcin, grand cerf, en avait choisi l’emplacement. Les Chitimacha vivaient alors la fin de la longue guerre cruelle avec les Français qui avait eu pour triste résultat de presque anéantir leur peuple. Ceux, qui avaient subsisté, avaient été repoussés des bords du fleuve Mississippi par les vainqueurs. Les dieux fâchés de leurs défaites les avaient affligés de mille maux et la mort avait pris son sinistre contingent sur les tribus. Ceux qui survécurent aux maladies infectieuses et à l’alcool s’étaient réfugiés au sein des Houmas et s’étaient mariés avec eux au point de devenir Houmas. Le grand-père de Kamtcin, alors dernier roi des Chitimacha, ne l’avait pas voulu ainsi, avec ce qui restait de son clan, il s’était enfoncé dans les marais au fil du réseau fluvial. Sur leurs longues pirogues dans lesquelles pouvaient tenir quarante individus, ils avaient parcouru mille cours d’eau jusqu’à ce que leur dieu, Gitche Manitou, daigne enfin les guider. Mystérieux… Étranges… Pleins de secrets… les méandres, à l’ombre des arbres millénaires, les avaient fait buter sur le choix de Gitche Manitou. Un envol d’aigrette blanche avait montré le lieu. Ils s’étaient arrêtés sur une île sablonneuse, refuge inespéré, plantée de chênes et de palmiers, au milieu d’une forêt de cyprès aux genoux baignant dans les rivières des mille bayous qui perdaient tout inconnu. Il se passa plus d’une génération sans que nul ne vienne troubler la vie de la tribu qui croissait en harmonie avec les saisons. Un jour, Chepi Pauwau, celle qui détenait des pouvoirs, la sœur aînée de Kamtcin, revint avec un blanc couché dans son canoë. Chepi Pauwau était née et avait vécu jusque-là sans savoir ce qu’était un homme blanc. Pressentant le danger, le malheur que tout homme blanc portait en lui, leur père, alors roi, refusa que l’on gardât l’individu. Il n’avait pas fini de formuler son objection que le vent se leva annonciateur d’une calamité. Chacun se regarda, l’inquiétude atteignit les membres du clan. Entre le père et la fille, un bras de fer silencieux s’engagea. Aucun des deux ne voulait céder, personne ne tenait tête au roi, le souffle enflait les huttes de torchis qui vacillaient, les toits de chaume semblaient se soulever. Elle gagna, il abandonna. Le cyclone passa au loin de l’autre côté du lac. La crainte de ses dons occultes en harmonie avec les dieux imposa la décision de la sorcière indienne alors jeune fille. L’homme, un Français, un Acadien, s’avéra sans danger pour la tribu. Il s’était perdu dans le labyrinthe des bayous, elle l’avait sauvé d’une morsure de serpent qui le faisait délirer. Une fois remis sur pied, ils le ramenèrent vers les siens. Mais quelque temps plus tard, il revint, seul, et demanda l’autorisation de chasser et de pêcher. Bien que suspicieux, le roi des Chitimacha accepta. Deux saisons passèrent et régulièrement il s’en retournait toujours solitaire. Pour la tribu, il devint évident que leur sorcière l’attendait. Quand il la trouvait debout, au bord de la plage, à la pointe de l’île, sans bouger, les bras croisés, les yeux fixés sur le bras du bayou qui tournait dans les terres, le clan savait que l’homme blanc arrivait. Il fut indéniablement accepté lorsqu’il sauva l’un des fils du roi des crocs d’un crocodile et il fit partie de la tribu tandis que Chepi Pauwau mettait au monde son fils Opa, le hibou. L’homme ne chercha pas à emmener la sorcière indienne, mais il se transforma en intermédiaire entre la tribu isolée et la colonie devenue espagnole qui s’installait tout au long de l’interminable fleuve. Il échangeait pour eux des peaux contre des pierres pour réaliser des pointes de flèches, des outils et autres matières premières qu’ils n’avaient pas à portée de main. Il se mit à parler leur langue et eux pratiquèrent le français. Lorsqu’Opa s’approcha de l’âge adulte, il voulut lui faire connaître son monde. Le roi grogna, mais laissa faire, il était trop vieux, l’homme blanc emmena aussi la mère, Chepi Pauwau. Quand elle revint, elle raconta ce qu’elle avait observé, les grandes huttes superposées que leurs propriétaires appelaient maison, les vastes champs que des esclaves noirs cultivaient, les villes où s’entassaient plus d’individus qu’ils n’en avaient jamais découvert, et les immenses bateaux aux ailes blanches dans lesquels pouvaient s’embarquer la tribu tout entière. Si elle excita la curiosité de son clan, la sorcière ne repartit plus, seul son fils parfois suivait son père ; l’homme blanc reprit ses allers-retours. Mais l’atmosphère de la tribu changea, et de jeunes chasseurs voulurent voir. Ils demandèrent à l’accompagner, certains ne rentrèrent pas, des femmes devinrent les concubines d’hommes blancs, des sangs mêlés furent élevés parmi eux, mais malgré tout ça la tribu resta stable.

*

Chepi Pauwau

Kamtcin, grand cerf, devenu roi à la mort de son père, avait comme sa sœur, Chepi Pauwau, des dons, il voyait dans son sommeil. Il sut donc avant le retour de Kamakic et Hixmo, sa petite fille, la nouvelle qu’ils rapportaient. Manabhoszo Kivati, le grand lièvre l’avait visité dans ses rêves. L’esprit de la ruse et du changement l’avait mis en garde. « — Aides ces blancs perdus dans les mille bayous, car autrement il en résultera d’immenses malheurs pour la tribu. Le dieu des blancs se vengera sur elle. » Eïtineka, la déesse mère, la nourricière était venue se joindre à Manabhoszo Kivati. « — Aide-les. Je te protégerai ainsi que les tiens, ils resteront le temps de guérir et ils partiront, la femme qui prie un jour te soutiendra en retour ». Dès l’aube, il s’installa, assis en tailleur, sur la plage fumant son calumet, à travers ses volutes de fumée, il percevait Kamakic et Hixmo. Après avoir préparé avec les autres indiennes des huttes pour accueillir les blancs, Chepi Pauwau le rejoignit. Le frère et la sœur, le roi et la sorcière attendirent que reviennent les deux jeunes gens. Derrière eux au fil de la journée, se rassemblèrent les hommes, les femmes et les enfants dans un silence respectueux. Tous avaient compris qu’il allait se passer quelque chose d’important.

Les deux adolescents ne montrèrent pas leur surprise en voyant toute la tribu qui patientait au coucher du soleil. Ils saluèrent humblement le roi et rapportèrent leur rencontre sans omettre l’exploit de Kamakic. Ils avaient accroché à leur canoë la dépouille du crocodile. Les chasseurs hurlèrent leur joie pour accueillir le nouveau tueur d’alligator. Les femmes se mirent en devoir de préparer l’animal qu’ils partageraient en commun pour fêter l’évènement. Les danses et les chants à la lueur des feux se déroulèrent une partie de la nuit. Les Indiennes félicitèrent Hixmo pour la victoire de son Kamakic sur la bête, car de bien entendu, elle allait devenir celle qui l’accompagnerait sur le chemin de sa vie. Pour cette nuit, ils oublièrent les blancs perdus dans le bayou.

Au petit matin, à l’heure où la brume quittait la terre en lambeaux fantomatiques, emportant l’âme des esprits nocturnes, le roi rassembla une vingtaine de guerriers et envoya son fils Yukc, à la tête de trois longues pirogues, guidé par Kamakic, reconnu désormais comme chasseur. Ils allèrent chercher les blancs plus moribonds que vivants. Quand ils revinrent, Chepi Pauwau patientait avec d’autres femmes dont Hixmo. La sorcière-guérisseuse les accueillit. La seule des rescapés qui tenait encore sur ses jambes flageolantes était sœur Angélique, elle cachait de son mieux sa peur. Elle était épouvantée, devant elle une foule innombrable attendait. Dans un français maladroit, la sorcière rassura la none quant au devenir des siens. Sœur Angélique avait fait confiance en Dieu, sans qu’aucun mot ne fût prononcé, incapable de résister, elle s’était laissée emmener avec ses amis, dans les embarcations. De toute façon qu’aurait-elle pu faire ? À part prier. Elle était terrorisée à l’idée qu’ils fussent anthropophages comme elle se souvenait l’avoir lu dans des récits de voyage. Quand elle entendit l’Indienne avec son français heurté, elle en pleura de soulagement, ils étaient sauvés, ses indigènes allaient les soigner.

Marie-Angélique Cambes-Sadirac

Sœur Angélique suivit la sorcière, traversant le clan entier curieux de voir ses étrangers. Elle n’osait les regarder. Ses amis furent portés au bord de la plage de l’autre côté du village, sur la rive d’un lac immense couvert d’oiseaux roses à longs becs comme sœur Angélique n’en avait jamais aperçu. Jusque-là, enfoncé dans la pénombre des bayous, le soleil lui était caché, il inondait ce décor primitif qui s’étalait devant son émerveillement. Chepi Pauwau avait préparé une potion à base de scrotum d’alligator réduit en poudre. Elle demanda son aide à sœur Angélique pour éviter toute opposition des malades qui auraient eu quelques forces pour résister. La guérisseuse donna à boire abondamment sa mixture à chacun d’eux. Épaulées de ses comparses, elles déshabillèrent les mal-portants. Désormais rassurée, Sœur Angélique apaisait chacun de sa voix douce, un peu basse, mais ferme. Sous les cyprès géants aux mousses de dentelle, la guérisseuse les fit allonger dans le sable chaud, celui-ci leur servant de couverture. Elle psalmodia un chant lancinant tout en dansant lentement autour d’eux, ses nombreuses compagnes les unes derrière les autres en cadence martelaient le sol en faisant le tour des malades. Sœur Angélique assise parmi eux priait. La sorcière, après un interminable moment qui avait amené le soleil à son zénith, procéda à leur désensablement et elle et ses aides les installèrent dans une tente dans laquelle des pierres brûlantes jetées dans de l’eau dégageaient une vapeur. Ils y restèrent allongés à transpirer, évacuant le mal. Au-dehors, les patients entendaient les tambours au rythme espacé et les mélopées de la sorcière. Elle invoquait le grand esprit, Gitche Manitou. Plusieurs jours passèrent avant que malades, les moins atteints, se sentent mieux. Les enfants furent les premiers à se remettre, à découvrir le monde qui les avait accueillis et à s’intégrer à la tribu entraînée par les enfants de celle-ci. La nourrice noire plus solide que ses compagnes recouvra sa santé et vint aider sœur Angélique. Infatigable, elle allait de l’un à l’autre prodiguant les soins montrés par la guérisseuse indienne. Miguel della Quintaña, Javier Vizconde, Flavio Haristouy, le médecin-chirurgien, et Monsieur de Génoll se rétablirent lentement. Mais les derniers malportants semblaient ne pas remonter la pente de la maladie. Le père Sanchez avait du mal à s’extirper des affres de la température et Madame de Génoll à peine plus. Pour doña Castaño, le cas s’avérait différent. Elle était entrée en état de prostration, état qui n’avait rien à voir avec l’affection de ses autres compagnons, même ses enfants ne l’en sortaient pas. Chepi Pauwau avait conclu que le dérangement se situait dans la tête, ce qui n’avait pas apporté de solution. Trop de chocs successifs avaient altéré son équilibre psychique. Pour finir, la maladie emporta Dolorès, la nourrice des fillettes Pérez y Montilla, les laissant sans nul doute seules et à la responsabilité de sœur Angélique.

*

À attendre le rétablissement des derniers convalescents, le temps s’écoula. Les guéris participèrent de leur mieux à la vie de la tribu, modifiant leur façon de voir les choses. Le chirurgien se passionna pour les médecines de la sorcière. Le marin porta son intérêt sur une jeune Indienne à peine pubère qui avait tout l’air décidé de se l’attacher. Javier Vizconde, lui se mit à passer le plus clair de son temps auprès de doña Castaño dont les malheurs avaient attiré sa compassion. Sœur Angélique laissa à la nourrice noire la surveillance des enfants. Elle s’occupait sans relâche des derniers malades, continuant à soigner Madame de Génoll et le père Sanchez, celui-ci larmoyant sans cesse contre la cruauté de la vie. Elle s’épuisait à la tâche.

Miguel della Quintaña

L’air était gras, poisseux, il lui sembla trouble quand Marie-Angélique sortit au petit matin de la baraque. Une bonne partie de la nuit le père Sanchez avait déliré sous les affres de la fièvre. Elle se sentait lasse. Chepi Pauwau était venue prendre la relève auprès des souffrants, et poussa la jeune femme vers son son destin tel qu’elle l’avait présagé. Elle l’avait envoyé vers les rives du lac qui longeaient l’autre côté de l’île afin de chercher des baies pour ses potions. Sœur Angélique sortit du village indien et parti dans la direction indiquée se procurer ce que lui avait demandé la sorcière en qui elle faisait confiance. Les deux femmes s’étaient trouvé des affinités de caractère et se liaient d’une sorte d’amitié où les différences de culture n’apportaient pas d’obstacle. Ce n’était pas la première fois qu’elle allait de ce côté, car régulièrement elle s’isolait sur les bords du lac moins dangereux que ceux du bayou pour s’y laver dans l’onde translucide et purifier son âme en prière. Ce jour-là, elle tomba sur Miguel della Quintaña. L’homme était nu et frottait son corps robuste avec du sable pour le décrasser. Il se tenait de dos, de l’eau à mi-cuisse, inconscient de la présence de la femme qui ne pouvait se détacher de l’attraction de cette vision. Subjuguée par ces muscles en mouvement, elle laissait son regard courir sur les cuisses puissantes, les fesses rondes et rebondies, sur la taille marquée, les épaules larges. Elle rougit de honte et de gêne, mais elle était pétrifiée. Elle brûlait de l’intérieur sans vraiment comprendre ce qui se passait en elle. Il finit par sentir sa présence et se retourna surpris de la voir devant lui. Il ne prit pas la peine de cacher sa nudité, il n’y pensa pas. Elle ne bougea pas plus, elle ne pouvait pas, son regard balaya à nouveau le corps brillant de gouttes d’eau accrochées à ses poils, s’arrêtant sur une cicatrice qui balafrait son torse. Elle se sentait paralysée. Elle aurait voulu réagir. Dans sa tête, un combat se déroulait qui ne tranchait rien. Elle avait beau lutter, elle ne pouvait résister. Le temps s’était suspendu, quelques nuages du ciel se reflétaient sur le miroir du lac. Les oiseaux offraient leur concert dans la voûte des arbres géants. Il tendit sa main, elle rentra dans l’eau, s’approcha de lui, elle pleurait, mais ne s’en rendait pas compte, il la prit dans ses bras dans un geste de tendresse. De sa voix grave, il la rassura comme on le fait avec un enfant. Elle chercha sa bouche, il lui ôta sa cote et sa chemise. Sa peau nue vint se coller contre le sien. Elle épousa ses formes, plus rien n’avait d’importance, il la porta sur la plage. Malgré son désir qu’il savait être une offense à Dieu, il caressa le corps voluptueux de la femme qui s’abandonnait entre ses mains. Sa chair frissonnait alors qu’elle se sentait brûler. Dans ce décor d’Éden primitif, ils perdirent le souvenir de qui ils étaient et se consacrèrent à leur passion. La souffrance du premier acte d’amour, qu’elle ressentit, fut balayée par l’orgasme qui suivit. Elle en oublia leurs corps, elle s’en détacha, elle les survola. Elle contempla dans cet instant les deux silhouettes qui étaient la sienne et celle de son amant. Elle les trouva beaux et si innocents dans leur étreinte amoureuse. 

Quand séparément, ils revinrent au village, personne ne sembla avoir remarqué leur absence. La honte séculaire liée à ce que l’église considérait comme une addiction à des plaisirs immoraux et vils, doublés de la culpabilité d’avoir failli à ses vœux, Marie-Angélique plongeait dans des litanies de prière que la vue de Miguel della Quintaña balayait. La tribu cacha au regard des blancs les amours de l’ursuline et du Second du « Royal Madrid ». Chepi Pauwau ne savait pas pourquoi, mais elle devait le faire. Elle observait sœur Angélique s’épuiser dans une multiplication de tâches laborieuses qu’elle n’interrompait que pour disparaître aux yeux de tous avec celui qu’elle chérissait. 

Tout cela s’arrêta avec le rétablissement complet du père Sanchez. Celui-ci à peine sur pied décida d’évangéliser les sauvages. Il oublia au passage qu’ils l’avaient sauvé. Empreint d’une grande incompréhension face au mode de vie de ses hôtes qu’il qualifiait de barbares, il s’évertua à leur inculquer les bénéfices du Christ et de sa rédemption. Dans son inconscience, il s’en prit directement au roi Kamtcin qui écoutait avec patience et amusement les explications sans fin du père devant sauvegarder son peuple. Il déchanta vite, s’étonna de l’absence de collaboration des indigènes. Dans son enthousiasme de départ à évangéliser, il était inconscient des obstacles insurmontables entre les deux cultures. Voyant bien que la tâche ne s’avérait pas mince et qu’il n’y arriverait pas seul, il demanda de l’aide à sœur Angélique. Il se devait de sauver de la sauvagerie et de l’impiété ses amis. Elle rejeta l’idée d’indisposer ceux qui les avaient arrachés d’une mort certaine. Il était fort contrarié de ce refus qu’il trouvait anormal. Il la harcela arguant son manque de foi, sa mollesse à la défendre, suggérant qu’elle s’était abandonnée aux rites païens. Elle repoussait faiblement les arguments du père, car elle était consciente qu’il n’avait pas tout à fait tort. Suspicieux, il se mit à la surveiller, à l’espionner et découvrit son secret. Il entra dans une immense colère vis-à-vis du couple fautif, qu’il avait surpris dans un moment d’intimité. Elle laissa déferler ses foudres, qu’elle savait mériter. Elle refusa le soutien de son amant. Tous virent le courroux du père envers sœur Angélique qu’il ne daignait pas cacher, mais personne ne comprenait pourquoi il s’en prenait à elle. Il fut décidé puisque tous étaient suffisamment rétablis de repartir pour leur civilisation.

*

 Accompagnés par six chasseurs dont Kamakic et Opa, les rescapés du « Royal Madrid » reprirent leur route dans trois longues embarcations vers leur destination. Ils partirent au matin dès l’apparition du soleil au travers de la brume. Le peuple chitimacha s’était rassemblé sur la plage pour accomplir ses adieux. Devant lui, les bras croisés, Kamtcin, leur roi, impénétrable, avec à ses côtés Chepi Pauwau, regardait sous ses lourdes paupières les étrangers s’en aller. Il n’était pas sûr d’être soulagé. Le père Sanchez, désireux de partir, activait tout le monde, s’agitait hâtant un départ qu’il trouvait trop lent. Il monta dans le premier canot et s’assit l’air renfrogné devant cette perte de temps qu’étaient pour lui les adieux à ces païens obtus. Le médecin-chirurgien, qui l’avait suivi, lui rappela que cela ne servait à rien de se presser. Ils avaient en face d’eux plusieurs jours de voyage. Cela agaça doublement le religieux qui voulait évacuer ce monde de sauvages, sa mission était bien plus importante, ils avaient assez baguenaudé. Une fois les passagers installés, glissant sur l’eau, les pirogues quittèrent la plage du village. Sœur Angélique savait qu’elle laissait derrière elle le peu de liberté qu’elle aurait de toute sa vie. Elle aurait apprécié de faire comme le matelot qui avait disparu au moment de l’embarquement et que nul n’avait pris la peine de chercher. Mais elle n’avait pas ce courage-là, elle regardait, dans le canoë de devant, le dos de l’homme qu’elle aimait. Elle soupira de dépit par fatalisme. Elle ne savait plus où se trouvait sa voie ou du moins elle en avait perdu le but. Il lui avait suggéré de s’enfuir, l’occasion était là. Elle n’avait pas voulu. Pour où ? La culpabilité nourrissait sa tristesse qui ne la quittait pas. Elle avait failli envers Dieu et ne faisait guère mieux à l’égard de cet homme qui lui proposait une autre vie. Elle avait capitulé, elle laissait le destin se réaliser.

Alejandra et Antonieta Pérez y Montilla

Ils furent un peu déstabilisés, dans un premier temps, ils se dirigèrent vers la mer, puis commencèrent les détours qu’imposaient les bayous. À mesure qu’ils avançaient dans les canaux naturels, le courant, qui les portait, perdait de sa force, obligeant les rameurs à forcer. Les bayous étaient traversés, coupés dans tout sens par tant de rivières, de gouffres, de bas-fonds, qu’il semblait extrêmement difficile, même avec une connaissance des lieux, de s’orienter à travers ce labyrinthe toujours en mouvement. Cela n’avait pas l’air de dérouter les Indiens qui faisaient progresser avec régularité le convoi sans hésiter lorsque les voies fluviales se transformaient en fourche. Après une journée de navigation, les voyageurs sortirent enfin de l’obscur dédale et un riche panorama se déploya alors à leurs yeux éblouis. Ils se trouvaient sur un lac magnifique, dans lequel venaient se mélanger les eaux de la mer avec celles des rivières. Il était bordé de cyprès géants, aux troncs revêtus de la mousse séculaire, et qu’ils prirent, au premier abord, pour un assemblage de sombres dômes. De chaque rive, des millions de nelumbos, entremêlés de tulipes aux vives couleurs, élevaient fièrement hors de l’onde leurs feuilles coniques, roulées en forme d’urnes ; d’innombrables oiseaux aquatiques, au brillant plumage, voltigeaient au-dessus de ce tapis de verdure et de fleurs. Au centre étincelait une nappe d’eau pure et transparente comme du cristal. Le silence emplissait les embarcations. Plus personne ne se plaignait de la longueur du trajet. Tous restaient médusés devant tant de beauté. Ils s’arrêtèrent pour la nuit sur ses bords. Le lendemain, après avoir traversé sa face miroitante, ils pénétrèrent à nouveau dans les profondeurs de la végétation luxuriante. Ils quittèrent à regret ce magnifique lac pour se perdre encore dans un réseau de rivières. Les bayous se resserraient au point qu’il devenait presque impossible de reconnaître les sinuosités de leur cours au centre des forêts de cyprès inondées, les repères disparaissaient aux yeux des blancs. Où était la terre, où était l’eau ? Pour eux, ce n’était qu’une étendue sans fin que le soleil avait du mal à éclairer tant la canopée se densifiait. Au milieu de cette terrible forêt, peuplée de milliers d’alligators, de tortues, de hérons et de hiboux, où l’on ne trouvait que de loin en loin, pour poser le pied, qu’un tronc d’arbre à moitié pourri, où un faux pas pouvait vous précipiter dans une vase noirâtre d’une vingtaine de pieds d’épaisseur, ils commencèrent à perdre courage. L’air y était lourd et moite, les blancs finirent par souffrir de la soif, à l’agacement stoïque des Indiens. Décidément, ces blancs n’étaient pas faits comme eux. En fait, leur jérémiade cachait l’avancement sournois d’un trouble, dont la première victime fut Madame de Génoll qui, encore faible, en montra les premiers symptômes. Elle fut prise de frissons et se plaignit de douleurs musculaires, ils la couchèrent dans le fond de la pirogue. Le docteur Haristouy pensa tout d’abord que c’était une résurgence de sa précédente affection, mais le lendemain, ce furent Alejandra et Antonieta qui se trouvèrent mal. Le médecin comprit qu’une épidémie se répandait. Les femmes devancèrent de peu une partie des hommes. À leur tour, ils furent saisis après un malaise général, de céphalées et de vertiges, puis d’embarras gastriques et de diarrhées. En quelques jours, la maladie fit de la plupart des passagers des loques humaines. Le docteur Haristouy suivit les conseils prémonitoires de Chepi Pauwau. Afin de protéger de la contagion ceux qui ne l’avaient pas encore contractée comme sœur Angélique, doña Castaño, ses enfants et leur nourrice, il les aspergea de camphre, à défaut des remèdes traditionnels. Bien lui en prit malgré quelques frissons inquiétants qui s’emparèrent de sœur Angélique, cela les défendit des atteintes de la fièvre. Il espéra en l’aide de la civilisation, mais ils avançaient lentement en dépit les efforts des Indiens.

Ils finirent par sortir de la canopée et progressèrent à terrain découvert. Leur cours d’eau s’était élargi en une rivière bordée de palétuviers et de prairies. Leur soulagement fut de courte durée. À l’horizon s’amoncelèrent de sombres nuages, dont les contours, frangés d’or, se découpaient sur le ciel bleu ; les chênes verts qui formaient la lisière de la forêt faisaient entendre de sourds gémissements, précurseurs de l’orage. Ils décidèrent de se réfugier dessous. Le soleil se cacha derrière les premiers signes de la tempête, et les roulements lointains du tonnerre ne laissèrent plus de doute sur l’approche de l’ouragan. Ils retournèrent les pirogues se créant ainsi des abris. Ceux qui demeuraient valides rassuraient de leur mieux les malades qui geignaient dans leur fièvre, inconscients du danger qui venait. Le vent gonfla, la pluie se mit à tomber brusquement, ils maintenaient leur toit de fortune au-dessus des mal portants. Les Indiens impassibles, accroupis, attendaient la fin de l’orage. Cela prit plusieurs heures. Quand le soleil à nouveau fut plus fort que les nuages, ils étaient tous tremblants. Ils remontèrent sur les embarcations et encore une fois s’enfoncèrent dans la forêt marécageuse, ils semblaient y être voués. Les Indiens eux savaient que c’était la route tout simplement, mais le pays était immense.  

La première à être emportée fut Madame de Génoll, son époux moribond se laissa mourir à sa suite. Alejandra et Antonieta, l’une après l’autre vainquit la maladie. Doña Castaño, que la crainte de l’affection avait sortie de sa léthargie dépressive, s’occupait de l’aspirant Javier Vizconde. Elle s’était à son tour attaché à cet homme qui l’avait couvée d’attentions pendant sa propre indisposition. Le père Sanchez, que l’on crut un temps préservé du mal, ce qu’il pensait lui-même, Dieu le sauvegardait tant sa tâche à venir s’avérait d’importance, fut pris des premiers frissons alors que Miguel della Quintaña plongeait dans un coma fiévreux entre les mains de Marie-Angélique. Puis ce fut le chirurgien qui fut foudroyé par la maladie. Dans leur grand désarroi, ils semblaient ne jamais sortir des méandres des bayous, la mort du docteur acheva de saper leur moral. Eux-mêmes protégeaient de l’épidémie, les Chitimacha se demandaient ce qu’avaient bien pu faire tous ces blancs pour que Gitche Manitou les décimât de cette façon.

La côte, qui ne présentait guère, à partir du golfe du Mexique, que des prairies marécageuses, prenait plus de consistance à mesure qu’ils avançaient vers le Nord ; et c’était, à ce pays, arrosé par le Têche, le Vermillon et une foule d’autres rivières et de lacs, que la Louisiane devait sa vision de paradis. Ce à quoi les malheureux voyageurs, qui se pensaient perdus, demeuraient indifférents. Ils comprirent que leur périple était arrivé à son terme quand ils sortirent définitivement des bayous après plusieurs jours. Javier Vizconde entra en convalescence à ce moment-là au grand soulagement de doña Castaño. À la nuit tombante, le bayou la Fourche serpentait, à travers des vallées et des prairies sans fin, semblable à un long ruban gris de fer. Dans la plaine, ombragée par des bouquets de chênes verts, de papayers et de magnolias, paissaient et bondissaient en liberté des milliers de bêtes à cornes et de chevaux à demi sauvages. Çà et là, ils commencèrent à apercevoir des habitations à moitié cachées dans des forêts d’arbres à fruits tropicaux, d’orangers, de figuiers, de citronniers, et quelques figures noires, errant nonchalamment au milieu de ce tableau. La nature entière leur paraissait y respirer un parfum voluptueux et enivrant, celui d’un Élysée terrestre. Ils arrivaient enfin. Opa leur signifia qu’ils parvenaient dans la famille de son père.

*

Le brouillard s’était paresseusement étalé sur la rivière, le vent s’était levé du sud, balayant, déferlant en rafale, ployant les cimes, arrachant la mousse des arbres, précipitant dans l’onde des bois morts, par centaines. C’était un déchaînement titanesque de l’air et de l’eau comme ils étaient habitués à en subir à cette époque de l’année. Les symptômes de l’orage devenaient de plus en plus menaçants, quand un groupe misérable accompagné d’Indiens arriva au portail ouvrant sur la route qui longeait le bayou. Sous une voûte épaisse formée par le feuillage des chênes verts et des magnolias, suivant Opa et Kamakic, sœur Angélique et ses compagnons devinèrent de la lumière. Au bout d’une centaine de pas, sur une magnifique pelouse de gazon qui montait du bayou, ils découvrirent une ravissante habitation. Elle détenait, comme toutes les maisons cossues, un étage surmonté d’un toit avec mansarde, et elle était entourée d’une galerie soutenue par de blanches colonnettes, qui ressemblaient à du marbre. Les contrevents, peints en vert, étaient fermés, et une jolie grille en fer régnait tout autour : le jardin s’étendait par-derrière. Tout respirait le bon goût et annonçait l’aisance du propriétaire, ce qui surprit sœur Angélique, car elle se croyait encore au milieu de rien. Un violent coup de tonnerre interrompit sa réflexion. Opa frappa à la porte. Une des persiennes de la galerie s’ouvrit, et une femme se présenta. C’était une brune de trente et quelques années, aux yeux noirs et aux lèvres un peu fortes, elle était de couleur, ses traits n’avaient pas de finesse, mais son sourire rassura les premiers arrivants. « — Opa ! C’est pas une heu’e pour a’iver ! Oh mon Dieu, mais t’es pas seul. Aspi ! Léontine ! Zoé ! Vite, venez m’aider. Zoé va p’éveni’ la mait’esse, il y a des malades. » Ce fut la bousculade. Au milieu de ce tumulte arriva une femme blonde, élégamment habillée, qui prit les choses en main. Tous lui obéissaient, ce devait être la maîtresse de maison. Ce fut la dernière pensée lucide de sœur Angélique.

*

Il faisait chaud et moite quand elle sortit du dispensaire où elle avait passé la nuit et une bonne partie de la journée. Elle s’essuya le visage avec un torchon glissé dans la poche de son tablier. Elle s’assit sur un banc adossé contre le mur de torchis blanc du bâtiment et profita de l’ombre du chêne couvrant le lieu. Elle remit une de ses boucles de cheveux blonds dans son chignon qu’elle rajusta au passage. Elle laissa courir ses pensées vers l’Acadie de son enfance s’accrochant au souvenir de sa douceur de vivre. La tête reposant sur la paroi, elle ferma un instant les yeux. D’habitude, elle occultait facilement son évasion au sein d’un troupeau humain qui fuyait les Anglais alors qu’elle n’était encore qu’une petite fille. Pourquoi cette fois-ci n’y arrivait-elle pas ? La fatigue, ou peut-être parce que l’homme était décédé et qu’il lui avait rappelé son père, lui aussi enlevé par la maladie dans les navires anglais devenus des tombeaux pour les siens. Malgré sa bravoure tenace qui l’avait menée avec son frère jusque sur les bords du bayou, son âme se décourageait de toute cette misère qui faisait de la vie une lutte de la naissance à la mort.

Marguerite Aurion

Marguerite Breaux née Aurion, n’en était pas à sa première épidémie, elle se souvenait encore de celle de 1789 qui avait emporté plus d’une personne de son entourage. Elle savait comment s’y prendre. Seule sur la plantation, son époux séjournant à la Nouvelle-Orléans, elle avait envoyé un de ses nègres tout le long de la rivière prévenir voisins et amis du risque de la contagion. Elle assumait son statut à part qui était celui d’une Acadienne possédant des esclaves. Elle était devenue, grâce à cette particularité, la compagne du représentant des Acadiens du bayou Lafourche, car le plus riche d’entre eux. Cet état de fait était dû au choix de son beau-père. Ce parti pris avait pour exemple un baron venu, lui aussi de fort Saint-Jean, le monsieur de Thouais. À l’aide de plus d’une cinquantaine d’esclaves, son modèle avait rendu fortunés les Breaux. La sœur de son beau-père avait poussé son mari à faire de même renforçant la prospérité de la famille en étendant leur terre et leur donnant un pouvoir politique. Si dans un premier temps les voisins s’étaient détournés et avaient rejeté hors de la communauté les Breaux, l’aide qu’ils apportaient, le soutien et les conseils prodigués autant par son époux, Honoré Breaux, que par elle-même avait changé l’opprobre en respect. La possession d’esclaves titillait bien les esprits, mais tous fermaient les yeux surtout quant au moment des grands travaux, ils les leur prêtaient.

Depuis qu’Opa, le fils métis de son beau-frère était venu, trois jours s’étaient écoulés. Elle avait fait chercher, après le passage de l’orage, le médecin à Ascension. Marguerite avait déjà isolé les contagieux. Nonobstant tous les traitements apportés, Miguel della Quintaña était mort le lendemain de son arrivée, jetant un voile endeuillé de plus sur les rescapés. Le docteur s’évertua à soigner, les deux derniers patients encore vivants, le père et l’ursuline, l’un et l’autre se portaient très mal.

Du jour où les survivants du « Royal Madrid » s’étaient présentés, Marguerite avait passé le plus clair de son temps au dispensaire des esclaves de la propriété. Aidée de Théodora, une affranchie, que le père d’Opa avait ramenée quelques années plutôt, elle aussi réchappée des bayous, elle s’occupait des malades. Les autres rescapés étaient logés dans la maison aux colonnades. Marguerite regagna sa demeure quand le sort des deux derniers malportants fut tranché. Sœur angélique fut de ceux qui sortirent épuisée, mais en vie de ce fléau, il n’en fut pas de même pour le père Sanchez, qui alla rejoindre au cimetière familial Miguel della Quintaña.

Après un repos bien mérité, ce fut Doña Castaño et Javier Vizconde qui lui fit le récit de leur histoire tragique. Sur la galerie, près de leur mère, Marie, Paul-Vincent, Anne, et la petite dernière, Françoise, sur les genoux de sa grand-mère, Madeleine Breaux, écoutaient une nouvelle fois, subjugués, l’aventure des voyageurs. Les enfants s’imaginaient déjà en train de la raconter à leurs nombreux cousins, le long du bayou, et jaugeaient l’importance qu’ils prendraient à leurs yeux avec une telle histoire. Avec toute la chaleur humaine des Acadiens, la famille Breaux entoura les malheureux qui chacun se remettaient lentement de leur périple. Doña Castaño réalisait doucement son deuil et passait posément à une autre vie en compagnie de l’aspirant du « Royal Madrid ». Javier Vizconde avait décidé avec son accord tacite de l’accompagner avec ses enfants et leur nourrice jusqu’à sa plantation au bord du lac Pontchartrain. De leur côté, Alejandra et Antonieta attendaient. Les deux fillettes ne savaient plus ce qu’était leur avenir. Elles avaient perdu leurs parents, la plus jeune escomptait encore les voir apparaître, l’aînée s’était fait une raison. Alejandra avait mis tous ses espoirs dans la sœur, mais celle-ci demeurait toujours souffrante, et les décès successifs de ses compagnons la plongeaient dans une humeur inquiète dont elle avait du mal à se départir malgré tous les efforts des enfants Breaux. Lorsqu’elle fut en état de recevoir leur visite, sœur Angélique les rassura, elle les garderait avec elle et les amènerait chez les ursulines où elles resteraient auprès d’elle. Elle contacterait leur famille bien sûr, puisqu’elles en possédaient une dans la région, mais elle serait là. Elles partiraient pour la Nouvelle-Orléans dès qu’elle aurait repris des forces. Pour l’instant, le corps comme l’esprit se situait au plus faible. Quand elle eut suffisamment de courage pour mener ses pas jusqu’à la tombe de celui qu’elle avait porté dans son cœur, plus personne ne pouvait divulguer le secret enfoui au fond de son âme. Elle irait donc finir son existence dans le couvent, but premier de son voyage, et se consacrerait à Dieu et à ses œuvres. Elle garderait le souvenir de son bien-aimé comme une cicatrice qui jamais ne fermerait complètement. Dieu en avait décidé ainsi. Si pour l’instant devant la sépulture, elle refusait l’évidence, elle savait qu’ensuite viendrait la colère due à l’injustice éprouvée, puis la tristesse contre laquelle elle lutterait pour pouvoir accepter. Dans sa mansuétude, Dieu lui avait amené les deux orphelines dont elle était le soutien et qui deviendraient le sien pour avancer dans la vie. Tel était le but du voyage.

1114 Chartres (Ursuline Convent)

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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mes écrits

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 28 (2ème partie)

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Chapitre 28 suite

La traversée de sœur Angélique

Juillet 1793

Marie-Angélique Cambes-Sadirac

Peu après le départ de La Havane, ils abandonnèrent la mer des Caraïbes pour le golfe du Mexique. Les deux galions « el Marruecos » et « La Mercedes » les quittèrent pour poursuivre leur route vers le Mexique, le « Royal Madrid » et le « el Tradiçáo » remontèrent vers le Nord en direction de la Louisiane. La fin du voyage s’annonçait pour les derniers passagers, plus que sept à dix jours de navigation les séparaient de leur destination. Tous reprirent leurs habitudes. Doña Pérez y Montilla eut à nouveau les migraines accompagnées du mal de mer qu’elle n’arrivait pas à dominer malgré ses pieuses litanies et les soins de Flavio Haristouy le médecin-chirurgien. Sœur Angélique se retrouva à nouveau en charge des fillettes de la présumée malade à son grand contentement. L’escale avait renouvelé les sujets de discussion de doña Castaño et de Madame de Génoll. Cette dernière avait découvert la vie des nantis des colonies et commençait à penser que la vie sous les tropiques pouvait peut-être agréable. Les hommes, de leur côté, reprirent leurs cartes et leurs conversations politiques, économiques et autres. Le temps changea. Les vents réguliers s’engouffraient dans les multiples voiles du galion qui avançait par vent travers accélérant son allure. Le flot avait grossi, il créait des lames déferlantes, mais le ciel restait azur avec quelques traînées nuageuses. Ils étaient accompagnés de dauphins, de tortues de mer et de marsouins qui venaient très près du navire. Les petites filles Pérez y Montilla couraient de bâbord à tribord pour les apercevoir, sermonnées en créole par la nourrice noire des enfants Castaño de peur qu’elles ne tombassent, le petit garçon essayant de suivre les plus grandes. Fortement impressionnés, ils poussèrent de hauts cris, mi-émerveillés, mi-effrayés à la vue d’un troupeau de cachalots. Alejandra, l’aînée, appela sœur Angélique pour qu’elle puisse regarder. Tout le monde se rapprocha pour admirer le tableau aquatique de ces gigantesques mammifères qui sautaient hors de l’eau. Malgré leur taille, donnant lieu à des gerbes d’eau, ils étaient loin de ressembler aux dessins des carnets de voyage ou des illustrations décoratives. Au même moment, un mousse, qui avait disposé son linge sale à la traîne, du navire en voulant le retirer, fut emporté au grand effroi des spectateurs. De la batterie, un cri se fit entendre. « — Un homme à la mer ! » Les passagers se précipitèrent du côté de l’incident. Un marin jeta aussitôt une bouée de sauvetage, le malheureux la manqua. Le capitaine ordonna de mettre tout de suite en panne. Ses hommes masquèrent les voiles pour empêcher l’avance du galion, mais cela demanda du temps. Des membres de l’équipage avaient entre-temps descendu une chaloupe à l’eau, ils le recherchèrent, mais en vain. Ils revinrent après trois heures d’incertitude infructueuse, heures pendant lesquelles le ciel avait changé et s’était couvert d’une nappe de nuages gris. La mer était devenue très grosse pour une petite embarcation et les matelots qui se trouvaient dedans eurent mille peines à rattraper le bâtiment. Ils perdirent le mousse et ils se retrouvèrent seuls, « el Tradiçáo » avait continué sa route. Le capitaine n’apprécia pas ce délaissement dans une mer reconnue pour être infestée de pirates. Il n’en fit pas la remarque pour ne pas générer l’inquiétude, mais c’était pure perte. Les marins jugèrent que cet abandon s’avérait néfaste pour le reste du voyage. Les passagers, eux, constatèrent le fait, le commentèrent sans se rendre vraiment compte du danger. Le « Royal Madrid » n’avait rencontré aucun autre bâtiment jusque-là, et dans l’immensité de l’océan, ils estimèrent qu’il y avait peu de chances que cela arrivât.

*

Les jours qui suivirent le triste accident, la mer fut tranquille et le temps radieux, un peu trop chaud pour certain. Le navire avançait toutes voiles déployées.

La fin d’après-midi du dimanche s’annonçait agréable. Les femmes et les enfants, sur le deuxième pont, se divertissaient en inventant des charades en français que sœur Angélique ou Madame de Génoll corrigeaient. Les rires fusaient. Si doña Pérez y Montilla restait allongée sous les effets, du laudanum prescrit par le médecin de bord, Dolorès la nourrice d’Alejandra et Antonieta, refaisait surface et reprenait un tant soit peu son rôle. Dans les bras de la jeune doña Castaño, son petit dernier somnolait après sa tétée pendant que la nourrice noire amusait l’aîné qui n’avait pas encore l’âge de ces joutes verbales. L’attention de tous fut soudainement attirée vers l’horizon. La vigie postée sur la hune et chargée de veiller la terre, les récifs, ou les autres navires, signala, à grands cris, un point au loin vers bâbord qui se rapprochait. Le second, Pascual Hermoso, alors de quart, saisit sa longue-vue et scruta au lointain afin de vérifier s’il y avait lieu de s’inquiéter. Il se gratta la tête et sourcilla. Il interpella et envoya l’aspirant Pontes y Horcas, de service avec lui, prévenir le capitaine de bien vouloir monter sur la dunette. Le commandant du « Royal Madrid » contrarié laissa sur la table de jeu une main prometteuse au grand soulagement des autres joueurs qui reprirent une nouvelle partie. Son second, ignorant la grogne de son supérieur, lui expliqua son appréhension tout en lui tendant sa lunette et en montrant du doigt le point à l’horizon qui grandissait à vue d’œil. Le quartier-maître timonier attendait ses ordres. Les femmes et les enfants accoudés au garde-corps, la curiosité éveillée, scrutaient eux aussi vers le même point. Elles se demandaient quelle bannière il valait mieux apercevoir arriver par ces temps troublés. Elles commencèrent à supputer. Le capitaine Alvarez-Pignero découvrit au bout de la longue-vue deux sujets d’inquiétude. Le voilier qui avançait vers eux n’avait pas hissé son pavillon, ce qui ne présageait rien de bon. Et de plus, ce dernier voguait au-devant de ce qui s’avérait être une forte tempête. Un nuage sombre dense et puissant s’élevait verticalement de façon considérable, telle une montagne. Il paraissait poursuivre l’inquiétant vaisseau. Il donna aussitôt des ordres, le pont fut envahi par l’ensemble de l’équipage afin de lutter contre la tourmente qui s’annonçait et le navire qui pouvait être celui de pirates. Les voyageurs furent priés de s’installer dans la cabine du capitaine.

Le vent s’éleva et les vagues s’enflèrent rapidement. L’anxiété des passagers monta d’un cran, ils ressentaient le roulis du bâtiment qui commençait à s’accentuer, ils guettaient les moindres sons qui auraient pu leur fournir un renseignement. Un frisson d’épouvante général se propagea, ce qu’ils craignaient le plus était. Sur le pont, le second relayait l’ordre de branle-bas de combat. Imitant sœur Angélique, tous se mirent à genoux. Tout d’abord, ce ne fut qu’une plainte, un soupir, un gémissement partit de leur âme, dans une sincérité profonde, elle prit vie et devint prière. Le père Sanchez d’une voix solennelle récitait la litanie des mots qui devaient monter vers Dieu. Au-dessus d’eux, dans un certain désordre, tous s’activaient. Les marins dégageaient leurs hamacs des ponts d’artillerie et les disposaient roulés le long du pont supérieur pour servir de protection supplémentaire contre la mitraille ennemie. Ils dressaient sur le bastingage un filet d’abordage dans lequel s’empêtreraient les assaillants, ils armaient les canons, rassemblaient les fusils et les pistolets. Chacun s’empara de son poste tous prêts à la manœuvre. Ils guettaient les ordres devant venir du gaillard arrière. L’équipe de repos, une fois le branle-bas effectué, descendit dans l’entrepont par les écoutilles pour prendre leurs fonctions d’artilleur et recharger les canons. C’était bien un navire pirate qui avançait vers eux avec la tempête qui secouait déjà le “Royal Madrid “. Le brigantin qui s’approchait, plus petit et plus maniable, ne semblait pas avoir peur des tourments du ciel dont il profitait pour se précipiter à grande vitesse. Les moucheurs, les tireurs d’élite, dont la tâche était d’abattre les membres du commandement adverse, grimpèrent dans la mâture, portant sur leur dos un à plusieurs mousquets pour ne pas avoir à les recharger. Des voiles du galion se décrochèrent à demi, des matelots s’empressèrent de monter dans les vergues pour les carguer tant bien que mal. Ils rabattirent la voilure, sans quoi le navire pouvait couler. Heureusement, il ne se trouvait pas encore au cœur de la tempête. Tous attendaient dans un silence imprégné de peur, mais prêt à se défendre. Pour beaucoup, ce n’était pas la première fois. Le bâtiment était bien armé, cela les rassurait quelque peu. Le capitaine harangua ses hommes pour leur insuffler du courage. D’un sombre amas de nuages jaillit une forte pluie, et en même temps, soulevées en tous sens par des tourbillons variés, les vagues dérobèrent le brigantin à leur vue. Celui-ci finit par réapparaître, il avait rattrapé et contourné le « Royal Madrid » et il déchargea une première salve que lui rendirent les canons du galion. Dans la cabine, où s’étaient entassés la plupart des passagers sans nouvelle, la confusion se généralisa au son de la mitraille, les maux de cœur dû au tangage incessant du navire n’arrangèrent rien. L’instabilité était telle, que sœur Angélique s’était installée avec à ses côtés les deux fillettes sur une banquette fixée à l’intérieur d’une alcôve. Cramponnée, elle égrainait son chapelet appelant la clémence de Dieu. Doña Castaño s’était réfugiée avec ses deux garçons et leur nourrice dans la profondeur de la banquette jumelle à l’opposé. Les plus forts maintenaient les plus faibles afin d’éviter tant bien que mal les chutes. Les hommes s’accrochaient à leurs fauteuils, monsieur de Génoll tenait son épouse enlacée, au fond de l’un d’eux.

Pendant ce temps, la tempête croissait, et la mer devenait très grosse. La bataille faisait rage, rendant fous les marins pris de stupeur devant les corps de leurs compagnons de route qui s’effondraient, sans têtes, sans bras, ou les deux jambes arrachées. Même ceux que la gloire paraissait rendre invincibles tombaient sous les boulets et la mitraille ennemie. Pour recharger les canons, il leur fallait écarter les dépouilles démembrées qui semblaient s’y accrocher, et ils ne pouvaient éviter de marcher de temps en temps sur un membre ou encore de patauger dans la mare de sang qui recouvrait les lattes des planchers. La tempête qui était venue du sud-est avait tourné au nord-ouest, et s’y était fixée, d’où elle se déchaînait de terrible manière. À chaque vague, les hommes sur le pont se croyaient submergés, et chaque fois que le vaisseau s’abaissait entre deux lames, ils le supposaient prêt à s’engloutir au fond de la mer. Le brigantin malgré la frénésie des flots harcelait toujours le galion. La survie des gabiers et des simples matelots devenait plus précaire. Les tirs de mousqueterie et de mitraille, qui si pour la plupart étaient arrêtée par les hamacs disposés lors du branle-bas, recouvraient le pont instantanément du sang des victimes. En rigole, il s’écoulait par les trous du bastingage et colorait la mer tout autour du navire. Le pont, préalablement couvert de sable, ressemblait à une gigantesque blessure squameuse et visqueuse. Les boulets ramés adverses vrombissaient au-dessus des têtes de matelots, ou bien faisaient mouche et les fauchaient dans l’action. Ordres et contre-ordres étaient donnés depuis la dunette. Le bâtiment désormais se mouvait au rythme de la tempête, les hommes n’y pouvaient rien. Il se transformait en un charnier d’où les hurlements de douleur, les gémissements incessants, le bruit assourdissant des canons. Le bois qui éclatait couvrait à peine la violence des bourrasques. Un craquement sinistre signala trop tard la chute de l’un des mâts. Un boulet ramé l’avait percuté. Il s’abattit lentement, les vergues tombant de toute leur longueur de plus de trente mètres de haut. Il écrasa une dizaine d’hommes au passage, au milieu des hurlements que l’on percevait difficilement dans la fureur des vents. Un groupe se détacha pour couper les haubans. Les gabiers, rugissant à l’aide, s’empêtraient dans l’amas de voiles et de cordages qui recouvraient le pont. Avec le mât, ils disparurent dans l’océan sous les regards impuissants de leurs compagnons. Ce fut à ce moment-là que de la cale surgirent des langues de flammes, le feu dans la cambuse avait pris, le cuisinier était mort sans avoir réussi à éteindre complètement les fourneaux. L’incendie embrasait l’avant du voilier, des hommes en hurlant se jetaient à la mer. Le commandant du brigantin pirates essaya de s’approcher avant de regarder couler le navire, il ne voulait pas perdre sa mise. Le tumulte des vents ne lui permit pas d’arçonner la rambarde du galion, il finit par s’éloigner de peur d’être entraîné avec lui au fond des flots.

Le capitaine Alvarez-Pignero voyant son bâtiment sombré, ordonna son abandon, il somma de mettre les canots à la mer. Les chevaux, les bêtes de somme, les bagages, même les canons furent jetés par-dessus bord pour alléger le navire le temps de l’évacuer. Miguel della Quintaña se précipita vers les coursives. Le pont était maintenant recouvert d’écume et des vagues sombres déferlaient à ses pieds. Il réussit à ouvrir la porte y conduisant. Un flot en profita pour pénétrer. Tout en s’appuyant sur ses parois, chancelant, il parvint jusqu’à la cabine. Il surgit dans celle-ci comme un fou furieux à la stupeur des voyageurs réfugiés dans l’attente. « — vite nous évacuons. Le bateau coule ! » La panique se généralisa. Monsieur de Génoll voulut se rendre dans la sienne. « — non, Monsieur, nous n’avons plus le temps, aux canots vite ! » Il allait résister à cet ordre impétueux, quand il rencontra les yeux de sa compagne, il la prit par le bras et suivit les directives. Tant pis pour le résidu de sa fortune, son épouse valait bien cette perte. Ce fut alors don Pérez y Montilla qui interrompit le mouvement général. « — ma femme, Monsieur ! ma femme se trouve dans sa cabine ! » Personne ne s’était soucié de celle-ci qui sous les effets de ses calmants avait été oubliée au fond de sa couchette. « — Allez-y ! Je m’occupe des petites ! » Sœur Angélique les prit par la main et les emmena vers la sortie, suivie de leur nourrice à laquelle son estomac donnait une couleur de peau improbable. Le groupe, à l’équilibre vacillant sous les impacts prononcés du basculement du navire, avança comme il put. Le père Sanchez ferma la marche. Il était livide, terrorisé, ses jambes ne répondaient plus, c’est la nourrice noire qui s’en aperçut. Elle le saisit fermement par le poignet et l’entraîna. Bien que choqué par le geste, il ne résista pas. Quand le second ouvrit la porte qui donnait sur le pont, le vent s’engouffra chargé d’eau de mer. Doña Castaño, qui tenait dans ses bras son dernier-né, eut un mouvement de recul, mais son époux, qui derrière elle, portait l’aîné la poussa en avant. Il devait y aller, c’était la seule solution, ce n’était plus le moment d’hésiter. Le groupe avança les uns serré contre les autres dans la furie des éléments. Terrifiés à chaque instant, tous pensaient être engloutis ; devant l’horreur de la situation, ils désespéraient de sauver leur vie. Se tenant aux cordages comme ils pouvaient, ils atteignirent tant bien que mal l’échelle glissante qui descendait vers le pont principal. Quoique amoindrie, la frénésie du vent était toujours grande. Le capitaine accélérera l’évacuation, il supposait que le navire ne pourrait se maintenir que quelques minutes de plus sans se briser en morceaux. L’incendie dévorait, malgré l’eau qui l’entourait, tout ce qu’il pouvait, les marins avaient abandonné l’idée de le circoncire. L’air portait un mélange d’odeur de poudre, de transpiration, de sang et de chair fraîche grillée. Un violent chaos fit manquer la dernière marche à sœur Angélique et l’envoya rouler au sol sans qu’elle ait le temps de trouver une prise sûre. Les fillettes effrayées à leurs pleurs rajoutèrent un cri d’effroi. Le bois était devenu plus que glissant. Elle se releva en pestant, avant de s’apercevoir qu’elle n’était pas seule. Miguel della Quintaña s’était précipité à sa rescousse, il la prit par le bras fermement, à lui faire mal. Il avait cru la voir passer par-dessus bord. De peur, son cœur avait manqué un battement. Avec l’aide de l’aspirant Vizconde et du chirurgien Haristouy ainsi que de deux matelots, Miguel della Quintaña dégagea la chaloupe de ses amarres. Ils la retournèrent, l’accrochèrent au bout d’un palan, et la basculèrent hors du navire. Suspendue dans le vide, prête à descendre, elle attendait les naufragés. Avec l’un des marins, le second enjamba la rambarde, se campa fermement dans la barque qui devait réceptionner les femmes. Apeurées, en essayant de ne pas regarder vers le gouffre qui s’ouvrait vers les flots à chaque vacillement du canot, elles passaient, leur équilibre maintenu par les hommes. Une fois, qu’elles furent assises, ils leur transférèrent les enfants. Vint leur tour, le dernier à monter à bord fut Andrés Castaño qu’un basculement soudain du navire déséquilibra, il tomba à la mer au son du cri d’horreur de sa femme. « — Nom de Dieu ! Vite, descendez le canot, nous devons le récupérer. » Les matelots, depuis la chaloupe, firent coulisser les cordes dans les treuils permettant ainsi sa descente. Malgré l’urgence, ils ne pouvaient aller plus rapidement au risque de la faire pencher et de précipiter tout le monde dans les profondeurs. Les passagers, assis sur les bancs de bois, scrutaient dans l’obscurité la mer furibonde. L’embarcation à l’eau, tous cherchèrent où se trouvait le naufragé, personne ne le voyait. « — là-bas ! » hurla doña Castaño, montrant dans un creux de vague l’homme qui se démenait. Ils ramèrent de toutes leurs forces, ils s’approchèrent du nageur, lui tendant une rame pour qu’il puisse s’accrocher. Le flot souleva le canot, le rescapé lâcha prise, sa tête fut cachée derrière les vagues, si bien qu’ils ne le virent plus. Le vent couvrait sa voix. Il s’évanouit définitivement dans les ondes. Ils se regardaient les uns les autres, aucun ne réagissait. La disparition de l’homme les plongea dans un abattement profond. Ils étaient à la merci de Dieu et de la tempête. Ils s’attendaient à voir la mort à chaque instant, se préparant tous pour un autre monde, car il ne leur restait rien ou que peu de choses à faire en celui-ci. La tourmente s’était considérablement apaisée, la mer, néanmoins, s’élevait toujours à une hauteur effroyable. Elle ballotait la chaloupe comme une coquille de noix. Le second réagit et ordonna de ramer. Il ne fallait pas se laisser aller. Ils étaient seize réchappés, cinq femmes, Madame de Génoll qui consolait doña Castaño, tétanisée par la disparition de son époux, sœur Angélique et les deux nourrices, qui rassuraient comme elles pouvaient les quatre enfants terrifiés, dont Alejandra et Antonieta Pérez y Montilla. Les petites miraculées de la catastrophe ne savaient rien de leurs parents, tout comme les autres passagers. Et sept hommes, le père Sanchez à la poupe du bateau marmonnant des prières sans fin, l’aspirant et le chirurgien qui ramaient tout comme Monsieur de Génoll et le second ainsi que  deux matelots. Contre toute attente, ils espéraient que le vaisseau ne coula point, tous le fixaient en prise aux flammes. D’autres avaient-ils pu embarquer sur un canot ?

La nuit était tombée au milieu de la tourmente. Le galion s’enfonçait lentement dans les flots. Les rescapés ne voyaient nulle trace de leurs comparses. Malgré l’effort, implacablement, ils étaient repoussés, éloignés, les hommes n’arrivaient pas à rapprocher la chaloupe du lieu du naufrage. Ils capitulèrent et perdirent tout espoir. Miguel della Quintaña craignait que la mer ne fût trop grosse pour l’embarcation et qu’elle ne puisse résister, et qu’inévitablement ils soient engloutis. Mais chaque fois qu’il croisait les yeux inquiets de sœur Angélique cherchant à être rassurés, il reprenait courage, cela ne pouvait être. Il lançait alors à la cantonade quelques mots d’encouragements. Ils ne détenaient pas de voiles, ils étaient contraints de ramer. Mais vers où ? La terre bien sûre, mais où était-elle ? À cette heure, ils n’auraient su le dire. Ils passèrent toutefois à l’action, le cœur gros comme des hommes marchant au supplice, en suivant les étoiles qui apparaissaient de temps à autre. Un peu avant l’aube, les forces les abandonnant, ils ramenèrent les rames et prirent un peu de repos. L’astre du jour se leva trouvant les naufragés ballotés quelque peu par la houle qui s’était calmée. C’est la chaleur qui sortit du sommeil l’aspirant Vizconde, l’ardeur du soleil brûlait sa peau de rouquin. C’était un miracle ! Il apercevait la côte, des goélands avec leurs cris gouailleurs volaient au-dessus d’eux. « — réveillez-vous, réveillez-vous, la terre ! Là ! » Ouvrant les yeux avec difficulté, le sel collant leurs paupières, ils regardèrent dans la direction, si les marins virent la ligne qui se dessinait, les autres se demandaient ce qu’ils étaient supposés voir. Le continent apparut d’abord comme une zone de l’horizon légèrement plus sombre, à se méprendre et à confondre avec un nuage noir. Après avoir recommandé leurs âmes à Dieu, ils se mirent à ramer de toutes leurs forces vers la terre où déjà le vent les poussait. S’ils ne ressentaient pas la faim, la soif leur devenait intolérable. Le rivage était-il du roc ou du sable, était-il plat ou escarpé, ils l’ignoraient ? Ils ne leur restaient qu’une faible lueur d’espoir, celle d’atteindre une baie, une embouchure de fleuve, où par un grand bonheur, ils pourraient faire entrer leur barque. Mais rien de tout cela n’apparaissait, à mesure qu’ils approchaient de la plage tant désirée, entraînés par la marée montante. Après avoir ramé, ou plutôt dérivé pendant une lieue et demie, à ce qu’ils jugèrent, une haute vague, s’élevant comme une montagne, vint, en roulant à l’arrière de leur embarcation. Elle saisit la chaloupe avec tant de furie que d’un seul coup, elle chavira jetant ses passagers loin, séparés les uns des autres, en leur laissant à peine le temps de dire « ô mon Dieu ». Ils furent tous engloutis en un instant.

*

Sœur Angélique perdit son sang-froid empêtré dans ses vêtements, elle se débâtit ne sachant si elle descendait ou si elle s’élevait dans l’onde. Ses pensées étaient confuses, ses sens n’avaient plus de repères, elle ne pouvait se délivrer des flots pour prendre respiration. Elle paniqua. Elle arracha sa guimpe qui se collait sur son visage. Elle remonta à la surface et aspira un grand coup. Elle s’efforça de gagner le rivage, le poids de ses robes la handicapait. Elle enleva ce qu’elle en put. Elle commença à lutter avec le courant, elle remercia son frère de lui avoir appris à nager lors de leurs jeux d’enfants. Elle avait l’impression de s’éloigner de la berge, elle allait se décourager, se laisser couler, quand elle entendit la voix douce, mais ferme de sa mère. « — Nous voulons, nous pouvons, nous pouvons, nous devons ! » Elle devait délirer, mais elle l’écouta. Elle réagit, se fit flotter comme une planche pour reprendre son souffle, et là, elle sentit le courant de la marée, il l’entraînait vers la côte. Une vague la porta ou plutôt l’emporta sur une longue portée vers le rivage, et celle-ci se répandit puis se retira, la laissant presque à sec, mais à demi asphyxiée par l’eau qu’elle avait avalée. Se voyant au plus près de la terre ferme qu’elle ne s’y était attendue, elle eut la présence d’esprit et assez de force pour se dresser sur ses pieds. Une autre vague revint et l’enleva. Elle lutta et sentit que c’était impossible. Elle observa le flux s’avancer derrière elle furieux et aussi haut qu’une grande montagne. Elle n’avait ni le moyen ni l’énergie de combattre cet ennemi. Sa seule ressource fut de retirer tout ce qu’il la gênait encore de retenir son haleine, et de s’élever au-dessus de l’eau. Elle espérait ainsi être portée par elle. Elle appréhendait par-dessus tout que le flot, après l’avoir transportée, en venant, vers le rivage, ne la rejetât dans la mer en s’en retournant. La vague s’enroula sur elle-même et l’ensevelit tout d’un coup dans sa propre masse. Elle se retrouva charriée avec une violence et une rapidité extrêmes à une grande distance du côté de la terre. Elle bloqua son souffle, et elle nagea de toutes ses forces. Faute de respiration, elle s’affola quand elle pressentit sa remontée. À son soulagement, sa tête et ses mains percèrent au-dessus de l’eau. Elle tint bon, devinant que la lame étalée commençait à se retirer, elle coupa à travers les vagues et elle reprit pied. Miguel della Quintaña l’attrapa à bras le corps. Il l’avait précédée et l’avait aperçue se débattre dans les vagues. Affolé, il était revenu la chercher. Il la calma, lui laissant reprendre haleine, et attendit le reflux. Puis, prenant son élan, de l’eau jusqu’à mi-cuisses, il l’emporta vers le rivage. Empêtrée dans ses robes alourdies d’humidité, le fort courant la fit tomber. Il la releva et voyant le retour des vagues, qui allaient les envelopper, il résolut de se cramponner à un rocher qui affleurait du bord de la côte. Retenant son haleine, il l’avait coincée entre lui et la paroi, et attendit que les vagues se retirent. Comme la terre était à proximité, les lames ne s’élevaient plus aussi haut, il reprit sa course portant plus qu’il entraînait sœur Angélique. Ils se rapprochèrent tellement de la rive, que la nouvelle vague ne les engloutit pas assez pour les emporter. Après un dernier effort, ils parvinrent sur la plage. Ils étaient délivrés de tous périls et à l’abri de toute atteinte de l’Océan.

Ils s’écroulèrent épuisés sur le sable blanc. Sœur Angélique commença à regarder le ciel et remercia Dieu de l’avoir sauvée. Son soulagement était si vif qu’elle était au bord de l’extase, l’homme se pencha vers elle pour vérifier que tout allait. Elle se redressa et l’embrassa sans vraiment savoir ce qu’elle faisait, simplement parce qu’elle vivait. Il lui rendit le baiser et pleurait comme un enfant de la sentir dans ses bras pleine de vie. Elle ferma les yeux, il la porta tout en lui parlant doucement pour la rassurer. Il la posa au pied d’un arbre et lui conseilla de dormir. En fait, se pressentant en sécurité dans les bras de l’homme, c’était ce qu’elle accomplissait déjà.

Son esprit soulagé, il commença à regarder autour de lui, cherchant les passagers de la chaloupe. Ils avaient échoué dans une petite baie, ils y étaient seuls. Il laissa sœur Angélique à l’ombre se reposer et décida d’aller voir plus à l’Ouest s’il ne trouvait pas d’empreinte des supposés rescapés. Rien, il avait beau marcher, il n’y avait aucun vestige d’un naufrage sur ces rivages, quand il atteint le bout de la crique, il découvrit une plage sans fin de sable blanc bordée de palmiers et autres essences, malgré ses espérances, elle était déserte et vierge de toute trace humaine. Il revint sur ses pas.

Marie-Angélique Cambes-Sadirac

Marie-Angélique comprit dans les yeux de l’homme qui la regardait à quoi elle ressemblait, ou du moins le crut-elle. Elle ne portait plus que, pour tout vêtement, sa cotte de lin sur sa chemise de coton fin, le tout encore humide. Ses robes collaient à son corps. Ils dessinaient les courbes de son anatomie, laissant paraître les moindres contours. Là où la sœur voyait l’indécence, lui contemplait la beauté d’une silhouette déliée, mince et longue. Elle se recroquevilla pudiquement. Il lui sourit ému et détourna le regard. Elle rajusta ses mèches de cheveux auburn qui s’échappaient de son bonnet, seul reste de sa coiffe d’Ursuline. Les yeux baissés, la réverbération la gênait, d’une voix légèrement éraillée, elle lui demanda où se trouvaient leurs compagnons.   « — Je ne sais pas, je suis allé voir de ce côté, aucune trace, rien. Nous allons nous diriger dans l’autre sens où nous aurons peut-être plus de chance. Vous vous sentez de marcher ?

— Cela va aller, ne vous inquiétez pas. » Elle releva les yeux et rencontrant ceux de l’homme, elle rougit au souvenir de son abandon. Elle rejeta sa pensée, ne voulut pas l’analyser, elle estima que ce n’était pas le moment. Elle se leva, sa robe était sèche, et elle jugea son ampleur suffisante pour cacher son corps. Il se mit à marcher d’un pas ferme, elle le suivit, intimidée de se retrouver seule avec lui. Une gêne s’était infiltrée entre eux, celle du baiser ; ni l’un ni l’autre ne le regrettaient, mais ils savaient qu’il n’aurait pas dû être. Et ils avaient compris qu’il confirmait un sentiment réciproque qui les effrayait, car contre nature. Marchant derrière lui, elle ne pouvait s’empêcher d’examiner le dos du Second. La silhouette athlétique, grand de taille,  large de carrure, les cheveux châtains tombant sur ses épaules, elle prit conscience que pour la première fois elle le voyait sans perruque. Elle finit par le rattraper malgré ses enjambées. « — don della Quintaña si vous voulez que je vous suive, il va falloir ralentir, ou alors vous allez me perdre.

— Oh ! Excusez-moi ma sœur, je n’avais pas réalisé. » Elle lui sourit, avec un pincement au cœur au rappel de son sacerdoce. Ils marchèrent au bord de l’eau là où le sable se révélait plus ferme, ils arrivèrent à l’autre extrémité de la baie. De la pointe, à perte de vue, ils virent la plage entre mer et palmiers qui s’étalaient devant eux à l’infini. Scrutant au loin ils perçurent du mouvement. Un groupe d’humains ? Des rescapés ? Ils n’étaient sûrs de rien. Ils se mirent à presser le pas. Plus ils avançaient plus leurs doutes s’effaçaient. C’était bien les leurs. Deux hommes portaient un troisième vers la lisière de la palmeraie qui bordait le littoral. De l’ombre des arbres surgit les cris de joie des petites Pérez y Montilla, elles se précipitaient vers eux hurlant le nom de sœur Angélique. En même temps derrière elles, ils virent sortir dans la lumière les autres rescapés. Sœur Angélique se mit aussi à courir vers les fillettes. Elle les serra sanglotant de soulagement. Madame de Génoll s’avança vers eux, suivie de son époux, et prit dans ses bras la sœur, tous pleuraient de bonheur. Dans le chavirement de la chaloupe, ils n’avaient perdu que l’un des matelots. Doña Castaño était assise contre un palmier avec ses deux petits garçons miraculeusement sauvés du drame, elle n’avait pas lâché la main de l’aîné et avait été projetée avec lui sur la plage. La nourrice noire avait été retrouvée, bien plus loin, inconsciente, avec le tout petit qui hurlait toujours dans ses bras. Dolorès, la nourrice des filles, n’avait pas émis un mot depuis qu’elle était sortie de la mer, jurant dans son for intérieur que plus jamais elle ne remettrait les pieds sur l’eau. Quant à l’homme porté, c’était l’aspirant Javier Vizconde. Il avait été assommé par la chaloupe à laquelle il s’accrochait, mais avait été entraîné avec elle par la marée jusqu’à la terre, ce qui lui avait évité la noyade. Le deuxième matelot et le chirurgien le ranimaient à l’ombre. Sœur Angélique réalisa tout à coup que le père Sanchez n’était parmi eux quand elle entendit. « — Ma sœur, vous devriez avoir honte de vous présenter à nous dans cette tenue ! » Tous se retournèrent vers lui interloqués. « — mon père, c’était ça ou la noyade, je me suis permis de faire un choix ne vous en déplaise. De plus, je pense que ma mise est encore décente et ne dévoile pas grand-chose de ma personne ! Et je vous prierai de bien vouloir vous occuper uniquement de nos âmes en cette heure ! » Sous le ton autoritaire, le père en resta les bras ballants. Une Cambes-Sadirac n’allait pas se faire houspiller par un ecclésiastique sorti dont on ne sait où. Si d’habitude sa modestie ne tenait pas compte de son lignage, la semonce déplacée avait chatouillé un orgueil qu’elle ne se connaissait pas. Décidément, ce voyage lui apprenait bien de choses sur elle-même, et des plus troublantes. Tous regardaient la sœur, tout aussi surpris par sa réponse que par son ton. Ils apprécièrent en ce moment difficile l’assurance, démontrant une force d’âme dont tous avaient bien besoin. De plus, ils étaient d’accord avec elle, ce que perçut tout de suite le père aussi ne rajouta-t-il rien.

Le Second fit le point sur leur état. Il n’était pas fameux. Son moral était tombé, ils n’avaient rien à manger ou à boire pour se réconforter. Quant aux armes pour y remédier afin de chasser ou se défendre, il comptabilisa quatre couteaux, deux sabres et un briquet-couteau, objet de collection que détenait Javier Vizconde, pour allumer sa pipe. Il ne savait même pas où ils étaient. Ils ne pouvaient avoir comme perspective que celle de mourir de faim ou d’être dévoré par les bêtes féroces. Aussi sursauta-t-il quand il entendit la voix douce, mais ferme de sœur Angélique. « — Je suppose que nous allons tout d’abord, nous reposer, mais ensuite par où partirons-nous, car bien évidemment personne ne viendra nous chercher. » Il la regarda, cela lui réchauffa le cœur, bien sûr il fallait se battre, ils n’allaient pas attendre la mort. Au souvenir des cartes, il annonça que d’ici une heure, ils fileraient vers l’Est, parce qu’il n’était pas question de s’enfoncer dans la palmeraie. 

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 28 (1ère partie)

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Chapitre 28

La traversée de sœur Angélique

Juillet 1793

Marie-Angélique Cambes-Sadirac

Le “Royal Madrid “.

Elle leva les yeux vers l’immense vaisseau au sein duquel elle allait embarquer. Le nègre enturbanné qui lui servait de proue semblait dans un grand éclat de rire se moquer d’elle. Elle trouvait le galion colossal, mais elle devait bien admettre qu’elle n’en avait jamais vu d’autres. La mère supérieure avait fait le nécessaire pour qu’elle puisse faire la traversée dans les meilleures conditions et lui avait souhaité froidement et brièvement adieu. Marie-Angélique Cambes-Sadirac, alias sœur Angélique, était arrivée en chaise jusqu’au port. Comme elle n’avait sympathisé avec personne au couvent, aussi nul ne l’accompagnait. Ces quelques semaines dans le cloître espagnol l’avaient trouvée plus seule que pendant tout le reste de sa vie ; même lors de la traversée des montagnes pyrénéennes, elle ne s’était jamais sentie autant isolée qu’entre les murs austères de l’abbaye de San Sébastian. Parce qu’elle était Française et n’était pas amenée à demeurer dans les lieux, aucune des moniales n’avait cherché à tisser des liens. Elle n’en avait pas vraiment souffert, les temps lui procuraient d’autres préoccupations. À peine arrivée, elle avait écrit à sa tante pour lui annoncer son départ vers la Louisiane. Elle espérait que la lettre atteindrait la Suisse, et que par retour une réponse lui parviendrait lui donnant des nouvelles de son frère et de ses sœurs. A regret, elle partait sans avoir reçu de courrier.

Royal Madrid

Au pic du soleil de midi, en cet été resplendissant, elle fut donc déposée devant le navire de ligne avec son maigre bagage composant la garde-robe d’une ursuline. Ayant dû tout laisser dans son couvent de Haute-Garonne, elle l’avait reconstitué petitement. Comme beaucoup de bâtiment de commerce, le “Royal Madrid “ était un ancien voilier de guerre, que la compagnie propriétaire avait, par rentabilité, mis sur la route des Caraïbes et du Nouveau-Mexique.Il avait été allégé d’une partie de son artillerie pour faire place à la cargaison et n’utilisait qu’un équipage restreint, une cinquantaine de marins tout au plus, en plus des officiers.Elle était très impressionnée. Elle suivait, fataliste, l’objectif décidé au départ de sa migration. Mais, si à sa vue, elle ressentit un émerveillement devant l’océan majestueusement grandiose qui s’étalait à l’infini, au moment de monter à bord du navire, elle était surtout apeurée à l’idée de le traverser. Il lui fallait toute la ferveur de sa foi pour ne pas renoncer à ce voyage. Elle aspira un grand coup et mit le pied sur la passerelle. Malgré l’amarrage, le bateau tanguait au rythme du flot qui se brisait contre la levée du quai. Cela ne la rassura pas. Courageusement, elle traversa se disant qu’une fois sur le pont cela irait mieux. Sur le tillac, un officier observait la sœur monter à bord avec un air ironique et attendait qu’elle se trouvât à sa hauteur pour se présenter. Contrairement à son espérance, elle sentit le bâtiment bouger sous ses pieds ; son estomac se souleva. Elle se domina. Quand elle croisa le regard amusé de l’homme, elle ne cilla pas et plongea ses yeux verts dans les siens les lui faisant baisser. Bien sûr, cela manquait de modestie, mais c’en était trop. Dans un parfait Castillan, elle donna son nom. Elle parlait cinq langues, l’apprentissage de celles-ci lui avait toujours plu, elle en aimait la gymnastique intellectuelle. Elle avait profité du passage ou de l’installation de sœurs étrangères pour les assimiler et les pratiquer, mais n’avait jamais pensé que cela lui servirait en dehors de l’enseignement. Reconnaissant en elle un sang digne de se baisser, il se courba pour la saluer. « — Miguel Della Quintaña, second sur le vaisseau le Royal Madrid, nous vous attendions, Madame. Le capitaine Alvarez-Pignero ne saurait tarder. Je vais vous conduire dans vos quartiers, notre départ est prévu avec la marée montante, soit dans environ deux heures. » Il la précéda, atteignit le premier étage du château arrière, puis sur le second, se dirigea vers le fronteau de la dunette qui défendait les deux coursives contre les paquets de mer. Il ouvrit l’une des portes en bois avec dans le haut un hublot de verre épais cerclé de cuivre. Il avança dans le passage au revêtement d’acajou qui s’enfonçait dans les profondeurs du navire avec à sa suite sœur Angélique de moins en moins réconfortée. Sa cabine se situait en partie au-dessus de celle du capitaine. Cette dernière s’étendait sur la largeur du vaisseau alors que la sienne en occupait le tiers avec toutefois vue sur le sillage et accès à la galerie de poupe. Le second lui assura que c’était une des meilleures du bâtiment, ce qu’elle voulut bien admettre. Laissée seule, elle s’assit sur sa couche montée sur une commode à quatre tiroirs et fixée au sol comme tout le mobilier. Accablée, elle avait envie de pleurer. Bien sûr, les désirs de Dieu étaient insondables, mais elle aurait bien aimé, à ce moment-là, comprendre pourquoi il la plaçait devant tant de difficulté. En quoi avait-elle mérité toutes ses adversités ? Mettre sa foi à l’épreuve ? Pourquoi ? N’était-elle pas assez forte ? Il est vrai qu’elle n’avait pas été réellement appelée, la mort de sa mère l’avait guidée vers le couvent, sa sécurité l’y avait fait rester. Personne ne s’était véritablement posé la question de savoir si elle avait la vocation, pour l’église c’était une dot de plus qui entrait dans son giron, pour son père, c’était la meilleure réponse à l’avenir de sa fille. Bien que jolie fille et avec le temps belle femme, elle ne s’avérait point coquette et ne se souciait pas de se savoir attirante. N’ayant croisé que peu d’hommes, leurs regards ne l’avaient pas renseignée d’un atout dont elle n’avait que faire. L’union matrimoniale n’était pas pour elle et de toute façon son père n’aurait pu marier deux filles, il n’en avait pas eu les moyens. Elle vivait en sécurité dans le cloître. Elle en avait fait sa maison, son refuge. Elle en aimait la paix, le recueillement. Elle appréciait que rien ne bouge, ou peu. Les nouvelles de sa propre famille et leurs rares visites lui avaient suffi. Elle avait contribué à leur vie de manière épistolaire. Elle avait su le faire avec opportunité puisqu’elle avait découvert en la personne de Madame de Maubeuge la solution à l’avenir de sa benjamine, Antoinette-Marie, qu’elle rejoignait, ce qu’elle n’avait jusqu’alors jamais envisagé.

Ses activités tournées vers l’enseignement lui avaient permis de participer de façon pertinente au fonctionnement du couvent. Elle s’était attaché à certaines de ses élèves à qui elle avait appris le latin et pour certaines l’anglais et l’italien. Ses connaissances linguistiques avaient attiré dans leur maison de jeunes filles de noblesse étrangère étendant la notoriété de son couvent et ce qui lui avait assuré une place respectée en son sein. Mais cela était loin maintenant. Avec les mouvements révolutionnaires, elle avait vu à l’intérieur même du cloître sa paix, sa sécurité, son équilibre branler puis s’écrouler. Avec le temps, elle avait appris que les membres de sa famille eux-mêmes se trouvaient emportés par la tempête qui la menait aujourd’hui vers l’inconnu. Cela lui faisait peur, elle n’était pas prête ou tout du moins elle ne se sentait pas prête. Une voix intérieure lui rappelait qu’elle n’avait pas été plus préparée à franchir le massif montagneux de la frontière qu’à traverser l’océan. Mais elle se refusait cet argument, elle n’avait  pas eu le loisir d’y réfléchir.

Elle finit par percevoir, au-delà des craquements de la structure, les préparatifs de départ. Le navire appareillait et quittait le port. Il n’était plus temps de réfléchir, il devait admettre la situation, ne pas se laisser aller. « Qui volt, potest, qui potest, debet » ; « nous voulons, nous pouvons, nous pouvons, nous devons » ; la devise familiale, celle des Cambes-Sadirac, retentit dans sa tête et lui redonna le courage qui lui manquait. Elle se leva et monta sur le château arrière comme on se rend à la bataille. Elle se dirigea jusqu’au bastingage, s’appuya sur la main courante en acajou et regarda sortir précautionneusement le “Royal Madrid » de la baie de San Sébastian. Contrairement à ce dont elle présumait, en fait, elle n’y avait pas réfléchi, il précédait un autre navire et deux le suivaient. « — Nous ne partons jamais seuls, Madame. » Elle sursauta, pensant que personne ne faisait attention à elle. Elle sourit à l’homme qui s’adressait à elle, c’était le second Della Quintaña. « — Cela est pour notre sécurité, groupés nous sommes plus forts, vous avez derrière nous “ el Marruecos “ et devant “La Mercedes” et “ el Tradiçáo “. Le “Royal Madrid “ détient le plus gros tonnage ; si cela ne vous ennuie pas Madame, mon capitaine aimerait vous être présenté. »

Le commandant Alvarez-Pignero possédait la morgue de l’hidalgo, brun, le teint olivâtre sous sa perruque poudrée. Mais contre toute attente, sa froideur s’effaça devant la sœur, et avec chaleur il l’accueillit, s’excusant de son absence à son arrivée. Il l’invita, comme il se devait, à sa table pour le soir même, après s’être enquis de son confort. Elle le remercia pour sa courtoisie, cela mettait un baume à son désarroi. Comme le quartier-maître prenait la barre, il la saisit par le bras, la guida vers le bastingage et continua à converser avec elle. Il en vint à lui expliquer que son neveu, un dénommé Francisco Leopardo, était aussi implanté en Louisiane et qu’à cette heure, il était économe dans une plantation, qu’il n’avait pas de nouvelle depuis son dernier séjour et qu’il comptait bien profiter ce voyage pour constater son avancement. Il finit par s’excuser afin de suivre les ordres qu’il donnait. Elle ne fut pas surprise des épanchements spontanés du capitaine, souvent instinctivement, les gens lui confiaient leur souci premier. Elle alla s’installer sur un banc à claire-voie accolé au fronteau, de là elle examina l’ensemble du navire et découvrit, qu’elle n’était pas la seule passagère. Accoudé au bastingage, se tenait un couple de personnes âgées dont elle n’avait pas remarqué l’arrivée pendant son échange avec le commandant et qui ne quittaient pas des yeux la terre qui s’éloignait. Sur l’étage au-dessous courrait, derrière un enfant trottant à peine, une jeune femme, qui parlait en même temps à une nourrice noire portant dans les bras un chérubin blond. Parvint jusqu’à celle-ci un individu dont elle déduit que ce devait être le mari et le père. Concentrée sur son observation, elle ne perçut pas l’homme qui se présentait à elle, ce fut son ombre qui lui indiqua sa présence, elle ne l’avait pas entendu. « — Oh pardon mon père, je ne faisais pas attention ! » Elle se leva pour le saluer.

« — Ce n’est rien ma fille, rasseyez-vous ma sœur, je suis le père Sanchez et servirai d’aumônier pendant notre voyage.

— Je suis sœur Angélique des Ursulines de Grenade en France.

— Je sais mon enfant, j’ai appris par notre capitaine que vous alliez jusqu’en Louisiane rejoindre votre couvent, ma sœur.

— Oui, c’est un fait mon père. » Il était laid, rien dans son visage ne paraissait symétrique et elle ne put s’empêcher de se dire que ses pensées devaient être de même. Tout en lui souriant poliment, elle jugea que décidément ces jésuites étaient très curieux et très vite renseignés. Il s’installa à ses côtés et ce qui suivit le lui confirma. « — Le couple d’un certain âge que vous voyez appuyé au bastingage est Monsieur et Madame de Génoll, des Français qui comme vous fuient cette horrible révolution. » Ce père l’agaçait avec ses certitudes suffisantes, comme s’il pouvait comprendre ce que c’était de quitter son pays quand rien ne vous autorise d’autres choix. Elle lui aurait bien tourné le dos, mais cela aurait été de mauvais augure pour la suite de la traversée, alors elle prit son mal en patience. « — Quant au couple qui joue avec leurs enfants sur le pont ce sont don Andrés Castaño et son épouse, ils sont planteurs en Louisiane, ils accompliront avec nous le voyage jusqu’à la Nouvelle-Orléans. 

— Nous avons donc la même destination ? Laissa-t-elle échapper, cachant de son mieux sa contrariété.

— Oui, je rejoins le Père Antonio de Sedella afin de le décharger de sa tâche et de reprendre la cure de l’église Saint-Louis. »

Elle se doutait bien qu’il ne lui disait pas tout, mais cela ne la regardait pas. Elle découvrit à la table du commandant d’autres passagers ainsi que d’autres membres de l’équipage, deux autres seconds, Pascual Hermoso et Emesto Lécumberry, les aspirants Leandro Pontes y Horcas et Javier Vizconde, et Flavio Haristouy, médecin-chirurgien. Le capitaine réunissait, en tout, une vingtaine de convives en majorité espagnole pour manger. L’essentiel des voyageurs partait pour la Louisiane et quelques-uns pour La Havane où une escale était prévue.

*

Le “Royal Madrid “ et ses comparses se dirigèrent vers le Sud, en direction des côtes d’Afrique, avant de s’orienter vers les Caraïbes ; depuis Christophe Colomb, le trajet avait peu changé pour les navires espagnols. Les quatre galions n’avançaient guère, le vent ne soufflait guère, il s’en fallait de peu pour qu’ils ne soient point encalminés. Très vite, il s’avéra qu’ils étaient partis trop tôt. Les alizés qui devaient les pousser du Nord vers l’équateur ne se trouvaient pas à leur rencontre. Les commandants des bâtiments choisirent de détourner leur route, les vents contraires les ralentissaient trop et risquaient de leur faire épuiser leurs vivres avant d’arriver à destination. Cela pouvait entraîner des complications, notamment des tumultes dans l’équipage qui serait le premier rationné. Ils prirent la décision d’aller relâcher à l’île de Madère dans le port de Machico. Le capitaine Alvarez Pignero fataliste, partant du juste principe que l’on ne pouvait aller contre les desseins de Dieu, vanta les beautés des lieux à ses passagers. Ceux-ci découvrirent les quais et les entrepôts bâtis à flanc de coteau dans une large crique s’ouvrant, au sud-est, sur l’océan Atlantique. Il protégeait une flotte nombreuse essentiellement formée de navires portugais et anglais. Les premiers, en partance pour les côtes d’Afrique et leurs comptoirs, reconstituaient leurs vivres dans leurs terres, quant aux autres, ils pratiquaient la même chose avec l’accord du roi du Portugal, mais ils se partageaient ensuite entre les cotes des deux côtés de l’Atlantique.

île de Madère

En attendant que les vents tournent et les mènent vers La Havane dans un temps espéré par tous le plus court possible, les navires espagnols, leurs équipages et leurs voyageurs patientèrent tout en s’approvisionnant. Ils furent conviés à séjourner à terre au sein du « Forte de Nossa Senhora do Amparo » à la condition d’être toujours prêts à partir dans un laps de temps le plus bref, car dès que les vents se lèveraient ils appareilleraient. La redoute de forme triangulaire servait à se défendre des pirates anglais, hollandais et d’Afrique du Nord, aussi la plupart des passagers cautionnèrent. À la différence de ceux-ci, sœur Angélique préféra demeurer dans sa cabine allant à l’encontre des conseils du père qui lui désirait accepter l’invitation. Mais malgré l’obstination de celui-ci qui arguait une meilleure sécurité du lieu contrairement au voilier, elle ne voulut rien entendre. Elle ne fut pas la seule, le couple âgé de français, les Genoll, les colons louisianais, les Castaño et un couple avec leurs deux fillettes, les Pérez y Montilla, firent de même. Le père Sanchez se sentait responsable hiérarchiquement de l’ursuline, contrarié, il resta à bord, la mort dans l’âme.

Dès les premiers jours du voyage, Sœur Angélique prit des habitudes avec eux. Elle avait tout d’abord consenti de s’occuper d’Alejandra et d’Antonieta, respectivement âgée de dix et douze ans, au soulagement de doña Pérez y Montilla, leur mère. Celle-ci avait de terribles migraines ; sœur Angélique soupçonnait plutôt un sentiment de dépression. La nourrice, qui avait suivi la famille, Dolorès, souffrait du mal de mer, et n’était pas en état de se lever de sa couche. Devant ce dilemme, la sœur ursuline avait été d’un grand secours, d’autant que le père Sanchez, qui avait intercédé pour elle, avait assuré de son acceptation. Sœur Angélique appréciait ces moments avec les fillettes, qu’elle estimait intelligentes et curieuses. Cela la distrayait de ses préoccupations. Elle porta son enseignement sur la lecture et l’écriture, sur un renforcement du latin qui pour elle était la colonne vertébrale de toutes langues et dans l’apprentissage du français que les petites filles baragouinaient un peu. Leur mère avait insisté sur l’instruction de cette langue. Son mari et elle rejoignaient son frère qui faisait partie de l’entourage du gouverneur de la Nouvelle-Orléans et entre gens de la bonne société, on se devait de s’exprimer en français. Sœur Angélique avait souri à la demande, car elle savait le gouverneur d’origine française bien que représentant de l’Espagne, et qui plus est en Louisiane le Français était plus parlé que le Castillan.

Après le repas de midi, il était d’usage de se retrouver, les hommes jouaient aux cartes tout en conversant, les femmes prenaient leurs ouvrages ou leurs livres. Sœur Angélique avait déniché plusieurs livres dont un sur l’histoire de la Louisiane d’Antoine-Simon Le Page du Pratz et plusieurs traités sur les voyages des conquistadores au Nouveau-Mexique. Elle ne se lassait pas de les lire découvrant ce pays dans lequel elle allait vivre désormais. Les jours de beau temps, au milieu de l’après-midi la gent masculine abandonnait l’usage de la grande chambre, la salle à manger du capitaine, aux dames pour une collation. Madame de Génoll profita de ce moment pour répondre à doña Castaño qui avait laissé ses deux petits garçons à leur nourrice. Elle confia sa destinée tout en touillant dans sa tasse de café. « — mon époux et moi sommes du hameau de Saint-Paul situé sur la rive droite de l’Adour, à hauteur de la ville de Dax. Nous y détenions une belle demeure dont mon mari avait hérité d’un de ses oncles. Elle datait du temps du roi François 1er. Il était le dernier-né de sa famille, mais avec pour complément à sa fortune ma dot. Bon gestionnaire, il nous faisait vivre correctement, mais sans ostentation, du revenu de nos métairies et de deux moulins que nous possédions entre Saint Paul et Magescq. Nous n’avons eu qu’un fils, et sans le vouloir celui-ci avec son courage, sa témérité et je dois bien le reconnaître son arrogance, nous a apporté le malheur. Lorsque l’on a arrêté notre roi à Varennes, il a crié haut et fort que c’était une honte et qu’il allait rejoindre les princes en dehors des frontières pour revenir châtier les mécréants. C’est ce qu’il accomplit dans les jours qui suivirent. À ce jour, nous sommes sans nouvelle… enfin un soir, un de nos valets arriva en courant nous prévenir que le comité municipal de Dax venait nous appréhender. Oh ! Ce ne fut pas vraiment une surprise, mon conjoint précautionneux avait déjà mis nos économies dans la Banque Royale d’Espagne, je suis moi-même d’Aragon, je suis née Esperanza Daroca Calamocha y Gálvez. » Elle avala son café d’un coup et tout en souriant tristement elle reprit. « — C’est ronflant comme nom, mais cela ne m’a guère servi. Je suis la benjamine de six filles et si je n’ai pas fini au couvent, excusez-moi ma sœur, c’est uniquement, car mon époux a fait sa demande alors qu’il passait dans notre fief familial et ne réclamait pas grand-chose pour ma dot. Enfin tout ça pour dire, que nous n’avons pas attendu l’arrivée de la garde, nous nous sommes emparés de nos derniers biens transportables et avons fui vers la mer.

— Mais vous étiez sûr de votre homme et de la véracité de ses assertions ? intervint doña Castaño prise par l’histoire, comme une enfant par un conte de fées.

— Malheureusement, oui ! Alors que nous nous situions déjà loin nous aperçûmes notre demeure en feu… tant d’années de bonheur dans les flammes, ce fut un vrai serrement de cœur. Voyant la pauvre femme s’imprégnait de son souvenir, sœur Angélique relança la conversation et lui demanda comment elle avait quitté la France. — Contrairement à vous, ma sœur, nous avons rejoint l’océan. Les routes sont désertes dans nos forêts, il ne faut toutefois pas avoir peur des brigands, mais dans notre malheur, nous avons eu de la chance. Notre valet, qui nous servait de cocher pour l’heure, nous fit embarquer dans une gabarre de pécheurs. Évidemment, monnayant quelques louis ceux-ci nous ont conduits du côté espagnol. Mais là, je dois dire, alors que nous nous crûmes sauvés, ma famille pour toute aide nous a proposé d’immigrer en Louisiane avec par ailleurs une lettre de recommandation. J’ai été fort désappointée, j’avoue que j’avais espéré mieux. Remarquant qu’elle plongeait dans son désarroi doña Castaño reprit le flambeau des confidences. — Il est vrai que les familles sont parfois décevantes et désespérantes, voyez-vous, je suis de la ville de La Mobile. J’ai épousé Don Castaño, il y a de cela quatre ans maintenant. Mon mari lui demeurait dans la colonie du côté du lac Pontchartrain depuis dix ans et y avait fait prospérer une plantation de canne à sucre dont une partie des revenus incombait aux siens. Nous n’étions pas unis de trois mois, qu’il reçût d’Espagne une lettre lui enjoignant de s’en retourner au pays, son père se mourrait. La personne qui lui écrivit lui conseillait d’être là à l’heure de son décès, afin de ne point être spolié de son héritage. Nous avons donc fait nos bagages, je dois bien le dire pour moi à contrecœur, car je n’avais jamais quitté la Louisiane. Et bien, mon beau-père mit plus de temps à mourir que prévu. De plus, les avocats furent si longs à rendre justice à mon époux que des cousins voulurent le déposséder de sa plantation. Pendant cette période vinrent au monde mes deux fils sur le sol espagnol. Enfin, nous voilà sur le retour. » Les confessions des unes et des autres, sœur Angélique ayant raconté sa propre histoire succinctement, rapprochèrent les trois femmes dont les âges et les conditions étaient fort différents. 

*

Miguel della Quintaña

Le premier jour dans le port de Machico, le capitaine Alvarez-Pignero proposa sa chaloupe pour aller à terre à sœur Angélique ainsi qu’aux quelques passagers restés sur le navire afin de prendre la peine de le visiter ainsi que ses alentours. Tous acceptèrent, l’attente risquait d’être longue et fort ennuyeuse. La ville qui s’étendait autour des quais était constituée de rues et ruelles tortueuses qui suivaient le relief de l’île montant vers ses monts, restes de volcans. Les maisons ordinairement modestes étaient peintes de blanc avec balcons et grilles en fer forgé, ce qui mettait en valeur la multitude de fleurs qui composaient les jardins des patios. En compagnie du second Miguel Della Quintaña et du père Sanchez, qui voyait d’un très mauvais œil l’intérêt évident du marin pour l’ursuline, le petit groupe de voyageurs partit visiter l’île et alla se recueillir à la capela dos Milagres. La chapelle, première église construite dans la région, exprimait l’austérité de la foi qui se passe de fioritures, celle des premiers chrétiens. Lorsque l’on y pénétrait, la paix y attendait le croyant. Sœur Angélique resta longtemps à prier au sein de la fraîcheur de l’édifice simple et accueillant. Elle ne fut pas la seule, si la plupart des visiteurs, voyageurs de passage, demandaient à Dieu une traversée clémente, Miguel Della Quintaña réclamait avec ferveur d’être délivré de l’attraction qu’il éprouvait pour l’ursuline. Le père Sanchez avait bien pressenti la chose. Miguel Della Quintaña séduit par la beauté naturelle de la none, sa douceur sans affectation, passait de plus en plus de temps en sa compagnie en dehors de ses obligations. Ils conversaient sur les sujets les plus divers, souvent en compagnie des autres passagers. Il ne comprenait pas pourquoi il éprouvait une attirance qu’il avait du mal à contenir, pour cette femme dont la mise monacale ne laissait guère entrevoir sa féminité. De son côté, sœur Angélique ne percevait aucune défaillance dans ses rapports avec le second et fut extrêmement choquée quand le père, tel un inquisiteur, vint partager ses soupçons. Elle le remit vertement à sa place, rappelant au prêtre qu’elle n’était pas sous sa gouverne et que la rectitude de leur comportement ne souffrait aucun doute. Mais de cet instant, elle vit avec un regard différent le bel homme qu’était le Second et fit attention à ne jamais se retrouver seule avec lui, bien qu’il n’eût jamais un geste déplacé. Une gêne s’installa entre eux renforçant leur questionnement, allant à l’encontre de l’intention recherchée, le désintéressement.

Les vents toujours contraires des jours suivants contraignirent les passagers à l’inaction, aussi les promenades se poursuivirent pour l’agrément de tous, les paysages de l’île étaient magnifiques et le climat était doux. Avec les autres voyageurs, ils déambulèrent sur les plages de galets et découvrirent dans une petite crique un rivage de sable noir. Ils prirent l’habitude d’y déjeuner à la grande joie des enfants qui pataugeaient dans une baïne laissée à marée basse. Tous pensaient la même chose, ils avaient l’impression de visiter le jardin d’Éden. Ils en apprécièrent les couleurs et les senteurs des jacarandas, des tulipiers du Gabon, des kapokiers ainsi que des fleurs bougainvillées, oiseaux de Paradis, anthuriums, proteas, arums, orchidées… C’est sur le bord de mer qu’ils perçurent le changement de direction du vent et avec la modification de temps. Doña Castaño rattrapa au vol son chapeau de paille, Madame de Génol ferma son ombrelle qui semblait vouloir se retourner. L’atmosphère se chargea de nuages de plus en plus sombres, ils se hâtèrent pour rassembler leurs affaires. Des rafales les pressèrent. Les premières gouttes d’eau annonciatrices d’averses leur firent rapatrier la chaloupe rapidement, ils ne se situaient pas sur le pont du « Royal Madrid » que le déluge s’abattait sur eux. Sur le port, tous les équipages s’activaient, les embarcations se remplissaient des personnes logées à terre, ainsi que les derniers marins. La pluie tombait avec de plus en plus de véhémence, le ciel s’était tellement obscurci qu’il faisait nuit en plein jour. La violence des eaux entraînait vers la mer des torrents de boue noire, charriant tout ce qu’elle trouvait. Dans la cabine du capitaine, les passagers ébahis regardaient à travers les portes-fenêtres de la grande chambre ce spectacle sans vraiment comprendre les suites catastrophiques pour l’île et ses habitants. Au milieu d’un craquement du ciel, les voiles furent tendues au son du cliquetis des cabestans malmenés, le navire bougea et s’élança enfin sur sa route. Ils s’éloignèrent rapidement des côtes de Madère suivis des trois galions.

*

Le trajet jusqu’à La Havane prit quatre semaines, il fut sans surprise. Le navire glissait sur un Océan calme, aux vaguelettes sans écume, sous un soleil étincelant, devant lequel des filaments blancs et délicats à l’aspect fibreux et à l’éclat soyeux rompaient la monotonie d’un ciel toujours bleu. Le voyage se déroulait sans plus d’incident et ne fut marqué que par le rituel du bonhomme tropique qui amusa beaucoup les enfants lorsqu’on les baptisa ainsi que leurs parents au milieu de la mascarade. Avec une bedaine énorme, vêtu de toutes les peaux de mouton et de toutes les jaquettes fourrées de l’équipage, le matelot désigné pour l’incarner présida aux divertissements du passage de la ligne au grand plaisir de tous qui appréciaient ce bouleversement à la routine. Plus les galions se rapprochaient de leur destination s’enfonçant dans l’été, moins la brise soulageait de la chaleur. Sœur Angélique se réfugiait au plus chaud de la journée dans sa cabine pour pouvoir ôter sa guimpe de lin blanc qui lui couvrait les côtés de la figure et une partie du torse. Pour plus d’aise, elle retirait sa robe de serge noire et s’allongeait pendant les heures les plus caniculaires, juste vêtue de sa cotte sur sa chemise. Elle avait déjà abandonné son jupon sous sa tenue souffrant par trop de la chaleur de plus en plus exténuante. Au crépuscule, elle s’attardait sur le pont, comme la plupart des passagers, pour profiter d’une illusion de fraîcheur, ils y bavardaient y attendant le sommeil. Un soir où le hasard avait retardé sœur Angélique sur le tillac plus que les autres, Miguel della Quintaña, qui effectuait son service, ne put s’empêcher de s’en approcher. D’une voix grave, un peu retenue, tendant la main vers un point précis, il rompit sa contemplation de la voûte céleste assombrie dans lequel une myriade d’étoiles jaillissait. « — Vous voyez dès que s’estompe le crépuscule, c’est d’abord le grand Hercule, souverain incontesté du ciel boréal qui apparaît entre la Lyre et la Couronne Boréale. » Elle frissonna sous la vibration des mots dont elle sentait le souffle sur son visage ; elle n’eut pas le courage de trouver une sortie pour s’en éloigner, elle le laissa poursuivre. « — sur la voûte se dessine la grande croix de la gigantesque configuration stellaire du Cygne. Là-bas, vous pouvez admirer les constellations de l’Aigle, de la Lyre, du Scorpion et du Bouvier. Comme chaque été apparaît dans son magnifique voile à l’aspect laiteux la Voie lactée. » Elle aurait aimé qu’il continuât. Elle était consciente que c’était inconvenant, parce que si rien dans leur attitude ne pouvait donner à redire, elle savait que le plaisir qu’ils ressentaient ne devait pas être. Elle n’eut pas besoin de chercher une échappatoire qu’elle ne désirait pas, le père Sanchez qui ne se situait jamais très loin arriva afin de les interrompre. Bien que contrariée de cette surveillance constante, elle ne fit rien paraître et profita de sa venue pour se retirer dans sa cabine. La promiscuité étant, plus le temps s’écoulait, plus les relations entre les voyageurs se renforçaient, les liens se nouaient et semblaient se serrer pour longtemps. Les seuls que la situation gênât étaient sœur Angélique et Miguel Della Quintaña, car l’attraction qu’elle avait pour le second devenait un martyr. Auprès de lui, elle oubliait ses craintes dans l’avenir. Ils ne pouvaient se passer de la compagnie de l’autre, mais s’évitaient de peur de faillir. Le peu de temps que son service le rendait libre, le second l’occupait avec les hommes à jouer aux cartes ou à converser avec eux, mais il ne pouvait s’empêcher de chercher dans son angle de vue la none. Elle-même instinctivement s’installait de manière à pouvoir l’apercevoir. Et s’ils se trompaient eux-mêmes, se mentant sans trop y croire sur leur désir, le père Sanchez, qui jugeait la sœur trop belle femme, lui ne se laissait pas berner et les surveillait à chaque instant. Mais ni l’un ni l’autre ne faiblissaient, ils respectaient de leur mieux la promesse de sœur Angélique faite à Dieu. Ils luttaient tous les deux contre leur engouement. Tourmentée par cette émotion qu’elle n’avait jamais connue et qu’elle parait d’amitié pour ne pas l’appeler amour, elle s’accrochait à ses vœux. Elle analysait, décortiquait, rejetait, amoindrissait ce sentiment qui quoiqu’elle en pensât était là, en elle. Quant à lui, il savait que ce qui avait éclos n’était pas que charnel, mais cela n’adoucissait pas sa douleur morale, qui si elle ne s’avérait que vénielle ressemblait à une souillure que son repentir avait du mal à effacer.

L’arrivée à La Havane fut un soulagement. L’activité due au ravitaillement, au chargement et au déchargement, ainsi qu’au débarquement des voyageurs qui s’arrêtaient là, opéra un heureux entracte à leur tourment, le navire resta trois jours dans la baie de La Havane. La ville était dans la mer des Caraïbes une place importante où des richesses extraordinaires s’échangeaient attirant la concupiscence. L’or, l’argent, la laine d’alpaga des Andes, des émeraudes de Colombie, l’acajou de Cuba et du Guatemala, le cuir de La Guajira, les épices, la teinture de campêche, le maïs, le manioc et le cacao se préparaient à partir pour l’Espagne, pour le bénéfice de quelques grosses fortunes. Sœur Angélique ne vit de la ville que les façades baroques aux couleurs vives qui bordaient les rues menant au couvent de Saint-Augustin dans lequel elle se rendit pendant l’escale. Elle y allait chercher le confort de l’âme, l’apaisement de ses tourments. Les autres passagers se réfugièrent dans les auberges ou chez des connaissances de connaissances. Miguel della Quintaña ainsi que Pascual Hermoso, tous deux seconds du « Royal Madrid », accompagnèrent leur capitaine qui séjournait chez le gouverneur, laissant Emesto Lécumberry, le sous-officier à la garde du navire. Lorsqu’ils revinrent à bord, ce fut pour repartir.

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 27

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Chapitre 27

23 août 1792, Saint-Domingue s’enflamme

Madame Dupouilh
Aimée de Pressac de Lioncel

Sur une colline, située à trente milles aux environs de Cap-Français, l’habitation s’étalait le long de la Grande Rivière. La journée avait été chaude, mais supportable, les travaux avaient bien avancé. La canne était finie de couper, les sarcleurs, coupeurs et amarreuses n’avaient pas lambiné. Demain, ils commenceraient à tirer le vesou. La nuit tombait quand François-Xavier Dupouilh rentra à la Grand-Case. Il salua son contremaître, gravit les marches de sa maison. Lucille sa fille aînée, née de son premier mariage, patientait sous la galerie. Elle annonça son arrivée. Il sourit à la vue de sa fille en passe d’être une femme. Il allait falloir songer à lui dénicher un conjoint, cette idée l’attrista un instant. Il s’était uni en secondes noces sa jeune belle-sœur, Aimée de Pressac de Lioncel. Celle-ci se trouvait à l’étage, elle couchait son petit dernier qui marchait à peine. Il pénétra dans la maison qui avait gardé une certaine fraîcheur, à cette heure les servantes ouvraient toutes les portes pour laisser circuler l’air venant de la rivière en contrebas. Maminetta n’avait pas été remplacée depuis son départ de la Grand-Case, Aimée, sa femme, tenait sa demeure avec fermeté malgré une douceur apparente. Elle arriva tout sourire et d’un geste tendre posa la main sur le bras de son époux. Elle s’enquit de sa journée et lui proposa de passer à table. Le dîner se déroula au milieu des suppliques de Lucille qui désirait retrouver sa grand-mère maternelle à Port-Au-Prince, ceci afin de revoir un de ses cousins dont elle s’était entichée, ce qui convenait à tout le monde. Elle souhaitait de nouvelles robes, ainsi qu’une chambrière personnelle, car elle estimait en avoir l’âge, elle allait avoir quinze ans. Aimée essayait bien de tempérer la jeune fille, mais à l’accord du séjour par son père, la liste des demandes s’allongea, ce qui amusa celui-ci. Le repas fini, François-Xavier annonça qu’il se retirait dans son bureau et rejoindrait à une heure avancée son épouse. Celle-ci, habituée aux heures tardives du coucher de son mari, fit le tour de l’habitation, vérifia que tout était à sa place et laissa partir la demi-douzaine de gens de maison qui dormait au village. Elle ne gardait auprès d’elle que la nourrice de son fils, sa femme de chambre, une cousine de la main gauche, et une petite servante qui d’après sa blancheur devait être la progéniture d’un contremaître.

Zacharie

Son registre actualisé, François-Xavier alla fumer un cigare sous la véranda. De là où il était, il pouvait voir la rivière briller comme un ruban sous le ciel étoilé. Du village des esclaves, derrière la Grand-Case, il entendait les tamtams ; il était toujours étonné qu’après une journée comme cela ses nègres aient encore la force de veiller. Son cigare fini, il allait rentrer quand de l’ombre sortit Zacharie, son valet de chambre. « — j’arrive Zacharie ! » Surpris de percevoir sur sa face de l’affolement, il le questionna. « — Qui y a-t-il ? Tu as un problème ?

 — Oui, maît’e, c’est impo’tant, y a des nèg’es, ils ont décidé de tuer tous les blancs, maît’ !

— Qu’est-ce que tu dis là ! »

Tout en lui faisant contourner la maison, le valet continua.

« — je ju’, maît’ que c’est v’ai, ega’de là-bas, ils b’ûlent les champs et la suc’e’ie ! ils sont très nomb’eux, maît’, il faut pa’ti’ ! » Avançaient dans la nuit une multitude de porteurs de flambeaux, qui tels des fantômes éclairaient leurs pas. Ils se situaient encore loin, la Grand-Case bâtie sur une hauteur permettait de voir toute l’habitation. « — Nom de Dieu, mais t’as raison, ils vont me ruiner !

— Maît’e ! ils tuent tout le monde ! il faut pa’ti’ ! ils ont tué le cont’emaît’e et ses aides, maît’e ! »

François-Xavier monta en courant dans sa chambre. « — Aimée, Aimée, vite, réveille les petits, nous devons fuir, vite ! » La jeune femme interloquée regarda son époux, se demanda si elle avait bien compris. « — Dépêche-toi ! les nègres se révoltent ! »

Aimée se leva d’un coup, se précipita dans la pièce adjacente, prit dans ses bras son fils et suivi de Lucille, éveillée par son père, elle retrouva les trois servantes restées dans la Grand-Case. « — Suis Zacharie avec les enfants et les filles. Il va vous cacher dans la forêt, je vous rejoins dès que possible.

— Mais, François, tu ne vas pas nous laisser seuls.

— Aimée, je dois savoir à quel point c’est grave, fait confiance à Zacharie ! Lucille écoute ta belle-mère, au pied de la lettre ce n’est pas le moment de faire de fantaisies surtout. »

Il les embrassa et courut au plus près du danger. Élevé avec son valet de chambre qui l’avait suivi en France, il ne doutait pas de sa loyauté.Il n’avait toutefois pas remarqué les taches sombres sur son vêtement, car il serait parti moins assuré.De leur côté, les femmes et les enfants marchèrent sur les talons du valet. Elles sortirent de la maison par le jardin d’agrément qui les cacha de la vue des esclaves en furie. Aimée portait son nourrisson et tenait la main de Lucille. Elle se retournait de temps à autre vérifiant que ses femmes n’étaient point loin, la petite domestique épouvantée s’accrochait, son poing crispé, au bas de la robe de sa maîtresse. Lucille retenait ses larmes et courageusement talonnait sans broncher sa belle-mère. Elle avait suffisamment écouté les adultes pour savoir à quel point c’était grave. Les trois servantes, affolées, fermaient la marche. Sans un mot, ils s’écartaient de la demeure puis des champs cultivés. Aimée s’inquiétait, on pouvait les voir à des lieues à la ronde, Zacharie, conscient de ce danger, accéléra et les guida à la lisière du bois qui jouxtait les lieux. Ils se précipitèrent sous les arbres, plongeant dans l’obscurité de leur frondaison, cachant ainsi leur fuite. Ils s’enfoncèrent dans la forêt, par des sentiers difficiles, petits et pierreux, ils se dirigèrent vers le morne qui surplombait la plantation. Cela ne rassura pas Lucille à qui sa nourrice avait raconté mille histoires fantastiques. La jeune fille eut un temps d’arrêt puis se raisonna et reprit sa course derrière sa jeune belle-mère. Leur sauveur sachant qu’il était hors d’état de pourvoir sur le champ à leur évasion les conduisit le plus loin possible de la Grand-Case. Deux heures plus tard, il les laissa dans les hauteurs de la colline qui surplombait l’habitation, devant une grotte peu profonde. La peur, le trajet avaient épuisé le groupe de femmes, elles s’affalèrent à même le sol. Il promit à ses maîtresses d’employer tous les moyens imaginables pour sauvegarder leur vie. Il omit juste de dire qu’il allait re­joindre ensuite les révoltés. Elles le regardèrent s’éloigner, elles se sentirent quelque peu abandonnées. Aimée était rongée d’inquiétude pour François-Xavier, n’avait-il pas été imprudent ? Toute cette incertitude l’empêchait de prendre du repos.

Zacharie redescendit vers l’habitation. Poussés par les marrons des mornes alentour, les esclaves rebelles se soulevaient. Ces derniers avaient déjà saccagé plusieurs habitations le long de la rivière. Ils y avaient massacré leurs occupants. Alors qu’il les accompagnait, il avait assisté puis participé dans l’ivresse du sang à des horreurs innommables. Il avait vu des membres arrachés sur des êtres encore vivants, des femmes violées devant leurs enfants que l’on égorgeait. Les rebelles se vengeaient des atrocités subies de génération en génération, ils faisaient preuve dans l’épouvante d’une imagination que les enfers enviaient. Le pillage était généralisé. Tout était saccagé, brûlé. À des lieues à la ronde on pouvait apercevoir les incendies, ils éclairaient le ciel comme le présage de l’apocalypse. Parmi les esclaves beaucoup retrouvaient leur âme de guerriers africains, ils prenaient leur revanche et n’avaient aucune velléité de pardon. Zacharie ne voulait pas de ce sort pour ses maîtres. Depuis qu’il avait été en France pour suivre son maître, il savait ce qu’était la liberté ou tout du moins il l’avait suffisamment goûtée pour la désirer plus que d’autres. Mais ses maîtres s’étaient avérés bons avec lui, François-Xavier avant de retourner à Saint-Domingue lui avait proposé de le laisser à Bordeaux. Il avait préféré rentrer, ce n’était pas chez lui, qu’aurait-il fait dans ce monde de blancs ? Alors François-Xavier Dupouilh l’avait affranchi. Il l’avait quand même suivi sur la propriété, c’était un peu sa maison, il avait continué à le servir, qu’aurait-il fait d’autre ? Hormis la vie de ses maîtres, il ne chercha pas à protéger quoique ce soit leur appartenant, mais il ne participa pas au saccage de l’habitation ni à celui de la Grand-Case. Les esclaves des champs s’étaient précipités avec rage vers la demeure des maîtres, lieu de leur envie, nid de leur martyr, la porte passée. Ils avaient eu un moment d’arrêt, intimidés, impressionnés et tout de même inquiets, puis cet instant révolu ce fut la dévastation. Les rebelles s’y saoulèrent, y copulèrent, ils détruisaient tout ce qu’ils ne pouvaient emporter. Zacharie attristé, né dans le village d’esclaves qui s’alignait plus loin, avait été élevé avec François-Xavier, sa mère avait été la nourrice de ce dernier. Au milieu de la furie orgiaque, il s’éclipsa et s’enfonça dans la nuit.

Le jour se leva sur le petit groupe de femmes et d’enfants blotti les uns contre les autres, inquiet d’être abandonné. Les trois femmes, qui avaient suivi leur maîtresse, dont deux s’avéraient aussi blanches ou presque que les maîtres, avaient toujours été dans le giron de ceux-ci. Jalousées par les nègres des champs, elles étaient conscientes qu’elles risquaient le même sort que ceux-ci. La journée fut longue, tressaillant au moindre bruit, la faim et la soif crispant leurs ventres. À la nuit, le valet de chambre s’éclipsa du camp des rebelles pour leur porter des vivres et des renseignements. En fait, il ne détenait que des mauvaises nouvelles, il ne savait pas ce qu’était devenu le maître et la Grand-Case avait été pillée et brûlée, il n’en restait que les fondations. Cela Aimée, de sa position, l’avait vu ; le sinistre spectacle avait commencé lorsque la lune était au plus haut dans le ciel. Cela lui avait tiré des larmes, mais elle s’inquiétait vivement pour François-Xavier. Elle remarqua le sang qui tachait les vêtements du serviteur, elle n’osa demander à qui il était, elle avait trop peur. Elle se rendit compte qu’elle se méfiait de leur bienfaiteur. Zacharie resta manger avec eux, puis les quitta, leur conseillant de ne pas bouger pour l’instant, il reviendrait le plus vite possible. Elle hésita, mais ne sachant que faire, elle obéit. 

Zacharie

Il tint parole et dès le lendemain, il retourna vers eux. Tout en leur remettant de nouvelles provisions, il ramena François-Xavier blessé à la cuisse. Il l’avait trouvé en pleurs au milieu des ruines de la sucrière. Éloigné de lui, un homme était allongé, mort. Son maître l’avait tué en se défendant, c’était son charron, un esclave qu’il avait fait former à Port-au-Prince dans l’habitation de son beau-père. Il en avait fait un esclave à part, au-dessus des autres par son savoir, un esclave qu’il prêtait pour son savoir-faire et à qui il donnait la pièce chaque fois qu’il estimait avoir obtenu un bon travail. Il s’étalait sur le sol désormais là au milieu d’une mare de sang pour avoir essayé de l’assassiner. Traînant la jambe, il avait suivi son frère de lait jusque-là. Il tomba dans les bras de sa femme, il fut soulagé de remarquer les siens en vie. Aimée eut un instant très peur, mais fut rassurée sur son état, lavé et bandé, cela suffirait pour l’instant. Maintenant, elle était réconfortée, ils étaient tous vivants. Zacharie repartit et prévint qu’il ferait de son mieux pour venir à leur secours. François-Xavier et sa famille furent trois jours sans le revoir, ce qui les inquiéta. Il ne voyait pas comment aider ses proches, d’autant que sa blessure le handicapait pour les mener hors de danger. Alors qu’il commençait à désespérer, le valet de chambre revint les trouver. Les nouvelles qu’il rapportait étaient funestes, la région était à feu et à sang, pas une habitation n’avait été épargnée. Il devait s’éloigner au plus vite, aller vers l’océan. Il leur indiqua le chemin pour retrouver un embarcadère, en aval de la rivière, qui conduisait au village de Saint-Louis. Pour cela, il devait contourner tout le morne, mais il les rassura en leur certifiant qu’ils dénicheraient un canot au pied de deux grands arbres qui semblaient s’aimer. Bien que septiques, ils prirent la route dès le lendemain. Ralentis par la blessure de François-Xavier, ils ne découvrirent qu’au soir, au bout de la sente qu’ils suivaient, deux grands arbres qui s’étaient développés entremêlés. Ayant repéré la barque, ils le poussèrent dans le cours d’eau, s’embarquèrent dedans, mais très vite, ils furent bientôt emportés par la rapidité du courant. François-Xavier à lui seul ne pouvait guider la lourde chaloupe. Elle alla se briser sur des rochers. Après s’être sauvés avec peine, ils se retrouvèrent tous sur la rive, il décida de se retirer de nouveau dans les collines. C’était le plus sûr parti, ils étaient épuisés et ils ne savaient plus que faire. François-Xavier regardait sa femme à bout de forces, Lucille avançait sans se plaindre, il en était très fier, quant aux trois servantes, fatalistes, elles marchaient derrière sans rien dire. La nourrice se demandait si elle n’aurait pas mieux fait de les abandonner et de rejoindre les rebelles. Seul le nourrisson, qu’elle allaitait, l’avait empêché de suivre son désir. Elle ne pouvait laisser son petit-maître mourir de faim. Les adultes ne possédaient rien à manger et, pourtant il fallait poursuivre la route, demain ils longeraient de loin la rivière, au moins, ils iraient dans la bonne direction. Mais à la nuit, qu’elle ne fut pas leur surprise, quand Zacharie apparut. Celui-ci depuis des années aidait les nègres marrons à traverser la région, leur faisant éviter les habitations, les milices qui quadrillaient le quartier. Il connaissait le territoire par cœur au contraire de ses maîtres, ainsi que les camps des rebelles des alentours. Le nègre méfiant veillait toujours à leur sûreté de peur qu’ils n’aillent se jeter dans la gueule du loup. Il était venu constater s’ils avaient bien trouvé l’embarcation. Devant l’échec, il les rassura, il savait où localiser une nouvelle barque sur la rivière, dans un endroit plus large, mais il ajouta qu’ensuite ils ne le verraient plus. Ils se rendirent avec lui au lieu désigné, mais il n’y détenait pas de bateau, il avait été coulé. Ils allaient s’abandonner au désespoir, leurs pieds étaient en sang, ils ne concevaient pas de marcher jusqu’à la ville, mais Zacharie avait d’autres atouts dans sa manche. Il leur demanda de l’attendre là et deux heures plus tard, fidèle comme un génie tutélaire, il parut chargé de liqueur, de volaille et de pain. Il était allé sur une habitation voisine, où le pillage fini, les lieux avaient été délaissés. Il en était revenu avec une nouvelle embarcation. Voyant qu’ils n’y arriveraient pas seuls, il profita de la nuit pour conduire lestement ses maîtres le long de la rivière, jusqu’à ce qu’ils puissent apercevoir le village de Saint-Louis. Alors, leur ayant assuré qu’ils se trouvaient tout à fait hors de danger, il les quitta pour la dernière fois, et c’en fut rejoindre les rebelles. Cela faisait dix jours qu’ils erraient dans les bois et les mornes.

*

Roberta

Rue d’Anjou, avant l’aube par les cris affolés d’une de ses servantes réveilla Roberta. Elle s’était couchée très tard la veille et avait un mal de tête qui la mettait déjà de mauvaise humeur. « — mais que pouvait donc bien avoir cette pauvre fille à glapir comme cela ! ». Elle choisit de se lever, autant savoir ce qui se passait.

Depuis l’accident de Maminetta qui l’avait rendu aveugle, sa mère et sa fille vivaient dans sa maison. La demeure s’avérait emplie de femmes, puisqu’en plus de ses deux servantes, résidaient celle de sa mère et la nourrice de sa fille. Ana-Filipa à près de neuf ans n’en avait plus besoin, mais Maminetta avait décidé qu’elle resterait à ses côtés. Elle ne s’était pas plainte de cet arrangement. Depuis la mort d’Alphonse et l’assurance qu’elle ne risquait plus rien, elle avait dû séduire d’autres amants pour subvenir à son train de vie, elle ne voulait plus dépendre d’un seul homme. Elle était devenue une cocotte de haut vol. Maminetta n’approuvait pas à cela, elle le savait, mais elle n’avait jamais émis de critiques. Roberta ne prenait qu’un soupirant à la fois et elle le quittait dès qu’elle pressentait qu’il s’installait. Elle avait partagé sa soirée avec un Français, Léonide de Langalerie, temporairement dans l’île pour des raisons peu claires, mais il avait visiblement de l’argent. Il lui brûlait les doigts, les tables de jeu et les femmes en bénéficiaient. Sentant venir une migraine, elle l’avait laissé au théâtre, frustré. Cela l’amusait beaucoup de tenir au bout de ses charmes, ces hommes pleins de morgue et d’assurance, qui la couvraient d’attention et surtout de bijoux voire de monnaie sonnante et trébuchante. Elle descendit en chemise vers les lamentations de sa servante. Quand elle arriva, toute la maisonnée affolée entourait la domestique. « — Que se passe-t-il ? Le diable est sorti des enfers ? » Maminetta se retourna vers sa fille et de ses yeux blancs elle la fixa. Pleinement consciente de la cécité de sa mère, cela mettait tout de même mal à l’aise Roberta. « — Il paraîtrait que les esclaves des paroisses voisines se sont révoltés, et qu’ils portent la désolation et le carnage dans toutes les plantations. On ne parle que de ça au marché.

— Boh ! tu sais bien que ce n’est pas la première fois que l’on raconte ses horreurs. Les gens aiment se faire peur. Et vous m’avez réveillé pour ces bêtises. » Elle fit demi-tour et repartit se coucher. Roberta, comme tous, connaissait les troubles de la plaine du cul-de-sac qui trois ans plus tôt s’étaient transformés en insurrection générale. Elles étaient conscientes que régulièrement des esclaves se révoltaient et brûlaient l’habitation de leurs maîtres, les ayant le plus souvent massacrés. Les gibets de la ville où l’on exhibait les nègres fautifs en guise d’exemple répandaient une telle odeur pestilentielle que l’on ne pouvait les oublier. C’étaient les directives des plus confuses venues de Paris qui mettaient les nerfs à crans de la population de Saint-Domingue. Au printemps de 91, la citoyenneté des « gens de couleur nés de pères et de mères libres » avait été reconnue, mais cela n’avait pas du tout plu aux Créoles blancs ; s’en était suivi l’anarchie totale, une guerre civile atroce qui donna lieu à des dizaines de milliers de morts, dont deux mille blancs. Soucieuse de l’activité économique des îles, l’Assemblée de Paris s’était déchargée sur des assemblées coloniales, dominées par les propriétaires européens. Les rivalités dues aux inégalités sociales, entre les détenteurs d’habitations et les commerçants des villes, entre les blancs et les mulâtres puis les esclaves, s’étaient accentuées. Devant la ruine de Saint-Domingue et l’émigration des grands colons, l’Assemblée législative avait fini par tenter de réorganiser les colonies. Au printemps de cette année-là, elle avait envoyé des troupes et de nouveaux commissaires pour rétablir l’ordre. En attendant leur arrivée, François Rouxel, vicomte de Blanchelande, se débrouillait pour faire face aux révoltes récurrentes qui gagnaient l’île. Ce fut dans son entourage que Roberta avait fait connaissance de Léonide de Langalerie.

Elle avait à peine refermé les yeux qu’elle perçut le parquet craquer. Au son, elle avait identifié Maminetta. Elle tourna le dos, elle savait que c’était pour elle que sa mère avait gravi l’escalier. Elle entendit toquer à la porte et reconnut l’infime grincement de celle-ci. La femme s’assit sur le lit et tout en caressant les cheveux de sa fille, lui expliqua le pourquoi de sa présence. « — Roberta, il y a vraiment un problème. Arrive de toute part une foule de gens qui ont échappé au massacre. Ils viennent se réfugier dans la ville. Au loin, le ciel s’enflammait.

— Et alors ! Nous n’allons pas leur ouvrir la porte tout de même.

— Roberta, s’il le faut, nous le ferons. »

Roberta

La jeune femme brusquement se redressa sur son lit, le mal de tête envolé. « — Tu n’y penses pas. Ils l’ont bien cherché. Ils nous méprisent. Ils vivent de notre sueur, ils se servent de nous, les hommes abusent de nous, ils nous châtient pour un oui ou pour un non, ils nous mutilent, nous vendent, et maintenant nous devrions avoir pitié d’eux !

— Roberta ! Et si ton frère a besoin de nous, tu comptes lui fermer ta porte.

— François-Xavier, ce n’est pas la même chose. Je n’avais pas pensé à lui, tu crois qu’il se trouve en danger ?

— Je le sens, Roberta. »

La jeune femme se leva, fit un brin de toilette, s’habilla simplement, cacha son opulente chevelure sous le turban sophistiqué de son tignon. « — Je vais aller au palais du gouverneur voir si je peux en savoir plus. J’emmène Amanda. »

*

Roberta quitta sa maison à pas pressés aux côtés de la nourrice de sa fille. Celle-ci, une grande et forte femme, avait une démarche ondulante d’une sensualité provocante. À son bras, Roberta faisait toute menue et juvénile. Amanda en imposait par sa taille et lui assurait une certaine sécurité. Roberta s’inquiétait, effectivement le ciel, au loin, était couleur de feu. Plus le jour se levait plus l’on apercevait les colonnes de fumée. Elles se rapprochèrent du palais du gouvernement où siégeait l’assemblée coloniale, par le couvent des religieuses, en passant par la rue Espagnole. Elles n’étaient pas arrivées au jardin du gouverneur, qu’elles avaient déjà rencontré beaucoup de monde dans les rues malgré l’heure matinale. De toutes les directions, des gens ahuris et hagards, à pied ou avec quelques biens amassés sur des charrettes, rentraient dans la ville. Il se passait donc quelque chose de grave. Une femme prit Roberta par le bras, lui réclama de l’aide. Elle se dégagea et continua vers son but. Les jardins étaient envahis et dans le palais, il y avait foule, une multitude de rescapés arrivait pour demander des secours, les résidents eux venaient aux nouvelles, tous parlaient en même temps. Elle comprit que l’in­surrection avait pris naissance dans une habitation appelée Noé, située dans la paroisse d’Acul, à neuf milles seulement de la ville. Douze ou quatorze des principaux révoltés avaient massacré, vers le milieu de la nuit, les chefs de la plan­tation ; ensuite, ils avaient été se joindre aux esclaves d’un propriétaire nommé Clément, qu’ils avaient assassiné, ainsi que son raffineur. De semblables atrocités avaient eu lieu dans les habitations de Monsieur Galifet et de Monsieur Flaville, assura un créole, apparemment un voisin. Roberta saisit que les nègres agissaient de concert, ils accomplissaient un carnage général des blancs, ils ne lais­saient la vie qu’à quelques femmes pour les ré­server à un sort plus cruel encore. Alors que Roberta hésitait sur l’action à mener, elle aperçut Léonide de Langalerie. Elle fendit la foule, précédée de la silhouette imposante d’Amanda ouvrant le chemin. Elle appela l’homme « — Léonide, Léonide ! » Quand il la vit, il s’approcha d’elle en souriant comme s’ils se trouvaient dans une soirée festive. C’était plus fort que lui, il était cynique.« — Roberta, mais que faites-vous là à cette heure ?

— Voyons Léonide, les plaisanteries, plus tard. Est-ce vraiment grave ?

— Assez ! » L’assemblée a décidé de placer les femmes et les enfants des familles créoles blanches à bord des vaisseaux qui se situent dans le port, et d’envoyer à bord, sous bonne escorte, la plupart des domestiques nègres. 

« — Mais ? Et nous ? » Ne put retenir dans un cri Roberta. L’homme l’attrapa par le bras et l’attira dans un recoin. Il reprit un ton plus bas, un peu gêné. « — les mulâtres libres se retrouvent dans une position vraiment critique, la populace les regarde comme les auteurs de la révolte. Ils demandent leur mort à grands cris. Le gouverneur et l’assemblée coloniale viennent de décider de les mettre sous leur pro­tection.

— Mais c’est n’importe quoi !

— Roberta, vos représentants sont en train de proposer de marcher contre les rebelles, et de laisser, comme garantie de leur fidélité, leurs femmes et leurs enfants. Le gouverneur a besoin d’hommes, je gage qu’il va accepter leur offre, et les enrôler sur-le-champ dans la milice. »

Elle en savait assez, elle se précipita aussitôt vers les siens, il ne devait pas attendre, elle pressentait la panique à venir, la consternation devenait unanime. Déjà dans les rues, des femmes, couraient çà et là et poussaient des cris affreux, portant dans leurs bras leurs enfants, qu’elles cherchaient à soustraire à tant d’horreurs. Elle n’était pas rentrée chez elle que les citoyens prenaient les armes, et l’assemblée générale conférait au gouverneur le commandement de la garde nationale. « — Amanda, ton bon ami, c’est toujours le pêcheur de la rue « des trois villages » ?

— Oui, maît’esse !

— Demande-lui de tenir sa barque prête pour nous, je lui donnerais trois louis d’or pour nous emmener à l’une des îles des sept frères.

— Si loin !

— S’il le faut ! Oui ! Je vais chercher ma mère et les autres ! »

Amanda partit vers le port, Roberta se précipita chez elle. À peine entrée, elle cria, appela la maisonnée : — « Mami ! Ana ! Vite, on s’en va ! » Elle monta dans sa chambre, prit tous ses bijoux et argent qu’elle pouvait transporter. Redescendit et trouva sa mère et sa fille au pied de l’escalier en compagnie de la servante de Maminetta. « — Mais où sont les autres ?

— Elles se sont enfuies, Roberta, répondit calmement Maminetta.

— Ah ! Tant pis, allons-y. » 

Roberta ferma sa porte à clé, pensant que si des pilleurs survenaient cela ne changerait pas grand-chose. Au milieu de la panique qui devenait générale, elles prirent la rue des « trois villages « . Elles étaient apeurées. Le pêcheur d’Amanda serait-il là ? Pourrait-il les embarquer ? Car les gens affluaient vers les quais. Elles aperçurent Amanda au coin de la rue. « — Attend’ nous plus loin ! ve’s les « cinquante pas du ‘oi », peu’ de pas pouvoi’ nous fai’e monter à bord ! ». Elles suivirent la nourrice et pendant qu’elles embarquaient, un bon nombre de ma­rins, du port, se joignait aux habitants pour défendre la ville. Soumis à une espèce de discipline militaire, ils se mirent sous le commandement de Monsieur Touzard qui s’était distingué dans le Nord. Ils se ren­dirent à la plantation de Monsieur Latour, où quatre mille nègres environ s’étaient rassemblés. Ils les atta­quèrent, et en effectuèrent un carnage innommable, mais comme ils reparaissaient toujours avec de nouvelles forces, ils se virent obligés de battre en retraite. La ville était demeurée à la merci de l’ennemi. Elle aurait pu être détruite pendant ce temps-là, mais par chance les rebelles n’avaient pas profité de cet avantage. Le commandement établit des batteries sur des pontons, plaça des troupes et autant d’artillerie qu’il put en rassembler. Il fit fortifier aussi les positions au moyen d’une bonne palissade, à laquelle tous les habitants travaillèrent. Un embargo fut mis sur tous les bâtiments amarrés dans le port, afin de pouvoir évacuer la population. La nouvelle de la révolte fut transmise au plus vite aux différentes paroisses. Dans plusieurs de celles-ci, les colons étaient parvenus à établir des camps, à former des chaînes de postes qui sem­blèrent, pendant quelque temps, intimider les rebelles. Mais les nègres, réunis aux mulâtres, at­taquèrent deux de ces camps à la Grande-Rivière et au Dondon, y entrèrent de force, et y massacrèrent les réfugiés. Alors ces deux districts, en plus de toute la riche et vaste région du Gap, et les montagnes voisines se trouvèrent entièrement abandonnés à l’ennemi. Celui-ci exerça les plus horribles cruautés sur tous les blancs ayant le malheur de tom­ber entre ses mains.

La ville du Cap fut enfin mise en état de défense. Une petite armée, sous le commandement de Monsieur Rouvray, alla camper dans la partie orientale de la plaine, à un lieu nommé Roucrou. Cependant, un groupe considérable de nègres s’empara de plusieurs grands édifices, situés dans la plantation de monsieur Galifet, et y plaça des pièces de grosses artilleries, qu’il s’était procuré dans différents endroits de la côte. De là, ils envoyaient des détachements pour ravager le pays et les blancs avaient avec eux de fréquentes es­carmouches. Lorsqu’on leur lâchait une bordée de canons, ils ne résistaient presque jamais, juste le temps nécessaire pour riposter. Dès qu’un corps était coupé, il en paraissait un autre ; ils parve­naient ainsi à accabler les blancs, et à répandre partout la désolation.

*

L’embarcation pénétra dans le lagon d’une des îles des sept frères. Sur sa surface aride sans arbre, émergeant à peine de la mer, Roberta vit des camps de fortune installés. Les abords de l’île n’avaient jamais vu autant de navires croiser ni déverser autant de passagers. Avec Amanda, elle sauta dans l’eau et aida le pêcheur à tirer la barque sur la plage. Elles soutinrent ensuite Maminetta afin de mettre pied à terre. 

César Galbaud-du-Fort

Du bivouac, inquiètes, elles aperçurent s’approcher d’elles, un homme en uniforme qui se présenta. Il se nommait César Galbaud-du-Fort. Cela Roberta le savait. Elle l’avait déjà croisé au théâtre, au bal et autres lieux festifs. Elle fut tout aussi surprise que lui de le rencontrer dans ce lieu perdu. Il était venu jusqu’à elle s’enquérir de leurs besoins, et de surtout ne pas hésiter à faire appel à lui. Il rajouta, qu’il se trouvait là que pour peu de temps. Il regagnait Cap-Français pour défendre la ville. Roberta le regarda, elle était décontenancée, il ne lui avait jamais adressé la parole. Il était aussi attentionné envers elle qu’envers une créole. Elle lui demanda simplement où elle pouvait s’installer avec sa famille sans mettre de trouble. Il lui conseilla un endroit légèrement surélevé et la rassura, il solliciterait son subordonné restant sur l’île afin de s’occuper de leur sécurité. Elle le remercia à nouveau. Il la salua et repartit vers le camp de réfugiés. Roberta, intriguée, le suivit du regard. Elle n’aurait su dire pourquoi, mais elle était sûre qu’il venait de se passer quelque chose d’important. Elle fut sortie de sa réflexion par une question d’Ana-Filipa qu’elle ne comprit pas et à laquelle elle ne répondit pas.  

César Galbaud-du-Fort n’était pas ce que l’on appelle un coureur de jupons, et n’avait pas l’attrait de ses pères pour les quarteronnes ; son mariage s’avérait être une alliance de famille et de fortune et avait fini par être une union harmonieuse bien que sans passion. Paris l’avait envoyé à Saint-Domingue, il s’était installé rue Saint-Jacques près des nouvelles casernes dans la ville de Cap-Français. Des amis l’incitèrent à aller au théâtre pour y écouter une cantatrice, dont il ne se souvenait plus tellement l’arrivée de Roberta l’avait subjugué. Elle pavoisait ce soir-là au bras d’un planteur et avait arrêté les conversations tant son entrée avait surpris. Habillée d’une robe-fourreau de soie crème au décolleté garni de chantilly et coiffée d’un tignon de couleur identique, n’affichant aucun bijou, elle s’était assise sur le devant du deuxième balcon. Avec sa peau d’ambre, elle ressemblait à la reine de Saba. Entre deux battements de son éventail, elle laissait errer son regard de félin sur l’assemblée, afin de détecter sa prochaine proie. Elle avait croisé le sien, lui avait souri, mais il n’y avait pas eu de suite. Depuis lors, il l’avait recherchait dans les soirées qu’il fréquentait, l’avait rencontré, toujours accompagnée, mais il ne l’avait pas abordée. Aussi lorsqu’il l’avait vu débarquer sur la plage, les cheveux défaits tombant en cascade jusqu’à la taille, la chemise collant son buste, la jupe alourdie par l’eau, son sang n’avait fait qu’un tour. Il n’avait pu s’empêcher d’aller à elle. 

Roberta et sa famille restèrent, comme presque tous, une bonne semaine dans l’île à l’abri du soleil sous une voile tendue, attendant des nouvelles de Cap-Français. Le pécheur d’Amanda les ravitaillait en nourriture, il se déplaçait régulièrement vers la côte et rapportait fruits et légumes en plus du résultat de sa pêche. Si elles ne fréquentèrent pas leurs voisins, elles ne manquèrent de rien. Ana-Filipa s’approcha bien une fois de la colonie provisoire, mais elle n’alla plus jamais vers eux après cette visite ni sa mère ni sa grand-mère ne surent ce qui s’y était passé. Avec Amanda, elle préféra parcourir la plage ramassant des coquillages et se baignant. Sa nourrice lui racontait des histoires de monstres marins avec des mâchoires aussi grandes qu’elle. Ana-Filipa ne l’avait pas vraiment cru jusqu’au moment où elle en avait trouvé un échoué sur le sable, et s’il n’avait pas la même taille que dans la narration il faisait très peur avec ses petits yeux et ses dents longues comme ses mains.

Puis un matin arriva une armada avec à son bord César Galbaud-du-Fort, la ville était sûre, la flotte venait rechercher les exilés. Il s’avança personnellement prévenir Roberta de plus en plus déconcertée par ses attentions. Depuis leur dernière rencontre, pas un jour ne s’était écoulé sans qu’elle songeât à lui et cela l’agaçait. Elle avait bien essayé de le rejeter de ses pensées, mais en vain.

Tous rentrèrent dans la cité, qui avait subi pléthores de dégradation, une partie avait même été incendiée. La maison de Roberta si elle avait été investie et fouillée n’avait pas essuyé trop de dommages. Elle supposa que c’étaient ses esclaves qui avaient dû profiter de son absence pour la voler, mais elles n’avaient pas trouvé ce qu’elles cherchaient, son argent et ses bijoux se situaient en lieu sûr. Elles se réinstallèrent. Dans les jours qui suivirent, Maminetta décida d’affranchir Amanda afin qu’elle puisse épouser son pêcheur. Roberta l’avait déjà remercié par cinq louis. Le drame pour elles finissait bien.

*

Roberta n’eut pas beaucoup de temps à attendre avant de voir sur le pas de sa porte César Galbaud-du-Fort. Elle n’était pas sortie de sa maison depuis son retour, elle n’avait pas repris le chemin de la société, aussi avait-il dû venir à elle. Elle n’aurait pu avancer avec certitude que cela se ferait, mais elle avait pressenti son arrivée, elle ne fut donc pas surprise quand Amanda, restée à leur service, annonça sa présence. Elle le reçut à l’ombre de la véranda embaumée de senteur fleurie. Il prétendit s’être présenté pour prendre de ses nouvelles et rapporta celles de la colonie. Ces dernières s’avéraient des plus sombres. Pendant leur absence, le sang humain avait coulé à torrents. César signifia le chiffre effarant de plus de deux mille blancs de tout rang et de tout âge massacrés pendant cette courte période. En fait, cent quatre-vingts plantations de sucre et environ neuf cents de café, de coton et d’indigo avaient été détruites. Douze cents familles chrétiennes, naguère dans l’opulence, se trouvaient réduites à une telle pauvreté, qu’elles avaient recours pour subsister, à la charité publique et aux aumônes particulières. Roberta l’écoutait avec attention bien qu’elle fût indifférente au sort des Créoles. Elle profitait de sa compagnie. Entre eux, ce jour-là, il ne se passa rien de plus, si ce n’est qu’il s’engagea à revenir régulièrement. Ce qu’il pratiqua. Elle guettait chaque fois sa venue et se languissait entre deux. Elle apprit ainsi que la révolte qui jusque-là ne s’était guère manifestée que, dans le Nord, avait éclaté dans les provinces de l’Ouest. Bien qu’elle n’y fût pas indifférente, ce n’était pas des comptes-rendus de la colonie qu’elle attendait de lui. Les jours défilaient, la tension du désir était palpable autour d’eux. Elle s’impatientait, il n’osait faire un geste vers elle. Elle le trouvait par trop respectueux de sa personne, elle finit par se déclarer, elle souhaitait être dans ses bras, elle avait besoin de lui. Elle ne s’y était pas attendue, mais elle s’était éprise du militaire, il devint son amant, elle ne lui demanda rien en échange. Abandonnant son logement, il vint s’installer dans sa maison. Il apprivoisa Ana-Filipa et Maminetta, portant à l’une gourmandise et cadeau, et couvrant d’attentions la seconde. À la surprise de tous, ils se créèrent une vie de famille. Ce que Roberta avait rejeté depuis la mort d’Alphonse avec naturel s’était reproduit. 

L’équilibre fragile de la colonie commença à vaciller avec l’arrivée à l’automne des commissaires Sonthonax, Polverel et Aillaud. Leur venue fut accueillie de façon mitigée, chacun trouvait des raisons de se méfier. Se voulant rassurants, les trois individus prirent d’abord position pour le maintien de l’esclavage, car la conviction générale allait vers une abolition graduelle qui éviterait l’anarchie. Roberta écoutait imperturbable son amant lui expliquer avec fougue ses craintes, sans toutefois lui faire remarquer qu’il piétinait inconsciemment ses droits et ceux des siens. Elle n’entendait rien à la politique et ne s’en mêlait pas. Elle avait juste compris que, quelles que soient les idées de la gent masculine, qu’elle fut noire, mais blanche de peau ou presque leur plaisait à tous.

Dans les jours qui suivirent, les nouveaux commissaires décrétèrent qu’il fallait leur fournir des forces suffisantes pour établir leur autorité et mettre promptement fin aux dissensions. Tous acquiescèrent et concédèrent huit mille hommes d’élite choisis parmi la garde nationale, auxquels on donna pour chefs des militaires connus par leurs bons principes. Mais la confiance entre les commissaires et les colons se lézarda quand les premiers constatèrent de la mésintelligence entre monsieur Blanchelande et l’assem­blée coloniale. À la surprise de tous, ils supprimèrent l’assemblée et firent arrêter le gouverneur, qui fut envoyé en France.

Roberta

Ce jour-là, César déboula dans le salon où Roberta se tirait les cartes, y cherchant l’avenir, il bouillait de rage. Alors qu’il lui expliquait, arpentant la pièce de long en large, les sujets de sa colère, elle retourna la carte du tarot représentant la maison de Dieu. Elle arrêta son jeu, le rassembla impavide et regarda son amant. Elle lui sourit tristement, elle savait que ce qu’il lui narrait était le début de la fin. Ses larmes montèrent aux yeux, il crut, et il n’avait pas tort, qu’elle s’angoissait pour lui, pour eux. Il tomba à ses genoux, la prit dans ses bras. Il la berça comme un enfant et la rassura, s’excusant de l’inquiétude qui lui apportait. Mais comme dans la maison, la terreur se répandit dans toute la co­lonie, on soupçonna l’Assemblée nationale de projeter l’affranchis­sement général des nègres, provoquant ainsi l’anarchie, tous les partis laissèrent éclater aussitôt leur mécontentement. Chaque soir, César rapportait les nouvelles du jour dans son nouveau foyer, sans se rendre compte de l’incongruité de sa vision. Mais Roberta comme Maminetta se gardait bien de le lui faire remarquer. Si pour lui c’était le risque de voir son univers s’écrouler, pour elles, mulâtresses, c’était le début d’un Nouveau Monde, aussi bien souvent les réflexions de son amant allaient à l’encontre de celles des deux femmes.

Mais la situation générale se compliqua, du haut de leur position, les commissaires dissimulèrent. Ils déclarèrent, sous la pression des colons inquiets, qu’ils avaient seulement en vue de donner une force convenable au décret en faveur des hommes de cou­leur libres et de réduire les esclaves rebelles à l’obéissance, ceci afin d’asseoir ainsi sur une base solide le gouvernement de la Colonie. Tous se méfiaient et avec juste raison. Des Créoles apprirent que les commissaires entretenaient une correspon­dance secrète avec les chefs des insurgés de Saint-Domingue. Cela souleva l’indignation, la colère des habitants blancs. Les com­missaires finirent par annoncer ouverte­ment les protecteurs des nègres affranchis ­et arrêtèrent toutes les personnes qui s’opposaient à leurs mesures, les envoyant en France après avoir saisi leurs effets. Les commissaires allèrent jusqu’à déporter les officiers supérieurs du régiment du Cap et à les remplacer par des mulâtres. Cela ne s’était jamais vu, des noirs allaient commander à des blancs. Ce fut pile avant ces multiples décisions injustifiées que François-Xavier Dupouilh vint apprendre à Maminetta et à sa demi-sœur qu’il partait définitivement de l’île. Il avait réussi à vendre à un prix convenable ses biens à l’un des commissaires qui avaient cru faire une affaire en or. Il en avait apprécié l’ironie. L’acquéreur avait juste oublié d’aller voir l’état de l’habitation et s’était fié aux comptes du vendeur. François-Xavier dit adieu à sa famille de la main gauche, il immigrait avec les siens pour Cuba.

Quant à César, il échappa à tout ceci, la position des siens en France le mettait à l’abri des exactions arbitraires des autorités, mais il ressentait une colère sans bornes. Roberta et Maminetta se gardèrent bien de faire remarquer que ces commissaires avaient peut-être raison. Les blancs demandèrent une nouvelle assemblée coloniale, mais n’obtinrent, pour les calmer, qu’un pis-aller nommé une « Commission intermédiaire » com­posé de six blancs et six mulâtres. Elle était spécialement chargée de l’administration des finances. Dans le même temps, monsieur d’Esparbès devenu gouverneur, eut le tort de se plaindre du mépris que l’on portait à son autorité. Il fut mis en arrestation et expédié en France comme son prédécesseur. Dans l’élan, quatre membres de la « commission intermédiaire « subirent un traitement identique. Ils avaient émis, en discu­tant une mesure relative aux finances, des opi­nions contraires à celles de monsieur Sonthonax. Celui-ci se comportait de plus en plus comme un tyran, il les avait lâchement fait saisir au sortir d’un souper auquel il les avait invités, et les avait envoyés, comme prisonniers, à bord d’un vaisseau. Cela avait fait scandale parmi les Créoles, d’autant que cette nouvelle insécurité était ressentie comme de trop, puisqu’elle provenait de ceux venus les protéger. Dès ce moment, la discorde s’introduisit au sein des commissaires. Sonthonax et Polverel se débar­rassèrent d’Aillaud, distribuèrent de l’argent aux troupes, et se positionnèrent à l’aide de leurs intri­gues, maîtres absolus de la Colonie, au commen­cement de l’année. Les Créoles, ainsi que leurs propriétés, se trouvèrent, par conséquent, à la merci de ces hommes.

César tenait un salon de séditieux dans la maison de Roberta. S’y rendaient discrètement tous ceux qui se rebellaient contre ce régime tyrannique, ils échangeaient des propos rageurs imaginant diverses façons de se libérer des commissaires et de leurs sous-fifres. Complotant, ils en appelèrent à Paris. Ils eurent le soulagement d’obtenir pour gou­verneur François Galbaud-du-Fort le frère de César. Dès que celui-ci le sut, il l’annonça avec joie à sa maîtresse, pour lui, pour eux, tout allait changer. Roberta, septique, sourit, son amant était heureux et seul, cela comptait. Cela faisait des jours qu’elle l’observait s’enfoncer dans une vaine dépression, la colère uniquement l’interrompait. Si cela pouvait le consoler de voir son frère gouverneur, cela était au mieux. Cet officier d’artillerie, qui jouissait d’une excellente réputation, avait été envoyé à Saint-Domingue sur une des frégates nationales, avec ordre de mettre la Colonie dans un bon état de défense, parce que la guerre venait d’être déclarée à la Grande-Bretagne et à la Hollande.

Comme neuf ans plus tôt, mais avec moins de panache, les habitants de la ville du Cap attendirent leur gouverneur sur le port. Accompagnée d’Ana-Filipa appuyée sur la rambarde de pierre, qui guettait le navire du nouveau dirigeant, Roberta se retrouvait parmi eux s’abritant du soleil de mai sous une ombrelle. Elle se souvenait de l’enthousiasme de cette journée lointaine qui avait été aussi le jour de naissance de la petite fille. C’était aujourd’hui pour beaucoup l’espoir d’un retour à la paix et elle y aspirait. Elle attendait à nouveau, elle ne l’avait pas encore dit à César. Elle ne savait pas comment il prendrait cette nouvelle.

Les commissaires siégeaient dans la pro­vince de l’ouest, où ils cherchaient à apaiser une récente insurrection. Le nouveau gouverneur, après avoir reçu les félicitations et les soumissions de la mu­nicipalité de la ville du Cap, prêta le serment voulu par la loi, et entra en fonction. Ce fut un soulagement pour beaucoup qui croyaient en l’éclaircie. César s’était occupé de tout pour son accueil. Pendant quelques jours, Roberta ne vit guère son amant trop accaparé à aider son frère, le gouverneur, à s’installer dans ses nouvelles taches. Lors d’un dîner officieux, il présenta Roberta à celui-ci. Elle sut tout de suite que cela avait déplu à ce dernier. Elle présuma que ce n’était pas de bon augure pour l’avenir, malgré les négations rassurantes de César. Elle n’en fut guère étonnée et ne s’était point choquée. Elle ne connaissait que trop bien les effets secondaires de sa position dans les familles créoles. C’était un triste souvenir du temps d’Alphonse.

Dans le courant du mois de juin, les commis­saires civils étaient parvenus à réduire à l’obéis­sance Port-au-Prince et Jacmel. Ils revinrent à Cap-Français au moment où s’élevait une vive alter­cation. L’Assemblée nationale avait rendu un décret stipulant qu’aucun des propriétaires des Indes occidentales ne pourrait posséder le gou­vernement de la Colonie, dans laquelle ses biens seraient situés. Le gouverneur fraichement arrivé à son poste détenait une plantation de café dans l’île. Comme il avait immédiatement pris le parti des planteurs contre les mulâtres et avait excité les petits blancs et les royalistes contre les commissaires français, ceux-ci exigèrent qu’il quittât sa nouvelle charge. Il reçut l’ordre de s’embarquer sur-le-champ à bord de la frégate « la belle Normande « pour retourner en France. En même temps, la dignité de gouverneur de la Colonie fut conférée à monsieur de la Salle, qui comman­dait à Port-au-Prince. Le voyant récalcitrant, les commissaires Sonthonax et Polverel tentèrent de le forcer à partir et tout se dégrada.

*

Les choses s’envenimèrent, une colère sourde s’empara des Créoles. César comme beaucoup d’autres ne se résolut pas à obéir, les soirées chez Roberta reprirent de plus belle, tous complotaient. Ils décidèrent de soulever la ville contre les commissaires. Ce qu’elle entendait inquiétait Roberta. Elle se demandait où tout cela allait les mener. César la prévint qu’il allait devoir s’absenter quelque temps, mais qu’il viendrait la chercher avec les siens pour la mettre à l’abri des agitations en devenir. Elle ne put rien faire pour le retenir, elle sentait la catastrophe arriver. Meneur d’hommes, avec quelques-uns de ses amis, il troubla les esprits du peuple contre ceux qu’il considérait comme de nouveaux tyrans. Il trouva, tant dans la ville que parmi les soldats du Cap et les marins, un grand nombre d’individus de bonne volonté. Les commissaires ne comprirent pas tout de suite le danger de ses interventions larvées. Sept jours après, quand César fut prêt pour l’action, il arriva à la tombée du jour et expliqua à Roberta ses plans. Affolée, elle apprit le projet de l’insurrection. Elle essaya en vain de les lui faire changer. Il tenta de la rassurer, dans ce tumulte passionnel, ils passèrent la nuit ensemble. Au petit matin, il alla rejoindre ses hommes et son frère. Il lui ordonna de se barricader, il reviendrait très vite pour l’emmener sur le « grand Pompée » qui mouillait au large de Cap-Français. Deux heures plus tard, le soleil balayait de ses rayons les façades du port, les navires. Ancrés à ses abords, les bâtiments étaient chargés de plus d’un millier de prisonniers envoyés là par le gouvernement et devant partir vers les geôles de la métropole. Les deux frères commencèrent par briser leurs chaînes. Ils en formèrent un parti pour sou­tenir l’autorité du gouverneur répudié. Ils débarquèrent à la tête de mille deux cents marins ; ils furent rattrapés par un corps de nombreux volontaires, et se portèrent aussitôt, en bon ordre, vers la maison du dirigeant ­où logeaient les commissaires. Les gardes nationaux et les insurgés remontés contre les commissaires rejoignirent les partisans de Galbaud. Les troupes étaient restées dans leur quartier, ne sachant pas, dans la lutte des autorités, entre le gouverneur et les commissaires, ce qui s’avérait légitime. Quand les commissaires virent ap­procher Galbaud avec un rassemblement de marins aussi considé­rable, ils envoyèrent demander du secours aux nègres révoltés cachés dans les mornes alentour. Dans leur peur, ils leur offrirent le pardon de tout le passé, une entière liberté pour l’avenir, et le pillage de la ville. Mais les généraux rebelles, Jean-François et Biassou, hésitèrent et rejetèrent la proposition. Les commissaires avaient toutefois à leurs côtés les gens de couleur, un corps de troupe réglé et une pièce de canon. La bataille fut sanglante et opiniâtre. Les volon­taires déployèrent beaucoup d’intrépidité, mais les marins s’emparèrent d’une cave remplie de vin et s’y enivrèrent. Dès lors, personne ne put les soumettre à aucune discipline. Les combats eurent lieu dans les rues, la nuit interrompit l’accès de fureur. La colonne se retira à l’arsenal, où elle passa tranquillement celle-ci. César ne put rejoindre sa bien-aimée qui de son côté s’inquiétait fortement pour lui. Elle se morfondait cloîtrée dans sa maison guettant les sons furibonds de la guerre qui se propageaient dans toutes les voies de la ville. Ils se turent avec l’avancée de la nuit aussi quand on frappa à la porte, Roberta se précipita pensant découvrir sur son perron son amant. Elle resta déconcertée à la vue de Félicia Ducreil, la sœur d’Alphonse. Ahurie, la mise en désordre, elle se trouvait devant elle, les bras ballants, muette. Roberta regarda machinalement à droite et à gauche et la tira à l’intérieur de la maison. « — Mon Dieu ! Félicia, mais que vous est-il arrivé ? » La jeune femme la fixait avec un air hébété. Comme elle n’en obtenait rien, elle l’entraîna vers le salon, appelant au passage le reste de la maisonnée. À peu près du même âge que Roberta, elle obéit mécaniquement à l’invitation à s’asseoir. Amanda courut chercher de quoi la sustenter, elle semblait n’avoir ni mangé ni bu depuis longtemps. Ana-Filipa se tint dans un coin de la pièce, méfiante devant cette femme blanche hagarde. Maminetta s’installa à leurs côtés, elle aussi restait circonspecte, elle n’aimait pas ce rappel des heures sombres. Elle se questionnait. « — Pourquoi était-elle arrivée ici ? » Elle la connaissait bien sûr, mais de loin. Elles n’avaient jamais eu de contact direct. Tout ce qu’elles savaient sur elle provenait pour l’essentiel des dires de son frère Alphonse. Sa venue se révélait comme un mauvais présage. » Roberta l’interrogea et lui demanda ce qui lui était advenu. Félicia d’un regard absent fixa celui de son investigatrice puis commença sa narration. Cela faisait une semaine, peut-être plus qu’elle fuyait ses agresseurs, à travers bois, terrorisée de les rencontrer à nouveau. Un silence s’installa, elle reprit son histoire chaotique que ses auditrices n’entrecoupaient pas de peur de la rendre muette. Un soir, elle avait vu s’approcher de façon menaçante un groupe de nègres. Elle avait voulu faire fermer la Grand-Case, mais aucun de ses gens n’avait obéi. Certains avaient déjà fui, les autres avaient suivi. Seule, elle allait les imiter, mais elle avait été rattrapée. Ils s’y étaient mis à plusieurs. Ces bêtes avaient commencé par lui arracher les quelques bijoux qu’elle portait ; ensuite, ils s’étaient révélés eux-mêmes pour satisfaire leur luxure brutale. Quelle terrible scène d’horreur et de cruauté ! elle était allongée parmi les débris humains, pâle, immobile. Ces Africains excités se disputaient le droit d’être le premier. Les monstres ! Leur désir ressemblait à de la rage, avec leurs dents brillantes et leurs expressions sauvages, ils l’avaient violée à tour de rôle. Heureusement, elle avait fini par perdre connaissance, il l’avait laissée pour trépassée, un miracle. Ce fut la chaleur des flammes rongeant les murs de la demeure qui l’avait réveillée. Elle s’était enfuie dans la nuit et depuis cherchait son chemin vers la ville. Elle avait cru mourir plusieurs fois, elle s’était nourrie des restes dans les habitations dévastées qu’elle avait croisées. Un silence pesant s’installa, Félicité qui s’était animée pendant son récit replongea dans son apathie.

Roberta

Puis tout à coup, un éclair jaillit de ses jupes à même temps qu’elle hurlait. « — C’est de votre faute, tout ! Alphonse ! Les nègres ! Tout ! » L’éclair s’enfonça dans le corsage de Roberta tétanisé par l’accès de violence soudain. Elle l’avait poignardée. Ana-Filipa ouvrit la bouche sans qu’aucun son ne sorte. Maminetta s’écria. « — Qu’est-ce qui se passe ? Mon Dieu, qu’est-ce qui se passe ? » Amanda revint à cet instant, juste le temps de voir la jeune femme s’enfuir et le sang couler sur le buste de Roberta. « — Mon Dieu ! Mon Dieu ! Roberta ! Oh ! Non ! Non ! c’est pas Dieu possible ! » Maminetta se jeta sur sa fille inerte, elle était sans vie. Ana-Filipa n’avait pas bougé du coin de la pièce tétanisé par l’horreur. 

Deux heures plus tard, César les trouva pleurants autour du corps de sa maîtresse. Le choc comme une vague élimina tout sentiment, il n’était qu’un gouffre sans fond. Il était vide de tout, il n’avait pas mal, il était dépouillé de tout ressenti. Il donna des ordres à Amanda, lui demanda de préparer Maminetta pour un voyage définitif, fit grimer en garçon Ana-Filipa pour plus de prudence et une fois prête, il les emmena au port. Il les laissa sur le navire sous la protection du capitaine, leur promettant de revenir. Il leur assura qu’il s’occuperait du corps de Roberta. Celui-ci gisait sur son lit à l’étage de la maison de la rue d’Anjou. Maminetta et Ana-Filipa restèrent seules, Amanda avait rejoint son pécheur, elle ne voulait pas quitter l’île. La grand-mère et la petite-fille n’avaient pas le choix, elles s’étaient remises dans les mains du protecteur de Roberta.

Le lendemain, les deux partis se battirent longtemps dans les rues, et eurent tour à tour l’avantage. Dans une de ces escarmouches, César de Galbaud fut fait prisonnier par les troupes des commissaires et, dans une autre, les marins, qui combattaient pour Galbaud, se saisirent du fils de Polverel. Le gouverneur fit proposer par un parlementaire d’échanger le fils du commis­saire contre son frère ; mais Polverel rejeta cette offre avec indignation, disant que son fils con­naissait son devoir, et qu’il était prêt à mourir pour la république. Puis le parti des commissaires sembla perdre du terrain. Ils ouvrirent les prisons et les chaînes des noirs furent brisées. Se répandant, ces captifs se montrèrent dignes de la liberté qu’ils venaient de recevoir. Les commissaires réinvitèrent les rebelles tapis dans les mornes alentours. Pierrot et Macaya, deux chefs noirs des nègres insurgés sur les collines du Cap, répondirent à la sollicitation. Depuis le sommet des montagnes jusqu’aux routes de la plaine parvinrent d’immenses hordes d’Africains. Ils entrèrent dans la ville avec plus de trois mille esclaves révoltés. Ils arrivaient avec des torches et des couteaux et plongèrent sur la cité. « — Assassinez tout le monde ! Massacrez chacun comme vous le feriez avec un porc ! N’écoutez aucun cri de pitié ! » Après cette harangue, les Congos répondirent avec d’horribles hurlements. Ensuite, vomissant des milliers d’imprécations contre les blancs, ils s’élancèrent dans toutes les directions, frappant, exterminant tout ce qu’ils pouvaient atteindre. L’épouvante devint indicible, ce fut un carnage général de la population. De toute part, des flammes étaient portées comme par un tourbillon et se répandaient partout. Les habitants, démunis, en fuite, à moitié nus, traînaient dans les rues, dans la brume des débris accumulés, les corps mutilés de leurs parents ou de leurs amis. Un grand nombre d’entre eux fut massacré. D’autres se réunirent au bord de l’eau, déplorant leur malheur, sans refuge, sans vêtement et sans nourriture, afin de s’abriter avec le gouverneur, à bord des vaisseaux. La ville entière fut rapidement en feu. L’agglomération florissante allait être réduite en cendres.

Des ponts des navires, les rescapés observaient l’horrible spectacle sans pouvoir venir en aide aux victimes. Maminetta se faisait décrire par sa petite fille, ce qu’elle voyait, l’une et l’autre laissaient leurs larmes couler ; plusieurs femmes sur le pont priaient pour le retour des hommes de leur famille. Le « Grand Pompée “ et ses voisins n’étaient que lamentations. Les commissaires eux-mêmes furent épouvantés de tant d’horreurs. Ils se mirent en sûreté sur un vaisseau de ligne, d’où ils contemplèrent avec terreur cet affreux spec­tacle qu’ils avaient engendré et qu’ils n’avaient pu canaliser.

Le gouverneur Galbaud défait, avec l’aide de quelques-uns de ses hommes, retrouva ses navires. Il y entraîna les derniers rescapés afin de quitter le pays. Ils étaient plus de dix mille réfugiés de toutes teintes. Ils étaient montés à bord des voiliers, de toutes les manières possibles, comme ils le pouvaient. La détresse était commune. Tout le monde tentait sa chance, certains durent s’échapper à la nage dans l’intention d’atteindre les embarcations. Beaucoup quittèrent l’île uniquement avec les vêtements qu’ils portaient. La confusion générale était telle qu’un mari pouvait se trouver sur un bateau, sa femme sur un autre, et leurs enfants sur un troisième. Devant l’indicible, et malgré son frère César emprisonné, le gouverneur décida de partir pour les États-Unis. Il craignait que les rebelles n’essaient de détruire la flotte par le feu. L’amiral donna le signal à tous les navires de quitter le port. À l’aube se levèrent plus de cent voiles qui gagnèrent le large. Après quelques jours de mer, les bâtiments s’envoyèrent les uns aux autres la liste générale des passagers présents dans chacun d’entre eux, ce qui leur permit de rassembler les familles. Maminetta et Ana-Filipa étaient-elles seules au monde, une aveugle et une enfant ? César encore emprisonné ne pouvait les aider. Le peu de bien qu’elles avaient emporté leur fut volé. Maminetta n’osa faire de réclamation de peur de lasser la mansuétude du capitaine.

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 26

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Chapitre 26

Les Placées de Saint-Domingue, Roberta

1781 à 1793

Roberta

La journée était clémente, Roberta profitait de la douceur de la brise venant de l’océan. Toute la ville du Cap semblait être rassemblée sur son port devant le cours « le Brasseur ». Appuyée à la balustrade du quai, près des colonnes rostrales, abritée du soleil de midi par son ombrelle, elle laissait glisser son regard de sphinx sur la flotte qui s’approchait. Alphonse se pencha vers elle afin de voir si tout allait. Elle le rassura, lui permit de caresser de sa main son ventre, promesse du fruit à venir. Son inquiétude résultait du fait qu’elle avait fait deux fausses couches. Mais cette fois-ci, elle était sûre de la venue de l’enfant, elle n’aurait su l’expliquer. Elle était radieuse. Cela faisait déjà trois ans que son Alphonse l’avait installée rue d’Anjou, près de la place de Clugny, dans un habitacle en pierre coiffée d’une toiture en ardoise. Elle détenait huit pièces et était ornée d’un patio luxuriant. De la plantation, il lui avait offert deux esclaves pour tenir son train de maison. Elle avait passé les deux premières années, en son sein, cachée de tous, occupés de longues heures par cet amour tout neuf qui les sortait peu du lit, quand il résidait à la ville. L’habitation le retenait régulièrement, mais pas assez pour qu’à bride abattue il ne la rejoignît point, en manque de son corps aux odeurs de vanilles et de cannelle. La troisième année, elle l’incita à l’amener au théâtre, au bal, elle y obtint un succès certain, Alphonse suscita bien des jalousies. Depuis elle désirait apparaître de toutes les manifestations. Il fit de la demeure de la rue d’Anjou son pied-à-terre à Cap-Français et y reçut tous ses amis à la grande joie de la belle.

Ce jour-là, César Henri de la Luzerne, le nouveau gouverneur de l’île envoyé par Versailles arrivait et celui qu’il remplaçait était là sous un dais à l’attendre. Guillaume Léonard de Bellecombe s’était déplacé de Port-Au-Prince pour l’accueillir. Tous les Créoles de la plaine du Nord se présentèrent avec les leurs. Elles y affichaient leurs plus jolies robes et portaient si possible de beaux bijoux, les enfants couraient sous le regard complaisant de leurs nounous noires. En marge se trouvaient leurs familles mulâtres. Les femmes avaient fait comme les Créoles blanches. C’étaient à celles qui revêtaient les couleurs les plus chatoyantes, les tignons les plus hauts. Quant à leur progéniture, ressemblant souvent à leurs frères et sœurs blancs, ils faisaient comme eux sous l’œil dédaigneux des épouses légitimes et celui goguenard des Créoles quarteronnes, les placées. La mère d’Alphonse, malade, était restée à l’habitation obligeant sa fille à son grand dépit à lui tenir compagnie. Alphonse Ducreil pouvait jouir pleinement de sa maîtresse. Il s’affichait avec elle sans gêne.

L’attente depuis le matin durait. Des barques, chargées de jeunes gens impatients, naviguaient entre les navires ancrés dans la rade au-devant du bâtiment annoncé. Mais il se situait très loin et s’approchait lentement au sein d’une flottille, aussi malgré le spectacle donné par la foule, le temps semblait long à Roberta. Sans tenir compte du terme proche de sa gestation, elle était consciente d’être l’une des plus belles de la gent féminine de l’assemblée. Elle avait toutefois vérifié, balayant chaque femme sortant du lot d’un regard impitoyable ; elle en enviait bien quelques-unes, mais c’était plus pour leurs robes ou leurs bijoux, qu’elles fussent blanches ou de couleurs peu avaient son pouvoir d’attraction. Elle ne savait si c’était le poids de sa grossesse ou l’attente, mais elle commençait à fatiguer. Des cris venus des embarcations annoncèrent le navire « la Belle Pourpre ». Cela électrisa l’attroupement. Le vaisseau de ligne de 118 canons, pavoisant des fleurs de lys, majestueusement s’avançait sous les hurlements enthousiastes de la cohue amassée sur le bord de mer. Tout à coup, une douleur fulgurante jaillit du tréfonds du corps de Roberta l’obligeant à s’agripper au bras d’Alphonse, le faisant sursauter. Désarmée, elle le regarda. Sur son front perlait de la sueur, elle avait les larmes aux yeux tant elle souffrait. Elle allait perdre les eaux, c’était certain, elle ne pouvait le faire au milieu de la multitude. Elle maudit, sans réfléchir, l’enfant qui avait décidé de venir au monde à cette heure. Elle se mordait l’intérieur de la bouche pour ne pas hurler. Le supplice s’arrêta aussi vite qu’il avait surgi en elle. Elle demanda à Alphonse de la reconduire tout de suite, elle allait accoucher, cela était sûr. Tout en la soutenant, il joua des coudes pour la sortir de la foule qui s’était amassée contre la balustrade du quai pour apercevoir le trois-mâts. Non, sans mal, ils rejoignirent le carrosse, mais celui-ci ne détenait plus de cocher. Ce dernier s’était absenté pour profiter comme tous du spectacle. Alphonse jura entre ses dents qu’il ne perdait rien pour attendre. Il installa Roberta dans la voiture et alla prendre les rênes se substituant à son conducteur. À peine à l’intérieur de sa maison, remise entre les mains de ses esclaves, les douleurs recommencèrent, le travail débuta. Il partit en courant chercher Maminetta.

Tout se déroula bien et très vite, Roberta mit au monde un joli nouveau-né. À la surprise de tous, elle refusa de le voir, et pourtant tous savaient qu’elle attendait avec empressement d’être mère. Et voilà que ce bonheur, tant désiré, arrivé, elle ne souhaitait plus en entendre parler. Maminetta rassura Alphonse, ce fait s’avérait coutumier et le plus souvent passager. Elle allait trouver une nourrice pour le tout-petit. Personne ne semblait vouloir le prénommer, la grand-mère décida que ce serait Ana-Filipa et elle alla la faire ondoyer à l’église paroissiale, rue des religieuses. Contre toute attente, Roberta continua à s’abstenir de s’occuper de son enfant et le laissa dans les mains de Netta attristée par sa réaction.

De ce jour, les relations entre Roberta et Alphonse évoluèrent de façon orageuse. Elle apparut plus distante, il devint plus jaloux et cela l’agaçait. Elle ne se comprenait pas, elle broyait du noir et culpabilisait de ne rien ressentir pour cet enfant. Elle lui en voulait et pour éviter de retomber enceinte, elle avait réclamé à sa mère un remède. Elle se commença à boire tous les jours une décoction contraceptive. Elle devint irascible, battait ses esclaves à la moindre contrariété, elle ne se reconnaissait plus, elle gardait rancune à la terre entière. Son humeur s’avérait fluctuante, elle s’ennuyait facilement et les idées sombres la submergèrent. Elle reprocha à Alphonse de ne pas la comprendre, elle se mit en tête qu’il aspirait à la cloîtrer. Il ne savait que faire pour la contenter. Elle lui demanda de l’emmener en France tout comme madame Nana. Il répondit par la négative, l’habitation ne pouvait se passer de lui. Les disputes se multiplièrent, elle lui criait qu’il ne la portait plus dans son cœur, il perdait pied. Il prolongeait ses séjours dans ses terres, mais son amour pour elle était trop fort. Il revenait plein de désir, elle se refusait, il lui faisait une scène, elle finissait par céder, il lui offrait des cadeaux pour se faire pardonner, mais cela ne suffisait pas à ramener le calme.

*

Roberta

Jeanne-Marie Marsan, la cantatrice venue quelques années plus tôt de Bordeaux, avait merveilleusement chanté dans « Orphée et Eurydice » de Gluck. Sa voix l’avait transportée, elle en était encore emplie quand Roberta rentra chez elle. Elle s’était rendue seule à l’opéra de la rue d’Espagne tenue par Monsieur Le Sueur. Elle savait pouvoir trouver une place au deuxième balcon ainsi que de la compagnie ; Alphonse  résidait sur son habitation et elle s’ennuyait comme chaque fois qu’elle se sentait esseulée. La salle était comble, il devait y avoir au bas mot plus d’un millier de spectateurs entassés dans la pièce surchauffée. En plus de madame Marsan, il y avait ce soir-là, les sœurs Minette et Lise deux jeunes créoles de couleur, qui faisaient la joie du public dominiquois. Elle avait comme de coutume soigné sa mise et arborait une robe-fourreau vert amande, hormis ses créoles, elle ne portait aucun bijou. Roberta venait d’avoir vingt ans, sa beauté faisait tourner plus que jamais les têtes, et malgré les fréquentes disputes entre elle et Alphonse, elle restait fidèle à son amant et protecteur.

La nuit était tombée, un brouillard provenant de l’océan avait envahi les rues en une espèce de coton ouateux. Alberto Casamajor, un ami d’Alphonse, s’était proposé pour la raccompagner. Ce fut en riant d’un compliment qu’il lui faisait qu’elle le quitta. En passant la porte, elle ressentit une sourde inquiétude lui comprimant l’estomac, la brume sur sa peau la fit frissonner. Elle vit alors les flammes d’un chandelier dans le patio. Alphonse était entré pendant son absence. Elle n’avait pas atteint le halo de lumière que la voix rageuse de l’homme s’en prit à elle. Il commença par lui reprocher ses sorties, s’enquit de ses mouvements et de sa compagnie. Elle s’en agaça et lui rétorqua qu’elle converserait avec lui quand il manifesterait moins de hargne et d’alcool dans le sang. Elle lui tourna le dos et revint dans la maison. Il la rattrapa lorsqu’elle traversait le salon. Il lui agrippa le poignet, lui tordit le bras tout en revendiquant des réponses. Elle se plaignit de sa brutalité et exigea qu’il la lâchât. La peur la saisit. Il refusa l’obligeant à s’agenouiller devant lui et lui prit alors la masse de ses cheveux et s’apprêta à la tirer telle une bête. Elle se débattait de son mieux. Elle réussit à se relever, attrapa ce qu’elle trouva à sa portée pour se défendre. Elle était terrorisée, c’était la première fois qu’elle le voyait dans cet état. Avec l’objet saisi, elle le frappa. Plus surpris qu’atteint il partit à la renverse ; il heurta le coin de marbre de la cheminée et s’écroula. Elle lâcha le timonier de ses mains, il tomba lourdement sur le tapis. Elle le regarda interrogative, se demandant pourquoi il restait inerte. Elle lissa le désordre de sa jupe, ramena sa chevelure en arrière et s’approcha du corps. — c’est bien fait ! et j’espère que tu t’es fait mal, abruti! On n’a pas idée de se comportait comme cela. Elle le poussa de son pied, il ne réagit pas. « — Alphonse ne fait pas l’idiot, c’est assez pour ce soir, je suis lasse et je veux me coucher… Alphonse, allez, lève-toi maintenant, assez joué. » Comme il ne bougea pas, son estomac se serra, elle se pencha. Elle le remua, rien. Elle commença à s’affoler. Une de ses esclaves surgit à ce moment-là et trouva la jeune femme accroupie devant le corps inerte de son amant, elle s’apprêtait à crier d’effroi. Roberta l’arrêta net dans son élan, la prit par l’épaule, la secoua. « — au lieu de te mettre à hurler, va chercher ma mère, dépêche-toi ! 

— mais fait nuit maît’esse

 Et, alors ! Dépêche-toi, monsieur Alphonse a besoin des soins de ma mère ! »

La servante, peu rassurée, s’exécuta, ayant plus peur du châtiment que de l’obscurité et de ses pièges. Roberta ne pensait pas qu’il eut trépassé, inconscient, oui ! Sûrement. Il ne pouvait la laisser seule. Mais il ne se réveillait pas. Elle commença à s’inquiéter et s’il était mort. Mon Dieu s’il était mort. Qu’allait-elle faire ? Maminetta arriva alors que ses premières larmes coulaient. En un bref coup d’œil, elle comprit le tragique de la situation. Elle renvoya l’esclave se coucher, lui certifiant que ce n’était pas grave que Monsieur avait eu un malaise. Une fois seule, elle admonesta Roberta, il n’était plus temps de pleurnicher. Maminetta prit les choses en main, elle refusa de penser à l’acte pour l’instant, elle devait se débarrasser du cadavre, car Alphonse était bien mort. Elles le roulèrent dans le tapis natté et le traînèrent vers le fond du patio dans l’écurie. Elle détenait une mule. Elles la sellèrent et non sans difficulté, mirent le corps en travers de la selle. C’était le milieu de la nuit, le ciel était heureusement couvert et les nuages masquaient le peu de lumière procurée par le quartier de lune. Elles menèrent leur monture le plus rapidement possible tout du long de la rue d’Anjou. Le son du trot de l’animal était étouffé par la brume qui enveloppait tout. Arrivées à la rue Saint-Nicolas, elles prirent peur, elles étaient contraintes de la traverser, mais elle donnait sur la place Royale tout comme la rue de Rohan sa suivante. Elles risquaient de tomber sur une patrouille ou être aperçues par des gardes. Mais le temps ne s’y prêtait pas, tous étaient calfeutrés. Elles pénétrèrent, sans s’être fait remarquer, dans les « cinquante pas du roi « un espace sauvage assez marécageux, qui longeait la côte. Elles s’éloignèrent le plus possible de la ville, traversèrent le pont qui enjambait l’embouchure de la rivière du « haut du cap ». Elles rejoignirent le chemin du fort Dauphin et là le jetèrent à l’océan. Elles regardèrent son corps flotter, au fil du courant et pour finir, couler. Roberta s’effondra dans les bras de sa mère, elle se confessa et raconta enfin ce qui s’était passé ce soir-là.

*

Roberta

Deux semaines s’écoulèrent avant que ne parvienne de l’habitation un valet pour s’enquérir d’Alphonse. Roberta joua alors la surprise, assura ne pas avoir vu son amant pendant ce laps de temps. Trois jours plus tard, ce fut un policier qui s’en vint avec une batterie de questions. Elle tint le choc, mais l’homme remarqua sa mine défaite et l’inquiétude de celle-ci. Informée par madame Ducreil mère, elle était arrivée l’avant-veille, et avec tout le poids de sa dignité et de son statut, elle avait exigé des réponses rapidement. Son fils avait disparu et cela était anormal. Il avait fait le tour de tous les gens connus par lui et dans sa liste, se trouvait en tout premier sa placée. Il était éclairé sur la réputation de la belle, ainsi que celle de son protecteur. Mais voilà, après une enquête sommaire rien n’apportait d’indices ni de pistes. Il ne savait où chercher. Il allait, à contrecœur, en faire part à madame Ducreil et il se doutait déjà sa réaction, quand un suppléant l’avertit de la remontée d’un cadavre venu de la mer. C’était sûrement Alphonse Ducreil, du moins le supposa-t-il à sa vêture lorsqu’il examina le corps. Son immersion dans l’eau avait beaucoup altéré sa dépouille. Il alla donc prévenir sa mère. Elle logeait chez monsieur Davezac de Castera, dont la notoriété et la fortune n’allaient pas arranger son affaire. Le riche propriétaire de la Plaine des Cayes séjournait dans sa résidence du Cap et allait peser de toute son autorité, de cela, il ne doutait pas. Accueilli dans le bureau du maître de maison, il patienta le temps d’attendre madame Ducreil. Elle prit la parole avec hauteur lui laissant à peine un instant de la saluer. « — Tout de même, je pensais ne pas vous revoir ! Vous avez mis une éternité. Je suppose que vous avez des nouvelles de mon fils ? » Tout de go, agacé par ce mépris, il répondit. « — Oui, Madame, il semblerait que nous ayons retrouvé son corps. »

La femme sentit ses jambes se dérober, monsieur Davezac de Castera la soutint et l’aida à s’asseoir. D’un air sombre, il prit la parole. « — Vous auriez pu y mettre les formes, Monsieur. Êtes-vous certain que c’est lui ?

— Tout le laisse à penser, voici une chevalière qu’il avait encore au doigt, il se serait noyé. Une chute accidentelle, semble-t-il.

— Assurément pas, coupa madame Ducreil, c’est elle qui l’a tué, de cela, je suis sûre !

— Puis-je savoir à qui vous songez, Madame ?

— À sa catin, bien évidemment !

— Je ne peux m’en prendre à celle-ci sur de simples allégations.

— Monsieur, faites attention à vos dires, intervint monsieur Davezac de Castera.

— Je voulais dire par là que sans témoignage ou preuve, je ne peux rien faire contre la dame.

— D’abord, ce n’est pas une dame, de plus vous n’avez qu’à interroger son personnel. » Coupa madame Ducreil.

Il avait bien pensé à cette solution, mais on ne pouvait prendre en compte la déposition d’un esclave que sous la torture. Cela lui répugnait, d’autant que rien sur le corps ne laissait supposer que c’était un homicide. Il quitta la demeure très contrarié et remit au lendemain sa visite à Roberta.

De ce jour, il vint la questionner régulièrement. Cela ne portait pas ses fruits, il menaça d’interroger ses esclaves. Roberta s’affola, elle ne savait plus quoi faire, elle demanda de l’aide à sa mère. Maminetta ne réfléchit pas, elle ne voyait qu’une solution, faire appel au « baron samedi », le chef des Gédés, les Loas de la mort, soit faire intervenir une reine du vaudou.

*

maminetta

Maminetta à la nuit, enfouie sous un châle de couleur sombre, sortit de la ville par le Sud en traversant le « champ de Mars « vide. Elle passa la ravine des Casernes puis prit le chemin de « la bande du Nord » qui menait au cimetière. Le sentier caillouteux devenait mal aisé malgré la lune qui l’éclairait. Elle dépassa le lieu sinistre en hâtant le pas, le moindre bruit l’inquiétait. Elle poursuivit son trajet en montant le morne, elle longea la ravine de « la belle hôtesse » et enfin grimpa une colline boisée. Fatiguée, elle s’arrêta un instant pour reprendre son souffle, elle se retourna, la ville était loin, elle en apercevait quelques lumières. Le chemin de terre devint plus agréable, mais la futaie dissimulait l’éclat de la lune, et les obstacles ralentissaient sa marche. Comme elle butait sur la paroi du morne, elle trouva le lieu recherché. Elle découvrit une grotte cachée par des buissons et des plantes grimpantes. Elle toussota, héla tout en chuchotant pour faire connaître sa présence. Elle sursauta. De derrière elle, une voix lui répondit. – fatigue pas, moi savoi’ toi veni’. Suiv’ moi ! ». Une femme courbée, aussi large que haute, coiffée d’un tignon douteux, la précéda, et repoussant le feuillage, qui camouflait l’entrée de la caverne, y pénétra. La vieille s’assit sur un tapis dont l’éclairage ne permettait pas de voir les couleurs. La chandelle posée sur la table basse devant elle ne laissait distinguer du décor que peu de choses, et celles-ci donnaient des frissons de dégoût et de peur à Maminetta. La sorcière lui tendit un bol et d’un geste l’incita à boire le contenu. L’effet désiré voulu, elle prit lentement la parole d’une voix caverneuse. – alo’ ta fille avoi’ p’oblème ? êt’e sa faute, pou’quoi toi veni’ à sa place ? Elle pas cou’ageuse. Son p’oblème pouvoi’ êt’e ’églé à la lune ‘onde. Toi et elle veni’ au cimetiè’ alo’. Mais attention toi payé au ba’on Samedi plus que toi c’oi », toi êt’ p’ète ? aut’ement moi ‘ien pouvoi’ fai’e ! » Maminetta était prise de vertige, comment la sorcière pouvait-elle savoir ? Elle en avait des frissons. Elle acquiesça et se renseigna sur ce qu’elle devait porter. « — toi et elle s’habiller de noi’ et violet et appo’ter de l’a’gent, elle fe’ait le’este, elle les attend’e au cimetiè’ dans t’ois nuits ».

Maminetta repartit, elle était comme saoule, elle n’avait pas compris ce qui s’était passé, le jour allait se lever et elle croyait être restée que quelques instants dans la grotte. Elle savait déjà qu’elle pratiquerait ce que la sorcière avait demandé.

*

Ana Filipa

Maminetta avait laissé Ana-Filipa dans les bras de sa nourrice. Elle avait attendu l’extinction des bruits de la ville. La lune d’ici une heure ou deux allait être à son zénith. Elle avait revêtu une robe noire et avait jeté sur ses épaules une étole d’un violet sombre. Roberta, tout comme elle, était prête. La jeune femme était terrorisée, mais elle aurait accompli n’importe quoi pour se débarrasser de ses accusateurs. Elle ne doutait pas des soupçons de l’enquêteur et de la mère d’Alphonse quant à la meurtrière de ce dernier. Elle avait imaginé les pires supplices dont elle aurait à souffrir s’ils le prouvaient, et elle considérait cela injuste d’être punie. Elle n’avait fait que se défendre, mais qui la croirait ? Elle avait donc accepté la décision de Maminetta. Que faire d’autre ? Le moment venu, elle la suivit. Elles répétèrent le trajet, mais s’arrêtèrent devant le cimetière surplombant la ville. Les tombes se trouvaient cachées des rayons de la lune par les futaies serrées des chênes qui occupaient le lieu, car trop gros pour être coupés et déracinés. La voix éraillée de la sorcière les surprit. « — vous pas ‘ster là, voi’  vous à des milles à la ‘onde. Suiv’e moi ! » Elles marchèrent dans les pas de la Mambo qui tenait dans chacune de ses mains un ballot, celui de droite semblait être vivant. Roberta frissonna. Elles s’enfoncèrent dans le cimetière. Elles étaient attendues, un homme maintenait un bouc et deux autres femmes sortirent de la pénombre. Le globe lunaire se siégeait au-dessus de la scène éclairant de son étrange lumière sur le sol les dessins tracés avec de la farine et du marc de café, les symboles des Loas : Les Vèvè. La Mambo prit la bourse des mains de Maminetta, ensuite elle lança de l’eau pour sacraliser l’espace. La cérémonie commençait sous les yeux subjugués de la mère et de la fille. La sorcière sortit de ses jupes un large couteau et de son sac un coq aux plumes luisantes et noires. L’animal n’eut pas le temps de comprendre, elle l’égorgea et aspergea les deux femmes surprises par le jet, le liquide écarlate. Elle arracha les ongles de la volaille, les envoya dans un feu qu’une de ses comparses avait préparé. Roberta et Maminetta étaient pétrifiées. Le compagnon de la Mambo trancha le cou du bouc et remplit un bol de son sang, la sorcière le tendit aux deux commanditaires et le leur fit boire. Malgré leur dégoût, elles obéirent, aucun retour en arrière ne s’avérait possible. L’homme commença à frapper lentement sur un tambour et les deux femmes psalmodièrent une incantation gutturale et lugubre. L’ensorceleuse extirpa de son sac cette fois-ci des poissons, elle les jeta dans le feu. Elle s’approcha de Roberta, qui esquissa un mouvement de recul, et avec son couteau, elle trancha une de ses mèches, elle pivota vers Maminetta et répliqua son action. Elle les envoya dans les flammes, une odeur nauséabonde se dégagea. Tout en invoquant Baron-Samedi, elle leur coupa des ongles et sans se retourner elle les éjecta, ils suivirent les mèches de cheveux. Les complaintes des aides s’intensifièrent. La Mambo fit coucher Roberta sur les Vèvè, inscrivit son nom dans un cahier, puis fit de même avec Maminetta. – vous êt’e à lui ! vous êt’e à lui ! ba’on-Samedi p’end les ! » Un souffle soudain balaya l’espace. Il s’empara tout d’abord du corps de la vieille puis du corps de ses fidèles. Le tambour battit plus fort, à l’unisson des cœurs des initiés et des loas, les deux mondes entrèrent alors en contact par les prières, les danses, la musique et les libations. Une calebasse passait entre les femmes qui se mouvaient. Les deux aides et la sorcière furent prises de frénésie, de leurs bouches sortirent des chants obscènes, elles se mirent à gesticuler tout en bougeant avec grâce d’une façon lascive, accompagnées de violents déhanchements. La poitrine de la mère et de la fille paraissait vouloir exploser. Puis d’un seul coup, le tambour s’arrêta, les trois prêtresses s’écroulèrent. Maminetta et Roberta toujours allongées, terrifiées, n’osaient se relever. Une odeur de soufre empestait le lieu ; la cérémonie était achevée.

*

Ducreil Félicia

Félicia Ducreil n’avait pas vingt ans, elle était de santé fragile, et s’inquiétait pour un rien. Elle sursautait au moindre bruit, elle était épouvantée à l’idée d’être seule, aussi était-elle continuellement accompagnée par sa chambrière. Elle aurait dû être mariée, mais son fiancé était mort des fièvres quelques jours avant leur union. Il n’en fallut pas tant pour qu’elle devienne neurasthénique. Tyrannisée, rabaissée par sa mère, elle ressemblait à un oiseau affolé dans sa cage. Tant que son frère Alphonse avait été là, elle s’était sentie protégée. Depuis son décès, sa mère avait beaucoup changé, elle était irascible et se plaignait de différents maux, ce qui était inaccoutumé. Ce soir-là, elle commença lors du dîner à se lamenter de la chaleur, les esclaves avec diligence avaient ouvert les portes-fenêtres donnant sur la galerie. Elle souffrait depuis des années de l’estomac, mais en cet instant bien qu’elle n’ait guère mangé, elle précipita l’heure de son coucher. Elle était extrêmement fatiguée. Elle demanda à sa fille de vérifier exceptionnellement l’achèvement du travail des domestiques avant la nuit. Félicia fut surprise, elle devait se trouver bien mal en point, car sa mère ne lui faisait guère confiance. Elle obéit. Madame Ducreil allait monter dans sa chambre, quand une brûlure, plus douloureuse que d’habitude, dans la partie supérieure de l’abdomen, l’arrêta au milieu de son ascension dans l’escalier. Elle ne pouvait plus bouger tant la souffrance devenait violente. Elle se tenait le ventre, le supplice la courbait en deux, elle avait du mal à parler. Ce fut l’affolement, sa fille la rattrapa aussitôt, avec le concours de sa chambrière, elles l’aidèrent à atteindre son lit. Sa servante se joignit à elles, madame Ducreil était livide, elle réclama une bassine, elle y vomit un liquide de couleur café, mêlé de sang. Elle fut un instant soulagé, elle s’allongea et ferma les yeux. Moins d’une heure plus tard, des nausées la reprirent, elle s’épuisait sous l’effort, retombait sur ses oreillers, anéantie. Félicia ne quitta plus son chevet. Elle envoya chercher le médecin à Cap français. Lorsqu’il arriva, il annonça qu’il n’y avait pas retour en arrière possible, le ventre était dur comme du bois, l’estomac était percé, le sang se propageait. Madame Ducreil souffrait le martyre, sous les yeux affolés de sa fille. La nuit s’écoula ainsi, au petit matin Félicia était seule au monde, quand sa mère fut morte, elle perdit connaissance.

*

Ce jour-là, une chape de plomb était tombée sur Cap-Français, Maminetta ne se souvenait pas avoir eu si chaud, même à cette saison. Cela n’annonçait rien de bon, l’orage allait venir, des nuages noirs s’amoncelaient sur l’océan, l’air était électrique. Ana-Filipa s’était réveillée après une sieste agitée. Maminetta avait préparé dans une cuve, dans l’ombre de la galerie, un bain pour rafraîchir l’enfant. Pendant qu’elle jouait avec celle-ci, à l’autre bout de la ville, un drame commençait son premier acte.

À l’intersection de la rue Neuve et de la rue saint Joseph, se tenait un bouge dans lequel s’agglutinaient, pour boire du tafia, tous les marins en mal d’emploi ou simplement désœuvrés. Et en cette fin d’après-midi, la bagarre éclata pour des raisons assez floues, comme c’était souvent le cas dans les lieux fournissant de l’alcool. Au milieu des rires des filles de joie et du chahut des joueurs de tous poils, un grand nègre commença à sérieusement s’énerver sous les verbes colorés dont l’assaillait un adversaire aviné. Quand celui-ci perdit aux cartes face au géant, il redonna le change à coups d’insultes. Il l’incrimina d’avoir triché, et exprima sa désapprobation à propos de son haleine, et de son odeur puis s’en prit au ton de sa peau. Il l’accusa, de mauvaise foi, d’avoir fraudé, car un noir n’avait aucune chance de gagner devant un blanc. Le Goliath, qu’un trop-plein de colère faisait devenir gris, laissa s’abattre son poing tel un marteau de forge sur la table, la fendant en deux d’un seul coup. Les gobelets emplis de tafia finirent leur course sur la paille couvrant le sol de leur liquide. Ce qui aurait arrêté n’importe quel individu lucide n’effraya pas le matelot aviné. Il sortit un poignard, le silence tomba dans l’auberge. Les filles s’esquivèrent discrètement, elles ne voulaient pas à être mêlées à la rixe qui se préparait. La situation tournant au drame, l’aubergiste envoya un de ses valets chercher la troupe. Les clients se scindèrent en deux groupes, d’un côté les marins du navire de l’agresseur et de l’autre tous les mulâtres qui fréquentaient l’établissement. L’affaire dégénéra rapidement. Moins de dix secondes plus tard, toute la partie gauche de la taverne se cognait avec enthousiasme. Et comme dans toute bagarre qui se respecte, les objets commencèrent à voler. Une chopine en bois traversa les airs et vint rouler sur une table occupée dans la portion encore calme de la salle, entraînant dans la rixe ceux qui jusqu’alors n’avaient pas bougé.

Quand arriva la garde, la bataille était générale, le mobilier n’en était plus un, des auberges avoisinantes, des individus de tous bords avec pour seule envie de se taper dessus étaient apparus. Le chef de la garde qui rentra avant ses hommes essaya de ramener la quiétude, nul ne l’entendit. L’orage commença à gronder à l’extérieur zébrant l’horizon d’éclats orange dans un ciel devenu violacé. Il se mit à hurler, s’efforçant de couvrir le tumulte. Son cri fut arrêté dans un gargouillis, un couteau avait traversé la pièce et c’était figé dans son cœur.

Rue du Hazard, Maminetta essuyait Ana-Filipa qui se débattait en riant et faisait semblant de vouloir fuir les bras de sa grand-mère. Il commença à pleuvoir, la fillette se précipita sur ses petites jambes dans le patio quand un grondement se fit entendre. Maminetta accourut. « — Ana-Filipa ! Non ! Pas sous l’orage ! » Elle attrapa l’enfant au moment où l’éclair tombait sur le tulipier de la cour ; elle lui cacha les yeux de l’éclat destructeur de la lumière. Mais les siens brûlèrent sous l’intensité de la foudre. Elle se mit à pleurer, elle savait qu’elle avait été exaucée par le baron samedi, elle payait sa dette.   

cap français

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 25

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Chapitre 25

Les Placées de Saint-Domingue, Maminetta

1742 à 1781

Maminetta Dupouilh

Ana-Filipa était la fille de Roberta et Roberta était la fille de Maminetta.

Sur l’habitation de son père et maître, appellation donnée à une plantation dans l’île, à quelques milles de Cap-Français dans la paroisse Saint-Jacques dans la Plaine du Nord, Maminetta fut nommée Netta par sa mère. Arrivée à sa quinzième année, elle avait suivi, comme chambrière, sa sœur blanche, du même âge, dans l’habitation de son mari Benjamin Dupouilh dans le quartier de la « Petite-Anse ». Trois ans plus tard, morte en couches après avoir mis au monde un fils, la jeune madame Dupouilh laissait sa place auprès de son époux à sa sœur noire. Dans un dernier soupir, elle lui confia aussi son nourrisson tout en lui faisant jurer de le choyer. Bien qu’elle ne put devenir la nourrice de l’enfant, elle tint sa promesse. N’étant elle-même pas mère et était pour tout dire encore vierge, elle n’en fut pas moins sa mère de substitution. Elle lui donna par contumace la tendresse maternelle de la défunte.  

Benjamin Dupouilh ne perdit pas au change et succomba aux différents charmes de la métisse au point de ne jamais désirer se remarier. De cette union vinrent au monde quatre enfants dont seule la fille survécut, Roberta. L’année de sa naissance, son frère aîné âgé de sept ans se noya, Netta avait cru mourir de douleur. Le deuxième de ses fils était décédé à la naissance six ans auparavant, elle avait accepté l’idée. Le troisième dans son troisième mois contracta une étrange maladie qui le dessécha, elle l’avait regardé partir à petit feu tout en s’interrogeant. Qu’avait-elle pu faire au ciel ? Le père, bien que persuadé d’être maudit, ne ressentit aucune frustration. Il retira tout le bonheur possible de ce que Dieu lui laissait, d’autant que, malgré le travail que cela demandait, l’habitation prospérait bon an mal an. Dans une colonie où un esclave des champs détenait une espérance de vie huit ou neuf ans, les bénéfices réguliers qui l’en tiraient lui permirent de doubler sa main-d’œuvre servile et de la renouveler sans problème. Il possédait près de deux cents esclaves qui de l’aube à la tombée de la nuit trimaient pour lui, labourant, plantant, binant, sarclant, cueillant…

Maminetta

Netta changea petit à petit de prénom, au fil des babillements de François-Xavier, son neveu, le fils de son amant et maître, elle fut surnommée Maminetta. Lorsqu’il eut seize ans, son père l’envoya parfaire ses études en France, les capucins de Cap-Français ne suffisaient plus à son goût. Il partit donc pour un collège à Bordeaux. À sept ans, Roberta resta la fille unique de la maison, cajolée par son géniteur, pour qui elle était devenue le centre de ses attentions. Cinq ans plus tard, sa mère ne la quittait plus du regard, car son père n’était pas le seul à bader la grâce naissante de sa fille. Avec sa peau d’ambre, sa lourde chevelure couleur de jais et surtout ses yeux fendus vers les tempes d’un vert limpide, elle retenait l’intérêt de tous. Sorti de l’enfance, son corps commençait à dessiner ses courbes de femme, et annonçait une silhouette déliée et de belle stature. Elle se transformait en une beauté féline, au regard hypnotisant, qu’il allait falloir préserver de toutes les convoitises et Maminetta savait que cela serait difficile.

Après des années de bonheur, Benjamin Dupouilh se mit à souffrir d’un mal, qui, il le sentait bien, le menait à la tombe. Il écrit à son fils de rentrer au plus vite. Il prit ses dispositions et se laissa mourir. Désespérée, Maminetta observa son bien-aimé et protecteur quitter ce monde. Qu’allaient-elles devenir ? Sa situation de tisanière lui avait permis de rester à l’abri des durs labeurs. En tant que concubine du maître, elle avait évolué de fait en gouvernante de la Grand-Case, la demeure de son amant. Elle faisait confiance en François-Xavier, mais il se marierait un jour et ce jour-là sa position ne vaudrait pas grand-chose, sans parler de celle de Roberta. Quelle femme voudrait sous son toit de la beauté qu’elle devenait ? 

La peur fut à son comble lorsque trois mois après avoir mis en terre Benjamin, un attelage remonta l’allée. Tout comme Roberta qui arriva en courant de l’étage, elle crut un instant que le jeune maître était de retour. Quel ne fut pas leur effroi, quand descendit un homme maigre au teint verdâtre qu’elles ne connaissaient pas, accompagné de deux molosses aux babines dégoulinants de bave. L’angoisse au ventre, Maminetta le reçut sur le pas de la porte. « — je viens quérir des esclaves, les dénommées : Maminetta et Roberta. Ce qu’elle avait le plus craint arrivait, c’était un marchand d’esclaves. François-Xavier se débarrassait d’elles, il n’avait même pas le courage de les affronter. Son petit les jetait dehors, pire il avait dû donner l’ordre de les vendre. Désespérée, elle cherchait comment échapper à son sort. L’un des contremaîtres de l’habitation s’approcha intrigué. Il affichait un sourire néfaste, satisfait de voir la concubine du maître dans une mauvaise passe. Il n’avait aucune raison de lui en vouloir particulièrement, mais la jalousie se dévoile dans ces instants où le destin, tel un couperet, semble écraser une victime. Elle comprit que c’était trop tard, qu’aurait-elle pu faire de toute façon ? Elle connaissait le sort des fugitifs, fouet, marquage aux fers, amputation, dès qu’ils étaient rattrapés, et ils étaient souvent repris.

— Mais pourquoi ?

— Je suppose que tu es Maminetta et l’autre derrière c’est Roberta ? Je n’ai pas d’explication à te fournir, faites vos ballots et suivez-moi. C’est votre maître qui donne les ordres. 

Une heure plus tard, sans plus de commentaire, elles se retrouvèrent installées à côté du cocher et en route pour Cap français. L’homme avait refusé de les faire asseoir à ses côtés, elles étaient noires.

*

 Dominé par la montagne du Morne Jean, Cap-Français, communément appelé le Cap, était une ville portuaire située sur la côte septentrionale de l’île. Elle s’étalait dans toute son opulence face à l’océan chargé de navires aux ventres remplis de la richesse de ses habitants. C’était une cité prospère, la plus prééminente de la colonie, en dépit des nombreux incendies et séismes qui l’avait frappé. Même le déménagement des autorités, qui fuyaient ses calamités, pour Port-au-Prince n’avait en rien amoindri son importance. Pour les dominicains, c’était un petit Paris. Elle s’étendait de la Plaine du Nord au pied du Morne-Rouge. La rivière Gallois et la Grande-Rivière du Nord traversaient la région. Cette dernière allait se déverser dans l’océan Atlantique. Ils arrivaient de l’habitation Dupouilh située sur ses rives, à une heure de la route qui allait à la cité. Ils pénétrèrent à la nuit dans une de ses rues étroites qui formaient son plan quadrillé. Les deux femmes n’avaient jamais approché l’agglomération. Elles étaient terrorisées par leur avenir incertain et effarées de tout ce qu’elles découvraient. L’homme, venu les chercher, avait omis de se présenter, il était un des affidés du plus riche notaire de la ville. Le cocher arrêta la voiture, dans une rue plus large, devant une maison de pierres à étage avec lanternes pour éclairer son pas-de-porte, elles n’en avaient jamais vu de telle. Leur univers s’était jusqu’alors limité à la « Grand-Case » aux galeries de bois. Il leur enjoignit de descendre, les brusqua pour les faire rentrer. Elles étaient tétanisées, l’ignorance de leur sort accentuait leur peur. Il frappa à la porte et attendit qu’on lui ouvre. Maminetta tenait Roberta par la main et cherchait autour d’elle une voie pour s’échapper, telle une bête prise au piège, elle s’affolait. L’individu s’en aperçut, avec un sourire mauvais, il lui dit. « — n’y compte même pas, tu n’auras pas le temps de te rendre au bout de la rue que les chiens t’auront rattrapée ! » La porte s’ouvrit sur un majordome en livrée à la mine hautaine. Celui qui les accompagnait avec dédain le bouscula pour passer. « — on est attendu Firmin ! Pousse-toi ! »

Sans se départir de sa dignité, il répondit. « — Le maît’e est à la salle à manger avec son invité. » L’homme traversa le hall de marbre blanc, se retourna. « — Dépêchez-vous ! » Impressionnées par tout ce qui les entourait, serrant une partie de leur bagage contre elles, elles le suivirent. Il les planta dans un salon et frappa à l’une de ses portes. Roberta en pleurs tomba dans les bras de sa mère, elles entendirent le ton obséquieux de l’inconnu malveillant annonçant leur arrivée. Une voix autoritaire répondit de les conduire dans le bureau ; mais à ce moment-là, un jeune homme, d’une vingtaine d’années, blond, la figure avenante, jaillit dans la pièce. — Maminetta ! Roberta ? Nom de Dieu ! Mais j’avais laissé une petite fille ! » Il prit dans ses bras son ancienne gouvernante déboussolée de cet accueil chaleureux et plein d’affection. « — Comme je suis heureux de vous revoir même si les circonstances ne sont, elles, guère heureuses. Mais qu’avez-vous ? vous avez l’air terrorisé ? »

Monsieur Laussat qui avait suivi le jeune impulsif se retourna vers son subalterne. « — Coucherant ! Vous n’auriez pas omis de dire à ces dames, le but de l’invitation dans mon étude. » L’homme baissa les yeux, mimant la contrition sous le ton autoritaire de son supérieur. Devant la mascarade, ce dernier ne rajouta rien, d’un geste, il lui montra la porte. Avec un sourire, ne détrompant pas Maminetta quant à sa teneur d’hypocrisie, il leur suggéra de passer dans son bureau. Ils traversèrent la maison, par un couloir, véritable galerie des ancêtres. Ils descendirent un escalier et se retrouvèrent dans une grande pièce aux murs lambrissés et garnis d’une mezzanine sur tout le tour, supportant des étagères couvertes de documents ou de registres. Au milieu trônait un vaste bureau devant lequel attendaient trois chaises à dossier en médaillon. Installant sa forte corpulence dans un large fauteuil cabriolet, de l’autre côté de sa table de travail, il proposa à ses clients de s’asseoir. François-Xavier sans façon obéit, insista du regard pour encourager les deux femmes à faire de même. Cette simple déférence les troublait, leur gêne était grande tant c’était à l’opposé de ce que l’on escomptait habituellement de leur condition. Le notaire agit comme s’il ne voyait rien et il ouvrit un dossier, le testament de Benjamin Dupouilh. Par amour pour Maminetta et Roberta, le défunt avait pris des dispositions en leur faveur des années auparavant, mais la maladie l’avait empêché de les informer. Il avait affranchi la mère et la fille, tenant ainsi sa promesse faite à Maminetta à la naissance de Roberta, et leur avait légué une maison au Cap, additionné d’une petite rente pour répondre à leurs besoins. François-Xavier ne tiqua pas à cet énoncé, n’y trouvant rien à redire, ses actes étaient fort communs sous ses latitudes, de plus cela n’amputait guère son héritage. Il était même soulagé de savoir que son père avait pensé à subvenir aux nécessités de celle qui l’avait longtemps considérée comme sa mère, n’ayant jamais connu la sienne.

Elles apprirent à l’ouverture du testament, qu’elles ne retourneraient pas sur l’habitation. Le chagrin de la perte du compagnon et du père fut compensé par l’annonce de la liberté et la découverte de la maison au cœur de la ville du Cap.

*

Au croisement des rues du Hazard et de Saint-Louis, François-Xavier fit descendre les deux femmes. Elles se retrouvèrent devant une petite habitation détenant un étage avec balcon en fer forgé. Il sortit de sa poche une clef, il la remit à Maminetta. Elle ouvrit avec émotion la porte de la maisonnette qui donnait sur un corridor sombre plongeant profondément en son sein. De chaque côté, une porte desservait une salle de taille honorable. La maison était plus grande qui n’y paraissait, elle possédait quatre pièces spacieuses, deux par niveaux. Le couloir aboutissait sur une véranda d’où montait un escalier vers le premier. Elle-même faisait face à un jardin en friche. Comme le stipulait le testament, elle était meublée modestement, Maminetta avait reconnu le solide mobilier enlevé de la « Grand-Case « lors de son renouvellement. Il était résistant et c’était cela l’essentiel. Elle ressentit un pincement de cœur quand elle trouva dans sa chambre l’ameublement élégant de sa défunte sœur et qui par la suite avaient été les siens avant d’être, eux aussi remplacés. De la galerie de l’étage, elle examinait le potentiel du jardin, découvrant un puits sous un tulipier. Elle organisait machinalement dans sa tête le futur potager. Pendant ce temps, Roberta exprimait une moue de dédain devant le confort sommaire de l’habitation. François-Xavier ne savait que penser de la réaction muette de son ancienne gouvernante. « — La maison te plaît au moins ?

— Bien entendu, mon François.

— Tu pourrais acquérir une esclave pour t’aider à l’entretenir, je ferais l’achat si tu veux ?

— Pour cela, on verra plus tard. » 

*

À l’entrée, on frappa. Étonnée d’avoir de la visite, Maminetta alla ouvrir. Elle trouva sur le pas de sa porte une métisse ou une quarteronne corpulente, souriant de toutes ses dents. « — Bonjour, je suis Solange, Solange Espérabet, votre voisine, je viens vous offrir le pain de la bienvenue. » Puis se retournant elle présenta les deux comparses qui l’accompagnaient dans sa mission, voici, Désirée Artigat et Dalia Fazeutieux. L’une était grande et mince avec une allure très arrogante coiffée d’un tignon très haut quant à l’autre, c’était une miniature à la peau d’ivoire, portant un turban à l’identique, mais des boucles rousses s’en échappaient. Maminetta leur rendit son sourire et les invita à entrer. Tout en avançant dans la maison, les voisines examinaient et jugeaient le décor. Maminetta leur proposa de s’installer dans la galerie, elle leur présenta des chaises arrangées autour d’une table ronde, le tout faisant face au jardin broussailleux, mais fleuri. À peine assise devant des fruits, du café et de la citronnade, Solange engagea la conversation. « — nous supposions que vous arriveriez plus tôt, cela fait bien six mois que la maison est prête.

— Nous n’avons appris qu’hier que nous la possédions.

— Ah ? Mais j’y pense, il est vrai que vous avez une fille, on dit même qu’elle est très jolie, cela va être plus facile pour madame Nana.

— Roberta ? Oui ! Mais comment savez-vous tout ça ?

— Par monsieur Dupouilh, quand il est venu avec les ouvriers. Intervint la plus grande. »

Maminetta ressentit un pincement de jalousie, avait-il eu des relations avec cette femme ? Elle était belle, sans aucun doute. Sa corpulente voisine comprit ce qui se passait dans la tête de son hôtesse. « — Monsieur Dupouilh est allé visiter madame Nana pour que l’on s’occupe de vous à votre arrivée.

— Mais qui est cette Madame Nana ?

— C’est notre marieuse, voyons ! Elle a uni toutes nos filles, enfin placées, toutes nos filles.

— Nous vous la présenterons. Ajouta doucement la plus ténue d’entre elles. Elle n’attend que ça. »

Roberta

C’est ainsi que Maminetta et Roberta découvrirent le microcosme des noirs affranchis, les noirs libres de la ville du Cap. Ce petit monde fermé ne fréquentait guère les autres couches de cette société coloniale. Les esclaves étaient considérés comme quantité négligeable, tant les affranchis craignaient de retourner à cet état, tellement ils se sentaient fiers d’en être sortis. Quant à la classe des blancs, les pauvres les méprisaient, les jalousaient et les mulâtres leur revalaient bien. Au regard des riches, ceux que l’on appelait les Créoles, ils ressentaient pour eux un sentiment mitigé de peur et d’envie. Quelques-uns parmi les quarterons accumulaient des fortunes estimables, mais la goutte de sang noir aussi imperceptible fût-elle, les rabaissaient sous les blancs les plus misérables, leur rendant ceux-ci abjects. Ils luttaient donc pour devenir de plus en plus caucasiens, même en apparence, de génération en génération. C’était cette détermination qui convainquit Maminetta de placer Roberta. Elle devait lui trouver un protecteur blanc et nanti. Avec l’aide de ses voisines, elles s’intégrèrent dans le milieu des mulâtres, car elles comprirent vite qu’elles avaient été installées dans l’entourage de femmes d’égale condition. Benjamin Dupouilh avait aussi pensé au devenir de sa fille. Elles étaient toutes de sang-mêlé et protégé par de riches créoles. Certains de ceux-ci résidaient régulièrement auprès d’elles lorsqu’ils logeaient en ville, voire les emmenaient vivre sur leur habitation quand ils ne détenaient pas de famille blanche. Dans tous les cas, ils les installaient confortablement. Elles étaient le prolongement de leur statut social. Ils les habillaient le plus souvent avec luxe, les couvrant de bijoux ou d’accessoires divers qu’elles affichaient sans pudeur avec fierté et même avec ostentation. Maminetta et Roberta s’intégrant dans cette caste durent en apprendre tous les codes larvés de luttes. Elles furent en cela aidées par leurs trois voisines. Elles avaient casé toutes leurs filles et n’étaient plus en âge d’entrer en concurrence, aussi elles n’éprouvaient aucune crainte devant la beauté de Roberta. Elles accomplirent tout ce qu’elles purent pour être de bonnes conseillères et parrainèrent de leur mieux les deux nouvelles arrivantes, leur présentant tout leur entourage. Les trois comparses sentaient très fières d’être en quelque sorte les marraines de la jolie quarteronne qui avait toutes les chances d’obtenir un excellent parti. Elles la protégeaient des coups bas des mères de celles qui avaient la même ambition, qui la jalousaient et qui se tenaient sur les rangs de ces étranges unions. Car c’était bien de mariage dont il était question, les jeunes filles convoitant le plaçage se devaient d’être vierges et leurs mères signaient la transaction leur octroyant maisons, rentes et parfois reconnaissances des enfants à venir. Dans le meilleur des cas, ces enfants-là étaient bénéficiaires de l’héritage paternel. Certaines arrivaient à construire des fortunes raisonnables et se retrouvaient libres de tout engagement à la trentaine lorsqu’elles étaient fréquemment délaissées pour des femmes dans la fleur de l’âge. Le contrat leur garantissait un confort, le tout formait un vrai statut dans la société créole, souvent jalousée par les femmes blanches cloîtrées sur les habitations, envieuses de cette étrange émancipation.

Maminetta avait bien l’intention de trouver le parti le plus avantageux. Elle voulait placer Roberta à l’abri des difficultés. Elle mettait tout en œuvre pour cela, elle y investissait tout son pécule. Elle entreprit tout d’abord d’habiller Roberta telle une jeune fille créole, l’obligeant à afficher l’humilité due à son âge, elle bannit toute tentative ostentatoire de clinquant. Elle décida à l’approche de ses quinze ans d’emmener sa fille dans le monde, de commencer à la montrer. Solange l’arrêta dans l’élan, il devait faire appel à une marieuse, dans cette société matriarcale, elles étaient le haut de la pyramide. C’était incontournable sous peine d’être évincé de ce système. Et puis comment saurait-elle si le parti qui se présenterait se trouvait être sérieux ? Elle devait aller exposer sa décision à madame Nana, celle-ci n’attendait que ça depuis leur installation. Maminetta n’avait pas osé tant la notoriété de la marieuse était connue. Accompagnées de ses trois voisines, elles amenèrent Roberta, tout intimidée dans son caraco assorti à sa jupe immaculée. Madame Nana habitait près du port, un quartier riche, où logeaient les Créoles blancs.

*

Madame Nana était celle qui savait tout sur le monde créole. Elle avait été dans sa prime jeunesse d’une telle beauté qu’elle avait été la placée d’un des plus riches planteurs de l’île. Il l’avait fort bien installé dans un hôtel de la rue « Saint-Louis « à la lisière du quartier des négociants créoles fortunés. Elle y tint salon à la demande de son protecteur et établit ainsi sa notoriété. Celle-ci s’affirma quand elle revint d’un voyage en France où sa splendeur exotique brilla dans les salons de Nantes, Paris et Bordeaux à la satisfaction de son amant. Grâce à son intelligence, elle avait contourné tous les pièges de sa position et lui avait permis d’asseoir sa situation sans la voir choir à la mort de son bienfaiteur. Ce dernier lui avait légué un tiers de sa fortune la mettant ainsi à l’abri du besoin. Elle avait été une des rares quarteronnes à la faire fructifier au point de posséder une habitation où elle passait les jours les plus chauds de l’année. Toutes rêvaient de cet avenir et l’enviaient. L’âge venant et sa beauté se fanant, bien qu’elle en garda de la majesté, elle n’en maintint pas moins sa notoriété. Sa maison se trouvait toujours visitée, les pères amenant les fils dans son salon feutré. Car si les quarteronnes s’informaient sur les Créoles, ceux-ci pratiquaient à l’inverse la même chose, elle était la jonction entre ses deux mondes. Tous la gratifiaient pour ses renseignements, les mères des jeunes mulâtresses la couvraient de cadeaux afin qu’elle favorisât leurs filles. Elles espéraient obtenir le nom et la situation du meilleur candidat. Ce fut ainsi que Maminetta d’un battement de cils de madame Nana accompagné d’un vigoureux geste du poignet refermant son éventail, put resserrer ses filets autour d’Alphonse Ducreil.

Alphonse Ducreil

Héritier d’une famille des plus aisées, propriétaire d’une fructueuse habitation de café qui faisait de ce dandy de 25 ans l’un des plus riches parti de l’île, il n’avait plus que sa mère, une femme de forte volonté, et sa jeune sœur. Sa rencontre avec Roberta fut organisée par madame Nana. Elle avait fort bien connu son père aussi, s’était-il tourné vers elle, quand, comme ses comparses, il avait décidé de profiter des avantages de cette institution.  Elle lui avait assuré connaître la perle d’entre les perles, une beauté de quinze ans, et lui avait suggéré le bal public de la rue Saint-Georges pour première entrevue. Il avait accepté.

Maminetta se retrouva donc invitée. Elle emmena Roberta à l’un de ses bals qui fleurissaient au printemps, où étaient exhibées les jeunes et jolies mulâtresses, sous l’œil vigilant de leurs mères, de leurs tantes, chaperons tatillons de leur respectabilité, et sous le regard acéré de madame Nana garantissant la fiabilité des renseignements quant au parti proposé. Solange, Désirée, Dalia et Maminetta tinrent un conseil de guerre pour décider de la tenue de Roberta. Toutes étaient d’accord pour ne pas tenir compte de l’avis de l’intéressée, elle ne pouvait comprendre l’enjeu. C’était mal connaître Roberta, mais cela la distrayait de voir l’état d’excitation de ses marraines de circonstance. Elle s’amusait de leurs nerfs, rechignant faussement, regimbant avec malice. Quelle couleur lui faire porter pour l’occasion ? Bien sûr, toutes lui convenaient, mais rien de vulgaire ne devait être. Sa vêture se devait d’établir sa réputation. Elles se décidèrent pour une jupe et son caraco de faille grège bordé de volants de linon laiteux au décolleté. — Surtout pas de bijoux… non, non, non, pas d’anneaux, trop nègre ! » Roberta éclata de rire devant la remarque de Solange, dite avec sérieux. L’ajustement de la chevelure devint un casse-tête, pas de tignon soit, mais quel chignon ? Elles adoptèrent le plus simple, une coiffure à la mode en France, large et basse avec de longues mèches flottantes dans le dos, juvénile à souhait. Le résultat était concluant et fut adjugé, elles se décidèrent à partir. Le petit groupe de voisines, qui encadrait la jeune fille et sa mère, se rendit rue Saint-Georges. La bâtisse de pierre à trois étages et à six travées abritait à son rez-de-chaussée le bal le plus couru de la ville du Cap. Le public pénétrait par le hall. Dans l’un de ses angles était installé un salon où trônait en son centre, sur des bergères, madame Nana entourée par des mulâtresses de sa génération, qui garantissait la respectabilité du lieu. Tous en entrant devaient saluer le groupe de cerbères. Dans un flot joyeux et turbulent approchaient des couples, Créoles ayant à leur bras d’arrogantes métisses, redevables pour beaucoup à la marieuse. Dans leur sillage, les nouvelles arrivantes avec modestie se présentaient sous le regard attendri de leurs mères, tout comme leurs futurs cavaliers. Madame Nana approuva d’un sourire l’apparition de Roberta. Elle se retrouvait dans la jeune fille. Elle était déterminée à accomplir ce qu’il fallait pour aider à son ascension. Elle avait même envoyé Maminetta voir la grande prêtresse du vaudou pour invoquer les Loas en sa faveur. Maminetta y avait laissé sans regret une partie de son pécule.  

Roberta

La salle était spacieuse, brillamment illuminée et ouverte sur une terrasse par quatre portes-fenêtres. Jonché de fauteuils et de chaises de tout son long, sur lesquels avec grâce s’étalait un parterre coloré de débutantes, aux yeux baissés, entourées de leurs chaperons. Autour d’elles tournaient déjà en paradant des hommes, bavardant d’un air dégagé avec ces dernières. L’orchestre constitué de six musiciens essayant leurs instruments à cordes attendait le signal pour lancer le premier quadrille. Roberta et sa mère s’étaient assises auprès d’eux. La jeune fille regardait par en dessous le spectacle alentour. Elle patientait, Maminetta l’avait prévenue, elle ne devait accepter aucune danse tant qu’elle n’aurait pas reçu l’assentiment de madame Nana. Elle avait acquiescé, de toute façon elle ne connaissait personne, alors qui songerait à l’inviter. Elle avait vite compris que tout était codifié, que l’étiquette invisible ne devait être transgressée par personne. De derrière son éventail, elle jetait des regards furtifs vers les autres participantes, autant dire les autres concurrentes. Il y avait plus d’une femme avenante dans l’assistance, toute vêtue, coiffée avec recherche. Contente du choix de ses conseillères, sa mise modeste la mettait bien plus en valeur que les froufrous, les couleurs, les bijoux, les extravagances de certaines. Elle se comparait à ses rivales. Elle ne possédait pas la peau la plus pâle, sa carnation d’un ambre assez clair ne concurrençait point certaines de ses compagnes qui auraient pu passer pour blanches. En revanche, elle détenait une des plus jolies silhouettes et de cela elle ne doutait pas. Grande, la taille très fine, une poitrine ronde, elle avait une allure qui faisait retourner les hommes, elle l’avait déjà vérifié avec satisfaction sur le marché. Mais son atout c’était ses yeux, frangés de longs cils noirs fournis, ses prunelles d’un vert limpide, subjuguaient et elle en jouait. Mi-clos, ils étaient reptiliens. Grands ouverts c’étaient des lacs dans lesquels on se noyait, légèrement plissés ils devenaient frondeurs. Elle savait lever la tête d’un coup, surprenant d’un regard innocent sa proie. C’est ce qu’elle démontra involontairement quand arriva la marieuse au bras d’un homme charmant dont le sourire se figea à la rencontre de ses yeux. La marieuse présenta Maminetta à son compagnon tout en faisant semblant d’ignorer Roberta. L’entrée majestueuse, telle une reine, de madame Nana entourée de la cour de ses comparses, avait permis à l’aboyeur d’annoncer le premier quadrille, l’orchestre attendait ce signal. Maminetta demanda à l’individu, Alphonse Ducreil, s’il pouvait faire danser sa fille, car elle ne connaissait personne dans la ville du Cap, elles venaient de la campagne, argua-t-elle. Il accepta bien volontiers de rendre ce service, au demeurant bien agréable assura-t-il. Roberta, un peu inquiète de ses capacités de danseuse, elle n’avait pu les expérimenter que dans le salon de la maison avec ses voisines comme professeurs, répétait dans sa tête les différentes figures. Elle se laissa guider par son cavalier et décida qu’elle allait tomber amoureuse, elle le trouvait à son goût.

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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