Le drame de Natchez ou Blanche-Marie Peydédau 22, 23 et 24

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Chapitre 022

Blanche-Marie Peydédaut

La journée des miracles, lundi 20 février 1730

Martha avait laissé le petit Paul aux soins de Blanche-Marie et se rendait chez madame Payen de Noyan afin de lui remettre une missive de la mère supérieure. La lettre prévenait sa destinatrice de la venue prochaine de Blanche-Marie à son service. Il avait plu une partie de la nuit et comme d’habitude les rues de la ville ressemblaient à un bourbier devenu puant sous l’ardeur du soleil. Les habitants prenaient de plus en plus l’habitude d’élever, à l’aide de planches, une sorte de trottoir surélevé qu’ils nommaient des banquettes et sur laquelle les passants marchaient avec un équilibre précaire. Ils s’y maintenaient à l’abri des éclaboussures de boue, mais cela n’écartait pas quelques chutes des plus malencontreuses. Martha, jupes et jupons relevés le plus haut que la décence lui permettait, se retrouva devant l’une des maisons les plus grandes de la ville, celle de monsieur de Villars du Breuil, l’époux de la protectrice de Blanche-Marie. 

Après s’être annoncée par quelques coups toqués à la porte, Martha se retrouva devant un esclave prétentieux, vêtu d’une livrée, mais les pieds nus, celui-ci la dévisagea avec dédain des pieds à la tête. Quoique bien mise, ayant compris toutefois qu’il avait à faire à du menu fretin, il ne prit pas la peine d’esquisser quelques déférences envers la jeune femme. Cela ne troubla guère Martha et d’un geste autoritaire, mais encore empreint d’amabilité, elle ne se sentait ni supérieure ni inférieure au esclave, elle lui tendit le pli. 

— Cela est pour madame Payen de Noyan de la part de la mère supérieure des ursulines. 

L’esclave prit la lettre et lui referma la porte au nez sans avoir émis un mot et sans s’être soucié du besoin éventuel d’une réponse. Martha, un peu contrariée, haussa les épaules devant ce mépris affiché, mais elle connaissait cette engeance qui avait besoin de se savoir supérieure à quelqu’un. 

Elle avait devant elle du temps et décida de rentrer par la levée. Le lieu était devenu une promenade prisée des Orléanais qui y satisfaisaient leur curiosité examinant les navires amarrés et leurs cargaisons. Tout ce qui pouvait apporter des nouvelles, du ravitaillement était toujours très attendu. Elle aimait y venir même quand Alboury était absent, cela lui donnait la sensation d’être avec lui. Pour l’instant, son commerce l’avait à nouveau emporté dans les méandres des bayous ou sur la côte, elle ne savait jamais. La maison de madame Payen de Noyan était sur la parcelle à l’angle de la rue de Bienville et des bords du fleuve, elle fut donc sur la rive en deux enjambées précautionneuses évitant au mieux les flaques boueuses. Elle n’était pas inquiète de s’y promener seule malgré le peuple de marins qui vaquaient aux abords. La plupart savaient qu’elle était la bonne amie du grand esclave contrebandier et ne se seraient pas aventurés à le contrarier en aucune manière et si par hasard l’un d’eux s’y était aventuré d’autres s’interposaient. Elle avançait donc en toute quiétude sur le faîte de la levée dominant d’un côté la ville et de l’autre le fleuve. Elle s’y arrêta et contempla les alentours, ce fut comme cela que son regard fut arrêté par la vision incertaine d’un convoi s’approchant en amont de la ville. Une caravane d’embarcation descendait le fleuve, elle supposa que c’était un régiment qui revenait par la voie fluviale. Comme elle ne distinguait que la masse confuse de la guirlande nautique, elle attendit, curieuse d’en savoir plus. Petit à petit, le dessin du convoi se précisa, elle aperçut à son bord, égrené sur plusieurs embarcations, des marins, des militaires ainsi qu’une multitude de femmes et d’enfants. Sur les rives, comme elle, les gens s’attroupaient aussi intrigués qu’elle. Quand les premières embarcations accostèrent devant la place d’armes, la foule était dense, curieuse de cette étrange procession qui semblait sans fin, la nouvelle avait parcouru toute la ville, rameutant tout un à chacun. Un gradé descendit de la première pirogue dans le silence avide d’information des spectateurs. Il donna l’ordre à un de ses hommes de se rendre chez le gouverneur afin de le prévenir de leur arrivée. Un des curieux n’y tenant plus formula la question qui taraudait tout le monde. 

— Excuse-moi l’officier, mais c’est qui tout ce monde ? 

— ce sont les rescapés de Fort-Rosalie.

Ce fut un hurlement de joie général, il y avait donc des survivants. En fait, très vite il s’avéra que c’étaient essentiellement des femmes et quelques enfants qui débarquaient. Ils étaient visiblement harassés, mal en point, la compassion prit très vite le pas sur la curiosité, chacun se mit en devoir d’aider les rescapés. Ceux-ci cherchaient dans la foule amis ou parents certains, les trouvaient et racontaient déjà l’horreur de leur périple se déchargeant le plus vite possible des sinistres souvenirs. Autour d’eux chacun apprit qu’ils avaient réussi à s’enfuir du Grand-Village Natchez lors de l’attaque conjointe des Français et des Chactas. Les Orléanais se régalaient de l’écoute des horreurs auxquelles ils avaient eux-mêmes échappé, savourant avec un peu plus de délectation la vie. La nature humaine est ainsi faite.

***

Le gouverneur Périer

Le gouverneur Périer, tout en buvant un café sous l’œil vigilant à ses besoins de son valet, s’abîmait dans ses réflexions. Il ne pouvait se départir de ses sombres pensées toujours les mêmes. Malgré tous ses efforts à mettre de l’ordre dans cette colonie, tous n’allaient se souvenir que de cette guerre désastreuse avec les Natchez. Pris entre les intérêts de la Compagnie, du gouvernement et des particuliers, sans omettre les dissensions entre les fidèles à Bienville, ceux de monsieur de la Chaise, ceux des franciscains et ceux des jésuites, il avait le plus grand mal à organiser, ne serait-ce que la défense de la Colonie. Comme pour le reste de son organisation, bien que tournée vers les intérêts du bien-être de tous, chacun interprétait ses ordres et ses injonctions selon ses propres intérêts. L’exemple le plus terrible avait été ce commandant, Etcheparre, dont il ne s’était pas suffisamment méfié, car pour une fois on ne lui avait pas rétorqué que monsieur de Bienville aurait fait comme ceci ou comme cela. Il l’avait laissé agir à sa guise, supposant que l’avertissement donné suffirait à le maintenir dans son juste devoir. À sa décharge, mais cela ne soulageait en rien le gouverneur, au même moment, monsieur de la Chaise le harcelait pour qu’il mette un frein à la contrebande qui portait préjudice aux dividendes de la compagnie, faisant passer Etcheparre et son comportement au second plan de ses préoccupations. Il était vrai qu’il était peu regardant aux trafics en tous genres qui venaient souvent pallier l’insuffisance du ravitaillement dévolu à la Compagnie qui prenait plus qu’elle ne fournissait. 

Il en était là de la suite peu constructive de ses pensées, lorsque son secrétaire en interrompit le sinistre cours en frappant et entrant dans le même temps, ce qui n’était pas dans ses habitudes. Ce dernier suivi d’un militaire à la piteuse allure, la face rougie par sa course, s’excusa de son entrée peu respectueuse des usages. Le gouverneur, un sourcil relevé, circonspect, balaya l’allégation et attendit la suite. 

— Monsieur, cet homme est le messager d’un miracle.

— Ah ? Et quel est-il ?

— Monsieur le gouverneur, mes respects. Sous les ordres de monsieur de Montigny, nous revenons de Fort-Rosalie. Nous avons reconduit une cinquantaine de rescapés, essentiellement des femmes. Elles ont réussi à se mettre sous la protection de nos rangs lors de l’attaque du Grand-Village Natchez. 

— C’est miraculeux ! Mais a-t-on réussi à soumettre les Natchez ?

— Pas tout à fait monsieur le gouverneur, messieurs d’Artaguette et d’Arensbourg, font le siège devant Fort-Rosalie où ce sont retranchés les dissidents. 

Cela satisfaisait à moitié le gouverneur qui aurait aimé une solution plus prompte, voire plus radicale, mais pour l’instant il se contenterait de cette nouvelle qui allait mettre du baume dans le cœur de tous. Il se leva, s’adressa à son secrétaire pendant que son valet lui passait son habit et lui tendait son tricorne. 

— prévenez mon épouse de la nouvelle, puis allez la porter à monsieur de la Chaise s’il n’en a pas encore eu connaissance. Envoyez un messager aux ursulines, car nous allons avoir besoin de leurs bons soins. 

Sans plus attendre, il retrouva son escadron qui patientait dans le vestibule et sortit. Il traversa la place d’armes, fendit la foule curieuse qui l’emplissait et qui s’écartait avec respect devant lui. 

Les Orléanais avaient déjà pris en main les rescapées, les entourant déjà de leur attention. Entre les nouveaux arrivants et les habitants de la ville rassemblés, l’attroupement était dense. Au milieu du groupe, donnant des ordres à ses hommes, monsieur de Périer trouva monsieur Dumont de Montigny ainsi que monsieur de la Chaise et le père Rigaud. Décidément, pensa le gouverneur, les nouvelles vont vite et cela en disait long quant à son réel pouvoir. 

— Enchantez de vous voir monsieur de Montigny.

— Monsieur le gouverneur.

François de Montigny se courba avec déférence, n’en pensant pas moins de la satisfaction du gouverneur à le voir là et qui ne faisait guère illusion. Le gouverneur se racla la gorge avec la visible intention d’émettre un discours. Le tumulte couvrant la voix de l’orateur, un homme derrière lui d’une voix de stentor réclama le silence, le silence tomba sur la place. 

— Mesdames, c’est avec joie que nous vous recueillons et que nous remercions Dieu de vous avoir épargnées. Nous allons faire de notre mieux pour vous aider en tout et allons vous accompagner chez les dames Ursuline qui vont vous soigner et vous loger. 

Dans la foule, une femme cria : 

— vive le gouverneur !

La foule reprit l’acclamation avec enthousiasme, tous étaient heureux de voir ses miraculées qui mettaient en exergue leurs propres sauvegardes. Le père Rigaud demanda à nouveau le silence et entonna une prière reprise par tous avec sincérité, tant tous prenaient la mesure de ce à quoi ils avaient échappé. 

***

Martha

Au couvent, dès la nouvelle connue, l’agitation fut à son comble. Les cuisines s’étaient mises à l’ouvrage et se chargeaient sous la coupe de la sœur gestionnaire de concocter une soupe roborative. Dans les étages, les sœurs et leurs servantes composaient des couchages de fortune. Dame Tranchepain encourageait ou morigénait selon les besoins sa dizaine de sœurs, et leurs servantes, rassurant tout son monde, car Dieu pourvoirait à ce qui leur paraissait à cette heure impossible. Elle avait raison, par l’entremise des Orléanais, les secours, le linge, les vivres arrivèrent à même temps que les réfugiées. Chacun était passé chez soi, avait puisé dans ses propres réserves, ce qu’il pouvait porter pour répondre aux besoins de première nécessité. Comme chaque fois que la colonie souffrait, spontanément l’entraide s’organisait sans qu’il fallût la demander.

 Martha fut la première de tous. Elle était passée par chez elle, vidant son garde-manger, et rassemblant du linge sans se soucier si cela lui était ou non superflu. Lorsque les premières arrivées soutenues par la population et les militaires entrèrent dans le jardin du couvent, Martha était sur place, aidant les sœurs. Blanche-Marie à la demande de la mère supérieure s’était postée à l’entrée, elle connaissait la plupart des arrivantes et elle les accueillit avec toute l’attention possible, aidant l’une des sœurs à tenir un registre afin de connaître leur identité. Chacune était guidée suivant l’urgence vers des chambres, l’infirmerie ou sur les pelouses du jardin, où avaient été étendu des draps afin de pouvoir attendre le plus confortablement possible une meilleure installation. Le soleil était là réchauffant les corps et l’ombre des arbres s’étalait protégeant chacun de son ardeur au moment voulu. 

— Mademoiselle Peydédaut ? Mademoiselle Peydédaut ! Vous ici ! Indemne ! C’est miraculeux. Blanche-Marie fit une volte-face vers l’interpellation. Madame Grimault La Plaine, oh mon dieu quelle joie de vous voir parmi nous, c’est pas Dieu possible ! je vous croyez morte, que Dieu m’en excuse.

— Moi aussi, quand on ne vous a plus vu chez ces sauvages, nous vous avons cru perdu. Et madame Roussin ?

— Elle est là ! Elle est là, elle est en haut, alitée, elle se remet difficilement. Et votre famille ?

— Seule Éloise en a réchappé, alors que, comme les autres, je la croyais trépassée, elle est apparue avec d’autres, elle avait été faite prisonnière par un autre groupe de sauvages. Vous n’étiez plus là quand ils sont arrivés. Elle est là-bas.

Blanche-Marie tourna les yeux dans la direction indiquée, aperçut la nièce de madame Grimault. La jeune femme effacée était devenue une femme autoritaire à l’instar de sa tante, elle houspillait des esclaves qui transportaient au mieux une malheureuse. 

— Eh oui ! Mademoiselle Peydédaut, plus que les épidémies et les terribles intempéries que nous avons subies, ces derniers événements nous ont marqués en profondeur, en anéantissant certains et révélant la force des autres. Eloise fait partie de la dernière catégorie, la mort de son époux et de ses parents et ce qu’elle a subi n’ont fait que décupler son courage et sa force de caractère. Trait familial s’il en est. 

Blanche-Marie tout en l’accompagnant continua à converser avec madame Grimault, l’une et l’autre narrant leur propre péril. Chacune d’elles avait besoin de se décharger de ses misères, elles n’oublieraient jamais bien sûr, mais elles allégeaient leur peine. 

***

François Dumont de Montigny se rendait au couvent des ursulines afin de rassembler ses hommes disséminés entre la place d’armes et le couvent où certains avaient accompagné les rescapées. Au préalable, il avait fait un rapport circonstancié auprès du gouverneur en présence de monsieur de la Chaise et du père Rigaud, l’un et l’autre s’étant imposés, car ils représentaient la compagnie et l’autre l’église. Il avait donc décrit, aux trois hommes représentant les pouvoirs qui régissaient la colonie, l’expédition poussive jusqu’à Fort-Rosalie dans les rangs du chevalier Louboey, puis la bataille au côté de monsieur Lesueur qui avait permis aux captives de s’enfuir, puis enfin son retour avec elles et un détachement dont il avait accepté le commandement à la demande du chevalier. Ils l’avaient écouté avec attention, ils avaient posé des questions, il avait fait quelques remarques acerbes ne pouvant s’empêcher de porter quelques critiques sur le déroulement de la campagne. Connaissant l’homme, le gouverneur ne releva pas, bien qu’il jugeât qu’à certains égards, il devait y avoir quelques raisons dans ses réflexions. François de Montigny avait été satisfait de leur en remontrer, lui qui les avait prévenus du futur désastre et qui en échange avait récolté la prison. 

Lorsqu’il rentra dans le jardin, aux sœurs et à leurs aides s’étaient mêlés les Orléanais apportant leur aide par compassion ou par peur du jugement divin qui jusque-là les avait épargnées des vicissitudes de la guerre avec les Natchez. Il y avait donc foule, mais l’organisation avait fait son œuvre. Il chercha une sœur afin de faire prévenir la mère supérieure de sa présence. En ayant trouvé une qui se chargea de sa commission, il se posta sur le perron et attendit tout en laissant son regard courir alentour. Tout à coup, son intérêt s’accrocha à une silhouette qui l’intrigua. Cela ne pouvait être possible, pourtant la silhouette et la couleur fauve des cheveux ne pouvaient le tromper. Il avança à grandes foulées vers elle. 

— Mademoiselle Peydédaut ? Blanche-Marie ? Blanche-Marie ! 

La jeune fille, qui passait entre les rescapées distribuant à chacun son bol de soupe, se retourna, son visage s’illumina, le moindre rescapé de l’horreur amenait la joie, on oubliait dissensions et indifférences, chacune des  retrouvailles était d’importance. 

— François ! Monsieur de Montigny, nous vous avions cru mort !

— Le : nous ? Cela veut dire… que vous n’êtes pas la seule à y avoir réchappé ? 

— Bien sûr, Marie, Marie est là, à l’étage.

Le cœur de l’homme se crispa, cela ne pouvait être possible, cela serait trop merveilleux. À la vue de son visage bouleversé, Blanche-Marie réalisa ce que le choc pouvait faire à Marie. 

— Attendez-moi là, je vais la chercher, mais ne vous faites pas trop d’illusion, si elle n’a plus de séquelles physiques, marie est encore très souffrante. 

Elle s’élança à l’intérieur du bâtiment laissant François figé dans l’expectative. 

***

— Marie, Marie, levez-vous. Il faut venir avec moi, j’ai une surprise pour vous. 

Blanche-Marie Peydédaut

La jeune femme alitée regardait son amie sans apparemment comprendre. Délicatement, Blanche-Marie l’aida à se lever, remit de l’ordre dans sa coiffure et lui passa une robe flottante en coton imprimé. Elle lui prit le bras et l’entraîna vers l’extérieur. Marie, qui ne sortait guère de sa chambre, eut une résistance instinctive. 

— Non, ne vous inquiétez pas Marie, faites-moi confiance. Je ne peux faire venir votre surprise, il vous faut aller à elle. 

Avec un petit geste de la main, elle la tira doucement, la jeune femme se laissa faire.

Arrivées sur le perron, les deux jeunes femmes trouvèrent François de Montigny, qui n’avait pas bougé de place, en entretien avec dame Tranchepain qui l’avait rejointe. Il venait de lui expliquer qu’il venait chercher ses hommes si elle n’avait plus besoin d’eux. À sa vue, Marie se figea, s’alourdit sur le bras de Blanche-Marie. Elle ouvrit la bouche, mais aucun son n’en sortit. — Marie ! Elle n’en entendit pas plus, elle défaillit s’effondrant sur elle-même. Quand elle revint à elle, suite aux claques amorties de Blanche-Marie, elle se demanda si elle avait rêvé, mais elle fut aussitôt détrompée, François était à ses côtés. La voix enrayée par les sanglots retenus, elle s’exclama : 

— je vous ai cru mort. 

Il la prit dans ses bras, trop heureux de ce miracle, sans se soucier des convenances. Il pleurait de joie tout en caressant ses cheveux, ses joues. Elle se laissait faire, se nichant dans le creux de son épaule. Un flot de paroles sortait enfin d’entre ses lèvres, au milieu de tous, dans les bras de l’homme qui ne la lâchait pas, elle raconta tout ce qu’elle avait vécu et la souffrance qui avait envahi son âme. Blanche-Marie, debout, cherchant un mouchoir dans la poche du tablier épinglé à sa robe, laissait-elle aussi ses larmes couler. Dame Tranchepain constatait que la bienséance ni trouvait plus son compte, elle tordait un peu le nez comprenant que ce couple n’était pas de simples amis qui se retrouvaient, mais elle ne disait rien, n’empêcha pas les effusions. Intérieurement, elle remerciait Dieu de l’effet bénéfique de ses retrouvailles fusionnelles, la jeune femme semblait libérée de sa torpeur.

***

Dans les jours qui suivirent, François vint visiter tous les jours Marie. Dame Tranchepain se posait bien quelques questions sur le résultat de ces visites. Elle n’y mit toutefois pas un frein exigeant simplement un chaperon lors des entretiens du couple. Marie que la vie avait reprise apportait désormais chaque jour comme à son habitude un soin attentif à sa mise. Et même si son entourage devinait ce qui se déroulait sous leurs yeux, le constat de tous était qu’il fallait bien que la vie reprenne. 

***

Blanche-Marie descendit de la chaise à porteurs de madame de Payen de Noyan devant la demeure de celle-ci. C’était une des rares maisons de la ville à avoir un étage en dehors de quelques bâtiments officiels. Elle eut un regard de nostalgie vers celle de l’ancien gouverneur situé de l’autre côté de la rue. Elle se revoyait devant la porte du haut de ses treize ans à attendre que l’on vienne lui ouvrir. Et voilà que cela recommençait huit ans plus tard. Elle savait la maison de monsieur de Bienville vide, Martha le lui avait signifié dans une de ses lettres, pour des raisons qu’elle ne connaissait pas, Isaï et Mélinda étaient partis pour une plantation de l‘ancien gouverneur. 

Elle entra dans la demeure richement meublée et suivit une servante noire affable à la démarche ondulante. Elle la guida jusqu’à sa maîtresse encore à sa toilette. Blanche-Marie aspira un grand coup, une nouvelle vie pleine d’inconnu commençait. 

Mais contrairement à ce qu’elle pensait son destin ne se changeait pas de ce côté de l’océan, mais cela elle ne pouvait le savoir. 

Chapitre 023


Blanche-Marie Peydédaut

La justice est rendue, mars 1730

— Paul ferme ce livre, s’il tombe, tu vas le gâcher irrémédiablement ! 

Sur la banquette de la rue de Chartres, la jeune femme suivie du petit garçon, qui marchait, le nez plongé dans un livre à la couverture en maroquin rouge, et d’une jeune esclave, comme tous les matins, s’en revenait du couvent des ursulines. Blanche-Marie raccompagnait petit Paul à Martha après avoir apporté son aide aux dames de la congrégation en s’occupant de l’enseignement de la lecture et de l’écriture des petits orphelins. Ce jour était un jour exceptionnel, c’était la fête du petit garçon, aussi la jeune fille lui avait offert les fables d’Ésope et il s’était plongé dans le manuscrit qui contenait des illustrations qui l’émerveillaient. 

Elle était heureuse de l’acquisition qu’elle avait faite auprès du contrebandier. Alboury qui s’était ouvert à elle de la découverte d’un coffre contenant plusieurs livres et qui n’en connaissait pas le prix qu’il pouvait en requérir, les lui avait montrés pour en faire l’estimation. Il y en avait cinq dont les fables illustrées, et bien qu’il vaille forts chers, il lui avait cédé à un tout petit prix d’autant qu’il savait pour qui était le cadeau, c’était sa façon d’y participer. 

La journée était belle, ensoleillée, odorante de mille fragrances, une journée de printemps comme elle les appréciait. Blanche-Marie son chapeau de paille cachant le haut de son visage, son ombrelle d’une main l’abritant de l‘ardeur du soleil de midi, retenait ses jupes légèrement relevées de l‘autre, elle se souciait de ne pas les souiller dans les traces de boue que la pluie du matin avait laissées. Paul derrière son dos se demandait comment elle pouvait savoir ce qu’il faisait. Il ferma le livre et le tint comme une relique entre ses petites mains. Ils arrivèrent ainsi à la place d’armes après avoir dépassé l’hôtel du gouverneur, Blanche-Marie inspecta les lieux cherchant sur le marché qui s’étalait entre celle-ci et la levée, l’étal de Martha. Depuis son départ pour la plantation Roussin, La Nouvelle-Orléans avait beaucoup grandi, elle devait compter plus de mille âmes, avec les soldats. Les choses avaient bien changé dans la ville, on ne voyait plus guère de malheureux colons vêtus de hardes, désormais, les dames se promenaient dans les rues en grandes toilettes à paniers, coiffées et fardées comme à Versailles. Certaines se faisaient même précéder d’un négrillon portant très sérieusement un flambeau, même en plein jour, ce qui avait fait sourire la jeune fille devant le ridicule de la situation. Les gentilshommes, possesseurs de grandes plantations, avançaient dans leur justaucorps de brocart, des rubans de satin sur l’épaule et des bas blancs dans leurs escarpins aux talons rouges croisant de rudes coureurs des bois et des jésuites en robes noires. Sur le marché se trouvaient essentiellement des paysans en cottes pour les hommes et coiffes pour les filles, des soldats aux tuniques élimées, des esclaves noirs en cotonnade et des Esclaves libres, reconnaissables à leur peau souvent plus claire et à leur mise plus soignée. Blanche-Marie laissa échapper un soupir d’aise, elle aimait cette ville avec tous ses gens aux origines et aux statuts si divers, qui se côtoyaient, se saluaient. Les hommes bien nés baisaient les mains des dames de qualité, d’autres s’injuriaient devant des maisons à colombages, avec pour certaines des rideaux de mousseline aux fenêtres sans vitres. Elle y était heureuse, même si chaque année, le Mississippi sortait de son lit amenant les esclaves à porter les belles dames de la rue de Chartres, Royale ou de Bienville. La ville prospérait malgré les drames, les boutiques s’étaient multipliées dans la rue d’Orléans, si l’on avait de l’argent, on pouvait tout y acheter : riz, sucre, perroquets, vins et liqueurs, fromages de France, sabots, coiffes de dentelles, colliers, chapeaux, fleurs, colifichets, bijoux en tous genres, vrais ou faux. Finalement, malgré le départ de monsieur de Bienville, tout allait assez bien en Louisiane. Cela aurait même pu continuer, car monsieur de Périer n’était pas si mauvais. On s’était habitué à lui et à son épouse, qui était si charmante, mais il y avait eu le drame des Natchez et cela rien ne pourrait l’effacer. 

Blanche-Marie remarqua la présence de Boubou sur le marché. Elle remplaçait, son époux, Hermann, qui lui était parti pourchasser les Amérindiens dans les rangs du régiment du capitaine d’Arensbourg. Son étal était en bordure. Il était richement achalandé des produits de sa ferme, blés d’Inde, riz, œufs, lards, fruits en tous genres et attirait les clientes. À l’encontre de son avis, la jeune femme s’approcha de la marchande pour prendre de ses nouvelles et lui donner celles qu’elle détenait sur son époux. Boubou, devenu Élizabeth Kuttberg depuis son mariage, avait conseillé à Blanche-Marie de ne pas se compromettre avec elle, car rien ne s’oubliait et cela pouvait entacher sa réputation. La jeune fille faisait fi de tout cela, car tout d’abord de la même façon beaucoup pouvaient se souvenir avec qui elle était arrivée dans la colonie et puis elle ne pouvait se résoudre à tourner le dos à ceux qui l’avaient soutenue dans des moments si difficiles. Elle avait été fort bien accueillie par sa nouvelle protectrice, madame Payen de Noyan, celle-ci la faisait suivre lors de toutes ses visites, même chez la femme du gouverneur alors que tous connaissaient, et cela faisait sa notoriété, la fameuse réplique. Elle la considérait comme une égale et non comme une subalterne, bien que Blanche-Marie, elle, n’oubliât jamais la délicatesse de son statut. Les autres membres de la famille que ce soit son époux monsieur Villars du Breuil ou ses deux fils se comportaient comme elle. Bien accueillie, Blanche-Marie était fort aise de sa nouvelle vie. Sa protectrice avait mis à sa disposition une jolie chambre et une petite esclave nommée Aglaé  qui la suivait partout et précédait ses besoins les plus divers. Elle mangeait à la table familiale, et c’était notamment par ce biais qu’elle avait connaissance des nouvelles dont elle pouvait rendre compte à Boubou. Elle ne pouvait savoir précisément ce qu’il advenait de son époux, mais elle était renseignée des déplacements de son régiment. Après une embrassade, elles échangèrent donc les nouvelles que chacune détenait. Boubou cala sur sa hanche sa fille aînée qui l’accompagnait, tout en écoutant avec attention son amie, elle la berçait. Elle fut tout à coup intriguée par les mouvements désordonnés d’un homme sur la levée à l’opposé du marché. 

— Excuse-moi Blanche-Marie, il y a là-bas un grand escogriffe qui fait de grands gestes, et je crois que c’est à nous qu’il les adresse.  


Timothée Monrauzeau

La jeune fille se retourna dans la direction indiquée, au loin elle distingua un homme, un militaire, lui sembla-t-il, un grand blond qui agitait son tricorne haut au-dessus de sa tête. Effectivement, cela paraissait leur être adressé, les chalands autour d’elles commençaient à se tourner vers elles avec curiosité. Blanche-Marie posa sa main sur l’épaule du petit Paul, que la conversation n’intéressant pas s’était plongé dans son livre. À la pesanteur de son geste, il comprit l’émoi de la jeune femme. Surpris, il leva les yeux vers elle, il ne comprenait pas. Qui était cet homme qui affolait sa compagne et qui avançait droit vers eux fendant la foule sur son passage ? Il s’adressait à eux, mais il ne l’entendait pas encore distinctement. 

— Blanche-Marie ? Mademoiselle Peydédaut ? Blanche-Marie ! 

La jeune fille blêmit et dans un souffle, que seul l’enfant, sur qui elle s’appuyait, entendit, elle laissa échapper : 

— Timothée ! 

Ce grand jeune homme, aux cheveux blonds et aux yeux rieurs, ne pouvait être le petit mousse. Quel tour lui jouait donc encore le destin ? Elle sentait ses jambes fléchir, elle mit instinctivement la main sur son ventre sentant son estomac se crisper. Pourtant sous les traits du jeune homme essoufflé qui s’arrêtait face à elle, elle retrouvait de toute évidence ceux du petit mousse. Avec lui le passé revenait plus vivant que jamais, mais plus que les heures noires, l’espoir revenait faisant battre son cœur à la chamade. 

— Mademoiselle Peydédaut, vous vous souvenez de moi ? 

Lui n’avait aucun doute quant à l’identité de la jeune fille, outre sa chevelure mal cachée sous son chapeau penché, ses traits mainte fois ramenés à sa mémoire étaient ceux de la fillette qui l’avait vu pour la dernière fois lors de son débarquement du  Vénus. Il la trouvait plus captivante que ce que son imagination avait construit au fil de ses rêves. 

— Bien sûr que l’on se souvient de toi ! t’es le petit mousse ! 

La remarque venait de Boubou tout aussi effarée de le revoir. Blanche-Marie d’une voix qui n’était plus qu’un filet intervint à son tour. 

— Comment ne pas vous reconnaître Timothée. 

***

Timothée et Blanche-Marie raccompagnèrent le petit Paul à Martha à la grande surprise de cette dernière. Après un échange courtois, le couple, continua son chemin vers la maison de madame Payen de Noyan par la levée. Suivis par Aglaé chantonnant sur les pas de sa maîtresse, ils avançaient sans mot dire, aucun des deux n’osait rompre le silence qui s’était aussitôt insinué entre eux dès qu’ils avaient été seuls, une timidité soudaine les ayant prit devant cette intimité inattendue et inconnue d’eux. Ce fut le jeune homme gêné qui engagea la conversation. 

— Je vous ai écrit plusieurs lettres, les avez-vous reçues ? 

Blanche-Marie tourna la tête vers lui, attristée par cette nouvelle, ainsi donc il lui avait écrit, elle avait tellement attendu de ses nouvelles.Qu’elle les eut entre les mains n’aurait sûrement pas changé le cours des choses, mais plus d’une fois elle se serait sentie moins seule. 

— Je n’en ai reçu qu’une, celle où vous me rapportiez votre entrée à l’École militaire et bien sûr le jugement des marins du Vénus qui rendit justice à ma mère… Je vous ai par ailleurs répondu.

— Je n’ai reçu que cette lettre, j’en ai été fort heureux, ce fut un rayon de soleil dans le gris du collège.

il ne lui dit pas qu’il avait fanfaronné auprès de ses congénères tout à la joie d’avoir de ses nouvelles

— Je vous ai répondu, bien sûr, puis je vous ai écrit régulièrement pendant les années qui ont suivi… j’ai supposé que pour une raison ou pour une autre vous ne les receviez pas… j’avoue avoir même envisagé que vous ne soyez plus de ce monde.

Son frère aîné qui était dans ses confidences avait été étonné de cet acharnement épistolaire devenu obsessionnel.Pourquoi ? Timothée lui-même n’aurait su l’expliquer, dès qu’il avait vu Blanche-Marie sur le tillac du navire, il avait senti qu’elle était liée à lui et il avait refusé de penser, d’envisager que le fil fut rompu. Il avait donc persisté espérant que l‘une d’elles atteindrait sa destinataire, il lui avait écrit la plupart de ses pensées, de ses espoirs, de ses déceptions, partageant dans ses écrits toute sa vie. Il avait imaginé la jeune fille lisant ses lettres, il l’avait fantasmée, il avait été désappointé chaque fois que le courrier était distribué, mais il avait persisté, il la faisait vivre dans son imaginaire. Quelle n’avait donc pas été sa surprise de la voir au milieu de ce marché, alors qu’elle ne faisait plus que partie de son imaginaire ! Et l’émoi qu’il avait ressenti l‘avait conforté dans ses espoirs. Son cœur avait failli exploser. S’il avait pu, il l’aurait pris dans ses bras, mais, elle, que ressentait-elle ? 

— Il y a de cela un peu plus de deux ans, je suis même venu jusqu’ici sur un navire que mon frère commandait. Il est capitaine désormais, vous savez… enfin bref quand je suis venu, je n’ai trouvé personne qui puisse me renseigner. 

Blanche-Marie écoutait sa tirade qui ne lui laissait pas la place de dire quoi que ce soit. Elle lui souriait. Arrivée devant la maison, elle la dépassa entraînant son compagnon à s’asseoir au bord du fleuve. 

— Je n’ai pas reçu vos lettres, je ne sais où elles sont ? Je n’étais plus à La Nouvelle-Orléans depuis plusieurs années, lorsque monsieur de Bienville est parti, je suis allée vivre à Fort-Rosalie où une place m’attendait. 

— Mais c’est le lieu du massacre !

— Oui. Mais comme vous pouvez voir, je suis là, elle ne tenait pas à épiloguer sur son calvaire, enfin toujours est-il que j’ai cru que vous m’aviez oublié, nous étions des enfants ou peu s’en fallait et nous avions si peu échangé.

— C’est vrai, mais ça ne change rien.

— Si vous le dites… et vous, vous êtes devenu géomètre ?

— Hydrographe. Oui, j’ai fini mes études et suis maintenant au service du roi.

il tâta l’étoffe de la manche de son uniforme comme pour prouver ses dires. 

— Cela m’a permis d’aller à Saint-Domingue puis de venir jusqu’ici. Aujourd’hui, c’est la compagnie qui m’a diligenté pour faire une étude de la région, mais les événements Natchez me rendent oisif. Le gouverneur et monsieur de la Chaise ne veulent pas risquer ma vie et celle de mon équipe pour quelques mesures, alors nous sommes assignés en quelque sorte à résidence.

L’angélus du milieu de la journée sonna ramenant Blanche-Marie à ses obligations. Elle prit congé de Timothée, il la retint et lui demanda à la revoir. Elle accepta et lui donna rendez-vous sur le marché le lendemain à la même heure.    

***

Les jours qui suivirent multiplièrent les rencontres entre la suivante et l’hydrographe. Chaque jour, l’un retrouvait l’autre à l’angle de la demeure du gouverneur et de la place d’armes, une heure avant l’angélus de midi. Ils marchaient alors l’un à côté de l’autre, suivi de la petite Aglaé servant de chaperon, conversant à bâtons rompus, ils avaient fait tomber les barrières de la timidité et de la réserve et semblaient rattraper le temps perdu. Personne n’y trouvait à redire, et tous y voyaient l’augure de bons événements. Martha fut la première à questionner son amie sur ces entrevues. Elle obtint pour tout réponse et explications : 

— nous ne faisons que parler, c’est tout. 

Mais le rougissement des pommettes qui accompagnait la réponse trop prompte disait autre chose, mais Martha respecta la discrétion de Blanche-Marie. La jeune fille ne mentait pas. Elle attendait, chaque jour, le jeune homme. Elle n’avait jamais fait autant attention à sa mise, ne s’épargnant aucun reproche et se trouvant des défauts où elle n’en avait pas, s’estimant trop maigre, les cheveux trop rouges et ses yeux pas assez verts. Sa garde-robe avait soudainement pris de l’importance et n’avait aucune des qualités requises pour la mettre en valeur, soudainement aucune robe ne lui seyait. Timothée de son côté n’en revenait pas, il l’avait retrouvée, le rêve tant de fois ressassé était à sa portée. Il était là bien avant l’heure de son rendez-vous, craignant chaque fois que la jeune fille ne vienne pas pour une quelconque raison, et à chaque fois émerveillée de la voir là, son cœur s’emballant à la vue de son éclatante chevelure. Parfois, il la faisait attendre, la regardant au loin, jubilant de plaisir à son impatience, puis il s’élançait à sa rencontre traversant le marché à grande enjambée. Une fois rejoint, le couple se promenait sur la rive du fleuve reprenant leur conciliabule. Ils se racontaient leurs vies respectives, devenant, chaque jour, plus intimes. Ils jouissaient de leur présence sans pour autant dévoiler leur sentiment de peur d’en casser le lien qui à tous se révélait. Ce fut madame Payen de Noyan, qui ayant remarqué les rêveries dans lesquelles se perdait Blanche-Marie alors même que l’on s’adressait à elle, qui intervint. 

— Blanche-Marie y aurait-il quelque chose qui vous soucie ces derniers temps ?

— Non, non, madame, tout va bien.

— Alors ne serait pas ce jeune militaire, hydrographe, je crois, et avec lequel vous vous affichez, qui vous fait rêver ?

Blanche-Marie se sentit rougir d’être ainsi dévoilée, il ne lui était pas venu à l’idée que l’on puisse se rendre compte de son émoi, mais elle ne songea pas à mentir. De toute façon à quoi bon ?

— Et comment l’avez-vous rencontré ? Il vous a été présenté ?

— J’ai fait sa connaissance sur le Vénus sur lequel il était mousse.

elle lui raconta alors l’histoire des citrons qui lui avait sauvé la vie. 

— Je suppose qu’il est d’une bonne famille pour être hydrographe du roi ?

— Il est le fils d’un négociant de La Rochelle.

— Ah ! c’est bien. Et vous pensez qu’il songe à demander votre main ?

— Ma main ! Non, je ne crois pas. Je ne sais pas. Et… je ne suis pas sûr de le vouloir.

— Il ne vous séduit pas ? Vous ne me le laisserez pas croire. Blanche-Marie, il serait peut-être bon que vous songiez au mariage, non pas que je pense me défaire de vous. Cette pensée est loin de moi, mais vous n’êtes pas faite pour devenir vieille fille, sous cet air sage, il y a un tempérament plein d’ardeur. Alors si ce n’est pas lui, il va falloir ouvrir l’œil, vous êtes dans une contrée où il y a cent hommes pour une femme. Au Canada, les femmes sont obligées de passer par des épousailles sous peine de passer pour des femmes de mauvaises vies et d’être enfermées, ici nos gouverneurs ont été peu regardant à ce sujet. Vous êtes une jeune femme de qualité, avec de l’instruction et fort bien tournée, il n’y a donc aucune raison que vous ne trouviez pas un mari convenable. Alors si c’est celui qui vous convient il serait bon de bousculer le destin avec circonspection toutefois, votre vertu ne doit pas être mise en doute. 

Blanche-Marie était sidérée par le conseil, mais elle en avait de la gratitude pour sa protectrice dont la bienfaisance lui donnait du courage. Elle avait réfléchi au mariage sans vraiment se l’avouer. Elle avait espéré sans trop y croire un encouragement du jeune homme, mais il n’avait que réserve respectueuse à son encontre. Elle resta rêveuse suite à la conversation, pesant le pour et le contre, se demandant ce qui valait le mieux pour elle, imaginant comment amener le jeune homme à se déclarer, d’autant qu’elle ne doutait pas de l’attirance qu’il éprouvait pour elle. 

***

Il fallait qu’il la trouve, il fallait que cette fois-ci il passe le pas, il se devait de se déclarer, il ne pouvait prendre le risque de la perdre une fois encore. Il était parti en courant, avait culbuté une sentinelle de la caserne, s’excusant au passage sans pour autant interrompre sa course. Il courait au-devant de Blanche-Marie. Cette fois-ci, c’était la bonne occasion, il n’y aurait pas d’autres occasions. Il traversa le marché, évitant étals, clients et marchands, sans trop bousculer quoi que ce soit autour de lui. À grandes enjambées, il passa devant la maison du gouverneur, sur la banquette de la rue de Chartres, esquivant une dame suivie de sa servante, traversa la rue du Maine, puis la rue Saint-Philippe, tourna dans la rue de l’arsenal, entra dans l’enclos du couvent et frappa à la porte du bâtiment principal. Il ne tenait pas en place. Lorsque la sœur tourière ouvrit la porte intriguée par la virulence des coups, il était visiblement agité. Il la salua et demanda à voir d’urgence mademoiselle Peydédaut. Devant le ton du jeune homme, sans même lui en demander la raison, elle repartit la chercher. 

Quelques instants plus tard tout en replaçant son chapeau, Blanche-Marie arriva essoufflée, ayant compris qui l’attendait, elle venait d’un autre bâtiment à l’autre bout de celui-ci. Elle le trouva agité sur le perron. 

— Ah ! Blanche-Marie ! Il faut que je vous parle. 

La jeune fille regarda autour d’elle qui pouvait les entendre hormis Aglaé qui la suivait comme il se devait comme son ombre. La sœur tourière était toujours là, elle lui sourit et s’adressa à Timothée. 

— Vous pourriez me raccompagner tout en m’expliquant ce qu’il y a de si urgent ? 

Il hocha la tête en signe d’acquiescement. Elle salua la sœur un tantinet troublée par la situation. Blanche-Marie tout aussi curieuse, trouvant étrange le comportement du jeune homme, descendit les marches et se dirigea vers la rue avec ce dernier à ses côtés. 

— Alors, monsieur Monrauzeau, que se passe-t-il donc pour que vous veniez séance tenante m’enlever du couvent ? 

Chaque fois qu’elle se moquait de lui elle le nommait par son patronyme, elle utilisait ce stratagème le plus souvent pour cacher son émoi. Elle affichait un sourire malicieux après avoir mimé une fausse colère. Le jeune homme la prit par le bras et l’arrêta brusquement au coin de la rue sous un magnolia face au fleuve. Surprise par le geste, elle perdit quelque peu l’équilibre, d’autant qu’Aglaé tout aussi déconcertée la culbuta. 

— Blanche-Marie, monsieur de la Chaise nous renvoie à La Rochelle sous prétexte que la guerre avec les Natchez nous empêche de mener à bien notre mission ! 

Elle le regardait sans ciller. Elle semblait ne pas comprendre, du moins crut-il qu’elle n’en saisissait pas les conséquences. Il allait partir une fois de plus, ses jambes chancelaient, elle ressentit un grand vide en elle. Le jeune homme, qui ne la quittait pas des yeux, ne savait que penser de ce mutisme apparent. Il ne se donna pas le choix ni le temps de la réflexion, il n’avait plus rien à perdre. 

— Blanche-Marie vous n’êtes pas sans savoir ce que je peux ressentir pour vous ? Je ne suis guère expansif et je l’ai peut-être peu montré ? Mais je ne peux vivre sans vous à mes côtés. Alors voulez-vous devenir ma femme ? 

Il avait d’une traite fait sa demande, laissant la jeune femme passer du désespoir à la plus grande joie. Elle avait déjà réfléchi à cette demande, dont elle avait pris le temps de rêver tout à loisir et elle y avait trouvé plus d’un empêchement qu’elle avait confié à Martha qui les avait balayés sous le sceau des sentiments. Quand elle les avait expliqués à madame Payen de Noyan, celle-ci plus pragmatique les avait trouvés d’importance, mais point impossible à résoudre. Elle lui répondit forte de ces réflexions : 

— Timothée, je ne demande pas mieux que d’être votre épouse, mais je n’ai pas de dot et ne saurai vivre aux crochets de votre famille, aussi si vous voulez toujours m’épouser, il serait bon de rester vivre dans cette colonie où nous pourrions bâtir une nouvelle vie. 

— Mais Blanche-Marie, pendant mes missions, vous pourriez vivre chez mes parents dans un confort certain.

— Timothée, ce serait trop me demander, je n’ai rien contre vos parents bien sûr, mais ici je me suis fait une nouvelle vie où l’on ne me rappelle pas ma condition incertaine. Vous, ne vous serait-il pas possible d’y obtenir un emploi ? 

Timothée ne répondit pas tout de suite, il réfléchissait laissant la jeune fille désemparée. Ce qu’elle venait de lui expliquer ne le contrariait en rien et il comprenait fort bien sa demande connaissant tout ou presque de sa vie. Il avait retenu l’élément le plus important, elle n’avait pas rejeté sa demande. 

— Blanche-Marie, quoique nous décidions, il me faudra tout d’abord retourner en France. Je pense, je suis même certain que mon père ne verra aucun inconvénient à mon installation dans la colonie. Sous quelle forme je ne sais pas encore, mais de cela, je ne m’inquiète pas. Mais pourrez-vous m’attendre ou alors m’accompagner avant que de revenir nous installer ? Accepterez-vous de m’épouser avant tout cela ? 

— Cela fait beaucoup de questions. Ai-je le temps d’y réfléchir ? 

— Je ne pars que dans trois semaines.

— Alors cela peut attendre demain. Mais sachez, Timothée, que je tiens à être votre femme.

Chapitre 024


Blanche-Marie Peydédaut

la révélation

Les rires fusaient et emplissaient le jardin de madame Payen de Noyan, cela faisait bien longtemps que les Orléanais ne s’étaient pas octroyé la liberté de s’amuser sans arrière-pensées terrifiantes. La maîtresse des lieux avait tenu à organiser et accueillir les fiançailles des rescapées de Fort-Rosalie. Elle mettait un point d’honneur à prendre le pas sur la femme du gouverneur et cette occasion était idéale, elle pouvait avec diplomatie lui faire de l’ombre puisque Blanche-Marie était sa protégée. 

Madame Payen de Noyan avait bien fait les choses, sur des tréteaux à l’aide de planches de grandes tables avaient été dressées dans le jardin à l’ombre des magnolias. Et si la colonie avait connu des disettes, ces temps semblaient révolus au vu des denrées qui étaient servies à profusion par une dizaine d’esclaves. Les convives se pressaient déjà à leur place se régalant des odeurs de viande qui tournaient sur des broches, bœuf à bosse, venaison de cervidé, dinde sauvage, oie étaient au menu, rien n’avait été omis pour faire de ces festivités une réussite. Faisans, perdrix, cailles trônaient déjà sur les tables, tous se demandaient comment la maîtresse de maison avait pu rassembler autant de mets. 

Les deux fiancées étaient à l’étage finissant de s’apprêter. La décision de Blanche-Marie, bien que soudaine, n’avait pas empêché sa protectrice d’en instruire aussitôt monsieur de Bienville pour lui faire part de l‘heureuse nouvelle. Madame de Payen de Noyan ne doutait pas qu’il aille en être satisfait, il l’avait déjà remercié de tout ce qu’elle faisait pour la jeune fille et avait même envoyé de l’argent pour la pourvoir. Il avait en cela été influencé par Graciane, soulagée de savoir Blanche-Marie  en vie et en santé. Quant à Marie Roussin, elle avait cédé à la demande de François de Montigny malgré le peu de temps écoulé depuis le drame. Les deux jeunes femmes s’habillaient avec soin, si Marie irradiait de bonheur, Blanche-Marie, bien que sûre de son choix, était quelque peu inquiète. Se marier ? Elle ne doutait pas de Timothée, mais quel allait être son avenir ? Elle était à nouveau à l’aube de tout recommencer, son parcours de vie n’était que revirement, elle se sentait ballottée par le destin sans pouvoir en prendre réellement les rênes. Un flot de questions se bousculait dans ses pensées. Appuyée par sa protectrice et son époux, elle avait obtenu sans trop de difficulté la garantie de s’installer dans la colonie où désormais elle avait des amis et où elle se sentait chez elle malgré les drames survenus. Ce qui l’inquiétait le plus c’était la famille de son fiancé, l’accepterait-elle ? Une fille sans dot et au passé si trouble, si incertain. Les laisserait-il faire selon leur choix ? 

 Tout en laissant ses préoccupations occuper son esprit, elle se vêtait d’une robe de contrebande que sa protectrice lui avait offerte pour l’occasion. Elle était à nouveau sanglée dans un corset de toile, mais se sentir maintenue, cette fois-ci, la rassurait. Sa criarde nouée à la taille attendait de recevoir la robe qui encombrait les bras de la petite Aglaé. Elle était simple de belle facture, de couleur crème avec pour seule fioriture une garniture de volant de mousseline au décolleté et aux bas de manches. Elle flattait sa carnation et mettait en valeur sa chevelure flamboyante. Marie de son côté pavoisait dans une robe couleur bleu roi, don de la femme du gouverneur afin de marquer l’intérêt de son époux pour la jeune femme avec ce que cela sous-entendait pour Blanche-Marie. Les deux jeunes femmes n’étaient pas dupes, mais elles en avaient cure et se complimentaient du résultat. Elles étaient, l’une et l’autre, très en beauté. Coiffées et fin prêtes, elles rejoignirent les invités qui les attendaient. Héroïnes du jour, elles étaient le symbole de l’espoir du renouveau après les heures noires. 

***

À leur arrivée, chacun se précipita pour féliciter les couples. Marie était ravie, prête à oublier, Blanche-Marie était moins à l’aise, elle n’appréciait guère d’être le centre d’intérêt de tous. 

Passé les effusions, elle s’était assise entre Timothée et Martha. Celle-ci en profita pour lui annoncer qu’elle quittait La Nouvelle-Orléans pour une plantation dans les Atchafalaya acquise à son nom par Alboury, lui-même ne pouvant en posséder une. D’après ce dernier, une maison, plutôt une cabane pensait-elle, les attendait sur une grande boucle longeant le bayou au milieu d’immenses cyprès et chênes recouverts de mousse espagnole, un jardin de camélias et d’azalées, des bambous, une palmeraie, elle était fébrile à l’idée de se perdre au milieu de cette étendue déserte. Blanche-Marie l’écoutait, la rassurait, elle était détournée dans le même temps par de multiples attentions auxquelles elle répondait avec sourire un tant soit peu figé. 

De son côté, Madame  Payen de Noyan était tout à sa réception, son banquet avait rassemblé tout ce qui comptait dans la ville et ses alentours, de civiles comme de militaires. L’arrivée de Madame de Launay, la femme du gouverneur, attira tous les regards. Elle alla à ses devants, la nouvelle venue venait d’arriver seule excusant son époux retardé par une affaire de dernières minutes. Un représentant de France qui venait de débarquer. 

***

Les esclaves servaient du gombo, d’autres des vins, les rires fusaient au milieu des échanges, on conversait à bâton rompu comme si l’on ne s’était pas vu depuis des lustres. Blanche-Marie, le vin devait y être pour quelque chose, s’était détendue, c’est alors que le gouverneur Périer se présenta, accompagné d’un homme brun à l’allure bien tournée, mais visiblement fort fatigué. Il était connu de personne, et pour cause, il avait débarqué deux jours avant à l’île Dauphine. Après avoir salué les maîtres des lieux et l’assemblée, le gouverneur demanda à son hôtesse s’il pouvait s’isoler afin de s’entretenir confidentiellement avec mademoiselle Peydédaut. Surprise, Madame Payen de Noyan acquiesça et avec son époux, monsieur de Villars du Breuil, accompagna le gouverneur et son compagnon dans une pièce de la maison qui servait de salon. Ils furent rejoints par Blanche-Marie et Timothée, ce dernier n’ayant pas voulu la laisser seule devant l’invitation inopinée. La jeune fille s’assit au côté de sa protectrice à qui elle jeta un regard inquiet, Timothée resta debout derrière son fauteuil, une main sur le dossier de la jeune fille en signe de protection. Elle était fort inquiète se demandant ce que pouvait être encore ce coup du destin. Madame Payen de Noyan, présentant dans sa posture toute son autorité, était prête à en découdre. Son époux, assis à ses côtés, le devinant posa sa main sur son bras afin de la contenir. Elle lui tapota la main lui faisant par ce geste familier comprendre qu’elle avait compris. Le gouverneur, debout face à eux, était impassible et paraissait indifférent à tous, bien que ce fût lui l’initiateur de cette entrevue. 

— Mesdames et messieurs, je vous présente monsieur Parent, secrétaire de monsieur le marquis de Landiras de Montferrand, Grand Sénéchal de Guyenne. 

À cette présentation, tous les regards se retournèrent vers Blanche-Marie, tous se tendirent. La jeune fille essayait en vain de ramener à son souvenir l’image de cet homme qu’elle avait sûrement déjà vu. L’homme lui semblait familier. Et ce Sénéchal, était-il celui qui avait mis en prison, elle et sa mère ? Et qui lors de ses visites en semblait désolé, ce qui, pour l’enfant qu’elle était, était incompréhensible. L’homme se racla la gorge. 

— Mesdames et messieurs, je suis là pour faire appliquer le document officiel que j’ai en ma possession. 

La peur saisit Blanche-Marie. Le gouverneur, lui, pensait, que justice allait être rendue, persuadé qu’il était d’être devant une fille de rien. Le reste de l’assemblée se posait mille questions, inquiet de la suite. 

— Tout d’abord suis-je bien en présence de mademoiselle Blanche-Marie Peydédaut, née au château de Saint-Mambert en Guyenne ? Les personnes qui vont l’attester devront signer au bas de ce document. 

Blanche-Marie sentit ses jambes tremblées de façons incoercibles. Que lui voulait-on encore ? Un sentiment de révolte jaillissait des tréfonds de son âme, elle était prête à se battre. 

— Je suis Blanche-Marie Peydédaut, fille de Jeanne Peydédaut, je pense que madame Payen de Noyan peut en attester. S’il le faut à l’extérieur, Martha qui a fait le voyage avec moi peut aussi en témoigner. 

— Cela ne sera pas utile, il faut deux témoins et je puis être l’un d’eux. Je me souviens très bien de vous, si madame Payen de Noyan veut bien faire office de deuxième témoin, cela sera parfait. 

Comme monsieur Parent accompagnait sa demande d’un sourire plein d’amabilité, tout le monde se détendit. Se tournant vers Blanche-Marie, il reprit : 

— Je suis venu jusqu’ici afin de vous retrouver, et cela afin de faire appliquer le testament de feu monsieur de Saint-Aubin, dernier vicomte de Castelnau de Saint-Mambert

Le gouverneur tiqua, cela n’allait pas selon ses convictions. Monsieur Parent, faisant office de notaire, décacheta une première lettre. Il leva les yeux vers ses interlocuteurs pour s’assurer de leur attention. S’éclaircit la voix :

— Monsieur le Marquis de Landiras de Montferrand, en ma qualité de Grand Sénéchal de Guyenne, j’exige que le testament ci-joint et dont je suis témoin et garant soit appliqué à la lettre…

Madame Payen de Noyan

Le ton autoritaire de la lettre surprit tout le monde même le gouverneur. Dans quel imbroglio avait bien pu se trouver cette fille pour qu’un grand Sénéchal en arrive à ce genre d’extrémité ? Monsieur Parent avala le verre d’eau qu’un esclave avait posé à sa portée, ce qui d’ailleurs l’avait mis mal à l’aise peu habitué que ses besoins soient pourvus avant que d’être. Il décacheta enfin le testament, tous étaient suspendus à ses lèvres.

« … moi, chevalier de Saint-Aubin, et, à cette heure vicomte de Castelnau de Saint-Mambert, atteste, avec preuves ci-jointes et copies dûment conformes remises entre les mains du Grand Sénéchal de Guyenne, que Blanche-Marie Peydédaut est la fille reconnue de mon frère Philippe-Amédée Vicomte de Castelnau de Saint-Mambert, précédent tenant du titre. Elle est à ce titre la dernière représentante de notre famille. Je lui laisse à son entière et exclusive disposition les biens de notre famille, terres, château, meubles et titres dont la liste est ci-jointe et dont la copie est chez maître Barberet… »

 Tous les regards se tournèrent vers la nouvelle héritière. Blanche-Marie instinctivement prit la main de Timothée et la serra. Des larmes coulaient sur son visage, elle retrouvait enfin son identité, sa vie, sa famille, et même si elle était seule au monde, on lui reconnaissait enfin le droit d’avoir une famille, une filiation. 

***

Le navire remontait l’estuaire de la Gironde après une traversée de deux mois et demi. Le capitaine de la Normande avait accepté la demande exceptionnelle. Les deux passagers descendirent dans la chaloupe où étaient déjà leurs malles, les marins souquèrent jusqu’à la rive du fleuve. Ils s’amarrèrent au ponton.

Devant elle, Blanche-Marie voyait au travers de ses larmes les rangs de vignes que l’automne avait roussi et qui supportaient de lourdes grappes prometteuses, derrière le château de Saint-Mambert aux pierres blanches illuminées par le soleil du matin et plus loin les toits du village.  

Elle était rentrée chez elle et tenait la main de Timothée.  


Blanche-Marie Peydédaut

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

L’orpheline/ chapitre 016

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chapitre 016

La rencontre

Philippine de Madaillan

Sa nuit avait été tourmentée, pour la première fois Philippine s’était refusée à Hilaire. Elle avait prétexté être fatiguée. Léandre ne quittait plus son esprit, elle ne savait comment l’en chasser. Elle avait rêvé de lui, cela l’avait réveillée puis empêchée de se rendormir. Elle avait fini par se lever avant l’aube. Elle s’était rendue à la bibliothèque prendre un livre qu’elle n’arriva pas à lire. Cet homme la perturbait, cela l’agaçait. Elle ne l’avait pas rencontré depuis le banquet qui s’était déroulé deux jours auparavant et pourtant elle avait l’impression qu’il se trouvait toujours devant elle. Ce jour, Hilaire le conduisait à sa plantation avec ses comparses, de son côté elle irait dire adieu à ses amies, c’était celui de leur embarquement pour la France. Cela l’attristait, elle n’allait plus les revoir. Elle allait se sentir bien seule. Elle en aurait des nouvelles, cela elle n’en doutait pas, mais elles ne partageraient plus leur temps ensemble. À qui pourrait-elle se confier désormais? 

Cunégonde la découvrit dans le salon donnant sur le jardin, elle devina qu’elle ruminait la période à venir. Elle comprenait la tristesse de sa maîtresse. Elle la salua et lui demanda si elle désirait déjeuner. Devant son assentiment, elle repartit vers la cuisine. Son repas du matin pris, elle réclama à sa chambrière de lui préparer un bain, elle espérait ainsi se détendre. 

***

Hilaire s’était levé et ne fut pas surpris de la trouver debout face à lui dans sa tenue d’intérieur. Pendant qu’il se sustentait, il lui rappela qu’il allait se mettre en route rapidement pour la plantation et qu’il emmenait les négociants venus de France. « — Je suppose mon ami que vous allez les chercher à l’hôtel du gouverneur. Pourriez-vous m’y déposer, je vais aller voir Catherine et Fortunée avant leur départ.

— Bien sûr, pas de problème, par contre je pars dans une heure.

— Je n’ai plus qu’à m’habiller et à me faire coiffer, je serais donc prête. »

Cunégonde, après lui avoir réalisé son chignon, la seconda pour enfiler une de ses robes volantes sur son corset et sa jupe juponnée. Elle avait choisi la plus sombre, celle de couleur bordeaux. Elle mit un large chapeau de paille qu’elle attacha avec un ruban noué sous sa nuque et prit une ombrelle. Pendant ce temps, Hilaire, aidé d’Adrianus, finissait de se vêtir boutonnant son gilet et endossant sa veste sur sa culotte. Quand il s’avéra paré, il trouva sa femme en compagnie de sa chambrière dans le salon donnant sur la rue. Anatole ayant avancé le carrosse, ils s’y installèrent.

Une fois arrivée devant la demeure du gouverneur, Philippine quitta son époux, lui expliquant qu’elle se rendait directement sur la Levée. L’Apollon étant supposé se mettre en route le matin même, elle désirait avoir le temps de converser avec Catherine et Fortunée. Il ne la contraria pas, il réfléchissait à ce qu’il devait accomplir pendant sa journée. De plus, il avait vu repartir la voiture de monsieur La Michardière. Il présuma que celui-ci se trouvait déjà à l’intérieur et il n’aspirait pas à ce que celui-ci prit les choses en main. Il ne souhaitait pas qu’il attire vers sa maison ses nouveaux négociants. Que son épouse le délaissa de suite le laissait indifférent, il avait d’autres préoccupations. Philippine, devant le manque d’intérêt évident de son mari à sa demande, le regarda partir et pénétrer dans les lieux avec soulagement et sans culpabilité. Elle ne voulait pas entrer dans l’hôtel, elle ne tenait pas à croiser Léandre. Elle s’avérait consciente qu’elle allait le rencontrer à nouveau, mais elle espérait qu’entre temps il aurait quitté ses pensées.

Elle s’orienta vers la place d’Armes, et suivant le trottoir qui longeait les jardins de la maison du gouverneur, elle s’y engagea suivie de Cunégonde. Malgré les nombreuses entités qui s’efforçaient de l’interpeller ou d’attirer son attention, elle se sentait soulagée. Elle accéléra le pas en vue de se retrouver le plus rapidement au pied du navire afin d’y attendre ses amies. Alors qu’elle avançait regardant où elle marchait pour ne pas souiller le bas de sa robe, une intuition lui demanda de relever la tête, ce qu’elle réalisa instinctivement. Elle entrevit aussitôt une silhouette d’homme qui lui fit battre intensément le cœur. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu’elle reconnut Léandre ! Bien qu’il se situa encore sur la digue, elle sut que c’était lui. Elle ne pouvait l’éviter, elle saisit que lui aussi l’avait aperçu. Il se dirigeait vers elle. Elle essaya de rester stoïque. Il s’arrêta face à elle. « — Bonjour madame Gassiot-Caumobere.

Léandre Cevallero

— Bonjour ! Monsieur Cevallero, pour votre information, je suis madame de Madaillan. Le nom que vous venez d’employer s’avère celui de mon mari. » Instinctivement, Philippine n’avait pu s’en empêcher d’écarter le nom de son époux et de remettre le négociant à sa place. Appartenant à la noblesse, il devait utiliser son patronyme. Elle se surprit elle-même. Ce n’était pas dans son habitude de mettre le nom de sa famille en avant et en aucun cas de rappeler son véritable statut à quiconque. Elle se révélait naturellement dans l’empathie et ne tenait pas à se sentir supérieure. « – Excusez-moi, mais vous êtes de la famille de Madaillan-Saint-Brice?

— Oui, effectivement, le vicomte est mon oncle. 

— C’est amusant, car c’est la maison de négoce de mon père qui s’occupe de sa propriété dans l’Entre-deux-mers.

— C’est là que j’ai vu le jour.

— C’est une belle région, vous avez eu de la chance. Personnellement, je suis né dans Bordeaux.

— Et où se trouve votre maison?

— Mon père est en train de la déplacer pour plus de confort et dans le but d’agrandir nos chais. Elle se situera désormais dans le nouveau quartier des Chartrons. Elle est en fin de construction. 

— Oh ! je suis désolé, mais je dois vous quitter, outre que mon mari vous attend, j’aperçois les voitures de mes amies qui arrivent. Leur navire part dans la matinée, au plaisir de vous revoir monsieur Cevallero. » Étrangement, son âme s’était apaisée au son de sa voix et de sa présence. Leurs échanges, bien que formels, avaient tracassé Cunégonde. Elle avait pressenti qu’il y avait autre chose. Elle avait raison, Philippine se révélait des plus troublée, beaucoup de corrélations les rapprochaient, en plus du fait que de toute évidence ils se plaisaient. Elle s’inquiéta, elle ne voyait pas comment cela pouvait évoluer. De toute façon, elle savait qu’elle ne céderait pas à ses pulsions tant qu’Hilaire existerait à ses côtés même s’il détenait une tisanière, dénomination qu’elle avait apprise récemment au détour d’une discussion. Les deux jeunes gens se quittèrent. Philippine à l’instar de Léandre se trouvait sur un nuage. L’un comme l’autre réfléchissait à cet échange, ils étaient déstabilisés par ces coïncidences. Elle poursuivit son chemin jusqu’à la Levée où elle avait aperçu pendant la conversation ses amies l’atteindre. 

***

Lorsque Philippine atteignit la Levée, puis le navire l’Apollon, Catherine, Fortunée, leurs maris, leurs enfants et leur nourrice s’avéraient déjà à bord. Leur personnel déchargé les carrioles et les marins finissaient de transborder les malles à l’intérieur du bâtiment. Elle s’engagea sur la coursive et monta jusqu’à l’entrepont où elle trouva ses amies. La séparation entre les jeunes femmes se révélait extrêmement pénible. L’idée de ne plus se revoir les faisait souffrir à toutes les trois. Tout en retenant leurs larmes, elles conversaient essayant de ne pas laisser leur émoi surgir.

Tous attendaient la venue du gouverneur de Perier et sa famille, leurs biens étaient déjà rangés dans les cales et dans leurs cabines. Lorsqu’ils arrivèrent, le chagrin des trois amies avait du mal à ne pas jaillir. À l’instant où madame Le Chibelier pénétra sur le navire, Philippine alla vers elle et la remercia pour tout ce qu’elle avait accompli pour elle et ses proches. Celle-ci se trouvait en compagnie de son mari, de ses enfants et de messieurs de Bienville et Gatien Salmon qui avaient tenu à les accompagner. Comme tous les passagers et leurs biens se situaient à bord, le commandant du bâtiment annonça qu’ils allaient partir. Philippine se retourna vers Catherine et Fortunée, les embrassa et s’engagea sur la passerelle du voilier les larmes au bord des yeux. Elle rejoignit Cunégonde qui l’attendait sur la digue. Toutes les personnes ayant effectué leurs adieux étant descendues, l’Apollon leva ses amarres. Philippine le regarda s’éloigner sur le Mississippi, elle fut la dernière à quitter le lieu, son cœur allait exploser. 

*** 

Cathédrale Nouvelle-Orléans

Elle s’orienta vers la cathédrale Saint-Louis par le trottoir longeant ce que l’on commençait à dénommer l’allée des Pirates, car beaucoup de marchandises de contrebandes s’y vendaient. Cunégonde la suivait sans savoir où elle la conduisait. Philippine pénétra dans le lieu saint et se dirigea vers l’autel devant lequel elle s’assit. Ne voulant point l’importuner, sa chambrière s’installa sur un des bancs, à peine entrée dans l’église.

Philippine se mit à prier et demanda à Dieu de préserver ses amies et de se révéler clément envers elles et leurs familles. « — Et tu ne réclames rien pour toi? » La jeune femme sursauta et releva la tête. Devant elle se trouvait une femme qui lui était inconnue. Elle savait que c’était une entité, car elle avait perçu son interrogation dans ses pensées. « — Que me veux-tu?

— Rien! Je n’ai rien à te revendiquer. Je ne suis plus un fantôme, je n’ai donc besoin de rien. Je suis venue pour toi. Tu ne te souviens pas de moi. Je me trouvais là le jour de ton mariage. »

C’était l’entité contre laquelle elle s’était énervée. « — Oui, je me rappelle, mais pourquoi t’es-tu approchée de moi ce jour-là ?

— Je suis présente, car tu as besoin d’aide, et je détiens peut-être des clefs pour t’ouvrir les portes. Il faut dire que je me suis retrouvée dans une situation similaire à la tienne, mais je n’ai pu l’accomplir.

— Mais de quelles portes, de quelle situation me parles-tu donc?

— La réflexion que j’ai effectuée le jour de tes noces ne s’avérait pas anodine, d’ailleurs elle t’a grandement agacée.

— C’est vrai, j’en suis désolée.

— Tu n’as pas à t’excuser, tu ne pouvais être instruite alors de ce qui allait t’arriver, ton époux et sa tisanière, le départ de tes amies et maintenant Léandre. Tout cela te perturbe, car cela provoque beaucoup d’incertitudes. De plus, les messages que tu reçois te déstabilisent par le manque de précision ce qui est somme toute normal, même s’ils viennent jusqu’à toi pour te rassurer. 

— C’est exact, je l’admets.

— Comme tu le sais déjà, à cause de ta droiture, il ne se passera rien ici avec Léandre, mais tu quitteras la colonie d’ici un an. Entre-temps se produiront beaucoup de choses, certaines apparaîtront très pénibles et tu seras amenée à aider plusieurs personnes de ton entourage avant que de partir. Ne t’inquiète pas, c’est ton destin, tu ne détiendras aucunement la main dessus et tu n’auras aucune responsabilité sur ce qui va se révéler douloureux. Tu es forte, bien plus que tu ne le penses, alors n’abandonnes pas ta route, résous tes problèmes au fur et à mesure. Tu sauras au fur et à mesure ce que tu devras accomplir et ce que tu devras exécuter. 

— Vous ne pouvez être plus précise?

— Je suis désolée, je n’en ai pas le droit pour l’instant. Je vais te quitter maintenant. Si tu as besoin de moi, je reviendrai ici. »

De son banc, Cunégonde regardait sa maîtresse prier. Elle semblait fixer quelque chose devant elle. Elle se révélait consciente que tout comme Lilith, elle avait un don de la même envergure. Suite à ses demandes, elle l’avait réalisé. Cela correspondait toujours avec la visite de quelqu’un que l’on n’attendait pas ou des nouvelles qui survenaient de façon imprévue. Elle se souvenait encore de la tempête et des ordres de celle-ci qui les avaient protégés. Philippine se leva, les informations qu’elle venait de recevoir n’étaient pas pour la rassurer, mais au moins elle en savait un peu plus. Elle remonta l’allée centrale et annonça à Cunégonde qu’elles rentraient à l’habitation. 

***

À peine au sein de sa demeure, Philippine réclama à Héloïse d’aller chez Gabrielle d’Artaillon pour lui dire que son époux ne rentrerait pas aujourd’hui et qu’elle l’attendait le lendemain pour le souper. La servante s’exécuta, tous avaient compris dans l’habitation que leur maîtresse avait toujours raison. Elle interpella ensuite Cunégonde. « — Tu peux demander à Marceline de préparer un repas du soir pour demain? Nous devrions être quatorze. Si elle désire se rendre au marché, tu l’y accompagneras, je te donnerais de l’argent. Prie Adrianus de venir me voir s’il te plait. » Ce dernier exceptionnellement n’était pas parti avec son maître, il avait préféré le lui laisser au cas où elle en aurait besoin. Sur ce, elle s’installa dans le jardin, réfléchissant à ce que lui avait dit l’esprit dans l’église. Elle aussi lui avait confirmé son départ de la colonie. Elle avait été surprise, il ne lui restait qu’une année. De plus, elle avait insisté sur le fait que pour Léandre ce n’était pas ici qu’il surviendrait quelque chose. Cela sous-entendait que ce serait à son retour en France. Et qu’allait-il se passer pour qu’elle soit amenée à rentrer au pays outre que son oncle allait mourir d’après l’esprit de sa mère ? Elle en était là lorsque Adrianus se trouva devant elle. « – Adrianus, pourrais-tu aller jusqu’à la maison de négoce prévenir messieurs Brillenceau, Saurine, et de Villoutreix que je les attends demain soir pour un souper avec leurs épouses bien entendu?

— J’y vais de suite, maîtresse.

— Merci bien. » 

À peine partie, Violaine arriva avec Théophile qu’elle prit dans ses bras. Comment avait-elle pu ignorer son enfant ? Il commençait à se tenir debout tout seul et à essayer de marcher. Cela l’attendrissait.

***

L’heure venant, Philippine demanda à Cunégonde de l’aider à s’habiller. Elle avait décidé d’enfiler une de ses robes volantes, elle choisit celle de couleur crème. Et selon son habitude, elle se fit effectuer un chignon enroulé sur la nuque. Une fois prête, elle se rendit dans le salon donnant sur le jardin où elle avait sollicité l’installation de la table. Comme elle s’avérait très grande, au vu du nombre d’invités, elle était composée de tréteaux recouverts de nappes blanches. Le couvert avait été mis ainsi que les chandeliers pour éclairer le repas. La pièce détenait aussi un lustre et des portes-bougies fixés sur les murs. Tout se révélait prêt tel qu’elle le désirait. Cunégonde et Héloïse aidaient Marceline puis elles serviraient à table avec Adrianus. 

Elle alla s’installer dans une des bergères dans le salon d’à côté, ses réflexions envahirent ses pensées. Elle avait convié tout ce monde pour mettre le plus de distance entre elle et Léandre. Elle n’était pas assurée que cela suffirait, mais elle n’avait trouvé que ce moyen. Elle avait été informée la veille à peine entrée dans son habitation qu’Hilaire garderait ses visiteurs pour manger.

La première des invités à se présenter fut Gabrielle avec sa chambrière, ce qu’elle apprécia. Elle était venue avec son carrosse, aussi Philippine l’entendit arriver. Elle se leva et alla l’accueillir avec le sourire. Elle la fit assoir à ses côtés et demanda à Héloïse de lui servir un verre de vin blanc. Les paroles de bienvenues effectuées, Gabrielle engagea la conversation. « — Je te remercie de m’avoir prévenue qu’Adrien allait rester sur votre plantation. » Elle ne chercha pas à savoir comment elle en avait été informée. « – Je l’avoue, je ne m’y attendais pas non plus. Je me demande même comment ils ont fait pour tous se loger. À vrai dire, je ne suis jamais allée là-bas. C’est peut-être plus grand que je ne le pense.

— Il m’a semblé comprendre qu’il y a des choses sur la plantation que tu préfères ne pas voir. Ce que j’appréhende. Sur un tout autre sujet, je me dois de t’informer pourquoi je ne suis pas venue au départ de Catherine et de Fortunée. Je ne voulais pas vous déranger dans un moment aussi éprouvant pour vous. Je sais à quel point vous êtes liées. Je leur ai donc fait mes adieux lors de la soirée du gouverneur.  

— C’est très gentil Gabrielle. Effectivement, cela a été très difficile, voire pénible. Je pense que je ne les verrai plus. C’est bien dommage, car elles m’ont beaucoup aidée au couvent. Et toi, as-tu eu des nouvelles de Théodorine ?

— Aucune. Je lui ai écrit, c’est un capitaine de la caserne qui lui a porté la missive, car il allait à Pointe-Coupée. À son retour, il ne m’a rien rapporté, il s’en est même excusé. » 

La conversation se poursuivit sur divers points jusqu’à ce que se présente l’économe, le commis et le trésorier de la maison de négoce d’Hilaire accompagnés de leurs femmes. Visiblement, ils avaient dû se mettre d’accord pour leur heure d’arrivée. Il est vrai qu’ils habitaient pour ainsi dire les uns à côté des autres dans la rue Bourbon près de la rue de l’Arsenal. Philippine depuis leur premier repas avait pris l’habitude d’inviter leurs épouses une fois par semaine pour boire un thé. Comme Philippine se montrait d’une évidente bonté, mesdames Brillenceau, Saurine et de Villoutreix avaient, au fil des visites, créé des liens. Elles avaient été surprises par le comportement de cette dernière qui ne révélait rien d’un sentiment de supériorité alors qu’elles savaient qu’elle s’avérait noble. 

***

Hilaire Gassiot-Caumobere

Le carrosse avait mis trois bonnes heures avant de se retrouver à la Nouvelle-Orléans. Les six négociants discutaient de ce qu’ils avaient vu sur la plantation, hormis la présence de Lilith. Léandre avait tout de suite compris qu’elle était la maîtresse de leur hôte. Il culpabilisa beaucoup moins quant à son amour naissant pour Philippine. Arrivés devant l’habitation, monsieur de la Michardière découvrit sa voiture face à la porte. « — Il semblerait que mon épouse soit chez vous Hilaire. 

— Je pense qu’elle n’y est pas seule, ma femme a dû organiser un repas, j’espère que cela vous convient à tous ? » Tout le monde était fort satisfait de cette occasion. Quant à Hilaire, il était déjà informé qui se trouvait là, Lilith l’en avait instruit. Ce qu’elle ne lui avait pas dit c’est l’amour naissant entre Philippine et ce Léandre Cevallero, mais elle savait ce qui allait parvenir au cours de l’année. Lorsqu’ils entrèrent, Philippine les accueillit et leur fit servir un verre en attendant le souper. Elle croisa de façon insistante le regard de Léandre, elle comprit ce qu’il avait aperçu. « — Ne vous inquiétez pas monsieur Cevallero, je m’en révèle consciente. » Il fut surpris par sa réplique, se retournant vers tous, elle poursuivit. « — Mesdames, messieurs, nous allons passer à table dans le salon à côté. » Cunégonde était venue prévenir sa maîtresse que le repas pouvait être servi.

Chacun choisit la place qu’il désirait, Philippine avait demandé à Gabrielle et à Marie Élisabeth de Villoutreix de s’assoir à ses côtés. Léandre n’avait pu s’empêcher de se rapprocher, il s’était installé à gauche de madame de Villoutreix. Son regard glissait plus souvent vers son hôtesse que vers son hôte. Adrianus, Héloïse et Cunégonde débutèrent le service passant les uns derrière les autres afin de proposer les vins et les plats. Les conversations commencèrent, et monsieur Gendroneau de La Rochelle généra une réflexion qui décontenança les Louisianais « — Pendant le voyage, monsieur de Bienville était fort remonté envers monsieur de Perier. Savez-vous pourquoi ?

— Nous nous devons d’être lucide, notre précédent gouverneur, s’il a accompli des erreurs avec les Natchez, a déterminé les bases du commerce avec les îles et a accru l’élevage et l’agriculture. » Argumenta monsieur de la Michardière qui s’était installé proche d’Hilaire. Il désirait déculpabiliser l’ancien gouverneur qui avait été un vrai soutien pour son comptoir et sa vie personnelle. «  Si ce n’est pas indiscret, qu’a donc fait votre dirigeant avec ses Indiens ? » Demanda monsieur Ducourez qui sentait bien que ces interlocuteurs s’avéraient mal à l’aise avec sa requête. « — Monsieur de Perier, afin de développer la production de la colonie a amené les planteurs à débuter les cultures d’indigo, à améliorer les rendements du sucre, du riz et du tabac. Il a, de plus, fait planter des figuiers de Provence et des orangers de Saint-Domingue. Les terres ayant pris de la valeur, leurs demandes et acquisitions n’ont cessé d’augmenter. Il a même fixé à vingt arpents, en perpendiculaire du fleuve, la superficie des plantations pour chaque propriétaire. Là, où il a procédé à une erreur, qui s’est transformée en guerre, c’est avec les Natchez. Il leur a manqué de respect, alors que jusque là, les colons s’entendaient bien avec eux. Ils entretenaient de bonnes relations, au point qu’un certain nombre de fermes se situait auprès du grand village Natchez. Personne n’en est vraiment sûr, mais il semblerait, que monsieur de Perier ait voulu construire pour lui une plantation sur les terres les plus fertiles de ce peuple. Il aurait même été jusqu’à leur ordonner de quitter le pays. Les Indiens ont réagi en attaquant les colons et ils en ont beaucoup massacré. » Répondit Hilaire qui n’avait que faire de la mansuétude de son alter ego. Souhaitant détourner la conversation Philippine prit la suite. « – Ce qui est dommage, c’est qu’avec tout ça, nous n’aurons plus de bals à la maison du gouverneur. Outre que monsieur de Bienville n’y loge pas, je crois avoir compris qu’il va être obligé de se rendre au fort des Natchez. Nous avons encore quelques problèmes avec les Chickasas. 

— Vous avez oublié que le chevalier de Pradel a ouvert un cabaret.

— Je sais bien, madame Saurine, mais décemment nous ne  pouvons y aller.

— Accompagnée de votre conjoint, aucune raison ne vous empêche d’y accéder. Après tout, nous avons tous besoin de musique, exprima Léandre avec un large sourire et le regard fixé sur leur hôtesse. 

Gabrielle d’ARTAILLON

Philippine, encore plus, elle possède une très jolie voix, aussi au couvent, elle a très vite fait partie de la chorale. De plus, elle joue divinement bien de la harpe si bien qu’elle nous a fait écouter un très beau morceau lors de nos dernières pâques. Il est dommage que vous n’en ayez pas une ici. » Conclut Gabrielle. « — Une harpe ! C’est amusant, depuis des lustres nous en détenons une dans l’entrepôt dont personne ne veut, ajouta le trésorier ». Hilaire, bien qu’il ne percevait pas pourquoi, était agacé par cette partie de la conversation. Il supposa que cela venait du fait qu’il ne connaissait pas les dons de son épouse. Il ne s’y intéressait peut-être pas assez. « — Monsieur Saurine, vous pourriez la faire livrer demain matin ? Je pense que cela fera plaisir à ma femme. » Les échanges se poursuivirent sur d’autres sujets. Hilaire était titillé par quelque chose qu’il ne discernait pas. Il estimait que cela concernait Philippine, mais il n’aurait pas su dire quoi ? Avec plus d’attention, il aurait pu réaliser l’intérêt que portait Léandre pour son épouse. Ce dernier suivait, avec plus de curiosité, les conversations féminines afin de pouvoir s’y immiscer. La seule chose qui le passionnait, c’était connaître la jeune femme, rien d’autre en fait ne le captivait. Il appréciait en dehors de sa beauté, de son charme, de son regard envoûtant, son empathie évidente envers les gens. Cela l’attendrissait et touchait son cœur. Celle-ci n’était point dupe de l’effet qu’elle lui faisait et paraissait ne pas voir où il voulait en venir. Toutefois, elle percevait sa bonté et la corrélation avec son âme. Elle était intérieurement bouleversée même si elle n’en laissait rien transparaître.

***

La plantation avait rappelé Hilaire. Les quatre négociants allaient partir pour la Mobile puis pour la France. Ils n’avaient donc plus rien à faire avec lui. Ceux-ci avaient passé les deux dernières semaines en visite au sein des autres comptoirs de la ville.

Philippine avait été amenée à revoir Léandre, jamais en tête à tête, son époux ne les avait invités à nouveau qu’afin d’échanger dans l’espoir de nouer des liens voire des contrats. Aucun d’entre eux ne s’était engagé avec quiconque. Ils attendaient de connaître toutes les maisons de négoces de la colonie. Ce fut lors de ces discussions que Philippine apprit leur départ et leurs pérégrinations. Léandre comprit que cela la touchait, mais il savait qu’il ne surviendrait rien entre eux au vu des circonstances. De toute façon, il ne voulait pas d’une simple aventure avec celle-ci. Il espérait plus, mais il ne saisissait pas comment cela pourrait se réaliser. Il en était dépité. Quant à elle depuis qu’elle se révélait consciente qu’il allait quitter la Louisiane, il ne sortait plus de ses pensées. 

Le dimanche de Pâques était passé et Philippine n’avait point aperçu la révérende mère dans l’église lors de la messe. Ayant décidé que cela était anormal, elle opta, une fois son mari parti, de gagner le couvent. Cela faisait bien deux semaines qu’elle ne s’y était pas rendue. Dès qu’elle fut prête, accompagnée de Cunégonde, elle monta dans le carrosse. Elle ne put s’empêcher de ressasser de sombres pensées tout au long du voyage qui heureusement s’avérait fort court. Elle pressentait un drame. Arrivée sur les lieux, elle perçut de suite une étrange atmosphère. Il se passait quelque chose et ce n’était pas bon. Elle pénétra dans l’habitation principale et fut accueillie par sœur Marie-Madeleine. «  Bonjour ma sœur. Vous avez un problème ?

— Bonjour Philippine. Oui, notre révérende mère ne va pas bien. Elle est épuisée.

— Je peux aller la voir ?

— Bien sûr, venez. Je vais lui annoncer votre visite. » Elles gravirent l’escalier qui menait à l’étage et aux appartements de sœur Marie Tranchepain. Elles croisèrent sœur Blandine qui sortait de la chambre de la souffrante. Philippine remarqua sur son visage son désarroi. Elle comprit que son pressentiment était juste, la situation apparaissait préoccupante. Elle attendit derrière la porte que sœur Marie-Madeleine prévint la malade. Elle pénétra dans la pièce où l’on avait tiré les rideaux des fenêtres. «  Bonjour, révérende mère, il paraîtrait que vous n’êtes pas bien. 

— Bonjour, mon enfant ! vous pouvez vous approcher. Mon mal ne contaminera personne, j’en suis sûre. J’avoue, je ne me trouve pas consciente de ce qui me ronge, mais cela m’épuise. 

— Vous êtes allée faire chercher un médecin ?

— Ils sont très pris et puis je pense que c’est inutile. Aucun ne pourra alléger ma douleur.

— Enfin ma mère, vous ne pouvez savoir. L’un d’eux peut, peut-être, vous soulager quelque peu. Je pourrais demander au docteur Breytal de venir vous ausculter. C’est la moindre des choses.

— Faites comme vous le sentez, mon enfant. Je vous fais confiance et je ne suis plus apte à réfléchir. » Philippine resta une petite heure lui tenant compagnie, lui racontant les semaines où elle n’était point venue les visiter. Quand elle sortit, elle était au bord des larmes. Elle alla retrouver les autres sœurs. «  Notre révérende mère m’a autorisée à aller quérir un médecin. Je vais donc me rendre chez le docteur Breytal. J’espère qu’il pourra arriver avant la tombée de la nuit. »  Toutes furent rassurées, sauf sœur Blandine, qui la suivit jusqu’à son carrosse, où l’avait précédée Cunégonde. «  Tu sais, Philippine, cela ne va pas changer grand-chose.

— Oui, ma sœur. Mais si, au moins, il pouvait l’apaiser. »

Elle s’arrêta sur son retour chez le soignant, qui accepta de suite de se rendre au couvent. Elle demanda ensuite à Anatole de stationner à la cathédrale Saint-Louis. Une fois arrivée, elle lui dit de rentrer à l’habitation. Elle s’en retournerait seule. Cunégonde, attristée par ce qui effondrait sa maîtresse, comprit qu’elle ne devait pas quitter la voiture.

***

Léandre Cevallero

Philippine pénétra dans l’église. Elle ne se situait là que pour prier, elle n’attendait personne, aussi aucune entité ne se présenta. Elle sollicita le créateur pour qu’il amoindrisse les souffrances de la mère supérieure. Même si elle avait appréhendé qu’elle allait malheureusement mourir, elle ne méritait pas cela. Ayant accompli sa supplique, elle sortit du lieu saint. En passant la porte, elle vit s’approcher face à elle, Léandre. Elle l’attendit. « — Vous n’avez pas l’air de vous porter bien, madame de Madaillan ?

— Appelez-moi Philippine. Nous ne sommes que tous les deux, nous n’avons pas besoin de faire du spectacle. C’est vrai, je ne vais pas très bien. Je viens d’avoir une mauvaise nouvelle de plus. » Léandre devina que la précédente était son départ. «  Voulez-vous que nous marchions jusqu’à la Jetée ?

— Ma foi, pourquoi pas ? » Philippine se dirigea vers le trottoir opposé à l’hôtel du gouvernement suivi du jeune homme. Elle appréciait l’idée de réaliser quelques pas avec Léandre, même si elle évitait le plus possible d’être vue. «  Si je puis me permettre, qu’elle est la dernière nouvelle qui vous a tant attristé. 

— Je viens d’apprendre que la révérende mère se trouve au plus mal.  

— Cela est fort affligeant effectivement.

— Nous avons créé un vrai lien d’affection entre nous. Elle a été très bienveillante envers mes amies et moi-même. Elle s’est comportée comme une mère avec nous.

— Je comprends que cela vous secoue. »

Atteignant la digue, et désirant s’éloigner du tumulte du port, ils en suivirent le cours vers le nord de la cité. «  Excusez-moi, mais quand partez-vous ?

— Nous allons à la Mobile dès demain, nous devions naviguer sur le lac Pontchartrain, mais il semblerait qu’il y ait un problème, un manque d’embarcation. Nous prendrons la flute, la Gironde, qui nous mènera au port de la Balise puis nous nous rendrons à Biloxi puis au fort de notre destination. Nous y passerons quelques jours et nous repartirons pour la France. 

— C’est donc la dernière fois que nous nous revoyons ici. 

— Ici ? Vous pensez que nous nous reverrons ailleurs ?

— Si j’en crois mon intuition, dans un an je serai rentrée au pays.

— Vous allez revenir ? Et votre époux ?

— Je ne saurais vous dire. Depuis mon arrivée dans la colonie, à l’intérieur de moi, je sens que je retournerai chez moi. »

Léandre était surpris par cette information, qui lui convenait. Il pouvait attendre une année voire deux, il n’espérait pas mieux que de la voir venir à lui. Il patienterait. Ils accomplirent encore quelques pas ensemble, ils avaient du mal à se séparer, puis il la raccompagna jusqu’à sa demeure. Ils se quittèrent. À peine fut-il parti que Philippine s’effondra. Cela faisait beaucoup trop d’incertitude. 

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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mes écrits

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Chapitre 14

La naissance

Théophile

Une rumeur se colporta à la Nouvelle-Orléans, une révolte d’esclaves allait se déclencher et se propager. D’où venait ce bruit qui courait ? Nul n’aurait su le dire, mais depuis le marché, les gens répandaient l’information. Cela les inquiétait tous. Les Amérindiens accueillaient les esclaves en fuite, plusieurs avaient été recueillis par les Natchez et les Chicachas, aussi ceux-ci pouvaient les amener à se retourner contre leurs maîtres.

Ce fut dans son entrepôt où avec son commis et son économe, Hilaire effectuait le point sur le dernier arrivage que lui parvint la nouvelle. Tout de suite, il pensa à Lilith. Il laissa son économe poursuivre leur tâche et demanda à son commis de l’accompagner jusqu’à la plantation. Il se précipita à son habitation et après avoir succinctement expliqué la situation à son épouse, il courut à l’écurie où Anatole avait sellé la jument la plus rapide sur l’ordre de son maître. Philippine trouvait qu’il s’agitait pour rien, elle se révélait consciente qu’il ne serait pas concerné, mais elle ne pouvait le lui dire. De plus, il aurait été sceptique, cela ne les aurait pas aidés pour la suite de leur vie. 

Escorté de Jean-Pierre Saurine, son commis, il partit aussi vite qu’il le put vers la plantation. Trois heures plus tard, les chevaux exténués par la course, les deux hommes se situaient devant le pavillon. Lilith attendait dans la galerie se tenant le ventre, son enfant bougeait à l’intérieur. Sa petite fille, à ses pieds, assise sur le plancher, jouait avec une poupée que sa mère lui avait confectionnée. Hilaire sauta de suite de sa monture et gravit les quatre marches qui menaient jusqu’à elle. Il la prit aussitôt dans ses bras tant il avait eu peur qui lui fut arrivé quelque chose. Jean-Pierre était resté en arrière, il n’était pas à l’aise devant la scène, situation qu’il connaissait par ailleurs.

Lilith s’avérait consciente de ce qui inquiétait Hilaire et elle savait que la plantation ne serait pas touchée. Elle ne le lui dit pas, elle était assurée qu’il ne l’entendrait pas, il demeurait trop anxieux devant cette supposée menace. Il prit le temps de lui transmettre qu’il devait installer une veille accrue sur ses cinquante esclaves. Il lui demanda de ne pas quitter le pavillon. Elle consentit. 

Il se rendit au plus vite dans les champs afin de trouver le contremaître, son économe et ses surveillants. Quand il les eut découverts, il leur expliqua le danger qui lui avait été annoncé. Les quatre hommes agréèrent de suite à la mise en garde. La nuit qui suivit, ils circulèrent dans le quartier des esclaves avec vigilance, au sein duquel personne ne bougea. Le lendemain, après les avoir comptés, il détenait toujours le même nombre d’individus. Ils furent rassurés. Hilaire n’avait pas dormi avec Lilith, il avait demandé à Jean-Pierre de rester armé et de tirer sur tout se qui déplaçait ou s’approchait de la maison. Il ne s’était rien passé pendant la nuit ni pendant le jour qui suivit. Le seul évènement fut l’arrivée d’une troupe militaire s’arrêtant devant la plantation. Le capitaine de ce corps se présenta et signala au maître que les problèmes se situaient plus au nord sur le Mississippi, du côté de pointe de coupée. Lorsque Hilaire en effectua le retour à Lilith, elle lui répondit. « — Oui, je savais, Hilaire. Mais si je vous l’avais dit, vous ne m’auriez pas cru. Les militaires vont revenir dans quelques jours, ils auront fait prisonniers plus d’une dizaine d’esclaves qu’ils iront exécuter à la Nouvelle-Orléans. » Il ne réagit pas. Il demeura sceptique. Il ne comprenait pas comment elle pouvait être instruite de cela, comme de tout ce dont elle l’informait. Il avait déjà été fort surpris des renseignements au sujet de sa femme. Tout l’étonnait venant d’elle, il n’était pas loin de penser que c’était une sorcière, mais elle se révélait trop belle pour en être une.

Quelques jours plus tard passa la troupe armée avec un troupeau d’esclaves attachés les uns aux autres. Ils les ramenaient à la cité. Il n’y avait, semble-t-il, plus rien à craindre. Hilaire toutefois resta deux semaines. Il renvoya Jean-Pierre prévenir Philippine du danger apparemment écarté. 

***

À deux mois d’intervalles, Hilaire allait avoir deux enfants. Il se trouvait stupéfait de cette coïncidence. Allant tous les jours dans le lit de ses compagnes quand il se retrouvait avec l’une d’elles, ce n’était guère surprenant, cela ne pouvait qu’arriver. Il venait de parvenir sur sa plantation et il était toujours agité par la nouvelle qu’il avait apprise la veille. Il aurait dû le remarquer plus tôt. Si cela avait été évident pour Lilith qui l’avait informé dès qu’elle l’avait compris, il n’en avait pas pris conscience pour Philippine. Elle ne lui avait rien dit, mais au-delà de quatre mois, au vu de sa minceur, il aurait dû le constater. Partant du principe qu’il ne voyait rien, son épouse avait fini par lui communiquer la nouvelle. Il était resté ébahi ce qui fit éclater de rire Philippine. « – Cela n’a rien d’extraordinaire, vous me possédez chaque jour où vous vous retrouvez là, ce qui par ailleurs se révèle agréable. Il n’y a donc rien d’étonnant. » 

Il se situait encore dans la galerie qui entourait le pavillon. Lui qui était si déterminé quand il s’agissait de ses biens et de sa fortune, il ne savait comment l’annoncer à Lilith. Comment allait-elle le prendre ? Celle-ci s’en avérait consciente depuis quelque temps. Ce matin-là, elle se prépara avec soin. Elle fit de sa chevelure un  chignon qu’elle drapa dans un tignon. Elle enfila sur son jupon une large jupe blanche et un corsage de même couleur dont les manches bouffantes s’arrêtaient au coude par des fronces qui créaient un volant jusqu’à mi-bras. Elle mit sa fille, Louisa, sous la surveillance d’une servante que lui avait donnée Hilaire. Elle avait estimé cela quelque peu déplacé de fournir une esclave à une esclave, mais elle n’avait effectué aucune remarque. Il pensait l’émanciper, mais il ne réalisait pas la démarche, elle savait pourquoi. Elle avait entendu le carrosse arriver, et avait aperçu Hilaire en descendre. Elle comprenait le sujet de son hésitation et le fait qu’il demeurait tétanisé dans la galerie. Elle sortit de l’habitation avec un sourire. « — Bonjour, Hilaire. Tu as peur que je te gronde, car ton épouse est enceinte. C’est pourtant somme toute normal. » Il resta ébahi devant la jeune femme. Elle rajouta. « – Tu devras lui trouver une nourrice, elle ne pourra allaiter l’enfant à venir. Une vente d’esclave à la Nouvelle-Orléans arrivant de Saint-Domingue s’effectuera début juin, juste avant la venue du nouveau-né. Tu devras acheter celle qui s’appelle Violaine. Tu verras, ensuite il n’y aura plus de problème. » Il avait du mal à comprendre comment elle pouvait être informée de tout cela. Il se révélait conscient qu’elle avait toujours raison. Il s’était attaché à une sorcière, mais elle était tellement belle, tout comme à sa femme. Quant à celle-ci, si elle n’affichait pas ses dons, il avait saisi qu’elle en détenait aussi.

***

Etienne de Perier

Le gouverneur de Perier faisait les cent pas dans son bureau. Auguste de Faye, son secrétaire, et Nathanaël Ferry d’Esclands, son économe, attendaient qu’il ait fini de lire la lettre qui le perturbait. « — Messieurs, comme nous l’avait dit Edmé Gatien Salmon, mon commissaire-ordonnateur, lors de son arrivée en novembre, la Couronne a réorganisé la colonie. Visiblement, la Compagnie des Indes qui la contrôlait l’a abandonnée depuis janvier. En fait, cela n’est point grave. Nous serons donc en droit de recevoir tous les marchands provenant de France à condition qu’ils fassent partie d’un port agréé par la Couronne et qu’ils puissent présenter une licence appropriée. Ils ne doivent transporter que des cargaisons venant de France ou de nos colonies. En aucun cas, ils ne doivent le vendre ailleurs que dans notre pays d’origine. Je doute que cela freine le marché clandestin, mais nous devrons nous organiser. À vrai dire, cela va changer peu de choses par rapport à la Compagnie. » Ses deux interlocuteurs comprirent de suite ce qui perturbait le gouverneur. Il s’avérait las de la contrebande commerciale grandissante et des conflits sans fin avec les Amérindiens, la situation ayant du mal à s’améliorer. Désormais pourquoi resterait-il dans la colonie ? Il avait déjà envoyé une lettre au cardinal Fleury, maintenant que le roi détenait à nouveau la main sur la Louisiane, il avait espoir d’obtenir une réponse. « — Au vu des problèmes que nous avons toujours avec les Natchez et les Chickasas nous allons construire un magasin à poudre et un corps de caserne pouvant loger trois cents hommes. Voyez avec mon frère et monsieur Gatien Salmon, comment s’y prendre monsieur Ferry d’Esclands. »

***

Lorsqu’il rentra chez lui, Catherine comprit de suite que son époux était contrarié. Elle patienta, afin qu’il se remette quelque peu, avant de lui demander le sujet de son tracas. « – Ma chère, je crois bien que nous allons retourner en France. Le gouverneur vient d’avoir la confirmation que la Couronne récupère la totalité de la Louisiane. Auguste et moi pensons qu’il attend la réponse du cardinal de Fleury. À mon avis, elle ira dans son sens. 

— J’espère que j’aurai le temps d’accoucher.

— Quoiqu’il arrive, nous ne partirons pas avant. »

***

Étrangement, bien que sa grossesse avança, Philippine y était quelque peu indifférente. Son ventre lui pesait, mais ne l’empêchait pas d’être active, aussi elle continuait à aller au couvent. Tandis qu’elle s’occupait avec les enfants en compagnie des sœurs, elle ressentit un moment de lassitude, elle alla s’asseoir dans la véranda. Elle était à peine installée que les entités de sœur Madeleine et sœur Marguerite s’approchèrent pour lui parler. Au vu de beaucoup, elles auraient pu passer pour des fantômes, mais Philippine s’avérait consciente qu’étant entrées dans la lumière c’était leur énergie qui la visitait. Il arrivait qu’elle les perçoive vaguement, mais ce jour-là elles se révélaient très visibles pour elle. Elle s’étonna de leur rencontre, celles-ci lui annoncèrent la naissance du fils de Lilith et le fait qu’elle serait amenée à l’aider. Elle demanda comment, mais à ce moment-là sœur Marie Tranchepain l’approcha, elles disparurent. « — Alors ma petite, vous êtes fatiguée. Vous ne devez pas trop vous affairer, vous ne devez pas oublier que vous êtes enceinte. Regardez, Catherine et Fortuné ne viennent plus.

— C’est vrai, il faut dire que Catherine attend des jumeaux et Fortunée va avoir un fils qui est déjà fort remuant, ce qui l’exténue.

— Vous m’étonnez, comment avez-vous appris cela?

— Toujours de la même façon, révérende mère.

— Et vous, vous êtes informée du sexe de votre futur nourrisson?

— Il semblerait que ce soit un garçon!

— Vous allez toutes avoir des garçons.

— Oui, enfin Catherine aura un garçon et une fille.

— Voulez-vous rester là ce soir ? Nous détenons une chambre libre à l’étage?

— C’est aimable à vous, mais mon époux est absent. De plus, je dois ramener Cunégonde et je ne peux faire exécuter des aller-retour à Anatole. Il a autre chose à faire.

— Vous êtes vraiment obligeante. Faites aussi attention à vous. C’est important. Je dois vous laisser les enfants et les sœurs ont besoin de moi. 

— Ne vous inquiétez pas, je vais rentrer, cela sera mieux pour moi. »

Au moment où la révérende mère la quitta, elle perçut quelque chose de négatif, un frisson la parcourut. Elle n’aurait pas su dire quoi. 

***

Ce matin-là, Lilith sentit les premières douleurs. Elle prévint Hilaire et réclama à sa servante d’aller chercher une vieille femme dans le village des esclaves. Celle-ci faisait office de cuisinière pour le maître et pour préparer la garbure aux esclaves. Quand elle pénétra dans le pavillon, elle demanda à la servante de l’aider. Peu d’accouchements se réalisaient sur une plantation, voire cela s’avèrerait inhabituel. La plupart des femmes s’arrangeaient à ne pas mettre au monde de futurs esclaves et en général elles mouraient sans en avoir officiellement eu. Beaucoup s’avortaient pour éviter une mauvaise vie à leur progéniture. 

Lilith

À peine arrivée, elle sortit le maître, les hommes n’avaient rien à faire dans ce genre de situation. La naissance eut lieu exceptionnellement dans la chambre et non dans la pièce la plus utilisée qui était souvent la seule à posséder une cheminée. À l’aide d’un petit feu de bois, elle demanda à la servante de maintenir la chaleur essentielle à la mère et à l’enfant, ce printemps se révélait étrangement frais. Elle calfeutra la salle tout entière, elle ne tenait pas à ce que les mauvais esprits entrent. Elle disposa un peu partout des amulettes de protection et d’autres pour faciliter l’accouchement. Elle fit préparer par la servante de l’eau chaude pour nettoyer la parturiente et le nourrisson quand il serait là, du fil au cas où il faudrait recoudre la mère et lui enjoignit de s’occuper des linges pour le nouveau-né. Au fur et à mesure que Lilith poussait, à demi debout, les bras levés et accrochés à une barre de bois, la vieille, une prêtresse vaudou, elle aussi, priait Erzulie pour qu’elle l’aide à le mettre au monde. Les incantations de la Mambo la réconfortaient. La Loa se tenait à côté de l’accouchée et la soutenait. Quand le moment le plus difficile arriva, la vieille la calma de sa voix grave, lui essuya le front puis le visage et enfin le corps. Elle la rassura, l’enfant se présentait, elle voyait son crâne. Lilith le poussait vers l’extérieur comme elle le pouvait. Elle ne réalisait rien d’autre que la douleur qu’elle éprouvait. La vieille l’attrapa puis retira le nourrisson du ventre de la mère qui ressentait encore les contractions. Après avoir coupé le cordon ombilical, elle donna le nouveau-né à la servante qui le lava et l’emmaillota, puis elle le remit entre les mains d’une femme qui détenait un tout-petit et qui pouvait l’allaiter. Lilith était épuisée et n’aurait pu l’accomplir. De toute façon, elle n’avait pas eu de montée de lait. Après avoir allongé la jeune mère, elle demanda à la nourrice de montrer le petit garçon à son père. Hilaire le nomma de suite Ambroise et pensa aussitôt qu’il devait émanciper Lilith et ses deux enfants. Ceci fait, comme tout affranchi, elle ne pourrait rester sur la plantation et serait obligée de vivre à la Nouvelle-Orléans. Cela deviendrait problématique, il se devait d’y réfléchir avant de passer à l’acte. 

***

Deux mois plus tard, le bureau de la maison de négoce Gassiot-Caumobere était empli entre le personnel et les quelques clients qui étaient venus dans les lieux pour se renseigner. Hilaire faisait de son mieux pour les rassurer. Ses entrepôts se révélaient pleins, ils attendaient un ou deux bateaux pouvant transporter leurs marchandises jusqu’à l’île de la Balise. Louis Brillenceau et Jean-Pierre Saurine effectueraient le voyage afin de vérifier sur quel navire elles embarqueraient. Alors qu’il conversait avec monsieur Martin, un planteur, il entendit son économe, monsieur Brillenceau, parler d’une vente d’esclaves se déroulant le matin même. Il lui revint en mémoire la demande de Lilith. Il devait aller chercher une nourrice pour l’enfant à venir de Philippine. Bien que celle-ci n’ait point ses douleurs annonçant l’accouchement, le mois de juin venait de commencer depuis quelques jours. Il supposa que ce n’était pas pour rien qu’il recevait l’information. Il fouilla parmi ses pensées le nom de l’esclave qu’il devait quérir. « — Violaine! » L’homme face à lui le regarda interloqué. « – Excusez-moi, mais pourquoi me donnez-vous ce prénom

— Désolé, il vient de me revenir. Je suis confus, mais je vais devoir vous quitter. Monsieur Brillenceau va prendre le relais et vous renseigner. Louis, je dois m’en aller, c’est urgent. Peux-tu t’occuper de monsieur Martin? » Son économe acquiesça, se demandant ce qu’il pouvait y avoir de si pressant. 

Hilaire attrapa son tricorne, et se précipita au marché en face du port, en général les transactions de « bois d’ébène » se pratiquaient là. Sur place, il rencontra le mari de Gabrielle. En fait, c’est lui qui s’occupait de cette traite négrière. La vente avait commencé par les plus beaux spécimens. Hilaire l’interpella. « — Monsieur de la Michardière, par hasard est-ce que ce sont des esclaves provenant de Saint-Domingue?

— Oui, ils en viennent tous. Une plantation a fait faillite et le propriétaire préférait écouler ses marchandises en dehors de l’île. 

— Possédez-vous, parmi eux, une femme du nom de Violaine? » Le négociant s’étonna d’une demande aussi précise. Il ouvrit le document qu’il avait en main et qui détenait la liste des esclaves. « — Oui, effectivement j’ai une dénommée Violaine. Je pense que c’en est une qui a perdu son enfant pendant le voyage?

— En fait, j’ai besoin d’elle, car j’ai besoin d’une nourrice. 

— Pas de problème, je vais demander à ce que l’on aille la chercher. » Il fit signe à un des marins et il lui réclama d’aller la quérir. Ce dernier lui fit remarquer qu’elle se trouvait mal en point. « — Pas d’inquiétude, monsieur Gassiot-Caumobere la veut et  je ne la lui vendrai  pas trop cher. »

***

Dans le jardin de l’habitation, à l’ombre d’un magnolia, Philippine essayait de lire tout en buvant un café. Elle avait du mal à se concentrer, elle songeait à ses amies qui avaient accouché. Comme prévu, Catherine avait mis au monde une fille, Éléonore et un garçon, Hippolyte, fin mai. Fortunée quant à elle avait donné naissance à son fils Rolland, lors des premiers jours de juin. Les servantes de ses deux proches intimes étaient arrivées l’en informer. Aucune des deux n’avait eu de problème pendant leur délivrance, elle s’en trouva bien heureuse. De son côté, l’enfant n’avait pas l’air de vouloir venir et cela la fatiguait. Elle songeait que cela commençait à faire long. Elle avait l’impression que le temps ne s’écoulait plus. Elle avait de plus en plus de mal à bouger tant cette gestation s’avérait interminable et épuisante. Elle en était là de ses ruminations quand elle sentit son corps se crisper. Un élancement violent se propagea dans tout son organisme, elle cria de douleur. Elle appela Cunégonde qui arriva en courant face à l’intensité du hurlement. Marceline de sa cuisine entendit sa maîtresse et se hâta sur le devant de son pavillon. Découvrant Philippine en train de s’effondrer, elle se précipita elle aussi. L’une et l’autre soutinrent Philippine qui perdait les eaux. La chambrière s’exclama. « — Héloïse, Héloïse, va chercher le médecin, vite, vite. » La jeune servante sortit avec empressement de l’habitation pendant qu’elles la montaient dans sa chambre. Elles allongèrent la future mère. Dans le mouvement, celle-ci aperçut son animal gardien. « — Ne t’inquiète pas! Cela va être rapide. »

L’employée de la maison courut jusqu’à la demeure du médecin qui se situait à deux pâtés de maisons. Elle se retrouva devant suffocante, et frappa à la porte. Une domestique l’ouvrit et découvrit Héloïse rouge et essoufflée, elle lui demanda ce qu’elle voulait. « — Ma maîtresse, Philippine de Madaillan, vient de perdre les eaux. L’accoucheur doit arriver au plus vite. » La servante pivota et se dépêcha d’aller l’informer. Elle revint plus calmement, et dit à Héloïse qu’il allait se présenter, mais qu’il n’y avait pas d’urgence cela pouvait prendre des heures.

Exaspérée, Héloïse repartit en courant vers l’habitation. Au moment où elle l’atteignit, monsieur Gassiot-Caumobere s’approchait avec une mulâtresse en piteux état. « — Qu’est ce qu’il se passe, Héloïse

— La maîtresse vient de perdre les eaux, elle est en train d’accoucher. Je suis allée chercher le docteur, mais il m’a dit qu’il n’y avait pas d’urgence.

Violaine

— Emmène Violaine, ce sera la nourrice ! Je cours chez le médecin. »  Héloïse estima que celle qui allait être la nourrice n’était vraiment pas en grande forme, elle supposa qu’il lui était arrivé quelque chose. Son enfant avait dû mourir puisqu’elle allait allaiter le nourrisson. Lorsqu’elle entra dans la chambre, elle annonça Violaine. Marceline et Cunégonde tournèrent à peine la tête, elles pratiquaient tout ce qu’elle pouvait pour rassurer la parturiente. Cunégonde demanda à Héloïse d’aller faire chauffer de l’eau pour pouvoir le laver quand il se trouverait là, ce qui ne saurait tarder tant cela semblait aller vite, ainsi qu’un linge humide pour soulager leur maîtresse. À l’instant où elle revint, le nouveau-né siégeait dans les bras de Violaine qui souriait devant le chérubin. Dans la salle à côté, elles lui effectuèrent la toilette et l’emmaillotèrent. De leur côté, Cunégonde et Marceline nettoyèrent leur maîtresse et après le lui avoir changé les draps tirèrent les volets pour la laisser dormir. 

Ce fut à ce moment-là que le maître arriva avec l’accoucheur visiblement énervé. « — Vous devez faire sortir les servantes de la pièce, il faut faire silence. Il faut réduire le feu et ouvrir les fenêtres en vue d’aérer afin que l’air circule. J’espère que vous l’avez couchée sur le dos, c’est ce qu’il y a de mieux à opérer.

— Monsieur le docteur, plus personne n’est dans la chambre, la maîtresse a accouché. Le petit est entre les mains de sa nourrice. » Le médecin resta ahuri et regarda Hilaire. « — Allez voir tout de même si elle va bien. Cunégonde, vous avez installé la nourrice et l’enfant?

— Oui maître, là où vous nous aviez dit dans la chambre d’à côté. 

— Je vais donc aller me présenter à mon fils. Voulez-vous me suivre docteur? »

***

Les trois amies décidèrent de faire baptiser leurs nourrissons à la Saint-Jean-Baptiste. La cathédrale Saint-Louis détenait ce jour-là beaucoup de monde, monsieur et madame de Perier avaient demandé à être leur parrain et leur marraine. Ces derniers les avaient ensuite invités à déjeuner au sein de la demeure gouvernementale. 

La cérémonie du sacrement de la naissance fut réalisée par le père de Beaubois qui y tenait. Dans le lieu saint, en plus des parents et de leur entourage, étaient assises de nouvelles personnes que les jeunes mères ne connaissaient pas. Les baptêmes finis, tous sortirent sur le devant de l’église. Chaque couple renvoya dans leur carrosse leur nourrice et leur enfant dans leur habitation. Une fois fait, ils allèrent tous à pied chez le gouverneur. Gabrielle avait rejoint celles qui étaient devenues des proches et les complimentait sur la joliesse de leur nouveau-né. Elle-même regrettait de ne pas en avoir eu, elle pensait que cela était sa faute. Elle ne pouvait savoir que son époux s’avérait stérile. Aurélien de la Michardière avait eu plusieurs maîtresses. Il avait alors songé qu’elles effectuaient ce qu’il fallait pour ne pas tomber enceinte. Maintenant qu’il était marié, il supposait que cela venait de lui, il en était fort attristé. 

Arrivés dans la demeure, ils se retrouvèrent dans le grand salon dont les portes-fenêtres se révélaient grandes ouvertes afin de laisser entrer l’air provenant du fleuve. Outre le frère du gouverneur, Antoine-Alexis de Perier de Salvert, que tous connaissaient, les avait rejoints, le secrétaire, Auguste De Faye, le commissaire ordonnateur, Edmé-Gatien Salmon et son épouse, le chevalier Henri de Louboey considéré par tous comme un héros, la révérende mère, sœur Marie Tranchepain, le père de Beaubois et les quatre filles à la cassette accompagnées de leur conjoint. Hormis leurs hôtes installés en bout de table, chacun s’assit où il voulait, respectant l’alternance homme femme si possible. Le gouverneur en accomplit le tour présentant tout le monde. Les premiers plats servis chacun se mit à bavarder. 

Gabrielle d’ARTAILLON

Au milieu des conversations, Gabrielle entendit monsieur Gatien Salmon échanger avec le chevalier de Louboey de la plantation Chastellard. Elle tendit l’oreille. « — Il désire que l’on remplace les nègres condamnés par ceux de la Compagnie. Je n’ai rien contre, mais cela ne va pas être possible. La Compagnie quitte la colonie.

— Excusez-moi d’intervenir monsieur Gatien Salmon, mais vous parlez de la plantation de monsieur De Chastellard De Montillet, l’époux de Théodorine, une de nos amies? » Autour de la table, tous furent surpris de l’intrusion de la jeune femme que l’on entendait rarement en public. Tout le monde se mit à écouter l’échange. « — Effectivement, madame de La Michardière, mais ne vous inquiétez pas, il n’y a pas eu drame. Une dizaine de leurs esclaves se sont enfuis de leur plantation, nous en avons récupéré quatre. Ils ont fait partie de ceux qui ont été exécutés sur la place d’armes. Bien sûr, ils seront indemnisés pour ces quatre-là, mais nous ne pourrons pas les remplacer comme leur maître l’espérait. » Le gouverneur profita de ce silence pour diriger la conversation dans un autre sens, aussi il s’adressa au mari de Gabrielle. « — Monsieur de La Michardière, comment s’est passé la vente du navire le Saint-Laurent venant de Bordeaux.

— Très bien, monsieur de Perier, les vins et les eaux-de-vie ont été achetés à peine rangés dans mes entrepôts. Les viandes salées et les farines n’ont pas fait long feu. Je n’ai donc point à me plaindre. » Les échanges reprirent, chacun s’entretenant de son sujet ou problème. Philippine entendit monsieur Gatien Salmon dire au gouverneur que monsieur Diron d’Artaguiette, le commandant du fort Condé de la Mobile, rentrait en France. Cela avait l’air de soulager monsieur de Perier. Elle savait qu’il allait revenir avec un grade supérieur et le nouveau gouverneur. Elle se demanda d’où elle tenait cette information. Elle était pourtant assurée de sa justesse. Sur ce, madame Le Chibelierde Perier s’adressa à la révérende mère. «  Ma mère, nous avons envoyé un devis au roi afin de pouvoir achever votre bâtiment. Je suis consciente du nombre croissant de vos élèves. De plus, nous avons un réel besoin d’un nouvel hôpital au vu du mauvais état sanitaire de notre population, ce qui vous permettra de vous en occuper de façon pertinente. » Monsieur Gatien Salmon, installé devant Philippine, bouillait de colère intérieurement, ce dont elle se révélait lucide. Elle savait que les deux hommes ne s’entendaient guère, aussi ce qu’avançait l’épouse du gouverneur devait venir de lui. La conversation dériva sur les Amérindiens et l’inquiétude que cela pouvait engendrer. L’attitude des diverses nations indiennes à l’égard des Français s’avérait des plus fluctuantes. Des attaques étaient survenues des Natchez contre la Pointe-Coupée, ainsi que la riposte des Tonicas. La difficulté d’une paix avec les Chicachas était à craindre. La situation au fort des Natchez et au fort des Natchitoches apparaissait périlleuse. De plus, les manœuvres anglaises cherchaient à les brouiller avec les Chactas.

Le repas achevé, les hommes sortirent les premiers pour fumer et boire quelques alcools plus puissants. Les dames allèrent s’installer sous un chêne où une table, des fauteuils et des bergères y avaient été aménagés. Les trois amies et Gabrielle furent les premières à aller s’y asseoir. Catherine profita de l’absence momentanée de madame Le Chibelier de Perier qui était restée avec sœur Marie Tranchepain et ses comparses afin de parler de l’évolution du couvent, pour donner une nouvelle. « — Vous êtes au fait que monsieur de Perier avait demandé à monsieur le cardinal Fleury de changer de poste. Il vient d’obtenir la réponse, il sera substitué au début du printemps par un nouveau gouvernant. Pour l’instant, je ne détiens aucun renseignement quant au remplaçant.

— Mais alors Fortunée et toi allez quitter la colonie. S’exclama Philippine

— Nous l’avions déjà supposé et c’est toi qui nous as donné l’information, tu n’avais juste pas été éclairée du moment. 

— C’est exact, Catherine, je savais que l’une comme l’autre vous alliez repartir pour la France. Vous vous en irez sur le même navire que monsieur de Perier. Nous en avions effectivement parlé auparavant, mais je ne pensais pas que cela serait si tôt. Vous allez terriblement me manquer.

— À nous aussi, Philippine. Et toi tu vas rester?

— À vrai dire, je ne crois pas, mais je n’ai aucune idée de la façon dont cela va s’accomplir. Ce qui m’a été transmis était loin de s’avérer clair. Pour l’instant, nous devons profiter de nos présences, nous avons encore du temps devant nous. Dans deux jours, je vais au couvent voir sœurs Marie Tranchepain et les enfants. Voulez-vous m’y accompagner? » Toutes acquiescèrent par l’affirmative. Catherine et Gabrielle se rendraient chez elle et ensuite elles iraient chercher Fortunée. 

Gabrielle était troublée par ces nouvelles. Heureusement que son époux se révélait agréable et extrêmement attentionné, car autrement elle se sentirait bien seule. Monsieur de la Michardière l’avait en outre impliqué dans la maison de négoce, ce qu’elle avait apprécié. Philippine quant à elle se morfondait, quand ses amies seraient parties, cela s’avèrera plus difficile de garder le lien d’autant qu’elle présumait qu’elle devrait lutter pour sa propre vie. Elle le pressentait. Elle fut interrompue dans ses réflexions par l’arrivée des autres dames. 

*** 

L’été était passé, l’automne était bien avancé, lorsqu’une nuit, alors qu’elle était seule, Philippine sentit son corps devenir léger et se mettre à flotter dans les cieux. Elle rejoignait les myriades d’étoiles. Elle suivait une voix musicale, apaisante dont elle ne comprenait pas le sens. Tout à coup, elle se trouva debout, marchant sur un plancher. Elle réalisa qu’elle se situait dans un large couloir au plafond très élevé et illuminé par des flambeaux rivés sur les murs. Elle vit devant elle un animal qui ressemblait à une chèvre avec de très longues oreilles pendant de chaque côté de son corps. Elle sut de suite que ce n’était pas son animal gardien. Qui était-ce ? Ses grands yeux la fixaient et l’amenaient vers elle. Philippine était déstabilisée, c’était la première fois que cela lui arrivait. Manifestement, cet être l’attendait avec dans son dos un mur de couleur sombre ouvragé de moulures dorées. Elle constata qu’elle se retrouvait face à une porte à double battant. À l’instant où elle s’en approcha, ils s’ouvrirent. Tout en suivant l’animal, qui visiblement se découvrait là pour la guider, elle pénétra dans une large et longue galerie où d’un côté des portes-fenêtres montraient un ciel étoilé et de l’autre côté ce n’était que miroirs, et pour finir au fond apparaissait un trône en or. Elle s’en rapprocha et quand elle se situa à ses pieds son ange gardien se révéla. Elle s’interrogeait. Pourquoi se trouvait-elle dans ses lieux ? Pour que Jabamiah lui demande d’accomplir autant de chemin dans un décor si impressionnant et aussi solennel, elle avait surement effectué une mauvaise chose. «  Bonjour Philippine. Je t’ai fait venir jusqu’à moi pour te parler de ton fils, Théophile. » Elle fut étonnée. Pourquoi Théophile ? «  Il va lui arriver quelque chose?

— Non, Philippine. Mais es-tu consciente que tu ne t’en occupes point? Tu reproduis ce que l’on t’a fait et tu ne peux le rejeter. Son père s’y intéresse chaque fois qu’il rentre, mais il ne pourra le réaliser longtemps. Il faut donc que tu te soucies de lui. Tu ne peux continuer à l’ignorer et à le laisser juste dans les bras de sa nourrice, même si elle fait très attention à lui. » Philippine resta bouche bée, mais elle finit par répondre. « — Mais je fais comme mes amies, je ne suis pas au fait de ce que je suis supposée faire de plus. 

— Tes amies s’en occupent bien plus que tu ne le penses. Regarde. »

À ce moment-là sur un des miroirs de la pièce, elle aperçut Catherine puis Fortunée se préoccuper de leurs enfants. Elle ne savait pas, elle ne les avait jamais vues faire. Elle culpabilisa. Elle se retourna vers son ange, mais il avait disparu. Celui-ci était satisfait, Philippine avait compris. Cette dernière rebroussa chemin dans l’autre sens, guidée par la petite chèvre. 

Au petit matin, la jeune femme se réveilla mal à l’aise. Elle avait réalisé ce qu’elle faisait à son enfant, elle ne pouvait lui refaire vivre son existence, elle ne se le pardonnerait jamais. Effectivement, à l’instar de ce qu’elles avaient envisagé, les trois amies avaient partagé le plus de moments possible. Outre leurs visites régulières au couvent, elles se rendaient les unes chez les autres en y intégrant Gabrielle. Ce dont Philippine n’avait pas pris conscience, c’est qu’elle voyait très peu son fils. Il passait la majeure partie de son temps dans les bras de sa nourrice, Violaine. Elle pensait opérer comme ses amies, mais elle se trompait. Lorsqu’elles ne demeuraient pas ensemble, Catherine et Fortunée prenaient soin de leurs nourrissons et tout comme Hilaire, quand ils se trouvaient là, les pères s’intéressaient à leurs enfants. Les images de l’ange l’avaient bouleversée. Elle devait se reprendre. 

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Une nouvelle vie

Philippine de Madaillan

Ils se rendirent à pied jusqu’à la demeure de son époux, elle se situait à un pâté de maisons de celle du gouverneur, entre la rue Sainte-Anne et la rue du Maine sur la rue Royale. Elle occupait deux parcelles. Elle s’avérait vaste et détenait un étage chapeauté d’un toit élevé avec mansardes. Après avoir traversé le jardinet et gravi les quatre marches qui menaient à la galerie, le couple fut accueilli par Adrianus, le majordome et valet personnel de son maître. Étaient arrivés dans sa foulée les autres domestiques, tous des esclaves, afin de recevoir leur nouvelle maîtresse. Hilaire les présenta à Philippine. Anatole, qui se trouvait derrière Adrianus, était le jardinier, le palefrenier et le cocher ainsi que le conjoint de Marceline, la cuisinière. À leur côté, se révélait présente Cunégonde, qui serait sa chambrière et Héloïse, une servante à tout faire, les deux étaient à peu près du même âge que Philippine. Elle ne s’attendait pas à détenir autant de serviteurs et fut surprise, car toutes les femmes possédaient une peau très claire. Hilaire lui fit visiter ce qui allait être son habitation. Au rez-de-chaussée, elle traversa deux salons, le bureau de son époux, et une bibliothèque. L’étage avait quatre chambres avec une pièce adjacente à chacune pour la garde-robe et la toilette. Sous le toit se trouvait le logement des domestiques en dehors de celle d’Anatole et de Marceline qui se situait au-dessus du pavillon qui regroupait la cuisine et le garde-manger. Lorsqu’ils sortirent sur la véranda donnant sur le jardin agrémenté de magnolia, de chênes et de bosquets de fleurs, elle aperçut au fond de celui-ci l’écurie qui abritait trois chevaux et un carrosse. Elle était étonnée par autant d’aisance, car elle avait aussi découvert du beau mobilier dans les différentes pièces. 

Ils soupèrent en tête à tête. Hilaire expliqua à son épouse son travail et le fait qu’il était obligé de beaucoup s’absenter de la Nouvelle-Orléans entre sa plantation qui ne possédait qu’un petit corps de logis pour résider et ses clients dont ils devaient maintenir la fidélité. Philippine ne tenait pas à aller à la plantation même si elle devinait que le manque de confort sur place était qu’une fausse excuse. Elle savait qui y vivait. Depuis qu’elle avait traversé la ville à plusieurs reprises, elle avait été amenée à découvrir le grand nombre d’entités qui y circulait. Beaucoup étaient morts lors de pandémies, mais il y avait aussi les esclaves dont la trace des meurtrissures se révélait flagrante sur tout leur corps et les Amérindiens aux terribles blessures. Elle essayait de ne pas les entendre, car elle ne pouvait rien pour eux. Se rendre sur la plantation était par conséquent pour elle impossible, elle ne tenait pas à voir de ses yeux ce que l’on infligeait à ses pauvres malheureux. Elle se trouvait donc satisfaite quant à cette excuse.

Le repas passé, ils s’installèrent sur la galerie donnant sur le jardin. Ils continuèrent à converser. Tout en chassant les maringouins, Hilaire lui expliquait la face cachée de la colonie et de quoi vivait la gent de la ville. «  Comme vous devez la savoir, John Law avait créé la compagnie des Indes, mais la colonie fut un échec financier et elle s’écroula de façon spectaculaire. Je venais juste de m’installer à la Nouvelle-Orléans, et en France un bruit courait comme quoi l’économie coloniale de la basse Louisiane était officiellement en déroute contrairement à Saint-Domingue. D’ailleurs, le roi ne s’en est guère occupé, elle est administrativement à l’abandon.

— À l’abandon, mais le gouverneur de Perier semble avoir les choses en main et j’ai cru comprendre que des gens détiennent des fortunes non négligeables.

— Oui, c’est vrai, nous possédons d’autres solutions. John Law a fait arriver près de neuf mille personnes qui se sont installées sur le territoire, mais la plupart des investisseurs comme l’homme le plus riche de France, Crozat, se sont désintéressés de notre colonie. 

— Et quelles solutions avez-vous, car au vu de ce que j’aperçois ici tout comme chez le gouverneur ou notre notaire, l’argent n’a pas l’air de manquer? Le confort matériel de certains habitants affiche des produits de luxe comme la soie, les vins de Bordeaux, les bijoux en or et les services de porcelaine.

— C’est un fait ! Les résidents de La Nouvelle-Orléans se sont mis en quête de nouveaux marchés et ils ont sillonné le Mississippi et le monde des Caraïbes pour arriver à commercer. Grâce à des contacts récents, d’autres négociants commencèrent en retour à se rendre de plus en plus souvent à La Nouvelle-Orléans ou au fort de la Balise. Ils viennent des grands ports de Veracruz, La Havane, Cap-Français, à des villes jumelles comme fort Saint-Pierre en Martinique, ou encore à des centres de contrebande côtière telle Carthagène. 

— Vous effectuez de la contrebande?

— Nous n’avons guère le choix devant cette indifférence même si la compagnie a longtemps fait semblant de contrôler les exportations et les importations. Vous vous en rendrez vite compte sur le marché. Les marchandises indiennes y arrivent en abondance, en particulier les peaux de daims, qui sont exportées ensuite. La ville sert de grand marché agricole où les petits fermiers peuvent vendre ou troquer du riz, des légumes, des figues, des patates douces, des œufs et du jambon contre du sucre, du café, du vin, du tissu et des meubles introduits dans le pays. Les propriétaires de plantations cherchent des acheteurs ou des agents de courtage dont je fais partie pour leurs cultures de tabac, d’indigo et de riz. Même les esclaves des plantations viennent le dimanche distribuer les surplus qu’ils obtiennent sur leur lopin de terre.

— Mais les contrebandiers arrivent jusqu’à La Nouvelle-Orléans?

— Pas tout à fait, outre le fort de la Balise, l’arrière-pays de La Nouvelle-Orléans se prête fort bien aux mouvements de contrebande. Les transbordements de cargaison peuvent être facilement dissimulés le long des plages du lac Pontchartrain ou dans les marais plantés de cyprès chauves qui longent certaines portions du Bayou et de ses affluents. »

Tout en buvant son café, Philippine restait perplexe, cela voulait dire que les dirigeants laissaient faire. De son côté, Hilaire trouvait sa femme intelligente et perspicace, c’est ce que lui avait dit sa métisse.

***

Le moment venu, Cunégonde aida sa maîtresse à se déshabiller. La jeune femme garda sa chemise en lin fin et attendit son époux assis sur sa couche. Elle demeurait inquiète, elle ne savait pas ce qui allait se passer ni ce qu’elle était supposée faire, son cœur palpitait plus que de coutume. À sa grande surprise, la nuit de noces s’écoula merveilleusement bien, Hilaire se révéla très précautionneux et très attentionné afin de ne pas l’effrayer et de ne pas être brusque. Quand elle se réveilla le lendemain matin seule dans son lit, elle était apaisée. À peine levée, Cunégonde arriva et lui proposa d’enfiler une de ses robes volantes et de la recoiffer, ce qu’elle accepta avec gentillesse. 

***

Les jours passaient, Hilaire se rendait régulièrement à son bureau jouxtant ses entrepôts sur le port. Il était aux petits soins envers Philippine et partageait sa chambre chaque nuit. La jeune femme ne se faisait aucune illusion, elle se contentait de profiter de sa présence. Elle s’avérait consciente qu’il irait rejoindre sa métisse. Il était coincé entre elle et sa maîtresse, l’une et l’autre lui plaisaient. Étrangement, cela ne la touchait pas. Elle restait insensible à la situation. Elle pressentait que cela allait changer et qu’elle n’y serait pour rien. Elle avait l’impression qu’on la préservait. Son ange devait la protéger de tout ressenti affectif. 

Dans les premiers jours de son installation dans la demeure, elle comprit vite que sa garde-robe se révélait trop maigre. Elle demanda à Madeleine Lamarche, la couturière que leur avait envoyée l’épouse du gouverneur, de venir. Elle l’accueillit dans son salon. « — Bonjour, Madeleine, asseyez-vous. Vous prendrez bien un verre ou une tasse de café?

— Un café. Avec plaisir, madame. 

— Vous nous l’aviez fait remarquer au couvent, nous n’avions pas grand-chose dans nos bagages et vous aviez raison. Il s’avère évident que si mon mari recevait des amis ou des connaissances, je n’ai pas grand-chose à me mettre. Pouvez-vous agrandir le nombre de mes toilettes?

— Bien sûr, combien en désirez-vous?

— Pour bien faire, je souhaiterais six robes volantes et quatre robes à la française. 

— C’est sans problème, mais vous devrez vous procurer les étoffes de votre choix. De plus, vos amies mesdames de Rauzan et de Langoiran m’ont réalisé des demandes similaires, je ne pourrai donc pas vous livrer aussi rapidement que je le voudrais. Je vais bien sûr me faire aider, mais j’ai besoin tout de même d’un peu de temps. 

— Pour le temps, ne vous inquiétez pas, je ferai avec ce que j’ai pour l’instant, quant aux matières je verrais avec mon conjoint. 

— Si vous le désirez, sur la place d’armes, une boutique détient de beaux tissus, cela vaudrait peut-être la peine d’y aller.

— C’est une bonne idée, au moins pour les premières robes. »

Elles burent leur café et conversèrent. Philippine apprit comme cela que le gouverneur commençait à se lasser de la colonie et songeait à repartir en France. Il paraîtrait qu’il avait déjà sollicité le roi. Elle était à peine étonnée au vu de ce dont l’avait informé son époux. Suite au départ, de la couturière, elle réalisa que cela faisait plus d’une semaine qu’elle n’avait pas pris de nouvelles de ses amies. Elle les avait croisées à la messe dominicale, mais elles avaient peu échangé. Elles avaient trop de monde autour.

*** 

Suite au passage de Madeleine, Philippine avait invité ses amies. Fortunée, qui habitait rue de Chartres au nord de la ville, était venue en carrosse. Quant à Catherine, elle arriva à pied accompagnée de Gabrielle et de leurs chambrières. Le hasard des circonstances avait fait qu’elles détenaient chacune une maison d’un côté de la rue Saint-Philippe, sur la rue Royale. À peine sur place, elles s’installèrent dans le salon autour de la table marquetée où Cunégonde et Héloïse avaient posé de quoi se désaltérer plus une cafetière et quelques friandises quémandées par leur maîtresse. Chacune s’assit dans un des fauteuils, cannés et moulurés en bois naturel s’appuyant sur des pieds cambrés, mis à leur disposition. Ses amies se montrèrent admiratives quant à la décoration de la pièce, mais elles avouèrent toutes les trois qu’elles n’avaient pas à se plaindre de leur habitation et de leur contenu, ni de leurs domestiques. Une fois servies, elles commencèrent à échanger sur leur mariage. Fortunée s’avérait des plus heureuse, et annonça qu’elle avait trouvé l’âme sœur. Catherine et Gabrielle remercièrent Philippine, leurs époux respectifs se révélaient très aimables et délicats envers elles. Si elles ne rentrèrent pas dans les détails, toutes étaient satisfaites de leurs nuits de noces, ce qui soulagea leur proche qui les avait guidées vers leur conjoint. Voyant qu’à l’inverse leur hôtesse ne disait pas grand-chose, elles finirent par lui demander si tout s’était bien passé pour elle. « — Hilaire est un mari parfait, prévenant et comme les vôtres il s’avère bienveillant. Je ne peux me plaindre de lui, il accomplit tout ce qu’il peut pour que je vive dans le confort. » Catherine et Fortunée comprirent de suite que Philippine détenait une information qu’elle ne désirait pas exprimer, au moins devant Gabrielle. Elles n’insistèrent pas. Elles passèrent au sujet des robes et acceptèrent de l’accompagner dans la boutique où Fortunée s’était déjà rendue. Effectivement, elle proposait de très belles matières. Philippine engagea la conversation sur le gouverneur. « — Je ne sais pas si vous en avez entendu parler, mais il semblerait que le gouverneur souhaite quitter la Louisiane. » Catherine, dont son époux, Nathanaël Fery D’Esclands, faisait partie du gouvernement répondit. « — Oui, en réalité, il se trouve las du désintérêt du roi pour la colonie. De plus, la Compagnie des Indes ne veut plus s’en occuper, il apparaîtrait que cela coule leur économie. Je ne serais pas étonnée que le roi la récupère. Le gouverneur a donc demandé à être dégagé de ses charges et à être rapatrié. Si tel est le cas, au vu du poste de mon époux, nous risquons repartir pour la France.

— Mais où irez-vous? Questionna Philippine.

— Il obtiendra sans problème une fonction à Versailles, il est reconnu pour sa droiture et son sérieux. Il a déjà été quémandé, sur ce il devra vendre sa plantation. » Fortunée prit la suite de la conversation. « — Cela va être la même situation pour mon époux. Il est venu avec Monsieur de Perier, le gouverneur qui le remplacera ne voudra pas des proches du précédent homme de pouvoir. Nous repartirons donc nous aussi, par contre je pense que Pierre-Simon ne demeurera pas dans l’armée.

— C’est exact. » Répondit instinctivement Philippine. Aucune n’effectua de réflexion devant l’assurance de la réaction. La jeune femme ne rajouta rien, étrangement quelqu’un lui disait qu’elle ferait de même, mais elle ne voyait ni entités ni son animal-gardien. Elle songea que ce n’était que son imagination, mais cela la réconfortait. Au moins,  elle ne resterait pas sans ses proches dans cette ville. Évidemment, Gabrielle était chagrinée, elle qui commençait juste à se lier avec les trois amies. À peine arrivée au couvent, elle avait été assujettie par Théodorine. Elle s’était laissée faire, car quelqu’un s’intéressait à elle. Elle était la seule fille de la famille d’Artaillon. Sa mère étant décédée après sa naissance, suite à une dernière grossesse qui s’était mal terminée, son père l’avait envoyée à l’abbaye des ursulines, vu qu’il ne comptait pas dépenser d’argent pour elle. Sa vie au couvent s’était bien passée, mais elle savait qu’elle était manipulée par sa supposée amie, qui en fait ne s’intéressait à elle que pour l’utiliser. Elle se révélait tellement invisible aux yeux des autres que personne ne faisait attention à elle. Elle lui avait donc demandé de se renseigner sur Philippine, mais elle n’avait rien voulu rapporter sur celle-ci. Elle avait saisi qu’elle s’avérait différente, elle l’avait vu plusieurs fois parler dans le vide, du moins cela y ressemblait. Elle avait vite compris que ses amies ne la protégeaient pas pour rien, outre qu’elles avaient de l’empathie pour elle, elle leur donnait des informations qui les rassuraient. Elle en était consciente pour en avoir perçu quelques-unes et avoir suivi son conseil pour son union. Cela faisait longtemps qu’elle aurait aimé être intégrée dans leur groupe, et voilà qu’au moment où cela se faisait, les unes allaient quitter la colonie. 

Les jeunes femmes continuèrent la conversation sur des sujets plus généraux notamment sur les personnes qu’elles avaient été amenées à rencontrer. Leur hôtesse réalisa qu’elle n’avait encore jamais été visitée malgré la notoriété de son époux. Fortunée la sortit de cette interrogation. « Savez-vous qu’Armand de Pignerolle et Arnault-Francois De Maytie partent bientôt en France ?

— Il faut que nous allions leur dire au revoir. S’exclama Philippine.

— C’est sans problème, le gouverneur va nous inviter pour un souper d’adieux. »

***

Un mois s’était passé depuis le mariage, Philippine avait obtenu une partie de sa garde-robe, lorsque Hilaire lui annonça qu’il se devait de partir pour la plantation. Il devait voir des choses avec son contremaître et il profiterait de son voyage pour aller rencontrer des planteurs afin d’achalander son négoce. Il le dit devant Cunégonde qui se décomposa. Philippine sourit à son époux, il comprit qu’elle le laissait faire, qu’elle n’allait effectuer aucune réflexion, mais qu’elle n’était pas naïve. Étrangement, cela le soulagea.

Il partit le lendemain avec Adrianus et Anatole en carrosse. Elle le regarda s’en aller depuis la véranda de l’étage. Cunégonde se tenait derrière elle. Sans se retourner, elle l’interrogea. « — Cunégonde, comment s’appelle la métisse que mon mari rejoint? Je l’ai croisée le jour de mes noces. Rassure-toi, cela me laisse indifférente, c’est juste par curiosité.

— Lilith, maît’esse. 

— Lilith, bien. » Elle était certaine qu’elle aurait affaire à elle. Elle ne savait pas dans quel cadre, ni a quel moment, mais elle ne doutait pas qu’elle serait amenée à la rencontrer. 

***

Lilith

La plantation Gassiot-Caumobere, possession d’Hilaire, se situait à mi-distance entre le fort de Bâton-Rouge et de la Nouvelle-Orléans. Du fleuve, elle s’étendait  jusqu’au bayou du lac Maurepas. Il lui fallait une bonne demi-journée pour l’atteindre. Installé dans son carrosse, il réfléchissait. Il aurait peut-être dû laisser la voiture à son épouse. Elle pourrait en avoir besoin. Il décida de renvoyer Anatole dès qu’il se trouverait sur la plantation. Lilith l’attendait, elle savait qu’il arrivait. Comment en était-elle consciente ? Un esprit, plus exactement un Loa était venu la prévenir. Les femmes de sa famille avaient deux particularités. Depuis qu’elles étaient parvenues dans les colonies, soit depuis quatre générations, elles attiraient les hommes blancs, aussi Lilith n’avait plus qu’un quart de sang noir. De visu, elle ressemblait à une blanche à la peau claire de couleur légèrement café au lait. Elle s’avérait très belle. L’autre particularité qu’avaient les femmes de sa famille c’étaient les Loa qu’elle voyait et avec qui elles conversaient, cela en faisait des prêtresses vaudou. Celle qui avait éveillé Lilith était l’esprit Erzulie, la Loa de l’amour. Elle parlait à peine quand celle-ci vint à elle la première fois. Elle lui tendit la main et lorsque l’enfant qu’elle était la saisit, elle entra en transe. La Loa la rassura et lui fit parcourir sa vie à travers les cieux. Au fil du temps, elle vit et conversa avec plus d’un Loa, mais c’est Erzulie qui la guidait. Quand elle se transforma en femme, elle avait à peine quatorze années, sa maîtresse, qui la trouvait trop jolie, la vendit. Elle ne tenait pas à ce que son époux la prenne en tant que tisanière. Elle connaissait la façon de procéder des mâles. Ils demandaient une tisane et l’esclave qui l’amenait finissait dans leur lit. De plus, elle était sure que c’était la fille de son mari, ce qui ne l’arrêterait pas ayant oublié la mère. Ce fut comme cela que fort jeune, Lilith passa de Saint-Domingue à la Nouvelle-Orléans et devint l’esclave d’Hilaire. Il en fit de suite une servante de sa maison avant de l’engager à être sa maîtresse. Contrairement à beaucoup d’hommes, il n’alla pas voir ailleurs et resta fidèle à la jeune femme. Quand elle eut son premier enfant, une fille dénommait Louisa, elle sut qu’elle devait trouver de l’aide pour obtenir leur liberté. Erzulie lui demanda de patienter. Lorsqu’elle fut informée de l’arrivée des Filles à la cassette, la Loa lui conseilla d’amener son amant à s’unir avec l’une d’entre elles, et une en particulier dont elle lui donna le nom. Lilith commença par manipuler Hilaire, puis par le pousser, afin qu’il prenne épouse et qu’il ait des descendants. En tant que négociant, il ne pouvait se contenter d’elle. Il finit par entendre raison. Le jour du mariage, il l’envoya sur la plantation. 

Le contremaître qui l’accueillit s’avéra conscient qu’il ne pouvait rien lui demander, aussi elle prit possession du pavillon qui détenait quatre pièces et une buanderie. Elle savait que sa femme ne viendrait jamais sur la plantation et le pourquoi elle ne bougerait pas de la Nouvelle-Orléans.

***

 Au bout de trois semaines, Hilaire revint à la Nouvelle-Orléans. Philippine l’accueillit avec plaisir, car hormis aller à la messe dominicale tous les dimanches et se rendre au couvent, elle dépassait peu le pas de la porte de sa demeure. Heureusement, ses amies avaient pris l’habitude de venir la voir régulièrement. En fait, la jeune femme avait du mal à sortir de chez elle. Elle n’avait jamais perçu autant d’entités à la fois. Entre la propriété de Madaillan et l’abbaye de Saint-Émilion, elle n’en avait croisé que quelques-unes, et ici, où elle ne savait comment faire la sourde oreille tellement elles étaient nombreuses ou s’en protéger, elle se sentait désemparée. Elle ignorait comment se comporter. Elle ne s’était pas permis de le demander à son ange Jabamiah. Elle craignait de la décevoir. Ses amies pensaient que seule, sans son mari, elle n’osait sortir même pour venir chez elle. Elles étaient étonnées, Philippine avait naturellement tant d’assurance. Elles n’effectuèrent aucune remarque, elles se contentèrent de lui rendre visite régulièrement. Elle les en remerciait. 

Quelques jours après son arrivée, Hilaire décida d’organiser un souper lors duquel il invita, Louis Brillenceau, son économe, Jean-Pierre Saurine, l’un de ses commis, et Jean-Baptiste de Villoutreix, son trésorier, ainsi que leurs épouses. Philippine était enchantée par cette idée, elle allait pouvoir faire connaissance avec ces personnes dont elle n’était instruite que de leurs noms. Elle fit de son mieux pour préparer ce repas. Elle réclama à Adrianus et Anatole de transformer selon son désir l’un des salons en salle à manger. Marceline de son côté accomplissait des plats gouteux, heureuse, elle aussi de cette nouvelle. Cunégonde et Héloïse, qui appréciaient leur maîtresse tant elle se révélait aimable avec elle, réalisèrent tout ce qu’elles devaient pour répondre aux demandes diverses pour cette soirée, notamment pour la coiffer et l’habiller. Sa chambrière lui conseilla une robe à la française en damassé bleu foncé et lui rappela que c’était les employés de son époux qu’elle accueillait.

Hilaire Gassiot-Caumobere

Lorsque les invités de son conjoint apparurent, Hilaire et elle les reçurent dans le premier salon. C’était la première fois que Philippine les voyait contrairement à eux, qu’ils l’avaient aperçu le jour des mariages. Ils n’avaient pu se mettre en avant, cela aurait été déplacé devant la haute société de la ville qui s’agglutinait autour des nouveaux couples. Leur hôtesse suite aux présentations leur proposa de s’asseoir et leur fit servir un vin blanc de sa région, un verre de Sainte-Croix du Mont. Ils furent étonnés de la simplicité de l’accueil et se détendirent. L’épouse de leur maître, qu’ils trouvaient très belle avec ses yeux d’un vert transparent, faisait notablement de son mieux pour les recevoir. Le moment venu, elle les guida vers la salle à manger. Ils furent très surpris par le lieu et l’attention visible que la maîtresse de maison avait mis en place pour eux. À peine installés, Cunégonde leur resservit un verre, il provenait toujours de la région bordelaise, plus exactement de l’Entre-Deux-Mer. Elle leur expliqua qu’elle était née dans cette région. Ensuite, Cunégonde et Héloïse présentèrent les plats à la grande satisfaction des invités qui apprécièrent chacun d’eux et le faisaient connaitre. Complètement détendus, les épouses comme les conjoints conversaient. Lorsque le sujet vint sur le gouverneur, Philippine intervint. « — Vous savez qu’il risque de nous quitter» Hilaire étonné lui répondit. « — Ma chère, cela est surprenant. De qui le détenez-vous?

— Vous êtes au fait mon ami que j’ai des accointances bien placées. De toute évidence, il s’avère las de la contrebande et de la guerre avec les Amérindiens. 

— Je le comprends, mais c’est dommage. Bien qu’il paraisse un peu rigide, il a réalisé de bonnes choses, ne serait-ce que l’aménagement du port ou la construction de la digue qui nous protège des crues du fleuve. 

— Sans parler du creusement du canal entre le bayou Saint-Jean et le lac Pontchartrain, ce qui nous permettra d’aller directement des lacs à la mer. Intervint Louis de Brillenceau, l’économe.

— De plus, il y a l’édification du couvent des ursulines, qui même si elle n’avance guère, les a faites venir. Rajouta madame de Villoutreix, l’épouse du trésorier

— Et, il a amélioré la production du sucre, du riz et du tabac sur les plantations, ce qui développe nos chiffres à bon escient. Exprima le trésorier

— Et pour conclure, il a quand même gagné contre les Natchez. Signifia Hilaire.

— Il semblerait que la Compagnie s’occupe de moins en moins de la colonie. Reprit Philippine.

— C’est un fait, cela leur coute beaucoup d’argent. Elle s’attendait à découvrir des mines d’or et d’argent et il n’y en a pas. » Répondit Hilaire. La conversation se poursuivit sur d’autres sujets dévoilant des gens et des domaines que Philippine ne connaissait pas encore. Quand les trois couples furent partis, devant sa coiffeuse elle songeait qu’elle les trouvait fort agréables. « — Cela tombe bien, ils seront amenés à te soutenir. Surtout, renforce le lien. » Elle aperçut un ours sur la galerie, cela la fit sourire. Elle remercia intérieurement son animal gardien. Suite à sa réponse, elle se questionna. « — En quoi allaient-ils l’aider» Décidément, beaucoup d’informations venaient à elle sans qu’elle en comprenne la signification. Elle s’abandonna à Cunégonde qui lui brossa les cheveux après l’avoir déshabillée. Quand sa chambrière la laissa, Hilaire la rejoignit comme chaque soir. 

***

À la veille du départ d’Hilaire pour sa plantation, il reçut, pour lui et Philippine, une invitation pour un souper chez le gouverneur. Ne pouvant refuser, et cela ne leur serait pas venu à l’idée, ils s’y rendirent. L’un et l’autre avaient fait attention à leur tenue d’autant qu’ils ne savaient pas qui était convié pour ce souper. Comme il pleuvait et bien qu’ils se situassent proches du lieu du rendez-vous, ils y allèrent en carrosse. Dans le hall de la demeure les attendait Arthémus qui les guida aussitôt vers le grand salon. Outre le gouverneur et sa femme, ils découvrirent la révérende mère des ursulines, le père de Beaubois ainsi que Catherine et Fortunée accompagnées de leur conjoint. Ils eurent à peine le temps de se saluer les uns les autres, qu’arrivèrent, derrière eux, Gabrielle et Théodorine avec leur mari, ce qui surprit les trois amies. L’épouse du gouverneur avait profité de cette apparition inattendue à la Nouvelle-Orléans pour inviter les Filles à la cassette afin de prendre conscience si toutes ses demoiselles se portaient bien et constater la qualité de leur union. Se trouvant tous là, ils passèrent à table. 

Pendant le repas, tous apprirent le motif de la visite de Théodorine et de son conjoint. « — Monsieur De Chastellard De Montillet, si ce n’est pas indiscret, puis-je savoir la raison de votre venue?

— Elle est très simple. Monsieur le gouverneur, je suis venu voir mon négociant, monsieur de la Michardière.

— Vous avez donc des transactions à opérer.

— Oui, j’aurais aimé être informé si cette année nous aurions la chance d’envoyer notre sucre en France. J’ai entre autres, monsieur de Perier, suivi votre conseil, j’ai commencé à planter de l’indigo, aussi j’aurais apprécié être renseigné où l’expédier.

— Dans les deux cas, ils partiront pour Bordeaux ou Nantes, je suppose monsieur de la Michardière.

— C’est exact monsieur de Perier, je me trouve en lien avec la maison de négoce Cevallero à Bordeaux. » Philippine au nom de l’entreprise sentit une vibration autour d’elle, qu’elle ne comprit pas. Elle ne connaissait pas cette maison ou alors elle ne s’en souvenait pas. La conversation se poursuivit sur les guerres avec les Amérindiens. Ce fut le mari de Théodorine qui lança le sujet, car il craignait de les voir arriver jusque sur son domaine. Le gouverneur lui répondit. « – Ne vous inquiétez pas, les Chactas sont défavorables à un nouvel engagement auprès de nous. Ils ont trouvé le moyen d’envoyer trois émissaires aux Indiens Illinois pour les convaincre de s’opposer à nous aux côtés des Indiens Natchez et Chicachas. Ces trois messagers ont été capturés et brûlés vifs sur la place d’armes de la Nouvelle-Orléans. En parallèle, on a amené les tribus Alabama et Talapouche à se dresser contre les Chactas, seul allié que nous espérions obtenir. » Madame Le Chibelier n’ayant pas fait venir les jeunes femmes pour entendre parler de guerre, elle leur demanda si elles étaient bien installées. Chacune répondit par l’affirmative, Théodorine fit de même alors que l’on sentait bien que quelque chose n’allait pas au mieux. Le repas fini les hommes passèrent dans le petit salon jouxtant la pièce quand aux dames elles s’assirent autour d’une table préparée dans la même pièce. Elles y trouvèrent des sucreries et du thé. Tout en dégustant les friandises, elles parlèrent de leurs vies, l’épouse du gouverneur fut rassurée, cela avait l’air de leur convenir. Au fil des échanges, les trois amies comprirent que Gabrielle logeait Théodorine et son conjoint. Pendant qu’elles conversaient, Fortunée en profita pour glisser à Philippine qu’elle avait une nouvelle à lui annoncer et qu’elle viendrait la voir le lendemain avec Catherine. Sa proche acquiesça, elle devinait déjà ce que cela était, mais pour une fois elles se retrouveraient toutes les trois et elles pourraient avoir de vrais entretiens. 

***

Philippine de Madaillan

Hilaire, comme à son habitude, partit le matin en direction de sa plantation. Il rassura son épouse, il lui réexpédierait le carrosse et en retour elle devrait le lui renvoyer dans trois semaines. Elle acquiesça, cela l’arrangerait, car elle allait au couvent au moins deux fois la semaine, aider les sœurs auprès des orphelins et elle en profitait pour porter quelques cadeaux. Un vrai lien s’était créé entre elle et la révérende mère qui ressemblait à de l’amitié. Elle appréciait ses visites qui comme celles de ses anciennes camarades d’école la distrayaient. Celles-ci arrivèrent en début d’après-midi. Catherine fut la première, elles s’installèrent dans le salon donnant sur la rue en attendant Fortunée qui se présenta quelques minutes plus tard. Après avoir été servies par Cunégonde qui resta assise sur une chaise dans un coin de la pièce, ce qui ne dérangeait point sa maîtresse, elles commencèrent à converser. Philippine quelque peu impatiente finit par demander à Fortunée ce qu’elle avait à lui confier. « — En fait, avec Catherine nous avons la même nouvelle.

— Et quelle est-elle?

— L’une comme l’autre, nous attendons.

— Vous êtes enceinte?

— Et oui Philippine !

— Mais c’est merveilleux. » En même temps qu’elle disait ça, elle réalisa qu’elle-même n’avait pas eu ses règles. Elle devait donc être, comme Catherine et Fortunée, enceinte. Elle leur en fit part. Cela fit sourire Cunégonde. Elle l’avait deviné, car deux mois sans avoir de saignements, c’était l’espérance d’un nourrisson à venir. Ses amies lui tombèrent dans les bras, elles allaient avoir un enfant en même temps. Fortunée profita de ce moment d’euphorie pour la questionner sur ce qu’elles leur cachaient. « — Rien de grave, Fortunée. Je n’ai pas à me plaindre de mon époux, sauf que lorsqu’il a demandé ma main, il détenait déjà une maîtresse, une métisse. Enfin, elle a une peau presque blanche et elle a un don similaire au mien.

— Mais il est toujours avec elle.

— Oui, bien sûr. C’est un homme fidèle. Il partage donc son temps en parts égales entre nous deux. Elle a un enfant et en attend un autre. Je ne lui en veux point. D’un autre côté, cela m’arrange, car je n’ai aucune envie d’aller sur sa plantation où il la loge, je pense que je ne me délecterais pas de ce que j’y verrai. 

— Je ne suis pas sure que j’affectionnerais cela.

— C’est normal, tu t’avères éprise de ton mari. Quant à moi, je prends plaisir à me retrouver en sa compagnie, mais je n’en suis point amoureuse. » Catherine ne rajouta rien, elle ressentait un vrai attachement pour son conjoint, elle avait du mal à saisir le comportement de son amie. Quand elle ouvrit la bouche, ce fut pour guider la conversation vers divers sujets. De son côté, Cunégonde se trouvait stupéfaite de ce qu’avait dit sa maîtresse, elle l’en appréciait encore plus. 

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 50 à 52

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CHAPITRE 50

novembre 1794, La nourrice

Myriam

Comme prévu, le couple Puerto-Valdez vint s’installer chez les Maubeuge, à la Nouvelle-Orléans. Ils y avaient été conviés pour les fêtes de la nativité. Antoinette-Marie était réticente et inquiète devant la fatigue qu’un voyage ne manquerait pas d’occasionner, sa grossesse était fort avancée. Juan-Felipe, lui avait insisté, car il ne voyait pas sa jeune épouse accoucher loin de tout. Ils arrivèrent comme convenu à la fin novembre, par le fleuve, pour échapper aux heurts qu’un déplacement en voiture n’aurait pu éviter. Léa qui avait remplacé Esther en tant que chambrière de la parturiente faisait partie de l’expédition avec Hyacinthe fier de son rôle de page et Ézéchiel, le nouveau valet de chambre du maître. Ce dernier était le frère jumeau de Samson le majordome des Maubeuge. Le marquis l’avait vendu au début de l’automne à Juan-Felipe, car cela l’agaçait de ne jamais reconnaître du premier coup d’œil les deux frères.

Deux jours après leur arrivée, Monsieur de Maubeuge invita son hôte à une vente aux enchères qui devait avoir lieu au milieu de l’après-midi. Celle-ci s’avérait exceptionnelle, le gouverneur l’avait autorisée suite aux demandes réitérées des planteurs pour remplacer les pertes et subvenir à la surcharge de travail engendré par l’ouragan. “L’Olympe “  annoncé dès son mouillage à la levée revenait du Sénégal avec trois cents captifs. Juan-Felipe n’avait nulle envie de nouveaux esclaves et ses moyens ne lui permettaient pas d’extra superflu. Par courtoisie, il accepta d’accompagner le Marquis. Le départ de la vente fut notifié par des coups de canon donnés depuis le vaisseau. Celle-ci se passait sur le port face au marché qui était fini à cette heure-là. Il y avait presse tant l’adjudication se révélait remarquable et le besoin évident. Le soleil irradiait encore avec force, les acquéreurs et les curieux s’abritaient de ses ardeurs sous de larges parapluies que maintenaient leurs esclaves. Ils virent arriver les chaloupes dans lesquelles avaient été entassés les nègres pour les mener à terre et les livrer, avant les enchères, à la curiosité des planteurs. Encadrés par des matelots armés, ils avaient du mal à tenir debout et de même à marcher, entravés et enchaînés, malgré les coups de fouet et les insultes qui pleuvaient sur eux. Leurs peaux avaient pris une teinte cendreuse et leurs visages n’exprimaient qu’un sentiment de fatalité. Il avait été installé des planches sur des barriques afin d’y faire monter chaque individu, tous les acheteurs pouvant dès lors évaluer la marchandise que le capitaine Touret présentait pour le compte d’un négociant de Nantes. Le pourvoyeur savait que les enchères allaient monter haut, la demande demeurait importante, le marché s’était raréfié depuis les événements de Saint-Domingue, et la contrebande ne suffisait pas à répondre aux aspirations des planteurs. Les premières pièces, des Congo, de beaux mâles dans la force de l’âge, accrurent rapidement les surenchères, quelques femelles partirent aussi sans difficulté, beaucoup de propriétaires misaient l’avenir de leur cheptel sur des reproductrices. Le marquis en profita pour compléter les besoins que ses champs de canne à sucre et de coton réclamaient d’autant qu’après le passage du cyclone, il restait beaucoup à faire. Il réalisa un autre achat, son alter ego supposa qu’une des jeunes négresses à peine pubère n’arriverait sûrement pas jusqu’à la plantation. La beauté de celle-ci avait soulevé l’intérêt évident de l’assistance masculine, le prix de la transaction avait monté assez haut avant que le marquis ne l’emporte. Il l’appellerait Rosanna, dit-il en faisant un clin d’œil à son comparse impénétrable. Juan-Felipe n’avait jamais été séduit par la peau noire et que son compagnon acheta une négresse pour devenir sa tisanière le laissait indifférent tant la chose était commune chez les Créoles.

La vente était achevée, monsieur de Maubeuge, satisfait, décida de repartir quand l’attention de Juan-Felipe fut attirée par un groupe de matelots, des claquements de fouet et des cris de femme. Il s’en approcha et aperçut un homme d’équipage en train de fustiger une jeune esclave accroupie. Elle tenait dans ses bras un paquet informe dont elle ne comptait pas se dessaisir. Un autre marin tentait de le lui arracher, les yeux exorbités, bavant, elle ne faisait que hurler devant l’assaut se cramponnant à la chose. L’hidalgo interrogea un officier du navire, qui observait la scène sans daigner intervenir, pour savoir ce dont il s’agissait. Il lui répondit que ce n’était qu’une négresse qui ne voulait pas lâcher le corps de son nouveau-né mort déjà depuis plusieurs jours. Rien n’y faisait, pas même les coups dont on l’avait zébrée. Juan-Felipe demanda combien on la lui vendrait. L’officier annonça une somme extravagante, l’acquéreur fit remarquer qu’elle avait visiblement perdu la tête et que son propriétaire risquait de la garder sur les bras faisant une perte sèche. Le montant descendit et après un marchandage Juan-Felipe en tira un bon prix, l’officier persuadé qu’il faisait une affaire satisfaisante sur le dos d’un imbécile.

Le nouvel acheteur s’avança vers la négresse, il s’accroupit devant elle, et essuya avec son mouchoir les balafres effectuées par la lanière. Il lui parla posément, une main sur son épaule nue. Elle sentait fort, de son propre suint et de l’odeur du nourrisson déjà en décomposition. Sans le quitter des yeux, elle marmonna un lamento dans sa langue et à se balancer d’avant en arrière en pleurant. Doucement, il saisit le cadavre du rejeton, elle consentit enfin à le lui tendre. Il le confia à un quartier-maître qui était resté auprès du couple incongru. Délicatement, il l’aida à se relever et lui fit comprendre qu’elle devait le suivre. Abattue, reconnaissante, serrant ses guenilles contre elle, elle marcha derrière lui. Elle était grande, la peau caramel, ronde, la poitrine encore gonflée du lait qu’elle ne donnerait plus à l’enfant qu’elle avait eu au début du voyage. De retour à l’hôtel de Maubeuge, Juan-Felipe la remit entre les mains d’Abigaïl, expliquant qu’il la nommait Myriam et que si elle plaisait à sa femme, elle deviendrait la nourrice de sa progéniture à venir. Perplexe, elle entraîna la nouvelle esclave vers le fond de la maison bien résolu à la faire décaper et soigner et à brûler ses hardes. De plus si elle était agréée par la future mère, il allait falloir lui tirer le lait afin qu’il ne tarisse pas avant la venue du nouveau-né, voilà qui ne présageait pas de bons moments, mais puisqu’il en avait été décidé ainsi.

Chapitre 51

La colère, lundi 08 décembre 1794 

Cinq ans auparavant, dans la plantation Andéol, étaient nées deux enfants, deux filles. L’une était celle de la maîtresse et l’autre était celle de la tisanière du maître. Plus elles grandissaient, plus la colère de la maîtresse enflait. Les deux fillettes se ressemblaient tant qu’il était évident qu’elles étaient sœurs, la nature en avait décidé ainsi. La maîtresse ne l’entendait pas de cette façon. Elle avait tout d’abord essayé de faire renvoyer l’esclave aux champs, mais son époux était resté sourd à ses exigences. La métisse était au faîte de sa beauté et il n’était pas question qu’il s’en sépare. Pour obtenir à nouveau la paix dans son ménage, il statua. Sa tisanière s’installerait dans leur maison de la rue Royale quand la maîtresse résiderait à la plantation et lorsque cette dernière déciderait de se rendre à la ville, la tisanière irait à la campagne. Ce chassé-croisé dura cinq années, ne satisfaisant nullement la maîtresse qui ne digérait pas le privilège de l’esclave. Sa jalousie rongeait son orgueil. Elle attendit son heure. Pendant ce temps, elle libéra ses nerfs sur le reste de ses gens, allant jusqu’à accuser à tort une de ses domestiques de vol, lui faisant couper la main, faisant fouetter à mort un valet qu’elle trouvait par trop insolent. Elle terrorisait ses serviteurs et tous étaient conscients qu’ils le devaient à la préférence du maître pour sa métisse. Le maître ne céda pas, sa maîtresse et son enfant restèrent auprès de lui, il passait peu de moments en compagnie de son épouse. La métisse choyée se maintint le plus loin possible des yeux de la maîtresse, mais pas de son ressentiment. Celle-ci guettait l’instant favorable et il vint tout naturellement. Le temps s’écoulant le maître se mit à délaisser sa tisanière pour d’autres aventures, nouvelles et plus fraîches. Et le couperet de la rancune put tomber. Monsieur Andéol devint malade et se crut à l’article de la mort. La vengeance prit la forme de la compassion dans les faits et gestes de l’épouse bafouée. Tout en le cajolant, elle lui travailla l’esprit à l’aide de la religion. Las, apeuré par la mort, se sentant la conscience lourde, il céda à sa femme. Et comme la foudre, elle abattit les cartes de son châtiment. Elle décida la vente de l’enfant et le renvoi aux champs de canne de la mère dans lesquels sa beauté fanerait dans l’oubli du maître, amant et époux.

Ce qui dans bien des cas était admis par normalité et validé par la loi ne fut pas perçu de cette façon par la mère à qui l’on retirait sa petite fille. La vengeance de la tisanière se situa à la hauteur du chagrin de l’arrachement.

Madame Andéol laissa son mari à la plantation sous prétexte de se rendre à la fête de l’Immaculée Conception dans l’église Saint-Louis, nouvellement consacrée. Toute la Nouvelle-Orléans y serait, et puis quelle merveilleuse excuse, quelle ironie. Elle abandonna, sans remords tout à la jubilation de la mise en œuvre de sa répression, si longtemps attendue, son époux encore alité. Elle parvint au sein de sa maison de ville le samedi dans la journée prenant ses gens par surprise. À peine rentrée, elle ordonna au majordome d’enfermer la tisanière et son enfant, arguant que dès le lendemain, bien que ce fût un dimanche, un marchand d’esclaves viendrait, sans donner plus de détails. La nouvelle dans la demeure de la rue Royale confondit l’ensemble des domestiques. La tisanière adulée était déchue, c’était incroyable. Elle fut cloîtrée avec sa fille dans la cabane accolée à la cuisine.

Le négociant arriva à la tombée du jour chercher le produit de sa future mise aux enchères. Il s’en frottait les mains, une enfant de cinq ans presque blanche, il la ferait éduquer et la mettrait sur le marché. Il en tirerait une fortune à sa puberté. À son entrée, madame Andéol fit amener la fillette et seulement la fillette, car il n’était pas envisageable qu’elles soient vendues ensemble. Quand le majordome s’exécuta, la mort dans l’âme, la tisanière vit partir en fumée tous les espoirs qu’elle avait brodés pendant la nuit, le maître surgissant et les sauvant ou alors une vente conjointe. Elle eut beau faire, crier, griffer, taper, mordre, maudire, l’homme lui enleva son enfant, qui au milieu de la rage maternelle comprit qu’elle ne la côtoierait plus. Contrairement aux promesses de son père et maître, elle était arrachée loin de sa mère et loin de lui qu’elle vénérait jusque-là. Elle se débattit, essaya de faire lâcher la main à la poigne qui l’entraînait. Le majordome fatigué de toute cette violence inutile repoussa rudement la mère, et extirpa la fillette de sa prison. Comme elle résistait encore, il lui asséna brutalement deux gifles qui l’étourdirent.

Évita, la tisanière, restée seule, s’effondra pleurant, hurlant, appelant les Loas de la vengeance, les Gédés, le baron Samedi, Papa Legba à son secours. Elle voulait mourir. Non ! Elle désirait qu’ils trépassent, que tous ces blancs périssent, ces voleurs d’enfants, cescannibales qui avalaient la vie des siens sans sourciller. Elle regarda autour d’elle, cherchant quelque chose, mais elle ne savait pas encore quoi ? Accroupie dans un coin de la case, elle priait, marmonnait, invoquait les Loas, attendant une réponse. La nuit venue, entre deux planches mal jointes, elle aperçut la lumière. Les gens de la maison allumaient lustres et chandeliers. En même temps qu’elle constatait le fait, hypnotisé par les flammes des bougies depuis sa cache obscure, l’idée germa, puis enfla dans sa tête, devenant une évidence, une obsession, tous ces blancs devaient aller en enfer. Satisfaite de cette vérité, elle attendit son heure.

Madame Andéol, parée comme il se devait, monta dans sa voiture pour l’église Saint-Louis, se faisant accompagner par la plupart de ses serviteurs, elle ne laissa que deux esclaves dans sa demeure. Dans sa prison au fond de la cour, Évita réalisa le silence. La maison se révélait vide ou peu s’en fallait. Elle avait connaissance de cette messe pour la vierge et savait que les Créoles s’y rendraient en masse avec leurs gens, ce que sa maîtresse n’avait pas manqué de faire. Elle devait sortir de sa geôle, c’était le moment. Elle alla à la porte et par réflexe la secoua, surprise, elle s’ouvrit. Le majordome avait omis de la fermer. Elle se glissa et se faufila jusqu’à la cuisine pour aller quérir son arme. En alerte, elle guettait le moindre le bruit. Quand elle entendit les deux esclaves forniquer dans l’écurie, elle en déduit qu’il n’y avait qu’eux. Elle entra dans le local et dans le fourneau, elle récupéra un tison, car elle se trouvait à la Nouvelle-Orléans lorsque le grand incendie avait eu lieu. Avant que quelqu’un ne surgisse, elle se précipita dans la demeure, courut jusqu’à l’étage. Elle embrasa le livre de prière abandonnée sur la table de nuit, puis des effets de la garde-robe de sa maîtresse. Elle passa de pièce en pièce mettant le feu aux rideaux, aux coussins, à tous les objets combustibles. Le temps que quelqu’un donne l’alarme, la maison était la proie des flammes et le brasier se propageait à ses voisines. Évita exultait. Ils allaient tous mourir.

Chapitre 52

Les naissances

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac marquésa de Puerto Valdez

La lune ? Mais la lune n’avait rien avoir avec tout ça, il était né, il ne l’avait pas attendue ! Elle était très en colère, il devait patienter. Elle se mit à ruer, à donner des coups de pied, il fallait qu’elle sorte de là.

*

À la plantation Maubourg-Tremblay, Tati-Messi aidait Marie-Adélaïde à mettre au monde un beau joufflu, un joli garçon en pleine forme quand sans le savoir Antoinette-Marie ressentit les premières douleurs. Elle jouait aux cartes dans le salon avec madame de Maubeuge lorsque tout à coup un élancement aigu monta le long de sa colonne vertébrale la faisant blêmir. « — Quelque chose ne va pas Antoinette ?

— Je crois que mon enfant a décidé de venir !

— Mais c’est pour la fin du mois ! »

Elle grimaça sous la douleur des coups. « — Il ou elle n’en a pas décidé comme ça…

— Abigaël ! Josepha ! Léa ! vite, vite ! »

Repoussant les hommes qui, aux cris de madame de Maubeuge, étaient arrivés, la gent féminine emportait la parturiente dans sa chambre. Elle perdit les eaux, le travail commença lentement et régulièrement. Sur le dos, à demi couchée et à demi assise, les reins surélevés par des coussins Antoinette-Marie sentait son bas-ventre durcir pendant les contractions, elles irradiaient jusque dans ses reins, la douleur vrillait ses sens. Malgré sa peur, entre chacune d’elles, elle reprenait son souffle souriant aux mots doux des femmes qui l’entouraient. Durant les moments difficiles, celles-ci la calmaient, la maintenaient, essuyaient sa sueur, madame de Maubeuge à ses côtés priait à haute voix la Vierge et sainte Marguerite ; toutes rassuraient et accompagnaient la jeune mère vers la délivrance. Abigaël discrètement, tout en implorant la Loa Erzulie, glissa sous le matelas une peau de serpent pour aider à l’accouchement. Josepha sortit Léa de la chambre, elle n’avait pas encore enfanté, puis elle plaça de l’eau à chauffer dans la cheminée mise en action pour entretenir la chaleur dans la pièce ; après un été étouffant, l’hiver se révélait frais. Le déroulement de la délivrance n’inquiéta pas les femmes hormis l’avance sur la date estimée, tout semblait se passer correctement. Le moment venu, si besoin était, on irait chercher l’accoucheur, monsieur Bracart, en attendant Samson était parti querir en toute urgence à la plantation Maubeuge Mamma Lissy, celle qui avait donné naissance aux trois fils de sa maîtresse.

Dans le quartier Marigny, dans une maison toute neuve, un autre nouveau-né avait décidé lui également d’arriver. Marguerite Darcantel entourée de plusieurs femmes s’apprêtait elle aussi à mettre au monde. Sanité Dédé avait effectué le déplacement pour la soutenir et l’aider, les mambos étaient solidaires. Le moment venu, sur un petit lit pliant, le lit de misère placé au plus près du feu, deux femmes lui maintiendraient alors les genoux écartés pour enfanter avec plus de facilité.

Le soleil se leva, s’éleva dans les cieux, sans qu’aucune des deux parturientes ait encore enfanté. La métisse n’était pas surprise, les flammes n’étaient pas montées vers le ciel. Elles haletaient, contractaient, poussaient chacune à quelques rues l’une de l’autre.

Rue Dauphine, dans le salon, comme tout jeune père, Juan-Felipe accomplissait des aller-retour anxieux sous l’œil amusé du marquis de Maubeuge. « — Vous verrez mon ami, au troisième, cela deviendra une routine. » Le futur père grimaça ce qu’il pensait être un sourire. Il allait répondre quand surgit Samson dans la pièce. « — Maît’e, le feu, y a le feu !

— Le feu. Où ?

— Vers le sud, vers l’église ! »

Ils sortirent dans la rue, pour découvrir au loin une colonne de fumée noire et épaisse monter vers le ciel. « — Mon Dieu ! Pas encore ! » Évidemment, c’était loin, du moins pour l’instant. Ils ne risquaient donc rien. « — Juan-Felipe, je suis désolé, mais il va falloir y aller !

— Bien sûr ! mais… son regard s’éleva vers l’étage inquiet.

— Pour votre épouse, nous ne sommes d’aucune aide, mais là-bas c’est autre chose, c’est notre devoir. À condition qu’il ne tourne pas, le vent descendant du fleuve va pousser les flammes plus au sud-est vers le marché. Samson prépare les voitures au cas où nous devrions sortir de la ville sans délai. Je pars avec Monsieur de Puerto-Valdez, je laisse entre tes mains et celles de ton frère ta maîtresse et madame de Puerto-Valdez. »

Les jumeaux hochèrent la tête en signe d’assentiment, fier de la confiance que les maîtres leur portaient.Le marquis monta quatre à quatre les marches du grand escalier, et frappa de façon vigoureuse à la porte de la chambre. « — Madame, j’ai besoin de vous parler d’urgence ! » La porte s’entrebâilla laissant voir le visage tiré de fatigue de madame de Maubeuge, visiblement contrariée de ce dérangement estimé inopportun. « — Qui y a-t-il de si urgent, mon ami ?

— Venez s’il vous plaît. »

La marquise, devant la mine crispée de son époux, sortit de la pièce et suivit son mari sur le palier. « — Madame, le feu a pris dans la ville !

— Le feu ? »

De la fenêtre donnant sur le couloir, il lui montra la colonne de fumée qui au loin montait s’étalant désormais dans la largeur. « — Oh non ! Mais nous ne pouvons partir, pas maintenant !

— Je sais ! Pour l’instant, ce n’est pas urgent, Samson prépare les voitures pour vous évacuer dès que possible. Priez madame pour que votre amie soit délivrée rapidement. De mon côté, je m’en vais avec son époux, aider.

— Faites attention à vous ! »

Elle le regarda quitter la demeure, le cœur étreint de crainte. Elle rentra dans la pièce, attira l’accoucheuse vers la fenêtre, sans mot dire, tira légèrement le rideau lui montrant la catastrophe qui remplissait le ciel au loin. Celle-ci examina sa maîtresse et se fendit d’un sourire dont quelques dents avaient disparu. « — Pas avoi’ c’ainte maît’esse, le bébé bientôt là ! E’zulie p’évoir ! »

*

Lorsque Juan-Felipe et le marquis de Maubeuge arrivèrent sur les lieux de l’incendie, celui-ci avait dévoré le quartier compris entre les rues Royale, rue du Maine, rue de Bourbon et rue Saint-Philippe. Les pompiers étaient déjà à l’œuvre essayant de contenir les flammes. Les habitants fuyaient encore une fois emportant leurs quelques biens transportables. Le brasier semblait vouloir se propager en direction du fleuve. Il léchait les bâtiments de l’autre côté de la rue Royale, les gens des maisons concernées évacuaient dans le désordre, affolés ; au milieu du fracas, du crépitement du feu dévorant les premiers murs, les hurlements des premières victimes s’élevaient. Les deux amis se joignirent à l’entraide qui s’organisait du mieux possible malgré la pagaille engendrée par la panique naissante. La brise attisait les flammes les poussant à engloutir les maisons suivantes. Dans la Nouvelle-Orléans, tout ce qui pouvait être attelé et transporter des charges était rempli à son maximum. Dans les voitures, femmes et enfants s’entassaient, avec l’ensemble de ce qui avait de la valeur, et par toutes les portes de la ville ils fuyaient vers les campagnes. Ils s’étaient à peine rétabli des affres de l’ouragan. Ils portaient encore le deuil de ses dernières victimes, en leur corps la cicatrice du précédent incendie guérissait et voilà que Dieu leur infligeait à nouveau une épreuve, mais qu’avaient donc fait les Orléanais ?   La première citerne vidée, elle repartit vers le Mississippi faire le plein. Une nouvelle arriva avec des Orléanais emplis d’ardeurs. Les uns approchaient leur lance au plus près du feu, les autres pompaient sans relâche pour fournir de l’eau. Juan-Felipe organisa la lutte avec les individus qui de partout venaient aider, se mit en place des files d’hommes transvasant l’eau du fleuve à l’aide de seaux de cuir. L’embrasement passa à travers la rue Saint-Philippe vers la rue de l’arsenal, l’une des maisons fut en proie aux flammes au grand désarroi de ses propriétaires. Au milieu de ses domestiques, l’homme pleurait de voir son bien partir en cendres quand sa femme hurla. « — Mon enfant, mon enfant, la nourrice n’a pas suivi avec mon dernier… » Juan-Felipe ne prêta pas attention aux dernières paroles. Il se hâta à l’intérieur, traversa le couloir déjà chaud des langues de feu qui le léchaient, il sortit côté jardin, grimpa l’escalier qui montait à l’étage par les galeries. Il entrebâilla la première porte, créant un appel d’air une flamme surgit, il eut juste le temps de reculer bousculant un homme qui l’avait talonné. Machinalement, il lui sourit et reprit sa course, il fit plus attention avec la suivante, puis encore la suivante. « — Mais grands dieux ! Où se trouvent cette nourrice et cet enfant ? 

— Là ! Écoutez ! » Au milieu des crépitements et du ronflement du foyer, ils devinaient les vagissements d’un nouveau-né. Juan-Felipe se précipita vers l’entrée d’où semblait venir les braillements, quand il entrouvrit la porte une chape de fumée s’en extirpa. Au sol, une négresse évanouie tenait encore dans ses bras le petit. Il s’en saisit et le tendit à l’homme. « — Sortez d’ici, ramenez-le à sa mère, je m’occupe de la nourrice.

— Laissez tomber, ce n’est qu’une négresse ! »

Juan-Felipe ne releva pas. Bien que sans connaissance, il se mit en devoir de la traîner. La servante s’avérait grande et lourde, il lutta contre l’inertie de celle-ci, la prit sous les bras. Il la transporta dans la galerie jusqu’à l’escalier. Il fallait faire vite, la maison risquait de s’écrouler sous lui. Son corps brûlait, il avait du mal à respirer. Tant bien que mal, mi-portée, mi-traînée, dans un dernier effort, il fit descendre les marches à la femme et la tira vers le bassin d’agrément. Il lui mouilla le visage, lui donna quelques tapes sur les joues pour qu’elle reprenne connaissance. Quand elle ouvrit les yeux, elle hurla de terreur. « — Tout doux, tout doux, c’est fini. Tu es sauvée, l’enfant aussi, du calme ; allez, tu dois te lever maintenant, nous devons quitter les lieux. » La nourrice intriguée regardait bêtement l’homme qui l’avait secourue, comme il la soutenait pour se mettre sur ses pieds, elle réalisa ce qui se passait. Elle se redressa, et docilement le suivit, ne pouvant repartir par l’habitation, ils prirent les allées qui traversaient les jardins des différentes demeures et qui étant arborées aidaient à la propagation de l’incendie. Ils sortirent de ce labyrinthe par une maison que les propriétaires évacuaient précipitamment. Ils découvrirent les femmes qui dans leurs jupons avaient entassé ce qu’elles pouvaient. De surprise, l’une d’elles lâcha le contenu. Elle s’effondra en pleurs tant la tension apparaissait violente. Juan-Felipe l’aida à récupérer ses effets. Ils débouchèrent dans la rue de l’Arsenal. La brise avait encore poussé le sinistre qui se répandait dans le pâté de maisons suivant, il avait traversé la rue Royale et se dirigeait vers le couvent des ursulines.

*

La congrégation se préparait à évacuer, tout en priant pour demander le secours du seigneur. Leur domicile, un des rares en pierre de taille, risquait moins que la plupart des demeures de la ville, mais il n’en restait pas moins que cela ne suffirait pas à protéger ses habitantes. Sœur Angélique s’occupait avec sœur Élisée des pensionnaires les plus jeunes. Les deux amies s’étaient retrouvées avec joie de ce côté de l’océan et ne se quittaient guère. Elles avaient pris dans la congrégation les fonctions d’enseignantes qu’elles pratiquaient dans leur couvent de Grenade sur les bords de la Garonne. Et quand la mère supérieure leur laissait du temps de libre, elles partaient pour la Palmeraie rejoindre leur sœur et amie. Elles avaient rassemblé les fillettes dans la cour. La petite Antonieta Pérez y Montilla tira sur la robe de sœur Angélique. « — Ma sœur, Alejandra, elle n’a pas suivi.

— Ah, c’est bien le moment, ne t’inquiète pas, je sais où elle est. Sœur Élisée, je vous laisse les petites. Alejandra nous fait faux bond. »

Relevant ses jupes, elle se précipita vers l’intérieur où s’activaient encore les religieuses et les servantes, emportant vers l’extérieur leurs paquets. Elle monta les étages, car elle supposait la fillette sous les combles. Elle la trouva devant une malle, la sienne. Elle détenait le peu de possessions qui lui restait, dont quelques effets de ses parents miraculeusement retrouvés sur la plage de leur naufrage par un pirate. « — Alejandra, il faut partir. Allez, vient ma petite. » L’enfant se retourna les yeux embués de larmes vers l’ursuline. « — Alejandra, nous ne pouvons tout emporter, et vos parents, Dieu ait leurs âmes, de là où ils sont, préfèrent vous sentir en vie vous et votre sœur, plutôt que de voir épargnés ces quelques objets. Pensez à votre petite sœur, s’il vous arrivait quelque chose. » Oui, bien sûr sa sœur. Quant à sa famille, elle n’en avait cure. Elle se souvenait encore de la mine déconfite de son oncle à leur première rencontre et de celle outragée de sa tante à l’idée de s’occuper des deux orphelines. Ils avaient été tellement peu touchés par leur malheur qu’ils les avaient envoyées chez les ursulines comme pensionnaires sous prétexte de manque de place dans leur maison de ville. Il est vrai qu’ils détenaient eux-mêmes trois filles et deux garçons. De plus, elle connaissait son avenir de parente pauvre, difficile à marier, car elle se savait pas belle, pas laide, mais quelconque. Sœur Angélique semblant comprendre son désarroi la prit par les épaules. « — Et puis, je suis là Alejandra, vous n’allez pas m’abandonner. » La fillette grimaça un sourire et se laissa entraîner. Elles retrouvèrent le reste de la congrégation dans la cour et en colonne, elles sortirent par les jardins du côté des quais.

Pendant ce temps, depuis l’une des fenêtres de l’étage de la demeure de la rue Dauphine, Hyacinthe donnait des nouvelles de la progression du sinistre à madame de Maubeuge chaque fois que la porte de la chambre s’entrebâillait. À l’intérieur, le travail de la délivrance avançait. La fatigue due aux efforts de l’accouchement avait provoqué une légère fièvre qui maintenait Antoinette-Marie, entre deux mondes, dans un état de confusion. Elle avait à ses côtés, madame de Maubeuge qui tout en essuyant son front régulièrement lui murmurait des mots de réconfort entre deux caresses affectueuses. En face se devinait une belle femme blonde habillée à la mode d’un temps ancien. Antoinette-Marie la connaissait et dans son état extatique, elle ne trouvait pas étrange de voir sa mère doucement la rassurait. « — Tout va bien mon petiot, cela se présente bien, n’ait crainte. » Dans un coin de la pièce, Myriam patientait, elle avait compris que l’enfant à venir était pour elle, il allait remplacer celui qu’elle avait perdu. De son côté, Abigaël tout en s’activant baragouinait, dans une langue que seuls les noirs appréhendaient, des prières à la Loa Erzulie. Quant à Mamma Lissy, elle parlait au futur bébé, le rassurait sur ses raisons d’arriver sur terre. « — Allez, mon tout petit, il faut veni’ maintenant, nous t’attendons. Tu au’as une jolie existence pleine d’amou’ et de ‘ichesse… » La pièce emplie des mystères de la vie et de la nature se concentrait sur l’apparition du nourrisson. « — Ça y est, je l’aperçois, voilà sa tête, voilà mon tout beau arrive par là, oui là, c’est bien tu vois bien que tu es espéré. Allez viens voi’ Mamma Lissy. » Dans un dernier effort la mère expulsa le nouveau-né dans les mains de la matrone, qui aussitôt avec une mine réjouie leva les bras montrant à tous, le chérubin. « — Alléluia ! Alléluia, c’est une fille et elle est coiffée ! » Elle retira la fine pellicule qui recouvrait son visage et avec une petite tape sur les fesses la fit pleurer. Toutes constatèrent qu’elle aurait de la voix, tant cela avait déclenché une colère qui permit à ses poumons de s’emplir de vie. Antoinette-Marie sourit en entendant le vagissement, à ses côtés la vision de sa mère se dilua dans l’air avec quelques derniers mots de réconfort. Avant de s’enfoncer dans un sommeil compensateur, elle murmura. « — Juan-Felipe, il faut dire à Juan-Felipe qu’elle est arrivée.

— Oui Antoinette, je vais lui signifier. Reposez-vous. »

Madame de Maubeuge sortit de la pièce laissant Antoinette-Marie entre les mains de Josepha et de Léa qu’elle avait appelée. Elles se mirent en devoir d’effectuer la toilette de la jeune mère ainsi que de changer ses draps. Abigaël tout sourire s’occupait de la fillette et la remettait dans les bras noirs de Myriam dont le cœur s’offrait à tout jamais au petit corps tout blanc. Madame de Maubeuge, épuisée, descendit dans la galerie donnant sur le jardin afin de prendre l’air. La nuit était tombée, à la lueur des flambeaux, elle fixait rêveusement le sol. Elle remarqua une tache puis une deuxième, tout à coup elle réalisa ce qu’elle voyait ; il pleuvait. Le ciel déversait une ondée chaude qui était de plus en plus soutenue. Madame de Maubeuge ne put s’empêcher de laisser échapper un cri de joie. Il fit écho à celui des hommes qui luttaient contre l’incendie et qui commençaient à désespérer, ainsi qu’au chant des religieuses qui remerciaient la vierge. Sur les routes, les Orléanais, qui fuyaient la catastrophe, arrêtaient leur véhicule. Ils regardaient le zénith n’osant exulter de peur que la pluie ne s’interrompe. Puis soulagés, ils décidèrent de refluer vers la Nouvelle-Orléans. La ville était sauvée.

*

L’année avait débuté depuis deux mois, la douceur revenait, le soleil réchauffait lentement la nature l’incitant à sortir de terre ses premières pousses. Dans l’air un sentiment de joie se dégageait que les oiseaux propageaient sifflant des trilles. Dans la nurserie de la Palmeraie, Myriam et Déborah tenaient fièrement l’une et l’autre l’enfant qu’elles allaitaient. Pour la première fois, Adélaïde Angélique de Puerto Valdez rencontrait Antoine Tremblay. Elle l’avait à peine senti près d’elle qu’elle avait lâché la mamelle qui la nourrissait pour gazouiller avec ardeur, semblant lui raconter quelques histoires. 

Adélaïde Angélique de Puerto Valdez

FIN

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Chapitre 48

L’arrivée de Jean-Baptiste. Juillet 1794.

Jean Baptiste Carbanac

L’arbre généalogique de la famille des Carbanac remontait bien avant l’arrivée des francs dans la Gaule romaine. Suspendu dans le vestibule de la demeure construite sous le règne des Valois et qui faisait face aux ruines du château fort laissé à l’abandon sur la colline qui dominait la vallée, en faisait foi. Cette famille faisait partie de cette noblesse de campagne qui vivait des revenus de ses territoires et dont peu de membres avaient mis les pieds à la cour hormis pendant les guerres. Le plus gros de leurs rapports, en dehors de quelques terres à blé, venait de l’élevage des bêtes à cornes ainsi que de différentes parts prises dans le négoce des îles par l’intermédiaire de la maison Lacourtade. Ces revenus leur avaient permis d’entretenir leurs biens situés sur les contreforts des Pyrénées ainsi que leur hôtel particulier à Bayonne. Ils avaient doté avantageusement leur fille aînée et envoyé étudier leurs deux fils à Bordeaux.

Jean-Baptiste avait donc partagé son temps entre le lycée dont il était pensionnaire et l’hôtel de Saige, où madame de Verthamon, compagne de sa mère aux ursulines, l’accueillait dans ses moments de liberté. Ses jeunes années avaient été heureuses, leur paroxysme avait été atteint avec le malentendu qui l’avait mis dans le lit de la comtesse de Fontenay de retour d’Espagne et de passage chez sa protectrice. Il avait par conséquent perdu son pucelage dans les plus beaux bras qui soient ceux de Jeanne Marie Ignace Thérésa Cabarrus. Ce fut vers eux qu’il se précipita quand peu de temps après sa vie tourna mal.

Il s’était, comme tous, intéressé aux philosophes et, donc, aux idées nouvelles qui menèrent à la révolution. Lorsqu’arriva Jean-Lambert Tallien à Bordeaux, dans les pas d’Ysabeau, Jean-Baptiste était rentré au manoir familial et détenait pour unique vue les Pyrénées. Il se languissait d’ennui, mais son père avait exigé qu’il y restât. Sa sœur avait suivi son époux dans les voix de l’émigration vers l’Espagne dès 1790, son frère fit de même deux ans plus tard vers les Caraïbes avec sa propre famille. Il était donc le seul de la fratrie auprès de ses parents au moment où le drame survint. Il se déroula au milieu de la matinée du lundi 3 mars 1794, tandis qu’il traînait son ennui sur le port de Bayonne. Il revint chez lui alors qu’une voiture, encadrée de gardes nationaux, emmenait son père et sa mère. Il allait se précipiter quand un voisin le retint. « – Non, ce n’est pas la solution ! vous iriez les rejoindre. Qu’y gagnerez-vous ? » L’homme avait raison, mais que pouvait-il faire ?Allez à Bordeaux, l’ordre devait venir de là. Une unique personne pouvait l’aider, comme elle en avait secouru tant d’autres. Térésa. Elle saurait quoi faire. À bride abattue, il sortit de la ville et s’enfonça dans la campagne puis dans les landes qui s’étendaient à perte de vue et qui ne semblaient plus finir. Sans s’arrêter, il creva son cheval, traversa la forêt de pins aux abords de Bordeaux. Un peu avant l’aube, il vit enfin le faubourg Saint-Seurin, il poussa jusqu’aux ruines romaines du Palais Gallien et y abandonna sa monture. À pied, il s’approcha de l’hôtel particulier de Térésa en logeant le jardin du roi. Sous les arbres, il attendit que la demeure s’éveille. Une heure après le lever du soleil un détachement de gardes nationaux vint chercher le proconsul. Sur le seuil de l’habitation, Tallien s’avança balayant les alentours du regard et monta dans la voiture qui s’arrêta devant lui. Le jeune homme, derrière lui, alla frapper violemment à la porte. Une femme massive l’ouvrit. À peine fut-elle entrebâillée que Jean-Baptiste la poussait et entrait. Ayant identifié la servante, il respira soulagé. « – Capucine, il faut que je voie ta maîtresse ! » La chambrière de Térésa mit un instant à reconnaître dans la silhouette crottée le jouvenceau qu’elle avait connu. « – À cette heure ?

— Oui, oui, c’est urgent ! »

En haut de l’escalier en déshabillé transparent, les cheveux défaits, la maîtresse de maison apparut. « — Que se passe-t-il Capucine ? Mon Dieu, Jean-Baptiste, que faites-vous ici ?

— Mes parents…, … Ils ont été arrêtés.

— Ah !… Capucine installe le dans ma garde-robe et qu’il n’en sorte pas tant que je ne serai pas revenue. »

Elle rentra deux heures plus tard, les nouvelles se révélaient mauvaises, l’ordre d’exécution avait déjà été signé, et cela depuis Paris. À l’heure qu’il était, le couple Carbanac avait dû être condamné à mort à Bayonne et leurs biens confisqués. C’était une nouvelle intervention de Bachenot, il voulait mettre la main sur les actions Lacourtade détenues par la famille Carbanac. Il avait réussi. C’était une histoire vénale, et elle n’avait rien pu y faire. 

Lors de cette visite impromptue à son amant, d’autant qu’elle était matinale, elle avait de même appris qu’il était sommé de retourner à Paris et qu’elle était conviée à l’accompagner. Les vents tournaient, Tallien faisait partie des individus capables de renverser Robespierre, du moins l’espérait-elle, il devait donc aller où se nichait le pouvoir, soit à l’Assemblée nationale. Avant cela, elle devait mettre Jean-Baptiste en sécurité et pour cela elle décida de le conduire aussitôt au château de Cadaujac où résidait madame de Verthamon.

Jean-Baptiste y resta peu. Le lendemain, il repartait dans l’autre sens avec John Madgrave qu’il ne connaissait pas. Il fut accueilli à l’hôtel Lacourtade par le petit groupe de réfugiés. James Wilkinson examina suspicieux le jeune homme, devant son désarroi évident, il abaissa les barrières de sa méfiance. Anne-Marie devina tout de suite ce qu’il ressentait, elle lui prit les mains et l’entraîna vers le fond de l’hôtel particulier. « — Venez donc, Bérangère va nous servir une boisson chaude. » Jean-Baptiste se laissa faire et découvrit la domestique face à ses fourneaux et dans un coin un vieillard. Il fit comme la jeune femme et s’assit à table. Ils furent rejoints par leurs comparses. Ils se présentèrent chacun à leur tour. John expliqua qu’à la nuit, ils devaient sortir, mais il ne devait pas s’inquiéter, au petit matin, ils seraient là. Le nouvel arrivant ne comprit pas tout et il ne se sentait pas le courage de tout suivre. Il se savait dans une sécurité relative, c’était déjà ça. Il acquiesça. Le soir venu, ses hôtes partis, il resta avec la servante dans la cuisine à attendre. Celle-ci lui expliqua l’objectif de cette sortie nocturne. Ils allaient retirer un enfant de l’orphelinat. Elle lui narra ce qu’elle connaissait des filiations de son maître, monsieur Lacourtade père, et de la fin dramatique de chacun des membres de sa famille dont le petit garçon était le dernier. L’inquiétude le rongeait, parce qu’il finit par réaliser que le sauvetage de l’enfant s’avérait dangereux et qu’ils pouvaient être tous arrêtés. Il commença à compter les heures, du moins le crut-il, car lorsqu’arrivèrent les trois libérateurs et le petit garçon ensommeillé dans les bras de la jeune femme, il sursauta. Il s’était endormi les bras croisés sur la table.

*

John Madgrave, James Wilkinson et Marie-Anne avaient donc décidé son départ pour l’Amérique. Jean-Baptiste n’avait pas eu son mot à dire, les arguments avancés par tous semblaient irréfutables. Il n’avait ni éléments ni courage pour contrecarrer leurs plans. Il leur était redevable de leur protection, il n’y avait personne sur son sol natal qui puisse l’aider. James Wilkinson s’était procuré la liste des personnes exécutées ses derniers jours dans la région, c’était chose facile, les listes étaient journalièrement placardées sur les murs de la ville. À la vue des noms de ses parents, il s’était effondré comme un enfant. Il ne lui restait plus qu’à partir, mais pour où ? Ses compagnons avaient décidé pour lui. De l’autre côté de l’Atlantique, il essayerait de retrouver son frère et sa famille. Il aurait pu passer en Espagne, rejoindre sa sœur aînée, mais il la connaissait peu, le couvent et son mariage n’avaient pas permis de tisser des liens fraternels. De plus, il ne s’était jamais entendu avec son beau-frère, ils se détestaient sans trop savoir pourquoi ; une animosité instinctive. De toute façon, tout seul il n’y serait pas arrivé. Son avenir était donc de l’autre côté de l’eau. Il partait sans fortune, ni argent, ni relation pour s’y établir, son futur semblait bien sombre, il ne lui restait plus qu’à faire confiance en ses étrangers et en la providence.

*

Jean Baptiste Carbanac

Leur départ ne s’était pas passé comme prévu. Les aléas de la politique entre la France et les États-Unis qui, officiellement, étaient en paix, avaient amené ces deux pays à se faire une guerre larvée, aussi dans le port de Bordeaux, il n’y avait plus de navire battant le pavillon étoilé. James Wilkinson et Jean-Baptiste avaient dû se rendre sur la côte et traverser la lande girondine jusqu’à un village du nom de Lacanau. Partis à la nuit par le faubourg Saint-Seurin, ils avaient pris la route de l’Ouest, ils avaient esquivé les villages de Saint-Médard, de Salaunes et Sainte-Hélène pour éviter toute curiosité. Au village de Lacanau, un maraîcher de leurs amis, contre monnaie trébuchante, les accompagna vers à la plage en contournant l’étang du même nom. Dans l’obscurité, ils auraient pu se perdre dans les marais alentour. Ayant traversé les dunes, ils abandonnèrent à leur guide leurs montures. Scrutant dans la nuit l’océan à la recherche du navire qui devait croiser au large et les embarquer. Ils l’attendirent puis ils firent un feu afin de signaler leur présence. Celui-ci ne se présenta pas comme prévu, ils durent se cacher tout le jour et renouveler l’opération qui cette fois-ci s’avéra plus fructueuse. Une lumière au loin leur répondit avant de voir la chaloupe s’échouer sur le rivage. Après vérification des identités, les marins et leur supérieur les laissèrent monter à bord. Le voyage fut assez court, cinq petites semaines, la saison était clémente pour parcourir l’immense étendue d’eau. Malgré cela, Jean-Baptiste découvrit les aléas de ce genre de périple, son estomac ne supporta ni les mouvements du navire ni la nourriture, il arriva au port de New York, destination du bâtiment qui les accueillait, fort affaibli. Il n’eut guère le temps de se remettre une semaine plus tard, ils remontaient sur un sloop pour Philadelphie plus au Sud. Le trajet jusqu’à l’embouchure du fleuve Delaware fut un martyr, pendant les deux jours qui constituèrent leur voyage, une tempête agita le voilier qui paraissait bien fragile au regard du néophyte qu’était Jean-Baptiste. À leur débarquement, James Wilkinson se demanda s’il n’allait pas laisser le jeune homme se rétablir pendant quelque temps chez des amis à lui à quelques lieux de là, mais celui-ci ne voulut rien entendre. Il était parti pour un pays qu’il n’avait pas choisi et dont il ne maîtrisait pas la langue et dans lequel il ne savait pas comment subvenir à ses besoins les plus élémentaires. Il se voyait sans avenir loin des siens, seul au monde, dans ce monde. Il n’était pas question qu’il quitte l’unique homme qu’il connaissait et en qui il avait mis toute sa confiance. Son espoir était d’atteindre la Louisiane et d’y retrouver son frère aîné. Il s’accrocha à l’Américain et essaya de cacher à quel point il était affaibli. Cette vulnérabilité était due à une affection qui le rongeait. Cela avait commencé par une oppression de la poitrine, ce fut tout d’abord une douleur légère accompagnée d’une sensation de fièvre. Il s’était senti languir, se ressentait fatigué continuellement, il avait des difficultés à reprendre son souffle. Il en était à ce stade-là à ce moment de leur expédition, aussi avait-il réussi à convaincre son protecteur que ce n’était que passager et que dans quelques jours, il n’y paraîtrait rien. Lui-même pensait avoir simplement mal vécu la traversée. Seulement le voyage à cheval qui menait jusqu’au bord de l’Ohio se révéla long et exténuant. James Wilkinson avait pris le commandement d’un bataillon avec lequel il rejoignait le général Wayne. Et celui-ci attendait ce renfort. Trois semaines à sillonner des plaines herbeuses au pic du soleil de l’été approchant, parcourir des forêts de conifères, gravir des montagnes, franchir des rivières à gué. Ce fut un enfer pour le jeune homme d’autant que la dernière semaine la pluie se mit à tomber sans discontinuer. Sa fatigue, de jour en jour, s’aggravait. Sa bouche fut tout d’abord remplie d’un goût de sel puis une fièvre étique, de la paume des mains aux joues, se déclara et ne le quitta plus. Sous le regard inquiet de James Wilkinson, il tenait tant bien que mal sur son cheval sans jamais se plaindre. Son inspiration était de plus en plus gênée et avant qu’ils ne soient parvenus à destination une toux sèche le s’empara de lui et ne l’abandonna plus, l’empêchant de prendre quelques repos. Ses voies respiratoires râlaient laissant sortir parfois des déchets sanguinolents qu’il cachait à tous. Il débarqua au fort Washington agonisant, et le chirurgien l’examina. À l’odeur de son haleine, le médecin diagnostiqua une phtisie avec une vomique aux poumons. James Wilkinson s’inquiéta à l’annonce, mais n’y connaissant rien demanda des éclaircissements. « — Y avait-il quelque chose à faire ? Ou devait-il s’attendre à la mort du garçon ». Le praticien ne lui donna que quelques jours à vivre. Sans trop y croire, il assura à son supérieur qu’il mettrait en œuvre tout son savoir.

Jean-Baptiste s’accrocha à la vie et les quelques jours se commuèrent en un peu plus de deux mois, mais alors qu’il semblait avoir repris le dessus, la fièvre et la toux se renouvelèrent avec force. Affligé de voir le jeune homme mourir loin des siens, James Wilkinson commençait à se décourager. Il se demandait comment l’envoyer à la Nouvelle-Orléans, l’agonisant étant sûr d’y recouvrer son frère, quand tel un ange du destin Juan-Felipe se retrouva prisonnier de sa garnison. Le commandant, à l’annonce de la nouvelle par son capitaine, décida de faire une pierre deux coups. Il se rendit à l’infirmerie dans laquelle Jean-Baptiste par la force des choses avait élu domicile. Il le découvrit somnolant sous l’effet d’un narcotique faible, il se racla la gorge pour lui signaler sa présence. Le jeune homme ouvrit avec difficulté les yeux, réalisant qui se trouvait là, il se força à s’éveiller complètement et se redressa sur le lit. « — Doucement Jean-Baptiste, allez-vous mieux aujourd’hui ? » Le malade sourit et mentit assurant de son mieux-être. Wilkinson, ému devant l’effort du mal-portant, culpabilisait déjà de sa proposition à venir, il reprit fataliste. « — Le hasard a amené la possibilité de vous faire convoyer jusqu’à la Nouvelle-Orléans, mais cela ne va pas être chose facile.

— Ce n’est pas grave, mais comment et par qui ?

— Il vient d’arriver au fort un homme avec une petite troupe qui doit impérativement se rediriger vers le Sud, seulement si vous voulez faire partie du voyage, je vais être obligé de vous imposer à lui et pour cela vous cacher dans l’embarcation que je vais lui fournir. C’est par le fleuve qu’il doit repartir et l’expédition va durer près d’un mois. Vous sentez-vous suffisamment fort pour tenter l’aventure ?

— Évidemment, il n’y a pas d’autres solutions. Je pressens bien que je suis un poids pour vous. J’ai conscience que, d’un jour à l’autre, vous allez avoir d’autres chats à fouetter. J’entends et je sais que la bataille approche, alors vous voyez bien il n’y a pas de question à se poser. Toutefois votre homme est-il un honnête homme ?

— De cela, vous n’avez nulle crainte à avoir, même avec ce stratagème. Je suis assuré qu’il vous amènera à bon port, d’autant que je connais sa famille et que ses supérieurs me sont redevables. Alors, n’ayez aucune peur. Je vais vous faire habiller le plus chaudement possible, car vous partirez au milieu de la nuit et je ferai préparer une besace avec des médicaments pour supporter le voyage. » 

*

En début d’après-midi avec l’accord tacite de James Wilkinson, le chirurgien vint interrompre une réunion militaire pour annoncer la mort de Jean-Baptiste. Il conseilla, dans la foulée, de l’enterrer le plus vite possible afin d’éviter toute contamination. Devant tous, Wilkinson acquiesça et demanda à un de ses subalternes, Nils, de prévenir le menuisier du village de telle sorte qu’il fournisse pour le soir même un cercueil et qu’il sollicite de l’aide pour l’ensevelir. Puis s’adressant au praticien, il réclama la venue de l’aumônier pour une prière pour le malheureux à défaut des derniers sacrements, il se joindrait à eux d’ici un court moment. Après le départ de l’homme, il abrégea la réunion.

James Wilkinson partit ensuite retrouver ses complices, tous des Kentuckiens, avec qui il avait mis au point la mystification. Le plan était le seul qui permettait à Jean-Baptiste de quitter le fort sans que cela éveille la curiosité. Sa maladie ne l’avait pas autorisé à créer de liens avec d’autres personnes, aussi nul ne poserait de question. Lorsqu’il rentra dans l’infirmerie, l’aumônier faisait le guet et le chirurgien lui expliquait comment préparer et prendre ses remèdes. Tout se déroulait comme prévu.

À la tombée du jour, la carriole avec le menuisier et son aide vint chercher le supposé cadavre du jeune homme. Ils l’installèrent, de leur mieux, dans le cercueil de planches rustiques, une fois chargé dans la voiture, ils repartirent, quittèrent le fort sous l’indifférence générale, tous étaient soulagés tant la peur de l’épidémie était grande. Ils traversèrent le village, ils ne croisèrent qu’un couple âgé, la femme se signa et son compagnon se découvrit. À cette heure, tous se barricadaient dans leurs masures. Ils dépassèrent le cimetière où le menuisier laissa son aide pour créer un semblant de tombe fraîche puis il attendit d’être loin pour faire sortir de sa boîte Jean-Baptiste. Celui-ci se surprenait, cette aventure l’amusait, nullement conscient que son indifférence au danger était due à la forte dose de laudanum ingurgité peu avant, afin d’éviter toutes douleurs et surtout d’empêcher les quintes de toux. Une fois installé au côté du conducteur, il s’enquit de savoir si celui-ci n’avait pas peur des Indiens. « — Bien sûr que si. Il faudrait être fou pour ne pas craindre ses sauvages. Mais ils ne s’approchaient pas aussi près du fort. Quant aux colons à cette heure pas un n’aurait l’idée de se promener dehors. » Jean-Baptiste ne tiqua pas quand l’homme lui répondit en français, trouvant cela naturel, il était vrai que tous s’adressaient à lui dans sa langue de façon plus ou moins fluide.

La nuit était entamée quand, comme prévu, ils tombèrent sur le canot amarré à la rive du fleuve ; il était long et large avec un fond peu profond. Il était sur un tiers recouvert de bâche, Jean-Baptiste devrait le moment voulu aller se cacher dessous. Le ciel était clair, ils patientèrent jusqu’au zénith de la lune, moment où le groupe de fuyards amorcerait sa pérégrination et où le menuisier laisserait seul Jean-Baptiste.

Avant de partir, son compagnon l’aida de son mieux à s’installer entre des barils de vivres, des armes et de la poudre. Une fois son sauveur disparu, l’attente commença pour le jeune homme, et avec elle vint l’inquiétude. Il écoutait tous les bruits nocturnes de la nature, imaginant le pire. Il sursautait au moindre craquement, il craignait que la barque ne fût découverte par d’autres, des Indiens par exemple, sa solitude avait chassé son insouciance. Le temps s’écoula sans qu’il puisse le mesurer, une heure, plusieurs, il n’aurait su l’estimer. Avec la nuit et l’humidité du fleuve, il se mit à avoir froid, à grelotter, malgré les épaisseurs de vêtements que l’on avait superposées sur son corps malade. Il ne riait plus de cette attention qu’il avait trouvée superflue. Tout à coup, il entendit une conversation pratiquée en sourdine, ce devait être la troupe. Il ne comprenait pas ce qui se disait. Puis l’ordre de monter d’urgence dans le canot entraîna le mouvement de l’embarcation. Jean-Baptiste n’arrivait plus à dominer les tremblements de son corps, la fièvre amplifiée par la peur faisait tressauter ses membres tant et si bien que la bâche se souleva. — Mon Dieu qu’est-ce ? Mais qui êtes-vous ? » La bouche pâteuse et asséchée, il marmonna « — Je suis Jean-Baptiste Carbanac, c’est monsieur Wilkinson qui m’a permis d’accomplir ce voyage jusqu’à la Nouvelle-Orléans avec vous.

Juan Felipe marquès de Puerto Valdez

— Il manquait plus que ça ! Mais devant le désarroi évident du clandestin, l’homme ajouta, ne vous inquiétez pas, je suis Juan-Felipe de Puerto-Valdez et je vous amènerai à bon port, je ne vous jetterai pas par-dessus bord. Reposez-vous, il semblerait que vous en ayez besoin. »

*

De tout temps et dans toutes contrées, les hommes s’étaient installés au bord de l’eau. Rives d’étangs, de lacs, de rivières, hébergeaient habitations et cultures humaines. Les fleuves Ohio et Mississippi ne faisaient pas exception. Cette considération inquiétait fortement Juan-Felipe, il scrutait les berges environnantes de peur d’y découvrir des agresseurs éventuels. Outre ses rives, le fleuve n’apparaissait pas exempt de dangers, courants, bancs de sable, débris de bois flottants à sa surface, morceaux isolés ou rassemblés de manière à former une espèce de radeau, arbre mort aux vigoureuses racines enterrées solidement dont le sommet dépouillé de ses branches dépassait les flots, ou des troncs que les mouvements fluviaux abaissaient et relevaient successivement. Le canot filait le plus souvent sans que ses passagers aient besoin de ramer, aussi tous se joignaient à leur capitan dans l’inspection du rivage. Ils avaient croisé deux villages shawnees sans déclencher plus de réactions qu’une observation suspicieuse de la part de ses habitants. À chaque fois, Juan-Felipe et Ignacio craignaient de voir arriver une troupe de guerriers menaçants, mais avec les événements entre tribus indiennes et l’armée des États-Unis, la plupart des campements s’étaient enfoncés dans la profondeur des forêts. Ils mirent plus d’une semaine pour atteindre le Mississippi, et quand ils traversèrent la jonction avec l’Ohio, ils commencèrent à respirer. Il leur fallut dépasser la rivière Yazoo pour apercevoir les premières habitations éparses de la colonie espagnole. De son côté, Jean-Baptiste, à son propre étonnement, semblait recouvrer la santé. Tout allait donc pour le mieux.

Ils prirent le temps de s’arrêter à Natchez afin d’effectuer un compte rendu de leur séjour dans le nord. Le maître de Concordia les accueillit tout aussi chaleureusement qu’à l’aller. Don Gayoso de Lemos fut toutefois contrarié du caractère mitigé de la réponse, mais il devrait bien s’en contenter. Le groupe reprit son voyage par le fleuve, laissant derrière eux leurs deux guides shawnees et refusant les chevaux qu’on leur proposait. Le courant s’avérait plus rapide que les bêtes et moins fatigant. De courbe en contre courbe, le large cours d’eau les emmenait vers le sud, ils s’enfonçaient dans l’été et dans la luxuriance nonchalante de la basse Louisiane. Jean-Baptiste appréciait cette douceur, il était enfin rassuré, il se portait mieux, le climat sans doute. Son comparse avec qui il avait fait plus ample connaissance au fil des conversations, lui avait garanti son aide pour rejoindre son frère et son hospitalité en attendant le moment des retrouvailles. Jean-Baptiste était d’autant plus confiant en l’avenir, qu’au détour d’une phrase, il avait découvert qu’il avait déjà fréquenté la femme de son bienfaiteur, qu’elle n’avait pas été sa surprise d’apprendre que son compagnon avait épousé Antoinette-Marie, la jeune fille qu’il accompagnait au piano chez sa protectrice, madame de Verthamon. Son univers s’éclaircissait.

Après avoir passé Bâton-Rouge où ils étaient restés trois jours afin de se reposer, la chaleur devint plus prégnante, oppressante, elle annonçait des orages. Cela inquiéta l’équipage de l’embarcation, il n’était pas bon de se trouver sur le fleuve quand le ciel se déchirait. Les quelques ondées qu’ils avaient subies n’étaient rien au regard des tourments du climat à venir.

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 47

Rencontres inattendues au Kentucky

juan felipe Marquès de Puerto Valdez

Début juillet 1794.

Le soleil se levait à peine, les hommes baillaient, s’étiraient se délivrant des courbatures nocturnes. Au centre du campement, Ignacio déposa la cafetière de fer sur le feu pendant que le reste de la petite troupe vaquait aux préparatifs du départ. Un grondement enfla venant de loin, de l’Ouest, Juan-Felipe redressa la tête vers le ciel rosé cherchant les prémices d’un orage, brusquement le sol se mit à vibrer puis à trembler. Plus le bruit augmentait, plus la terre frémissait. Les hommes se regardèrent interrogativement. « — Qu’est-ce ? Un tremblement de terre ? » Chacun se campa sur ses jambes, puis un des guides indiens cria. « — Pliez tout ! Vite ! Montez sur la colline, nous allons nous faire piétiner. Ce qu’il prenait pour un tremblement de terre était un troupeau de bovins. Effectivement, au son de meuglements assourdissants, ils comprirent qu’ils avaient affaire à des bisons. Du haut de l’élévation qu’ils gravirent, ils aperçurent ce qu’ils n’avaient pu voir la veille ayant préparé leur bivouac à la tombée de la nuit ; la rivière Ohio coulant silencieusement et majestueusement. Ils furent surpris par la grandeur du fleuve, persuadés qu’ils étaient de la suprématie du Mississippi. En regardant autour d’eux avec étonnement et émerveillement, ils contemplèrent les vastes plaines, les magnifiques étendues qui se déroulaient à leurs pieds. Ils étaient parvenus à la vue d’une chaîne de montagnes impressionnante dressant ses pics jusque dans les nuages. Mais ce qui les fascina plus que tout ce fut la multitude de bisons qui avançait dans la prairie, il y en avait plus qu’ils n’avaient jamais constaté de bétail. Au milieu de la poussière de leurs déplacements, le nombre s’étendait, leur sembla-t-il, à l’infini. Au cœur de l’ensemble, Ignacio, le second du capitan de Puerto-Valdez fit remarquer un rassemblement d’hommes qui devait chasser et qui avait dû mettre en branle le troupeau en l’affolant. Très rapidement, ils comprirent qu’ils avaient affaire à un groupe d’Indiens Miami, du moins ce fut ce que leur guide, un Shawnee, leur affirma. Ne voulant pas éveiller des querelles belliqueuses, pour lesquelles ils n’auraient sûrement pas eu le dessus, Juan-Felipe ordonna de se replier sous les arbres. Le souvenir qu’il avait des Indiens de Floride dont il avait une cicatrice dans le dos lui imposait la méfiance. Ils savaient les Indiens en conflit avec les Américains et ne tenaient pas à ce que lui et ses hommes soient confondus avec eux. Ils s’éloignèrent avec précaution.

*

Deux mois auparavant, le groupe de cavaliers avait entrepris le voyage vers les forêts denses de l’Ouest américain, qui s’étendait aux abords des fleuves Mississippi et Ohio. Le peloton sous les ordres de Juan-Felipe se rendait à Fort Washington dans le nord du Kentucky, avec des ordres du baron de Carondelet. Il portait des messages à différentes factions postées à la Frontière. Devant le peu d’intérêt du Vice-roi d’Espagne aux mises en garde du gouverneur de Louisiane, le capitan de Puerto-Valdez avait été envoyé dans le dessein de détacher le nouvel État de l’Union, le Kentucky.

Juan-Felipe, Ignacio et trois soldats, deux Français et un Espagnol avaient remonté le fleuve Mississippi jusqu’au district de Natchez. Ils furent logés à Concordia, demeure du gouverneur de la région. Ce dernier les reçut à sa table avec affabilité, se renseignant sur leurs déplacements et les ennuis éventuels qu’ils avaient rencontrés, il prit des nouvelles de leur famille, de la Nouvelle-Orléans. Les cinq hommes connaissaient tous don Gayoso de Lemos, ils avaient tous servi sous ses ordres en Floride. Le repas fini, il invita Juan-Felipe à boire le café dans son bureau afin de compléter les instructions que celui-ci possédait. « — Je suppose que vous détenez les ordres du gouverneur. » Le capitan les lui tendit ainsi qu’une dépêche du marquis de Carondelet à son encontre.« — Oui, monsieur, et comme vous devez le savoir, j’ai aussi la lettre de mon épouse pour monsieur Wilkinson.

— Avez-vous déjà été amené à rencontrer notre homme ?

— Oui, chez don Almonester, mais je ne me rappelle guère de lui, car c’est le jour où j’ai fait la connaissance de ma femme.

— Ne vous inquiétez pas, lui se souviendra de vous, de cela, je ne doute pas. Pour le reste de votre parcours qui n’est pas le plus facile, je vous adjoins deux éclaireurs Shawnee en qui j’ai toute confiance d’autant que leurs familles séjournent dans mes terres. Vous savez que les Shawnee, Ottawa et Miami s’unissent et organisent des raids de représailles contre les colonies américaines. Ils sont de très bons alliés. Toutefois, faites attention à vous, et surtout soyez le plus discret possible. George Washington a envoyé un corps expéditionnaire pour y mettre fin. C’est d’ailleurs à cause de cela que Wilkinson se situe sur la frontière sous les ordres du général Anthony Wayne. »

*

Le lendemain, ils poursuivirent leur itinéraire, avaient continué à longer le Mississippi puis une partie du fleuve Ohio traversant de multiples confluents, forêts et prairies. Arrivés à l’approche de la rivière Licking, ils avaient pénétré dans une vaste étendue boisée parsemée de plaines, où ils avaient pris le temps de chasser devant l’abondant gibier de toutes sortes qu’ils rencontraient. Malgré leurs craintes, aucun Shawnee, Ottawa et Miami ne vinrent croiser leur chemin.

Après quelques jours de route, le groupe se présenta devant une masure appartenant à un Kentuckien qui devait aviser Wilkinson de leur présence. Mais il n’y avait plus ni homme ni bête que les cendres et les ruines d’une ferme, nulle trace de leur émissaire. Les Indiens avaient fait un raid et n’avaient rien laissé derrière leur passage. Juan-Felipe se trouvait dans l’expectative, ils ne pouvaient revenir en arrière, échouer si près du but n’était pas concevable. Ils devaient aller au fort où était affecté le destinataire de ses messages. Ils repartirent vers le Nord à l’embouchure de la rivière, site du poste de frontière. Après des détours pour éviter les quelques lieux encore habités, ils se trouvèrent face à un fort de rondins abritant un grand corps de force militaire au bord de l’Ohio. Ils étaient arrivés à destination, ils étaient devant Fort Washington nommé ainsi en l’honneur du président George Washington. C’était un vaste quadrilatère avec une palissade de deux étages et des tours situées à chaque coin. Juan-Felipe et ses hommes depuis le sous-bois examinaient le fortin accolé sur un côté d’un début de village. Il fourmillait d’une troupe armée et de civiles. Le capitan avait bien réfléchi, il avait spéculé le problème par tous les bouts, il ne voyait qu’une réponse aussi absurde qu’elle fut, se présenter et demander Wilkinson. Il avancerait une excuse familiale urgente, il ne mentirait guère et de toute façon il n’envisageait pas d’autres possibilités. Ils ne pouvaient faire demi-tour.

Le destin lui fournit une solution différente, tout à leur questionnement, alors qu’ils épiaient le poste frontalier, ils furent pris à revers par un groupe de volontaires. Ceux-ci chassaient aux abords et tombèrent sur les Louisianais par hasard. Les considérant pour des espions, voire pis des alliés des Indiens, ils les mirent en joue. Juan-Felipe et sa troupe n’opposèrent aucune résistance, cela aurait été inutile et se constituèrent prisonniers. Ils entrèrent donc dans le bastion les mains attachées derrière le dos et furent poussés jusqu’à la geôle du fort adossée aux remparts. L’ensemble d’hommes se retrouva cloîtré dans l’ombre d’épaisses grilles dans des cellules séparées, les blancs d’un côté et les deux Shawnee de l’autre. Juan-Felipe s’évertua à réclamer si l’un de leurs gardiens saisissait l’espagnol ou le français. Le groupe de miliciens le regardait perplexe sans le comprendre. C’est un des guides Shawnee qui les extirpa de l’impasse. Il traduisit, avec le peu de mots qu’il connaissait dans les deux langues, la demande du capitan. Un d’eux sortit de la prison et revint un instant plus tard avec un militaire, un gradé, apparemment. L’homme d’âge mûr les cheveux blancs, les yeux bleus pétillants de malice, intervint dans un français rocailleux et maladroit. « — Il semblerait, messieurs, que vous soyez dans le pétrin, lequel de vous est le chef de la bande ? » Juan-Felipe attira son attention d’un geste de la main. « — C’est moi monsieur, je suis le marquis de Puerto-Valdez. Je désire rencontrer votre supérieur, car il s’agit d’une méprise.

— Je vais l’informer de votre présence, Monsieur, tout du moins son subalterne, car notre général est en tournée pour plusieurs jours. Quant à savoir si c’est un malentendu, c’est à voir ! » Et sur cette intervention, il pivota sur les talons et ressortit sans rien ajouter. Juan-Felipe était contrarié. La situation n’était pas bonne. Suivant comment était perçue leur venue, cela pouvait être dangereux pour leur vie. La conjoncture du territoire s’avérait électrique, les guérillas indiennes mettaient à cran la population alentour. Dans sa tête, ses pensées se bousculaient. Comment allait-il expliquer leur présence ? De plus s’il était fouillé comment allaient être interprétés les différents documents qu’il détenait ? Pour ce qu’ils étaient évidemment, des propositions de séditions. Rien n’était en sa faveur.

James Wilkinson

Le reste de la journée s’écoula dans l’inquiétude avant que quatre militaires vinssent le chercher dans sa cellule. À la douceur des dernières lueurs du jour, entre ses geôliers, il traversa la cour. Elle paraissait bien plus grande qu’il ne l’avait remarqué en entrant dans l’enceinte. À ses murailles étaient adossés, outre la prison, magasins d’approvisionnement, baraquement pour la troupe, écuries sur lesquels courait le chemin de ronde avec force de gardes armés. L’état de guerre était évident. Face à la porte au fond de l’esplanade se trouvait sur toute la largeur un bâtiment à deux étages avec galeries. Juan-Felipe et ses gardiens se dirigeaient vers lui. Il hébergeait les bureaux de l’état-major et leurs logements. En haut des trois marches qui y menaient attendait le militaire gradé aux cheveux blancs et aux yeux moqueurs. Le prisonnier n’était pas rassuré, sa situation et celle de ses comparses allaient se jouer là. Ses gardes et leur supérieur le conduisirent jusqu’au cabinet de travail du commandant par intérim, à l’étage. Le gradé frappa. Une voix répliqua en français. « — Entrez Nils. » Le gradé qui répondait à ce nom ouvrit la porte et fit pénétrer Juan-Felipe, laissant ses quatre gardiens sur le palier. La pièce était peu éclairée et en contre-jour devant la porte-fenêtre se dessinait de dos la silhouette du brigadier général du fort. Sans se retourner, il s’adressa au prisonnier. « — Marquis de Puerto-Valdez ?

— Oui, c’est cela même.

— Vous êtes bien loin de la Nouvelle-Orléans ! Vous pouvez nous laisser, capitaine Nils. Je vous appellerai lorsque j’aurai fini mon entretien. Donc, don de Puerto-Valdez, qu’est-ce qui vous emmène dans nos profondes contrées si éloignées du Mississippi ?

— Je me dirige avec mes hommes au Canada, je comptais prendre des nouvelles d’un ami de ma femme sur ma route.

— Et comment va mademoiselle Cambes-Sadirac ? Enfin la marquésa de Puerto-Valdez pour être plus exacte ? Le prisonnier demeura décontenancé par la remarque, qui était cet individu aussi bien renseigné ? » Son interlocuteur poursuivit. « — Excusez-moi de ce petit jeu, je me présente, je suis celui que vous cherchez, James Wilkinson. » Il se retourna, Juan-Felipe respira, certes, il reconnaissait l’homme qui l’avait intrigué plus d’un an auparavant au bal d’intronisation du gouverneur Carondelet. « — Je suppose que c’est votre gouverneur qui vous envoie ou don Gayoso de Lemos, voire les deux. Et pour que vous soyez venu jusqu’à moi c’est urgent ?

— Effectivement monsieur. Je devais prendre contact avec un dénommé Blummer, mais arrivé à sa ferme ce n’était que ruines. » En même temps qu’il parlait, de sa veste, il sortit les documents qui lui étaient destinés et les lui tendit. Wilkinson ouvrit la première lettre, Juan-Felipe remarqua qu’il avait privilégié celle d’Antoinette-Marie. « — Blummer, oui, il a été, lui et sa famille, massacré par un groupe de Miami. C’est fort triste, c’était un homme bon. La région est ravagée par la résistance que nous opposent ces sauvages, c’est miraculeux que vous soyez passé au travers. » Il reprit sa lecture, ayant fini la première qui l’avait visiblement contrarié, il décacheta la deuxième et la parcourut. « — Je n’apprécie pas qu’ils aient mêlé votre épouse à nos histoires, non pas que je n’aie pas confiance en elle. Sa lettre prouve que j’aurais eu tort si tel avait été le cas, mais cela n’était pas utile de la perturber avec nos spéculations de pouvoir et de guerres souterraines. Excusez-moi, je ne vous ai pas proposé de chaise, asseyez-vous donc. » Il s’installa lui-même à son bureau et poursuivit l’entretien. « — Je vais vous préparer un billet avec lequel vous repartirez. La réponse ne conviendra qu’à moitié à vos supérieurs, car je pense que la reprise de ce projet est maintenant devenue obsolète. Pour votre retour, il va falloir changer notre fusil d’épaule, je ne peux vous faire sortir de prison sans explication. Notre milice, constituée des habitants de la région, ne comprendrait pas, pas plus que le général Wayne à son retour. Avec le capitaine Nils, en qui j’ai confiance, nous allons vous faire évader, au milieu de la nuit. Pour l’instant, je dois interrompre notre tête-à-tête, les hommes de troupe qui vous ont amené vont finir par se poser des questions. La procédure est inhabituelle et ils vont parler et extrapoler et je ne peux me le permettre. Préparez vos compagnons à cette échappée. »

*

La lune se situait à son zénith au milieu d’une myriade d’étoiles quand le capitaine Nils pénétra dans la prison qui ne détenait que Juan-Felipe et ses hommes. Ce n’était pas une nuit pour s’évader, mais ils n’avaient pas le choix. Il traînait le corps du gardien qu’il avait lui-même assommé afin de ne pas l’incriminer. Il ouvrit les portes, leur fit signe de garder le silence et de le suivre. Il vérifia par l’entrebâillement que le passage était libre. Collés au mur, les hommes se faufilèrent jusqu’à l’angle du bâtiment au niveau duquel montait l’escalier vers le chemin de ronde. C’était un changement de garde. Le capitaine Nils les précéda, sur la muraille était attachée une corde pour redescendre de l’autre côté. Leur sauveur chuchota à Juan-Felipe, tout en lui glissant le pli de Wilkinson, de suivre l’individu qui les attendait au bas. Depuis l’ombre de la galerie, James Wilkinson observait le bon déroulement des opérations.

Au bas de la palissade, un jeune métis aux allures de coureur des bois leur fit signe et leur indiqua le chemin. Ils lui emboîtèrent le pas dans le sous-bois afin d’être rapidement hors de vue. Le seul son, qu’ils entendaient, était le battement de leur cœur. Arrivé hors d’atteinte, leur guide les entraîna dans la forêt puis jusqu’au fleuve par un méandre de sente. Au petit matin, sur la rive de l’Ohio, les attendait un large canot pouvant contenir une dizaine d’hommes. « — Mais où se trouvent nos chevaux ? » Interrogea Ignacio. « — Pas pouvoir les sortir du fort et monsieur Nils dire que vous allez plus vite en bateau.

— Il n’a pas tort, Ignacio, nous mettrons deux fois moins de temps pour rentrer.

— Monsieur Nils, déposer vos fusils et nourritures dedans, adieu. »

La phrase à peine finie, le métis disparut dans la forêt, laissant décontenancé le groupe. Juan-Felipe réagit. « — Vite, grimpez dans l’embarcation cela ne me dit rien qui vaille. » Ils sautèrent dans le canot, le dernier monté le poussa avec sa rame dans le courant du fleuve. Il fila. Tout à coup sous les bâches qui couvraient l’avant quelque chose se mit à bouger. Juan-Felipe souleva suspicieux celles-ci et resta abasourdi. Se cachait dessous un jeune homme grelottant, de froid ou de fièvre, installé au fond.

*

Pendant ce temps, l’armée du général Anthony Wayne marchait vers le Nord, il était parti de Greenville dans l’Ohio, avec deux mille hommes et mille cinq cents volontaires à cheval. Après plusieurs attaques des États-Uniens, le chef indien « Little Turtle » conseilla de faire la paix, mais son avis fut rejeté.

Jean Baptiste Carbanac

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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mes écrits

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Chapitre 31

Septembre 1793, des nouvelles de France

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac
Marquesa de Puerto Valdez  

Il faisait encore doux à cette heure de la journée. Antoinette-Marie sortit du dispensaire en laissant un seul mal-portant au soin de la bonne Néora, l’hospitalière du domaine. Elle était satisfaite. Aucun nègre ne rechignait au travail en se faisant passer pour malade, ce qui était un signe positif. Cela corroborait son idée qu’il n’y avait pas besoin de les violenter pour obtenir leur labeur. Évidemment, elle occultait la crainte d’être vendu à un propriétaire plus virulent, ainsi que l’appréhension d’être séparé des leurs, car des familles s’étaient formées avec le consentement des différents maîtres qui avaient régi la plantation. Et avec l’arrivée de cette jeune maîtresse inexpérimentée, tous avaient eu peur à la mort du baron de se voir éparpiller. Elle aurait été étonnée de savoir qu’ils jouaient le jeu pour ne pas être mis à l’encan.

Elle décida de profiter de la clémence des températures pour aller vaquer au jardin avant que la chaleur de la fin de l’été ne la pousse à se retirer à l’intérieur. Elle dirigea ses pas vers la demeure et la roseraie avec sur les talons Navarre et Béarn et bien sûr le petit Hyacinthe, qui tel un page, la suivait partout portant tout ce qui pouvait l’encombrer. Mama-Louisa et elle-même avaient opté pour cette fonction, à la grande jubilation de l’enfant, étant donné qu’elle butait sur lui à longueur de temps. Sur leur chemin, ils rencontrèrent Nathanaël le benjamin de la gouvernante qui l’attendait tout en surveillant sa petite sœur, Sarah. Antoinette-Marie se baissa pour prendre l’adorable fillette, elle espérait que ses filles deviendraient aussi jolies, c’était un ravissement des yeux. Arrivée au jardin, elle la posa la laissant trotter à sa guise entre les arbustes et les massifs de fleurs. Marie-Adélaïde lui avait donné le virus du jardinage. Elle aimait la nature bien sûr, mais le goût de l’ordonnancer lui était venu par son amie, et comme sur les bords du Mississippi rien n’était plus simple, tout y poussait, c’était un plaisir. Elle s’appliqua à ausculter chaque buisson, épiant les parasites destructeurs, arrachant chaque pétale fané, s’émerveillant de la beauté de la floraison, des colibris, ces oiseaux bijoux qui butinaient leurs cœurs. Nathanaël sarclait les mauvaises herbes avec l’aide de Sarah que l’on retenait d’introduire dans sa bouche tout ce qu’elle trouvait. Hyacinthe de son côté surveillait insectes et reptiles rampants qui auraient pu mettre en danger sa maîtresse, tous se souvenaient encore de la tarentule qui avait failli lui coûter la vie. Ce fut au milieu de cette activité que Hyacinthe constata venant dans l’allée deux dames suivies de deux fillettes, il le fit remarquer à la jardinière de circonstance. Elle se redressa délaissant le buisson sur lequel elle ouvrageait, essuya ses mains à son tablier, et en plaça une en visière au-dessus de ses yeux pour les protéger du rayonnement. Elle reconnut l’une des deux femmes, c’était Marguerite Aurion. Elle enleva son tablier qu’elle tendit au négrillon, lissa sa robe de linon, et envoya l’enfant prévenir Mama-Louisa. Elle appréciait l’Acadienne, sa chaleur sans ostentation et son amitié. Elle ne l’avait pas vue depuis le printemps, en fait depuis les fêtes de Pâques qui entraînaient toujours une succession d’invitations. Plus le groupe s’avançait, plus la deuxième femme lui rappelait quelqu’un, mais elle n’aurait pas su dire qui ? Elle effectua un signe de la main en guise de bienvenue et les attendit sur les marches de la demeure. 

Marguerite Aurion

« — Antoinette, j’avais peur que vous ne vous trouviez point chez vous. » Elle lui répondit tout en examinant l’autre femme qui l’observait aussi. « — Oh, il est trop tôt pour aller à la Nouvelle-Orléans, entrez donc, venez vous mettre à l’ombre.

— Attendez, Antoinette, que je vous présente ma compagne. En fait, c’est une surprise. » Antoinette-Marie lui jeta un regard interrogateur. « — Je vous présente sœur Angélique, enfin votre sœur. » Un coup de tonnerre ne l’aurait pas plus stupéfait. Antoinette-Marie examina à nouveau la femme devant elle. C’était donc ça ce qui l’intriguait, effectivement elle ressemblait à Marie-Amélie, et elle ne pouvait se rendre compte qu’elle-même avait quelque chose de cette femme.

*

Marguerite avait insisté pour que sœur Angélique prolongeât son séjour avec les petites Pérez y Montilla après le départ de doña Castaño. Ne se sentant pas prête à affronter encore ses obligations, elle accepta de finir l’été au sein de la plantation. À peu près du même âge et de tempérament similaire les deux femmes tissèrent des liens qui allaient perdurer.

Marguerite lui expliqua ce qu’était la Louisiane, qu’elle était sa vie, elle essayait par tous les moyens de sortir de son apathie Marie-Angélique qui reprenait son identité en tant que sœur Angélique. Elle avait cru deviner à l’ampleur de la tristesse de l’ursuline pour la mort du Second que leur relation avait dû être plus qu’affectueuse. Elle ne chercha pas à savoir, chacun avait ses secrets. Mais la confiance, sur laquelle se construisait leur amitié, permit à Marie-Angélique de livrer ce lourd secret. Elle fut soulagée, Marguerite ne porta nul jugement. Ce jour-là, sa compagne la poussa à lui parler d’elle. C’est ainsi qu’elle apprit qu’elle était la sœur de la veuve de Charles de Thouais remariée à un marquis espagnol et dont la plantation se situait à deux heures de pirogues de là.

Chapitre 32

Automne 1793

Charles-Louis de Saint Aignan

Il se nommait Charles-Louis Cambes-Sadirac chevalier de Saint-Aignan, capitaine de cavalerie du général Dumouriez. « — Oui, c’est ça ! Il s’appelait Charles-Louis Cambes-Sadirac ». Cela faisait un an que son cerveau lui refusait sa pleine mémoire. La bulle dans sa tête avait éclaté, il se souvenait, il se rappelait de tout. Il courait dans les corridors du Val de Grâce transformé depuis le début des conflits révolutionnaires en hôpital. Il arriva devant le bureau du citoyen Desault, le chirurgien qui lui avait sauvé la vie. Il frappa, surgit face à lui et s’écria victorieux. « — Je suis Charles-Louis Cambes-Sadirac ! Mon père est le baron Cambes-Sadirac, j’ai pour épouse Élisabeth Chevetel de la Rabelliere, et j’ai deux sœurs, non trois, la dernière, la plus jeune que je ne connais pas, vit en Louisiane. »

Après la bataille de Valmy, un an plutôt, Charles-Louis s’était réveillé, dans un couloir dans lequel s’alignaient des civières, avec un terrible élancement aux reins et à l’épaule. Il y voyait trouble. Il avait du mal à tenir ses yeux ouverts, sa tête n’était qu’un martèlement continu. Autour de lui, ce n’était que gémissements et odeurs nauséabondes. Il se sentait lui-même moite et sale. Dans son champ de vision, il perçut plus qu’il visualisa la silhouette. Il essaya avec peine de lever le bras pour faire signe, une douleur fulgurante lui déchira l’articulation. « — docteur, celui-là a bougé ! ». Pierre Joseph Desault, chirurgien en chef de l’Hôtel-Dieu, appelé en rescousse à cause de l’afflux de blessés, se retourna vers celui indiqué. Il n’aurait pas cru qu’il survivrait celui-là, comme quoi il ne devait pas désespérer. Il toucha le front du malade, regarda le fond de son œil et s’adressa à lui. « — Soldat, tu m’entends ? » Charles-Louis bougea, mais il ne parvenait pas à articuler. « — il est mal en point, mais il a ses chances, portez-le au-dessus ! »

Plusieurs jours s’écoulèrent avant que Charles-Louis ne comprît où il était, les ambulances l’avaient ramené du champ de bataille au Val de Grâce. Il avait été dépouillé de ses affaires jusqu’à ses bottes avant son arrivée. Son dos avait été déchiqueté et son épaule entaillée profondément par un sabre. L’un et l’autre mirent des mois à récupérer. Mais quand il sortit de son état fiévreux dû à l’infection, l’infirmière avait voulu lui faire décliner son identité. Il n’avait pu le dire, il ne s’en souvenait plus. Malgré le ton rassurant du chirurgien en chef, cela le terrorisait. Entre deux migraines qui l’obligeaient à s’aliter dans le noir, il cherchait, fouillait inlassablement dans sa tête en quête d’indices. La seule chose qui lui revenait sans fin c’était le regard en pleurs de cet individu qui semblait le connaître et qui courait vers lui.

Le docteur Desault avait très vite deviné que le patient qu’il soignait et avec lequel il développait au fil des jours une relation d’amitié était un homme cultivé. Il savait lire et écrire, s’exprimait en français sans accent particulier ainsi qu’en allemand et en anglais en plus du latin. Quand après des mois, son malade et proche fut suffisamment rétabli, ne sachant où aller, il se mit au service de l’hôpital. Il devint ambulancier, secrétaire, et aussi interprète, c’est d’ailleurs comme cela que l’on découvrit qu’il parlait le gascon, ce qui laissa supposer qu’il provenait du sud-ouest de la France. Il fut surnommé par tous Valmy, puisqu’il était arrivé de cette bataille. Les jours s’étaient écoulés comme ça, l’homme espérant être reconnu par quelqu’un ; l’hiver, le printemps et l’été étaient passés, sans que rien ne vienne ni de lui ni des autres, il ne savait pas qui il était et ne savait où chercher ni même à qui s’adresser. Le médecin de son côté pensait que par les temps qui courraient c’était peut-être mieux. Cela le protégeait des affres du tribunal révolutionnaire qui, à l’aide de la guillotine, fauchait les champs de la nation pour un oui ou pour un non aussi bien que la guerre. La dictature de Robespierre, qui insidieusement s’était mise en place, appliquait une justice aveugle et froide. Elle effaçait tout ce qui se révélait contraire à ses principes. Lorsque la mémoire de Charles-Louis se décida à s’ouvrir, le nouveau pouvoir éradiquait l’ancien, les proches de Brissot et du couple Roland furent pourchassés, arrêtés et présentés au tribunal révolutionnaire avec nul retour possible.

*

« — alors, citoyen Cambes-Sadirac, je dois donc vous accompagner au ministère de la Guerre afin de régulariser votre situation. Laisse-moi terminer mon rapport du jour et nous y allons. » Quelques instants plus tard, les deux comparses parcouraient à pied le trajet qui les menait de la rive gauche à la rive droite de la Seine où se situait le bâtiment. « — bien que je ne l’apprécie guère, je connais le citoyen Jourdeuil, il est l’adjoint du ministre de la Guerre, le général Jean-Baptiste Bouchotte. Fais attention à ce que tu exprimes Valmy, l’homme n’est pas un saint. Il a participé activement à ces horribles massacres de l’automne dernier et a poussé Fouquier-Tinville au tribunal révolutionnaire, qui en est d’ailleurs aujourd’hui le président. Tout cela lui donne beaucoup de pouvoir, et cet homme est mauvais si tu veux mon avis.

— Mais nous allons juste lui dire où je me trouvais pendant cette année et pourquoi je n’ai pu donner signe de vie.

— Oui bien sûr ! Mais nous ne savons pas ce que détient ton dossier. »

Après une bonne heure d’attente dans le ministère, ils furent reçus comme l’avait prévu le médecin par l’adjoint du ministre. En même temps qu’ils pénétraient dans son cabinet, un secrétaire déposa le dossier de Charles-Louis sur le bureau de Jourdeuil. L’homme les salua dédaigneusement, leur montra les sièges et commença à examiner des documents. « — À ce que je lis, tu es le citoyen Cambes-Sadirac, et nous t’avions perdu depuis la bataille de Valmy. Tu te tenais sous les ordres de Dumouriez, ton malheur t’a éloigné à temps de cet homme fâcheux. Mon secrétaire a mis à jour ton dossier, tu recevras tes ordres prochainement. Où devons-nous te les adresser ?

— Je vais rentrer chez moi, je n’ai pas vu mon épouse depuis plus d’un an. Je résiderai donc rue Jacob. »

Jourdeuil, plongé dans le dossier, sourcilla. L’homme ne savait pas par conséquent pour la mort de sa femme ni pour la confiscation de son patrimoine. « — je te conseille d’aller auparavant au ministère de l’Intérieur, car tes biens sont sous séquestre, ton absence a laissé penser que tu avais émigré. Pour ta solde, voies avec mon secrétaire. » Le fonctionnaire ne se faisait pas trop d’illusion pour le remboursement du retard accumulé, mais c’était le cadet de ses soucis.

 Une fois sorti de ce ministère, complètement déboussolé, tout comme à sa dernière visite à Paris, il réalisa le même parcours et se rendit rue de Choiseul.

Il fut guidé jusqu’au secrétaire de Jules-François Paré, ministre de l’Intérieur. L’homme courbé sur ses papiers leva à peine la tête. « — C’est pourquoi ? » Charles-Louis expliqua, avec l’aide du médecin qui ne l’avait pas quitté, sa situation ; quand ils eurent fini, le secrétaire baissa ses yeux morts vers un énorme registre relié, et conclut avec un ton blasé. « — ah, ça ne va pas être facile, attendez-moi dans la pièce d’à côté, j’envoie chercher votre dossier ! » Et le secrétaire du secrétaire dépêcha un commis quérir, deux étages plus hauts, ledit dossier. Cela prit deux bonnes heures à tel point que les quémandeurs se crurent oubliés et lorsque le fameux dossier se retrouva entre les mains du secrétaire de l’intérieur, il ponctua à nouveau. « — Ah, ça ne va pas être commode ! Nous allons faire suivre ta demande, mais quoiqu’elle soit justifiée, cela va s’avérer un peu long, et encore que je ne voie aucun de tes biens revendus. Mais nous devons vérifier.

— Et si tel est le cas, pensez-vous que je serai indemnisé ?

— En théorie oui, mais les caisses de l’État sont vides, cela prendra du temps. En attendant, où comptes-tu loger citoyen ?

— Je n’en ai aucune idée, je songe à me rendre chez ma sœur, elle sait peut-être où se trouve mon épouse. »

L’homme leva la tête, toisa son interlocuteur, mais ne dit pas ce dont il était instruit, après tout il n’était pour rien dans le décès de sa femme. De plus, elle faisait partie d’une liste de disparus, mais rien ne prouvait qu’elle fût morte. Il s’arrangea avec sa conscience et le laissa repartir ignorant de ce fait. De son côté, bien que désemparé par la tournure des événements, Charles-Louis décida de se rendre chez sa sœur, Marie-Amélie. Il quitta le médecin, mais lui garantit qu’il rentrerait dormir à l’hôpital. Celui-ci le rassura, il allait de ce pas demander de l’aide à son ami Fourcroy, qui remplaçait Marat à la Convention nationale depuis son assassinat en juillet dernier. Il devrait pouvoir faire accélérer le travail des fonctionnaires quant à son sujet. 

Tout en marchant, sa colère montait se substituant à la surprise et au désarroi. Il bouillait à l’idée de cette mainmise sur ses biens alors qu’il protégeait cette horde de profiteurs. Il n’avait nul doute quant au but de ces manœuvres, pendant qu’avec ses hommes, il barrait la route à l’envahisseur, elles remplissaient les poches de ces fonctionnaires ; et pour toute récompense, ils le dépouillaient sans vergogne. Et Élisabeth, qu’était-elle devenue ? Ils avaient dû la mettre dehors ? Où pouvait-elle être aujourd’hui ? Il marchait à grandes enjambées fulminant de rancœur contre l’injustice. Il se retrouva à la porte de l’appartement des Lacourtade sans souvenance du parcours qui l’y avait amené, tant ses pensées avaient occulté le reste. Il toqua et attendit. Personne ne répondit. Sa colère tomba d’un coup face à l’incongruité de la conjoncture ; pourquoi personne ne venait-il ouvrir ? Que les Lacourtade fussent absents, cela se pouvait, mais le personnel ? Devant l’évidence, il frappa au logement opposé, mais là aussi nulle réaction. Il redescendit l’escalier tout en réfléchissant au parti à prendre. Il pénétra dans la cour de l’immeuble étrangement vide de tout serviteur. Une fois dans la rue il leva les yeux vers les fenêtres et constata les volets intérieurs fermés. Où pouvait-il demander ? Désemparé, il décida à se rendre chez lui, rue Jacob, quelqu’un pourrait peut-être l’informer au sujet d’Élisabeth. Son sort l’inquiétait de plus en plus.

La journée tirait à sa fin et lorsqu’il parvint à son hôtel, le couvre-feu approchait. Le portail de sa demeure était bien évidemment clos. Il se présenta à l’hôtel particulier d’à côté et interpella le portier. « — Citoyen, sais-tu ce que sont devenus les occupants de la résidence voisine ?

— Je ne pourrais le dire, mon maître a acheté le sien récemment et quand nous nous sommes installés, il était déjà vide. Mais demande en face, ils ont peut-être des informations ? »

Il n’obtint guère plus de succès avec les habitants de l’autre côté de la voie, la plupart des hôtels particuliers de la rue détenaient de nouveaux propriétaires. Il se décida à rentrer sans en savoir plus. Quand il pénétra dans la rue d’Enfer, la nuit était là et le couvre-feu avec, ce fut donc avec diligence et discrétion qu’il la parcourut se cachant de justesse lors d’un passage de la garde. Il arriva au Val de Grâce la tête fourmillant d’idées sombres.

*

Le lendemain, la citoyenne Marie-Antoinette Capet, au demeurant Reine de France, montait sur l’échafaud en faisant une martyre pour beaucoup et un acte de justice pour les autres.

Chapitre 33

L’arrestation de Marie-Amélie, Novembre 1793

Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Le brouillard automnal se levait au-dessus de la campagne, laissant filtrer les premiers rayons du soleil. Moineaux, merles et pies, entre jacassement et pépiement, avaient commencé leur ode au matin nouveau. Castor et Pollux, les deux braves molosses, dont la mort ne voulait pas, s’étiraient avec difficulté et baillaient à s’en décrocher la gueule. Debout, ils allèrent, comme chaque jour, chercher leur pitance vers la cuisine à l’arrière du château. Leur surdité depuis longtemps avérée n’avait pu mettre leur sens en éveil à l’arrivée de la colonne armée qui approchait au pas vers le portail de la cour. C’était un détachement de la garde nationale de Bouliac. L’un des cavaliers convoyait en croupe une femme somnolente contre son dos. Le groupe se scinda en deux, la moitié contourna la bâtisse l’encerclant par ce fait.

Ce furent les coups violents portés par la crosse d’un fusil contre la porte de la façade qui réveilla complètement les habitants du château. L’alarme fut générale. Pendant que Nounou Freydou, qui avait repris son sang-froid dès qu’elle avait eu cerné le danger, se rendait à la porte en poussant un. « — Voilà ! Voilà ! » Pour faire patienter, Antonin laissait son fils, Augustin, à Bertrande que l’affolement gagnait et à Gaspard qui la rassurait tant bien que mal. Il monta quatre à quatre les escaliers qui allaient à la chambre de Marie-Amélie. Blanche de frayeur, elle avait enveloppé son petit Louis dans un châle et le maintenait serré contre elle. « — venez, nous devons fuir par-derrière ! »

Il prit l’enfant dans ses bras et se précipita avec la jeune femme en chemise recouverte d’un manteau qu’elle tenait toujours à portée de main. Il la guida vers les salles du bas qui menait par un dédale de pièces vers la buanderie. Il pensait que la petite porte, donnant directement dans les prés, faciliterait leur retraite pour accéder au bois à l’arrière du château.

Devant la bâtisse, Nounou Freydou affirmait au capitaine de la garde ne pas avoir revu la citoyenne Cambes depuis plusieurs années. « — pousse-toi, citoyenne ! Nous allons vérifier par nous-mêmes ». Faisant barrage de son corps, elle s’interposa. « — mais de quel droit ? Citoyen capitaine.

— Et celui de la Nation, tiens ! »

À ce moment-là retentit un coup de feu, qui tétanisa tout le monde. Nounou Freydou sursauta. Le capitaine la bouscula violemment, elle perdit l’équilibre et heurta l’angle du bahut qu’elle avait derrière elle le long du mur. Bertrande se précipita vers sa belle-mère pour la soutenir, hurlant. « — Salaud ! »… Les mots qui suivaient lui restèrent dans la gorge surprise par la balle qui la foudroya. Gaspard n’eut pas le temps de réagir, qu’un autre coup l’atteignit mortellement. Cela s’était passé si vite que le petit Augustin Bourdel, projeté en arrière, tétanisé par la violence qui l’entourait, ne comprit rien. Il regardait hagard autour de lui les corps ensanglantés. Il se mit doucement à pleurer ne sachant que faire. Il finit par aller à l’extérieur du château. Un garde l’agrippa par le poignet, tout aussi perdu que lui par la tournure prise par les événements.

Le coup de feu, qu’ils avaient entendu et qui avait déclenché le carnage dans l’affolement, venait d’un garde qui avait tiré pour empêcher les fugitifs de sortir à l’arrière. Ils firent volte-face pour se casser le nez sur le capitaine et ses hommes qui avaient traversé la demeure en direction de la détonation. Antonin voulut repousser les individus, mais avec le petit Louis dans les bras, il se retrouva handicapé et ne put éviter l’impact de la baïonnette à l’aine. Il suffoqua et s’effondra emportant l’enfant dans sa chute. Les soldats laissèrent le blessé inconscient. L’appât du gain étant le plus fort, il les entraînait déjà dans la fouille des pièces à la recherche d’un trésor qui devait absolument s’y trouver.


Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Le capitaine ressorti tirant par le poignet Marie-Amélie se rebellant. S’adressant à la femme que la troupe avait amenée pour repérer la suspecte, il lui demanda si elle la reconnaissait. Celle-ci avec arrogance, imaginant la récompense qu’elle allait obtenir, assura se souvenir de la mère et l’enfant, qu’elle avait par ailleurs dénoncés. Marie-Amélie, relevant la tête, identifia elle aussi la servante rousse de l’auberge. De colère, elle se cabra, se débâtit tant bien que mal de la main d’acier qui la maintenait. « — lâchez-moi, vous me faites mal ! Pourquoi m’arrêtez-vous ? Je n’ai fait aucun tort à personne !

— Tu es bien la citoyenne Cambes, épouse Lacourtade, fille du ci-devant Cambes-Sadirac émigré. Alors c’est bien suffisant comme chef d’accusation !

— Mais mon mari sert la commune !

— Tu veux dire : servait ! Il est mort ! Une mauvaise chute, paraît-il ! »

Ce fut comme une déflagration dans la tête de Marie-Amélie. Pendant qu’elle perdait connaissance, le capitaine riait à perdre haleine de son jeu de mots. La charrette, pour charger les prisonniers, arriva en arrière-garde de la troupe. Après avoir fouillé dans chaque recoin en vain du château, qui ne détenait plus depuis bien longtemps de valeur, les gardes de dépit y mirent le feu. Ils emportaient un maigre butin. Ils laissèrent devant la demeure le garçonnet d’Antonin en pleurs et s’en allèrent avec les deux suspects, Marie-Amélie inconsciente et son enfant de trois ans, Louis, sanglotant doucement contre sa mère.

Chapitre 34

La vengeance d’Antonin, Novembre 1793

Antonin Bourdel

Le château brûlait devant les yeux embués des larmes d’Augustin désemparé. Du haut de ses trois ans, il ne pouvait que pleurer ne sachant que faire d’autre. Il n’osait rentrer chercher les siens, des flammes jaillissaient des fenêtres de la façade, faisant exploser les carreaux. Castor et Pollux hurlaient à la mort, rajoutant au désarroi de l’enfant. Il s’assit sur les pavés de la cour, se recroquevilla et se mit à sangloter de plus belle. 

La fumée irrita sa gorge et sortit Antonin de l’inconscience. Si la douleur de la plaie reçue au côté l’avait amené à défaillir, elle ne l’empêcha pas de se relever. Se tenant la lésion d’où le sang suintait, il réussit à s’extirper par l’une des portes à l’arrière du château. Après avoir repris respiration, il ôta sa chemise et avec il se banda tant bien que mal la taille pour maintenir l’hémorragie. Chancelant, il contourna la bâtisse dont le toit, rongé par les flammes, commençait à craquer. Dans la cour, il découvrit son fils qu’un voisin, alerté par la fumée, avait trouvé tout seul. Apercevant Antonin vacillant venir à lui, il se précipita pour le soutenir. « — Où sont-ils ? » hoqueta le blessé. « — La garde a emmené Madame Lacourtade et son petit ». Car bien sûr dans les alentours tous savaient qui était la dame hébergée au château et nul n’avait rien dit, c’était l’affaire du village. Le voisin avait croisé la troupe et la charrette qui suivait, il les avait observées depuis l’orée du bois qui longeait la route. Il avait accouru, dès qu’ils s’étaient éloignés, mais était arrivé trop tard. Il n’avait compris la totalité du drame qu’en tirant les vers du nez de l’enfant qui bredouillait de son mieux pour répondre aux questions qu’il lui posait. « — Et les Freydou… où sont les Freydou ? » Sans un mot, le voisin n’en avait pas le courage, des yeux, il lui montra le brasier. « — Pour l’instant, nous ne pouvons plus rien pour eux, Antonin. Je reviendrai plus tard, avec les autres. Nous leur ferons une sépulture. » Antonin laissa sortir de gros sanglots, il avait perdu ceux qui lui avaient servi de parents, il n’en avait pas eu d’autres.

Le voisin mit le petit Augustin sur ses épaules et maintenant de son mieux l’équilibre fragile du blessé, ils traversèrent les bois et les champs qui menaient à la maisonnette de celui-ci. Sa femme alertée attendait anxieuse et se précipita dès qu’elle les vit au bout de son allée. Elle interrogea du regard son homme, elle comprit l’ampleur du drame aux larmes qu’il avait aux bords des yeux. Elle prit l’enfant dans ses bras, lui marmonna des mots d’affection. Elle fit ensuite de son mieux pour nettoyer et panser la blessure qu’elle banda très serré, Antonin voulait repartir aussitôt. Mais la fièvre s’empara de lui, il dut s’aliter et remettre son projet.

*

Marie-Amélie Cambes-Sadirac

L’homme la souffleta par deux fois, mais ce furent les pleurs de Louis qui la sortirent de son inconscience. « — eh bien citoyenne ! Tu ne crois pas qu’on va te porter. Allez ! Descends ! » La carriole, qui la transportait, était arrêtée au bord du fleuve, près d’une gabarre qui devait les faire traverser. « — Que faisait-elle là ? » Elle mit un peu de temps à récupérer, puis tout lui revint, son estomac se contracta. Le garde tenait par le poignet son enfant et attendait qu’elle descendît de la charrette. Elle était toute courbaturée, avec difficulté elle s’exécuta. Louis rassuré se dégagea de l’homme et se précipita dans les jambes de sa mère. Marie-Amélie se pencha et le prit dans ses bras. Elle le serra très fort, désespérée par sa présence. Elle n’avait pu le préserver, le protéger de ce drame. Ses yeux se bordaient de larmes. « – Qu’allait-il devenir ? »  Elle n’eut pas le temps de s’appesantir. Le garde lui tendit un sac de voyage et d’un ton bourru lui grommela. « — tu vas en avoir besoin citoyenne. » Elle le regarda, interrogative, et tout à coup elle réalisa qu’elle ne portait qu’une chemise sous son manteau redingote de fine laine. Elle lui sourit pour le remercier de sa prévenance. Le garde miséricordieux avait fourré pêle-mêle dans une sacoche, ce qu’il avait trouvé dans la chambre qu’il avait supposé être la sienne. Ses comparses n’avaient pas fait attention pensant que comme eux il pillait ce qu’il pouvait. Elle suivit le garde et monta dans l’embarcation. Le capitaine Fortuna, avec trois autres soldats, s’y impatientait se grattant machinalement sa barbe de trois jours. Il comptait bien être revenu pour le souper. Se servant du courant, le propriétaire contrarié de la gabarre, qui avait été réquisitionnée pour l’occasion, accomplit la traversée des eaux tumultueuses en peu de temps. Il les débarqua à la porte de Bourgogne. Le capitaine Fortuna signifia à sa captive qu’à partir de là ils iraient à pied. Il lui conseilla de faire marcher son garçon. Malgré le poids de son petit, pour rien au monde elle n’aurait desserré son étreinte. La mère et l’enfant entourés des gardes se déplaçaient derrière leur supérieur qui fendait la foule des fossés de Bourgogne. Le port de tête droit, la honte et la peur au ventre, elle suivait celui qui se prenait pour un justicier, sans faillir. Les gens s’écartaient, intrigués par le couple de prisonniers. Les uns, indifférents, supposaient que la femme devait être une ennemie de la Nation, les autres s’attendrissaient devant cet enfant blond qui somnolait lové dans le cou de Marie-Amélie. Ils appréciaient le courage de la jeune détenue, si belle, qui avançait sans hésitation avec tant de dignité. « — Qu’avait-elle donc pu faire ? » C’est au bout de la voie créée dans les Fossés, quand elle vit la sombre silhouette du château du fort du Hâ, qui après avoir été une forteresse défendant sa ville était devenue une geôle pour ses habitants, qu’elle réalisa le but de la marche. L’effroi l’oppressa, lui glaçant les os, elle sentit ses jambes se dérober, elle fit appel à ses dernières forces resserrant l’étreinte sur le corps de son enfant.

Les sentinelles du château bougèrent à peine de leur jeu de dés quand ils reconnurent le capitaine. Ils lui effectuèrent un signe de la main pour le saluer et laissèrent passer la troupe et leurs prisonniers. Étirant un sourire devant le torse bombé du gradé, l’un d’eux l’interpella. « — Alors, capitaine, on a fait une belle prise ! 

— Comme tu peux voir soldat. » La remarque eut pour effet de faire rire les gardes du château à ses dépens. Le capitaine Fortuna haussa les épaules de dédain. Il dirigea le groupe dans la cour vers le guichet. Il demanda au greffier commis sur place d’inscrire sa prisonnière et son enfant. Une fois réalisée, il repartit, les laissant dans les lieux, satisfait du devoir effectué, assuré d’avoir sauvé la Nation.

Le gardien du greffe lui fit passer la grille qui scindait en deux l’ancienne salle des gardes du château et la ferma derrière elle. « — Attends là ! » Serrant toujours Louis de peur qu’on lui retire, Marie-Amélie patienta dans l’immense et sombre pièce servant de hall à la prison, ne sachant ce que l’on allait faire d’eux. Elle ne pouvait être au fait que le greffier avait reconnu son nom et était parti en courant alerter, Lacombe, le Président de la commission militaire de Bordeaux, qui lui-même avait prévenu, Jacques-Henri Bachenot. Enfin, il l’avait en sa possession, il allait pouvoir la briser complètement, l’anéantir. Étrangement, malgré la satisfaction, il était désemparé, il ne savait quelle décision prendre. Une bonne heure après, il avait tranché, il devait la tenir enfermée jusqu’à plus ample information.

Une femme qui avait tout d’un homme sauf la robe dont le corselet soutenait une énorme poitrine, tout en affichant un sourire édenté accompagné d’une pipe au coin de la bouche, lui fit signe de la suivre. Elles montèrent les marches humides d’un escalier qui menait à un couloir au premier desservant six geôles de chaque côté. Elle ouvrit la quatrième sur la droite dans un bruit métallique qui devint assourdissant pour la prisonnière. « — et voilà ! Ma toute belle. Te voilà arrivée ! » Elle pénétra avec réticence dans l’espace confiné où trois pas suffisaient à faire la longueur. Elle était sûre qu’elle pouvait toucher les deux murs de pierres bruts en même temps tellement ils étaient proches l’un de l’autre. Le seul mobilier présent était une paillasse sur un châssis sur laquelle elle s’assit avec Louis toujours dans les bras. Une simple fenêtre étroite haut placée donnait une lumière triste sur l’ensemble.

Trois jours s’écoulèrent au rythme de deux repas par jour et du pot de chambre qu’elle allait vider au bout du couloir dans une évacuation faite à cet effet dans le sol, et qui par un conduit rejetait le tout dans la Devèze qui passait sous la prison. L’unique personne étrangère, qu’elle voyait, était sa geôlière. Elle occupait, malgré une inquiétude croissante, Louis avec des jeux de charades, lui contant des histoires. Elle essayait de détourner les questions de l’enfant qui ne comprenait pas pourquoi ils logeaient là. Le quatrième jour, à l’aube, alors qu’elle somnolait, guettant, écoutant, analysant tous les bruits qu’elle percevait, ce fut le martèlement des bottes sur les dalles du couloir qui annonça les gardes. Le claquement de la targette de la serrure la fit frissonner d’angoisse. Elle se redressa à même temps que la porte s’ouvrait. Un homme habillé comme un avocat s’avança dans la pièce. « — citoyenne Cambes-Sadirac, épouse Lacourtade, suis-moi ! ». Péniblement, elle se leva, se pencha sur son enfant qui commençait à se réveiller pour le prendre. « — Ce n’est pas la peine ! C’est la citoyenne Germaine qui va s’occuper du citoyen Louis-Augustin Lacourtade ! » Une pointe de côté vrilla le cœur de Marie-Amélie. « — Vous ne pouvez pas me séparer de mon fils ! 

— Crois-moi, là où tu vas, tu n’auras aucune envie de l’emmener ! »

Louis se réveilla complètement regardant autour de lui, hébété, les personnes qui l’entouraient. Il vit sa mère fondre en larmes et comprit que cette fois-ci c’était grave. Ses lèvres tremblèrent, ses yeux s’humidifièrent courageusement il se retenait. Elle l’embrassa, les pleurs coulèrent sur ses joues, il sanglota découvrant qu’elle le laissait seul. L’individu agacé, n’appréciant pas que ce moment de sentimentalisme s’éternise, arracha l’enfant de sa mère ; tout le monde commençait à être pris par l’émotion. Louis se mit à brailler quand il saisit qu’on les séparait. L’homme rejeta Louis sur la paillasse et tira sur le bras de Marie-Amélie désespérée. Il la sortit de la geôle brutalement. Dans les couloirs, Marie-Amélie entendit longtemps son petit garçon, elle se retrouva hagarde dans la cour complètement aveuglée par la luminosité. Ses gardiens l’obligèrent à attendre, elle ne savait quoi, sa tête était vide, elle pleurait sans bruit sans même s’en rendre compte. Elle fut rejointe par trois autres personnes, parmi lesquelles elle reconnut un couple, mais personne ne broncha. Une voiture fermée rentra dans la cour dans laquelle leurs geôliers les firent monter. Les portières cadenassées derrière eux, les gardes s’installèrent aux côtés du cocher. L’équipage s’ébranla suivi de deux cavaliers. Ils voyagèrent jour et nuit s’arrêtant le moins possible. Si la première journée, chacun resta claquemuré dans son silence, l’ennui et l’inquiétude délayèrent les langues. « — Vous êtes bien Madame Lacourtade ? » Interrogea l’autre femme. « — Oui, excusez-moi je suis encore sous le choc. Vous êtes Madame de Lanteau si je ne m’abuse.

— Oui, mais nous vous avions cru à Paris.

— Non, les circonstances m’ont conduit avec mon fils au château de Cambes.

— Ah, cela va aussi mal que ça à Paris.

— Je ne sais pas. Je n’avais pas de nouvelles jusqu’à ce que la garde vienne m’arrêter.

— Et votre mari ?

Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Le cœur de Marie-Amélie se compressa à nouveau, elle ressentit des difficultés à répondre. « — Il semblerait qu’il soit mort, mais je n’en ai aucune certitude. » Un silence gêné suivit la réponse. Courageusement, elle reprit ce qui ressemblait plus à un interrogatoire. « — et vous ? Pourquoi êtes-vous là ?

— Depuis l’arrestation de Monsieur de Saige, tous ceux qui le côtoyaient de près ont été appréhendés et questionnés.

— Monsieur de Saige a été arrêté, je ne savais pas, et madame de Verthamon ?

— Ils l’ont relâchée, mais lui, il a été exécuté. Quant à nous c’est différent, ma famille a…

— Tais-toi Jeanne ! » Intervint Monsieur de Lanteau, tout en regardant le dernier voyageur qui jusque-là n’avait rien dit. Marie-Amélie fit de même, il lui sourit tristement, mais ne rajouta rien. Le silence se réinstalla. Madame de Lanteau que cela angoissait reprit la conversation sur des généralités donnant des nouvelles des Bordelais que Marie-Amélie devait connaître. Quand celle-ci demanda si elle savait où on les amenait ce fut l’inconnu qui répondit. « — nous allons à “la petite force “ enfin vous, les femmes, nous les hommes, nous serons à la “Grande “. »

*

À la nuit, Antonin mit son fils endormi au fond de sa gabarre et la poussa sur la Garonne avec le concours du voisin à qui il dit adieu après l’avoir chaleureusement remercié de ses soins. L’homme les regarda partir sous le ciel étoilé.

Antonin connaissait le fleuve et ses courants comme les lignes de sa main, il laissa son embarcation filer au gré de l’eau, car il ne voulait pas se faire remarquer en déployant sa voile. Il avait résolu d’aborder vers les Chartrons et de se rendre chez les Lacourtade auprès de John Madgrave en qui il avait confiance et qui pouvait l’aider à joindre son épouse. Il ne pouvait aller directement chez les Verthamon, qu’elle servait encore, c’était trop risqué. Il trouva l’hôtel fermé, exempt de toute lumière, désemparé, il réfléchit et décida de retraverser le fleuve, l’autre rive étant peu habitée, ils pourraient s’y cacher plus facilement.   Il fit demi-tour et dans la nuit, il bouscula un homme qui comme lui se dissimulait. Il s’apprêta à se battre, repoussa dans l’ombre de l’encoignure de la porte son fils. « — Du calme, du calme Monsieur Antonin, c’est John Madgrave, vous me reconnaissez ? 

— Oui ! Oui !

— Vite, rentrons ! Ne nous faisons pas remarquer.

Une fois installé dans l’un des salons donnant sur l’arrière, après avoir refermé avec soin les rideaux pour ne pas laisser la lumière filtrer, Antonin apprit à John Madgrave ce qui s’était passé au château. Celui-ci lui annonça qu’il savait déjà pour l’arrestation et lui narra sa nuit.

*

Thérésa Cabarrus

Jean-Lambert Tallien était arrivé deux mois auparavant comme proconsul délégué par le comité de salut public. Il était entré dans la ville rebelle avec le conventionnel Isabeau et de l’ancien docteur Marc Antoine Baudotdans le but de réfréner les ardeurs fédéralistes de Bordeaux. Il avait retrouvé sur place son ami Jacques-Henri qui avec Lacombe jouait les fossoyeurs, remplissant leurs poches au passage. Ce fut en visitant les prisons de la cité en compagnie de ces derniers qu’il avait rencontré la belle Térésa Cabarrus qui venait d’être détenue dans des conditions difficiles au fort du Hâ. Celle-ci vivait une période malaisée, elle avait fait cadeau de ses bijoux à son époux qui, en échange, l’avait abandonné avec son fils, après avoir divorcé d’elle, à Bordeaux. Pour être intervenue auprès des révolutionnaires afin de libérer sa famille et d’autres premières victimes de la Terreur, comme les Boyer-Fonfrède, elle s’était retrouvée au fort du Hâ. Ému par sa beauté, Tallien l’avait fait déferrer et l’avait prise pour maîtresse. Quoiqu’ambiguë, car Térésa était la ci-devant marquise Devin de Fontenay, fille du banquier du roi d’Espagne, cette situation apportait à Térésa une apparente sécurité et un certain ascendant sur son amant. Elle usa dès que ce fut possible de son influence pour protéger toutes les potentielles victimes du pouvoir.  

Elle apprit donc, de son bien-aimé entre deux caresses, la capture de Marie-Amélie Cambes-Sadirac. Si elle ne faisait pas partie des familiers de celle-ci ou très peu, elle se souvint de sa jeune sœur Antoinette-Marie qu’elle avait fréquentée lors d’un précédent séjour chez Madame de Verthamon. Elle n’eut pas le temps d’accomplir quoi que ce soit pour Marie-Amélie, parce qu’en même temps qu’elle était avisée de son arrestation, elle découvrait son transfert pour Paris. Elle tint néanmoins à prévenir la seule personne qu’elle connaissait et qui avait un rapport avec elle. Elle se rendit donc chez Madame de Verthamon, veuve depuis un mois du maire de la ville. Monsieur de Saige avait été exécuté suite à un ignoble procès truqué par les soins des amis de Tallien. Theresa supposait qu’elle ne serait pas la bienvenue chez les Verthamon, où la veuve s’était réfugiée, mais elle décida de l’informer de la funeste annonce. Contre toute attente, elle fut reçue avec courtoisie, elle estima que c’était plus par peur qu’autre chose. Elle se trompait, les Bordelais commençaient à être avisés du rôle qu’elle tenait auprès de Tallien. Madame de Verthamon accusa le coup, après son mari voilà que le comité s’en prenait à sa filleule et elle était impuissante. Elle se savait étroitement surveillée. Elle remercia toutefois la messagère. 

Le soir venu, elle rapporta la conversation à Rose-Marie alors que celle-ci la coiffait pour la nuit. La chambrière en lâcha la brosse. « — Mais elle était au château de Cambes ! Mon Dieu, Antonin, Augustin !

— Que je suis idiote, je n’y avais pas pensé ! Que pouvons-nous faire ?

— Je vais m’y rendre.

— Mais non Rose-Marie, tu ne peux pas t’y rendre, va plutôt voir John Madgrave, lui pourra aller s’y informer.

Rose-Marie Bordenave

Elle alla “aux Chartrons “ à la nuit tombée. Elle trouva dans l’hôtel Lacourtade le commis devenu le propriétaire officiel. Il y vivait seul avec la cuisinière de Monsieur Lacourtade père qui s’occupait de lui comme d’une mère et Firmin son valet de pied qui avait perdu la tête à la mort de son maître. Il la fit pénétrer discrètement dans la demeure, car lui-même, malgré sa nationalité américaine, était espionné. Il avait remarqué à maintes reprises les sbires de ce Bachenot qui n’avait pas lâché prise. Après avoir pris connaissance des nouvelles, il décida de raccompagner la jeune femme. Afin que l’on ne les vît pas ressortir, il guida Rose-Marie dans les caves de Bordeaux. Ils parvinrent à plusieurs rues de là à la grande surprise de la chambrière. Se faisant passer pour un couple d’amoureux, ils contournèrent la place Tourny, traversèrent les allées plantées de la promenade, entrèrent dans la rue Sainte-Catherine et après avoir parcouru un petit bout de la rue de la Porte-Dauphine, il laissa sa compagne à une porte latérale de l’hôtel Verthamon de la place Puipaulin. Il accomplit le chemin inverse, mais rencontrant une patrouille sur les fossés de l’intendance, il fut obligé de longer le château Trompette et les quais. Devant sa porte, il aperçut un homme et un enfant. Intrigué, il s’approcha le plus discrètement possible, quand rassuré, il reconnut Antonin, l’époux de la chambrière l’un des métayers du château de Cambes qu’il connaissait bien, il se montra.

*

Antonin avait traversé la Garonne et était descendu un peu plus bas sur le fleuve. Il amarra sa gabarre à un ponton qui ne semblait mener nulle part. En fait pour des yeux aguerris se trouvait sous la chênaie une baraque de planches branlante et abandonnée. C’était l’effet voulu par son propriétaire qui pratiquait du marché noir et était un ami d’Antonin.

Quelques heures plus tard, il attachait la mule, qui lui avait été prêtée, sous les arbres aux abords de l’auberge du “Faisan doré “. L’hostellerie de Bouliac, bâtisse massive en moellons avec un étage, était la plus importante à des lieux à la ronde. Elle se trouvait toujours pleine, tous s’y retrouvaient pour des raisons diverses aussi son hôtelier avait engagé des jeunes filles de la région pour aider au ménage et au service. Antonin attendait l’une d’elles à la silhouette déliée et surtout aux cheveux roux et bouclés. C’était le voisin de Cambes qui en avait donné sa description, y ajoutant qu’elle s’avérait être d’une nature facile. Cela devait bien faire trois heures qu’il faisait le guet et épiait les entrées et sorties. Il commençait à se décourager quand les lumières du rez-de-chaussée s’éteignirent. Les derniers clients quittèrent les lieux, les uns plutôt chancelants, puis deux femmes émergèrent derrière eux. Elles s’embrassèrent et se séparèrent chacune allant de son côté. Le ciel était clair et la lune dans son premier quartier éclairait la route suffisamment pour ne pas les inquiéter. Antonin se retrouvait devant un dilemme, laquelle des deux était celle qu’il devait suivre, elles avaient la tête recouverte d’un capuchon. Au moment où il pensait laisser le hasard choisir, une mèche flamboyante jaillit de la capuche de celle qui se dirigeait dans les rues étroites de la bourgade. Il lui céda de l’avance pour ne pas l’alarmer, il savait, toujours par son voisin, qu’elle logeait à la sortie de Bouliac. Ils quittèrent les dernières maisons, elle s’engagea sur un chemin de campagne. Dès qu’ils furent suffisamment éloignés des habitations, il accéléra le pas, marchant sur l’herbe, il se rapprocha d’elle. Sentant une présence, l’instinct la fit se retourner, mais c’était trop tard, Antonin était sur elle. Il la prit à bras le corps et avant qu’elle ne hurlât, il lui plaça une main sur la bouche. La haine qu’il ressentait pour elle lui donnait une force herculéenne. D’un mouvement alerte, il la lâcha et lui mit son couteau sous la gorge. « — Tu bouges, je t’égorge, tu cries et ce sera ton ultime souffle. Sans sommation, compris ? ». Elle hocha doucement la tête, elle pensait qu’il voulait la violenter. Elle attendait le bon moment pour lui montrer qu’elle n’était pas née de la dernière pluie et qu’elle était en mesure de se tirer d’affaire. Elle fut donc surprise par la demande de son agresseur. « — pourquoi le château de Cambes ?

— C’n’est pas moi ! Ce n’est pas moi !

— Te fatigue pas, je sais que c’est toi ! Pour l’argent, je suppose !

— Non ! Non ! Il m’a obligé !

— Qui ? »

La fille était terrorisée et commença à se laisser choir. « — je te conseille pas de t’évanouir, car dans ce cas, tu ne reverras jamais le jour. Donne-moi plutôt le nom de ton commanditaire si tu veux avoir une chance de vivre.

— C’est Monsieur Giraudin de Bouliac. »

Elle n’eut pas le temps de rajouter quoi que ce soit, Antonin l’avait égorgée. Il laissa son corps sur place. Pour lui, c’était le seul moyen, au vu de ce qu’il vivait, d’obtenir justice pour sa famille.

Il connaissait Monsieur Giraudin.

*

Giraudin sortit de table repu. La journée s’avérait excellente, il était passé à l’auberge du “faisan doré “ où se réunissaient avec régularité les notables des alentours. Alors que sous prétexte de gestion de la commune, ils échangeaient des verres et des propos, arriva tout fier le citoyen Fortuna, capitaine de la garde nationale. Il annonça, tout en bombant son torse étroit, sa prise au château de Cambes et la mort des factieux qui cachaient des ennemis de la Nation. Ennemis, qu’il avait personnellement conduits à Bordeaux, ce qui expliquait son absence du bourg, ce dont personne ne s’était soucié. Aussitôt, les notables, dont il était, lui offrirent à boire tout en le congratulant et réclamant des détails. Trop heureux de la nouvelle, le citoyen Giraudin rentra chez lui sans se préoccuper de la disparition de sa complice, la sémillante serveuse. Il était déjà parti quand un enfant du village repéra le corps et vint chercher le capitaine pour l’aviser de la découverte macabre.

Louise Guilhem

Louise Guilhem était sa maîtresse occasionnelle. Gagner sa vie n’était pas chose facile. Sa mère l’avait placée, encore enfant, chez les ursulines de Libourne comme domestique, elle en avait profité pour examiner les pensionnaires, le plus souvent des aristocrates. Observatrice elle les mimait et avait ainsi donné une patine à sa présentation, ce qui devait lui être utile pour son emploi suivant. Jeune femme, elle avait apprécié l’aubaine de pouvoir travailler à l’auberge du “faisan doré “. Jolie fille, taille ronde, poitrine appétissante sans excès, grands yeux pétillants, bouche bien dessinée, elle avait très vite saisi ce que certains clients pouvaient lui rapporter en plus de son ouvrage dans l’établissement. Intelligente, elle avait aussi touché du doigt qu’elle ne devait pas se laisser aller auprès de n’importe lequel, elle les choisissait avant d’offrir ses faveurs. Quand elle découvrit quel effet faisait sa rousse chevelure et son teint de lait sur Monsieur Giraudin, après renseignements, elle le séduisit. Ce fut après leurs ébats qu’elle lui raconta le passage de la citoyenne Cambes, qu’elle avait connue dans son enfance et qui, elle, ne l’avait pas reconnue. La façon dont sa maîtresse lui narra l’anecdote, Giraudin comprit que cela l’avait vexée, une idée alors germa dans sa tête. Cela faisait très longtemps qu’il lorgnait sur le château et ses terres, qui bien que faisant partie désormais des biens nationaux puisque appartenant à un émigré, n’avaient pas été mis en vente. La raison invoquée par l’administration locale, bien que fort honorable, n’avait pas convenu à l’ambitieux. Le comité décisionnaire estimait que les terres étant exploitées par les Freydou, reconnus par tous comme de bonne réputation, il se devait de leur en laisser les revenus. Aussi le retour d’un membre de la famille du propriétaire émigré allait lui permettre de discréditer les Freydou et l’autorisait ensuite de revendiquer les terres tellement désirées. Il s’en frottait déjà les mains. Il poussa donc sa maîtresse, titillant sa vanité inassouvie, à l’aide de vagues promesses, à dénoncer son ancienne connaissance. Et le tout avait réussi au-delà de ses espérances puisqu’il était même libéré des encombrants métayers. Il était plus que satisfait. La chance lui avait enfin souri.

Son dîner fini, félicitant sa femme, il alla comme souvent sur la terrasse de sa maison fumer sa pipe. Il descendit les marches et accomplit quelques pas dans son jardin pour faciliter sa digestion. Sous les arbres après les massifs de fleurs à la lueur de la lune, il aperçut un reflet qui l’intrigua. S’en approchant, méfiant, d’une voix affirmée, il interpella. « — Qui va là ?

— Un ami, j’ai des papiers pour vous !

— Quels papiers ?

— Des papiers du château de Cambes, c’est une rousse qui m’a dit que cela vous intéresserait. »

Rassuré, il entra dans la pénombre des feuillages, prêt à monnayer. Il n’eut pas le temps de remarquer l’individu. Une lame s’enfonça dans son abdomen, seuls des gargouillis jaillirent de sa gorge. Il s’effondra.

Antonin, qui ne savait pas comment procéder pour approcher l’homme, se tenait à l’affût sous les arbres. Il cherchait comment s’y prendre quand il le vit venir à lui. Il n’eut aucun mal à le reconnaître, l’ayant aperçu à plusieurs reprises au château proposer de l’argent contre le départ des Freydou. Sans état d’âme, il quitta les lieux.

*

Le jour brumeux se levait sur l’estuaire quand le bâtiment qui emmenait Antonin Bourdel et les siens s’éloigna. De la gabarre qui les y avait conduits, John Madgrave leur faisait un signe d’adieu. Il les avait fait embarquer sous pavillon américain. Le navire faisait escale aux îles britanniques, il était chargé de comestibles, de denrées de bouche, de farines, de vins, de viandes salées, d’huile d’olive, et de marchandises sèches, pour les Caraïbes. Il s’en retourna pour aller au plus vite à Paris.

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 30

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Chapitre 30

Le destin tragique des Bertin-Dunogier

Automne 1793

Louis André et Marie Françoise Bertin-Dunogier

Quelque chose l’incommodait, la perturbait, elle n’aurait pas su dire quoi, le silence tout d’un coup trop pesant dans la maison ou le bruit sourd qu’elle avait perçu et qui l’avait mis en relief. Elle leva la tête du courrier qu’elle écrivait et écouta. L’une des négresses avait dû casser un objet. Elle récapitula les personnes présentes dans la demeure. Comme tous les matins, sa fille avait dû se rendre à l’hôpital de la plantation. La cuisinière, elle, devait être à l’œuvre dans la bâtisse éloignée du corps du logis à cet effet et ne devait donc pas surveiller les deux servantes astreintes au nettoyage. Par conséquent où se trouvaient Sally et Déborah ? Intriguée par le silence devenu inquiétant, même la vie à l’extérieur ne venait point l’altérer, elle descendit au rez-de-chaussée à leur recherche parcourant la maison vide de tout individu. Ce qui la fit sourciller ce fut la porte close du bureau de son époux. Ce n’était pas dans ses habitudes qu’il s’y trouve ou non, il la laissait grande ouverte, il ne supportait pas les pièces fermées. Elle allait passer devant sans s’y arrêter, mais quelque chose n’allait pas, ne cadrait pas. Elle revint sur ses pas et l’ouvrit en grand persuadée de prendre en flagrant délit de fainéantise ses servantes. Elle blêmit d’un coup, ses jambes lui firent défaut, son cri resta dans sa gorge. Elle referma derrière elle et demeura prostrée le regard fixé d’horreur sur la vision. Le premier choc passé, elle réalisa que nul ne devait apercevoir ni savoir. Elle tira les rideaux de la porte-fenêtre, tourna à clef dans la serrure, prenant conscience machinalement que celle-ci avait toujours été là. Elle se précipita à l’hôpital en bordure du village d’esclave. Elle entrevit au passage ses deux servantes qui papotaient sur le devant de la cuisine. Elle remit à plus tard ses réflexions, ce n’était pas le moment. Elle s’engouffra dans le bâtiment et trouva sa fille au chevet d’un esclave potentiellement malade. « — Jeanne-Gabrielle ! Suis-moi, vite ! » La soignante sursauta, elle ne l’avait jamais observé dans un état d’agitation si violent, d’habitude elle n’élevait jamais la voix. Elle ne se le fit pas dire deux fois et lui emboîta le pas. La mère entraîna la fille sans mot dire jusqu’au bureau paternel, après avoir regardé derrière elle, l’ouvrit avec la clef qu’elle avait gardée serrée dans sa main. Jeanne-Gabrielle resta figée d’effroi, madame Bertin-Dunogier dut la pousser à l’intérieur de la pièce. « — du calme, personne ne doit savoir. Aide-moi à le décrocher ! ». Les deux femmes, les yeux noyés par les pleurs retenus, descendirent Monsieur Bertin-Dunogier de la potence qu’il s’était fabriquée avec le crochet du lustre. Elles déposèrent tant bien que mal le corps inerte de l’homme qui était, respectivement, le mari et le père de celles-ci dans le fauteuil qui lui avait servi d’échelle vers sa mort. Madame Bertin-Dunogier lui replaça sa perruque et lissa le devant de son gilet comme à son habitude, les larmes coulaient sur ses joues. Elle réagit au son de la voix de sa fille. « — et maintenant, que faisons — nous ?

— Je vais envoyer Isaac à la Palmeraie, le seul qui peut nous aider c’est Georges Tremblay. » Prenant une feuille de papier sur le bureau et la plume de son époux qui reposait dans le sillon de l’encrier en argent, elle griffonna d’une main tremblante quelques mots pour lui expliquer le drame.

*

Georges Tremblay

Nathanaël et Hyacinthe courraient après des volatiles qui s’étaient échappés de leurs enclos et qui s’éparpillaient dans le parc devant la demeure quand ils aperçurent l’arrivée d’Isaac sur un mulet récalcitrant. Tout en riant du comique de la situation Hyacinthe se précipita prévenir. Soulagé de descendre de la bête qui avait failli lui faire perdre l’équilibre au risque de provoquer une chute, le cavalier se présenta à la porte et demanda à voir le contremaître de la plantation. Septique, Mama-Louisa, qui était venue à sa rencontre, lui réclama la raison pour laquelle elle devait déranger Monsieur Georges. Prenant son rôle très au sérieux, le nègre bombant le torse, lui répondit que c’était personnel et que sa maîtresse lui avait dit de ne parler qu’au contremaître. De toute façon, il ne savait rien. Il avait bien senti un malaise lors de la demande. Et contrairement à ses habitudes, monsieur Bertin-Dunogier l’avait même rabroué pour une peccadille plus tôt dans la journée et quand sa maîtresse l’avait dépêché pour exécuter cette course, au ton, il avait compris que c’était important, aussi n’avait-il pas demandé son reste. La gouvernante haussa les épaules et envoya Hyacinthe le chercher, ce dernier n’avait pas bouger depuis qu’il avait alerter Mama-Louisa. À cette heure le contremaître se situait sûrement au bungalow.

Lorsqu’il arriva n’ayant rien saisi à l’explication du négrillon, il trouva sur la galerie Isaac tortillant son chapeau qui attendait. Celui-ci les yeux baissés lui tendit la lettre de sa maîtresse. Il en prit connaissance, gardant son calme et ne laissant échapper qu’un « oh ! Mon Dieu ! ». Il interpella Abraham qui n’était jamais loin. « — vas chercher le docteur à Bringier et rejoignez-nous à la plantation Dunogier, fait le plus vite possible. »

*

La plantation Dunogier était enfouie sous les chênes et les magnolias. Comme toutes les habitations au bord du fleuve, c’était une demeure de bousillage et de bois de cyprès blanchi. Le rez-de-chaussée était de plain-pied, les invités accédaient par un double escalier à l’étage sur un palier en avant-corps de la véranda qui entourait la maison.

Il trouva Madame Bertin-Dunogier en haut des escaliers, droite, impeccablement préparée, elle l’attendait. Alors qu’il la saluait, il remarqua les yeux rougis, elle s’obligea à lui sourire en signe de bienvenue, lui demanda pardon de le déranger au milieu de ses travaux. Il balaya les excuses et argua qu’il devait s’aider entre voisins surtout dans les moments difficiles. Elle l’entraîna dans son salon et lui fit servir du café. Une fois seuls, il lui expliqua qu’il avait envoyé quérir le médecin, mais qu’elle ne devait pas s’inquiéter, il en faisait son affaire. Elle le remercia. Ils gardèrent le silence chacun se demandant comment le rompre.

Il avait toujours apprécié cette famille. Il se souvenait encore de cette partie de chasse lors de laquelle il s’était perdu dans le labyrinthe des bayous. Il était à l’époque un jeune garçon de dix ans. Tous le cherchaient depuis deux jours et c’est monsieur Bertin-Dunogier qui l’avait trouvé, pleurant de découragement au pied du genou d’un cyprès tout en rembarrant désespérément un alligator avec la rame de sa barque qui avait disparu. Il lui en avait gardé à jamais reconnaissance, d’autant que l’homme qui était au regret de n’avoir pas obtenu de fils en avait fait un héros en racontant leurs retrouvailles.

Jeanne-Gabrielle Bertin-Dunogier

Quand le temps fut venu, Monsieur Bertin-Dunogier, qui aimait ce garçon solide et sérieux, avait aspiré lui voir épouser leur fille. Celle-ci avait repoussé la suggestion présentée par ses parents, elle ne s’imaginait pas mariée à un contremaître de la plantation voisine, elle, elle avait désiré le maître. Entre l’union de Charles Henri de Thouais et celui de Georges Tremblay, le père et Jeanne-Gabrielle avaient perdu leurs espoirs. 

*

Le docteur Marais malgré sa jeunesse était respecté de tous, il avait un diagnostic sûr et savait écouter. Tout en longueur, le regard doux, il s’était installé deux ans plus tôt à Bringier chez la veuve Desplay qui au vu de son grand âge ne risquait pas de perdre sa réputation.

Ses études faites à Paris, les événements politiques qui secouaient la capitale l’avaient ramené à Rouen dont il était natif. Ces mêmes événements s’étaient propagés dans sa ville et l’avaient conduit à quitter la France pour Saint-Domingue. Mais d’autres vicissitudes l’avaient empêché d’être débarqué à Port aux Princes. Après un court séjour à Port Baracoua à Cuba, colonie espagnole, sur les conseils du capitaine de son navire, il avait mis pied à terre à la Nouvelle-Orléans avec pour fortune ses connaissances et sa trousse médicale. Ne sachant où aller il avait accepté la première proposition qu’on lui avait suggérée et ne l’avait pas regretté, il s’était installé dans le bourg de Bringier. Il appréciait son travail et ses patients qui s’étendaient sur la superficie des plantations au bord du Mississippi et de la petite ville qui commençait à se développer. Comme partout les riches payaient en argent comptant, et les autres en nature, et il s’en contentait. La première personne qu’il soigna fut le vieux voisin de sa logeuse. Perclus de rhumatismes, il raconta à tous que dès que le docteur avait posé ses mains sur lui, il avait senti une chaleur l’envahir qui l’avait soulagé de ses maux, et comme il gambadait à nouveau tous le crurent. Dans la région très rapidement se répandit le don du nouveau médecin qui avec sa gentillesse effectuait des miracles ou presque. Sa clientèle élargit aux esclaves, pour lesquels il ressentait une commisération particulière, amena ceux-ci à prétendre que ses impositions de mains dégageaient une lumière. Lorsqu’il apprit sa notoriété, il en sourit.

Il se présenta à la plantation aussi vite qu’il le put, n’ayant compris qu’une chose, c’était l’urgence de la situation. Il fut accueilli par la maîtresse des lieux dont les traits bouleversés laissaient penser que ce pouvait être trop tard et accompagné de Georges Tremblay, ils se rendirent dans le bureau transformé en chambre mortuaire. Là, se trouvait dans une demi-obscurité, au pied du corps avachit sur son fauteuil, Jeanne-Gabrielle Bertin-Dunogier à genoux, en pleurs et en prière. Elle se leva à leurs entrées, remit de l’ordre à sa jupe et s’écarta. Le docteur ausculta le malade dont le diagnostic du décès s’avérait une évidence. L’aspect violacé de la face et du cou ne laissait aucun doute, l’homme avait perdu la vie par étranglement ou pendaison. Relevant les yeux du mort, il vit la corde rejetée contre le mur, répondant ainsi à son questionnement. Il jeta un œil au plafond et constata le crochet du lustre, monsieur Bertin-Dunogier s’était certainement suicidé. Il se retourna vers le groupe le regard interrogatif. Qu’attendaient-ils de lui ? C’est Georges Tremblay qui prit la parole. « — Il a péri suite à une fièvre subite ou du cœur à votre avis ? »  Le patricien comprit où voulait en venir le contremaître, et considérant les deux femmes qui guettaient angoissées son verdict, et ne désirant point rajouter à leur peine, il leur sourit chaleureusement, et d’un ton rassurant avança. « — C’est le cœur qui a lâché ! Il ne peut en être autrement. » Il devina le soupir de soulagement de tous. Il faisait partie des fidèles que les philosophes avaient éclairés, s’il croyait en Dieu, il n’accordait plus de crédit aux simulacres de la religion qui pour lui n’était qu’un moyen d’asservir ses sujets. Rien ne fut donc rajouté. Madame Bertin-Dunogier envoya chercher l’abbé Hubert et l’on prévint dans la foulée les voisins, car la mise en bière devait s’effectuer rapidement sous les tropiques.

*

Quarante ans, elle avait quarante ans, qui voudrait d’une veuve de quarante ans, elle était vieille et maintenant elle se retrouvait pauvre. Elle fixait son miroir pendant que sa femme de chambre lui brossait sa masse de cheveux, elle n’y trouvait pas de consolation. Elle se montrait injuste avec elle-même. Elle était longue et mince, et si elle n’était pas d’une grande beauté, elle possédait beaucoup de distinction et d’allure qui assortit avec un goût certain attirait l’œil immanquablement. Mais ce soir-là, elle n’était pas apte à le voir. Énervée, elle renvoya Lila. Elle resta devant sa glace à ruminer ses idées sombres. Pouvait-elle en vouloir à son époux ?

Marie Françoise Bertin Dunogier

Marie Françoise Amblard de La Durantie était arrivée de Biloxi pour devenir Madame Bertin-Dunogier. Elle avait alors seize ans, elle n’avait jamais eu à s’en plaindre jusqu’à ce jour funeste où son monde s’était effondré. Son mari était le fils d’un ami de son père. Tous deux étaient venus de France, avec pour toute fortune un titre d’acquisition pour un millier d’ares de terre de leur choix. Cette donation avait été effectuée en échange de leurs bonnes volontés à rejoindre Jean-Baptiste Le Moyne, Sieur de Bienville, par la compagnie de Louisiane créée par John Law, avant que celle-ci ne s’écroule dans une banqueroute mémorable. Ils avaient tous les deux épousé une « fille à la cassette » orpheline élevée par des religieuses et pourvue d’un trousseau par le roi. Le moment parvenu, ils avaient voulu unir leur famille par le mariage de deux de leurs enfants. De dix ans de plus qu’elle, il était venu la chercher à la plantation paternelle au bord du Golfe du Mexique et l’avait ramenée sur les rives du Mississippi. Elle n’eut pas à supporter une belle-mère, celle-ci était morte des fièvres des années auparavant. Elle était donc devenue la maîtresse de maison ce pour quoi elle avait été formée par sa mère. Quant à son beau-père, il n’attendait qu’une chose qu’elle mette au monde un héritier. Malheureusement, si son statut de maîtresse de maison lui fut facile son rôle maternel se transforma très vite en calvaire. Sur six grossesses, cinq avortèrent vers le troisième mois et pour la sixième, il s’en fallut de peu, car Jeanne-Gabrielle arriva en avance de deux mois et contre toute attente survécut. Sa mère n’eut même pas de montée de lait et ne put envisager de la nourrir. De toute façon, comme tout enfant créole, son père la remit entre les mains de sa nourrice. Manita qui donnait le sein à son dernier petit fut affectée à cette responsabilité. Les premiers temps, le nourrisson n’eut sur sa mère qu’un seul effet : la faire pleurer chaque fois qu’elle la voyait. Sa déception apparaissait sans fin, c’était une fille et le poids de la culpabilité se révélait d’autant plus grand que le grand-père n’omettait jamais de le lui rappeler. Mais cela ne dura guère au soulagement de celle-ci, le patriarche mourut des fièvres et rejoignit son épouse sous les chênes qui servaient de cimetière familial. Monsieur Bertin-Dunogier donna à son enfant plus que de mesure, il octroya à lui tout seul l’amour des deux parents. Elle obtint son compte de caresses, de mots doux, de cadeaux et bien sûr la garantie d’être l’heureuse héritière de la plantation. Quant à sa femme, il lui épargna ses ardeurs qui n’apportaient guère de résultats. Il les exprima de temps en temps avec des négresses qu’il oubliait aussi vite ainsi que la progéniture qui en émanait, même si certains vinrent grossir le rang des gens de maison.

Madame Bertin-Dunogier n’avait gardé que peu de traces sur son corps de ses grossesses et en son cœur peu de sentiment maternel s’éveilla. Elle culpabilisa, mais n’en conçut que frustration. Et la colère de sa fille à son encontre si elle s’avérait arbitraire en cet instant n’en avait pas moins un écho de justice dans l’esprit de Madame Bertin-Dunogier.

Elles étaient revenues de la Nouvelle-Orléans à peine sortie de chez le notaire. Elles étaient rentrées dans le silence de la nuit que seuls le trot des chevaux et les oiseaux nocturnes de concert avec le croassement des Ouaouarons rompaient. Que de chaos en si peu de temps, elles n’avaient pas, à la ville, voulu affronter leurs proches. Cette fois-ci, c’en était trop. Comment en étaient-ils arrivés là ? Elles ne détenaient plus rien, même la vente de ses bijoux n’allait pas y suffire. En plus du deuil, elles allaient devoir faire face à la misère, la charité, et la compassion de leur famille, de leurs voisins et amis. La fille portait rancune à la mère pour tous ses rêves qui s’effondraient, et cette dernière, abattue, se trouvait dans l’incompréhension absolue. Elle se demandait encore comment son époux avait pu lui cacher une telle dérive de leur situation. Elle s’en voulait, de n’avoir rien vu, rien perçu de cette catastrophe qui l’avait jeté dans le veuvage et le dénuement. Comment allaient-elles sortir de cette impasse ?

Sœur de lait de Madame Bertin-Dunogier, Manita, la cuisinière, qui faisait office de gouvernante, attendait ses maîtresses depuis qu’elles étaient parties. Elle faisait partie de la dot de sa maîtresse et avait toujours vécu dans le sillage de celle-ci, aussi connaissait elle tous ses tourments. Depuis la mort du maître, la plantation restait désœuvrée. Le drame en affectait chaque individu, chacun était conscient de l’incertitude de son avenir. Une détresse sournoise s’infiltrait comme une épidémie dans le village d’esclave dont Manita était le fer de lance. Tous la questionnaient pour être instruits de ce qu’ils allaient devenir, car monsieur Bertin-Dunogier était bon et les coups de fouet tombaient rarement. L’activité avait cessé ou presque dans les champs, les économes distribuaient de l’ouvrage aux esclaves avec peu de conviction, sans directive précise. Et pour cause, Madame Bertin-Dunogier, accablée, ne savait que leur dire, Monsieur Bertin-Dunogier s’était toujours passé de contremaître.

Au matin, laissant sa fille dans leur plantation, le cœur lourd, elle se décida à suivre les conseils de Monsieur Bevenot de Haussois, son notaire. Elle se rendit à la Palmeraie pour rencontrer Georges Tremblay. Sur le court chemin qui menait à celle-ci, elle ressassait la façon dont elle allait expliquer sa situation, elle répétait inlassablement son discours.

Isaac rangea la voiture devant les marches de la demeure et aida sa maîtresse à descendre. Antoinette-Marie alertée par le bruit de l’attelage remontant l’allée vint vers elle. Comme elle lui proposait de s’installer au salon après l’avoir saluée, elles furent rejointes par Marie-Adélaïde. Les yeux cernés, la mine triste, l’invitée leur grimaçait un sourire et répondait à leur bonjour du mieux qu’elle pouvait. Mama-Louisa arrangea sur un guéridon cafetière et encas, qu’elle servit à chacune. Comme elle sortait de la pièce, Marie-Adélaïde lui demanda d’aller faire chercher son époux qui se trouvait aux écuries auprès d’une pouliche qui mettait bas. Explication qu’elle donnait afin d’engager la conversation, car elle sentait bien la difficulté dans laquelle s’inscrivait Madame Bertin-Dunogier. Elles avaient effectué le tour des sujets qui permettaient de parler de tout et de rien, dans l’intention de patienter sans souffrir de la gêne du silence lorsqu’arriva Georges Tremblay. Il s’excusa pour le laps de temps, mais il avait dû se rafraîchir pour ne pas les incommoder. La veuve se repentit à son tour du dérangement, excuses que ses hôtes écartèrent. Les habitants de la Palmeraie attendaient sans trop montrer d’empressement le problème qui avait amené leur voisine. Courageusement, les nerfs tendus, elle se lança. « — Vous n’êtes pas sans savoir que mon défunt époux persistait à produire de l’indigo malgré la chute des cours. Il faut dire, à son corps défendant, que cette culture avait réalisé la fortune de son père qui était arrivé au moment où Jean-Baptiste Le Moyne, Sieur de Bienville, fondait la Nouvelle-Orléans. Celui-ci avait défriché les terres qu’il avait acquises auprès de la banque Law. Depuis qu’elle-même y était, la plantation avait doublé en nombre d’esclaves. Nous en possédons cent cinquante à ce jour. Enfin pour en revenir au but de ma visite, suite à la chute des cours de l’indigo et la maladie qui a éradiquée ou peu s’en faut nos indigotiers, la plantation se trouve exsangue. Elle est ruinée, nous sommes ruinés. » N’y tenant plus, quelques larmes coulèrent sur ses joues, ce que ses interlocuteurs firent mine de ne pas remarquer. Essuyant ses yeux avec son mouchoir de batiste, elle reprit. « — Il ne me reste qu’une solution, vendre la propriété à un prix correct bien qu’en deçà de sa valeur afin de rembourser les créanciers qui ne vont pas tarder à réclamer leur dû. » Avant d’être coupée dans son élan, se tournant vers Georges Tremblay, elle continua « — Monsieur Bevenot de Haussois, notre notaire à nous tous, m’a conseillé de vous proposer de me l’acheter, il pense qu’elle est à même de vous intéresser. » L’interpellé ne put cacher sa surprise et dévisagea son épouse puis Antoinette-Marie cherchant des yeux leurs assentiments ou une suggestion. Bien évidemment, il attendait depuis longtemps une occasion comme celle-ci, devenir propriétaire était plus qu’un souhait, c’était l’objectif de sa vie, et avec son mariage ce désir s’était transformé de façon pressante. Il n’éprouvait aucun reproche à Antoinette-Marie, mais la Palmeraie n’était pas sa terre ou si peu. Et puis elle-même fondait une famille. Mais ce rêve, il n’avait pas envisagé de le réaliser au détriment de quelqu’un encore moins au préjudice d’un ami. Sans conteste, il ne pouvait ignorer la demande, l’appel au secours. Le silence s’installa, meublé par une tasse de café que l’on faisait mine de refroidir ou de boire, chacun retournant dans sa tête les idées qui s’y bousculaient sous le regard triste, mais plein d’espoir de Madame Bertin-Dunogier. Marie-Adélaïde réfléchissait. Elle avait mis de côté la somme de la vente de Saint-Domingue, mais elle avait peu rapporté et devait être loin du prix d’une plantation comme celle des Bertin-Dunogier. D’un autre côté, c’était le moment d’utiliser le produit de cet acquis qui dormait chez le notaire. « — Je détiens peut-être un début de solution, je pense posséder de quoi m’acquitter de la moitié du montant pour les terres et les esclaves. » Avec l’accord tacite d’Antoinette-Marie, Georges Tremblay prit la parole à la suite de sa femme. « — de mon côté, je peux payer le quart voire plus, de votre bien, et afin de ne pas trop perdre d’argent, je vendrai pour votre compte une cinquantaine d’esclaves au prix fort ». Il avait mis de côté une somme importante, et avec l’aide d’Antoinette-Marie il pourrait débloquer son avoir sur l’héritage de Charles-Henri le défunt époux de celle-ci. Reprenant le fil de sa réflexion, il rajouta. « — Sur les bénéfices futurs, nous pourrions vous créer une rente ? Elle clôturerait la transaction et vous permettrait de voir venir. »

Marie Françoise Bertin Dunogier

Madame Bertin-Dunogier, soulagée, était presque satisfaite, dans un premier temps, elle pourrait rembourser ses créanciers, elle ne doutait pas de l’honnêteté du montant de la vente. Seulement, la pension ne pourrait commencer à être versée qu’une fois les nouvelles cultures produites. Ils étaient tout d’abord contraints d’arracher l’indigo pour planter ou de la canne ou du coton, alors de quoi et où allaient-elles subsister, elle et sa fille ? La maison de ville avait brûlé dans le grand incendie et elle avait appris que le terrain avait déjà été mis sur le marché sans renflouer les dettes au demeurant. La vente de ses bijoux ne les mènerait pas loin et rien que la pensée lui faisait horreur. Il ne leur resterait qu’à aller vivre en parents pauvres dans sa famille.

Devant le désarroi de la veuve, qu’Antoinette-Marie sentait à peine diminué, avec une idée derrière la tête, elle s’autorisa une réflexion. « — Si je puis me permettre, bien que je l’avoue cela ne me regarde point, il serait peut-être sage que Jeanne-Gabrielle songe à se marier.

— Oui, évidemment, mais avec qui ? Qui voudra d’elle ? Elle ne détient plus de dot ! » Elle pensait en même temps qu’assurée de son fait, la demoiselle avait attendu en vain un prétendant qu’elle estimait avantageux et elle venait d’avoir vingt ans. « — J’ai peut-être un aspirant à vous proposer, il n’est pas riche, mais c’est un parti fort honorable et de bonne famille. De plus, j’ai pu constater qu’il soupirait beaucoup auprès de votre fille, mais l’acceptera-t-elle ?

— Dite toujours, je verrai si je peux la convaincre.

— C’est don Alvarez-Pignero, mon économe. Bien évidemment, si elle l’agréait, je le nommerais contremaître, sur la partie de la propriété constituée par ma dot, après le départ de Georges. Ils agrandiraient le bungalow qui s’y trouve déjà pour en faire une demeure, qui n’équivaudrait pas à votre plantation, mais qui serait toutefois confortable. De cette façon, vous n’auriez pas à vous soucier de votre avenir immédiat. »

Madame Bertin-Dunogier s’engagea à en parler à sa fille tout en espérant que le jeune homme avait bien dans l’idée de l’épouser et que l’orgueil de celle-ci ne l’empêcherait pas de se décider. Tous les éléments étant établi, les habitants de la Palmeraie lui proposèrent d’entériner la vente sous quinzaine devant le notaire à la Nouvelle-Orléans, ce qu’elle accepta, elle donnerait alors la réponse de Jeanne-Gabrielle.

*

Une fois seul, Georges Tremblay prit à partie Antoinette-Marie. « — Je ne suis pas sûr que vous ayez fait un cadeau à notre économe.

— Comme l’écrit si bien Monsieur Rousseau, le bien et le mal coulent de la même source. À lui d’en tirer le meilleur, mais ce n’est peut-être pas chose facile ? » Elle pensa qu’elle aussi d’une certaine façon en aidant ses amis à s’installer elle se trouvait dans une situation identique. Elle s’était appuyée sur Georges Tremblay pour la bonne gestion de la plantation, malgré tout l’intérêt qu’elle portait à celle-ci, serait-elle en mesure de faire si bien. Heureusement, elle avait à son côté Juan-Felipe.

*

Le nouveau Conde Montego-Macario Alvarez-Pignero de la Comarca de Betanzos avait eu pour obligation dans le testament de pourvoir à l’avenir de ses frères et sœurs au nombre de six. Son père avant de mourir avait été intransigeant sur ce chapitre et connaissant la pingrerie de son aîné. Il lui avait adjoint un comité testamentaire en les personnes de sa sœur aînée, mère supérieure des Ursulines de San Sébastian et de son frère capitaine dans la marine marchande pour le compte de la Casa de Contratación.

Montego-Macario Conde de Betanzos, devenu chef de famille, régnait sur la province de La Corogne située à la pointe nord-ouest de la Galice, bien qu’il résidât le plus souvent à la cour à Madrid comme tout Hidalgo. Afin de remplir au plus vite ses engagements et ne désirant pas gaspiller son héritage, il avait déjà sept enfants et un à venir, le nouveau Conde se hâta de conclure les mariages de ses deux premières sœurs et d’envoyer la troisième au couvent à Saint-Jacques-de-Compostelle. Son frère puîné s’empressa de rejoindre l’armée du roi Charles VII ne souhaitant pas qu’on lui impose quoi que ce soit. Alors que tout se passait comme il le voulait, il tomba sur un écueil avec son benjamin de quinze ans plus jeune à qui jusque-là il n’avait jamais accordé d’intérêt.

Alvarez Pignero Francisco

Depuis la contre-réforme, la religion détenait sur l’Espagne un poids considérable, il avait donc conçu pour projet de faire rentrer dans les ordres son cadet. Instruit en grande partie au Collège Saint-Jérôme par les Bénédictins, celui-ci était devenu un excellent lettré. Un membre de la maison du Seigneur influant sert toujours dans une famille et à ce jour il n’y avait eu que des femmes. Seulement le jeune Francisco Leopardo n’envisageait pas l’église. De tempérament rêveur, encore que la rigueur de son éducation chez les Bénédictins lui colla à la peau et l’empêcha de se laisser aller à sa nature, il espérait autre chose. Son aîné le pressa de se décider et le confina au sein de leur terre aux alentours de Saint-Jacques-de-Compostelle dans l’intention de l’amener à réfléchir. Quoique très croyant, il n’avait pas pour vocation l’église dont sa découverte des philosophes faisait douter quant à ses méthodes. Il ne se sentait pas l’âme guerrière, il n’était pas violent et bien qu’étant né au bord de la mer, celle-ci ne l’attirait pas. Il s’avérait par nature terrien, ce qui l’intéressait : c’étaient les cultures et l’élevage. Il arpentait tout le jour le domaine familial dont il ne pouvait rien espérer même pas une parcelle. Il se trouvait dans une impasse.

Des yeux d’azur et blond comme les blés, en grandissant, bien qu’un peu rigide, il avait belle prestance et jolie tournure. Il vous regardait constamment comme s’il découvrait une merveille de la nature, ce qui attendrissait les uns et agaçait les autres, mais effritait sa froideur innée. Leur oncle paternel, César Dominico, avait toujours eu un faible pour le petit dernier, c’était celui qui ressemblait le plus à sa mère. Lorsque la blonde et ravissante Maria Del PilarLeocadia BlancoMontilla vint de sa Castille natale afin d’épouser son frère Carlos-Bartolomé, César Dominico, ébloui par sa beauté, s’engagea sur les océans. Tourmenté à l’idée de convoiter la femme de son frère, il avait préféré fuir le plus loin possible. Après avoir servi dans la marine royale, il avait été appelé dans la marine de la Casa de Contratación, l’administration coloniale qui exerçait le monopole commercial de l’Amérique et des Caraïbes. La recrudescence des pirates ou corsaires dans ses mers avait amené monsieur François Cabarrus à solliciter, auprès du Premier ministre, des capitaines dignes de protéger les marchandises véhiculées pour le compte du roi, César Dominico en fit partie. Chaque fois qu’il revenait au pays, il s’arrêtait dans sa Corogne, où il était né, et faisait rêver ses neveux et nièces en contant ses aventures. Pour son dixième anniversaire, il offrit à Francisco Leopardo « l’Histoire véridique de la conquête de la Nouvelle-Espagne » écrite par le capitan Bernal Diaz Del Castillo. Le jeune garçon au fil des années avait complété la bibliothèque familiale avec tous les livres, qui passaient à sa portée, parlant de la Nouvelle-Espagne, de sa mainmise, de son développement, amplifiant ainsi son engouement. Il restait obsédé par ce côté de l’Atlantique, aussi au moment où son oncle lui proposa de l’accompagner non pas comme marin, mais comme secrétaire lors de sa prochaine expédition pour La Havane puis la Louisiane, il exulta.

L’oncle organisa le périple. Il régla les problèmes liés au départ de son neveu en réclamant à son aîné le paiement du voyage, plus une somme d’argent pour pourvoir à ses besoins pendant une année. L’ensemble des fonds fut mis de côté par ses soins au cas où Francisco Leopardo voudrait se lancer dans une nouvelle vie, ce que tous espéraient pour différentes raisons.

Afin d’éviter la saison des cyclones dans la mer des Caraïbes, l’appareillage était prévu pour le début du printemps. Le « Cadix Del Rey » attendait son capitaine et son équipage dans le port de Bilbao. C’était un trois-mâts de quatre cent cinquante tonneaux avec pour proue une sirène, ce qui ravit le jeune homme de dix-neuf ans qui montait sur un navire pour la première fois. Son oncle lui avait conseillé d’emporter en plus de sa garde-robe les objets qui comptaient pour lui. Il embarqua avec une malle, une caisse d’ouvrages contenant quelques philosophes, les carnets de voyage des explorateurs du Nouveau Monde et la copie d’un tableau représentant ses parents qui trônait dans la salle à manger du château familial.

Une fois sur le vaisseau, passé les premiers troubles du mal de mer, Francisco Leopardo prit son rôle de secrétaire très au sérieux, comme il pratiquait toute chose. Chaque soir après le dîner dans la cabine du capitaine, son oncle, il rédigeait méticuleusement le livre de bord et avec précision il inscrivait l’ordre du jour et tous les renseignements dont on avait besoin de garder souvenance. Et son oncle, qui parafait chaque fois le travail de son neveu, après l’avoir relu, estimait que bien des penseurs auraient aimé écrire avec autant de clartés et de poésie toutes les banalités dont on était obligé de rendre compte au sein d’un navire marchand. Et lorsqu’il put le lire enfin après les journées néfastes qu’ils avaient subites, il se dit avec fierté que son protégé était un lettré qui s’ignorait.

« mardi 25 mars 1788,

En ce jour de Pâques, le père Maria-Antonio nous accomplit un sublime office que je suivis auprès de mon commandant et de tous les officiers depuis le gaillard arrière, le reste de l’équipage sur le pont. En toute humilité devant notre seigneur nous priâmes, têtes nues, sous les ardeurs d’un soleil irradiant dans un ciel sans nuages. Le Saint-Office achevé, le capitaine offrit du rhum aux marins et un déjeuner à ses subalternes qu’il fit servir exceptionnellement sur la dunette. À cet effet, il avait pris la précaution de mettre de côté des vivres dont son cuisinier, qui le suit en tout cas, nous régala de façon admirable.

L’après-midi allait s’écouler en douceur quand soudainement des nuages vinrent obscurcir le ciel, de sorte que l’on fut en pleine nuit au milieu de la journée. De ces nues, une pluie constante se déversa. Elle n’en demeura pas moins imprévisible, car elle tombait en rafales manquant engloutir la mer entière, puis sa violence s’amoindrit pendant quelques instants, pour poursuivre en gigantesques trombes d’eau. Tous montèrent sur le pont, la manœuvre se déroula pour moi, semble-t-il, dans un grand désordre tandis que de façon évidente chacun effectua son ouvrage à bon escient. L’océan se mit alors à décrire des vallées et des protubérances d’un paysage prodigieusement vallonné, si bien que le vaisseau, bien que de belle taille, commença à ballotter de haut en bas, tiraillé en tous sens, à l’instar de quelques bouchons dans une rigole poussé par des enfants. Sur le tillac, l’équipage lutta de toutes ses forces pour nous maintenir à flot. Vague après vague, le bâtiment se précipita et s’écrasa dans les creux, tandis que l’eau affluait et le secouait de bâbord à tribord. Les marins restés dans les cales juraient et priaient, implorant Dieu de ne pas briser en mille morceaux cette embarcation devenue frêle face aux éléments en colère. Au milieu de ce spectacle apocalyptique, le navire se souleva à l’extrême nous faisant perdre deux gabiers. Nous déplorâmes aussi un de nos mousses auxquels nous avions pourtant défendu de paraître sur le pont.

Il est difficile même en s’y appliquant d’imaginer une tempête en mer. Celle-ci dura deux jours entiers pendant lesquels j’ai bien cru mourir, aidant de mon mieux le chirurgien de bord qui réparait au fur et à mesure les multiples blessures que subit l’équipage.

À bord, bon nombre de marins aguerris qualifièrent cette tempête de pire qu’ils aient connu, et je voulus les croire… »

Le navire de Francisco Leopardo arriva à l’été au centre des Antilles à San Cristóbal de La Habana. Rien que le nom le faisait rêver. La perle des Caraïbes apparaissait comme le fleuron des colonies espagnoles d’où Hernán Cortés avait organisé son expédition vers le Mexique, ainsi que la plupart des conquistadors. Son oncle lui avait raconté moult fois les attaques des pirates dont la fortune croissante du port et de la ville attirait la convoitise. C’était pour lui la cité aux mille aventures.

Elle se révéla à lui s’étalant au bord de la mer, sur la côte nord de l’île de Cuba dont elle était la capitale. Après avoir accédé par un étroit chenal dans la baie, le « Cadix Del Rey » se fraya un passage au milieu des navires en provenance de l’ensemble du Nouveau Monde transportant d’abord leurs produits à La Havane, afin de les emmener ensuite en Espagne. Les milliers de bateaux rassemblés dans sa rade stimulaient également l’agriculture et l’industrie de l’île, puisque tous avaient besoin d’être fournis en nourriture, eau, et autres marchandises nécessaires à la traversée de l’océan. C’était aussi un important marché d’esclaves africains revendus sans impunité aux commerçants d’Amérique centrale.

Accoudé au bastingage, Francisco Leopardo contempla tout d’abord le rempart en fronton de mer puis la forteresse San Salvador de la Punta et le fort El Morro qui en gardaient l’entrée. Il aperçut trônant au centre de la cité le Castillo de la Real Fuerza qui parachevait la défense des lieux, et servait de même de résidence au gouverneur.

À pied, son oncle, qui n’en était pas à son premier séjour, le guida dans les rues de la métropole mystérieuse jusque dans ses ultimes retranchements, avec ses maisons aux arcades baroques, aux balcons et grilles en fer forgé. Ils perçurent des patios agrémentés de végétations luxuriantes, il resta médusé par la statue de bronze réalisée par le sculpteur Jeronimo Martinez Pinzon perchée au sommet de la tour de l’Espérance, du Castillo de la Real Fuerza. Le suivant comme son ombre, il accompagna son oncle au cours de ses multiples visites. Fort respecté des autorités locales dont il était l’un des messagers vers la cour de Madrid, il se retrouva invité dans plusieurs résidences d’aristocrates au luxe étourdissant. Il fut ébahi devant l’étalage de richesses qui s’affichait jusqu’au cou des femmes, bien plus ostentatoire que ce qu’il avait pu voir dans sa Corogne natale.

Ils demeurèrent quatre bons mois, pour réparer les avaries du bâtiment qui avait souffert durant la tempête, profitant de la douceur du climat et du confort offert par la ville et ses habitants. Avec un léger regret, ils repartirent vers le continent américain, vers la Louisiane où le commandant Alvarez-Pignero devait remettre, entre autres, des documents confidentiels au gouverneur Miró.

Alvarez Pignero Francisco

Ce fut au sein d’une brume épaisse que le second du capitaine signala le fort, entrée du Mississippi. Le « Cadix Del Rey » avait traversé la mer des Caraïbes sans rencontrer ni ouragan ni pirate. S’il ne s’était pas amarré au fort de la Balise pour demander les autorisations afin de pénétrer sur l’immense cours d’eau, Francisco Leopardo n’eût pas été assuré de se situer sur le fameux fleuve. Entre la brume et les bords imprécis de la large voie aquatique, il pensait se trouver dans un rêve. Le mariage de la rivière avec les eaux du Golfe dans une mer herbeuse rendait irréel le décor. Il pressentait que quelque chose se modifiait en lui. Il avait du mal à croire que le Mississippi avec lequel luttait le navire pour en remonter le courant pouvait entraîner dans son sillage désolation, destruction, morts et épidémies. Au fil de son bras sinueux, où petit à petit le soleil évaporait le voile brumeux, il en découvrait les abords, le jeune homme s’enivrait de tout ce qu’il sentait, ressentait. Il était captivé par les fragrances des mille espèces de fleurs qui semblaient recouvrir toute la nature. Après les étendues parsemées de roseaux et d’herbes, les saules et les jacinthes d’eau tapissaient le bord des berges, en compagnie de nénuphars, d’iris, d’hibiscus et de chèvrefeuilles. Les cyprès chauves aux racines résurgentes se voilaient de mousses espagnoles sur lesquelles s’abandonnaient les tourterelles, les cardinaux, les pics à bec d’ivoire, les geais bleus, les troglodytes des marais, les colibris, les perruches, les aigrettes, les moqueurs polyglottes… Il resta figé à la vue d’un engoulevent de Caroline qui poussait d’horribles cris et se démenait comme un beau diable pour détourner de son nid la vipère qui le menaçait. Dès l’apparition des faibles rayons du soleil, il observa pour la première fois, sous l’œil impavide du héron bleu, des alligators venir se prélasser sur les plages occasionnées par les rives. C’était son eldorado, s’il avait été séduit par La Havane, la Louisiane l’envoûtait de son chant de sirène. La vision des premières plantations au milieu des cyprès, des palmiers nains, des ormes, des orchidées, sur lesquelles des centaines d’esclaves, vêtus d’un pagne serré entre les cuisses, besognaient dans une savane plus haute qu’eux, le décida. Voilà ce qu’il voulait vivre. Son Espagne était loin, sa vie était… devait être ici.

À la lutte quasi ininterrompue du capitaine avec le courant, pour réagir aux difficultés et aux pièges auxquels il était confronté, complexités des méandres, bancs de sable, s’ajouta celle des radeaux, première réponse trouvée au besoin de transporter des humains, des animaux, des marchandises sur ce boulevard commercial. Malgré tout ceci, dans le large virage que dessinait le fleuve bien après fort Philippe, il découvrit la ville qui se relevait des affres de l’incendie. Le foisonnement accru d’activité, due à sa reconstruction, amplifiée à celui des navires aux ports, augmentait l’état d’excitation du jeune homme. Partout où il passait bardeaux et piliers de bois, torchis et mousse espagnole servaient à réédifier une copie de la Nouvelle-Orléans sous les yeux émerveillés des nouveaux arrivants. Dans d’autres quartiers, don Miró y Sabater procurait à sa ville des allures espagnoles, à l’aide de briques et ferronneries.

De par sa position en Espagne le commandant et son secrétaire furent logés confortablement à l’hôtel du gouverneur. Lorsque celui-ci les reçut, le capitaine Alvarez-Pignero, après avoir rendu ses hommages, donné ses documents et des nouvelles de la cour, demanda pour son neveu de l’aide en vue de l’établir au sein de la colonie. Sans vraiment y réfléchir, le gouverneur Miró accepta bien volontiers d’y songer. Il ne devait pas froisser un émissaire qui pouvait le desservir. Il proposa de mettre de côté un acte de propriété pour une concession, le temps que Francisco Leopardo puisse agrandir son pécule, afin de pouvoir exploiter celle-ci. L’oncle et le neveu furent contentés d’autant que le gouverneur s’engagea à lui trouver un poste en accord avec ses espérances. Il rajouta quelques conseils à cette promesse dont celui de convoler en juste noce avec quelque héritière dont la dot accroîtrait avantageusement son avoir, après tout il venait d’une excellente famille.

  César Dominico reparti deux mois plus tard, le gouverneur Miró se débarrassa au plus vite du jeune homme en lui dénichant un emploi, à la grande satisfaction de tous. Il n’aurait su expliquer pourquoi, mais le côté taciturne de celui-ci allait à l’encontre de ce qu’il appréciait dans un caractère. Si son allure un tant soit peu rigide était en accord avec l’idée que l’on se faisait d’un hidalgo, il trouvait qu’il manquait de panache, trop introverti à son goût. Il avait amené obligeamment Monsieur de Maubeuge à l’imposer à la baronne de Thouais. Il l’avait fait engager comme économe sur les terres de la jeune veuve française.

Ce fut sans complication, d’autant que cela répondait aux besoins de la propriété et qu’il s’entendit tout de suite avec Georges Tremblay en échangeant peu de mots, ce qui convenait aux deux caractères. Ils arrivèrent à la Palmeraie sous une pluie battante qui s’interrompit alors qu’il remontait l’allée qui menait à la demeure. Bien que fatigant, il se fit très vite aux taches que demandait une plantation. Il aimait cela. De l’aube à la nuit, il sillonnait dans les champs, vérifiant et surveillant le travail à accomplir pour le bon rendement des cultures. Il admit rapidement que les esclaves fussent des « sambos ». S’il doutait que la situation fût établie par la Bible, il ne contestait pas qu’elle corresponde aux impératifs de l’exploitation des terres. Avec le temps, il avait compris de façon évidente que les noirs constituaient une race inférieure et difficilement perfectible. Force avait été pour lui de constater qu’ils étaient incapables de se gouverner eux-mêmes, ils manquaient de moralité et fabulaient facilement. Si l’on ne les surveillait pas, ils se montraient volontiers menteurs, en tout cas, ils ne savaient pas subvenir à leurs besoins. Il trouvait toutefois logique qu’en échange de travaux simples, mais pénibles, on se dût de les nourrir, de les loger et de les soigner correctement. Sa maîtresse qu’il avait tout de suite appréciée estimait qu’il ne servait à rien de les brutaliser et que de toute façon la pire des punitions que l’on put leur infliger était de les rejeter du domaine. Et il dut admettre que la crainte d’être vendu limitait les fuites et ne ralentissait guère le rendement.

Ses rapports avec les différents membres se révélaient distants, indifférents ou cordiaux suivant les individus. Antoinette-Marie l’avait très vite apprivoisée, elle aimait échanger avec lui en Espagnol, lui demandait même de la corriger si besoin était, et lui ouvrit les caisses de livres qui allaient devenir la bibliothèque de la plantation. Avec Mama-Louisa, c’était mi-figue mi-raisin. Il ne l’aurait pas admis, mais elle l’impressionnait. Il commença par l’éviter puis voyant les autres agir, il comprit qu’avec l’accord tacite de sa maîtresse, elle régnait sur la demeure et ses gens, alors il la respecta. Quand débarqua, deux ans après lui, Pierre-Henri Hautbois-Guichette, de nature belliqueuse, discoureur et fantasque, il se tint sur la défensive. Mais l’on ne pouvait résister longtemps au charme et à la chaleur humaine du français et aussi différents qu’ils fussent ils devinrent amis.

Jeanne Gabrielle Bertin-Dunogier

Contrairement au Français, il s’intégra dans la société créole. Accompagnant Georges Tremblay chaque fois que c’était possible, invité comme lui, aux parties de chasse, aux dîners, aux barbecues, aux bals. Il était apprécié pour sa culture et son adresse inattendue à danser mettant en valeur sa cavalière, comme en plus il était un bon partenaire aux cartes, gagnant souvent et comme tous savaient qu’il était le fils d’un comte espagnol, ce ne pouvait qu’être flatteur de l’avoir dans son cercle. C’est lors d’une de ces fêtes qu’il fut présenté à Jeanne-Gabrielle Bertin-Dunogier. Elle symbolisait la perfection de l’épouse qu’il voulait. Il la trouvait belle avec sa longue silhouette à l’élégance retenue, sa masse de cheveux d’un blond foncé, ses yeux en amande d’un vert limpide. Si elle le remarqua, elle n’en fit rien paraître. Elle conversa et dansa avec lui avec la distance qui convenait, et à distance celui-ci se morfondait.

Il pratiqua régulièrement des allers-retours jusqu’à la Nouvelle-Orléans afin d’aller quérir des marchandises, des vivres dont avait besoin la plantation. Comme tous les subalternes blancs, il logeait alors chez Monsieur D’Estournelles, le secrétaire du marquis de Maubeuge, et découvrit ainsi un pan de la société créole en la personne de Madeleine Lamarche. Présenté par son hôte comme sa compagne, il fut décontenancé dans un premier temps de se retrouver hébergé chez ce qu’il considérait comme la maîtresse de couleurs de celui-ci, bien que sa peau fût aussi blanche voir plus que celles des créoles de son entourage. Très vite, il comprit qu’il était invité dans leur foyer, et l’accueil chaleureux qu’il y recevait chaque fois lui rendait son séjour agréable. Il s’acclimatait avec plaisir à ce pays qu’il voulait sien. Tout était parfait sauf qu’avec le départ du gouverneur Miró s’envola son espoir de concession. Il ruminait depuis des semaines ce rêve évaporé quand Antoinette-Marie le convia à boire un café en sa compagnie sur la galerie. Elle l’informa de la situation des Bertin-Dunogier et lui suggéra de demander la main de Jeanne-Gabrielle. Devant sa perplexité, elle lui assura qu’il avait toutes ses chances s’il ne tardait pas. Elle s’était permis d’avancer pour lui des pions. Trop heureux, il ne prit pas le temps de s’offusquer pour cette intrusion dans sa vie.

De son côté, dans son boudoir, Madame Bertin-Dunogier expliquait à sa fille, où en était leur statut et le bienfait qu’elle retirerait en épousant don Alvarez-Pignero, lui rappelant au passage qu’il appartenait à la lignée d’un comte. Jeanne-Gabrielle laissait sa mère s’évertuer à lui démontrer les avantages qui sortiraient de cette union. Pragmatique, elle avait déjà pris sa décision. C’était effectivement le meilleur parti à saisir, il n’était pas question qu’elle devienne vieille fille, et au point où en était la situation il valait mieux se marier avec celui-ci. Il s’avérait agréable à regarder, était sérieux et la badait, elle espérait pouvoir en faire ce qu’elle voulait. Pour le revers de fortune, on verrait comment ils pourraient changer la donne. En attendant, il détenait un arbre généalogique qui lui ferait garder sa dignité.

L’année n’était pas finie que la plantation Bertin-Dunogier était devenue la plantation Maubourg et que Jeanne-Gabrielle Bertin-Dunogier était devenue doña Alvarez-Pignero.

plantation Maubourg

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 29

Perdu dans les bayous

Juillet 1793

L’ombre profonde du labyrinthe des grands cyprès, auxquels de lugubres lambeaux s’accrochaient, cachait les dernières heures du crépuscule. Sous les feuilles géantes de nénuphar flottant sur l’onde sombre où prospéraient toiles d’araignée et serpents, un alligator glissait à la surface des rivières. L’animal à l’allure préhistorique de ses ancêtres cherchait une proie, c’était l’heure de la chasse. Il s’était laissé sécher au soleil tout le jour. Paresseux, il n’avait jusque-là fourni aucun effort pour trouver sa pitance. Il restait sous l’eau et se confondait avec le fond, seuls ses yeux globuleux dépassaient. Dans l’obscurité naissante, il était devenu presque invisible.

Kamakic

Kamakic, jeune loup, à peine entré dans l’âge d’homme se retrouvait à l’affût depuis deux journées dans les marais. Il lui fallait tenter de ramener le gibier tellement recherché pour être intégré au sein des chasseurs du clan, un alligator. Les dents impressionnantes, la gueule gigantesque et l’envergure effrayante de l’animal aquatique l’intimidaient, mais il se devait de ne pas avoir peur. Imperturbable, il patientait. Il attendait le moment propice. Il était lui-même surveillé par un autre membre de sa tribu. Hixmo, petite abeille, fille de la deuxième épouse du fils du roi des Chitimacha, était elle aussi sortie de l’enfance, elle faisait désormais partie des femmes. Elle avait décidé depuis longtemps que Kamakic serait son compagnon de vie, il était de son clan et de son rang, personne n’y avait d’objection pas même le prétendant. Quand elle avait appris qu’il s’enfonçait dans le bayou pour son rite de passage à l’âge adulte, elle avait suivi le jeune homme. Elle avait deviné où il irait chercher son trophée, depuis la petite enfance, elle le talonnait partout au grand mécontentement de sa mère. Elle savait tout comme lui se fondre dans le paysage, elle pagayait aussi bien que n’importe quel individu de sa tribu. Elle glissait sur l’eau avec son canoë en faisant à peine rider sa surface dans son sillage. Affalée à plat ventre sur une épaisse branche, le menton appuyé sur ses mains croisées, elle épiait le jeune chasseur à la peau de cuivre aux muscles nerveux et puissants. Elle laissait courir ses grands yeux de biche sur l’épiderme déjà tatoué de son comparse. Elle était étonnée qu’il ne sente pas sa présence, et elle aurait été abasourdie si elle avait su qu’il était parfaitement conscient depuis très longtemps qu’elle était postée dans la canopée. La bête, l’adolescent et sa compagne, tous attendaient.

Encore dans la fleur de l’âge, le corps arrondi, les membres solides, la tête large et la queue extrêmement développée lui permettant de se propulser dans l’eau, l’animal était un beau spécimen. Kamakic était de nature raisonnable et avait choisi une proie à la hauteur de ses possibilités. Quand tous les hommes de la tribu allaient débusquer son espèce, c’était évidemment plus simple. Ils se réunissaient en nombre. Ils approchaient au-devant du caïman un jeune arbre qu’ils avaient auparavant coupé par le pied. Inquiété, l’animal venait à eux, la gueule béante, les chasseurs enfonçaient alors leur tronc dans la large mâchoire, le renversaient et le mettaient à mort. Ils pouvaient donc choisir un grand alligator. 

Tout à coup, Kamakic se décida, il courut vers sa cible. Surprise, elle s’agita devant lui. Il la nargua, l’énerva. Celle-ci s’avança vers son prédateur qui lui semblait une proie facile. Ce dernier  amena l’alligator à sortir du bayou, à monter sur la terre ferme. Il y était plus maladroit alors que son chasseur s’y sentait plus agile. La gueule ouverte prête à le saisir, sous le regard d’Hixmo, le corps crispé par la tension, le jeune homme présenta et y inséra l’arme qu’il avait préparée, une branche solide et affûtée qu’il plaça entre les mâchoires. L’alligator se débâtit, il ne pouvait les refermer. Le garçon, qui de l’autre main tenait une liane, monta sur la bête et avec la corde prête à cet effet le saucissonna, évitant de son mieux les griffes des pattes puissantes. Une fois qu’il eut réussi, il le fit tourner sur lui-même mettant à sa portée sa partie la plus faible. Il empoigna son coutelas afin de l’étriper. L’animal n’avait pas dit son dernier mot, il rompit le bâton, agita sa gueule essayant de mordre son agresseur. Avant qu’il puisse saisir son assaillant, celui-ci lui planta son arme dans l’abdomen, l’éventrant d’un geste sûr. C’est alors qu’un hurlement effroyable retentit. Paniquée, la multitude d’oiseaux nichée dans la voûte des arbres s’envola dans un terrible vacarme. Le cri ne ressemblait ni à celui de l’animal ni à celui d’un chasseur, pas plus que celui d’Hixmo. Étonnée, celle-ci se redressa, se mit à cheval sur sa branche. Elle chercha en contrebas d’où cela provenait. Kamakic lâcha sa prise, l’alligator agonisait. La jeune Indienne médusée venait de trouver la source du son, elle descendit le plus rapidement possible de son perchoir et retrouva son compagnon. Sans un mot, elle montra la direction en aval. Sur la rive opposée du bayou, un corps gisait sur le sol. Ils se regardèrent, que devait-il faire. La curiosité les amena à venir voir de plus près. Bien sûr,  le cri risquait  d’attirer d’autres individus. Après avoir constaté que rien ne bougeait, ils grimpèrent dans la pirogue d’Hixmo et traversèrent la rivière. Ils scrutaient la dépouille de la femme qui se trouvait sur la terre quand ils entendirent ce qui devait être ses compagnons. Ils remontèrent au plus vite dans leur embarcation et s’éloignèrent du lieu. De loin, se retournant, ils aperçurent un groupe de blancs en piteux état.

*

Le feuillage des arbres immenses s’étendait et se refermait comme une voûte au-dessus de leurs têtes. De leurs branches gigantesques pendaient de longs rideaux de mousse, dont les extrémités s’accumulaient à la surface de l’eau obstruant couramment le passage. La clarté du jour ne pénétrait presque plus. L’air était pesant, et la nature, elle-même semblait oppressée. On n’entendait pas le chant des oiseaux, en revanche, les rugissements des alligators, les clameurs des grenouilles monstres, et, après le coucher du soleil, les cris sinistres des grands hiboux du Mississippi les faisaient frissonner de peur. Ils erraient depuis plusieurs jours sur les bords du bayou infestés de moustiques et d’insectes volants. Ils avaient suivi la côte, quand leur cheminement avait buté sur l’embouchure d’une rivière trop large et trop profonde pour être franchie, ils avaient longé sa rive s’enfonçant dans le territoire. Petit à petit, l’eau et la terre se confondirent. Ils tombaient régulièrement de brusques averses dont ils ne pouvaient se protéger. Leur moral était au plus bas. Ils pataugèrent dans un flot bourbeux jusqu’à mi-mollet puis retrouvèrent un sol sableux. Ils s’étaient nourris de crustacés et avaient bu l’eau de la rivière. Ils étaient presque tous malades. Madame de Génoll était la plus mal en point, elle sentait ses tripes se liquéfier. Elle avait laissé ses comparses avancer, elle s’était isolée, elle devait se soulager. Quand ce fut chose faite, elle se perdit en essayant de se souvenir de son chemin.

Le groupe, avec à sa tête Miguel della Quintaña, progressait lentement les uns derrière les autres, chacun vérifiant où il posait les pieds. Ils avaient été mis en garde contre serpents, tarentules, voire crocodiles qui infestaient les lieux. Le moindre bruit les effrayait, quelle bête féroce allait surgir ? Leurs tensions nerveuses étaient au comble de la rupture, ils restaient constamment aux aguets. Les hommes portaient sur le dos les enfants les plus jeunes qui étaient plus qu’épuisés. Alejandra, l’aînée des filles Pérez y Montilla, marchait sans se plaindre au côté de sœur Angélique. Quand le hurlement jaillit au milieu des bruits inquiétant de la faune, le groupe se tétanisa. Monsieur de Génoll d’une voix atone s’exclama. « — Esperanza ! » Ils se précipitèrent vers le cri, et arrivèrent au moment où deux sauvages s’enfuyaient laissant le corps apparemment sans vie de la femme. Son époux se jeta sur elle. Elle respirait, elle avait simplement perdu connaissance à la vue de l’indien terrassant le monstre. Quand elle revint à elle, la fièvre l’avait prise, elle grelottait de froid alors que tous transpiraient. Malgré l’état de la malade, ils ne pouvaient stagner là, les Indiens pouvaient réapparaître et rien ne garantissait qu’ils seraient bienveillants. Ils portèrent comme ils purent Madame de Génoll et s’enfoncèrent dans la cyprière, l’obscurité devint telle qu’ils durent se décider à s’arrêter et à camper. Le matelot et l’aspirant rassemblèrent de quoi réaliser un feu pour tenir éloignés les prédateurs éventuels. Ils se regroupèrent. Une fois de plus, ils n’étaient pas alimentés, ou tout du moins pas grand-chose. Cela faisait quatre jours que cela durait. Le seul qui mangeait à sa faim était Castaño dont sa nourrice noire avait encore un peu de lait. Personne ne disait rien, mais tous se demandaient où cela les menait. Les plus petits s’endormirent. La nuit s’écoula au son inquiétant des craquements, des chuintements, des hululements, des feulements, des sifflements. Aucun des adultes ne se reposait vraiment, ils restaient aux aguets la peur au ventre. Au matin, le mal qui avait atteint la souffrante s’était généralisé parmi les égarés. Les enfants paraissaient les plus mal en point. Le père Sanchez délirait de fièvre et s’agitait, madame de Génoll semblait morte tant son teint s’avérait blême, Miguel della Quintaña se vidait, tout comme son aspirant et le matelot. Le chirurgien, à peine mieux, ne pouvait que constater les ventres gonflés, les vomissements et le sang dans les sels, c’était une affection qu’il connaissait bien. Il ne pouvait rien réaliser pour atténuer les douleurs, malgré sa trousse qu’il avait sauvée du naufrage et qu’il faisait suivre partout, il ne détenait rien qui puisse les soulager. Sœur Angélique et doña Castaño, bien qu’épuisées, ne souffraient pas du mal ; désemparées, elles réconfortaient comme elles pouvaient les moribonds. C’est le silence anormalement lourd qui les alerta, elles devinèrent qu’ils n’étaient plus seuls. Stupéfaites, elles découvrirent dans l’ombre d’un cyprès les bras croisés un colosse, tatoué, les yeux noirs pénétrant, visiblement l’air contrarié de les trouver là. Elles ne réagirent pas statufiées de surprise. Le sauvage n’était pas isolé, ils étaient une dizaine d’hommes juste vêtus de pagne et de tatouages. Quand ils apparurent derrière leur chef s’en fut trop pour doña Castaño, elle perdit connaissance.

*

Le village des Chitimacha se situait au milieu des marécages créés par l’entrelacs des bayous. Le père du père de Kamtcin, grand cerf, en avait choisi l’emplacement. Les Chitimacha vivaient alors la fin de la longue guerre cruelle avec les Français qui avait eu pour triste résultat de presque anéantir leur peuple. Ceux, qui avaient subsisté, avaient été repoussés des bords du fleuve Mississippi par les vainqueurs. Les dieux fâchés de leurs défaites les avaient affligés de mille maux et la mort avait pris son sinistre contingent sur les tribus. Ceux qui survécurent aux maladies infectieuses et à l’alcool s’étaient réfugiés au sein des Houmas et s’étaient mariés avec eux au point de devenir Houmas. Le grand-père de Kamtcin, alors dernier roi des Chitimacha, ne l’avait pas voulu ainsi, avec ce qui restait de son clan, il s’était enfoncé dans les marais au fil du réseau fluvial. Sur leurs longues pirogues dans lesquelles pouvaient tenir quarante individus, ils avaient parcouru mille cours d’eau jusqu’à ce que leur dieu, Gitche Manitou, daigne enfin les guider. Mystérieux… Étranges… Pleins de secrets… les méandres, à l’ombre des arbres millénaires, les avaient fait buter sur le choix de Gitche Manitou. Un envol d’aigrette blanche avait montré le lieu. Ils s’étaient arrêtés sur une île sablonneuse, refuge inespéré, plantée de chênes et de palmiers, au milieu d’une forêt de cyprès aux genoux baignant dans les rivières des mille bayous qui perdaient tout inconnu. Il se passa plus d’une génération sans que nul ne vienne troubler la vie de la tribu qui croissait en harmonie avec les saisons. Un jour, Chepi Pauwau, celle qui détenait des pouvoirs, la sœur aînée de Kamtcin, revint avec un blanc couché dans son canoë. Chepi Pauwau était née et avait vécu jusque-là sans savoir ce qu’était un homme blanc. Pressentant le danger, le malheur que tout homme blanc portait en lui, leur père, alors roi, refusa que l’on gardât l’individu. Il n’avait pas fini de formuler son objection que le vent se leva annonciateur d’une calamité. Chacun se regarda, l’inquiétude atteignit les membres du clan. Entre le père et la fille, un bras de fer silencieux s’engagea. Aucun des deux ne voulait céder, personne ne tenait tête au roi, le souffle enflait les huttes de torchis qui vacillaient, les toits de chaume semblaient se soulever. Elle gagna, il abandonna. Le cyclone passa au loin de l’autre côté du lac. La crainte de ses dons occultes en harmonie avec les dieux imposa la décision de la sorcière indienne alors jeune fille. L’homme, un Français, un Acadien, s’avéra sans danger pour la tribu. Il s’était perdu dans le labyrinthe des bayous, elle l’avait sauvé d’une morsure de serpent qui le faisait délirer. Une fois remis sur pied, ils le ramenèrent vers les siens. Mais quelque temps plus tard, il revint, seul, et demanda l’autorisation de chasser et de pêcher. Bien que suspicieux, le roi des Chitimacha accepta. Deux saisons passèrent et régulièrement il s’en retournait toujours solitaire. Pour la tribu, il devint évident que leur sorcière l’attendait. Quand il la trouvait debout, au bord de la plage, à la pointe de l’île, sans bouger, les bras croisés, les yeux fixés sur le bras du bayou qui tournait dans les terres, le clan savait que l’homme blanc arrivait. Il fut indéniablement accepté lorsqu’il sauva l’un des fils du roi des crocs d’un crocodile et il fit partie de la tribu tandis que Chepi Pauwau mettait au monde son fils Opa, le hibou. L’homme ne chercha pas à emmener la sorcière indienne, mais il se transforma en intermédiaire entre la tribu isolée et la colonie devenue espagnole qui s’installait tout au long de l’interminable fleuve. Il échangeait pour eux des peaux contre des pierres pour réaliser des pointes de flèches, des outils et autres matières premières qu’ils n’avaient pas à portée de main. Il se mit à parler leur langue et eux pratiquèrent le français. Lorsqu’Opa s’approcha de l’âge adulte, il voulut lui faire connaître son monde. Le roi grogna, mais laissa faire, il était trop vieux, l’homme blanc emmena aussi la mère, Chepi Pauwau. Quand elle revint, elle raconta ce qu’elle avait observé, les grandes huttes superposées que leurs propriétaires appelaient maison, les vastes champs que des esclaves noirs cultivaient, les villes où s’entassaient plus d’individus qu’ils n’en avaient jamais découvert, et les immenses bateaux aux ailes blanches dans lesquels pouvaient s’embarquer la tribu tout entière. Si elle excita la curiosité de son clan, la sorcière ne repartit plus, seul son fils parfois suivait son père ; l’homme blanc reprit ses allers-retours. Mais l’atmosphère de la tribu changea, et de jeunes chasseurs voulurent voir. Ils demandèrent à l’accompagner, certains ne rentrèrent pas, des femmes devinrent les concubines d’hommes blancs, des sangs mêlés furent élevés parmi eux, mais malgré tout ça la tribu resta stable.

*

Chepi Pauwau

Kamtcin, grand cerf, devenu roi à la mort de son père, avait comme sa sœur, Chepi Pauwau, des dons, il voyait dans son sommeil. Il sut donc avant le retour de Kamakic et Hixmo, sa petite fille, la nouvelle qu’ils rapportaient. Manabhoszo Kivati, le grand lièvre l’avait visité dans ses rêves. L’esprit de la ruse et du changement l’avait mis en garde. « — Aides ces blancs perdus dans les mille bayous, car autrement il en résultera d’immenses malheurs pour la tribu. Le dieu des blancs se vengera sur elle. » Eïtineka, la déesse mère, la nourricière était venue se joindre à Manabhoszo Kivati. « — Aide-les. Je te protégerai ainsi que les tiens, ils resteront le temps de guérir et ils partiront, la femme qui prie un jour te soutiendra en retour ». Dès l’aube, il s’installa, assis en tailleur, sur la plage fumant son calumet, à travers ses volutes de fumée, il percevait Kamakic et Hixmo. Après avoir préparé avec les autres indiennes des huttes pour accueillir les blancs, Chepi Pauwau le rejoignit. Le frère et la sœur, le roi et la sorcière attendirent que reviennent les deux jeunes gens. Derrière eux au fil de la journée, se rassemblèrent les hommes, les femmes et les enfants dans un silence respectueux. Tous avaient compris qu’il allait se passer quelque chose d’important.

Les deux adolescents ne montrèrent pas leur surprise en voyant toute la tribu qui patientait au coucher du soleil. Ils saluèrent humblement le roi et rapportèrent leur rencontre sans omettre l’exploit de Kamakic. Ils avaient accroché à leur canoë la dépouille du crocodile. Les chasseurs hurlèrent leur joie pour accueillir le nouveau tueur d’alligator. Les femmes se mirent en devoir de préparer l’animal qu’ils partageraient en commun pour fêter l’évènement. Les danses et les chants à la lueur des feux se déroulèrent une partie de la nuit. Les Indiennes félicitèrent Hixmo pour la victoire de son Kamakic sur la bête, car de bien entendu, elle allait devenir celle qui l’accompagnerait sur le chemin de sa vie. Pour cette nuit, ils oublièrent les blancs perdus dans le bayou.

Au petit matin, à l’heure où la brume quittait la terre en lambeaux fantomatiques, emportant l’âme des esprits nocturnes, le roi rassembla une vingtaine de guerriers et envoya son fils Yukc, à la tête de trois longues pirogues, guidé par Kamakic, reconnu désormais comme chasseur. Ils allèrent chercher les blancs plus moribonds que vivants. Quand ils revinrent, Chepi Pauwau patientait avec d’autres femmes dont Hixmo. La sorcière-guérisseuse les accueillit. La seule des rescapés qui tenait encore sur ses jambes flageolantes était sœur Angélique, elle cachait de son mieux sa peur. Elle était épouvantée, devant elle une foule innombrable attendait. Dans un français maladroit, la sorcière rassura la none quant au devenir des siens. Sœur Angélique avait fait confiance en Dieu, sans qu’aucun mot ne fût prononcé, incapable de résister, elle s’était laissée emmener avec ses amis, dans les embarcations. De toute façon qu’aurait-elle pu faire ? À part prier. Elle était terrorisée à l’idée qu’ils fussent anthropophages comme elle se souvenait l’avoir lu dans des récits de voyage. Quand elle entendit l’Indienne avec son français heurté, elle en pleura de soulagement, ils étaient sauvés, ses indigènes allaient les soigner.

Marie-Angélique Cambes-Sadirac

Sœur Angélique suivit la sorcière, traversant le clan entier curieux de voir ses étrangers. Elle n’osait les regarder. Ses amis furent portés au bord de la plage de l’autre côté du village, sur la rive d’un lac immense couvert d’oiseaux roses à longs becs comme sœur Angélique n’en avait jamais aperçu. Jusque-là, enfoncé dans la pénombre des bayous, le soleil lui était caché, il inondait ce décor primitif qui s’étalait devant son émerveillement. Chepi Pauwau avait préparé une potion à base de scrotum d’alligator réduit en poudre. Elle demanda son aide à sœur Angélique pour éviter toute opposition des malades qui auraient eu quelques forces pour résister. La guérisseuse donna à boire abondamment sa mixture à chacun d’eux. Épaulées de ses comparses, elles déshabillèrent les mal-portants. Désormais rassurée, Sœur Angélique apaisait chacun de sa voix douce, un peu basse, mais ferme. Sous les cyprès géants aux mousses de dentelle, la guérisseuse les fit allonger dans le sable chaud, celui-ci leur servant de couverture. Elle psalmodia un chant lancinant tout en dansant lentement autour d’eux, ses nombreuses compagnes les unes derrière les autres en cadence martelaient le sol en faisant le tour des malades. Sœur Angélique assise parmi eux priait. La sorcière, après un interminable moment qui avait amené le soleil à son zénith, procéda à leur désensablement et elle et ses aides les installèrent dans une tente dans laquelle des pierres brûlantes jetées dans de l’eau dégageaient une vapeur. Ils y restèrent allongés à transpirer, évacuant le mal. Au-dehors, les patients entendaient les tambours au rythme espacé et les mélopées de la sorcière. Elle invoquait le grand esprit, Gitche Manitou. Plusieurs jours passèrent avant que malades, les moins atteints, se sentent mieux. Les enfants furent les premiers à se remettre, à découvrir le monde qui les avait accueillis et à s’intégrer à la tribu entraînée par les enfants de celle-ci. La nourrice noire plus solide que ses compagnes recouvra sa santé et vint aider sœur Angélique. Infatigable, elle allait de l’un à l’autre prodiguant les soins montrés par la guérisseuse indienne. Miguel della Quintaña, Javier Vizconde, Flavio Haristouy, le médecin-chirurgien, et Monsieur de Génoll se rétablirent lentement. Mais les derniers malportants semblaient ne pas remonter la pente de la maladie. Le père Sanchez avait du mal à s’extirper des affres de la température et Madame de Génoll à peine plus. Pour doña Castaño, le cas s’avérait différent. Elle était entrée en état de prostration, état qui n’avait rien à voir avec l’affection de ses autres compagnons, même ses enfants ne l’en sortaient pas. Chepi Pauwau avait conclu que le dérangement se situait dans la tête, ce qui n’avait pas apporté de solution. Trop de chocs successifs avaient altéré son équilibre psychique. Pour finir, la maladie emporta Dolorès, la nourrice des fillettes Pérez y Montilla, les laissant sans nul doute seules et à la responsabilité de sœur Angélique.

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À attendre le rétablissement des derniers convalescents, le temps s’écoula. Les guéris participèrent de leur mieux à la vie de la tribu, modifiant leur façon de voir les choses. Le chirurgien se passionna pour les médecines de la sorcière. Le marin porta son intérêt sur une jeune Indienne à peine pubère qui avait tout l’air décidé de se l’attacher. Javier Vizconde, lui se mit à passer le plus clair de son temps auprès de doña Castaño dont les malheurs avaient attiré sa compassion. Sœur Angélique laissa à la nourrice noire la surveillance des enfants. Elle s’occupait sans relâche des derniers malades, continuant à soigner Madame de Génoll et le père Sanchez, celui-ci larmoyant sans cesse contre la cruauté de la vie. Elle s’épuisait à la tâche.

Miguel della Quintaña

L’air était gras, poisseux, il lui sembla trouble quand Marie-Angélique sortit au petit matin de la baraque. Une bonne partie de la nuit le père Sanchez avait déliré sous les affres de la fièvre. Elle se sentait lasse. Chepi Pauwau était venue prendre la relève auprès des souffrants, et poussa la jeune femme vers son son destin tel qu’elle l’avait présagé. Elle l’avait envoyé vers les rives du lac qui longeaient l’autre côté de l’île afin de chercher des baies pour ses potions. Sœur Angélique sortit du village indien et parti dans la direction indiquée se procurer ce que lui avait demandé la sorcière en qui elle faisait confiance. Les deux femmes s’étaient trouvé des affinités de caractère et se liaient d’une sorte d’amitié où les différences de culture n’apportaient pas d’obstacle. Ce n’était pas la première fois qu’elle allait de ce côté, car régulièrement elle s’isolait sur les bords du lac moins dangereux que ceux du bayou pour s’y laver dans l’onde translucide et purifier son âme en prière. Ce jour-là, elle tomba sur Miguel della Quintaña. L’homme était nu et frottait son corps robuste avec du sable pour le décrasser. Il se tenait de dos, de l’eau à mi-cuisse, inconscient de la présence de la femme qui ne pouvait se détacher de l’attraction de cette vision. Subjuguée par ces muscles en mouvement, elle laissait son regard courir sur les cuisses puissantes, les fesses rondes et rebondies, sur la taille marquée, les épaules larges. Elle rougit de honte et de gêne, mais elle était pétrifiée. Elle brûlait de l’intérieur sans vraiment comprendre ce qui se passait en elle. Il finit par sentir sa présence et se retourna surpris de la voir devant lui. Il ne prit pas la peine de cacher sa nudité, il n’y pensa pas. Elle ne bougea pas plus, elle ne pouvait pas, son regard balaya à nouveau le corps brillant de gouttes d’eau accrochées à ses poils, s’arrêtant sur une cicatrice qui balafrait son torse. Elle se sentait paralysée. Elle aurait voulu réagir. Dans sa tête, un combat se déroulait qui ne tranchait rien. Elle avait beau lutter, elle ne pouvait résister. Le temps s’était suspendu, quelques nuages du ciel se reflétaient sur le miroir du lac. Les oiseaux offraient leur concert dans la voûte des arbres géants. Il tendit sa main, elle rentra dans l’eau, s’approcha de lui, elle pleurait, mais ne s’en rendait pas compte, il la prit dans ses bras dans un geste de tendresse. De sa voix grave, il la rassura comme on le fait avec un enfant. Elle chercha sa bouche, il lui ôta sa cote et sa chemise. Sa peau nue vint se coller contre le sien. Elle épousa ses formes, plus rien n’avait d’importance, il la porta sur la plage. Malgré son désir qu’il savait être une offense à Dieu, il caressa le corps voluptueux de la femme qui s’abandonnait entre ses mains. Sa chair frissonnait alors qu’elle se sentait brûler. Dans ce décor d’Éden primitif, ils perdirent le souvenir de qui ils étaient et se consacrèrent à leur passion. La souffrance du premier acte d’amour, qu’elle ressentit, fut balayée par l’orgasme qui suivit. Elle en oublia leurs corps, elle s’en détacha, elle les survola. Elle contempla dans cet instant les deux silhouettes qui étaient la sienne et celle de son amant. Elle les trouva beaux et si innocents dans leur étreinte amoureuse. 

Quand séparément, ils revinrent au village, personne ne sembla avoir remarqué leur absence. La honte séculaire liée à ce que l’église considérait comme une addiction à des plaisirs immoraux et vils, doublés de la culpabilité d’avoir failli à ses vœux, Marie-Angélique plongeait dans des litanies de prière que la vue de Miguel della Quintaña balayait. La tribu cacha au regard des blancs les amours de l’ursuline et du Second du « Royal Madrid ». Chepi Pauwau ne savait pas pourquoi, mais elle devait le faire. Elle observait sœur Angélique s’épuiser dans une multiplication de tâches laborieuses qu’elle n’interrompait que pour disparaître aux yeux de tous avec celui qu’elle chérissait. 

Tout cela s’arrêta avec le rétablissement complet du père Sanchez. Celui-ci à peine sur pied décida d’évangéliser les sauvages. Il oublia au passage qu’ils l’avaient sauvé. Empreint d’une grande incompréhension face au mode de vie de ses hôtes qu’il qualifiait de barbares, il s’évertua à leur inculquer les bénéfices du Christ et de sa rédemption. Dans son inconscience, il s’en prit directement au roi Kamtcin qui écoutait avec patience et amusement les explications sans fin du père devant sauvegarder son peuple. Il déchanta vite, s’étonna de l’absence de collaboration des indigènes. Dans son enthousiasme de départ à évangéliser, il était inconscient des obstacles insurmontables entre les deux cultures. Voyant bien que la tâche ne s’avérait pas mince et qu’il n’y arriverait pas seul, il demanda de l’aide à sœur Angélique. Il se devait de sauver de la sauvagerie et de l’impiété ses amis. Elle rejeta l’idée d’indisposer ceux qui les avaient arrachés d’une mort certaine. Il était fort contrarié de ce refus qu’il trouvait anormal. Il la harcela arguant son manque de foi, sa mollesse à la défendre, suggérant qu’elle s’était abandonnée aux rites païens. Elle repoussait faiblement les arguments du père, car elle était consciente qu’il n’avait pas tout à fait tort. Suspicieux, il se mit à la surveiller, à l’espionner et découvrit son secret. Il entra dans une immense colère vis-à-vis du couple fautif, qu’il avait surpris dans un moment d’intimité. Elle laissa déferler ses foudres, qu’elle savait mériter. Elle refusa le soutien de son amant. Tous virent le courroux du père envers sœur Angélique qu’il ne daignait pas cacher, mais personne ne comprenait pourquoi il s’en prenait à elle. Il fut décidé puisque tous étaient suffisamment rétablis de repartir pour leur civilisation.

*

 Accompagnés par six chasseurs dont Kamakic et Opa, les rescapés du « Royal Madrid » reprirent leur route dans trois longues embarcations vers leur destination. Ils partirent au matin dès l’apparition du soleil au travers de la brume. Le peuple chitimacha s’était rassemblé sur la plage pour accomplir ses adieux. Devant lui, les bras croisés, Kamtcin, leur roi, impénétrable, avec à ses côtés Chepi Pauwau, regardait sous ses lourdes paupières les étrangers s’en aller. Il n’était pas sûr d’être soulagé. Le père Sanchez, désireux de partir, activait tout le monde, s’agitait hâtant un départ qu’il trouvait trop lent. Il monta dans le premier canot et s’assit l’air renfrogné devant cette perte de temps qu’étaient pour lui les adieux à ces païens obtus. Le médecin-chirurgien, qui l’avait suivi, lui rappela que cela ne servait à rien de se presser. Ils avaient en face d’eux plusieurs jours de voyage. Cela agaça doublement le religieux qui voulait évacuer ce monde de sauvages, sa mission était bien plus importante, ils avaient assez baguenaudé. Une fois les passagers installés, glissant sur l’eau, les pirogues quittèrent la plage du village. Sœur Angélique savait qu’elle laissait derrière elle le peu de liberté qu’elle aurait de toute sa vie. Elle aurait apprécié de faire comme le matelot qui avait disparu au moment de l’embarquement et que nul n’avait pris la peine de chercher. Mais elle n’avait pas ce courage-là, elle regardait, dans le canoë de devant, le dos de l’homme qu’elle aimait. Elle soupira de dépit par fatalisme. Elle ne savait plus où se trouvait sa voie ou du moins elle en avait perdu le but. Il lui avait suggéré de s’enfuir, l’occasion était là. Elle n’avait pas voulu. Pour où ? La culpabilité nourrissait sa tristesse qui ne la quittait pas. Elle avait failli envers Dieu et ne faisait guère mieux à l’égard de cet homme qui lui proposait une autre vie. Elle avait capitulé, elle laissait le destin se réaliser.

Alejandra et Antonieta Pérez y Montilla

Ils furent un peu déstabilisés, dans un premier temps, ils se dirigèrent vers la mer, puis commencèrent les détours qu’imposaient les bayous. À mesure qu’ils avançaient dans les canaux naturels, le courant, qui les portait, perdait de sa force, obligeant les rameurs à forcer. Les bayous étaient traversés, coupés dans tout sens par tant de rivières, de gouffres, de bas-fonds, qu’il semblait extrêmement difficile, même avec une connaissance des lieux, de s’orienter à travers ce labyrinthe toujours en mouvement. Cela n’avait pas l’air de dérouter les Indiens qui faisaient progresser avec régularité le convoi sans hésiter lorsque les voies fluviales se transformaient en fourche. Après une journée de navigation, les voyageurs sortirent enfin de l’obscur dédale et un riche panorama se déploya alors à leurs yeux éblouis. Ils se trouvaient sur un lac magnifique, dans lequel venaient se mélanger les eaux de la mer avec celles des rivières. Il était bordé de cyprès géants, aux troncs revêtus de la mousse séculaire, et qu’ils prirent, au premier abord, pour un assemblage de sombres dômes. De chaque rive, des millions de nelumbos, entremêlés de tulipes aux vives couleurs, élevaient fièrement hors de l’onde leurs feuilles coniques, roulées en forme d’urnes ; d’innombrables oiseaux aquatiques, au brillant plumage, voltigeaient au-dessus de ce tapis de verdure et de fleurs. Au centre étincelait une nappe d’eau pure et transparente comme du cristal. Le silence emplissait les embarcations. Plus personne ne se plaignait de la longueur du trajet. Tous restaient médusés devant tant de beauté. Ils s’arrêtèrent pour la nuit sur ses bords. Le lendemain, après avoir traversé sa face miroitante, ils pénétrèrent à nouveau dans les profondeurs de la végétation luxuriante. Ils quittèrent à regret ce magnifique lac pour se perdre encore dans un réseau de rivières. Les bayous se resserraient au point qu’il devenait presque impossible de reconnaître les sinuosités de leur cours au centre des forêts de cyprès inondées, les repères disparaissaient aux yeux des blancs. Où était la terre, où était l’eau ? Pour eux, ce n’était qu’une étendue sans fin que le soleil avait du mal à éclairer tant la canopée se densifiait. Au milieu de cette terrible forêt, peuplée de milliers d’alligators, de tortues, de hérons et de hiboux, où l’on ne trouvait que de loin en loin, pour poser le pied, qu’un tronc d’arbre à moitié pourri, où un faux pas pouvait vous précipiter dans une vase noirâtre d’une vingtaine de pieds d’épaisseur, ils commencèrent à perdre courage. L’air y était lourd et moite, les blancs finirent par souffrir de la soif, à l’agacement stoïque des Indiens. Décidément, ces blancs n’étaient pas faits comme eux. En fait, leur jérémiade cachait l’avancement sournois d’un trouble, dont la première victime fut Madame de Génoll qui, encore faible, en montra les premiers symptômes. Elle fut prise de frissons et se plaignit de douleurs musculaires, ils la couchèrent dans le fond de la pirogue. Le docteur Haristouy pensa tout d’abord que c’était une résurgence de sa précédente affection, mais le lendemain, ce furent Alejandra et Antonieta qui se trouvèrent mal. Le médecin comprit qu’une épidémie se répandait. Les femmes devancèrent de peu une partie des hommes. À leur tour, ils furent saisis après un malaise général, de céphalées et de vertiges, puis d’embarras gastriques et de diarrhées. En quelques jours, la maladie fit de la plupart des passagers des loques humaines. Le docteur Haristouy suivit les conseils prémonitoires de Chepi Pauwau. Afin de protéger de la contagion ceux qui ne l’avaient pas encore contractée comme sœur Angélique, doña Castaño, ses enfants et leur nourrice, il les aspergea de camphre, à défaut des remèdes traditionnels. Bien lui en prit malgré quelques frissons inquiétants qui s’emparèrent de sœur Angélique, cela les défendit des atteintes de la fièvre. Il espéra en l’aide de la civilisation, mais ils avançaient lentement en dépit les efforts des Indiens.

Ils finirent par sortir de la canopée et progressèrent à terrain découvert. Leur cours d’eau s’était élargi en une rivière bordée de palétuviers et de prairies. Leur soulagement fut de courte durée. À l’horizon s’amoncelèrent de sombres nuages, dont les contours, frangés d’or, se découpaient sur le ciel bleu ; les chênes verts qui formaient la lisière de la forêt faisaient entendre de sourds gémissements, précurseurs de l’orage. Ils décidèrent de se réfugier dessous. Le soleil se cacha derrière les premiers signes de la tempête, et les roulements lointains du tonnerre ne laissèrent plus de doute sur l’approche de l’ouragan. Ils retournèrent les pirogues se créant ainsi des abris. Ceux qui demeuraient valides rassuraient de leur mieux les malades qui geignaient dans leur fièvre, inconscients du danger qui venait. Le vent gonfla, la pluie se mit à tomber brusquement, ils maintenaient leur toit de fortune au-dessus des mal portants. Les Indiens impassibles, accroupis, attendaient la fin de l’orage. Cela prit plusieurs heures. Quand le soleil à nouveau fut plus fort que les nuages, ils étaient tous tremblants. Ils remontèrent sur les embarcations et encore une fois s’enfoncèrent dans la forêt marécageuse, ils semblaient y être voués. Les Indiens eux savaient que c’était la route tout simplement, mais le pays était immense.  

La première à être emportée fut Madame de Génoll, son époux moribond se laissa mourir à sa suite. Alejandra et Antonieta, l’une après l’autre vainquit la maladie. Doña Castaño, que la crainte de l’affection avait sortie de sa léthargie dépressive, s’occupait de l’aspirant Javier Vizconde. Elle s’était à son tour attaché à cet homme qui l’avait couvée d’attentions pendant sa propre indisposition. Le père Sanchez, que l’on crut un temps préservé du mal, ce qu’il pensait lui-même, Dieu le sauvegardait tant sa tâche à venir s’avérait d’importance, fut pris des premiers frissons alors que Miguel della Quintaña plongeait dans un coma fiévreux entre les mains de Marie-Angélique. Puis ce fut le chirurgien qui fut foudroyé par la maladie. Dans leur grand désarroi, ils semblaient ne jamais sortir des méandres des bayous, la mort du docteur acheva de saper leur moral. Eux-mêmes protégeaient de l’épidémie, les Chitimacha se demandaient ce qu’avaient bien pu faire tous ces blancs pour que Gitche Manitou les décimât de cette façon.

La côte, qui ne présentait guère, à partir du golfe du Mexique, que des prairies marécageuses, prenait plus de consistance à mesure qu’ils avançaient vers le Nord ; et c’était, à ce pays, arrosé par le Têche, le Vermillon et une foule d’autres rivières et de lacs, que la Louisiane devait sa vision de paradis. Ce à quoi les malheureux voyageurs, qui se pensaient perdus, demeuraient indifférents. Ils comprirent que leur périple était arrivé à son terme quand ils sortirent définitivement des bayous après plusieurs jours. Javier Vizconde entra en convalescence à ce moment-là au grand soulagement de doña Castaño. À la nuit tombante, le bayou la Fourche serpentait, à travers des vallées et des prairies sans fin, semblable à un long ruban gris de fer. Dans la plaine, ombragée par des bouquets de chênes verts, de papayers et de magnolias, paissaient et bondissaient en liberté des milliers de bêtes à cornes et de chevaux à demi sauvages. Çà et là, ils commencèrent à apercevoir des habitations à moitié cachées dans des forêts d’arbres à fruits tropicaux, d’orangers, de figuiers, de citronniers, et quelques figures noires, errant nonchalamment au milieu de ce tableau. La nature entière leur paraissait y respirer un parfum voluptueux et enivrant, celui d’un Élysée terrestre. Ils arrivaient enfin. Opa leur signifia qu’ils parvenaient dans la famille de son père.

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Le brouillard s’était paresseusement étalé sur la rivière, le vent s’était levé du sud, balayant, déferlant en rafale, ployant les cimes, arrachant la mousse des arbres, précipitant dans l’onde des bois morts, par centaines. C’était un déchaînement titanesque de l’air et de l’eau comme ils étaient habitués à en subir à cette époque de l’année. Les symptômes de l’orage devenaient de plus en plus menaçants, quand un groupe misérable accompagné d’Indiens arriva au portail ouvrant sur la route qui longeait le bayou. Sous une voûte épaisse formée par le feuillage des chênes verts et des magnolias, suivant Opa et Kamakic, sœur Angélique et ses compagnons devinèrent de la lumière. Au bout d’une centaine de pas, sur une magnifique pelouse de gazon qui montait du bayou, ils découvrirent une ravissante habitation. Elle détenait, comme toutes les maisons cossues, un étage surmonté d’un toit avec mansarde, et elle était entourée d’une galerie soutenue par de blanches colonnettes, qui ressemblaient à du marbre. Les contrevents, peints en vert, étaient fermés, et une jolie grille en fer régnait tout autour : le jardin s’étendait par-derrière. Tout respirait le bon goût et annonçait l’aisance du propriétaire, ce qui surprit sœur Angélique, car elle se croyait encore au milieu de rien. Un violent coup de tonnerre interrompit sa réflexion. Opa frappa à la porte. Une des persiennes de la galerie s’ouvrit, et une femme se présenta. C’était une brune de trente et quelques années, aux yeux noirs et aux lèvres un peu fortes, elle était de couleur, ses traits n’avaient pas de finesse, mais son sourire rassura les premiers arrivants. « — Opa ! C’est pas une heu’e pour a’iver ! Oh mon Dieu, mais t’es pas seul. Aspi ! Léontine ! Zoé ! Vite, venez m’aider. Zoé va p’éveni’ la mait’esse, il y a des malades. » Ce fut la bousculade. Au milieu de ce tumulte arriva une femme blonde, élégamment habillée, qui prit les choses en main. Tous lui obéissaient, ce devait être la maîtresse de maison. Ce fut la dernière pensée lucide de sœur Angélique.

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Il faisait chaud et moite quand elle sortit du dispensaire où elle avait passé la nuit et une bonne partie de la journée. Elle s’essuya le visage avec un torchon glissé dans la poche de son tablier. Elle s’assit sur un banc adossé contre le mur de torchis blanc du bâtiment et profita de l’ombre du chêne couvrant le lieu. Elle remit une de ses boucles de cheveux blonds dans son chignon qu’elle rajusta au passage. Elle laissa courir ses pensées vers l’Acadie de son enfance s’accrochant au souvenir de sa douceur de vivre. La tête reposant sur la paroi, elle ferma un instant les yeux. D’habitude, elle occultait facilement son évasion au sein d’un troupeau humain qui fuyait les Anglais alors qu’elle n’était encore qu’une petite fille. Pourquoi cette fois-ci n’y arrivait-elle pas ? La fatigue, ou peut-être parce que l’homme était décédé et qu’il lui avait rappelé son père, lui aussi enlevé par la maladie dans les navires anglais devenus des tombeaux pour les siens. Malgré sa bravoure tenace qui l’avait menée avec son frère jusque sur les bords du bayou, son âme se décourageait de toute cette misère qui faisait de la vie une lutte de la naissance à la mort.

Marguerite Aurion

Marguerite Breaux née Aurion, n’en était pas à sa première épidémie, elle se souvenait encore de celle de 1789 qui avait emporté plus d’une personne de son entourage. Elle savait comment s’y prendre. Seule sur la plantation, son époux séjournant à la Nouvelle-Orléans, elle avait envoyé un de ses nègres tout le long de la rivière prévenir voisins et amis du risque de la contagion. Elle assumait son statut à part qui était celui d’une Acadienne possédant des esclaves. Elle était devenue, grâce à cette particularité, la compagne du représentant des Acadiens du bayou Lafourche, car le plus riche d’entre eux. Cet état de fait était dû au choix de son beau-père. Ce parti pris avait pour exemple un baron venu, lui aussi de fort Saint-Jean, le monsieur de Thouais. À l’aide de plus d’une cinquantaine d’esclaves, son modèle avait rendu fortunés les Breaux. La sœur de son beau-père avait poussé son mari à faire de même renforçant la prospérité de la famille en étendant leur terre et leur donnant un pouvoir politique. Si dans un premier temps les voisins s’étaient détournés et avaient rejeté hors de la communauté les Breaux, l’aide qu’ils apportaient, le soutien et les conseils prodigués autant par son époux, Honoré Breaux, que par elle-même avait changé l’opprobre en respect. La possession d’esclaves titillait bien les esprits, mais tous fermaient les yeux surtout quant au moment des grands travaux, ils les leur prêtaient.

Depuis qu’Opa, le fils métis de son beau-frère était venu, trois jours s’étaient écoulés. Elle avait fait chercher, après le passage de l’orage, le médecin à Ascension. Marguerite avait déjà isolé les contagieux. Nonobstant tous les traitements apportés, Miguel della Quintaña était mort le lendemain de son arrivée, jetant un voile endeuillé de plus sur les rescapés. Le docteur s’évertua à soigner, les deux derniers patients encore vivants, le père et l’ursuline, l’un et l’autre se portaient très mal.

Du jour où les survivants du « Royal Madrid » s’étaient présentés, Marguerite avait passé le plus clair de son temps au dispensaire des esclaves de la propriété. Aidée de Théodora, une affranchie, que le père d’Opa avait ramenée quelques années plutôt, elle aussi réchappée des bayous, elle s’occupait des malades. Les autres rescapés étaient logés dans la maison aux colonnades. Marguerite regagna sa demeure quand le sort des deux derniers malportants fut tranché. Sœur angélique fut de ceux qui sortirent épuisée, mais en vie de ce fléau, il n’en fut pas de même pour le père Sanchez, qui alla rejoindre au cimetière familial Miguel della Quintaña.

Après un repos bien mérité, ce fut Doña Castaño et Javier Vizconde qui lui fit le récit de leur histoire tragique. Sur la galerie, près de leur mère, Marie, Paul-Vincent, Anne, et la petite dernière, Françoise, sur les genoux de sa grand-mère, Madeleine Breaux, écoutaient une nouvelle fois, subjugués, l’aventure des voyageurs. Les enfants s’imaginaient déjà en train de la raconter à leurs nombreux cousins, le long du bayou, et jaugeaient l’importance qu’ils prendraient à leurs yeux avec une telle histoire. Avec toute la chaleur humaine des Acadiens, la famille Breaux entoura les malheureux qui chacun se remettaient lentement de leur périple. Doña Castaño réalisait doucement son deuil et passait posément à une autre vie en compagnie de l’aspirant du « Royal Madrid ». Javier Vizconde avait décidé avec son accord tacite de l’accompagner avec ses enfants et leur nourrice jusqu’à sa plantation au bord du lac Pontchartrain. De leur côté, Alejandra et Antonieta attendaient. Les deux fillettes ne savaient plus ce qu’était leur avenir. Elles avaient perdu leurs parents, la plus jeune escomptait encore les voir apparaître, l’aînée s’était fait une raison. Alejandra avait mis tous ses espoirs dans la sœur, mais celle-ci demeurait toujours souffrante, et les décès successifs de ses compagnons la plongeaient dans une humeur inquiète dont elle avait du mal à se départir malgré tous les efforts des enfants Breaux. Lorsqu’elle fut en état de recevoir leur visite, sœur Angélique les rassura, elle les garderait avec elle et les amènerait chez les ursulines où elles resteraient auprès d’elle. Elle contacterait leur famille bien sûr, puisqu’elles en possédaient une dans la région, mais elle serait là. Elles partiraient pour la Nouvelle-Orléans dès qu’elle aurait repris des forces. Pour l’instant, le corps comme l’esprit se situait au plus faible. Quand elle eut suffisamment de courage pour mener ses pas jusqu’à la tombe de celui qu’elle avait porté dans son cœur, plus personne ne pouvait divulguer le secret enfoui au fond de son âme. Elle irait donc finir son existence dans le couvent, but premier de son voyage, et se consacrerait à Dieu et à ses œuvres. Elle garderait le souvenir de son bien-aimé comme une cicatrice qui jamais ne fermerait complètement. Dieu en avait décidé ainsi. Si pour l’instant devant la sépulture, elle refusait l’évidence, elle savait qu’ensuite viendrait la colère due à l’injustice éprouvée, puis la tristesse contre laquelle elle lutterait pour pouvoir accepter. Dans sa mansuétude, Dieu lui avait amené les deux orphelines dont elle était le soutien et qui deviendraient le sien pour avancer dans la vie. Tel était le but du voyage.

1114 Chartres (Ursuline Convent)

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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