La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 29

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Chapitre 29

Perdu dans les bayous

Juillet 1793

L’ombre profonde du labyrinthe des grands cyprès, auxquels de lugubres lambeaux s’accrochaient, cachait les dernières heures du crépuscule. Sous les feuilles géantes de nénuphar flottant sur l’onde sombre où prospéraient toiles d’araignée et serpents, un alligator glissait à la surface des rivières. L’animal à l’allure préhistorique de ses ancêtres cherchait une proie, c’était l’heure de la chasse. Il s’était laissé sécher au soleil tout le jour. Paresseux, il n’avait jusque-là fourni aucun effort pour trouver sa pitance. Il restait sous l’eau et se confondait avec le fond, seuls ses yeux globuleux dépassaient. Dans l’obscurité naissante, il était devenu presque invisible.

Kamakic

Kamakic, jeune loup, à peine entré dans l’âge d’homme se retrouvait à l’affût depuis deux journées dans les marais. Il lui fallait tenter de ramener le gibier tellement recherché pour être intégré au sein des chasseurs du clan, un alligator. Les dents impressionnantes, la gueule gigantesque et l’envergure effrayante de l’animal aquatique l’intimidaient, mais il se devait de ne pas avoir peur. Imperturbable, il patientait. Il attendait le moment propice. Il était lui-même surveillé par un autre membre de sa tribu. Hixmo, petite abeille, fille de la deuxième épouse du fils du roi des Chitimacha, était elle aussi sortie de l’enfance, elle faisait désormais partie des femmes. Elle avait décidé depuis longtemps que Kamakic serait son compagnon de vie, il était de son clan et de son rang, personne n’y avait d’objection pas même le prétendant. Quand elle avait appris qu’il s’enfonçait dans le bayou pour son rite de passage à l’âge adulte, elle avait suivi le jeune homme. Elle avait deviné où il irait chercher son trophée, depuis la petite enfance, elle le talonnait partout au grand mécontentement de sa mère. Elle savait tout comme lui se fondre dans le paysage, elle pagayait aussi bien que n’importe quel individu de sa tribu. Elle glissait sur l’eau avec son canoë en faisant à peine rider sa surface dans son sillage. Affalée à plat ventre sur une épaisse branche, le menton appuyé sur ses mains croisées, elle épiait le jeune chasseur à la peau de cuivre aux muscles nerveux et puissants. Elle laissait courir ses grands yeux de biche sur l’épiderme déjà tatoué de son comparse. Elle était étonnée qu’il ne sente pas sa présence, et elle aurait été abasourdie si elle avait su qu’il était parfaitement conscient depuis très longtemps qu’elle était postée dans la canopée. La bête, l’adolescent et sa compagne, tous attendaient.

Encore dans la fleur de l’âge, le corps arrondi, les membres solides, la tête large et la queue extrêmement développée lui permettant de se propulser dans l’eau, l’animal était un beau spécimen. Kamakic était de nature raisonnable et avait choisi une proie à la hauteur de ses possibilités. Quand tous les hommes de la tribu allaient débusquer son espèce, c’était évidemment plus simple. Ils se réunissaient en nombre. Ils approchaient au-devant du caïman un jeune arbre qu’ils avaient auparavant coupé par le pied. Inquiété, l’animal venait à eux, la gueule béante, les chasseurs enfonçaient alors leur tronc dans la large mâchoire, le renversaient et le mettaient à mort. Ils pouvaient donc choisir un grand alligator. 

Tout à coup, Kamakic se décida, il courut vers sa cible. Surprise, elle s’agita devant lui. Il la nargua, l’énerva. Celle-ci s’avança vers son prédateur qui lui semblait une proie facile. Ce dernier  amena l’alligator à sortir du bayou, à monter sur la terre ferme. Il y était plus maladroit alors que son chasseur s’y sentait plus agile. La gueule ouverte prête à le saisir, sous le regard d’Hixmo, le corps crispé par la tension, le jeune homme présenta et y inséra l’arme qu’il avait préparée, une branche solide et affûtée qu’il plaça entre les mâchoires. L’alligator se débâtit, il ne pouvait les refermer. Le garçon, qui de l’autre main tenait une liane, monta sur la bête et avec la corde prête à cet effet le saucissonna, évitant de son mieux les griffes des pattes puissantes. Une fois qu’il eut réussi, il le fit tourner sur lui-même mettant à sa portée sa partie la plus faible. Il empoigna son coutelas afin de l’étriper. L’animal n’avait pas dit son dernier mot, il rompit le bâton, agita sa gueule essayant de mordre son agresseur. Avant qu’il puisse saisir son assaillant, celui-ci lui planta son arme dans l’abdomen, l’éventrant d’un geste sûr. C’est alors qu’un hurlement effroyable retentit. Paniquée, la multitude d’oiseaux nichée dans la voûte des arbres s’envola dans un terrible vacarme. Le cri ne ressemblait ni à celui de l’animal ni à celui d’un chasseur, pas plus que celui d’Hixmo. Étonnée, celle-ci se redressa, se mit à cheval sur sa branche. Elle chercha en contrebas d’où cela provenait. Kamakic lâcha sa prise, l’alligator agonisait. La jeune Indienne médusée venait de trouver la source du son, elle descendit le plus rapidement possible de son perchoir et retrouva son compagnon. Sans un mot, elle montra la direction en aval. Sur la rive opposée du bayou, un corps gisait sur le sol. Ils se regardèrent, que devait-il faire. La curiosité les amena à venir voir de plus près. Bien sûr,  le cri risquait  d’attirer d’autres individus. Après avoir constaté que rien ne bougeait, ils grimpèrent dans la pirogue d’Hixmo et traversèrent la rivière. Ils scrutaient la dépouille de la femme qui se trouvait sur la terre quand ils entendirent ce qui devait être ses compagnons. Ils remontèrent au plus vite dans leur embarcation et s’éloignèrent du lieu. De loin, se retournant, ils aperçurent un groupe de blancs en piteux état.

*

Le feuillage des arbres immenses s’étendait et se refermait comme une voûte au-dessus de leurs têtes. De leurs branches gigantesques pendaient de longs rideaux de mousse, dont les extrémités s’accumulaient à la surface de l’eau obstruant couramment le passage. La clarté du jour ne pénétrait presque plus. L’air était pesant, et la nature, elle-même semblait oppressée. On n’entendait pas le chant des oiseaux, en revanche, les rugissements des alligators, les clameurs des grenouilles monstres, et, après le coucher du soleil, les cris sinistres des grands hiboux du Mississippi les faisaient frissonner de peur. Ils erraient depuis plusieurs jours sur les bords du bayou infestés de moustiques et d’insectes volants. Ils avaient suivi la côte, quand leur cheminement avait buté sur l’embouchure d’une rivière trop large et trop profonde pour être franchie, ils avaient longé sa rive s’enfonçant dans le territoire. Petit à petit, l’eau et la terre se confondirent. Ils tombaient régulièrement de brusques averses dont ils ne pouvaient se protéger. Leur moral était au plus bas. Ils pataugèrent dans un flot bourbeux jusqu’à mi-mollet puis retrouvèrent un sol sableux. Ils s’étaient nourris de crustacés et avaient bu l’eau de la rivière. Ils étaient presque tous malades. Madame de Génoll était la plus mal en point, elle sentait ses tripes se liquéfier. Elle avait laissé ses comparses avancer, elle s’était isolée, elle devait se soulager. Quand ce fut chose faite, elle se perdit en essayant de se souvenir de son chemin.

Le groupe, avec à sa tête Miguel della Quintaña, progressait lentement les uns derrière les autres, chacun vérifiant où il posait les pieds. Ils avaient été mis en garde contre serpents, tarentules, voire crocodiles qui infestaient les lieux. Le moindre bruit les effrayait, quelle bête féroce allait surgir ? Leurs tensions nerveuses étaient au comble de la rupture, ils restaient constamment aux aguets. Les hommes portaient sur le dos les enfants les plus jeunes qui étaient plus qu’épuisés. Alejandra, l’aînée des filles Pérez y Montilla, marchait sans se plaindre au côté de sœur Angélique. Quand le hurlement jaillit au milieu des bruits inquiétant de la faune, le groupe se tétanisa. Monsieur de Génoll d’une voix atone s’exclama. « — Esperanza ! » Ils se précipitèrent vers le cri, et arrivèrent au moment où deux sauvages s’enfuyaient laissant le corps apparemment sans vie de la femme. Son époux se jeta sur elle. Elle respirait, elle avait simplement perdu connaissance à la vue de l’indien terrassant le monstre. Quand elle revint à elle, la fièvre l’avait prise, elle grelottait de froid alors que tous transpiraient. Malgré l’état de la malade, ils ne pouvaient stagner là, les Indiens pouvaient réapparaître et rien ne garantissait qu’ils seraient bienveillants. Ils portèrent comme ils purent Madame de Génoll et s’enfoncèrent dans la cyprière, l’obscurité devint telle qu’ils durent se décider à s’arrêter et à camper. Le matelot et l’aspirant rassemblèrent de quoi réaliser un feu pour tenir éloignés les prédateurs éventuels. Ils se regroupèrent. Une fois de plus, ils n’étaient pas alimentés, ou tout du moins pas grand-chose. Cela faisait quatre jours que cela durait. Le seul qui mangeait à sa faim était Castaño dont sa nourrice noire avait encore un peu de lait. Personne ne disait rien, mais tous se demandaient où cela les menait. Les plus petits s’endormirent. La nuit s’écoula au son inquiétant des craquements, des chuintements, des hululements, des feulements, des sifflements. Aucun des adultes ne se reposait vraiment, ils restaient aux aguets la peur au ventre. Au matin, le mal qui avait atteint la souffrante s’était généralisé parmi les égarés. Les enfants paraissaient les plus mal en point. Le père Sanchez délirait de fièvre et s’agitait, madame de Génoll semblait morte tant son teint s’avérait blême, Miguel della Quintaña se vidait, tout comme son aspirant et le matelot. Le chirurgien, à peine mieux, ne pouvait que constater les ventres gonflés, les vomissements et le sang dans les sels, c’était une affection qu’il connaissait bien. Il ne pouvait rien réaliser pour atténuer les douleurs, malgré sa trousse qu’il avait sauvée du naufrage et qu’il faisait suivre partout, il ne détenait rien qui puisse les soulager. Sœur Angélique et doña Castaño, bien qu’épuisées, ne souffraient pas du mal ; désemparées, elles réconfortaient comme elles pouvaient les moribonds. C’est le silence anormalement lourd qui les alerta, elles devinèrent qu’ils n’étaient plus seuls. Stupéfaites, elles découvrirent dans l’ombre d’un cyprès les bras croisés un colosse, tatoué, les yeux noirs pénétrant, visiblement l’air contrarié de les trouver là. Elles ne réagirent pas statufiées de surprise. Le sauvage n’était pas isolé, ils étaient une dizaine d’hommes juste vêtus de pagne et de tatouages. Quand ils apparurent derrière leur chef s’en fut trop pour doña Castaño, elle perdit connaissance.

*

Le village des Chitimacha se situait au milieu des marécages créés par l’entrelacs des bayous. Le père du père de Kamtcin, grand cerf, en avait choisi l’emplacement. Les Chitimacha vivaient alors la fin de la longue guerre cruelle avec les Français qui avait eu pour triste résultat de presque anéantir leur peuple. Ceux, qui avaient subsisté, avaient été repoussés des bords du fleuve Mississippi par les vainqueurs. Les dieux fâchés de leurs défaites les avaient affligés de mille maux et la mort avait pris son sinistre contingent sur les tribus. Ceux qui survécurent aux maladies infectieuses et à l’alcool s’étaient réfugiés au sein des Houmas et s’étaient mariés avec eux au point de devenir Houmas. Le grand-père de Kamtcin, alors dernier roi des Chitimacha, ne l’avait pas voulu ainsi, avec ce qui restait de son clan, il s’était enfoncé dans les marais au fil du réseau fluvial. Sur leurs longues pirogues dans lesquelles pouvaient tenir quarante individus, ils avaient parcouru mille cours d’eau jusqu’à ce que leur dieu, Gitche Manitou, daigne enfin les guider. Mystérieux… Étranges… Pleins de secrets… les méandres, à l’ombre des arbres millénaires, les avaient fait buter sur le choix de Gitche Manitou. Un envol d’aigrette blanche avait montré le lieu. Ils s’étaient arrêtés sur une île sablonneuse, refuge inespéré, plantée de chênes et de palmiers, au milieu d’une forêt de cyprès aux genoux baignant dans les rivières des mille bayous qui perdaient tout inconnu. Il se passa plus d’une génération sans que nul ne vienne troubler la vie de la tribu qui croissait en harmonie avec les saisons. Un jour, Chepi Pauwau, celle qui détenait des pouvoirs, la sœur aînée de Kamtcin, revint avec un blanc couché dans son canoë. Chepi Pauwau était née et avait vécu jusque-là sans savoir ce qu’était un homme blanc. Pressentant le danger, le malheur que tout homme blanc portait en lui, leur père, alors roi, refusa que l’on gardât l’individu. Il n’avait pas fini de formuler son objection que le vent se leva annonciateur d’une calamité. Chacun se regarda, l’inquiétude atteignit les membres du clan. Entre le père et la fille, un bras de fer silencieux s’engagea. Aucun des deux ne voulait céder, personne ne tenait tête au roi, le souffle enflait les huttes de torchis qui vacillaient, les toits de chaume semblaient se soulever. Elle gagna, il abandonna. Le cyclone passa au loin de l’autre côté du lac. La crainte de ses dons occultes en harmonie avec les dieux imposa la décision de la sorcière indienne alors jeune fille. L’homme, un Français, un Acadien, s’avéra sans danger pour la tribu. Il s’était perdu dans le labyrinthe des bayous, elle l’avait sauvé d’une morsure de serpent qui le faisait délirer. Une fois remis sur pied, ils le ramenèrent vers les siens. Mais quelque temps plus tard, il revint, seul, et demanda l’autorisation de chasser et de pêcher. Bien que suspicieux, le roi des Chitimacha accepta. Deux saisons passèrent et régulièrement il s’en retournait toujours solitaire. Pour la tribu, il devint évident que leur sorcière l’attendait. Quand il la trouvait debout, au bord de la plage, à la pointe de l’île, sans bouger, les bras croisés, les yeux fixés sur le bras du bayou qui tournait dans les terres, le clan savait que l’homme blanc arrivait. Il fut indéniablement accepté lorsqu’il sauva l’un des fils du roi des crocs d’un crocodile et il fit partie de la tribu tandis que Chepi Pauwau mettait au monde son fils Opa, le hibou. L’homme ne chercha pas à emmener la sorcière indienne, mais il se transforma en intermédiaire entre la tribu isolée et la colonie devenue espagnole qui s’installait tout au long de l’interminable fleuve. Il échangeait pour eux des peaux contre des pierres pour réaliser des pointes de flèches, des outils et autres matières premières qu’ils n’avaient pas à portée de main. Il se mit à parler leur langue et eux pratiquèrent le français. Lorsqu’Opa s’approcha de l’âge adulte, il voulut lui faire connaître son monde. Le roi grogna, mais laissa faire, il était trop vieux, l’homme blanc emmena aussi la mère, Chepi Pauwau. Quand elle revint, elle raconta ce qu’elle avait observé, les grandes huttes superposées que leurs propriétaires appelaient maison, les vastes champs que des esclaves noirs cultivaient, les villes où s’entassaient plus d’individus qu’ils n’en avaient jamais découvert, et les immenses bateaux aux ailes blanches dans lesquels pouvaient s’embarquer la tribu tout entière. Si elle excita la curiosité de son clan, la sorcière ne repartit plus, seul son fils parfois suivait son père ; l’homme blanc reprit ses allers-retours. Mais l’atmosphère de la tribu changea, et de jeunes chasseurs voulurent voir. Ils demandèrent à l’accompagner, certains ne rentrèrent pas, des femmes devinrent les concubines d’hommes blancs, des sangs mêlés furent élevés parmi eux, mais malgré tout ça la tribu resta stable.

*

Chepi Pauwau

Kamtcin, grand cerf, devenu roi à la mort de son père, avait comme sa sœur, Chepi Pauwau, des dons, il voyait dans son sommeil. Il sut donc avant le retour de Kamakic et Hixmo, sa petite fille, la nouvelle qu’ils rapportaient. Manabhoszo Kivati, le grand lièvre l’avait visité dans ses rêves. L’esprit de la ruse et du changement l’avait mis en garde. « — Aides ces blancs perdus dans les mille bayous, car autrement il en résultera d’immenses malheurs pour la tribu. Le dieu des blancs se vengera sur elle. » Eïtineka, la déesse mère, la nourricière était venue se joindre à Manabhoszo Kivati. « — Aide-les. Je te protégerai ainsi que les tiens, ils resteront le temps de guérir et ils partiront, la femme qui prie un jour te soutiendra en retour ». Dès l’aube, il s’installa, assis en tailleur, sur la plage fumant son calumet, à travers ses volutes de fumée, il percevait Kamakic et Hixmo. Après avoir préparé avec les autres indiennes des huttes pour accueillir les blancs, Chepi Pauwau le rejoignit. Le frère et la sœur, le roi et la sorcière attendirent que reviennent les deux jeunes gens. Derrière eux au fil de la journée, se rassemblèrent les hommes, les femmes et les enfants dans un silence respectueux. Tous avaient compris qu’il allait se passer quelque chose d’important.

Les deux adolescents ne montrèrent pas leur surprise en voyant toute la tribu qui patientait au coucher du soleil. Ils saluèrent humblement le roi et rapportèrent leur rencontre sans omettre l’exploit de Kamakic. Ils avaient accroché à leur canoë la dépouille du crocodile. Les chasseurs hurlèrent leur joie pour accueillir le nouveau tueur d’alligator. Les femmes se mirent en devoir de préparer l’animal qu’ils partageraient en commun pour fêter l’évènement. Les danses et les chants à la lueur des feux se déroulèrent une partie de la nuit. Les Indiennes félicitèrent Hixmo pour la victoire de son Kamakic sur la bête, car de bien entendu, elle allait devenir celle qui l’accompagnerait sur le chemin de sa vie. Pour cette nuit, ils oublièrent les blancs perdus dans le bayou.

Au petit matin, à l’heure où la brume quittait la terre en lambeaux fantomatiques, emportant l’âme des esprits nocturnes, le roi rassembla une vingtaine de guerriers et envoya son fils Yukc, à la tête de trois longues pirogues, guidé par Kamakic, reconnu désormais comme chasseur. Ils allèrent chercher les blancs plus moribonds que vivants. Quand ils revinrent, Chepi Pauwau patientait avec d’autres femmes dont Hixmo. La sorcière-guérisseuse les accueillit. La seule des rescapés qui tenait encore sur ses jambes flageolantes était sœur Angélique, elle cachait de son mieux sa peur. Elle était épouvantée, devant elle une foule innombrable attendait. Dans un français maladroit, la sorcière rassura la none quant au devenir des siens. Sœur Angélique avait fait confiance en Dieu, sans qu’aucun mot ne fût prononcé, incapable de résister, elle s’était laissée emmener avec ses amis, dans les embarcations. De toute façon qu’aurait-elle pu faire ? À part prier. Elle était terrorisée à l’idée qu’ils fussent anthropophages comme elle se souvenait l’avoir lu dans des récits de voyage. Quand elle entendit l’Indienne avec son français heurté, elle en pleura de soulagement, ils étaient sauvés, ses indigènes allaient les soigner.

Marie-Angélique Cambes-Sadirac

Sœur Angélique suivit la sorcière, traversant le clan entier curieux de voir ses étrangers. Elle n’osait les regarder. Ses amis furent portés au bord de la plage de l’autre côté du village, sur la rive d’un lac immense couvert d’oiseaux roses à longs becs comme sœur Angélique n’en avait jamais aperçu. Jusque-là, enfoncé dans la pénombre des bayous, le soleil lui était caché, il inondait ce décor primitif qui s’étalait devant son émerveillement. Chepi Pauwau avait préparé une potion à base de scrotum d’alligator réduit en poudre. Elle demanda son aide à sœur Angélique pour éviter toute opposition des malades qui auraient eu quelques forces pour résister. La guérisseuse donna à boire abondamment sa mixture à chacun d’eux. Épaulées de ses comparses, elles déshabillèrent les mal-portants. Désormais rassurée, Sœur Angélique apaisait chacun de sa voix douce, un peu basse, mais ferme. Sous les cyprès géants aux mousses de dentelle, la guérisseuse les fit allonger dans le sable chaud, celui-ci leur servant de couverture. Elle psalmodia un chant lancinant tout en dansant lentement autour d’eux, ses nombreuses compagnes les unes derrière les autres en cadence martelaient le sol en faisant le tour des malades. Sœur Angélique assise parmi eux priait. La sorcière, après un interminable moment qui avait amené le soleil à son zénith, procéda à leur désensablement et elle et ses aides les installèrent dans une tente dans laquelle des pierres brûlantes jetées dans de l’eau dégageaient une vapeur. Ils y restèrent allongés à transpirer, évacuant le mal. Au-dehors, les patients entendaient les tambours au rythme espacé et les mélopées de la sorcière. Elle invoquait le grand esprit, Gitche Manitou. Plusieurs jours passèrent avant que malades, les moins atteints, se sentent mieux. Les enfants furent les premiers à se remettre, à découvrir le monde qui les avait accueillis et à s’intégrer à la tribu entraînée par les enfants de celle-ci. La nourrice noire plus solide que ses compagnes recouvra sa santé et vint aider sœur Angélique. Infatigable, elle allait de l’un à l’autre prodiguant les soins montrés par la guérisseuse indienne. Miguel della Quintaña, Javier Vizconde, Flavio Haristouy, le médecin-chirurgien, et Monsieur de Génoll se rétablirent lentement. Mais les derniers malportants semblaient ne pas remonter la pente de la maladie. Le père Sanchez avait du mal à s’extirper des affres de la température et Madame de Génoll à peine plus. Pour doña Castaño, le cas s’avérait différent. Elle était entrée en état de prostration, état qui n’avait rien à voir avec l’affection de ses autres compagnons, même ses enfants ne l’en sortaient pas. Chepi Pauwau avait conclu que le dérangement se situait dans la tête, ce qui n’avait pas apporté de solution. Trop de chocs successifs avaient altéré son équilibre psychique. Pour finir, la maladie emporta Dolorès, la nourrice des fillettes Pérez y Montilla, les laissant sans nul doute seules et à la responsabilité de sœur Angélique.

*

À attendre le rétablissement des derniers convalescents, le temps s’écoula. Les guéris participèrent de leur mieux à la vie de la tribu, modifiant leur façon de voir les choses. Le chirurgien se passionna pour les médecines de la sorcière. Le marin porta son intérêt sur une jeune Indienne à peine pubère qui avait tout l’air décidé de se l’attacher. Javier Vizconde, lui se mit à passer le plus clair de son temps auprès de doña Castaño dont les malheurs avaient attiré sa compassion. Sœur Angélique laissa à la nourrice noire la surveillance des enfants. Elle s’occupait sans relâche des derniers malades, continuant à soigner Madame de Génoll et le père Sanchez, celui-ci larmoyant sans cesse contre la cruauté de la vie. Elle s’épuisait à la tâche.

Miguel della Quintaña

L’air était gras, poisseux, il lui sembla trouble quand Marie-Angélique sortit au petit matin de la baraque. Une bonne partie de la nuit le père Sanchez avait déliré sous les affres de la fièvre. Elle se sentait lasse. Chepi Pauwau était venue prendre la relève auprès des souffrants, et poussa la jeune femme vers son son destin tel qu’elle l’avait présagé. Elle l’avait envoyé vers les rives du lac qui longeaient l’autre côté de l’île afin de chercher des baies pour ses potions. Sœur Angélique sortit du village indien et parti dans la direction indiquée se procurer ce que lui avait demandé la sorcière en qui elle faisait confiance. Les deux femmes s’étaient trouvé des affinités de caractère et se liaient d’une sorte d’amitié où les différences de culture n’apportaient pas d’obstacle. Ce n’était pas la première fois qu’elle allait de ce côté, car régulièrement elle s’isolait sur les bords du lac moins dangereux que ceux du bayou pour s’y laver dans l’onde translucide et purifier son âme en prière. Ce jour-là, elle tomba sur Miguel della Quintaña. L’homme était nu et frottait son corps robuste avec du sable pour le décrasser. Il se tenait de dos, de l’eau à mi-cuisse, inconscient de la présence de la femme qui ne pouvait se détacher de l’attraction de cette vision. Subjuguée par ces muscles en mouvement, elle laissait son regard courir sur les cuisses puissantes, les fesses rondes et rebondies, sur la taille marquée, les épaules larges. Elle rougit de honte et de gêne, mais elle était pétrifiée. Elle brûlait de l’intérieur sans vraiment comprendre ce qui se passait en elle. Il finit par sentir sa présence et se retourna surpris de la voir devant lui. Il ne prit pas la peine de cacher sa nudité, il n’y pensa pas. Elle ne bougea pas plus, elle ne pouvait pas, son regard balaya à nouveau le corps brillant de gouttes d’eau accrochées à ses poils, s’arrêtant sur une cicatrice qui balafrait son torse. Elle se sentait paralysée. Elle aurait voulu réagir. Dans sa tête, un combat se déroulait qui ne tranchait rien. Elle avait beau lutter, elle ne pouvait résister. Le temps s’était suspendu, quelques nuages du ciel se reflétaient sur le miroir du lac. Les oiseaux offraient leur concert dans la voûte des arbres géants. Il tendit sa main, elle rentra dans l’eau, s’approcha de lui, elle pleurait, mais ne s’en rendait pas compte, il la prit dans ses bras dans un geste de tendresse. De sa voix grave, il la rassura comme on le fait avec un enfant. Elle chercha sa bouche, il lui ôta sa cote et sa chemise. Sa peau nue vint se coller contre le sien. Elle épousa ses formes, plus rien n’avait d’importance, il la porta sur la plage. Malgré son désir qu’il savait être une offense à Dieu, il caressa le corps voluptueux de la femme qui s’abandonnait entre ses mains. Sa chair frissonnait alors qu’elle se sentait brûler. Dans ce décor d’Éden primitif, ils perdirent le souvenir de qui ils étaient et se consacrèrent à leur passion. La souffrance du premier acte d’amour, qu’elle ressentit, fut balayée par l’orgasme qui suivit. Elle en oublia leurs corps, elle s’en détacha, elle les survola. Elle contempla dans cet instant les deux silhouettes qui étaient la sienne et celle de son amant. Elle les trouva beaux et si innocents dans leur étreinte amoureuse. 

Quand séparément, ils revinrent au village, personne ne sembla avoir remarqué leur absence. La honte séculaire liée à ce que l’église considérait comme une addiction à des plaisirs immoraux et vils, doublés de la culpabilité d’avoir failli à ses vœux, Marie-Angélique plongeait dans des litanies de prière que la vue de Miguel della Quintaña balayait. La tribu cacha au regard des blancs les amours de l’ursuline et du Second du « Royal Madrid ». Chepi Pauwau ne savait pas pourquoi, mais elle devait le faire. Elle observait sœur Angélique s’épuiser dans une multiplication de tâches laborieuses qu’elle n’interrompait que pour disparaître aux yeux de tous avec celui qu’elle chérissait. 

Tout cela s’arrêta avec le rétablissement complet du père Sanchez. Celui-ci à peine sur pied décida d’évangéliser les sauvages. Il oublia au passage qu’ils l’avaient sauvé. Empreint d’une grande incompréhension face au mode de vie de ses hôtes qu’il qualifiait de barbares, il s’évertua à leur inculquer les bénéfices du Christ et de sa rédemption. Dans son inconscience, il s’en prit directement au roi Kamtcin qui écoutait avec patience et amusement les explications sans fin du père devant sauvegarder son peuple. Il déchanta vite, s’étonna de l’absence de collaboration des indigènes. Dans son enthousiasme de départ à évangéliser, il était inconscient des obstacles insurmontables entre les deux cultures. Voyant bien que la tâche ne s’avérait pas mince et qu’il n’y arriverait pas seul, il demanda de l’aide à sœur Angélique. Il se devait de sauver de la sauvagerie et de l’impiété ses amis. Elle rejeta l’idée d’indisposer ceux qui les avaient arrachés d’une mort certaine. Il était fort contrarié de ce refus qu’il trouvait anormal. Il la harcela arguant son manque de foi, sa mollesse à la défendre, suggérant qu’elle s’était abandonnée aux rites païens. Elle repoussait faiblement les arguments du père, car elle était consciente qu’il n’avait pas tout à fait tort. Suspicieux, il se mit à la surveiller, à l’espionner et découvrit son secret. Il entra dans une immense colère vis-à-vis du couple fautif, qu’il avait surpris dans un moment d’intimité. Elle laissa déferler ses foudres, qu’elle savait mériter. Elle refusa le soutien de son amant. Tous virent le courroux du père envers sœur Angélique qu’il ne daignait pas cacher, mais personne ne comprenait pourquoi il s’en prenait à elle. Il fut décidé puisque tous étaient suffisamment rétablis de repartir pour leur civilisation.

*

 Accompagnés par six chasseurs dont Kamakic et Opa, les rescapés du « Royal Madrid » reprirent leur route dans trois longues embarcations vers leur destination. Ils partirent au matin dès l’apparition du soleil au travers de la brume. Le peuple chitimacha s’était rassemblé sur la plage pour accomplir ses adieux. Devant lui, les bras croisés, Kamtcin, leur roi, impénétrable, avec à ses côtés Chepi Pauwau, regardait sous ses lourdes paupières les étrangers s’en aller. Il n’était pas sûr d’être soulagé. Le père Sanchez, désireux de partir, activait tout le monde, s’agitait hâtant un départ qu’il trouvait trop lent. Il monta dans le premier canot et s’assit l’air renfrogné devant cette perte de temps qu’étaient pour lui les adieux à ces païens obtus. Le médecin-chirurgien, qui l’avait suivi, lui rappela que cela ne servait à rien de se presser. Ils avaient en face d’eux plusieurs jours de voyage. Cela agaça doublement le religieux qui voulait évacuer ce monde de sauvages, sa mission était bien plus importante, ils avaient assez baguenaudé. Une fois les passagers installés, glissant sur l’eau, les pirogues quittèrent la plage du village. Sœur Angélique savait qu’elle laissait derrière elle le peu de liberté qu’elle aurait de toute sa vie. Elle aurait apprécié de faire comme le matelot qui avait disparu au moment de l’embarquement et que nul n’avait pris la peine de chercher. Mais elle n’avait pas ce courage-là, elle regardait, dans le canoë de devant, le dos de l’homme qu’elle aimait. Elle soupira de dépit par fatalisme. Elle ne savait plus où se trouvait sa voie ou du moins elle en avait perdu le but. Il lui avait suggéré de s’enfuir, l’occasion était là. Elle n’avait pas voulu. Pour où ? La culpabilité nourrissait sa tristesse qui ne la quittait pas. Elle avait failli envers Dieu et ne faisait guère mieux à l’égard de cet homme qui lui proposait une autre vie. Elle avait capitulé, elle laissait le destin se réaliser.

Alejandra et Antonieta Pérez y Montilla

Ils furent un peu déstabilisés, dans un premier temps, ils se dirigèrent vers la mer, puis commencèrent les détours qu’imposaient les bayous. À mesure qu’ils avançaient dans les canaux naturels, le courant, qui les portait, perdait de sa force, obligeant les rameurs à forcer. Les bayous étaient traversés, coupés dans tout sens par tant de rivières, de gouffres, de bas-fonds, qu’il semblait extrêmement difficile, même avec une connaissance des lieux, de s’orienter à travers ce labyrinthe toujours en mouvement. Cela n’avait pas l’air de dérouter les Indiens qui faisaient progresser avec régularité le convoi sans hésiter lorsque les voies fluviales se transformaient en fourche. Après une journée de navigation, les voyageurs sortirent enfin de l’obscur dédale et un riche panorama se déploya alors à leurs yeux éblouis. Ils se trouvaient sur un lac magnifique, dans lequel venaient se mélanger les eaux de la mer avec celles des rivières. Il était bordé de cyprès géants, aux troncs revêtus de la mousse séculaire, et qu’ils prirent, au premier abord, pour un assemblage de sombres dômes. De chaque rive, des millions de nelumbos, entremêlés de tulipes aux vives couleurs, élevaient fièrement hors de l’onde leurs feuilles coniques, roulées en forme d’urnes ; d’innombrables oiseaux aquatiques, au brillant plumage, voltigeaient au-dessus de ce tapis de verdure et de fleurs. Au centre étincelait une nappe d’eau pure et transparente comme du cristal. Le silence emplissait les embarcations. Plus personne ne se plaignait de la longueur du trajet. Tous restaient médusés devant tant de beauté. Ils s’arrêtèrent pour la nuit sur ses bords. Le lendemain, après avoir traversé sa face miroitante, ils pénétrèrent à nouveau dans les profondeurs de la végétation luxuriante. Ils quittèrent à regret ce magnifique lac pour se perdre encore dans un réseau de rivières. Les bayous se resserraient au point qu’il devenait presque impossible de reconnaître les sinuosités de leur cours au centre des forêts de cyprès inondées, les repères disparaissaient aux yeux des blancs. Où était la terre, où était l’eau ? Pour eux, ce n’était qu’une étendue sans fin que le soleil avait du mal à éclairer tant la canopée se densifiait. Au milieu de cette terrible forêt, peuplée de milliers d’alligators, de tortues, de hérons et de hiboux, où l’on ne trouvait que de loin en loin, pour poser le pied, qu’un tronc d’arbre à moitié pourri, où un faux pas pouvait vous précipiter dans une vase noirâtre d’une vingtaine de pieds d’épaisseur, ils commencèrent à perdre courage. L’air y était lourd et moite, les blancs finirent par souffrir de la soif, à l’agacement stoïque des Indiens. Décidément, ces blancs n’étaient pas faits comme eux. En fait, leur jérémiade cachait l’avancement sournois d’un trouble, dont la première victime fut Madame de Génoll qui, encore faible, en montra les premiers symptômes. Elle fut prise de frissons et se plaignit de douleurs musculaires, ils la couchèrent dans le fond de la pirogue. Le docteur Haristouy pensa tout d’abord que c’était une résurgence de sa précédente affection, mais le lendemain, ce furent Alejandra et Antonieta qui se trouvèrent mal. Le médecin comprit qu’une épidémie se répandait. Les femmes devancèrent de peu une partie des hommes. À leur tour, ils furent saisis après un malaise général, de céphalées et de vertiges, puis d’embarras gastriques et de diarrhées. En quelques jours, la maladie fit de la plupart des passagers des loques humaines. Le docteur Haristouy suivit les conseils prémonitoires de Chepi Pauwau. Afin de protéger de la contagion ceux qui ne l’avaient pas encore contractée comme sœur Angélique, doña Castaño, ses enfants et leur nourrice, il les aspergea de camphre, à défaut des remèdes traditionnels. Bien lui en prit malgré quelques frissons inquiétants qui s’emparèrent de sœur Angélique, cela les défendit des atteintes de la fièvre. Il espéra en l’aide de la civilisation, mais ils avançaient lentement en dépit les efforts des Indiens.

Ils finirent par sortir de la canopée et progressèrent à terrain découvert. Leur cours d’eau s’était élargi en une rivière bordée de palétuviers et de prairies. Leur soulagement fut de courte durée. À l’horizon s’amoncelèrent de sombres nuages, dont les contours, frangés d’or, se découpaient sur le ciel bleu ; les chênes verts qui formaient la lisière de la forêt faisaient entendre de sourds gémissements, précurseurs de l’orage. Ils décidèrent de se réfugier dessous. Le soleil se cacha derrière les premiers signes de la tempête, et les roulements lointains du tonnerre ne laissèrent plus de doute sur l’approche de l’ouragan. Ils retournèrent les pirogues se créant ainsi des abris. Ceux qui demeuraient valides rassuraient de leur mieux les malades qui geignaient dans leur fièvre, inconscients du danger qui venait. Le vent gonfla, la pluie se mit à tomber brusquement, ils maintenaient leur toit de fortune au-dessus des mal portants. Les Indiens impassibles, accroupis, attendaient la fin de l’orage. Cela prit plusieurs heures. Quand le soleil à nouveau fut plus fort que les nuages, ils étaient tous tremblants. Ils remontèrent sur les embarcations et encore une fois s’enfoncèrent dans la forêt marécageuse, ils semblaient y être voués. Les Indiens eux savaient que c’était la route tout simplement, mais le pays était immense.  

La première à être emportée fut Madame de Génoll, son époux moribond se laissa mourir à sa suite. Alejandra et Antonieta, l’une après l’autre vainquit la maladie. Doña Castaño, que la crainte de l’affection avait sortie de sa léthargie dépressive, s’occupait de l’aspirant Javier Vizconde. Elle s’était à son tour attaché à cet homme qui l’avait couvée d’attentions pendant sa propre indisposition. Le père Sanchez, que l’on crut un temps préservé du mal, ce qu’il pensait lui-même, Dieu le sauvegardait tant sa tâche à venir s’avérait d’importance, fut pris des premiers frissons alors que Miguel della Quintaña plongeait dans un coma fiévreux entre les mains de Marie-Angélique. Puis ce fut le chirurgien qui fut foudroyé par la maladie. Dans leur grand désarroi, ils semblaient ne jamais sortir des méandres des bayous, la mort du docteur acheva de saper leur moral. Eux-mêmes protégeaient de l’épidémie, les Chitimacha se demandaient ce qu’avaient bien pu faire tous ces blancs pour que Gitche Manitou les décimât de cette façon.

La côte, qui ne présentait guère, à partir du golfe du Mexique, que des prairies marécageuses, prenait plus de consistance à mesure qu’ils avançaient vers le Nord ; et c’était, à ce pays, arrosé par le Têche, le Vermillon et une foule d’autres rivières et de lacs, que la Louisiane devait sa vision de paradis. Ce à quoi les malheureux voyageurs, qui se pensaient perdus, demeuraient indifférents. Ils comprirent que leur périple était arrivé à son terme quand ils sortirent définitivement des bayous après plusieurs jours. Javier Vizconde entra en convalescence à ce moment-là au grand soulagement de doña Castaño. À la nuit tombante, le bayou la Fourche serpentait, à travers des vallées et des prairies sans fin, semblable à un long ruban gris de fer. Dans la plaine, ombragée par des bouquets de chênes verts, de papayers et de magnolias, paissaient et bondissaient en liberté des milliers de bêtes à cornes et de chevaux à demi sauvages. Çà et là, ils commencèrent à apercevoir des habitations à moitié cachées dans des forêts d’arbres à fruits tropicaux, d’orangers, de figuiers, de citronniers, et quelques figures noires, errant nonchalamment au milieu de ce tableau. La nature entière leur paraissait y respirer un parfum voluptueux et enivrant, celui d’un Élysée terrestre. Ils arrivaient enfin. Opa leur signifia qu’ils parvenaient dans la famille de son père.

*

Le brouillard s’était paresseusement étalé sur la rivière, le vent s’était levé du sud, balayant, déferlant en rafale, ployant les cimes, arrachant la mousse des arbres, précipitant dans l’onde des bois morts, par centaines. C’était un déchaînement titanesque de l’air et de l’eau comme ils étaient habitués à en subir à cette époque de l’année. Les symptômes de l’orage devenaient de plus en plus menaçants, quand un groupe misérable accompagné d’Indiens arriva au portail ouvrant sur la route qui longeait le bayou. Sous une voûte épaisse formée par le feuillage des chênes verts et des magnolias, suivant Opa et Kamakic, sœur Angélique et ses compagnons devinèrent de la lumière. Au bout d’une centaine de pas, sur une magnifique pelouse de gazon qui montait du bayou, ils découvrirent une ravissante habitation. Elle détenait, comme toutes les maisons cossues, un étage surmonté d’un toit avec mansarde, et elle était entourée d’une galerie soutenue par de blanches colonnettes, qui ressemblaient à du marbre. Les contrevents, peints en vert, étaient fermés, et une jolie grille en fer régnait tout autour : le jardin s’étendait par-derrière. Tout respirait le bon goût et annonçait l’aisance du propriétaire, ce qui surprit sœur Angélique, car elle se croyait encore au milieu de rien. Un violent coup de tonnerre interrompit sa réflexion. Opa frappa à la porte. Une des persiennes de la galerie s’ouvrit, et une femme se présenta. C’était une brune de trente et quelques années, aux yeux noirs et aux lèvres un peu fortes, elle était de couleur, ses traits n’avaient pas de finesse, mais son sourire rassura les premiers arrivants. « — Opa ! C’est pas une heu’e pour a’iver ! Oh mon Dieu, mais t’es pas seul. Aspi ! Léontine ! Zoé ! Vite, venez m’aider. Zoé va p’éveni’ la mait’esse, il y a des malades. » Ce fut la bousculade. Au milieu de ce tumulte arriva une femme blonde, élégamment habillée, qui prit les choses en main. Tous lui obéissaient, ce devait être la maîtresse de maison. Ce fut la dernière pensée lucide de sœur Angélique.

*

Il faisait chaud et moite quand elle sortit du dispensaire où elle avait passé la nuit et une bonne partie de la journée. Elle s’essuya le visage avec un torchon glissé dans la poche de son tablier. Elle s’assit sur un banc adossé contre le mur de torchis blanc du bâtiment et profita de l’ombre du chêne couvrant le lieu. Elle remit une de ses boucles de cheveux blonds dans son chignon qu’elle rajusta au passage. Elle laissa courir ses pensées vers l’Acadie de son enfance s’accrochant au souvenir de sa douceur de vivre. La tête reposant sur la paroi, elle ferma un instant les yeux. D’habitude, elle occultait facilement son évasion au sein d’un troupeau humain qui fuyait les Anglais alors qu’elle n’était encore qu’une petite fille. Pourquoi cette fois-ci n’y arrivait-elle pas ? La fatigue, ou peut-être parce que l’homme était décédé et qu’il lui avait rappelé son père, lui aussi enlevé par la maladie dans les navires anglais devenus des tombeaux pour les siens. Malgré sa bravoure tenace qui l’avait menée avec son frère jusque sur les bords du bayou, son âme se décourageait de toute cette misère qui faisait de la vie une lutte de la naissance à la mort.

Marguerite Aurion

Marguerite Breaux née Aurion, n’en était pas à sa première épidémie, elle se souvenait encore de celle de 1789 qui avait emporté plus d’une personne de son entourage. Elle savait comment s’y prendre. Seule sur la plantation, son époux séjournant à la Nouvelle-Orléans, elle avait envoyé un de ses nègres tout le long de la rivière prévenir voisins et amis du risque de la contagion. Elle assumait son statut à part qui était celui d’une Acadienne possédant des esclaves. Elle était devenue, grâce à cette particularité, la compagne du représentant des Acadiens du bayou Lafourche, car le plus riche d’entre eux. Cet état de fait était dû au choix de son beau-père. Ce parti pris avait pour exemple un baron venu, lui aussi de fort Saint-Jean, le monsieur de Thouais. À l’aide de plus d’une cinquantaine d’esclaves, son modèle avait rendu fortunés les Breaux. La sœur de son beau-père avait poussé son mari à faire de même renforçant la prospérité de la famille en étendant leur terre et leur donnant un pouvoir politique. Si dans un premier temps les voisins s’étaient détournés et avaient rejeté hors de la communauté les Breaux, l’aide qu’ils apportaient, le soutien et les conseils prodigués autant par son époux, Honoré Breaux, que par elle-même avait changé l’opprobre en respect. La possession d’esclaves titillait bien les esprits, mais tous fermaient les yeux surtout quant au moment des grands travaux, ils les leur prêtaient.

Depuis qu’Opa, le fils métis de son beau-frère était venu, trois jours s’étaient écoulés. Elle avait fait chercher, après le passage de l’orage, le médecin à Ascension. Marguerite avait déjà isolé les contagieux. Nonobstant tous les traitements apportés, Miguel della Quintaña était mort le lendemain de son arrivée, jetant un voile endeuillé de plus sur les rescapés. Le docteur s’évertua à soigner, les deux derniers patients encore vivants, le père et l’ursuline, l’un et l’autre se portaient très mal.

Du jour où les survivants du « Royal Madrid » s’étaient présentés, Marguerite avait passé le plus clair de son temps au dispensaire des esclaves de la propriété. Aidée de Théodora, une affranchie, que le père d’Opa avait ramenée quelques années plutôt, elle aussi réchappée des bayous, elle s’occupait des malades. Les autres rescapés étaient logés dans la maison aux colonnades. Marguerite regagna sa demeure quand le sort des deux derniers malportants fut tranché. Sœur angélique fut de ceux qui sortirent épuisée, mais en vie de ce fléau, il n’en fut pas de même pour le père Sanchez, qui alla rejoindre au cimetière familial Miguel della Quintaña.

Après un repos bien mérité, ce fut Doña Castaño et Javier Vizconde qui lui fit le récit de leur histoire tragique. Sur la galerie, près de leur mère, Marie, Paul-Vincent, Anne, et la petite dernière, Françoise, sur les genoux de sa grand-mère, Madeleine Breaux, écoutaient une nouvelle fois, subjugués, l’aventure des voyageurs. Les enfants s’imaginaient déjà en train de la raconter à leurs nombreux cousins, le long du bayou, et jaugeaient l’importance qu’ils prendraient à leurs yeux avec une telle histoire. Avec toute la chaleur humaine des Acadiens, la famille Breaux entoura les malheureux qui chacun se remettaient lentement de leur périple. Doña Castaño réalisait doucement son deuil et passait posément à une autre vie en compagnie de l’aspirant du « Royal Madrid ». Javier Vizconde avait décidé avec son accord tacite de l’accompagner avec ses enfants et leur nourrice jusqu’à sa plantation au bord du lac Pontchartrain. De leur côté, Alejandra et Antonieta attendaient. Les deux fillettes ne savaient plus ce qu’était leur avenir. Elles avaient perdu leurs parents, la plus jeune escomptait encore les voir apparaître, l’aînée s’était fait une raison. Alejandra avait mis tous ses espoirs dans la sœur, mais celle-ci demeurait toujours souffrante, et les décès successifs de ses compagnons la plongeaient dans une humeur inquiète dont elle avait du mal à se départir malgré tous les efforts des enfants Breaux. Lorsqu’elle fut en état de recevoir leur visite, sœur Angélique les rassura, elle les garderait avec elle et les amènerait chez les ursulines où elles resteraient auprès d’elle. Elle contacterait leur famille bien sûr, puisqu’elles en possédaient une dans la région, mais elle serait là. Elles partiraient pour la Nouvelle-Orléans dès qu’elle aurait repris des forces. Pour l’instant, le corps comme l’esprit se situait au plus faible. Quand elle eut suffisamment de courage pour mener ses pas jusqu’à la tombe de celui qu’elle avait porté dans son cœur, plus personne ne pouvait divulguer le secret enfoui au fond de son âme. Elle irait donc finir son existence dans le couvent, but premier de son voyage, et se consacrerait à Dieu et à ses œuvres. Elle garderait le souvenir de son bien-aimé comme une cicatrice qui jamais ne fermerait complètement. Dieu en avait décidé ainsi. Si pour l’instant devant la sépulture, elle refusait l’évidence, elle savait qu’ensuite viendrait la colère due à l’injustice éprouvée, puis la tristesse contre laquelle elle lutterait pour pouvoir accepter. Dans sa mansuétude, Dieu lui avait amené les deux orphelines dont elle était le soutien et qui deviendraient le sien pour avancer dans la vie. Tel était le but du voyage.

1114 Chartres (Ursuline Convent)

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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mes écrits

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 28 (2ème partie)

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Chapitre 28 suite

La traversée de sœur Angélique

Juillet 1793

Marie-Angélique Cambes-Sadirac

Peu après le départ de La Havane, ils abandonnèrent la mer des Caraïbes pour le golfe du Mexique. Les deux galions « el Marruecos » et « La Mercedes » les quittèrent pour poursuivre leur route vers le Mexique, le « Royal Madrid » et le « el Tradiçáo » remontèrent vers le Nord en direction de la Louisiane. La fin du voyage s’annonçait pour les derniers passagers, plus que sept à dix jours de navigation les séparaient de leur destination. Tous reprirent leurs habitudes. Doña Pérez y Montilla eut à nouveau les migraines accompagnées du mal de mer qu’elle n’arrivait pas à dominer malgré ses pieuses litanies et les soins de Flavio Haristouy le médecin-chirurgien. Sœur Angélique se retrouva à nouveau en charge des fillettes de la présumée malade à son grand contentement. L’escale avait renouvelé les sujets de discussion de doña Castaño et de Madame de Génoll. Cette dernière avait découvert la vie des nantis des colonies et commençait à penser que la vie sous les tropiques pouvait peut-être agréable. Les hommes, de leur côté, reprirent leurs cartes et leurs conversations politiques, économiques et autres. Le temps changea. Les vents réguliers s’engouffraient dans les multiples voiles du galion qui avançait par vent travers accélérant son allure. Le flot avait grossi, il créait des lames déferlantes, mais le ciel restait azur avec quelques traînées nuageuses. Ils étaient accompagnés de dauphins, de tortues de mer et de marsouins qui venaient très près du navire. Les petites filles Pérez y Montilla couraient de bâbord à tribord pour les apercevoir, sermonnées en créole par la nourrice noire des enfants Castaño de peur qu’elles ne tombassent, le petit garçon essayant de suivre les plus grandes. Fortement impressionnés, ils poussèrent de hauts cris, mi-émerveillés, mi-effrayés à la vue d’un troupeau de cachalots. Alejandra, l’aînée, appela sœur Angélique pour qu’elle puisse regarder. Tout le monde se rapprocha pour admirer le tableau aquatique de ces gigantesques mammifères qui sautaient hors de l’eau. Malgré leur taille, donnant lieu à des gerbes d’eau, ils étaient loin de ressembler aux dessins des carnets de voyage ou des illustrations décoratives. Au même moment, un mousse, qui avait disposé son linge sale à la traîne, du navire en voulant le retirer, fut emporté au grand effroi des spectateurs. De la batterie, un cri se fit entendre. « — Un homme à la mer ! » Les passagers se précipitèrent du côté de l’incident. Un marin jeta aussitôt une bouée de sauvetage, le malheureux la manqua. Le capitaine ordonna de mettre tout de suite en panne. Ses hommes masquèrent les voiles pour empêcher l’avance du galion, mais cela demanda du temps. Des membres de l’équipage avaient entre-temps descendu une chaloupe à l’eau, ils le recherchèrent, mais en vain. Ils revinrent après trois heures d’incertitude infructueuse, heures pendant lesquelles le ciel avait changé et s’était couvert d’une nappe de nuages gris. La mer était devenue très grosse pour une petite embarcation et les matelots qui se trouvaient dedans eurent mille peines à rattraper le bâtiment. Ils perdirent le mousse et ils se retrouvèrent seuls, « el Tradiçáo » avait continué sa route. Le capitaine n’apprécia pas ce délaissement dans une mer reconnue pour être infestée de pirates. Il n’en fit pas la remarque pour ne pas générer l’inquiétude, mais c’était pure perte. Les marins jugèrent que cet abandon s’avérait néfaste pour le reste du voyage. Les passagers, eux, constatèrent le fait, le commentèrent sans se rendre vraiment compte du danger. Le « Royal Madrid » n’avait rencontré aucun autre bâtiment jusque-là, et dans l’immensité de l’océan, ils estimèrent qu’il y avait peu de chances que cela arrivât.

*

Les jours qui suivirent le triste accident, la mer fut tranquille et le temps radieux, un peu trop chaud pour certain. Le navire avançait toutes voiles déployées.

La fin d’après-midi du dimanche s’annonçait agréable. Les femmes et les enfants, sur le deuxième pont, se divertissaient en inventant des charades en français que sœur Angélique ou Madame de Génoll corrigeaient. Les rires fusaient. Si doña Pérez y Montilla restait allongée sous les effets, du laudanum prescrit par le médecin de bord, Dolorès la nourrice d’Alejandra et Antonieta, refaisait surface et reprenait un tant soit peu son rôle. Dans les bras de la jeune doña Castaño, son petit dernier somnolait après sa tétée pendant que la nourrice noire amusait l’aîné qui n’avait pas encore l’âge de ces joutes verbales. L’attention de tous fut soudainement attirée vers l’horizon. La vigie postée sur la hune et chargée de veiller la terre, les récifs, ou les autres navires, signala, à grands cris, un point au loin vers bâbord qui se rapprochait. Le second, Pascual Hermoso, alors de quart, saisit sa longue-vue et scruta au lointain afin de vérifier s’il y avait lieu de s’inquiéter. Il se gratta la tête et sourcilla. Il interpella et envoya l’aspirant Pontes y Horcas, de service avec lui, prévenir le capitaine de bien vouloir monter sur la dunette. Le commandant du « Royal Madrid » contrarié laissa sur la table de jeu une main prometteuse au grand soulagement des autres joueurs qui reprirent une nouvelle partie. Son second, ignorant la grogne de son supérieur, lui expliqua son appréhension tout en lui tendant sa lunette et en montrant du doigt le point à l’horizon qui grandissait à vue d’œil. Le quartier-maître timonier attendait ses ordres. Les femmes et les enfants accoudés au garde-corps, la curiosité éveillée, scrutaient eux aussi vers le même point. Elles se demandaient quelle bannière il valait mieux apercevoir arriver par ces temps troublés. Elles commencèrent à supputer. Le capitaine Alvarez-Pignero découvrit au bout de la longue-vue deux sujets d’inquiétude. Le voilier qui avançait vers eux n’avait pas hissé son pavillon, ce qui ne présageait rien de bon. Et de plus, ce dernier voguait au-devant de ce qui s’avérait être une forte tempête. Un nuage sombre dense et puissant s’élevait verticalement de façon considérable, telle une montagne. Il paraissait poursuivre l’inquiétant vaisseau. Il donna aussitôt des ordres, le pont fut envahi par l’ensemble de l’équipage afin de lutter contre la tourmente qui s’annonçait et le navire qui pouvait être celui de pirates. Les voyageurs furent priés de s’installer dans la cabine du capitaine.

Le vent s’éleva et les vagues s’enflèrent rapidement. L’anxiété des passagers monta d’un cran, ils ressentaient le roulis du bâtiment qui commençait à s’accentuer, ils guettaient les moindres sons qui auraient pu leur fournir un renseignement. Un frisson d’épouvante général se propagea, ce qu’ils craignaient le plus était. Sur le pont, le second relayait l’ordre de branle-bas de combat. Imitant sœur Angélique, tous se mirent à genoux. Tout d’abord, ce ne fut qu’une plainte, un soupir, un gémissement partit de leur âme, dans une sincérité profonde, elle prit vie et devint prière. Le père Sanchez d’une voix solennelle récitait la litanie des mots qui devaient monter vers Dieu. Au-dessus d’eux, dans un certain désordre, tous s’activaient. Les marins dégageaient leurs hamacs des ponts d’artillerie et les disposaient roulés le long du pont supérieur pour servir de protection supplémentaire contre la mitraille ennemie. Ils dressaient sur le bastingage un filet d’abordage dans lequel s’empêtreraient les assaillants, ils armaient les canons, rassemblaient les fusils et les pistolets. Chacun s’empara de son poste tous prêts à la manœuvre. Ils guettaient les ordres devant venir du gaillard arrière. L’équipe de repos, une fois le branle-bas effectué, descendit dans l’entrepont par les écoutilles pour prendre leurs fonctions d’artilleur et recharger les canons. C’était bien un navire pirate qui avançait vers eux avec la tempête qui secouait déjà le “Royal Madrid “. Le brigantin qui s’approchait, plus petit et plus maniable, ne semblait pas avoir peur des tourments du ciel dont il profitait pour se précipiter à grande vitesse. Les moucheurs, les tireurs d’élite, dont la tâche était d’abattre les membres du commandement adverse, grimpèrent dans la mâture, portant sur leur dos un à plusieurs mousquets pour ne pas avoir à les recharger. Des voiles du galion se décrochèrent à demi, des matelots s’empressèrent de monter dans les vergues pour les carguer tant bien que mal. Ils rabattirent la voilure, sans quoi le navire pouvait couler. Heureusement, il ne se trouvait pas encore au cœur de la tempête. Tous attendaient dans un silence imprégné de peur, mais prêt à se défendre. Pour beaucoup, ce n’était pas la première fois. Le bâtiment était bien armé, cela les rassurait quelque peu. Le capitaine harangua ses hommes pour leur insuffler du courage. D’un sombre amas de nuages jaillit une forte pluie, et en même temps, soulevées en tous sens par des tourbillons variés, les vagues dérobèrent le brigantin à leur vue. Celui-ci finit par réapparaître, il avait rattrapé et contourné le « Royal Madrid » et il déchargea une première salve que lui rendirent les canons du galion. Dans la cabine, où s’étaient entassés la plupart des passagers sans nouvelle, la confusion se généralisa au son de la mitraille, les maux de cœur dû au tangage incessant du navire n’arrangèrent rien. L’instabilité était telle, que sœur Angélique s’était installée avec à ses côtés les deux fillettes sur une banquette fixée à l’intérieur d’une alcôve. Cramponnée, elle égrainait son chapelet appelant la clémence de Dieu. Doña Castaño s’était réfugiée avec ses deux garçons et leur nourrice dans la profondeur de la banquette jumelle à l’opposé. Les plus forts maintenaient les plus faibles afin d’éviter tant bien que mal les chutes. Les hommes s’accrochaient à leurs fauteuils, monsieur de Génoll tenait son épouse enlacée, au fond de l’un d’eux.

Pendant ce temps, la tempête croissait, et la mer devenait très grosse. La bataille faisait rage, rendant fous les marins pris de stupeur devant les corps de leurs compagnons de route qui s’effondraient, sans têtes, sans bras, ou les deux jambes arrachées. Même ceux que la gloire paraissait rendre invincibles tombaient sous les boulets et la mitraille ennemie. Pour recharger les canons, il leur fallait écarter les dépouilles démembrées qui semblaient s’y accrocher, et ils ne pouvaient éviter de marcher de temps en temps sur un membre ou encore de patauger dans la mare de sang qui recouvrait les lattes des planchers. La tempête qui était venue du sud-est avait tourné au nord-ouest, et s’y était fixée, d’où elle se déchaînait de terrible manière. À chaque vague, les hommes sur le pont se croyaient submergés, et chaque fois que le vaisseau s’abaissait entre deux lames, ils le supposaient prêt à s’engloutir au fond de la mer. Le brigantin malgré la frénésie des flots harcelait toujours le galion. La survie des gabiers et des simples matelots devenait plus précaire. Les tirs de mousqueterie et de mitraille, qui si pour la plupart étaient arrêtée par les hamacs disposés lors du branle-bas, recouvraient le pont instantanément du sang des victimes. En rigole, il s’écoulait par les trous du bastingage et colorait la mer tout autour du navire. Le pont, préalablement couvert de sable, ressemblait à une gigantesque blessure squameuse et visqueuse. Les boulets ramés adverses vrombissaient au-dessus des têtes de matelots, ou bien faisaient mouche et les fauchaient dans l’action. Ordres et contre-ordres étaient donnés depuis la dunette. Le bâtiment désormais se mouvait au rythme de la tempête, les hommes n’y pouvaient rien. Il se transformait en un charnier d’où les hurlements de douleur, les gémissements incessants, le bruit assourdissant des canons. Le bois qui éclatait couvrait à peine la violence des bourrasques. Un craquement sinistre signala trop tard la chute de l’un des mâts. Un boulet ramé l’avait percuté. Il s’abattit lentement, les vergues tombant de toute leur longueur de plus de trente mètres de haut. Il écrasa une dizaine d’hommes au passage, au milieu des hurlements que l’on percevait difficilement dans la fureur des vents. Un groupe se détacha pour couper les haubans. Les gabiers, rugissant à l’aide, s’empêtraient dans l’amas de voiles et de cordages qui recouvraient le pont. Avec le mât, ils disparurent dans l’océan sous les regards impuissants de leurs compagnons. Ce fut à ce moment-là que de la cale surgirent des langues de flammes, le feu dans la cambuse avait pris, le cuisinier était mort sans avoir réussi à éteindre complètement les fourneaux. L’incendie embrasait l’avant du voilier, des hommes en hurlant se jetaient à la mer. Le commandant du brigantin pirates essaya de s’approcher avant de regarder couler le navire, il ne voulait pas perdre sa mise. Le tumulte des vents ne lui permit pas d’arçonner la rambarde du galion, il finit par s’éloigner de peur d’être entraîné avec lui au fond des flots.

Le capitaine Alvarez-Pignero voyant son bâtiment sombré, ordonna son abandon, il somma de mettre les canots à la mer. Les chevaux, les bêtes de somme, les bagages, même les canons furent jetés par-dessus bord pour alléger le navire le temps de l’évacuer. Miguel della Quintaña se précipita vers les coursives. Le pont était maintenant recouvert d’écume et des vagues sombres déferlaient à ses pieds. Il réussit à ouvrir la porte y conduisant. Un flot en profita pour pénétrer. Tout en s’appuyant sur ses parois, chancelant, il parvint jusqu’à la cabine. Il surgit dans celle-ci comme un fou furieux à la stupeur des voyageurs réfugiés dans l’attente. « — vite nous évacuons. Le bateau coule ! » La panique se généralisa. Monsieur de Génoll voulut se rendre dans la sienne. « — non, Monsieur, nous n’avons plus le temps, aux canots vite ! » Il allait résister à cet ordre impétueux, quand il rencontra les yeux de sa compagne, il la prit par le bras et suivit les directives. Tant pis pour le résidu de sa fortune, son épouse valait bien cette perte. Ce fut alors don Pérez y Montilla qui interrompit le mouvement général. « — ma femme, Monsieur ! ma femme se trouve dans sa cabine ! » Personne ne s’était soucié de celle-ci qui sous les effets de ses calmants avait été oubliée au fond de sa couchette. « — Allez-y ! Je m’occupe des petites ! » Sœur Angélique les prit par la main et les emmena vers la sortie, suivie de leur nourrice à laquelle son estomac donnait une couleur de peau improbable. Le groupe, à l’équilibre vacillant sous les impacts prononcés du basculement du navire, avança comme il put. Le père Sanchez ferma la marche. Il était livide, terrorisé, ses jambes ne répondaient plus, c’est la nourrice noire qui s’en aperçut. Elle le saisit fermement par le poignet et l’entraîna. Bien que choqué par le geste, il ne résista pas. Quand le second ouvrit la porte qui donnait sur le pont, le vent s’engouffra chargé d’eau de mer. Doña Castaño, qui tenait dans ses bras son dernier-né, eut un mouvement de recul, mais son époux, qui derrière elle, portait l’aîné la poussa en avant. Il devait y aller, c’était la seule solution, ce n’était plus le moment d’hésiter. Le groupe avança les uns serré contre les autres dans la furie des éléments. Terrifiés à chaque instant, tous pensaient être engloutis ; devant l’horreur de la situation, ils désespéraient de sauver leur vie. Se tenant aux cordages comme ils pouvaient, ils atteignirent tant bien que mal l’échelle glissante qui descendait vers le pont principal. Quoique amoindrie, la frénésie du vent était toujours grande. Le capitaine accélérera l’évacuation, il supposait que le navire ne pourrait se maintenir que quelques minutes de plus sans se briser en morceaux. L’incendie dévorait, malgré l’eau qui l’entourait, tout ce qu’il pouvait, les marins avaient abandonné l’idée de le circoncire. L’air portait un mélange d’odeur de poudre, de transpiration, de sang et de chair fraîche grillée. Un violent chaos fit manquer la dernière marche à sœur Angélique et l’envoya rouler au sol sans qu’elle ait le temps de trouver une prise sûre. Les fillettes effrayées à leurs pleurs rajoutèrent un cri d’effroi. Le bois était devenu plus que glissant. Elle se releva en pestant, avant de s’apercevoir qu’elle n’était pas seule. Miguel della Quintaña s’était précipité à sa rescousse, il la prit par le bras fermement, à lui faire mal. Il avait cru la voir passer par-dessus bord. De peur, son cœur avait manqué un battement. Avec l’aide de l’aspirant Vizconde et du chirurgien Haristouy ainsi que de deux matelots, Miguel della Quintaña dégagea la chaloupe de ses amarres. Ils la retournèrent, l’accrochèrent au bout d’un palan, et la basculèrent hors du navire. Suspendue dans le vide, prête à descendre, elle attendait les naufragés. Avec l’un des marins, le second enjamba la rambarde, se campa fermement dans la barque qui devait réceptionner les femmes. Apeurées, en essayant de ne pas regarder vers le gouffre qui s’ouvrait vers les flots à chaque vacillement du canot, elles passaient, leur équilibre maintenu par les hommes. Une fois, qu’elles furent assises, ils leur transférèrent les enfants. Vint leur tour, le dernier à monter à bord fut Andrés Castaño qu’un basculement soudain du navire déséquilibra, il tomba à la mer au son du cri d’horreur de sa femme. « — Nom de Dieu ! Vite, descendez le canot, nous devons le récupérer. » Les matelots, depuis la chaloupe, firent coulisser les cordes dans les treuils permettant ainsi sa descente. Malgré l’urgence, ils ne pouvaient aller plus rapidement au risque de la faire pencher et de précipiter tout le monde dans les profondeurs. Les passagers, assis sur les bancs de bois, scrutaient dans l’obscurité la mer furibonde. L’embarcation à l’eau, tous cherchèrent où se trouvait le naufragé, personne ne le voyait. « — là-bas ! » hurla doña Castaño, montrant dans un creux de vague l’homme qui se démenait. Ils ramèrent de toutes leurs forces, ils s’approchèrent du nageur, lui tendant une rame pour qu’il puisse s’accrocher. Le flot souleva le canot, le rescapé lâcha prise, sa tête fut cachée derrière les vagues, si bien qu’ils ne le virent plus. Le vent couvrait sa voix. Il s’évanouit définitivement dans les ondes. Ils se regardaient les uns les autres, aucun ne réagissait. La disparition de l’homme les plongea dans un abattement profond. Ils étaient à la merci de Dieu et de la tempête. Ils s’attendaient à voir la mort à chaque instant, se préparant tous pour un autre monde, car il ne leur restait rien ou que peu de choses à faire en celui-ci. La tourmente s’était considérablement apaisée, la mer, néanmoins, s’élevait toujours à une hauteur effroyable. Elle ballotait la chaloupe comme une coquille de noix. Le second réagit et ordonna de ramer. Il ne fallait pas se laisser aller. Ils étaient seize réchappés, cinq femmes, Madame de Génoll qui consolait doña Castaño, tétanisée par la disparition de son époux, sœur Angélique et les deux nourrices, qui rassuraient comme elles pouvaient les quatre enfants terrifiés, dont Alejandra et Antonieta Pérez y Montilla. Les petites miraculées de la catastrophe ne savaient rien de leurs parents, tout comme les autres passagers. Et sept hommes, le père Sanchez à la poupe du bateau marmonnant des prières sans fin, l’aspirant et le chirurgien qui ramaient tout comme Monsieur de Génoll et le second ainsi que  deux matelots. Contre toute attente, ils espéraient que le vaisseau ne coula point, tous le fixaient en prise aux flammes. D’autres avaient-ils pu embarquer sur un canot ?

La nuit était tombée au milieu de la tourmente. Le galion s’enfonçait lentement dans les flots. Les rescapés ne voyaient nulle trace de leurs comparses. Malgré l’effort, implacablement, ils étaient repoussés, éloignés, les hommes n’arrivaient pas à rapprocher la chaloupe du lieu du naufrage. Ils capitulèrent et perdirent tout espoir. Miguel della Quintaña craignait que la mer ne fût trop grosse pour l’embarcation et qu’elle ne puisse résister, et qu’inévitablement ils soient engloutis. Mais chaque fois qu’il croisait les yeux inquiets de sœur Angélique cherchant à être rassurés, il reprenait courage, cela ne pouvait être. Il lançait alors à la cantonade quelques mots d’encouragements. Ils ne détenaient pas de voiles, ils étaient contraints de ramer. Mais vers où ? La terre bien sûre, mais où était-elle ? À cette heure, ils n’auraient su le dire. Ils passèrent toutefois à l’action, le cœur gros comme des hommes marchant au supplice, en suivant les étoiles qui apparaissaient de temps à autre. Un peu avant l’aube, les forces les abandonnant, ils ramenèrent les rames et prirent un peu de repos. L’astre du jour se leva trouvant les naufragés ballotés quelque peu par la houle qui s’était calmée. C’est la chaleur qui sortit du sommeil l’aspirant Vizconde, l’ardeur du soleil brûlait sa peau de rouquin. C’était un miracle ! Il apercevait la côte, des goélands avec leurs cris gouailleurs volaient au-dessus d’eux. « — réveillez-vous, réveillez-vous, la terre ! Là ! » Ouvrant les yeux avec difficulté, le sel collant leurs paupières, ils regardèrent dans la direction, si les marins virent la ligne qui se dessinait, les autres se demandaient ce qu’ils étaient supposés voir. Le continent apparut d’abord comme une zone de l’horizon légèrement plus sombre, à se méprendre et à confondre avec un nuage noir. Après avoir recommandé leurs âmes à Dieu, ils se mirent à ramer de toutes leurs forces vers la terre où déjà le vent les poussait. S’ils ne ressentaient pas la faim, la soif leur devenait intolérable. Le rivage était-il du roc ou du sable, était-il plat ou escarpé, ils l’ignoraient ? Ils ne leur restaient qu’une faible lueur d’espoir, celle d’atteindre une baie, une embouchure de fleuve, où par un grand bonheur, ils pourraient faire entrer leur barque. Mais rien de tout cela n’apparaissait, à mesure qu’ils approchaient de la plage tant désirée, entraînés par la marée montante. Après avoir ramé, ou plutôt dérivé pendant une lieue et demie, à ce qu’ils jugèrent, une haute vague, s’élevant comme une montagne, vint, en roulant à l’arrière de leur embarcation. Elle saisit la chaloupe avec tant de furie que d’un seul coup, elle chavira jetant ses passagers loin, séparés les uns des autres, en leur laissant à peine le temps de dire « ô mon Dieu ». Ils furent tous engloutis en un instant.

*

Sœur Angélique perdit son sang-froid empêtré dans ses vêtements, elle se débâtit ne sachant si elle descendait ou si elle s’élevait dans l’onde. Ses pensées étaient confuses, ses sens n’avaient plus de repères, elle ne pouvait se délivrer des flots pour prendre respiration. Elle paniqua. Elle arracha sa guimpe qui se collait sur son visage. Elle remonta à la surface et aspira un grand coup. Elle s’efforça de gagner le rivage, le poids de ses robes la handicapait. Elle enleva ce qu’elle en put. Elle commença à lutter avec le courant, elle remercia son frère de lui avoir appris à nager lors de leurs jeux d’enfants. Elle avait l’impression de s’éloigner de la berge, elle allait se décourager, se laisser couler, quand elle entendit la voix douce, mais ferme de sa mère. « — Nous voulons, nous pouvons, nous pouvons, nous devons ! » Elle devait délirer, mais elle l’écouta. Elle réagit, se fit flotter comme une planche pour reprendre son souffle, et là, elle sentit le courant de la marée, il l’entraînait vers la côte. Une vague la porta ou plutôt l’emporta sur une longue portée vers le rivage, et celle-ci se répandit puis se retira, la laissant presque à sec, mais à demi asphyxiée par l’eau qu’elle avait avalée. Se voyant au plus près de la terre ferme qu’elle ne s’y était attendue, elle eut la présence d’esprit et assez de force pour se dresser sur ses pieds. Une autre vague revint et l’enleva. Elle lutta et sentit que c’était impossible. Elle observa le flux s’avancer derrière elle furieux et aussi haut qu’une grande montagne. Elle n’avait ni le moyen ni l’énergie de combattre cet ennemi. Sa seule ressource fut de retirer tout ce qu’il la gênait encore de retenir son haleine, et de s’élever au-dessus de l’eau. Elle espérait ainsi être portée par elle. Elle appréhendait par-dessus tout que le flot, après l’avoir transportée, en venant, vers le rivage, ne la rejetât dans la mer en s’en retournant. La vague s’enroula sur elle-même et l’ensevelit tout d’un coup dans sa propre masse. Elle se retrouva charriée avec une violence et une rapidité extrêmes à une grande distance du côté de la terre. Elle bloqua son souffle, et elle nagea de toutes ses forces. Faute de respiration, elle s’affola quand elle pressentit sa remontée. À son soulagement, sa tête et ses mains percèrent au-dessus de l’eau. Elle tint bon, devinant que la lame étalée commençait à se retirer, elle coupa à travers les vagues et elle reprit pied. Miguel della Quintaña l’attrapa à bras le corps. Il l’avait précédée et l’avait aperçue se débattre dans les vagues. Affolé, il était revenu la chercher. Il la calma, lui laissant reprendre haleine, et attendit le reflux. Puis, prenant son élan, de l’eau jusqu’à mi-cuisses, il l’emporta vers le rivage. Empêtrée dans ses robes alourdies d’humidité, le fort courant la fit tomber. Il la releva et voyant le retour des vagues, qui allaient les envelopper, il résolut de se cramponner à un rocher qui affleurait du bord de la côte. Retenant son haleine, il l’avait coincée entre lui et la paroi, et attendit que les vagues se retirent. Comme la terre était à proximité, les lames ne s’élevaient plus aussi haut, il reprit sa course portant plus qu’il entraînait sœur Angélique. Ils se rapprochèrent tellement de la rive, que la nouvelle vague ne les engloutit pas assez pour les emporter. Après un dernier effort, ils parvinrent sur la plage. Ils étaient délivrés de tous périls et à l’abri de toute atteinte de l’Océan.

Ils s’écroulèrent épuisés sur le sable blanc. Sœur Angélique commença à regarder le ciel et remercia Dieu de l’avoir sauvée. Son soulagement était si vif qu’elle était au bord de l’extase, l’homme se pencha vers elle pour vérifier que tout allait. Elle se redressa et l’embrassa sans vraiment savoir ce qu’elle faisait, simplement parce qu’elle vivait. Il lui rendit le baiser et pleurait comme un enfant de la sentir dans ses bras pleine de vie. Elle ferma les yeux, il la porta tout en lui parlant doucement pour la rassurer. Il la posa au pied d’un arbre et lui conseilla de dormir. En fait, se pressentant en sécurité dans les bras de l’homme, c’était ce qu’elle accomplissait déjà.

Son esprit soulagé, il commença à regarder autour de lui, cherchant les passagers de la chaloupe. Ils avaient échoué dans une petite baie, ils y étaient seuls. Il laissa sœur Angélique à l’ombre se reposer et décida d’aller voir plus à l’Ouest s’il ne trouvait pas d’empreinte des supposés rescapés. Rien, il avait beau marcher, il n’y avait aucun vestige d’un naufrage sur ces rivages, quand il atteint le bout de la crique, il découvrit une plage sans fin de sable blanc bordée de palmiers et autres essences, malgré ses espérances, elle était déserte et vierge de toute trace humaine. Il revint sur ses pas.

Marie-Angélique Cambes-Sadirac

Marie-Angélique comprit dans les yeux de l’homme qui la regardait à quoi elle ressemblait, ou du moins le crut-elle. Elle ne portait plus que, pour tout vêtement, sa cotte de lin sur sa chemise de coton fin, le tout encore humide. Ses robes collaient à son corps. Ils dessinaient les courbes de son anatomie, laissant paraître les moindres contours. Là où la sœur voyait l’indécence, lui contemplait la beauté d’une silhouette déliée, mince et longue. Elle se recroquevilla pudiquement. Il lui sourit ému et détourna le regard. Elle rajusta ses mèches de cheveux auburn qui s’échappaient de son bonnet, seul reste de sa coiffe d’Ursuline. Les yeux baissés, la réverbération la gênait, d’une voix légèrement éraillée, elle lui demanda où se trouvaient leurs compagnons.   « — Je ne sais pas, je suis allé voir de ce côté, aucune trace, rien. Nous allons nous diriger dans l’autre sens où nous aurons peut-être plus de chance. Vous vous sentez de marcher ?

— Cela va aller, ne vous inquiétez pas. » Elle releva les yeux et rencontrant ceux de l’homme, elle rougit au souvenir de son abandon. Elle rejeta sa pensée, ne voulut pas l’analyser, elle estima que ce n’était pas le moment. Elle se leva, sa robe était sèche, et elle jugea son ampleur suffisante pour cacher son corps. Il se mit à marcher d’un pas ferme, elle le suivit, intimidée de se retrouver seule avec lui. Une gêne s’était infiltrée entre eux, celle du baiser ; ni l’un ni l’autre ne le regrettaient, mais ils savaient qu’il n’aurait pas dû être. Et ils avaient compris qu’il confirmait un sentiment réciproque qui les effrayait, car contre nature. Marchant derrière lui, elle ne pouvait s’empêcher d’examiner le dos du Second. La silhouette athlétique, grand de taille,  large de carrure, les cheveux châtains tombant sur ses épaules, elle prit conscience que pour la première fois elle le voyait sans perruque. Elle finit par le rattraper malgré ses enjambées. « — don della Quintaña si vous voulez que je vous suive, il va falloir ralentir, ou alors vous allez me perdre.

— Oh ! Excusez-moi ma sœur, je n’avais pas réalisé. » Elle lui sourit, avec un pincement au cœur au rappel de son sacerdoce. Ils marchèrent au bord de l’eau là où le sable se révélait plus ferme, ils arrivèrent à l’autre extrémité de la baie. De la pointe, à perte de vue, ils virent la plage entre mer et palmiers qui s’étalaient devant eux à l’infini. Scrutant au loin ils perçurent du mouvement. Un groupe d’humains ? Des rescapés ? Ils n’étaient sûrs de rien. Ils se mirent à presser le pas. Plus ils avançaient plus leurs doutes s’effaçaient. C’était bien les leurs. Deux hommes portaient un troisième vers la lisière de la palmeraie qui bordait le littoral. De l’ombre des arbres surgit les cris de joie des petites Pérez y Montilla, elles se précipitaient vers eux hurlant le nom de sœur Angélique. En même temps derrière elles, ils virent sortir dans la lumière les autres rescapés. Sœur Angélique se mit aussi à courir vers les fillettes. Elle les serra sanglotant de soulagement. Madame de Génoll s’avança vers eux, suivie de son époux, et prit dans ses bras la sœur, tous pleuraient de bonheur. Dans le chavirement de la chaloupe, ils n’avaient perdu que l’un des matelots. Doña Castaño était assise contre un palmier avec ses deux petits garçons miraculeusement sauvés du drame, elle n’avait pas lâché la main de l’aîné et avait été projetée avec lui sur la plage. La nourrice noire avait été retrouvée, bien plus loin, inconsciente, avec le tout petit qui hurlait toujours dans ses bras. Dolorès, la nourrice des filles, n’avait pas émis un mot depuis qu’elle était sortie de la mer, jurant dans son for intérieur que plus jamais elle ne remettrait les pieds sur l’eau. Quant à l’homme porté, c’était l’aspirant Javier Vizconde. Il avait été assommé par la chaloupe à laquelle il s’accrochait, mais avait été entraîné avec elle par la marée jusqu’à la terre, ce qui lui avait évité la noyade. Le deuxième matelot et le chirurgien le ranimaient à l’ombre. Sœur Angélique réalisa tout à coup que le père Sanchez n’était parmi eux quand elle entendit. « — Ma sœur, vous devriez avoir honte de vous présenter à nous dans cette tenue ! » Tous se retournèrent vers lui interloqués. « — mon père, c’était ça ou la noyade, je me suis permis de faire un choix ne vous en déplaise. De plus, je pense que ma mise est encore décente et ne dévoile pas grand-chose de ma personne ! Et je vous prierai de bien vouloir vous occuper uniquement de nos âmes en cette heure ! » Sous le ton autoritaire, le père en resta les bras ballants. Une Cambes-Sadirac n’allait pas se faire houspiller par un ecclésiastique sorti dont on ne sait où. Si d’habitude sa modestie ne tenait pas compte de son lignage, la semonce déplacée avait chatouillé un orgueil qu’elle ne se connaissait pas. Décidément, ce voyage lui apprenait bien de choses sur elle-même, et des plus troublantes. Tous regardaient la sœur, tout aussi surpris par sa réponse que par son ton. Ils apprécièrent en ce moment difficile l’assurance, démontrant une force d’âme dont tous avaient bien besoin. De plus, ils étaient d’accord avec elle, ce que perçut tout de suite le père aussi ne rajouta-t-il rien.

Le Second fit le point sur leur état. Il n’était pas fameux. Son moral était tombé, ils n’avaient rien à manger ou à boire pour se réconforter. Quant aux armes pour y remédier afin de chasser ou se défendre, il comptabilisa quatre couteaux, deux sabres et un briquet-couteau, objet de collection que détenait Javier Vizconde, pour allumer sa pipe. Il ne savait même pas où ils étaient. Ils ne pouvaient avoir comme perspective que celle de mourir de faim ou d’être dévoré par les bêtes féroces. Aussi sursauta-t-il quand il entendit la voix douce, mais ferme de sœur Angélique. « — Je suppose que nous allons tout d’abord, nous reposer, mais ensuite par où partirons-nous, car bien évidemment personne ne viendra nous chercher. » Il la regarda, cela lui réchauffa le cœur, bien sûr il fallait se battre, ils n’allaient pas attendre la mort. Au souvenir des cartes, il annonça que d’ici une heure, ils fileraient vers l’Est, parce qu’il n’était pas question de s’enfoncer dans la palmeraie. 

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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mes écrits

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 28 (1ère partie)

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Chapitre 28

La traversée de sœur Angélique

Juillet 1793

Marie-Angélique Cambes-Sadirac

Le “Royal Madrid “.

Elle leva les yeux vers l’immense vaisseau au sein duquel elle allait embarquer. Le nègre enturbanné qui lui servait de proue semblait dans un grand éclat de rire se moquer d’elle. Elle trouvait le galion colossal, mais elle devait bien admettre qu’elle n’en avait jamais vu d’autres. La mère supérieure avait fait le nécessaire pour qu’elle puisse faire la traversée dans les meilleures conditions et lui avait souhaité froidement et brièvement adieu. Marie-Angélique Cambes-Sadirac, alias sœur Angélique, était arrivée en chaise jusqu’au port. Comme elle n’avait sympathisé avec personne au couvent, aussi nul ne l’accompagnait. Ces quelques semaines dans le cloître espagnol l’avaient trouvée plus seule que pendant tout le reste de sa vie ; même lors de la traversée des montagnes pyrénéennes, elle ne s’était jamais sentie autant isolée qu’entre les murs austères de l’abbaye de San Sébastian. Parce qu’elle était Française et n’était pas amenée à demeurer dans les lieux, aucune des moniales n’avait cherché à tisser des liens. Elle n’en avait pas vraiment souffert, les temps lui procuraient d’autres préoccupations. À peine arrivée, elle avait écrit à sa tante pour lui annoncer son départ vers la Louisiane. Elle espérait que la lettre atteindrait la Suisse, et que par retour une réponse lui parviendrait lui donnant des nouvelles de son frère et de ses sœurs. A regret, elle partait sans avoir reçu de courrier.

Royal Madrid

Au pic du soleil de midi, en cet été resplendissant, elle fut donc déposée devant le navire de ligne avec son maigre bagage composant la garde-robe d’une ursuline. Ayant dû tout laisser dans son couvent de Haute-Garonne, elle l’avait reconstitué petitement. Comme beaucoup de bâtiment de commerce, le “Royal Madrid “ était un ancien voilier de guerre, que la compagnie propriétaire avait, par rentabilité, mis sur la route des Caraïbes et du Nouveau-Mexique.Il avait été allégé d’une partie de son artillerie pour faire place à la cargaison et n’utilisait qu’un équipage restreint, une cinquantaine de marins tout au plus, en plus des officiers.Elle était très impressionnée. Elle suivait, fataliste, l’objectif décidé au départ de sa migration. Mais, si à sa vue, elle ressentit un émerveillement devant l’océan majestueusement grandiose qui s’étalait à l’infini, au moment de monter à bord du navire, elle était surtout apeurée à l’idée de le traverser. Il lui fallait toute la ferveur de sa foi pour ne pas renoncer à ce voyage. Elle aspira un grand coup et mit le pied sur la passerelle. Malgré l’amarrage, le bateau tanguait au rythme du flot qui se brisait contre la levée du quai. Cela ne la rassura pas. Courageusement, elle traversa se disant qu’une fois sur le pont cela irait mieux. Sur le tillac, un officier observait la sœur monter à bord avec un air ironique et attendait qu’elle se trouvât à sa hauteur pour se présenter. Contrairement à son espérance, elle sentit le bâtiment bouger sous ses pieds ; son estomac se souleva. Elle se domina. Quand elle croisa le regard amusé de l’homme, elle ne cilla pas et plongea ses yeux verts dans les siens les lui faisant baisser. Bien sûr, cela manquait de modestie, mais c’en était trop. Dans un parfait Castillan, elle donna son nom. Elle parlait cinq langues, l’apprentissage de celles-ci lui avait toujours plu, elle en aimait la gymnastique intellectuelle. Elle avait profité du passage ou de l’installation de sœurs étrangères pour les assimiler et les pratiquer, mais n’avait jamais pensé que cela lui servirait en dehors de l’enseignement. Reconnaissant en elle un sang digne de se baisser, il se courba pour la saluer. « — Miguel Della Quintaña, second sur le vaisseau le Royal Madrid, nous vous attendions, Madame. Le capitaine Alvarez-Pignero ne saurait tarder. Je vais vous conduire dans vos quartiers, notre départ est prévu avec la marée montante, soit dans environ deux heures. » Il la précéda, atteignit le premier étage du château arrière, puis sur le second, se dirigea vers le fronteau de la dunette qui défendait les deux coursives contre les paquets de mer. Il ouvrit l’une des portes en bois avec dans le haut un hublot de verre épais cerclé de cuivre. Il avança dans le passage au revêtement d’acajou qui s’enfonçait dans les profondeurs du navire avec à sa suite sœur Angélique de moins en moins réconfortée. Sa cabine se situait en partie au-dessus de celle du capitaine. Cette dernière s’étendait sur la largeur du vaisseau alors que la sienne en occupait le tiers avec toutefois vue sur le sillage et accès à la galerie de poupe. Le second lui assura que c’était une des meilleures du bâtiment, ce qu’elle voulut bien admettre. Laissée seule, elle s’assit sur sa couche montée sur une commode à quatre tiroirs et fixée au sol comme tout le mobilier. Accablée, elle avait envie de pleurer. Bien sûr, les désirs de Dieu étaient insondables, mais elle aurait bien aimé, à ce moment-là, comprendre pourquoi il la plaçait devant tant de difficulté. En quoi avait-elle mérité toutes ses adversités ? Mettre sa foi à l’épreuve ? Pourquoi ? N’était-elle pas assez forte ? Il est vrai qu’elle n’avait pas été réellement appelée, la mort de sa mère l’avait guidée vers le couvent, sa sécurité l’y avait fait rester. Personne ne s’était véritablement posé la question de savoir si elle avait la vocation, pour l’église c’était une dot de plus qui entrait dans son giron, pour son père, c’était la meilleure réponse à l’avenir de sa fille. Bien que jolie fille et avec le temps belle femme, elle ne s’avérait point coquette et ne se souciait pas de se savoir attirante. N’ayant croisé que peu d’hommes, leurs regards ne l’avaient pas renseignée d’un atout dont elle n’avait que faire. L’union matrimoniale n’était pas pour elle et de toute façon son père n’aurait pu marier deux filles, il n’en avait pas eu les moyens. Elle vivait en sécurité dans le cloître. Elle en avait fait sa maison, son refuge. Elle en aimait la paix, le recueillement. Elle appréciait que rien ne bouge, ou peu. Les nouvelles de sa propre famille et leurs rares visites lui avaient suffi. Elle avait contribué à leur vie de manière épistolaire. Elle avait su le faire avec opportunité puisqu’elle avait découvert en la personne de Madame de Maubeuge la solution à l’avenir de sa benjamine, Antoinette-Marie, qu’elle rejoignait, ce qu’elle n’avait jusqu’alors jamais envisagé.

Ses activités tournées vers l’enseignement lui avaient permis de participer de façon pertinente au fonctionnement du couvent. Elle s’était attaché à certaines de ses élèves à qui elle avait appris le latin et pour certaines l’anglais et l’italien. Ses connaissances linguistiques avaient attiré dans leur maison de jeunes filles de noblesse étrangère étendant la notoriété de son couvent et ce qui lui avait assuré une place respectée en son sein. Mais cela était loin maintenant. Avec les mouvements révolutionnaires, elle avait vu à l’intérieur même du cloître sa paix, sa sécurité, son équilibre branler puis s’écrouler. Avec le temps, elle avait appris que les membres de sa famille eux-mêmes se trouvaient emportés par la tempête qui la menait aujourd’hui vers l’inconnu. Cela lui faisait peur, elle n’était pas prête ou tout du moins elle ne se sentait pas prête. Une voix intérieure lui rappelait qu’elle n’avait pas été plus préparée à franchir le massif montagneux de la frontière qu’à traverser l’océan. Mais elle se refusait cet argument, elle n’avait  pas eu le loisir d’y réfléchir.

Elle finit par percevoir, au-delà des craquements de la structure, les préparatifs de départ. Le navire appareillait et quittait le port. Il n’était plus temps de réfléchir, il devait admettre la situation, ne pas se laisser aller. « Qui volt, potest, qui potest, debet » ; « nous voulons, nous pouvons, nous pouvons, nous devons » ; la devise familiale, celle des Cambes-Sadirac, retentit dans sa tête et lui redonna le courage qui lui manquait. Elle se leva et monta sur le château arrière comme on se rend à la bataille. Elle se dirigea jusqu’au bastingage, s’appuya sur la main courante en acajou et regarda sortir précautionneusement le “Royal Madrid » de la baie de San Sébastian. Contrairement à ce dont elle présumait, en fait, elle n’y avait pas réfléchi, il précédait un autre navire et deux le suivaient. « — Nous ne partons jamais seuls, Madame. » Elle sursauta, pensant que personne ne faisait attention à elle. Elle sourit à l’homme qui s’adressait à elle, c’était le second Della Quintaña. « — Cela est pour notre sécurité, groupés nous sommes plus forts, vous avez derrière nous “ el Marruecos “ et devant “La Mercedes” et “ el Tradiçáo “. Le “Royal Madrid “ détient le plus gros tonnage ; si cela ne vous ennuie pas Madame, mon capitaine aimerait vous être présenté. »

Le commandant Alvarez-Pignero possédait la morgue de l’hidalgo, brun, le teint olivâtre sous sa perruque poudrée. Mais contre toute attente, sa froideur s’effaça devant la sœur, et avec chaleur il l’accueillit, s’excusant de son absence à son arrivée. Il l’invita, comme il se devait, à sa table pour le soir même, après s’être enquis de son confort. Elle le remercia pour sa courtoisie, cela mettait un baume à son désarroi. Comme le quartier-maître prenait la barre, il la saisit par le bras, la guida vers le bastingage et continua à converser avec elle. Il en vint à lui expliquer que son neveu, un dénommé Francisco Leopardo, était aussi implanté en Louisiane et qu’à cette heure, il était économe dans une plantation, qu’il n’avait pas de nouvelle depuis son dernier séjour et qu’il comptait bien profiter ce voyage pour constater son avancement. Il finit par s’excuser afin de suivre les ordres qu’il donnait. Elle ne fut pas surprise des épanchements spontanés du capitaine, souvent instinctivement, les gens lui confiaient leur souci premier. Elle alla s’installer sur un banc à claire-voie accolé au fronteau, de là elle examina l’ensemble du navire et découvrit, qu’elle n’était pas la seule passagère. Accoudé au bastingage, se tenait un couple de personnes âgées dont elle n’avait pas remarqué l’arrivée pendant son échange avec le commandant et qui ne quittaient pas des yeux la terre qui s’éloignait. Sur l’étage au-dessous courrait, derrière un enfant trottant à peine, une jeune femme, qui parlait en même temps à une nourrice noire portant dans les bras un chérubin blond. Parvint jusqu’à celle-ci un individu dont elle déduit que ce devait être le mari et le père. Concentrée sur son observation, elle ne perçut pas l’homme qui se présentait à elle, ce fut son ombre qui lui indiqua sa présence, elle ne l’avait pas entendu. « — Oh pardon mon père, je ne faisais pas attention ! » Elle se leva pour le saluer.

« — Ce n’est rien ma fille, rasseyez-vous ma sœur, je suis le père Sanchez et servirai d’aumônier pendant notre voyage.

— Je suis sœur Angélique des Ursulines de Grenade en France.

— Je sais mon enfant, j’ai appris par notre capitaine que vous alliez jusqu’en Louisiane rejoindre votre couvent, ma sœur.

— Oui, c’est un fait mon père. » Il était laid, rien dans son visage ne paraissait symétrique et elle ne put s’empêcher de se dire que ses pensées devaient être de même. Tout en lui souriant poliment, elle jugea que décidément ces jésuites étaient très curieux et très vite renseignés. Il s’installa à ses côtés et ce qui suivit le lui confirma. « — Le couple d’un certain âge que vous voyez appuyé au bastingage est Monsieur et Madame de Génoll, des Français qui comme vous fuient cette horrible révolution. » Ce père l’agaçait avec ses certitudes suffisantes, comme s’il pouvait comprendre ce que c’était de quitter son pays quand rien ne vous autorise d’autres choix. Elle lui aurait bien tourné le dos, mais cela aurait été de mauvais augure pour la suite de la traversée, alors elle prit son mal en patience. « — Quant au couple qui joue avec leurs enfants sur le pont ce sont don Andrés Castaño et son épouse, ils sont planteurs en Louisiane, ils accompliront avec nous le voyage jusqu’à la Nouvelle-Orléans. 

— Nous avons donc la même destination ? Laissa-t-elle échapper, cachant de son mieux sa contrariété.

— Oui, je rejoins le Père Antonio de Sedella afin de le décharger de sa tâche et de reprendre la cure de l’église Saint-Louis. »

Elle se doutait bien qu’il ne lui disait pas tout, mais cela ne la regardait pas. Elle découvrit à la table du commandant d’autres passagers ainsi que d’autres membres de l’équipage, deux autres seconds, Pascual Hermoso et Emesto Lécumberry, les aspirants Leandro Pontes y Horcas et Javier Vizconde, et Flavio Haristouy, médecin-chirurgien. Le capitaine réunissait, en tout, une vingtaine de convives en majorité espagnole pour manger. L’essentiel des voyageurs partait pour la Louisiane et quelques-uns pour La Havane où une escale était prévue.

*

Le “Royal Madrid “ et ses comparses se dirigèrent vers le Sud, en direction des côtes d’Afrique, avant de s’orienter vers les Caraïbes ; depuis Christophe Colomb, le trajet avait peu changé pour les navires espagnols. Les quatre galions n’avançaient guère, le vent ne soufflait guère, il s’en fallait de peu pour qu’ils ne soient point encalminés. Très vite, il s’avéra qu’ils étaient partis trop tôt. Les alizés qui devaient les pousser du Nord vers l’équateur ne se trouvaient pas à leur rencontre. Les commandants des bâtiments choisirent de détourner leur route, les vents contraires les ralentissaient trop et risquaient de leur faire épuiser leurs vivres avant d’arriver à destination. Cela pouvait entraîner des complications, notamment des tumultes dans l’équipage qui serait le premier rationné. Ils prirent la décision d’aller relâcher à l’île de Madère dans le port de Machico. Le capitaine Alvarez Pignero fataliste, partant du juste principe que l’on ne pouvait aller contre les desseins de Dieu, vanta les beautés des lieux à ses passagers. Ceux-ci découvrirent les quais et les entrepôts bâtis à flanc de coteau dans une large crique s’ouvrant, au sud-est, sur l’océan Atlantique. Il protégeait une flotte nombreuse essentiellement formée de navires portugais et anglais. Les premiers, en partance pour les côtes d’Afrique et leurs comptoirs, reconstituaient leurs vivres dans leurs terres, quant aux autres, ils pratiquaient la même chose avec l’accord du roi du Portugal, mais ils se partageaient ensuite entre les cotes des deux côtés de l’Atlantique.

île de Madère

En attendant que les vents tournent et les mènent vers La Havane dans un temps espéré par tous le plus court possible, les navires espagnols, leurs équipages et leurs voyageurs patientèrent tout en s’approvisionnant. Ils furent conviés à séjourner à terre au sein du « Forte de Nossa Senhora do Amparo » à la condition d’être toujours prêts à partir dans un laps de temps le plus bref, car dès que les vents se lèveraient ils appareilleraient. La redoute de forme triangulaire servait à se défendre des pirates anglais, hollandais et d’Afrique du Nord, aussi la plupart des passagers cautionnèrent. À la différence de ceux-ci, sœur Angélique préféra demeurer dans sa cabine allant à l’encontre des conseils du père qui lui désirait accepter l’invitation. Mais malgré l’obstination de celui-ci qui arguait une meilleure sécurité du lieu contrairement au voilier, elle ne voulut rien entendre. Elle ne fut pas la seule, le couple âgé de français, les Genoll, les colons louisianais, les Castaño et un couple avec leurs deux fillettes, les Pérez y Montilla, firent de même. Le père Sanchez se sentait responsable hiérarchiquement de l’ursuline, contrarié, il resta à bord, la mort dans l’âme.

Dès les premiers jours du voyage, Sœur Angélique prit des habitudes avec eux. Elle avait tout d’abord consenti de s’occuper d’Alejandra et d’Antonieta, respectivement âgée de dix et douze ans, au soulagement de doña Pérez y Montilla, leur mère. Celle-ci avait de terribles migraines ; sœur Angélique soupçonnait plutôt un sentiment de dépression. La nourrice, qui avait suivi la famille, Dolorès, souffrait du mal de mer, et n’était pas en état de se lever de sa couche. Devant ce dilemme, la sœur ursuline avait été d’un grand secours, d’autant que le père Sanchez, qui avait intercédé pour elle, avait assuré de son acceptation. Sœur Angélique appréciait ces moments avec les fillettes, qu’elle estimait intelligentes et curieuses. Cela la distrayait de ses préoccupations. Elle porta son enseignement sur la lecture et l’écriture, sur un renforcement du latin qui pour elle était la colonne vertébrale de toutes langues et dans l’apprentissage du français que les petites filles baragouinaient un peu. Leur mère avait insisté sur l’instruction de cette langue. Son mari et elle rejoignaient son frère qui faisait partie de l’entourage du gouverneur de la Nouvelle-Orléans et entre gens de la bonne société, on se devait de s’exprimer en français. Sœur Angélique avait souri à la demande, car elle savait le gouverneur d’origine française bien que représentant de l’Espagne, et qui plus est en Louisiane le Français était plus parlé que le Castillan.

Après le repas de midi, il était d’usage de se retrouver, les hommes jouaient aux cartes tout en conversant, les femmes prenaient leurs ouvrages ou leurs livres. Sœur Angélique avait déniché plusieurs livres dont un sur l’histoire de la Louisiane d’Antoine-Simon Le Page du Pratz et plusieurs traités sur les voyages des conquistadores au Nouveau-Mexique. Elle ne se lassait pas de les lire découvrant ce pays dans lequel elle allait vivre désormais. Les jours de beau temps, au milieu de l’après-midi la gent masculine abandonnait l’usage de la grande chambre, la salle à manger du capitaine, aux dames pour une collation. Madame de Génoll profita de ce moment pour répondre à doña Castaño qui avait laissé ses deux petits garçons à leur nourrice. Elle confia sa destinée tout en touillant dans sa tasse de café. « — mon époux et moi sommes du hameau de Saint-Paul situé sur la rive droite de l’Adour, à hauteur de la ville de Dax. Nous y détenions une belle demeure dont mon mari avait hérité d’un de ses oncles. Elle datait du temps du roi François 1er. Il était le dernier-né de sa famille, mais avec pour complément à sa fortune ma dot. Bon gestionnaire, il nous faisait vivre correctement, mais sans ostentation, du revenu de nos métairies et de deux moulins que nous possédions entre Saint Paul et Magescq. Nous n’avons eu qu’un fils, et sans le vouloir celui-ci avec son courage, sa témérité et je dois bien le reconnaître son arrogance, nous a apporté le malheur. Lorsque l’on a arrêté notre roi à Varennes, il a crié haut et fort que c’était une honte et qu’il allait rejoindre les princes en dehors des frontières pour revenir châtier les mécréants. C’est ce qu’il accomplit dans les jours qui suivirent. À ce jour, nous sommes sans nouvelle… enfin un soir, un de nos valets arriva en courant nous prévenir que le comité municipal de Dax venait nous appréhender. Oh ! Ce ne fut pas vraiment une surprise, mon conjoint précautionneux avait déjà mis nos économies dans la Banque Royale d’Espagne, je suis moi-même d’Aragon, je suis née Esperanza Daroca Calamocha y Gálvez. » Elle avala son café d’un coup et tout en souriant tristement elle reprit. « — C’est ronflant comme nom, mais cela ne m’a guère servi. Je suis la benjamine de six filles et si je n’ai pas fini au couvent, excusez-moi ma sœur, c’est uniquement, car mon époux a fait sa demande alors qu’il passait dans notre fief familial et ne réclamait pas grand-chose pour ma dot. Enfin tout ça pour dire, que nous n’avons pas attendu l’arrivée de la garde, nous nous sommes emparés de nos derniers biens transportables et avons fui vers la mer.

— Mais vous étiez sûr de votre homme et de la véracité de ses assertions ? intervint doña Castaño prise par l’histoire, comme une enfant par un conte de fées.

— Malheureusement, oui ! Alors que nous nous situions déjà loin nous aperçûmes notre demeure en feu… tant d’années de bonheur dans les flammes, ce fut un vrai serrement de cœur. Voyant la pauvre femme s’imprégnait de son souvenir, sœur Angélique relança la conversation et lui demanda comment elle avait quitté la France. — Contrairement à vous, ma sœur, nous avons rejoint l’océan. Les routes sont désertes dans nos forêts, il ne faut toutefois pas avoir peur des brigands, mais dans notre malheur, nous avons eu de la chance. Notre valet, qui nous servait de cocher pour l’heure, nous fit embarquer dans une gabarre de pécheurs. Évidemment, monnayant quelques louis ceux-ci nous ont conduits du côté espagnol. Mais là, je dois dire, alors que nous nous crûmes sauvés, ma famille pour toute aide nous a proposé d’immigrer en Louisiane avec par ailleurs une lettre de recommandation. J’ai été fort désappointée, j’avoue que j’avais espéré mieux. Remarquant qu’elle plongeait dans son désarroi doña Castaño reprit le flambeau des confidences. — Il est vrai que les familles sont parfois décevantes et désespérantes, voyez-vous, je suis de la ville de La Mobile. J’ai épousé Don Castaño, il y a de cela quatre ans maintenant. Mon mari lui demeurait dans la colonie du côté du lac Pontchartrain depuis dix ans et y avait fait prospérer une plantation de canne à sucre dont une partie des revenus incombait aux siens. Nous n’étions pas unis de trois mois, qu’il reçût d’Espagne une lettre lui enjoignant de s’en retourner au pays, son père se mourrait. La personne qui lui écrivit lui conseillait d’être là à l’heure de son décès, afin de ne point être spolié de son héritage. Nous avons donc fait nos bagages, je dois bien le dire pour moi à contrecœur, car je n’avais jamais quitté la Louisiane. Et bien, mon beau-père mit plus de temps à mourir que prévu. De plus, les avocats furent si longs à rendre justice à mon époux que des cousins voulurent le déposséder de sa plantation. Pendant cette période vinrent au monde mes deux fils sur le sol espagnol. Enfin, nous voilà sur le retour. » Les confessions des unes et des autres, sœur Angélique ayant raconté sa propre histoire succinctement, rapprochèrent les trois femmes dont les âges et les conditions étaient fort différents. 

*

Miguel della Quintaña

Le premier jour dans le port de Machico, le capitaine Alvarez-Pignero proposa sa chaloupe pour aller à terre à sœur Angélique ainsi qu’aux quelques passagers restés sur le navire afin de prendre la peine de le visiter ainsi que ses alentours. Tous acceptèrent, l’attente risquait d’être longue et fort ennuyeuse. La ville qui s’étendait autour des quais était constituée de rues et ruelles tortueuses qui suivaient le relief de l’île montant vers ses monts, restes de volcans. Les maisons ordinairement modestes étaient peintes de blanc avec balcons et grilles en fer forgé, ce qui mettait en valeur la multitude de fleurs qui composaient les jardins des patios. En compagnie du second Miguel Della Quintaña et du père Sanchez, qui voyait d’un très mauvais œil l’intérêt évident du marin pour l’ursuline, le petit groupe de voyageurs partit visiter l’île et alla se recueillir à la capela dos Milagres. La chapelle, première église construite dans la région, exprimait l’austérité de la foi qui se passe de fioritures, celle des premiers chrétiens. Lorsque l’on y pénétrait, la paix y attendait le croyant. Sœur Angélique resta longtemps à prier au sein de la fraîcheur de l’édifice simple et accueillant. Elle ne fut pas la seule, si la plupart des visiteurs, voyageurs de passage, demandaient à Dieu une traversée clémente, Miguel Della Quintaña réclamait avec ferveur d’être délivré de l’attraction qu’il éprouvait pour l’ursuline. Le père Sanchez avait bien pressenti la chose. Miguel Della Quintaña séduit par la beauté naturelle de la none, sa douceur sans affectation, passait de plus en plus de temps en sa compagnie en dehors de ses obligations. Ils conversaient sur les sujets les plus divers, souvent en compagnie des autres passagers. Il ne comprenait pas pourquoi il éprouvait une attirance qu’il avait du mal à contenir, pour cette femme dont la mise monacale ne laissait guère entrevoir sa féminité. De son côté, sœur Angélique ne percevait aucune défaillance dans ses rapports avec le second et fut extrêmement choquée quand le père, tel un inquisiteur, vint partager ses soupçons. Elle le remit vertement à sa place, rappelant au prêtre qu’elle n’était pas sous sa gouverne et que la rectitude de leur comportement ne souffrait aucun doute. Mais de cet instant, elle vit avec un regard différent le bel homme qu’était le Second et fit attention à ne jamais se retrouver seule avec lui, bien qu’il n’eût jamais un geste déplacé. Une gêne s’installa entre eux renforçant leur questionnement, allant à l’encontre de l’intention recherchée, le désintéressement.

Les vents toujours contraires des jours suivants contraignirent les passagers à l’inaction, aussi les promenades se poursuivirent pour l’agrément de tous, les paysages de l’île étaient magnifiques et le climat était doux. Avec les autres voyageurs, ils déambulèrent sur les plages de galets et découvrirent dans une petite crique un rivage de sable noir. Ils prirent l’habitude d’y déjeuner à la grande joie des enfants qui pataugeaient dans une baïne laissée à marée basse. Tous pensaient la même chose, ils avaient l’impression de visiter le jardin d’Éden. Ils en apprécièrent les couleurs et les senteurs des jacarandas, des tulipiers du Gabon, des kapokiers ainsi que des fleurs bougainvillées, oiseaux de Paradis, anthuriums, proteas, arums, orchidées… C’est sur le bord de mer qu’ils perçurent le changement de direction du vent et avec la modification de temps. Doña Castaño rattrapa au vol son chapeau de paille, Madame de Génol ferma son ombrelle qui semblait vouloir se retourner. L’atmosphère se chargea de nuages de plus en plus sombres, ils se hâtèrent pour rassembler leurs affaires. Des rafales les pressèrent. Les premières gouttes d’eau annonciatrices d’averses leur firent rapatrier la chaloupe rapidement, ils ne se situaient pas sur le pont du « Royal Madrid » que le déluge s’abattait sur eux. Sur le port, tous les équipages s’activaient, les embarcations se remplissaient des personnes logées à terre, ainsi que les derniers marins. La pluie tombait avec de plus en plus de véhémence, le ciel s’était tellement obscurci qu’il faisait nuit en plein jour. La violence des eaux entraînait vers la mer des torrents de boue noire, charriant tout ce qu’elle trouvait. Dans la cabine du capitaine, les passagers ébahis regardaient à travers les portes-fenêtres de la grande chambre ce spectacle sans vraiment comprendre les suites catastrophiques pour l’île et ses habitants. Au milieu d’un craquement du ciel, les voiles furent tendues au son du cliquetis des cabestans malmenés, le navire bougea et s’élança enfin sur sa route. Ils s’éloignèrent rapidement des côtes de Madère suivis des trois galions.

*

Le trajet jusqu’à La Havane prit quatre semaines, il fut sans surprise. Le navire glissait sur un Océan calme, aux vaguelettes sans écume, sous un soleil étincelant, devant lequel des filaments blancs et délicats à l’aspect fibreux et à l’éclat soyeux rompaient la monotonie d’un ciel toujours bleu. Le voyage se déroulait sans plus d’incident et ne fut marqué que par le rituel du bonhomme tropique qui amusa beaucoup les enfants lorsqu’on les baptisa ainsi que leurs parents au milieu de la mascarade. Avec une bedaine énorme, vêtu de toutes les peaux de mouton et de toutes les jaquettes fourrées de l’équipage, le matelot désigné pour l’incarner présida aux divertissements du passage de la ligne au grand plaisir de tous qui appréciaient ce bouleversement à la routine. Plus les galions se rapprochaient de leur destination s’enfonçant dans l’été, moins la brise soulageait de la chaleur. Sœur Angélique se réfugiait au plus chaud de la journée dans sa cabine pour pouvoir ôter sa guimpe de lin blanc qui lui couvrait les côtés de la figure et une partie du torse. Pour plus d’aise, elle retirait sa robe de serge noire et s’allongeait pendant les heures les plus caniculaires, juste vêtue de sa cotte sur sa chemise. Elle avait déjà abandonné son jupon sous sa tenue souffrant par trop de la chaleur de plus en plus exténuante. Au crépuscule, elle s’attardait sur le pont, comme la plupart des passagers, pour profiter d’une illusion de fraîcheur, ils y bavardaient y attendant le sommeil. Un soir où le hasard avait retardé sœur Angélique sur le tillac plus que les autres, Miguel della Quintaña, qui effectuait son service, ne put s’empêcher de s’en approcher. D’une voix grave, un peu retenue, tendant la main vers un point précis, il rompit sa contemplation de la voûte céleste assombrie dans lequel une myriade d’étoiles jaillissait. « — Vous voyez dès que s’estompe le crépuscule, c’est d’abord le grand Hercule, souverain incontesté du ciel boréal qui apparaît entre la Lyre et la Couronne Boréale. » Elle frissonna sous la vibration des mots dont elle sentait le souffle sur son visage ; elle n’eut pas le courage de trouver une sortie pour s’en éloigner, elle le laissa poursuivre. « — sur la voûte se dessine la grande croix de la gigantesque configuration stellaire du Cygne. Là-bas, vous pouvez admirer les constellations de l’Aigle, de la Lyre, du Scorpion et du Bouvier. Comme chaque été apparaît dans son magnifique voile à l’aspect laiteux la Voie lactée. » Elle aurait aimé qu’il continuât. Elle était consciente que c’était inconvenant, parce que si rien dans leur attitude ne pouvait donner à redire, elle savait que le plaisir qu’ils ressentaient ne devait pas être. Elle n’eut pas besoin de chercher une échappatoire qu’elle ne désirait pas, le père Sanchez qui ne se situait jamais très loin arriva afin de les interrompre. Bien que contrariée de cette surveillance constante, elle ne fit rien paraître et profita de sa venue pour se retirer dans sa cabine. La promiscuité étant, plus le temps s’écoulait, plus les relations entre les voyageurs se renforçaient, les liens se nouaient et semblaient se serrer pour longtemps. Les seuls que la situation gênât étaient sœur Angélique et Miguel Della Quintaña, car l’attraction qu’elle avait pour le second devenait un martyr. Auprès de lui, elle oubliait ses craintes dans l’avenir. Ils ne pouvaient se passer de la compagnie de l’autre, mais s’évitaient de peur de faillir. Le peu de temps que son service le rendait libre, le second l’occupait avec les hommes à jouer aux cartes ou à converser avec eux, mais il ne pouvait s’empêcher de chercher dans son angle de vue la none. Elle-même instinctivement s’installait de manière à pouvoir l’apercevoir. Et s’ils se trompaient eux-mêmes, se mentant sans trop y croire sur leur désir, le père Sanchez, qui jugeait la sœur trop belle femme, lui ne se laissait pas berner et les surveillait à chaque instant. Mais ni l’un ni l’autre ne faiblissaient, ils respectaient de leur mieux la promesse de sœur Angélique faite à Dieu. Ils luttaient tous les deux contre leur engouement. Tourmentée par cette émotion qu’elle n’avait jamais connue et qu’elle parait d’amitié pour ne pas l’appeler amour, elle s’accrochait à ses vœux. Elle analysait, décortiquait, rejetait, amoindrissait ce sentiment qui quoiqu’elle en pensât était là, en elle. Quant à lui, il savait que ce qui avait éclos n’était pas que charnel, mais cela n’adoucissait pas sa douleur morale, qui si elle ne s’avérait que vénielle ressemblait à une souillure que son repentir avait du mal à effacer.

L’arrivée à La Havane fut un soulagement. L’activité due au ravitaillement, au chargement et au déchargement, ainsi qu’au débarquement des voyageurs qui s’arrêtaient là, opéra un heureux entracte à leur tourment, le navire resta trois jours dans la baie de La Havane. La ville était dans la mer des Caraïbes une place importante où des richesses extraordinaires s’échangeaient attirant la concupiscence. L’or, l’argent, la laine d’alpaga des Andes, des émeraudes de Colombie, l’acajou de Cuba et du Guatemala, le cuir de La Guajira, les épices, la teinture de campêche, le maïs, le manioc et le cacao se préparaient à partir pour l’Espagne, pour le bénéfice de quelques grosses fortunes. Sœur Angélique ne vit de la ville que les façades baroques aux couleurs vives qui bordaient les rues menant au couvent de Saint-Augustin dans lequel elle se rendit pendant l’escale. Elle y allait chercher le confort de l’âme, l’apaisement de ses tourments. Les autres passagers se réfugièrent dans les auberges ou chez des connaissances de connaissances. Miguel della Quintaña ainsi que Pascual Hermoso, tous deux seconds du « Royal Madrid », accompagnèrent leur capitaine qui séjournait chez le gouverneur, laissant Emesto Lécumberry, le sous-officier à la garde du navire. Lorsqu’ils revinrent à bord, ce fut pour repartir.

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 046 et 47

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Chapitre 46

L’attente, Printemps 1792

Cambes-Sadirac Antoinette-Marie (George Romney
Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Après le déjeuner, Antoinette-Marie s’était alanguie sur les coussins d’une bergère cannée dans l’ombre de la véranda face au jardin. Celui-ci embaumait le riche mélange parfumé de ses multiples fleurs qui séchaient de l’averse du matin sous les doux rayons du soleil. La jeune fille profitait de la douceur exceptionnelle de la température de la fin du premier mois de l’année enveloppée dans une étole de soie crémeuse. Béarn et Navarre somnolaient à ses pieds comme à leur habitude. Elle laissait divaguer ses pensées tout en fixant les éclats de lumière sur l’eau de la fontaine dont le son la détendait. Elle avait laissé à l’abandon son livre qui l’ennuyait un tant soit peu. Écrite par l’abbé Prévost, « l’Histoire du Chevalier des Grieux et de Manon Lescaut » était trop romanesque à son goût pour être un rien réaliste. Le livre avait rencontré un certain succès même ici, malgré le peu de ressemblance entre la Louisiane imaginaire de l’écrivain et celle dans laquelle elle vivait. On aurait été bien en peine de trouver ici un désert pour y faire mourir l’héroïne. Elle supposait qu’elle n’était pas d’humeur, que son manque de concentration venait de ses tourments.

Elle venait d’apprendre la pendaison de Martin, l’esclave de Ladurant. Elle ruminait sur les conséquences de son enlèvement et ces injustices. L’esclave, qui pour avoir aidé son ravisseur dans ses manigances dans l’espoir de racheter sa liberté, avait été exécuté sans procès et avait été remboursé à son propriétaire confus de sa participation. La vendeuse quarteronne avait disparu, seule Marie Babin la savait à La Mobile. Maximilien François avait été exilé, par sa famille et les bons soins du Gouverneur, dans la province de Santander en Espagne, il avait rejoint le 3e bataillon d’infanterie de la Louisiane. Ce qui au premier abord aurait pu passer pour une gratification ne fit guère illusion dans la société orléanaise. Quant à Monsieur de Saint-Maxent, alité, il avait du mal à se relever de la crise cardiaque qui l’avait terrassé. Elle trouvait cela bien inégal comme justice. Après cette aventure qu’elle avait trouvée absurde, si c’en avait été les répercussions, elle était restée chez les Maubeuge, où elle se reposait et se montrait lors de festivités pour faire taire les ragots. L’annonce de la guerre contre les Indiens Creeks dans les Florides et le nord de la Louisiane l’y aida. Le départ des bataillons de jeunes créoles alimentait suffisamment les conversations pour qu’on oublie peu à peu son aventure.

Hormis les gens de maison, Antoinette-Marie était seule dans la demeure. La veille, Madame de Maubeuge avait accompagné ses enfants avec leur nourrice sur sa plantation dans la paroisse de Saint-Jacques. Fatiguée, Antoinette-Marie avait préféré rester à La Nouvelle-Orléans à

de Puerto Valdez juan felipe Marquès
juan felipe Marquès de Puerto Valdez

l’attendre au lieu de l’accompagner, elle ressentait un besoin de solitude. Monsieur de Maubeuge était à ses affaires qui l’avait mené jusqu’au Cabildo. Marie-Adélaïde et Georges Tremblay étaient rentrés à la Palmeraie après leur mariage. Elle en était là de ses pensées vagabondes quand Josépha vint à elle pour la prévenir de l’arrivée d’un visiteur. « – Ma’ame, être don de Puerto Valdez. » Sous l’œil interrogateur et désapprobateur de la gouvernante, la jeune fille se leva d’un bond. Elle remit de l’ordre dans les épaisseurs de linon blanc de sa robe à la chemise et rajusta autour d’elle son étole qu’elle drapa sur ses épaules. Son cœur battait toujours la chamade quand elle pénétra dans le salon où la gouvernante avait fait patienter le jeune homme. Il avait longtemps réfléchi à sa démarche que d’un côté, il trouvait incongrue, mais que son cœur guidait lui donnant des élans juvéniles qu’il n’avait jusqu’alors jamais ressentis et qui le désarçonnaient. Il était ému de la revoir seul à seul et lui trouva l’allure d’une nymphe, la mode à l’antique et son chignon aux boucles souples en accentuait l’impression. Tout en rougissant elle lui sourit et d’une voix qu’elle essaya de maîtriser, elle le salua. Depuis son sauvetage, elle l’avait croisé plusieurs fois, pas assez à son goût, à l’église Saint-Louis au service dominical, à un dîner suivit d’un bal, à un autre chez don Almonester Y Roxas son épouse ayant voulu avoir le compte-rendu de son aventure, à un bal du gouverneur où il avait fallu faire bonne figure, mais n’avait pu partager quoi que ce soit de vraiment intime avec lui au milieu de la foule. Il lui rendit son sourire et prit la parole. « – Bonjour madame de Thouais. » Prenant sur elle, elle répondit d’un air détaché. « – Il me semblait que nous en étions à Antoinette-Marie et à Juan-Felipe. » Elle espérait qu’il ne la trouvait pas trop dévergondée d’autant qu’elle le recevait sans chaperon. « – Cela me sied et me rendra plus facile ce que j’ai à vous dire ». La jeune fille perplexe restait figée devant lui. Elle réalisa alors qu’elle ne lui avait pas proposé de s’asseoir. « – Veuillez m’excuser, je vous laisse debout, prenez donc un fauteuil ! » Et montrant l’exemple, elle dégagea sa robe et s’assit dans une bergère près de la porte-fenêtre ouverte sur le jardin. Bien qu’il eut préféré rester debout, sa nervosité s’en accommodait mieux, il s’exécuta et reprit tout en fixant machinalement l’une des chevilles de la jeune fille qui était découverte. « – Je pense que vous allez me trouver un peu cavalier, aussi j’espère que vous me pardonnerez ». Antoinette-Marie se demandait où il voulait en venir. Il releva son regard et accrocha les grands yeux noirs surplombés de l’arc des sourcils foncés relevés de perplexité. La jeune fille s’empressa de les baisser. « – Voilà, comme vous devez le savoir les Indiens Séminoles ravagent la Floride. » La jeune fille qui était toute à la joie de partager un moment d’intimité avec l’homme qui faisait palpiter son cœur au risque de défaillir, ce qu’elle trouvait idiot, n’arrivait pas à se concentrer sur ce qu’il disait. Elle ne comprenait pas pourquoi il lui parlait d’Indiens et de la Floride. « – Je dois rejoindre mon régiment en partance pour le lac Pontchartrain et de là pour la région du poste de San Marco au nord des Florides » Antoinette-Marie releva les yeux vers ceux de son interlocuteur et ne put s’empêcher de porter sa main à son cœur qui se comprima, elle venait de comprendre, le jeune homme lui annonçait son départ. « – J’aurais aimé prendre le temps de vous faire la cour, mais cette guerre ne me le permet pas. De plus, je ne sais quand je reviendrai. » Elle rougit à ses mots et si ce n’avait été les convenances, elle se serait jetée dans ses bras, elle se trouvait décidément sotte d’être aussi impulsive. « – Je vous sais très courtisée, mais… mais pourriez-vous attendre mon retour pour me donner une chance ? »  Le silence emplit la pièce. Il allait partir, ce ne pouvait être, l’attendre, naturellement, qu’elle attendrait, tout ce qu’il voulait, tout se bousculait dans la tête de la jeune fille. D’un coup, elle se leva, le jeune homme surpris fit de même. « – Partir ! Mais vous ne pouvez pas !

– Mais je n’ai pas le choix !

– Oh mon dieu non ! Et ne réfléchissant pas plus, elle lui sauta au cou lui offrant ses lèvres. Il la serra à l’étouffer lui rendant son baiser. Elle le repoussa réalisant qu’elle s’était jetée dans ses bras. « – Oh excusez-moi, je ne sais plus ce que je fais.

– Non ! Ne vous excusez pas, je vous en prie, je me mets à espérer que vous m’attendrez, je puis partir le cœur léger.

 Elle ne se souvint pas de la suite, Esther avait amené de quoi se désaltérer, Madame de Maubeuge était rentrée sur cette entrefaite et les avait trouvés en tête à tête. Il n’avait pas voulu rester manger arguant son retour à la caserne où il était attendu par son supérieur. Elle était restée désemparée, assurée de ses sentiments à son encontre et du vide que causait déjà son départ. Elle commença alors à attendre des nouvelles de Floride.

*

Après avoir pénétré dans la passe, entre l’île Anastasia et le continent, Juan-Felipe découvrit du château arrière de son navire le Castillo San Marco et la ville de Saint Augustine alanguie sous les palmiers et les pins de la côte Atlantique des Florides. Juan-Felipe et son corps accompagnaient Manuel de Gayoso Lemos, qui représentait le gouverneur Carondelet, dûment missionné de ramener la paix dans la région.

505x340.jpgSaint Augustine était la plus ancienne ville des Amériques. Elle avait été fondée par les Espagnols qui cherchaient la fontaine de Jouvence dans sa proximité. Il fallut toutefois en déloger les Français qui y avaient installé un poste. Les Espagnols, ne voulant pas d’une présence française en Floride si proche de leurs colonies, ils chargèrent l’amiral espagnol Pedro Menéndez de Avilés de les en déloger et d’occuper les lieux en permanence. Après être passée des mains des Français à celles des Espagnols puis à celles des Anglais, elle était devenue définitivement Espagnole.

Dès lors, depuis l’Espagne afflua une vague de colons qui encouragèrent les tribus indiennes Creek, qui se nommaient elles-mêmes les simano-li, une adaptation du mot espagnol cimarrón, qui signifiaient fuyard, à s’établir en fermes, ceci dans le but d’arrêter la progression des Anglais vers le Sud. L’acceptation d’esclaves fugitifs parmi eux devint un sujet de discorde et fournit le prétexte par l’armée des douze colonies, devenues États-Unis, pour attaquer les Séminoles au sud de la Géorgie puis en Floride. Les États-Uniens essayèrent d’en profiter pour grignoter la colonie espagnole qui détenait la plupart des embouchures des grands fleuves de ce côté du continent.

C’est dans ce théâtre que le Gouverneur Carondelet dû faire face, à peine en poste, à un soulèvement des tribus indiennes qui terrorisaient la région. Appelé à la rescousse par les autorités de Saint Augustine et des planteurs terrifiés, il décida d’envoyer une flottille de neuf navires. Le temps qu’elle arrive à bon port, le chef Creek, William Augustus Bowles s’était enfermé dans le Castillo de San Marco, chef-d’œuvre militaire étoilé inspiré de Vauban, surplombant la pointe de l’île Anastasia.

Le chef reclus avait supplanté un autre chef, McGillivray. Ce dernier avait dirigé les Creeks, quelques années plus tôt, pendant la révolution américaine et avait chassé les Anglais. William Augustus Bowles avait eu la mauvaise idée de combattre du côté des perdants et avait donc dû les suivre alors. Il avait donc séjourné en Angleterre un temps, mais à son retour, un revers de fortune le nomma commandant en chef de la tribu.

Dans son temps, le chef McGillivray avait pris de l’importance au sein des tribus en organisant la résistance devant l’expansion de leurs voisins géorgiens qui violaient sans vergogne leur territoire. Il avait reçu des Espagnols de Floride de l’aide sous forme d’armes pour combattre les envahisseurs. Il avait pour cela œuvré à l’unification du peuple creek en luttant contre les chefs de village qui, individuellement, vendaient des terres aux États-Unis. Mais pour obtenir la reconnaissance de la souveraineté de son peuple, il avait dû céder, à l’inverse de ses principes, une part significative des terres restantes sur le sol géorgien aux nouveaux États-Unis. Cela avait entraîné une grande colère des tribus qui l’avait destitué pour le remplacer par le chef Bowles arrivé opportunément.

Chief Bowles BowlAussi le 16 janvier 1792, avec une bande de Creeks, le chef Bowles prit la relève de la résistance. Pour cela, il décida de frapper fort et conçut un plan pour capturer le fort. Il utilisa la compagnie écossaise de marchands qui commerçait avec les Indiens et qu’il considérait comme des voleurs. Sous prétexte d’y venir chercher des fournitures commandées pour les plantations séminoles, il pénétra dans l’enceinte du fort avec plusieurs chariots dans lesquels se cachaient ses guerriers, copiant Ulysse sans le savoir. La troupe n’avait aucune raison de se méfier des Indiens, elle ne pensait craindre que les Anglais et il n’y avait pas eu depuis bien longtemps d’attaques à leur encontre. La prise du fort fut le début d’une révolte qui ne devait guère s’interrompre. Elle commença, à la terreur de ses occupants, par le pillage de la « Panton, Leslie, et stocker Co. » Au Castillo de San Marco et de la ville de Saint Augustine puis de ses alentours.

William Augustus Bowles, le flambeau de la colère en son pouvoir, enflamma ainsi tout le nord des Florides, massacrant les planteurs, libérant les esclaves qui se ralliaient ensuite aux guerriers. Son influence contre les Espagnols eut un tel effet que ceux-ci offrirent six mille dollars et mille cinq cents barils de rhum pour sa capture.

Juan-Felipe se retrouva au bas des hautes murailles du Castillo en partie déserté par les Espagnols depuis les évènements, au moment précis où le chef Bowles et une centaine de ses guerriers s’y barricadaient. L’arrivée de la flottille au large les avait pris de court aussi s’étaient-ils réfugiés au sein de l’enceinte.

Juan-Felipe, le capitan da Silva et leur régiment installèrent leur campement entre le fort et les marais du Nord. La saison était agréable aussi, ils ne souffraient pas des moustiques ni des fortes chaleurs. Ils passaient le temps en surveillant une zone où rien ne bougeait, en chassant pour améliorer l’ordinaire et en jouant aux cartes.

Chaque matin, Juan-Felipe contournait le Castillo par l’Ouest et allait faire son rapport à Saint Augustine que les Espagnols avaient réintégré. Son supérieur, Don de Gayoso Lemos, avait trouvé le confort adéquat à son attente dans une belle demeure épargnée du feu des révoltés et entourée de palmiers face à la rivière de Matanzas qui séparait le continent de l’île Anastasia. Accueilli avec chaleur à chacune de ses venues, il avait trouvé, comme tout un chacun, son supérieur très affable avec de bonnes manières, mais très vite il avait découvert l’autre facette, l’homme hautain et imbu de lui-même qui ne doutait pas de résoudre en peu de temps ce qu’il appelait « un incident « . Mais il n’avait rien à dire ni à penser, c’était son supérieur, il s’exécutait.

Don de Gayoso Lemos ruminait. Il ne digérait toujours pas la nomination de Gouverneur du baron de Carondelet par l’Espagne alors que don Miró lui en avait fait espérer l’obtention. Il avait très mal pris l’ordre de venir régler cette révolte indienne mineure pour son statut. Il se pensait destiné à de grandes choses. Il l’avait prouvé sitôt nommé gouverneur du district de Natchez par le gouverneur Miró, il avait redessiné lui-même la ville. Il l’avait déplacée du bord de l’eau sur les hautes falaises de la rive orientale de la rivière Mississippi. À deux miles du tristement célèbre Fort Rosalie. Il avait établi une maison de maître et une plantation qu’il avait appelée Concorde et avait fait venir à grands frais la plus grande partie des matériaux d’Espagne. Seulement il avait dû laisser sa nouvelle femme Elizabeth Watts, de Philadelphie, qui avait fort mal pris d’être abandonnée juste après son mariage, tout ceci pour tourner en rond. Il ne décolérait pas, les séminoles harcelaient la région d’une guérilla difficile à contrer alors que leur chef le narguait depuis les remparts de la citadelle.

Governor Manuel Luis Gayoso de Lemos (1747-1799)
Governor Manuel Luis Gayoso de Lemos

Le gouverneur militaire dut patienter cinq semaines avant que le chef William Augustus Bowles se décide enfin à vouloir négocier. Pour cela, le gouverneur espagnol fit installer entre le fort et la ville, sur une partie dégagée, une tente devant servir d’abris solaire et ouverte de deux côtés afin de laisser passer l’air. Le gouverneur espagnol dévoila un aspect de sa nature qu’il cachait avec soin sous une langueur créole, une intelligence rapide et dangereuse pour ses ennemis, d’autant qu’elle était sournoise. Il n’avait pas du tout l’intention de parlementer quoi que ce soit avec ce séditieux, d’autant qu’il avait déjà négocié avec le chef McGillivray un traité promettant de respecter la souveraineté Séminoles dans les Florides en échange de la paix.

Le matin de la négociation, le soleil se leva dans un ciel limpide, les Espagnols s’installèrent autour de la table, tous étaient discrètement armés. Aux alentours se tenait en embuscade un escadron au cas où cela ne tournerait pas à l’avantage des Espagnols. Les portes du fort s’ouvrirent pour laisser passer le chef indien et quatre de ses guerriers. De grande taille, il s’avançait calmement dans toute la majesté de son rang. Il était vêtu à l’européenne et coiffé d’un turban rayé empanaché d’aigrettes. Les Espagnols à son approche, dont Juan-Felipe faisait partie, se levèrent et resserrèrent leurs rangs. Le gouverneur satisfait de se voir en nombre supérieur accueillit la délégation indienne avec un sourire qui se voulait amical alors qu’il était narquois. Après quelques phrases conventionnelles, le gouverneur Don de Gayoso Lemos proposa à tous de s’asseoir. Devant le manque de chaise la plupart des Espagnols durent rester debout, ce qui mit mal à l’aise les séminoles. Don de Gayoso Lemos ignora la gêne et entama les pourparlers comme si de rien n’était. Les Indiens accaparés par les tractations se détendirent et ne perçurent pas le moment où se déclencha l‘attaque. Au signal prévu, les Espagnols se saisirent d’eux avant qu’ils ne puissent réagir, un seul indien eut le temps de sortir un coutelas caché dans sa botte blessant ainsi légèrement un des Espagnols. Don de Gayoso Lemos avait renversé les rôles et avait saisi sur place son ennemi qu’il envoya aussitôt à Cuba pour finir ses jours, du moins le pensait-il.

Don de Gayoso Lemos ne voulait pas rester plus longtemps dans les parages, mais pour être sûr que tous les séminoles soient informés des changements, il envoya des escadrons dans toute la péninsule. Celui dont Juan-Felipe était le capitan parti pour le sud, vers les marais.

*

Les cinq canoës avançaient en file indienne, au rythme régulier des rameurs sous le pic du soleil que les grands pins paraient. Juan-Felipe, en tant que capitan de l’escadron, était sur la première, il avait six hommes sur chaque. Il avait du mal, malgré le danger, à garder son attention devant le spectacle paradisiaque qu’ils traversaient. La chaleur et la fatigue du voyage n’aidaient pas à se concentrer.

L’escadron commandé par Juan-Felipe avait tout d’abord été cherché la rivière Saint-Jean à la bourgade de Pilatka. Ils avaient traversé des sous-bois formés d’arbustes à baies, de petits chênes et de palmiers des sables, croisant des troupeaux de cervidés au son du pic à bec ivoire. La région abondait d’animaux en tous genres, du plus inoffensif au plus féroce. Ils avaient même dû chasser un matin de leur camp une panthère par trop amicale. Juan-Felipe avait songé qu’il ferait bon de vivre dans ces contrées giboyeuses, où ils avaient pris le temps de chasser.

Arrivés à la rivière Saint-Jean qui parcourait la péninsule dans sa longueur, ils avaient longé le cours d’eau vers le Sud à l’abri des palmiers et des chênes couverts de leurs dentelles de mousses tombants des branches en écharpes ondoyantes. Ils avaient pu traverser celle-ci juste après le lac Georges et avaient continué vers l’Est en direction des collines, restes de dunes ancestrales couvertes d’arbres de grande taille, qui coupaient la péninsule en deux du nord au sud. Ils les parcoururent plusieurs jours. Après avoir croisé et longé plusieurs lacs de diverses tailles, ils trouvèrent celui qu’ils cherchaient le lac Kissimmee où ils savaient trouver la tribu de leurs guides séminoles et donc amie. Après marchandage, ils avaient échangé leurs montures pour des canoës. Juan-Felipe n’était pas sûr d’avoir fait une bonne affaire dans l’échange, mais il n’avait pas eu le choix la topographie étant à majorité aquatique.

IMG_1818.JPGLeur décor changea, laissant derrière eux les immenses forêts de chênes, ils glissèrent sur des rivières bordées de pinèdes et de cyprès, faisant fuir les alligators et s’envoler des myriades d’oiseaux multicolores sur leur passage. Ils avançaient lentement au fil du courant. Ils s’étaient perdus à plusieurs reprises tombant dans des culs-de-sac, sortant les canoës et les portant jusqu’à un autre bras de rivière, tant et si bien qu’ils ne savaient plus s’ils étaient toujours sur la rivière Kissimmee. Leurs deux éclaireurs séminoles ne se départaient pas de leur calme proche du mutisme, mais ils guidaient le groupe toujours plus loin vers le Sud. Pendant ce long périple, ils n’avaient rencontré aucun autre campement indien ce qui ne faisait pas l’affaire de Juan-Felipe. Il doutait de l’efficacité de la démarche, d’autant que rien ne lui laissait penser que les Indiens, qu’il rencontrerait, les penseraient pacifiques. Cela faisait près de deux semaines qu’ils ramaient sur des cours d’eau, traversant des lacs aux bords incertains noyés sous une végétation luxuriante. Ils n’étaient même pas sûrs d’être sur la bonne route, les cartes en sa possession étaient fausses, le découragement envahissait la troupe. L’un de ses hommes, originaire du nord de la province, et connaissant bien les séminoles, lui expliqua que contre toute évidence, le territoire abritait des dizaines de clans chacun avec son propre chef, et bien que parlant différentes langues, quand l’un des chefs appelait à faire la guerre, le message circulait parmi les autres tribus. Ils pouvaient donc espérer que l’inverse puisse se produire, fallait-il encore les croiser et encore dans de bonnes conditions.

Ils arrivèrent au lac Mayaco au coucher du soleil, ses rayons rougeoyants affleurant sa surface, et teintant tout ce qu’ils touchaient. Juan-Felipe songea que le Paradis devait y ressembler. Ils longèrent le lac par l’Ouest et cherchèrent où établir leur campement. Ils remarquèrent et choisirent une sorte de crique après l’embouchure d’une rivière qui semblait remonter vers le Nord. Ayant taillé les hautes herbes, ils se dégagèrent un espace. Ils s’étaient placés sur un terrain partiellement boisé, bordé d’un marais d’un côté et du lac de l’autre. Pendant que certains montaient des tentes, un groupe parti chasser aux alentours tandis que les autres préparaient un feu pour le repas. Les sentinelles furent postées pour la forme, car visiblement ils étaient seuls dans la contrée. Le gros du corps expéditionnaire le moment venu se regroupa autour de la marmite, chacun remplissant son écuelle. Juan-Felipe se joignit à ses hommes et s’adossa à un tronc d’arbre que ses hommes avaient traîné jusque-là pour servir de siège. Les uns plaisantaient, les autres se racontaient le pays qui leur manquait. Le manque de civilisation et de leur famille pesait sur le cœur de chacun. Juan-Felipe de son côté laissa errer ses pensées vers Antoinette-Marie et se questionnait à son sujet. Il se sentait très épris de la jeune fille et s’en étonnait lui-même. Elle avait envahi la moindre de ses pensées et cela lui causait moult tourments. « – Saurait-elle patienter jusqu’à son retour ? ». Ils s’étaient si peu vus, il s’accrochait à son souvenir comme un naufragé à sa bouée.

toiles peintes par Don Oelze.jpgLes conversations petit à petit s’arrêtèrent, chacun réalisant le silence, étrange, profond, anormal qui les entourait. Leurs sens aux aguets les hommes cherchèrent instinctivement leurs armes, ils se retournèrent vers la forêt s’adossant au lac. Un hululement jaillit sur leur droite, repris plus loin, certains hommes reculèrent vers les embarcations seules zones de replis. Juan-Felipe n’eut pas le temps de donner des ordres qu’une horde d’Indiens peinturlurés de rouge sortit de nulle part et fondit sur eux. Ils se replièrent vers le lac tout en tirant vers les hurlements guerriers. Les attaquants furent aussitôt pris sous le feu nourri des défenseurs. Mais les Indiens étaient supérieurs en nombre et excepté les canoës rien ne pouvait leur servir de rempart. Des corps-à-corps s’engagèrent au détriment des Indiens ou des Espagnols laissant de chaque côté des victimes ensanglantées qui ne se relèveraient pas. Les Espagnols se précipitèrent à bord des embarcations couvrant de leurs feux les derniers d’entre eux. Au moment où Juan-Felipe se décida à sauter dans le canoë, une flèche se figea dans son dos lui coupant le souffle. La douleur fut-elle qu’il ne vit plus rien hormis une lumière blanche. Il allait tomber à la renverse, mais son second eut le réflexe de le rattraper, de le saisir à bras le corps. Ses compagnons ramaient avec force pour s’éloigner de la côte pendant que d’autres tiraient empêchant leurs assaillants de s’approcher. Ignacio Pérez y Alvares hissa le jeune homme sans connaissance à bord. La lune se levait sur le lac remplaçant l’astre solaire, le vent apporta des nuages et plongea les fuyards dans une nuit profonde dans laquelle ils devinaient à peine les lieux. Les rescapés se regroupèrent, il n’y avait plus que trois canoës sur les cinq et ils n’étaient pas pleins. Ils s’étaient tout d’abord dirigés vers le centre du lac et contournèrent sans vraiment s’en rendre compte les îles qui longeaient la côte Ouest de celui-ci. Le ciel se dégageant ils purent à nouveau s’orienter et se dirigèrent vers le sud où ils savaient trouver une rivière qui les ramènerait vers la mer des caraïbes. Ils se perdirent dans le marais qui se mélangeait avec la rivière Caloosahatche, lorsque le soleil se leva à nouveau à défaut de trouver celle-ci, ils choisirent de se diriger vers l’Ouest. Ils étaient à cran et guettaient sans cesse le moindre mouvement de la nature de peur de revoir surgir leurs agresseurs. Puis tout à coup les rameurs réalisèrent que leurs efforts étaient assistés d’un courant, bien que n’en percevant pas les limites, ils en déduisirent qu’ils étaient dans le lit de la rivière ou tout au moins d’une rivière à défaut de Caloosahatche.

Dès qu’ils se pensèrent en sécurité, ils s’arrêtèrent sur une berge, ils devaient ôter la flèche fichée dans le dos de leur capitan. Celui-ci divaguait dans un semi-coma dont il ne sortait pas. Ils le transportèrent sur la rive et après s’être concertés, ils décidèrent qu’ils n’avaient rien à perdre, il fallait enlever la flèche en espérant qu’elle n’ait rien touché de vital. Mais quand il fallut passer à l’action, nul ne s’en sentit le courage. Ignacio Pérez y Alvares rompit la hampe et remis à plus tard les soins qu’aucun d’entre eux n’était apte à prodiguer. Ils se remirent en route et décidèrent de ne pas s’arrêter avant d’avoir rejoint un lieu où cela puisse se faire. La respiration de Juan-Felipe était de plus en plus difficile et la fièvre l’avait visiblement envahie. Il délirait marmonnant sans cesse.

Deux jours plus tard, à la nuit tombée, sous une grosse pluie qui les trempait, malgré le manque de visibilité, ils découvrirent enfin la civilisation, la bourgade de Punta Resa. Juan-Felipe avait survécu. L’avant-poste situé à la pointe de l’embouchure de la rivière et de la mer s’abritait au bout d’une plage de sable blanc sous des palmiers qui se courbaient dangereusement sous les bourrasques au jugé d’Ignacio. Ce n’était pas vraiment un village, plus un amas de baraques de planches entourant deux bâtiments plus cossus dont l’un était le comptoir, magasin d’approvisionnement des blancs et des Indiens et l’autre l’auberge. Ignacio et ses hommes tirèrent leurs canoës le plus loin possible sur la plage pour qu’ils ne soient pas emportés. Le second se dirigea vers la taverne dont il apercevait la lumière par les interstices des volets qui barricadaient les fenêtres. Il pénétra dans celle-ci sous le regard surpris de l’aubergiste et de deux hommes du cru qui éclusaient leurs chopines tout en jouant aux cartes. Ignacio ne put s’empêcher de penser que décidément tous les aubergistes devaient être ventripotents et affables, car l’homme qui le salua ressemblait à une barrique prête à rouler. « – J’ai neuf hommes dehors et un blessé très grave, y a-t-il par hasard un docteur dans les environs ? » Il omit de dire qu’il n’avait pas une piastre. L’aubergiste ne fut pas dupe, mais il avait remarqué les lambeaux d’uniformes de l’espagnol, il comptait bien se faire payer par l’armée dont le comptoir était sa représentation. « – Pour tes hommes, pas de problèmes, je vais voir ce que je peux trouver pour les rassasier, mais pour dormir je n’ai que deux chambres à l’étage et tu devrais y mettre ton blessé. Ils devront donc se contenter de la salle commune. Quant au docteur, le plus près, c’est celui qu’il doit y avoir sur le brick dans la baie.

– Bien, c’est quel pavillon ?

– Va savoir l’ami !

Ignacio ressortit avec l’aubergiste qui lui montra du doigt le navire que l’on devinait au loin. Le second rejoint ses hommes, il en prit deux et envoya les autres se mettre à l’abri dans le bâtiment avec leur capitan. Les hommes ne se le firent pas dire deux fois.

Vlaschenko Valentine (Ukrainian:Russian- 1955) | Ship in a stormIgnacio remonta donc dans un canoë et ballottés par une mer mouvementée, ils s’approchèrent tant bien que mal du brick. C’était un petit bâtiment, mais qui devait aller vite. « – À tous les coups, un bâtiment pirate » pensa le second, mais il n’avait pas le choix ou son capitan mourrait. Au bas de celui-ci essayant de ne pas le heurter au risque de passer par-dessus le canoë, il héla essayant de couvrir le bruit de la mer. Un marin se pencha et jeta une échelle de corde. Ignacio grimpa seul et découvrit à son arrivée un homme mince élégamment habillé aux cheveux longs et blonds, entouré de plusieurs hommes armés peu rassurants. Avec un demi-sourire, l’homme s’adressa au militaire espagnol avec un fort accent, qu’Ignacio supposa hollandais. « – Bonjour, l’ami, que nous vaut cette visite tardive ?

– Je viens voir si vous pouviez mettre à ma disposition votre chirurgien, car mon capitan a gravement été blessé lors d’une escarmouche avec des Indiens.

Le capitaine du navire trouvait la situation cocasse, dans d’autres situations l’espagnol n’aurait essayé que de l’embrocher. Il ne se considérait pas comme un pirate, mais comme un corsaire à la solde des nouveaux États-Unis, et ne faisait que de la contrebande.   Mais les aléas de la vie vous font rencontrer les gens dans des situations parfois contradictoires, et il n’avait rien contre les Espagnols hormis l’intérêt qu’il portait à leurs cargaisons. Il appela donc son chirurgien, un homme entre deux âges, rouquin d’origine irlandaise avec des lunettes sur un nez busqué, ce qu’Ignacio trouva rassurant pour un homme de sa profession. Dans une langue qu’il ne comprenait pas les deux hommes échangèrent des propos, le chirurgien se retourna vers l’espagnol et avec un accent rocailleux s’adressa à lui. « – Je vous accompagne avec mon aide ». L’aide était un grand gaillard très blond, ressemblant plus à un guerrier viking qu’à un aide-soignant, mais Ignacio ne s’en formalisa pas, il avait bien compris que c’était pour protéger le praticien que l’homme venait.

En attendant le chirurgien, les hommes avaient installé le blessé dans la chambre de l’étage. Spacieuse, sur deux murs une fenêtre, car elle faisait l’angle de la bâtisse, c’était la plus confortable de l’auberge. Dans la salle, la femme de l’aubergiste et sa servante, une indienne noire, s’activaient à préparer de quoi manger. La femme de l’aubergiste ronchonnait un peu, car elle ne voyait pas comment ils allaient se faire payer. Mais devant la détresse évidente des hommes son bon cœur reprit le dessus.

Ignacio, le chirurgien et son pseudo aide montèrent dans la chambre du blessé et trouvèrent dans le grand lit Juan-Felipe geignant. Ignacio et le Viking le retournèrent avec délicatesse sur le côté pour que le médecin puisse l’ausculter. Celui-ci fit une grimace, la plaie était noire, purulente et boursouflée, rien d’encourageant. Il réclama plus de lumière, des linges, de la charpie, de l’eau chaude et de l’alcool. L’aubergiste s’activa et ramena le tout. Le chirurgien attrapa la bouteille d’alcool, un alcool de maïs à déchirer les tripes, en but une rasade et en fit ingurgiter à Juan-Felipe jusqu’à qu’il ne réagisse plus. Il sortit de sa trousse des instruments coupants et commença sa tâche. Il incisa la plaie pour dégager la pointe de la flèche et pressa la blessure pour en faire sortir en abondance un liquide visqueux jaune et noirâtre mêlé de sang. La douleur fut elle que Juan-Felipe émergea de sa somnolence éthylique, et hurla sous la fulgurance, vrillant l’estomac d’Ignacio. Dieu sait qu’il était habitué aux horreurs du combat, mais là dans cette chambre à la lueur vacillante des bougies il lui était pénible de voir son supérieur supporter une telle souffrance. Juan-Felipe s’évanouit, ce que le chirurgien ponctua d’un « c’est parfait ! ». Il poursuivit son œuvre extirpant la pointe, nettoyant la plaie, la recousant et pour finir la pansant et bandant le torse étroitement. « – Voilà ! c’est terminé, mais je ne peux garantir qu’aucun organe ne soit touché. Changez la charpie trois fois par jour, désinfectez la plaie à l’alcool même si le blessé rechigne et bandez-le serré. Je ne peux rien faire de plus. » Ignacio retint le chirurgien, il ne se voyait pas soignant son capitan seul dans ce trou perdu où il n’aurait aucun médicament ni aucun médecin à sa portée. « – Je sais que ce que je vais vous demander peut paraître étrange, mais croyez-vous que votre capitaine serait prêt à emmener don de Puerto Valdez jusqu’à un endroit plus civilisé ? Sachant que pour les contreparties, il lui faudra attendre son rétablissement hypothétique et son retour à La Nouvelle-Orléans.

– Je ne sais. Si tel est son choix, nous viendrons le chercher demain matin, attention si cela se fait, nous n’emmènerons que lui.

– Vu les circonstances, je n’ai pas le choix, ici il mourra.

– Bien !

Refusant de se faire raccompagner, le chirurgien et son aide partirent sur la plage et avec une lanterne ils signalèrent leur position, une chaloupe fit l’aller-retour du brick à la côte. Le lendemain, la tempête était finie, la plage était jonchée de débris. Ignacio sur la galerie de l’auberge guettait le brick qui mouillait au loin. Il se rongeait les sangs, il n’était guère enthousiaste à l’idée de confier son capitan à des pirates, mais il savait qu’il n’avait pas le choix. C’était la seule chance de Juan-Felipe. Lorsqu’il aperçut la chaloupe avec le capitaine du brick à son bord, il respira, il n’avait guère cru à cette possibilité.

Deux heures plus tard, le navire disparaissait de la vue d’Ignacio avec à son bord Juan-Felipe.

*

Charles Adams
Charles Adams

Charles Adams, comme il se faisait appeler, personne ne connaissant vraiment son nom et lui-même préférant ne pas s’en souvenir, avait accepté le marché de dupes en toute connaissance de cause. Il n’aurait pas su dire pourquoi, peut-être l’ironie de la situation. Il fit installer le malade dans sa cabine, seule cabine convenable à bord. Il trouva son convive en piteux état, mais bon il avait accepté. Il ne le garderait même pas en otage, car il avait de grandes chances de trépasser et il n’était pas sûr de toute façon d’en tirer grand émolument.

Charles Adams n’était pas né pirate, personne ne naît pirate. Il avait dû fuir son pays après avoir tué l’homme qui avait violé sa fiancée. Dans bien des cas cela aurait été considéré comme une affaire d’honneur, mais l’homme était noble et lui roturier, simple artisan. Après avoir abandonné celle qu’il aimait dans un couvent dans un état de prostration dont on lui avait assuré qu’elle ne sortirait plus, il s’était embarqué à Liverpool pour les Amériques à la veille de la guerre d’indépendance. Il avait changé de nom et s’était engagé dans l’armée anglaise à peine après avoir touché le sol. Rapidement, il avait compris à quel point dans ce camp la cause était injuste alors il changea de camp et à nouveau de nom. La guerre finie sans plus de revenus, il embarqua sur un navire-corsaire. Il navigua trois années sous les ordres d’un capitaine dont tous trouvaient le partage des gains injustes, alors il remplaça le capitaine après un duel dont il eut le dessus et depuis il courait l’aventure avec son équipage.

 Le brick fit du cabotage jusqu’à la baie Espiritu Santo, puis traversa le golfe du Mexique sans rencontrer de problème. Pendant ces trois jours de voyage, Juan-Felipe sortit peu à peu des vapeurs de la fièvre, arrêtant de délirer.

Devant La Mobile il était en état de comprendre ce qu’il faisait sur ce brick et comment il y était arrivé. Il eut une longue conversation avec son hôte lors de laquelle il se présenta et le remercia lui assurant qu’il remettrait une gratification à la personne de son choix qui se présenterait en son nom à La Nouvelle-Orléans. Charles Adams décida de croire en la sincérité de son invité et lui assura qu’il viendrait lui-même.

Ils pénétrèrent dans la baie de La Mobile par une nuit noire sans lune entre sa pointe et île Dauphine pour ne pas se faire remarquer. Ils restèrent le plus longtemps possible au milieu de la baie avant de s’approcher de la ville tout en passant au large du Fort-Charlotte. Entre le fort et la ville, Charles débarqua le convalescent porté dans une civière par deux marins, dont le Viking accompagné de son chirurgien qui connaissait la ville. Évitant le plus possible les rues où pouvait circuler la garde au milieu de la nuit, ils rejoignirent la rue Dauphine. Elle partait du port et faisait un coude, suite auquel se trouvait l’hôpital de la ville tenu en partie par des ursulines. Le chirurgien frappa à l’une des portes latérales où il savait être le gardien. Celui-ci ouvrit la lucarne et demanda ce qu’ils voulaient à cette heure. « – Va chercher la mère et dit lui qu’on a un blessé et te pose pas de question. »

Un quart d’heure plus tard, la mère arriva en colère d’avoir été sortie du lit. « – Qu’est-ce que c’est ? » Elle accompagna sa question en avançant sa lanterne pour voir. « – Brendan, Brendan Fergusson ! Et tu ne peux pas me visiter à une autre heure ! » S’exclama la mère reconnaissant le chirurgien. Elle en avait des palpitations, elle n’avait pas vu depuis si longtemps son frère. « – Je t’amène un convalescent

– Mais enfin tu ne peux surgir comme cela pour m’amener un moribond au milieu de la nuit. Comment je vais expliquer cela demain ?

– Voyons Maureen, tu ne veux tout de même pas que j’abandonne le marquis de Puerto Valdez sur les marches de l’église ? »

Effectivement, ce ne pouvait se faire. Malgré son courroux, elle guida son frère et ses porteurs de civière vers une cellule où elle fit installer son invité surprise. « – Je l’ai pansé avant de te l’amener, tu n’as rien à faire avant demain. Je suis désolé, mais je ne peux rester plus longtemps. » Il avait à peine fini sa phrase qu’il tournait les talons suivis de ses acolytes.

*

Ce fut le soleil qui le réveilla. Juan-Felipe trouva à son chevet une sœur ursuline. Il s’était endormi dans un bateau pirate et se réveillait dans un dispensaire. Il était dans une cellule austère aux murs blanchis à la chaux dont la fenêtre donnait sur un jardin luxuriant. Il avait du mal à mettre ses idées en place. La sœur lui souriait. « – Où je suis ?

– Vous êtes à l’hôpital de La Mobile, mon frère.

– Ah ! Et je suis là depuis longtemps ?

– Non, vous êtes arrivé cette nuit. Je vais chercher la mère supérieure, je pense qu’elle a quelques questions à vous poser. Voulez-vous vous redresser ?

– Oui, je veux bien.

Elle lui glissa des coussins sous le dos, lui donna à boire et sortit.

Quelques instants plus tard, la mère entra, c’était une belle femme, ce que n’arrivait pas à cacher son habit. « – Bonjour, mon fils, vous sentez vous bien ?

– Oh oui ma mère, je n’ai pas été aussi bien depuis longtemps, à ce sujet pouvez-vous me dire quel jour sommes-nous ? Surprise, elle répondit. « – Jeudi 22 mars.

– Déjà, ça fait si longtemps !

– Excusez-moi mon fils, les hommes qui vous ont amené cette nuit m’ont dit que vous étiez le marquis de Puerto Valdez, est-ce vrai ?

– Oui ma mère. Je suis capitan dans l’armée royale détachée en Floride. Le dernier souvenir que j’ai de cette campagne est une attaque par les Indiens au bord d’un lac.

– Mais comment êtes-vous arrivé jusqu’à nous ?

– C’est mon second, ce bon Ignacio qui m’a confié au capitaine d’un brick et à son chirurgien. L’un m’a amené et l’autre m’a soigné. Juan-Felipe comme la mère omit le fait que le capitaine du navire était un pirate. « – Vous pouvez faire prévenir le fort Charlotte de ma présence dans ses murs ?

– Évidemment ! Évidemment ! Se demandant déjà comment elle allait pouvoir expliquer l’arrivée nocturne du convalescent.

Quinze jours plus tard, en partie remis, il se rendit à Biloxi, puis de là il reprit un bateau jusqu’au lac Borgne et rejoignit le lac Pontchartrain par la passe de Chef Menteur, arrivé à fort Saint-Jean, il repartit pour La Nouvelle-Orléans. Il arriva enfin le mardi 13 avril une semaine après Pâques et croisa sans le savoir Antoinette-Marie.

Chapitre 47

Des nouvelles, Printemps 1792

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Un mois auparavant, sur les bords du Mississippi, Antoinette-Marie et Nathalie de Maubeuge, se promenaient bras dessus bras dessous, suivies d’Esther et des deux dogues sur ses talons. S’ennuyant Antoinette-Marie avait éprouvé l’envie de se changer les idées, de retrouver les bruits de l’animation de la ville, le spectacle des gens de La Nouvelle-Orléans. La douceur du printemps avait décidé Madame de Maubeuge à faire une promenade sur la place d’armes. La journée était belle, la brise venant du fleuve caressait doucement la peau des promeneuses, les marchands envahissaient la place sur laquelle déambulaient les promeneurs. De la grande levée à l’emplacement du Cabildo, aux ruines non encore relevées, la ville n’était qu’un flot ininterrompu de gens, d’objets à vendre et à acheter, de fruits et de nourritures de toutes sortes devant lesquels elles déambulèrent jusqu’à la digue. D’un côté sur les allées pavées longeant la place, se trouvaient des alignements de minuscules boutiques où s’écoulait tout ce qui pouvait être vendu ouvertement. C’était un vaste bazar auquel les Orléanais venaient s’approvisionner, toutes classes mêlées, attirés par la harangue des commerçants, et qu’ils surnommaient l’allée des pirates. De l’autre, le marché bruissait de sa foule habituelle, devant les étals aux couleurs de la Caraïbe et de l’Amérique du Sud. Antoinette-Marie humait l’effluve mêlé des sucreries, des ateliers de torréfaction, des multiples épices mêlées à ceux des fruits, du filé, de l’okra, des légumes, et des jardins fleuris donnant sur la place d’armes, fronçant le nez quand s’y rajoutait l’inévitable puanteur des poissonneries.

ECOLE FRANCAISE VERS 1790, ENTOURAGE DE LOUIS ROLAND TRINQUESSE.pngC’est au milieu de ce déferlement de sensations qu’un homme roux âgé courbé sur sa canne bouscula Antoinette-Marie qui, surprise, émit un petit cri. Elle allait le remettre à sa place pour sa maladresse quand il lui glissa un message dans la main avant de disparaître prestement malgré son âge. Elle ne prit pas le temps d’identifier l’inconnu. La marquise intriguée lui demanda ce qu’il se passait. « – L’homme qui m’a bousculé, il m’a donné un papier.

– Montrez ! Antoinette-Marie déplia le papier crasseux et le lut « – ne vous inquiétez pas, il est vivant ! » le cœur de la jeune fille s’emballa, s’agirait-il de lui ?

– Mais qui est vivant ? Interrogea Madame de Maubeuge.

– C’est que je ne sais pas. Cet homme a dû se tromper… Baissant les yeux, elle rajouta. « – À moins que ce ne soit au sujet de don de Puerto Valdez. » Elle n’avait pas eu de ses nouvelles depuis plus d’un mois. Elle avait bien reçu une missive, par l’intermédiaire de Monsieur Bevenot de Haussois, quinze jours après son départ, mais ensuite plus rien. Elle espérait, aussi étrange que fût sa venue, que ce message laconique parla bien de Juan-Felipe. « – Vous n’avez pas eu de ses nouvelles depuis longtemps ? » Demanda Madame de Maubeuge, qui connaissait en partie la réponse, car elle-même avait essayé d’en obtenir par l’entourage du gouverneur, mais rien. Certains pensaient qu’il avait trouvé la mort dans ce pays de sauvages. La jeune fille rougit et rebaissa instinctivement les yeux. « – Non, cela fait plus d’un mois que je ne sais rien.

– Et cela vous tient à cœur, n’est-ce pas ?

– Je crois bien. Émit-elle dans un soupir, car elle aurait aimé garder plus longtemps son secret. Voyant son amie attristée, les larmes lui venant aux yeux, énergiquement Nathalie de Maubeuge reprit. « – Alors il faut espérer et ma foi aussi étrange que cela puisse paraître ce sont, peut être, effectivement de ses nouvelles que vous avez dans les mains.

– J’ose l’espérer.

– C’est ce dont il m’avait semblé et il le faut. Poursuivant sur sa lancée devant la mine déconfite de sa compagne, occultant volontairement l’éventualité d’un drame. « – Vous savez Antoinette-Marie, Juan-Felipe n’est pas un mauvais parti, outre le fait que c’est un valeureux capitan de notre gouverneur, il a reçu en gratification de la part de don Miró, pour avoir sauvé une de ses nièces, une double parcelle dans le carré, rue de Bourgogne. De plus, je sais de source sûre qu’il attend la vente d’un bien en Espagne. Et puis c’est un bel homme, ce qui n’est pas négligeable, et votre alliance serait bien vue de notre nouveau gouverneur. » Antoinette-Marie ne put s’empêcher de rire devant cette vente en bonne et due forme de l‘homme que son cœur avait de toute façon choisi.

– Décidément, Nathalie, vous ne perdez pas le Nord, voilà un homme avec beaucoup de qualités à vos yeux, mais rassurez-vous, il a mon agrément, bien qu’il ne m’a rien demandé.

– Cela ne saurait tarder. Si je ne m’abuse, il est venu vous voir avant de partir, vous n’avez vraiment échangé aucune promesse ? Insista-t-elle en souriant.

– Oui bien sûr… de l’attendre…

– Et si demain nous allions voir Marguerite ?

– Et pourquoi pas ? Après tout, je ne l’ai jamais remerciée pour l’aide qu’elle nous a apportée lors de mon enlèvement. Pas plus que de ses prédictions, même si elles n’étaient guère bonnes. Accompagnées de ses conseils, elles m’ont tout de même aidée et parfois même soutenue. Et puis elles finissaient bien ! Antoinette-Marie aurait donné beaucoup pour être rassurée.

*

Elle prépara un roux, dans une casserole, avec de la farine et de l’huile végétale. Quand il fut brun foncé, elle le laissa reposer. Dans la marmite à ébullition, qu’elle avait remplie d’eau salée et poivrée, elle versa le roux et ajouta les piments doux, les oignons blancs et le céleri coupé, et fit revenir le tout. Une fois à sa convenance elle ajouta le gombo filé et le poulet découpé en morceaux. Après une bonne cuisson, elle mit au-dessus les échalotes coupées et quand elles furent fondantes elle ajouta du Tabasco. La maison embaumait les riches fragrances de la cuisson. Plus tard, elle préparerait le riz nature sur lequel elle verserait le gombo. Si elle avait le temps, elle irait acheter au port à des Indiens houmas de la chair d’alligator, Charles aimait tant ça. Charles. Charles Laveau…

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marguerite Darcantel

Elle se voyait encore montant sur l’estrade avec toute l’arrogance qu’elle pouvait afficher avec ses dix-neuf ans face à la foule des acheteurs, le vendeur aboyant ses avantages. Elle se tenait droite, cambrée, sa jeune poitrine en avant, la masse sombre de ses cheveux dégoulinant jusqu’à son dos, la taille et les attaches fines, les jambes longues, la peau ambrée. Elle se savait belle. Elle cherchait dans le groupe des planteurs celui qu’elle savait être. Au moment où le négociant allait arracher son corsage pour exhiber ses avantages, elle l’entendit annoncer « – 2000 livres ». Ce qui était déjà au-dessus du marché. Ses voisins se retournèrent vers l’enchérisseur avec un sourire ironique. Elle plongea ses yeux de biche dans les siens le remerciant déjà de ce qu’il faisait. Le marchand allait continuer son geste impudique, mais Don Carlos Laveau Trudeau intervint « – Monsieur, j’ai fait une enchère, vous ne touchez plus à cette négresse. »

Elle était née sur la plantation de son père, Henri D’Arcantel. Il était planteur de café et de cannes à sucre au bord de la rivière de Fesle à Saint-Domingue. Elle avait toujours su qu’elle était la fille du maître. La mère de Marguerite en était la tisanière attitrée, mais d’autres avaient ses faveurs, dès qu’elle était en enceinte le maître passait à une autre, mais il lui revenait toujours.

Marguerite n’était donc pas la seule, la plantation était couverte d’une multitude de ses bâtards de toutes les couleurs. Malgré la mine outragée de son épouse, à l’instigation du maître, elle était devenue l’une des compagnes de jeu de ses filles légitimes, la plus jeune étant née la même semaine qu’elle et la mère de marguerite étant sa nourrice. Elle profita de l’enseignement qui leur était donné. Lorsque son épouse agacée de la voir mimer ses filles adorées dans la maison finit par s’en offusquer et s’en ouvrit à lui, irrité, il lui répondit « – vous connaissez un autre moyen de renouveler le cheptel pour rien ? ». Elle ne dit plus rien, mais n’en garda pas moins rancune à lui comme à l’enfant.

Marguerite avait une autre singularité, elle avait toujours su ce qui devait arriver avant que cela n’arrive. Elle sentait ou plus exactement elle voyait les choses qui allaient se produire. Elle disait à sa mère. « – Attention ! le lait va bouillir ». Et la gamelle débordait. Elle annonçait que le renard allait manger une poule et il manquait une poule le lendemain matin. Elle avait tout d’abord pensé que c’était comme ça pour tout le monde, jusqu’au jour où suite à la mort d’un esclave, elle s’en était ouvert à grand-maman la nourrice du maître. « – Grand-maman, pourquoi le Isaïe est allé dans le champ, s’il savait que le taureau allait le charger ? » La vieille négresse leva un sourcil, intriguée. « – Parce que lui pas savoi ». Et toi le savoi » ? » Cela faisait longtemps qu’elle surveillait la petite de Méora, elle avait déjà remarqué que Maggie, comme tous l’appelaient, avait un comportement étrange. La petite fille regarda droit dans les yeux de la vieille pour être sûr qu’elle ne se jouait pas d’elle, ce qui tira un sourire édenté à la vielle nourrisse. Comme tous les enfants de couleurs, elle avait été en partie élevée par la vieille pendant que les mères trimaient à la tache, dans la maison ou les champs, aussi Marguerite avait toute confiance. Rassurée, avec tout le sérieux que ses cinq années pouvaient rassembler, elle reprit avec assurance. « – Évidemment que je le savais, ils me l’ont dit ! » Et elle appuya ses paroles d’un large geste comme si elle montrait une foule. « – Alors toi les voi » ! Toi êt’e de celles qui les voi »… toi savoi » Maggie même si les hommes le di’e moi c’oi’e qu’il n’y a que les femmes qui les voi ». Et elles, pas êt’e beaucoup. Moi les entend’e, mais moi jamais les voi ». » La petite fille resta muette de stupéfaction. Comment ne pouvait-on pas voir la foule qui l’entourait, qui lui parlait, qui la conseillait, qui la prévenait. Elle n’en croyait pas ses oreilles. Elle comprenait maintenant pourquoi on la regardait étrangement quand elle leur parlait en public. « – Mais grand-maman qui sont-ils alors ?

– Tes ancêt’es, des anges… Va savoi » ma petite ? Une chose êt’e sû », mieux « ien di’e de tout ça. La petite fille, qu’elle était, haussa les épaules et elle obéit jusqu’au jour le plus triste de sa jeune vie.

Ce jour-là, le maître la trouva assise à côté d’une grange pleurant toutes les larmes de son corps. « – Eh bien ! Maggie, que t’arrive-t-il ? Quel est ce gros chagrin ? » Oubliant toute mise en garde, le maître ayant toujours été gentil avec elle, la petite tout en reniflant se confia. « – C’est maman, elle va mourir à cause du bébé !

– Mais voyons Maggie, ta mère n’attend pas de bébé.

– Oh si maître ! S’emportant, il reprit. « – Oh ! tu m’agaces, tu n’es qu’un oiseau de mauvais augure, je te dis que ta mère a le ventre vide ! ».

Huit mois plus tard, Méora mourut en couches. Le maître garda rancune à Marguerite d’avoir raison et bien qu’il continuât à peupler sa plantation de petits mulâtres, aucune des mères ne remplaça vraiment la défunte. L’autre conséquence fut la mise au jour du pouvoir de la petite Maggie. Au travers des mélopées dans les champs, du son nocturne du tam-tam, cela fit rapidement, le tour de la plantation, des plantations, il y avait une négrillonne qui voyait, qui entendait, qui parlait aux ancêtres. Le village d’esclaves de la plantation D’Arcantel s’enorgueillit de sa sorcière. Il n’en avait pas jusque-là, à peine une guérisseuse. Tous voulaient connaître leur avenir, tous voulaient parler aux ancêtres, et Marguerite se rendit vite compte que cela était rarement de bons augures qui en découlaient. Elle constata que prévenir ne servait à rien, cela ne changeait guère les choses. Et ce don s’avéra très vite une malédiction pour elle, car elle voyait des choses qui le plus souvent étaient tristes, sinistres, mauvaises et qu’elle aurait préféré ne pas connaître. Les gens n’étaient pas encore devant elle qu’elle savait ce qu’ils voulaient, ce qui allait leur arriver. Petit à petit ils ne s’adressaient à elle que pour son don, don qui leur faisait peur, mais qui l’enrichissait. Tous lui donnaient des cadeaux et elle n’avait pas eu ses premiers saignements qu’elle possédait déjà plus qu’aucun autre esclave de la plantation puis des plantations voisines, car on venait de loin en catimini à la nuit tombée pour savoir son avenir. Même les blancs l’interrogeaient malgré son jeune âge et elle se méfiait de ce qu’elle leur prédisait, car elle craignait la colère de leur déception.

Cécile_Fatiman
Mambo (prêtresse vaudou)

Grand-maman prit les choses en main. Elle l’emmena voir ce que tous appelaient une prêtresse, une mambo. Elles partirent à la tombée de la nuit et se dirigèrent vers la mer. Elles entendirent tout d’abord s’élever, de derrière la dune, d’étranges psalmodies chantées au rythme des tambours. Quand elles arrivèrent sur la plage, la prêtresse semblait danser au milieu d’un groupe. Elle évoluait avec juste un pagne autour de la taille. Les bras vers le ciel, muni d’une calebasse emplie de vertèbres de couleuvre, ses yeux jaunes regardaient vers ailleurs. Au sol, autour d’un pilastre de bois érigé vers le ciel, étaient dessinés, à la craie, avec de la farine et du marc de café les symboles des Loas, les vévé. Des signes avaient aussi été peints sur le poteau Mitan, ses symboles étaient accompagnés de divers objets accrochés, notamment des feuilles de palmier royal destinées à chasser les mauvais esprits. Les tambours se mirent à battre unissant les cœurs des initiés avec ceux des Loas, les deux mondes entrèrent alors en contact par les prières, les danses, la musique et les libations. Ce soir-là, la Mambo invoquait Erzulie, le Loa de l’amour qui serait par la suite en charge d’assumer la direction de la vie de Marguerite, car bien évidemment la fillette était attendue. Et si elle était impressionnée, elle n’en montra rien. Arriva alors le moment du sacrifice. Des hommes avaient préparé une chevrette entièrement blanche en l’habillant de symboles multiples, et l’avaient nourrie et parfumée avec des potions préparées par la Mambo. Le rythme des tambours s’accéléra, se fit plus intense, et emporta les initiés dans une transe. Une fois l’animal égorgé, la prêtresse goûta son sang et y fit tremper les mains de la fillette. L’animal fut alors présenté et offert aux Loas, face aux quatre points cardinaux. Les chants et les danses redoublèrent de puissance, Erzulie entra pour la première fois dans le corps de Marguerite qui se mit à danser avec frénésie. Ses yeux se révulsèrent, elle se figea les bras ballants regardant, semble-t-il, dans le vide et elle parla d’une voix grave, inconnue de tous comme d’elle-même. « – De grands changements viennent, ils vous rendront libres, mais beaucoup d’entre vous vont mourir pour cela, mais vos enfants seront libres. » Tous regardèrent effarer la frêle fillette et croyaient voir le Loa. Ils hurlèrent tout ce qu’ils pouvaient, glorifiant le Loa de l’amour. Puis le sang coula entre les jambes de la fillette faisant redoubler la puissance des hurlements et fut annoncé par la Mambo comme un très grand miracle. Erzulie ne partit pas tout à fait, un lien s’était créé entre l’initiée et l’esprit pendant la cérémonie, et le Loa l’accompagna toute sa vie. À partir de cette cérémonie, la Mambo lui apprit nuit après nuit le culte des esprits qui tirait ses racines des pratiques religieuses et magiques de leur pays d’Afrique associées au culte catholique. Elle lui enseigna le panthéon des esprits qu’elle nommait Loas.

Marguerite devint femme au grand désarroi de sa maîtresse qui la voyait déambuler gracieusement la taille plus fine que la sienne bien que comprimée dans son corset, les hanches encore étroites et la cambrure agressive de sensualité. Elle se mit à ruminer, à calculer le moyen pour se débarrasser de cette fille qui était un affront continuel. Elle savait que son époux refusait de vendre ses bâtards, quelle qu’en soit la raison, une sorte de sentimentalité dont beaucoup ne faisaient pas preuve. Mais le destin vint à son aide.

Quelques mois plus tard, des voisins ramenèrent son époux sur une civière de fortune, il s’était blessé à la chasse. Il ne s’était pas écoulé un autre mois que la gangrène avait atteint son cœur l’entraînant dans la tombe. La veuve ne pleura pas, elle était enfin libre. Lorsque le notaire lui annonça que c’était son fils qui était l’héritier, cela ne l’inquiéta pas. Il était en France où il finissait ses études au collège et comme il n’était pas majeur, c’est elle qui gérerait la plantation en attendant sa majorité. Et quand le notaire lui expliqua qu’il serait bon de vendre quelques esclaves pour assainir les comptes, car son époux avait contracté quelques dettes qu’elle ne découvrait pas, elle exulta. Elle remercia le seigneur de l’exaucer. Elle rassura le notaire et lui annonça que dès le lendemain, il partirait avec les esclaves à vendre.

Le lendemain matin, elle n’eut pas besoin de donner des ordres, elle trouva devant sa porte toutes les bâtardes de son époux, car pour les mâles elle restait indifférente. Elle ne chercha pas à savoir comment ses pensées avaient été devinées, elle n’était que trop satisfaite. Le notaire découvrit, abasourdi, un groupe d’une vingtaine d’esclaves allant du nourrisson à la femme, et qui visiblement se ressemblait. Toutes sœurs, souvent de mères différentes, celles qui avaient déjà eu des enfants s’occupaient de celles encore bébé, aucune n’avait rechigné devant la fatalité annoncée par Marguerite. Les familles séparées le firent la mort dans l’âme, mais s’inclinèrent, cet état de fait était très courant. Le notaire argua que ce serait difficile de vendre que des femelles. « – Ce n’est point grave, elles sont solides, bonnes reproductrices et comme vous pouvez le voir elles ont de très bons arguments de vente, cela couvrira toujours les dettes. »

Marguerite, fière et arrogante, se tenait devant le groupe fixant sans baisser les yeux ceux de sa maîtresse. Elle savait que la maladie avait déjà infiltré le corps de celle-ci et que le mal mettrait des mois à l’emporter dans des souffrances atroces. Et la poupée, enterrée sous sa paillasse, enduite de sang et que les champignons envahissaient, en faisait foi.

Entassé dans des charrettes, le groupe encadré d’hommes armés prit le chemin de la chaise Ourse allant à Port aux Princes. Après plusieurs jours, bringuebalées sur une mauvaise route abîmée par les intempéries pendant lesquels le notaire fit attention à la marchandise confiée, les sœurs Darcantel furent installées dans un cabanon sur le port en attendant leurs ventes.

2016_CKS_12248_0108_000(augustin_brunias_a_negroes_dance_in_the_island_of_dominica_fort_young).jpgQuand les femmes des planteurs surent que c’étaient les filles de la main gauche d’Henri D’Arcantel, elles se gaussèrent derrière leurs éventails, l’une des leurs les vengeait. Car si les convenances les obligeaient à ignorer les demandes de tisanes nocturnes qui entraînaient les négresses dans le lit des maîtres les soulageant de leurs ardeurs et leur donnant leurs surnoms, elles n’en subissaient pas moins le résultat qui s’affichait tous les jours sous leurs yeux jusque dans leurs maisons. Comme elles-mêmes, les négresses subissaient le diktat des hommes. Elles oubliaient facilement que c’était à ces mêmes esclaves, qu’elles confiaient leurs enfants, leurs personnes âgées et malades, leur santé, leur alimentation, leur apparence et même leur sommeil. Très souvent recluses pour obéir aux convenances sociales, ses mêmes négresses, métisses, quarteronnes, octavonnes, parfois du même sang qu’elle-même, étaient leurs confidentes et quelques fois leur seule compagnie dans l’isolement de leurs plantations, que ces mêmes esclaves les lavaient, les habillaient et les accompagnaient en toutes circonstances.

Elles apprécièrent l’attitude de Madame D’Arcantel qui avait mis de l’ordre chez elle, ce que beaucoup d’entre elles lui envièrent. Devant le ridicule de la situation, il fut demandé par la gent masculine, qui bien qu’elle aurait aimé en profiter, de se débarrasser de ce lot de marchandises. Et quand elles montèrent sur le navire qui les emportait loin de Saint-Domingue, car elles avaient été achetées par Monsieur de Saint-Maxent pour le bénéfice des planteurs de Louisiane, Marguerite sut qu’elle allait être libre.

Arpenteur général de Louisiane, Charles Laveau appelé Don Carlos Laveau Trudeau, avait acquis Marguerite Darcantel. Personne n’avait osé renchérir sur les 2000 livres annoncées avec fermeté. Il n’avait nullement l’intention de la ramener chez lui. Il installa aussitôt dans une petite maison qu’il détenait sur la rue des remparts à la lisière de ce qui était en train de devenir le quartier Marigny. Marguerite fit tant et si bien, jouant de toutes ses armes que Charles Laveau n’attendit pas une année pour l’émanciper et lui offrir la maison. Peinte en vert, quatre pièces sur un soubassement de brique auquel on accédait par un escalier à double évolution, celle-ci avait tout le confort dont avait besoin la métisse. En plus de la pension donnée par son amant, ses revenus s’arrondissaient officiellement de la broderie qu’elle faisait pour les riches créoles et officieusement des services en tant que reine du vaudou qu’elle pouvait rendre. Elle allait d’ailleurs livrer deux robes, dont l’une ne serait jamais portée par sa jeune propriétaire qui ne serait plus en ce bas monde lors du bal des débutantes pour laquelle elle avait été commandée, quand elle pressentit la venue de ses visiteuses. Elle mit un peu d’ordre et prépara un café en les attendant.

*

Elles n’avaient pas frappé à la porte que celle-ci s’ouvrit sur le sourire de Marguerite. Elle les reçut avec chaleur et les guida dans le salon, satisfaite de voir qu’Antoinette-Marie se portait bien. Au même moment qu’elle s’en faisait le constat, l’image furtive de Juan Felipe souriant lui apparut. Elle comprit à ce moment-là pourquoi son image interférait avec l’avenir d’Antoinette-Marie, en fait l’homme faisait partie de son avenir ! Et c’était pour lui qu’elles venaient. « – Asseyez-vous mesdames, vous prendrez bien un peu du café et de la tarte aux noix de pécan que je vous ai préparées ». Sur la table était installé un service de porcelaine française qui aurait fait bien des envieuses, dernière acquisition de Charles Laveau, sur une nappe damassée d’un blanc immaculé. Les deux femmes acceptèrent amusées et toujours étonnées de se savoir attendues. Après avoir échangé quelques banalités, Marguerite sortit son jeu de tarot égyptien. Il ne lui servait qu’à illustrer ses dires et contribuait à donner du crédit à cette facette de sa vie, bien qu’elle n’en ait guère besoin. C’est son amant qui, amusé de l’entendre faire des prédictions, lui avait offert le jeu qui impressionnait tant les dames créoles et qui, paraît-il, était le même que celui d’une Mademoiselle Lenorman qui faisait déjà parler d’elle outre-Atlantique. Comme à son habitude elle baissât l’éclairage en tirant ses rideaux et en allumant quelques chandelles, elle tria, coupa, battit le jeu qu’elle fit couper à Antoinette-Marie. Elle lui fit tirer cinq cartes « Les amoureux, le jugement, le bateleur, le chariot, l’étoile ». Les trois femmes étaient penchées attentives sur le jeu, deux essayant d’en deviner les arcanes et la troisième qui n’avait nul besoin de les voir pour savoir. « – Il ne sert à rien de s’inquiéter, vous allez avoir des nouvelles de l’homme que vous attendez, il est déjà en route vers vous, et vous avez toutes les raisons de l’attendre. » Satisfaite de lui prédire de bonnes nouvelles, elle sourit à la jeune fille tout en lui disant qu’elle n’avait rien à ajouter à ce qu’elle savait déjà. Mais elle avait à peine fini sa phrase que s’imposa à elle au milieu d’un brouillard la femme qui ressemblait tant à Antoinette-Marie. Elle pleurait et tendait ses bras vers elle. Elle avait déjà vu cette femme, c’était celle qui l’avait aidée à retrouver Antoinette-Marie. « Ne la laissait pas faire la même erreur que moi ! Ne la laissait pas faire la même erreur que moi ! » Surprise, elle s’affala sur sa chaise, elle s’excusa auprès de ses visiteuses. Tout en regardant la jeune fille, elle expliqua ce qu’elle venait de voir « – je suis désolé Madame de Thouais, mais une femme qui vous ressemble étrangement avec des yeux bleus comme le ciel et les cheveux plus sombres que vous, tient à vous mettre en garde. » La jeune femme blêmit. Décidément, elle faisait un effet étrange à la voyante et, d’une voix atone, elle lui demanda « – et que me veut-elle ?

– Elle vous demande de ne pas faire la même erreur qu’elle.

– Mais quelle erreur ?

– Cela je ne sais pas !

Antoinette-Marie supposait que c’était sa mère, sa tante comme sa sœur, lui avait dit qu’elle lui ressemblait. Mais quel message d’outre-tombe voulait-elle lui faire parvenir ? Cela la bouleversa. Elle avait toujours eu l’impression que sa mère la protégeait, mais avait souvent eu peur que ce ne soit que chimères de fillette apeurée.

– Je ne sais pas encore, mais ne vous en inquiétez pas, le moment venu, elle m’en dira plus. Vous pouvez avancer sereinement.

S’en suivit une conversation entre femmes, lors de laquelle Antoinette-Marie remercia chaleureusement la voyante de l’aide qu’elle lui avait apportée. Avant de quitter les lieux, elle laissa discrètement une bourse généreusement pourvue sur la table.

*

Dimanche 15 avril 1792

Au grand dépit de son épouse, une crise de malaria attrapée en Amérique du Sud obligea le gouverneur Carondelet à annuler le repas traditionnellement offert à Pâques à ses concitoyens les plus en vue.

Jennie Augusta Brownscombe (Tea in the Garden.jpegDon Andres Almonester Y Roxas ne s’en formalisa pas. Il convia après la messe du dimanche de Pâques une cinquantaine d’intimes privilégiés, dont les Maubeuge accompagnés d’Antoinette-Marie. Lorsqu’ils arrivèrent, ayant lambiné devant l’église de manière à laisser le temps à leurs hôtes de les précéder, les invités trouvèrent dans la grande salle à manger une longue table nappée de lin blanc brodé de guirlandes ton sur ton, couverte de porcelaine de cristal et d’argenterie, agrémentée d’un chemin de table d’azalées multicolores. Tous félicitèrent la maîtresse de maison, Louise Laronde, pour l’effet obtenu. L’hôtesse gracieusement remercia de leurs compliments chacun de ses invités tout en les plaçant. Antoinette-Marie se trouva placée avec à sa droite Pierre Philippe Enguerrand de Marigny de Mandeville, un homme d’une quarantaine d’années à l’allure rigide accompagné de sa femme Jeanne d’Estrehan, la nièce De Borée de Mauléon, le plus riche propriétaire de plantation de Louisiane. À sa gauche s’assit Barthélemy François Le Bretton des Chappelles venu seul, la dernière grossesse de sa femme étant difficile. Antoinette-Marie ne connaissait pas vraiment ces deux messieurs, aussi était-elle rassurée d’avoir face à elle Nathalie de Maubeuge entouré du bon Père Antonio de Sedella à l’allure revêche, mais déjà considéré comme un saint et de monsieur Bevenot de Haussois, son élégant notaire. Le maître et la maîtresse de maison assis chacun à un bout de la table, les esclaves commencèrent à servir un repas aux plats variés sous le regard sans concession du majordome. Le menu commença par une entrée fort prisée des louisianais, des huîtres cuites au jambon et champignon, suivit par un gombo à base d’okra, de crevettes, de riz, bien épicé puis d’une bisque d’écrevisses épaissie avec du riz. Antoinette-Marie s’amusa plus qu’elle ne l’aurait crue. Ses deux voisins s’avérèrent distrayants, autant Monsieur Enguerrand de Marigny de Mandeville avait un humour caustique et relevait chaque intervention d’une remarque d’humour froid, autant Monsieur Le Bretton des Chappelles, séducteur né, complimentait la jeune femme et étayait point de vue ironique chacun des sujets de conversation. Après avoir commenté la santé du gouverneur, les sujets varièrent du nouveau coffre-fort à trois couches fait pour contenir les fonds de la ville, de la demande faite par Filberto Farge de construire une salle de danse sur le terrain anciennement occupé par le marché. Tous commentèrent le besoin de réparer la digue qui était fort mal en point depuis les inondations du printemps précédent. Francisco Pascalis de la Barre annonça que cela venait d’être voté par le Cabildo et que son renforcement se ferait de la résidence de Don Beltran Gravier, et d’Orange Grove jusqu’au marché. Tous admirent que la rivière continuait à monter et lorsqu’un convive demanda quelle main-d’œuvre comptait utiliser le Cabildo, pensant sans doute que l’on réquisitionnerait des nègres et, donc les siens puisque sa plantation se trouvait dans la limite des travaux, Monsieur Pascalis de la Barre le rassura cela se ferait avec l’aide des prisonniers offerts par le gouverneur. Les sujets sérieux étaient ponctués de sujets plus frivoles, mariages ou scandales étaient commentés dans la mesure où l’on n’offensait personne autour de la table, ce qui était rendu difficile à déterminer, les alliances familiales étant un vrai écheveau difficilement démêlable. On s’arrêtait pour commenter chaque nouveau plat qui se présentait, Antoinette-Marie était étonnée de leur abondance, après l’incontournable préparation de poisson-chat à la chair si délicate, s’en suivit les viandes, le gigot d’agneau tradition ramenée de France et différentes préparations de porc, le tout accompagné de patates douces et arrosé de vins de France, notamment de la région de Bordeaux. Les conversations reprirent, l’un des voisins de table demanda à la jeune fille si elle avait des nouvelles de France, sa réponse négative entraîna des commentaires variés et pour beaucoup assez révolutionnaires, ce qui déplu à quelques Espagnols qui considéraient d’un mauvais œil le fait de se passer de son roi. L’arrivée des desserts interrompit les dires, mousse au chocolat, crème renversée au caramel, fruits des caraïbes frais ou confits se succédèrent au grand contentement des gourmands. Les conversations reprirent sur la guerre des Florides. Monsieur de Maubeuge interpella le capitaine du régiment. « – Don de la Pena où en est on avec les Indiens séminoles ? » Ayant peu de conversation et peu d’intérêt pour les problèmes civils, l’homme se sentit flatté d’être interpellé sur un sujet qui ne pouvait que le mettre en valeur. De sa voix de stentor, il prit la parole. « – Comme vous le savez, nos jeunes hommes sont rentrés pour la plupart dans leurs foyers et il semblerait que la politique mise au point par notre gouverneur par l’intermédiaire de don Gayoso de Lemos porte ses fruits. » Antoinette-Marie tendit l’oreille espérant apprendre quelque chose de nouveau et allait être désappointée quand le capitaine reprit, malgré la force de sa voix, sur le ton de confidence, ce qui fit sourire les auditeurs. « – Une chose extraordinaire est toutefois arrivée à l’un de nos hommes que certains d’entre vous connaissent sûrement. » Toutes les conversations s’interrompirent offrant au capitaine une assistance attentive et curieuse. « – Il y a de cela deux jours s’est présenté devant moi Ignacio Pérez Alvares que vous ne connaissez sûrement pas, un subalterne. Je l’ai conduit séance tenante devant Monsieur de la Chaise, plus à même de traiter ce problème. » Le narrateur, laissant en suspend son histoire, avala une gorgée de vin puis reprit.  « – L’homme nous raconta qu’après avoir traversé la Floride de tout son long avec sa compagnie, découvrant au passage des rivières et des lacs que nos cartes n’identifient pas, ils arrivèrent sur un lac, grand comme une mer, absent aussi des cartes. Après vérification, les cartographes français l’avaient bien dessiné, mais nos homologues espagnols ont pensé à tort qu’ils avaient confondu avec les marais du sud. Là, ils furent attaqués par une bande d’Indiens visiblement ignorants du traité de paix signé plus au nord. La moitié de leur compagnie resta couchée sur le sol, ils sauvèrent toute foi leur capitan gravement blessé. Arrivés au poste de Punta Resa, que nous n’avons pas plus sur nos cartes, vous ne devinerez pas ce qu’il a fait ! » Et tout cela le faisait sourire à l’avance, devant l’assistance médusée se demandant où il allait en venir, il poursuivit. « – Et bien mes amis vous aurez du mal à le croire, il a confié son capitan à l’agonie à un pirate ! Si ! Si ! Il a fait embarquer le malheureux sur un bateau pirate. » Insistant sur le dernier mot, aux cris d’effrois que quelques femmes ne purent retenir. Monsieur de Maubeuge interloqué intervint. « – Si je puis me permettre vous ne nous avez pas donné le nom du malheureux capitan. » Le conteur sourit heureux de son effet de surprise et conclut. « – C’est le capitan don de Puerto Valdez qui a été abandonné par son second aux mains des pirates ! ». Le souffle d’Antoinette-Marie se coupa, son cœur s’emballa, elle blanchit, étouffant dans son corset qu’elle trouva soudain trop serré. Madame de Maubeuge, qui avait déjà deviné de qui on parlait au fil de l’histoire, fixait Antoinette-Marie afin de la soutenir, se demandant si elle allait se trouver mal. La jeune fille se reprit et ne put s’empêcher d’intervenir. « – Excusez-moi, mais qu’a-t-on fait du second ?

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Cambes-Sadirac Antoinette Marie

– Il est cloîtré à la taule, Madame, jusqu’à ce que l’on sache ce qu’est devenu son supérieur, tant soit peu que l’on ne le sache un jour.

– Mais, il a, peut-être, choisi cette solution pour sauver son capitaine s’ils étaient loin de tout ?

– C’est ce qu’il a prétendu, et connaissant la fidélité de l’homme, nous avons accordé crédit à ses dires, aussi nous ne l’avons pas pendu.

Le Père Antonio de Sedella de nature suspicieuse, et qui n’avait rien perdu de la conversation ni de ses effets sur la jeune fille, s’adressa à elle en baissant la voix.  « – Excusez-moi ma fille, mais je vous trouve bien soucieuse du sort de cet homme.

– Oh ! Mon père ce n’est que charité chrétienne, cette aventure est si incroyable. De plus, j’ai eu le plaisir d’être présenté ici même à don de Puerto Valdez, aussi cela ne rend cette histoire que plus sensible, dirons-nous. Antoinette-Marie aimait bien le capucin venu vingt ans plus tôt avec l’inquisition, renvoyez par les louisianais et revenu prendre la charge de la paroisse Saint-Louis. De taille moyenne, sec comme un sarment, l’œil toujours aux aguets, elle le savait bienveillant, il lui avait même été recommandé par l’abbé Hubert qui le connaissait bien. De plus, accompagnant régulièrement Madame de Maubeuge pour porter secours aux pauvres de la ville, elle savait que ce n’était que par commisération qu’il l’interpellait. Devinant le malaise de la jeune fille, dont elle aimait le caractère simple et volontaire, Louise Laronde rompit la conversation en se levant et montra l’exemple aux dames. Elle guida celles-ci sur la véranda où la douceur des températures leur permettait de prendre le café, laissant les hommes entre eux pour fumer leurs cigares et boire leurs bourbons, rare tradition copiée sur les Anglais. Madame de Maubeuge prit le bras de sa protégée et lui dit à mots bas « – vous voyez Antoinette-Marie, c’est sûrement l’un de ces pirates qui vous a glissé le mot, Juan-Felipe doit être en vie.

– Je le pense, Nathalie, ou tout du moins je l’espère. Elle ne rajouta pas, que cela ne lui ne disait pas où il était, ni dans quel état il était.

Le soir venu, le moment de se quitter, Monsieur Bevenot de Haussois rappela à Antoinette-Marie qu’elle lui avait demandé un rendez-vous, et que ce serait avec plaisir qu’il la recevrait. Confuse, elle argua une fatigue consécutive aux problèmes dont il avait dû avoir connaissance, mais promit sa prochaine venue.

*

Recroquevillée dans son lit, Antoinette-Marie attendait qu’apparaisse Esther avec son déjeuner, ce qu’elle n’allait pas tarder à faire, les bruits de la rue s’éveillant. Elle laissait divaguer ses pensées tout en fixant le rai de lumière, qui s’infiltrait entre les rideaux et s’allongeait jusqu’à son couvre-lit. Elle ne pouvait s’empêcher de ressasser l’incident de la veille et de se poser moult questions.

Esther, les bras chargés, poussa la porte d’un pied laissant Béarn et Navarre passer devant elle pour ne pas être bousculée. Elle fut étonnée de trouver sa maîtresse déjà réveillée, assise sur son lit. « – Bonjou » mait’esse ». Elle lui sourit, posa son plateau sur le lit et alla ouvrir les tentures laissant un flot de lumière inonder la pièce. « – Bonjour, Esther, suis-je la première ?

– Oh oui Ma’ame !

– Pas de courrier

– Non Ma’ame !

Cela faisait longtemps qu’elle n’avait eu de lettre de France, cela aussi l’inquiétait. Elle en écrirait tout de même une en attendant l’heure adéquate pour rendre des visites.

Sa matinée se passa donc à écrire et à faire sa toilette. Après le bain aux fleurs de magnolia dont elle était devenue friande, elle se fit coiffer, avec un chignon bas souple terminé par une longue mèche souple dans le dos. Elle félicita Esther pour le résultat, constatant qu’elle était de plus en plus habile dans cet art. Elle mit un caraco avec plis Watteau dans le dos, en taffetas bleu-gris, qu’avait choisi Madame de Verthamon pour son trousseau. Elle ne le ferma pas sur sa robe en linon blanc, car elle aimait cette nouvelle mode un tant soit peu négligée qui ajoutait au confort malgré la brassière-corset de sa lingerie. Pour finir, elle ajouta son pendentif, qui avait, pour elle, valeur de talisman. Elle s’appliquait à sa toilette, car cela la divertissait de ses inquiétudes. Une fois prête, elle descendit toujours distraite par ses pensées. Elle rattrapa de justesse le petit Philippe qui courait au-devant de sa nourrice Sarah. Voulant l’éviter, ils faillirent perdre l’équilibre, laissant échapper un cri de frayeur de l’esclave. Ce qui fit beaucoup rire le jeune garçon. « – Et bien, Philippe, vous comptiez me pousser au bas de l’escalier !

Oh non ! Madame ! Jamais de la vie. Je vous aime trop ! Se rendant compte de ce qu’il venait de dire, il devint rouge-écarlate. « – Alors il va falloir que j’attende que vous grandissiez pour vous épouser ». Décidément, des trois garçons des Maubeuge c’était son préféré, l’aîné était déjà trop imbu de sa personne et le dernier d’un égoïsme capricieux qui l’agaçait. Sortant brusquement du salon du rez-chaussé, la marquise, affolée par le cri, s’exclama. « – Que ce passe-t-il ?

– Rien ! Rien ! Nathalie, votre fils, essaie de faire faux bon à sa nourrice pour me faire une déclaration.

– Qu’il en profite, car bientôt c’est le pensionnat. Le petit garçon tout en regardant ses pieds s’excusa et la mort dans l’âme suivit sa nourrice sous le sourire attendri des deux femmes. « – Vous voilà prête, déjeunons et ensuite vous partirez faire votre visite. »

*

Ézéchiel, le jumeau de Samson, qui remplaçait ce dernier pris par le service du maître, attendait Antoinette-Marie avec une dignité un peu rigide sur le siège du landau découvert. Elle avait décidé d’y aller seule, désirant mener à bien cette entrevue sans témoin, même ami. Elle avait donc refusé courtoisement la compagnie de la marquise. À son arrivée, Ézéchiel descendit lui ouvrir la portière de la voiture, lui déplia le marchepied qu’elle gravit et s’installa sur la banquette de cuir en essayant de froisser le moins possible sa robe. Tout en inclinant son ombrelle pour se protégeait du soleil, sa capeline n’y suffisant pas, elle pianotait nerveusement sur le rebord de la portière. Elle ressassait sans fin ses idées en se demandant comment elle allait pouvoir formuler sa demande et supputant sur les résultats de sa requête.

 La demeure du notaire se trouvait rue du Maine entre les rues Royale et Bourbon. Elle regardait, sans voir, défiler sous ses yeux les maisons. La cicatrice de l’incendie était encore plus visible à cet endroit de la ville, car à la limite de la catastrophe. Le côté épargné par le sinistre arborait un style français, avec des façades à colombages, des perrons abrités par des auvents ou des demeures en bousillage protégeaient du soleil ou des averses tropicales par de profondes galeries dans des écrins de verdures aux multiples arbres fleuris. De l’autre côté, le style espagnol avait la primeur, les façades des nouvelles maisons étaient faites de briques et de pierres, aux ouvertures cintrées, aux balcons ornés d’arabesques de ferronnerie, aux patios dans lesquels on devinait un foisonnement de fleurs ombragées par des palmiers où bruissaient des fontaines. À cette heure de la journée, tout était calme, les maîtres s’éveillaient lentement de la traditionnelle sieste des tropiques, l’activité des serviteurs reprenait doucement. La clémence des températures à cette époque de l’année rendait le court déplacement agréable. Ils arrivèrent devant la maison du notaire qui en imposait par sa sobriété et son opulence, elle avait été bâtie cinq ans auparavant, juste avant le grand incendie et y avait échappé. Elle était inspirée des maisons en vogue en Angleterre qui arboraient un style antique et qui détenait leurs noms du roi anglais Georges. Après avoir passé le portail de fer forgé, au bout d’une courte allée ombragée, la demeure à un étage avec un toit à quatre pentes n’avait pour ornement, qu’un portique orné d’un fronton soutenu par quatre colonnes, abritant une terrasse le tout reposant sur le rez-de-chaussée qui s’avançait au-devant du corps de logis.

Cambes-Sadirac Antoinette-Marie (1782
Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Elle n’était pas descendue que la porte s’ouvrit sur la face joviale de Béthanie, petit bout de femme heureuse de vivre et gouvernante du notaire. Avec un ton, qui se voulait, détaché elle s’adressa à celle-ci « – bonjour, pourrais-tu prévenir ton maître que Madame de Thouais voudrait être reçue.

– Bein su » M’ame, si M’ame vouloi » « ent’er !

La gouvernante installa Antoinette-Marie dans un salon donnant à l’arrière de la demeure. « – Mon mait’e vous recevoi » tout suite ! ». Antoinette-Marie s’installa sur une chaise cabriolet et arrangea les plis de sa robe. Elle n’était pas revenue chez le notaire depuis l’ouverture du testament, mais l’avait souvent rencontré dans les différentes manifestations et festivités données dans la ville. Toujours courtoise et attentionnée, elle lui faisait confiance tant il la rassurait. Elle remarqua l’élégance manifeste du salon meublé avec goût et ornementé de tableaux de peintres français dont le sujet de certains devait être des membres de la famille du maître des lieux. Ce cheminement de pensées l’amena au fait qu’elle ne lui connaissait aucune famille, ce qui titilla un instant sa curiosité. La gouvernante revint avec du café et de la brioche qu’elle posa sur un guéridon près de la jeune fille. La gouvernante n’avait pas fini de la servir que le notaire rentrât dans le salon. Il ne put s’empêcher en la voyant de penser qu’elle faisait juvénile et très fragile et constata qu’elle était venue sans chaperon ce qu’il amusa. Il s’attendrit devant sa gêne et lui sourit affectueusement, comme elle fit mine de se lever, il la retint.  « – Non, non, restez assise, je vous en prie. Cela ne vous ennuie pas si nous restons en ses lieux ? À cette heure, c’est une des pièces les plus agréables de la maison ». Elle acquiesça et le crut sans problème, car filtré par les rideaux de mousseline le soleil inondait une grande parti de la pièce, lui donnant un aspect chaleureux sans l’agressivité d’une lumière crue. Il s’assit à côté d’elle et se servit une tasse de café dont l’arôme emplissait l’espace.

Il avait la voix douce et l’écoute attentive qui pousse les autres à se confier voire à se confesser à leur propre étonnement. Ne voulant point brusquer sa jeune visiteuse, il commença par lui demander des nouvelles des Maubeuge. Puis il poursuivit en lui demandant de ses nouvelles et notamment si elle s’était remise des péripéties de son enlèvement. Elle ne montra pas son étonnement en se rendant compte que décidément tout se savait. Elle le rassura, arguant que cette aventure n’eut été ridicule si elle n’avait trouvé les punitions inégales et pour certaines injustes et par trop radicales. Elle assura que si on lui avait demandé son avis ce n’est pas l’esclave Martin que l’on aurait pendu, mais bien évidemment on ne lui avait rien demandé. Le notaire sourit devant l’emportement de la jeune fille. Il la conduisit au sujet qui la préoccupait. Elle ne savait pas trop comment l’aborder, étant une femme, elle se doutait bien qu’elle était supposée ignorer certains états des choses ou du moins ne pas aborder le sujet.  « – Je viens vous voir pour une promesse que j’ai faite à Charles-Henri et que je ne sais comment tenir. » Le notaire fut intrigué qu’avait bien pu demander son défunt protégé. « – Je vous en prie, exposez-la et je vais voir comment je peux vous apporter mon aide.

– Sur son lit de mort, il m’a demandé d’émanciper Mama-Louisa et ses enfants, mais je ne sais comment faire dans pareil cas, vous comprenez, je n’ai jamais détenu d’esclave. Il sourit intérieurement de la candeur de la jeune fille qui s’adaptait tant bien que mal à sa nouvelle vie.  « – En fait nous avons deux problèmes, vous ne pouvez émanciper un esclave avant vos vingt-cinq ans et ceux-ci doivent être au moins âgé de trente ans.

– Mais c’est loin ! Et puis puisqu’ils m’appartiennent ?

– Soit, mais c’est le code Noir, appuyant sur ses mots, pour Mama-Louisa Louisa, il y a peu être une possibilité, elle a l’âge requis, mais pour ses enfants…

– Mais enfin ce sont les frères et sœurs de Charles-Henri ! Antoinette-Marie se mordit aussitôt la langue pensant en avoir trop dit, son propos pouvant paraître déplacé. Le notaire ne releva pas, pensant que décidément cette jeune fille était pleine de surprise et était bien une fille des lumières, la révolution au bout des lèvres dès l’apparition d’une injustice. « – Pour arriver à vos fins je ne vois qu’une solution, mais il faudra qu’elle reste entre nous, car la justice et nos voisins pourraient trouver à y redire. » Intriguée et acceptant la condition de discrétion, elle lui demanda de poursuivre. « – Je peux vous racheter Mama-Louisa et ses trois enfants. Une fois en ma possession, je pourrai les émanciper.

– Trois enfants ? Mais je ne connais que Nathanaël et la petite Sarah.

– Le baron de Thouais a prêté l’aîné Aaron à son voisin Louis André Bertin-Dunogier pour le former à l’ébénisterie, c’est un brave homme, il ne fera pas d’histoire.

– Ah, je ne savais pas. J’enverrai Monsieur Tremblay le récupérer, ce sera plus facile, je suppose, et plus discret. Et donc comment faut-il que nous procédions ?

– Je vais établir un acte de vente et un acte d’émancipation, nous devrons antidater le premier, car en tant que nouveau propriétaire, je suis supposé les détenir un certain temps avant de les émanciper. De plus, si cela venait à se savoir, comme on ne comprendrait pas pourquoi ils ne logent pas chez moi, il nous suffirait de dire que je vous les ai laissés afin de ne pas vous priver de la gouvernante de la Palmeraie.

– Oui bien sûr, mais ils sont supposés quitter la plantation ?

– Une fois libres, ils devront rejoindre La Nouvelle-Orléans, les affranchis ont pour obligation de vivre dans l’enceinte de la ville.

– Ah, il n’y a pas d’autres solutions, je suppose ? Et de quoi va vivre Mama-Louisa ?

– Vous pouvez toujours louer ses services pour la garder à la plantation tant que vous n’avez pas de maison de ville, si elle le désire. Il insista les derniers mots pour faire réaliser à la jeune fille qu’une fois libre Mama-Louisa pourrait faire ce qu’elle voulait. Bien évidemment, ce sera un passe-droit droit, mais cela je pourrai l’arranger. Par contre lorsque ses enfants seront adultes il faudra sûrement trouver un autre arrangement. Il ne fit pas remarquer à la jeune femme qu’elle avait oublié au fil de l’échange l’âge des enfants pour l’émancipation de ceux-ci, mais il connaissait le levier juridique qui lui permettrait de contourner ce point-là.

Antoinette-Marie n’avait pas pensé à tous ses rebondissements, pour elle ce n’était qu’une question de papier. Elle avait du mal à envisager la plantation sans sa gouvernante, elle était consciente de l’efficacité de celle-ci et ne se sentait pas prêt à gérer le train de vie d’une maison. Elle avait promis, elle tiendrait sa promesse. Elle accepta les démarches du notaire en toute confiance.

Avant de la laisser partir, Monsieur Bevenot de Haussois lui demanda si elle avait par hasard des nouvelles de don de Puerto Valdez, car lors des échanges sur son sujet pendant le repas de Pâques, il avait supposé que cela pouvait être le cas. Elle lui raconta l’étrange courrier et son contenu, et aussi incroyable que ce fût, l’histoire narrée lors du dîner lui avait laissé espérer que cela avait un rapport. Il lui avait donné raison et lui assura qu’il en avait vu d’autres et qu’elle pouvait espérer, lui assurant qu’elle serait la première à savoir s’il avait des nouvelles.

Ce n’est qu’en montant dans la voiture qu’elle se demanda comment le notaire pouvait savoir tout ça. Comme cela n’avait guère d’importance, elle n’y pensa plus.

Monsieur Bevenot de Haussois vint deux jours plus tard chez les Maubeuge faire signer les papiers d’achat de la famille par la main gauche du baron de Thouais et lui montra les papiers les émancipant, lui laissant un double pour ceux-ci. Il ne le savait pas, mais ils n’étaient plus esclaves. Elle fut étonnée de la rapidité des choses et se dit que le notaire avait des possibilités inattendues.

(Marie-Gabrielle CAPET)
Joseph Marie Bevenot De Haussois

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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La Palmeraie / De la Garonne au Mississippi 020 la suite

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Chapitre 20 suite

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 Lorsqu’ils arrivèrent à la Nouvelle-Orléans, Joseph-Marie de Thouais et Basile trouvèrent le gouverneur Luis de Unzaga y Amezaga en pleine préoccupation guerrière. Pour être plus exact Marie Elizabeth de St. Maxent, sa jeune épouse, donnait un bal de charité afin de rassembler des fonds pour aider ce que l’on appelait les américains, car les colonies anglaises à l’est du Mississippi faisaient plus que se rebeller, elles faisaient la révolution. Deux semaines avant l’arrivée des deux hommes dans la ville, le 4 juillet, les colonies anglaises avaient proclamé la Déclaration d’Indépendance, ce qui équivalait à une déclaration de guerre contre l’Angleterre. Toute la haute société créole avait été invitée aussi Joseph-Marie et Basile furent courtoisement éconduits par le majordome noir de l’hôtel du gouverneur. Ils furent de même éconduits chez monsieur Bevenot de Haussois, notaire à la Nouvelle-Orléans, chez qui ils s’étaient présentés sur les conseils d’un ami acadien, mais celui-ci était aussi de la fête. La journée étant avancée, après renseignement auprès de leur aubergiste, ils décidèrent d’aller acheter des chevaux dont ils auraient grand besoin. Ils se rendirent chez un maquignon en dehors de la ville, auprès duquel ils obtinrent pour un bon prix une jument baie pour Basile et un étalon brun pour Joseph-Marie. Ils s’équipèrent ensuite en selle et harnais. De retour à l’auberge où ils avaient trouvée à se loger, ils dînèrent et se couchèrent.

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Le lendemain, en fin de matinée afin de le trouver en de bonnes dispositions, il se rendit d’abord chez le notaire. Joseph-Marie de Thouais s’était vêtu selon son rang, s’il n’avait pas mis de perruques, il arborait un habit à la française de bonnes factures accompagné de chaussures à boucles et d’une canne. Arrivée rue du Maine devant la maison du notaire, il frappa, il fut courtoisement reçu par une négresse tout en rondeurs et en sourire qui lui demanda de patienter dans le vestibule le temps d’aller prévenir son maître. Des meubles, au tapis en passant par les tableaux, autour de lui tout prouvaient l’opulence du notaire. Monsieur Bevenot de Haussois avait repris la charge de son père. La trentaine, célibataire, c’était un homme mince au visage hermétique et de nature consciencieuse. Il fit rentrer Joseph-Marie baron de Thouais, comme il était écrit sur la carte. Il le fit asseoir face à lui et lui fit servir un rafraîchissement, car il faisait déjà très chaud. Après les salutations d’usage, avec un accent traînant, il engagea la conversation: « – Que puis-je pour vous monsieur de Thouais?

– Je viens de la part d’un de vos confrères de Québec, monsieur La Dauversière, qui m’a conseillé votre étude.

– Grands dieux mais comment va l’ami de mon père? Cela fait si longtemps que je n’ai pu avoir de ses nouvelles avec ses temps troublés.

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Joseph Marie Bevenot De Haussois

Après avoir rassuré le notaire Joseph-Marie reprit: « – J’ai des lettres de changes et de créances ainsi que quelques biens à mettre en lieu sûr et je compte sur vous pour me conseiller. ». Après avoir examiné chaque papier et les bijoux le notaire le rassura, il n’y avait aucun problème, il s’occuperait de tout. Il conclut en lui demandant s’il voulait vendre les bijoux car il n’aurait aucun mal à trouver acquéreur.

– Non! Surtout pas ce sont ceux de ma mère, je ne sais si elle est encore en vie, mais de toute façon ils reviendront à la femme de mon fils quand le temps sera venu.

– Voulez-vous vous installer dans la colonie?

– oui j’en ai l’intention. J’aimerais obtenir une concession de la part du gouverneur, je vais aller demander audience cet après-midi. J’ai repéré dans une courbe du fleuve avant la ville de l’ascension un endroit qui me conviendrait près d’une autre plantation.

– Ce doit être la plantation Houmas, c’est une bonne terre, mais ne la demandez pas tout de suite, le gouverneur vous proposera de vous installer au bayou Lafourche avec les acadiens. Allez voir après votre audience Monsieur de Saint-Maxent, il fait la pluie et le beau temps sur la colonie depuis que le gouverneur a épousé une de ses filles. De plus, il est favorable à l’installation de tout français surtout noble! Votre fortune ne suffirait pas pour les terres, les esclaves et toutes les fournitures dont vous auriez besoin. Il vaut mieux amener le gouverneur à vous donner la terre.

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Gilbert Antoine de Saint Maxent

Suivant les conseils de Monsieur Bevenot de Haussois, il se rendit en début d’après-midi à l’hôtel du gouverneur. Le maître d’hôtel, noir-ébène, guindé et dédaigneux, le conduisit dans l’antichambre où il lui demanda de bien vouloir patienter. Joseph-Marie n’avait pas tenu compte de l’incontournable coutume des Caraïbes, la méridienne. La chaleur du milieu de journée arrêtait toute activité, du moins chez les nantis, pour la sieste. Deux heures plus tard, un homme traversa l’antichambre et entra dans la pièce contiguë sans frapper ni être présenté. L’homme, de belle prestance, d’une cinquantaine d’années, habillé avec soin d’un habit à la française avec perruque poudrée et chaussure à boucles d’argent, le toisa avec hauteur. Il semblait être chez lui et pour cause l’homme était le beau-père du gouverneur, c’était Gilbert Antoine de Saint-Maxent, alors l’homme le plus riche de Louisiane. Né à Longwy, en Meurthe-et-Moselle, en Lorraine, en 1747, il avait immigré à La Nouvelle-Orléans, et s’était enrôlé dans l’armée. Deux ans plus tard, il avait épousé la riche Elizabeth La Roche et avait utilisé sa dot afin d’ouvrir un bâtiment sur la rue Conti servant à l’approvisionnement des commerçants de fourrures. En 1753, il fut promu colonel et commandant du régiment de la Louisiane par le gouverneur Louis de Billouart Kerlerec. Il s’était distingué dans les combats de défense contre les incursions anglaises et des Chickasaws. Il avait marié sa seconde fille, Marie Elizabeth, à dix-huit ans au nouveau gouverneur de la ville, de l’âge de son père. Cela n’avait pas gêné la jeune fille qu’elle était alors. Elle avait été élevée dans ce sens et dans la colonie aucun parti n’était à la hauteur des attentes de son père et des siennes. De plus, cela allait tout à fait avec l’idée qu’elle se faisait de la vie, être à la meilleure place dans la société. Sa sœur aînée Marie-Felice de Saint-Maxent, jeune veuve de monsieur d’Estrehan avait eu la bonne idée d’épouser en deuxièmes noces, Bernardo de Gálvez y Gallardo, le général du gouverneur, une des plus anciennes familles d’Espagne. Monsieur de Saint-Maxent en se servant de ses filles avait su fort bien avancer ses pions. Le gouverneur venait de le nommer commandant de la milice de la Louisiane.

Un moment plus tard, le majordome vint chercher Joseph-Marie qui commençait à s’impatienter, bien qu’il fût conscient d’être obligé d’en passer par là. Le gouverneur à son bureau conversait avec l’homme que Joseph-Marie avait vu rentrer précédemment. Don de Unzaga y Amezaga était un homme affable, courtoisement il indiqua le fauteuil en face de lui.

– Veuillez m’excuser de cette attente monsieur de Saint-Maxent et moi-même réglions des problèmes urgents. Si j’ai bien compris monsieur de Thouais, vous venez d’arriver dans notre colonie.

– Oui, monsieur le gouverneur, je suis venu vous présenter mes hommages et vous demander l’autorisation de m’installer en Louisiane.

plantation La PalmeraieAvec un fort accent espagnol le gouverneur reprit : « – Je ne vois aucun inconvénient à ce que vous vous installiez parmi nous, vous êtes le bienvenu. J’ai cru comprendre que je vous obligerais en vous donnant une concession. Cela a priori ne pose aucun problème. Je voudrais toutefois, si cela était possible, que vous me rendiez un service. Monsieur  de Saint-Maxent m’a fait savoir que vous étiez arrivé dans notre colonie depuis l’Acadie par le Mississippi. J’ai justement besoin de quelqu’un de confiance qui aurait vu le terrain récemment. Je ne sais si vous êtes informé, mais les Américains ont déclaré leur indépendance. Je vais être franc avec vous. Non pas que je veuille les aider particulièrement, mais je voudrais profiter de la faiblesse des Anglais pour récupérer quelques forts et leurs régions environnantes. Si je vous fais part de ces secrets militaires, c’est qu’il m’a semblé comprendre que vous aviez quelques rancœurs envers ceux-ci. En échange de ce service, je vous concéderai une plantation d’environ 3000 arrhes sur le lieu de votre choix et vingt esclaves pour démarrer.

Le baron de Thouais fut très surpris de tous les renseignements que détenait le gouverneur à son sujet. Ce qu’il ne savait pas c’est que Mr de Saint-Maxent avait déjeuné avec son notaire. Si celui-ci était resté discret quant à la fortune de ce dernier, Monsieur Bevenot de Haussois connaissant les projets de son ami de Saint-Maxent, n’en avait pas moins raconté le parcours du baron de Thouais jusqu’à la colonie, afin de lui donner un coup de pouce dans ses démarches. Sans se décontenancer Joseph-Marie de Thouais acquiesça à la demande, trouvant l’échange équitable. Il demanda toutefois de quoi il en retournait. Monsieur de Saint-Maxent prit le relais. Il expliqua qu’ils avaient l’intention d’aider secrètement les américains en leur livrant cinq tonnes de poudre à canon, des magasins du roi. La poudre à canon devait remonter le Mississippi, sous prétexte de protéger la colonie espagnole, le but étant de contrecarrer les plans anglais pour capturer Fort Pitt. Ils devaient donc livrer la marchandise au capitaine Georges Gibson Linn. S’il était d’accord pour participer à ce projet, il était attendu sous deux jours au palais du gouverneur. Le baron assura sa présence et garantit celle de son ami Basile Tremblay, se demandant toutefois ce qui se passerait le cas contraire.

Le gouverneur, comme monsieur de saint Maxent, avait choisi de faire ce marché avec le baron de Thouais, car il savait que dans une armée les uns étaient braves, parce qu’ils voyaient de loin la récompense, les autres l’étaient par dureté de caractère, et que beaucoup encore l’étaient parce que tout ce qui les entourait les animait. Combien en étaient-ils qui seraient lâches, s’ils étaient sûrs qu’on ne le sut pas!

Alonzo Chappel  (Wyoming Valley Massacre - 1-2-296-25-ExplorePAHistory-a0a9x7-a_349Deux jours plus tard comme prévu les deux acolytes qui venaient d’Acadie se présentaient à l’aube au palais du gouverneur. Outre le gouverneur les y attendaient monsieur de Saint-Maxent et Monsieur Bevenot de Haussois. Après avoir signé leurs engagements dans la milice de Louisiane qui serait sous les ordres de monsieur de Saint-Maxent, le baron de Thouais contresigna son acte de propriété pour la plantation située à l’endroit où il la désirait, son notaire ayant fourni l’information. Celle-ci lui reviendrait à la fin de son engagement et si par malheur il lui arrivait quelque chose, elle reviendrait à son héritier. C’est ainsi que commença la guerre de la colonie espagnole contre son voisin anglais. Cette guerre ressemblait plus à une guerre de maquis qu’à une guerre ouverte. Le général Gálvez, qui devait devenir à son tour gouverneur, avait pris position pour les rebelles et supervisait l’ensemble des mouvements. Il commença par fournir des armes aux insurgés et captura tous les postes britanniques à l’ouest de la Floride. Pour cela, il avait accepté l’enrôlement dans l’armée espagnole de volontaires louisianais pour combattre du côté des Américains.

*

Pour les deux amis cette guerre de guérilla se déroula malgré ses horreurs sans trop de mal jusqu’à la capture de Fort Bute. L’Espagne était officiellement entrée dans le conflit au côté de la Révolution américaine le 8 mai 1779, avec une déclaration de guerre par le roi Charles III. Cette déclaration avait été suivie par une autre le 8 juillet qui autorisait ses sujets coloniaux à s’engager dans des hostilités contre les Anglais. Bernardo de Gálvez avait intercepté des communications émanant des anglais à Pensacola, indiquant qu’ils avaient planifié une attaque surprise sur la Nouvelle-Orléans. Il décida donc de lancer sa propre attaque en premier. Elle commença par la capture de Fort Bute pour laquelle Bernardo de Gálvez rassembla l’armée régulière espagnole, et les milices acadiennes de Saint-Maxent. Cette prise marqua le début de l’intervention officielle de l’Espagne dans la guerre américaine aux côtés de la France et des rebelles.

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Louis Amédée marquis de Maubeuge

Quelque temps auparavant, Louis Amédée, chevalier de Maubeuge, âgé de 24 ans, avait été détaché par Jean-Baptiste Donatien de Vimeur, comte de Rochambeau auprès de Monsieur de Saint Maxent. Il était arrivé en grand secret sur les lieux de la bataille à venir. L’engouement de monsieur de La Fayette pour le combat des Américains avait fini par faire des émules auprès de la société aristocratique française en plein engouement de philosophie et de liberté que les vannes des encyclopédistes, des écrits de Voltaire et des satires de Beaumarchais avaient ouverte. Afin de tâter le terrain monsieur de Rochambeau avait rassemblé un contingent qu’il avait mis sous les ordres du jeune chevalier de Maubeuge.

Le 7 septembre, à l’aube Bernardo Gálvez décida de prendre d’assaut le petit poste frontière britannique. Le fort Bute était situé sur les bords du Bayou Manchac, à environ 115 milles de La Nouvelle-Orléans, à l’extrême-ouest de la frontière ouest de la Floride britannique. Le lieutenant-colonel Alexander Dickson avait été chargé de la défense du district de Bâton-Rouge, qui comprenait forts Bute, Bâton-Rouge, et PanmureLes Anglais avaient commencé par envoyer un grand nombre de troupes au nord-ouest des colonies afin de capturer Georges Rogers Clark, le commandant américain, ce qui avait affaibli la région. Le commandant Dickson n’avait à sa disposition que 400 soldats réguliers et ayant eu connaissance des mouvements espagnols, il avait retiré la plupart de ses forces de Bâton-Rouge et Panmure, laissant à l’arrière, avec le capitaine Von Haake une petite garnison. Les Espagnols de leur côté avaient reçu des renforts de La Nouvelle-Orléans. Ceux-ci se composaient au départ de 520 réguliers, dont environ les deux tiers avaient été récemment recrutés, 60 miliciens, 80 mulâtres libres, et dix volontaires américains dirigés par Oliver Pollock parmi lesquels s’était glissé le jeune James Wilkinson.

John Burgoyne, premier duc d'Albany, portrait de Sir Joshua Reynolds,

James Wilkinson

Ce dernier commençait une carrière des plus particulières, engagé dans l’armée comme agent de liaison, il était surtout agent secret du général Washington et rendait compte de l’évolution de la guerre espagnole et de l’état d’esprit des alliés. Venant de l’amont du fleuve, la force avait été augmentée en plus des 600 hommes, indiens, acadiens, dont faisaient partie le baron de Thouais et Basile Tremblay. Gálvez avait réussi à rassembler plus de 1400 hommes, même si ce nombre avait été sensiblement réduit en raison des difficultés de la marche. La veille au soir, le baron de Thouais était arrivé avec son corps devant l’ancien fort construit en palissade. Il trouva que l’ennemi était en mauvaise posture, car il le jugea indéfendable la position. Lorsque les troupes furent rassemblées devant fort Bute, Gálvez informa ses hommes du véritable objectif de leur mission suscitant des hourras enthousiastes. Le baron de Thouais et son ami furent convoqués sous la tente de Saint-Maxent, qui leur apprit qu’il les mettait sous les ordres du jeune lieutenant français le chevalier de Maubeuge, car ils connaissaient le terrain bien mieux que le nouveau venu. Bien qu’il trouvât son supérieur assez jeune, Joseph-Marie obéit sans objection. À l’aube le lendemain, ils attaquèrent le fort, et après une brève escarmouche dans laquelle un seul homme fut tué, la garnison se rendit. Comme des soldats anglais s’échappaient, Gálvez envoya le corps expéditionnaire français capturer ceux qui s’enfuyaient sur le chemin de Bâton-Rouge. Alors qu’ils couraient derrière les fuyards dans le sous-bois qui longeait le bayou, ils furent pris à revers par un groupe d’Indiens amis des Anglais. Joseph-Marie et Basile n’entendirent pas l’avertissement que leur lança un soldat français. Joseph-Marie sentit le souffle d’une flèche passer sur son côté qui atteignit au milieu du dos son ami qui courait devant lui. Il le vit s’écrouler sans vie. Dans sa tête, un éclair brisa sa raison. Celui qu’il considérait comme son frère, depuis qu’il l’avait recueilli en Acadie venait de mourir devant lui. C’en était trop pour sa raison. Il devait le venger, venger tous ceux qui étaient morts et qu’il avait aimés. Il attrapa la hache de son ami et prit dans l’autre main, son épée se retourna et fonça vers les Indiens, aveuglé par la haine. La rage de l’homme blanc saisie de surprise les Indiens, qui ne purent se reprendre. Ils se défendirent de leur mieux. À la stupeur des Français, il massacra aveuglément tous les Indiens qui étaient à sa portée. Il sortit de ce combat couvert de sang avec juste quelques égratignures. Lorsque la raison lui revint, il était entouré des Français qui le congratulaient pour son courage. Monsieur de Maubeuge, quant à lui, resta sur sa réserve inquiet de cette subite frénésie sanguinaire. Les Français ne ramenèrent que quelques prisonniers, surtout des Indiens. Le général Gálvez resta à fort Bute pendant six jours, donnant à ses hommes le temps de se reposer avant de poursuivre sur Bâton-Rouge.

En 1777, le chef militaire espagnol Bernardo de Galvez est devenu le gouverneurL’armée de Gálvez arriva sous les murs de Bâton-Rouge le 20 septembre et il constata qu’il s’agissait d’une place forte occupée par environ trois cents hommes de l’armée régulière. Étant exposé aux feux des canons du fort et ne pouvant mettre en danger sa propre artillerie, le général ordonna une feinte par le nord, à travers la forêt qui encerclait la ville. Les Anglais tournèrent leurs canons vers le Nord et bombardèrent massivement cette position. Les Espagnols cachés sous l’épais feuillage n’eurent à déplorer que trois blessés, parmi lesquels Joseph-Marie de Thouais. Celui-ci reçut à l’épaule une balle de l’ennemi alors qu’il plaquait au sol l’un de ses comparses apercevant l’éclat du canon de fusil qui le visait. Pendant ce temps, les ingénieurs et spécialistes de siège du général Gálvez creusèrent des tranchées et établirent des abris sûrs pour les canons qui commencèrent à tirer sur le fort. Les Anglais endurèrent trois heures de pilonnage intense puis se rendirent. Ce fut la seconde place britannique à tomber aux mains des Espagnols lors de l’incursion de Bernardo de Gálvez dans le territoire anglais de l’ouest de la Floride. Les conditions de capitulation acceptée par Dickson, à Bâton-Rouge garantissaient à Gálvez la cession du reste des postes britanniques sur le fleuve Mississippi libérant ainsi la basse vallée du Mississippi. De retour à La Nouvelle-Orléans, il planifia une campagne contre le fort de La Mobile et de Pensacola, les autres bastions britanniques à l’ouest de la Floride, campagne que Joseph-Marie de Thouais ne vit pas.

*

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Mama Louisa

Pendant tout ce temps, Louisa devenue Mama-Louisa s’occupa de Charles-Henri de Thouais. Trois années auparavant étaient arrivées deux lettres à la plantation « la Nouvelle ». La première demandait à doña de Vilagaya d’acheminer Louisa jusqu’à la plantation des Breaux au bayou la Fourche, la deuxième était à remettre à Madame Tremblay. Doña de Vilagaya, à réception de la lettre, fit préparer Louisa. Elle lui fit constituer un petit trousseau en lui fournissant un métrage suffisant de coton blanc fin pour coudre deux corsages et deux métrages de toile de couleur neutre, afin de faire deux jupes, que la jeune fille s’empressa de blanchir. Le matin de son départ, la jeune fille attendait sous la véranda, à côté de la porte principale, le contremaître qui l’accompagnait. Elle n’était pas pressée de partir, mais puisqu’elle y était obligée, autant faire vite. Doña de Vilagaya avait clairement insisté sur le fait que la jeune fille devait arriver intacte sur le lieu de livraison. Le contremaître avait parfaitement compris et ne se l’était pas fait dire deux fois. Quand il trouva la jeune esclave, il remarqua qu’elle avait soigneusement préparé sa mise. Toute de blanc vêtue, elle avait tressé sa lourde chevelure noir corbeau qu’elle avait enveloppée dans un linge comme un turban, ce turban que les créoles appelaient tignon. Le corsage fermé haut, la jupe large accentuant sa taille qu’elle avait sciemment faite longue à toucher le sol comme la maîtresse. Elle se mit, impassible, à marcher fièrement à côté du cheval du contremaître, sans jamais se retourner. Celui-ci n’allait pas trop vite afin que la jeune fille ne se fatigue pas. Ils mirent une bonne partie de la journée à aller jusqu’à destination, à la surprise des habitants de la plantation Breaux, qui virent déboucher en fin de soirée au bout de l’allée un cavalier et une fille marchant à côté de lui. Madeleine Trahan intriguée attendit à sa porte que le couple s’approche. Le temps d’atteindre le perron s’étaient rassemblés tous les membres de la Washington_and_Lafayette_at_Mount_Vernon,_1784_by_Rossiter_and_Mignot,_1859 (détail)famille Breaux à portée de regard. Le cavalier se présenta à la porte et demanda à voir Madame Tremblay. Il fut tout aussi surpris qu’elle en voyant l’Indienne. Il lui remit la lettre et expliqua que la négresse à côté de lui était l’esclave de Monsieur de Thouais. Devant le regard interrogateur de Dewache, Cécile Breaux, son petit dernier calé contre sa hanche, prit la lettre qu’elle décacheta, car elle était la seule à savoir un peu lire. Après l’avoir déchiffrée, elle confirma les dires du cavalier et expliqua le départ de Basile Tremblay et du Baron de Thouais pour la guerre, quant à la fille devant eux elle devait faire office de nourrice auprès du fils du baron. Sa commission faite le cavalier reparti aussitôt voulant rentrer avant la nuit, car il ne tenait pas à rester chez les Acadiens. Il laissa l’assemblée, regroupée face à la métisse. Ils étaient sceptiques devant la nouvelle, la guerre, quelle guerre ? Ils n’avaient pas entendu parler de guerre. Et une esclave, personne n’en possédait chez les Acadiens. Alexis Breaux était bien travaillé par l’idée se disant que cela aiderait à développer son exploitation, mais il n’avait pas franchi le pas devant le regard de sa communauté. La jeune métisse qui gardait son masque impénétrable malgré l’inquiétude se laissait examiner comme un animal étrange par le groupe. Dewache ne savait pas comment se comporter avec Louisa ni ce qu’elle était supposée faire d’elle. C’est Charles-Henri qui ayant entendu le contremaître décoinça la situation. Interpellant la métisse, il lui demanda si elle devait vraiment s’occuper de lui. La jeune fille se pencha vers le petit garçon et lui dit : « Il semblerait que ton papa m’ait achetée pour ça. J’espère que cela va te convenir. » Le petit garçon flatté et sous le charme de la jeune fille lui prit la main, se retourna vers l’assemblée des Acadiens, et tout fier proclama : « C’est la maman que mon papa m’a achetée, elle est à moi ». Cela fit sourire Dewache et lui facilita la tâche. Tous les Acadiens éclatèrent de rire et l’affaire fut convenue. À la surprise de Louisa, ils l’intégrèrent comme un membre de la famille, lui faisant une place. Tout naturellement, elle participa à la vie de la plantation du moins à tous les travaux domestiques. Charles-Henri se retournait vers elle chaque fois qu’il avait besoin de soins, de tendresse, d’une autorisation. Tout le monde s’adapta à la nouvelle venue et ils finirent par oublier sa condition. Les années passèrent, les bruits de la guerre les atteignirent, des lettres arrivèrent donnant des nouvelles des hommes. Le temps s’écoula au fil des récoltes, des maladies infantiles, des naissances, des mariages, des fêtes. Louisa pensait bien que ça ne durerait pas, mais elle se laissa bercer par cette quiétude trompeuse.

*

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Mama louisa

Les tâches journalières effectuées les enfants Breaux jouaient au bord du fleuve. C’était la Toussaint, en attendant l’heure du repas qui rassemblait la famille, Nastazie jouait à chat perché avec son frère Alexis, Georges Tremblay, Charles-Henri de Thouais et les cousins des Breaux, Cloatre, Charles, et Magdeleine venus spécialement pour l’occasion. Deux ans plutôt, Charles Gaudet, et Cécile Breaux avaient enfin réaménagé dans une nouvelle maison que leurs parents et voisins avaient aidé à construire sur leur terre. Sous la véranda Marie, l’aînée des Breaux, qui allait être bientôt en âge de se marier, surveillait sa nièce et filleule qui trottait derrière un chaton. C’était la fille de l’aîné des Breaux, Honoré. Celui-ci s’était enfin décidé à épouser leur voisine Marguerite Aurion. Celle-ci avait été élevée par son oncle et sa tante, Joseph et Angélique Marant. Séparée de leur parent, suite au grand dérangement, elle avait appris qu’ils étaient morts lors de leur déportation. Quand arrivèrent ses quinze ans, sa beauté blonde fit venir de loin tous les Acadiens cherchant épouse, mais malgré son apparente douceur elle s’était obstinée à attendre qu’Honoré se décida. Comme toutes les jeunes filles acadiennes, elle avait été accoutumée dès son plus jeune âge aux travaux domestiques et aux mœurs de son peuple. De nature réservée, elle ne songeait pas à ces légers jeux de libertinage et attendait au milieu d’occupations utiles que l’on disposât d’elle. Sans malice et sans honte, puisqu’elle ne faisait rien qui put réellement la faire rougir, elle agissait avec l’assurance que donne la naïveté quand on ne pense point à mal. Les jours de fête, elle s’amusait modérément préférant aider autour d’elle, elle ne faisait pas partie de celles à qui l’ont fait des reproches pour un comportement frivole. À la Saint-Jean de ses treize ans, elle avait compris que ce serait Honoré Breaux qu’elle prendrait pour mari ou personne. Bien qu’âgé de dix ans de plus, les larges épaules, les jambes solides le sourire franc et les yeux noisette du jeune homme l’avait définitivement conquise. Aux bals réguliers qui ponctuèrent par la suite la vie de la communauté, elle refusa tous les cavaliers et attendit que le jeune homme vienne à elle. Comme cela tardait à venir, sa tante, connaissant le secret de la jeune fille, alla voir Madeleine Breaux, pour qu’elle intervienne. Ce qu’elle fit au bal suivant. « – Mon fils qu’est-ce que tu attends pour inviter la Marguerite à danser, qu’elle ait des cheveux blancs ?

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Marguerite Aurion

– Mais elle refuse tous les cavaliers qui se présentent !

– Pas tous mon fils, allez va !

Et quand elle accepta la contredanse puis la suivante, il comprit. Secoué par sa mère, Madeleine Trahan, qui lui rappela son âge et le fait que la jeune fille n’attendrait pas indéfiniment il se décida, d’autant qu’elle lui plaisait.

Mais ce jour-là, tout ceci était bien loin, elle était dans le bâtiment à côté de la demeure qui servait de cuisine où elle aidait sa belle-mère et Mama-Louisa à préparer le repas de fête, quand déboulèrent, essoufflés, Charles et sa sœur Nastazie. « – Ma ! Y a des militaires en bateau qui accostent devant la plantation ! » Toutes s’arrêtèrent dans leurs activités. Louisa sentit son estomac se comprimer, elle avait déjà compris.

– Ils sont nombreux ?

– Six ou huit, j’ai pas bien vu.

– Va chercher ton père et tes frères et toi Nastazie, va chercher Dewache, elle doit être au potager !

Tout en s’essuyant les mains Madeleine Breaux se dirigea suivi de sa bru et de la métisse sur le devant de la maison, elle rejoignit son aînée qui avait pris sa nièce dans ses bras et qui examinait les nouveaux arrivants depuis la galerie de la demeure. Les petits, plus curieux que craintifs, étaient restés au bord du bayou et regardaient les soldats descendre de l’embarcation qui ressemblait à une gabarre à fond plat. Madeleine Breaux s’avança vers eux suivie des femmes de la maison sur ses talons. Alors qu’elles s’approchaient, elles les virent extirper une civière dans laquelle gisait un homme. Un noir immense dans la force de l’âge était à ses côtés.

Madeleine accéléra le pas pour voir qui s’y trouvait. Dewache qui les rejoignait à cet instant, savait elle qui était dans le brancard, car quelques jours avant alors qu’elle ramassait des baies sauvages, son cœur avait un instant oublié de battre lui causant un malaise qu’elle interpréta aussitôt, laissant échapper des larmes sur sa joue. L’officier du groupe s’avança vers la femme d’âge mûr qui venait au-devant de lui. Il la salua, se présenta et demanda : « – je suis bien à la plantation Breaux ? » Devant l’acquiescement de la femme, il reprit : « – c’est monsieur le Baron de Thouais, il m’a demandé de le reconduire chez vous.

– Il est mort ?

– Non, il a reçu une balle à l’épaule et la fièvre le laisse dans un état comateux, mais avec des soins, ça devrait passer. Le nègre à ses côtés est son valet.

Charles-Henri s’était approché pour voir l’homme allongé qu’il attendait depuis longtemps et crut le reconnaître. Les femmes quant à elles se retournèrent gênées vers Louisa, se rappelant soudain que la jeune femme était l’esclave de cet homme. Celle-ci, les mains moites, les essuyait nerveusement sur son tablier tout en restant impassible. Dewache interrompit ce moment de gêne et posa à l’officier la question dont elle connaissait la réponse : « – je suis madame Tremblay, est-ce que par hasard vous auriez des nouvelles de Basile Tremblay qui était aux côtés de monsieur de Thouais ?

– Je suis désolé, Madame, mais votre époux est tombé à la prise de fort Bute.

Devant la certitude, le deuil en elle pénétra définitivement dans son cœur. Impassible, sans rien répondre, laissant son fils Georges, les larmes aux yeux, abasourdie par la nouvelle, elle fit demi-tour et d’u4wt3t5isn pas régulier quitta l’assemblée sans un mot et partie vers le Nord. Elle dépassa la maison puis longea les champs, puis s’enfonça dans le sous-bois. Elle marcha une partie de la nuit, éclairée par la lune montante filtrant entre les chênes gigantesques couverts de rideaux de mousse fantomatique. Elle s’arrêta au centre d’une clairière. Elle ramassa du bois puis fit un feu au centre. Quand celui-ci prit, la lune était au-dessus de la clairière, Dewache défit ses cheveux, couvrit sa tête de terre et commença à tourner à petits pas saccadés, tout en murmurant une mélopée qui au fur et à mesure s’enfla, emplissant l’espace. Elle tourna pendant des heures rentrant en transe. Elle se maintenait en équilibre sur un globe qui flottait dans le vide. Devant elle une succession de globes identiques se succédait jusqu’à l’infini. Sur l’un d’eux, Basile était là, lui souriant et lui tendant la main. Elle semblait se mouvoir au ralenti. Sans effort, avec légèreté, elle sauta d’un globe à l’autre jusqu’à atteindre la main tellement aimée. Celui-ci la prit dans ses bras, lui caressant les cheveux, il lui montra sur les autres globes leur fils Georges avec à son bras une belle jeune femme, puis sur le suivant trois enfants et sur le suivant ceux-ci plus grands avec leurs conjoints, puis sur le suivant leurs enfants. Il lui montrait leur descendance sans fin, le résultat de leur amour et de leurs espérances. Son cœur était en paix. Épuisée, elle s’écroula. Au pic du soleil, Alexis Breaux et ses trois fils Honoré, Joseph et Charles la trouvèrent allongée auprès du feu refroidi. Ils crurent un instant qu’elle était morte. Confortés du contraire, ils la ramenèrent à la plantation. Ils se pressèrent, car à l’est des nuages s’agglutinaient annonçant un orage comme il y en avait tant à cette époque de l’année.

Dans la maison silencieuse troublée seulement par le grondement du tonnerre, avec l’aide de Madeleine Trahan, Mama-Louisa soignait le baron et s’occupait de Charles-Henri. Le blessé avait été installé dans une pièce du bas qui servait de salon. Pendant deux jours, il délira pris dans les accès de fièvre, il n’émergeait pas de sa torpeur. Le docteur venu de l’Ascension, après avoir changé ses pansements et examiné sa blessure, avait rassuré tout le monde, il fallait faire tomber la fièvre et tout irait bien. À tour de rôle, les femmes l’éventaient pour le rafraîchir tout en lui passant des compresses fraîches sur le front, elles lui faisaient boire des tisanes chaque fois qu’elles le pouvaient pour faire partir le mal. Puis un matin Marguerite Aurion le trouva assis sur son lit, la fièvre était enfin tombée. « – Où suis-je ? » demanda-t-il inquiet, il ne se souvenait plus de rien depuis qu’il avait senti la douleur de la balle pénétrant dans l’épaule. Elle le rassura, il demanda à voir son fils, elle le fit quérir. Lorsqu’il entra dans la pièce, le petit garçon s’accrochait machinalement à la jupe de sa nourrice qui l’accompagnait. « – Je suis votre père, vous n’avez aucune raison d’avoir peur. De plus, lâchez donc les jupes de votre nourrice, vous avez l’âge de raison, vous n’êtes plus en âge de vous cacher dedans. » Charles-Henri s’avança vers son père et se campa devant lui. Ce dernier ne pensait déjà plus à lui, il examinait celle qui le soignait depuis plusieurs jours, et qui le troublait. Elle était encore plus belle que dans son souvenir. Celle-ci le regardait se demandant comment elle devait se comporter, un comportement servile n’était pas dans son caractère ni dans ses habitudes.

Susan Lyon (DENTELLE À LA LUMIÈRE D'OR

mama Louisa

Sa convalescence dura trois bonnes semaines pendant lesquelles il amena Louisa à devenir sa maîtresse. Du moins le pensa-t-il. Ne pouvant être libre, celle-ci avait décidé que son seul choix était de pousser son maître à faire d’elle sa concubine, sa tisanière. Cela avait réussi à sa mère, même si elle était morte en couches, aussi jouant les Salomé elle fit tout pour le séduire. Tour à tour distante, puis attentionnée, sous prétexte de le soigner ou de remettre sa literie d’aplomb, elle approchait ses atouts qui se dévoilaient sous la tension du tissu de la blouse qui s’échancrait au fil des jours. Il attendait sa venue et allait jusqu’à la réclamer sous des prétextes divers. Puis un soir, alors que tout le monde était couché, elle vint lui porter une carafe d’eau qu’elle croyait avoir oublié de mettre à sa portée. Les forces du convalescent étaient revenues et décuplées par le désir, il la bascula sur le lit, mollement, elle résista lui donnant la satisfaction de lui offrir sa virginité. Le stratagème de la jeune esclave réussit au-delà de ses espérances, il ne pouvait plus se passer d’elle. Lorsque Alexis Breaux poussé par sa femme vint proposer de la racheter pour la libéreril n’en fut pas question, et sans plus de mots l’acadien comprit pourquoi. Alexis Breaux eut bien du mal à expliquer à son épouse la situation qu’elle trouvait inconvenante.

Noël arriva, les fêtes de la nativité passées, comme il était rétabli, Joseph-Marie de Thouais décida, accompagné d’Honoré Breaux et de son jeune frère Joseph, d’aller à La Nouvelle-Orléans se faire remettre le titre de sa concession.

*

Trois années s’étaient écoulées depuis l’accord entre le gouverneur de l’époque et le jour où le baron frappa chez son notaire. Joseph-Marie Bevenot de Haussois l’attendait depuis qu’il avait eu connaissance de son retour sur le bayou La Fourche, il lui remit en bonne et due forme la copie de son titre de concession. Il s’excusa devant l’impossibilité de fournir les vingt esclaves prévus dans le contrat, il lui faudrait revenir, car il n’y avait pas de vente prévue dans les jours à venir, la guerre avec les Anglais, les Américains et les Français avait ralenti le commerce du bois d’ébène. Satisfait par la réalisation du contrat, le baron de Thouais ne put toutefois remercier le gouverneur Bernardo de Gálvez, encore sur le terrain des batailles.

*

À cette époque de l’année, le temps était particulièrement agréable les températures étaient douces et l’on craignait beaucoup moins les brusques changements de temps qu’offrait le climat des tropiques. Ils avançaient lentement sur la route qui longeait les plantations créoles, au rythme des deux chariots lourdement chargés et attelés à des mulets. Le baron de Thouais s’était approvisionné en vivres, volailles sur pied, en outil et en fournitures de tous genres. Il avait bien évidemment investi en boutures et en graines de toutes sortes. Les trois hommes arrivèrent sur la concession en milieu d’après-midi. Après avoir dépassé la plantation Houmas, ils découvrirent une forêt de chênes, de cyprès, de cirier et autres essences comme les néfliers, les pommiers, les pruniers, les merisiers, qui annonçaient une lourde charge de travail afin de débroussailler et dégager les futurs champs à cultiver. Ils s’installèrent près du fleuve dans une clairière qui allait de la rive à un monticule herbeux. À sa vue, le baron projeta d’y faire un jour construire sa demeure. Une fois le campement installé Honoré Breaux les quitta afin de prévenir les siens de leur nouvelle installation.

Sur les lieux, aidé de Joseph Breaux, Joseph-Marie de Thouais délimita sa concession, plantant un piquet tous les 20 pieds. Estimant que Georges Tremblay avait été lésé à cause de la mort de son père, il agrandit abusivement sa plantation vers l’Est jusqu’au bord du bayou, dans le but de lui donner ce bout de parcelle à sa majorité. Il décida de nommer sa terre « la Palmeraie », car il avait déjà envisagé de transplanter des palmiers de Floride qui feraient une allée qui irait jusqu’à la future demeure. Honoré revint deux jours plus tard, avec tous les Acadiens de leur communauté afin d’aider le baron à défricher. Ceux-ci arrivèrent, les bras chargés, les uns rapportant des jeunes plants d’arbres fruitiers, les autres un animal domestique, poules, truie… Alexis Breaux tint à offrir à son ami une vache et son veau. Pendant les semaines qui suivirent, infatigables, les uns abattaient les arbres avec leurs cognées massives, les autres ameublissaient la terre avec la bêche, qu’ils enfonçaient d’un bras vigoureux, d’autres déchiraient le sein de cette terre, avec le tranchant d’une charrue, que traînaient à pas lents deux bœufs accouplés qu’ils avaient conduits et vendus au baron.

Plusieurs débitaient des arbres énormes, les sciaient en planches, en poteaux, en solives, en chevrons, en bardeaux pour élever tout d’abord un bungalow sur un soubassement de briques, de quatre pièces successives avec véranda à l’arrière et à l’avant. À l’arrière de celui-ci, ils élevèrent une grange sur une des buttes du terrain, prévoyant les débordements du fleuve. Lorsque les bâtiments furent prêts, accompagnés des femmes de la famille Breaux, Dewache, Mama-Louisa, et les garçons vinrent s’installer. Pendant ce temps, une autre partie de ces hommes laborieux commencèrent à labourer les premiers champs dégagés de la nature sauvage. Ils creusèrent de longs sillons, qu’ils plantèrent de cotons et de canne à sucre, qu’ils piquèrent de riz, qu’ils cajun1ensemencèrent de maïs pour se nourrir et, d’herbes de Guinée qui serviraient de fourrage pour les bêtes et étoufferaient les herbes indésirables. Ils plantaient, semaient, nivelaient, faisaient des saignées pour guider l’eau vers les plantations et des levées pour maintenir le fleuve dans son lit. Tous commençaient leurs travaux dès le lever de l’aurore et ne le finissaient qu’après le coucher du soleil. De son côté, Abraham, le géant noir, aida les femmes et prépara le potager pour Mama-Louisa et Dewache. Elles y plantèrent pour nourrir les habitants de la plantation, petits pois, haricots de primeurs, raves et radis, laitue, chicorée, céleri, carottes courtes, des choux paumés hâtifs de Bonneuil, des choux d’Alsace, des brocolis, des melons et des concombres, des brehêmes, des tomates, des pattes d’anémone, des griffes de renoncules et des oignons de fleurs qu’avaient apportées Madeleine Breaux et sa belle-fille Marguerite. En attendant les récoltes, ils vivaient sur les réserves de farine de maïs et de viande de porc. Pendant leur séjour chez les Acadiens Mama-Louisa et Dewache avaient appris à repérer dans la nature les baies, les fruits et légumes sauvages qui pourraient le moment venu améliorer leur ordinaire. Après avoir parcouru les alentours de la plantation, Dewache récolta des herbes, des racines médicinales dont elle connaissait les vertus. Entre ce qu’avaient amené les Acadiens et ce qu’avait acheté le baron, la basse-cour se trouva riche de plusieurs poules, d’un coq, d’une truie avec sa portée de gorets, sans oublier la vache et son veau. Ils ne manquaient de rien. Quand viendrait la fin de l’été, tout ceci se transformerait en conserve de fruits et de légumes, en pots de confiture et de gelée, on salerait la viande qu’elle soit le produit de l’élevage ou de la chasse.

Captured Africans Taken to the Coast, Nigeria, 1853; (or), Liberia, 1840L’installation dura trois semaines, après moult remerciements de la part du baron, les Acadiens retournèrent sur leurs terres. Cela coïncida avec l’arrivée au milieu du premier jour de février d’une file d’hommes noirs attachés entre eux accompagnés par deux cavaliers. Le premier d’un âge mûr était d’origine française et avait été embauché par le baron, comme régisseur, l’autre ayant dépassé à peine l’adolescence était un jeune Allemand qui lui servait d’aide. Les esclaves promis par le gouverneur espagnol étaient arrivés. Satisfait de son examen, le baron les fit nourrir par Mama-Louisa. Parmi les nouveaux esclaves se trouvaient trois femmes, l’une visiblement âgée avait été donnée en supplément par le notaire du baron. Celle-ci était dénommée Noémie, elle avait des connaissances qui lui permettraient de soigner ses congénères. L’une des femmes du groupe était sa petite-fille Néora, un peu plus jeune que Mama-Louisa, elle fut très impressionnée par l’allure de titan d’Abraham le valet du baron. Celui-ci avait été ramené par le baron des champs de bataille contre les Anglais, le baron lui avait sauvé la vie lors d’une escarmouche dans laquelle avait été tué son précédent maître. Comme on ne savait quoi faire du nègre, son supérieur le lui avait donné.

Dans l’année qui suivit leur installation, Mama-Louisa ressentit les premiers malaises dus à sa première grossesse. Si elle était heureuse de ressentir ses premiers émois de mère, à chaque nausée du matin pendant les premiers mois, elle pensa à Ma-Hadassah, la prévenant que son enfant ne serait jamais assez blanc pour être libre. Après les récoltes à la fin du mois de septembre, avec l’aide de Néora, Aaron vint au monde sans difficulté. Il était la fierté de sa mère, quant à son père, il resta indifférent à la naissance. Dès qu’il put marcher, il s’avéra très indépendant, Louisa le mit à la surveillance des volailles et des cochons.

Carrying Cotton to the Gin, U.S. South, 1850sLa deuxième année avec une partie de l’argent de son ancien négoce de fourrure le baron de Thouais acheta une vingtaine d’esclaves supplémentaires pour compléter son cheptel. Pendant la première année, il n’avait perdu que deux esclaves, l’un de maladie, l’autre avait été entraîné par un crocodile au fond du fleuve. Il profita du voyage pour amener son fils Charles-Henri à La Nouvelle-Orléans et demanda conseil à maître Bevenot de Haussois pour le choix d’une école. Les circonstances avaient fait que l’enfant ne savait toujours ni lire ni écrire. Le notaire lui conseilla celle que le gouverneur Luis de Unzaga avait inaugurée en 1772. Il n’y apprendrait pas autant d’espagnol que l’avait espéré le gouverneur, mais il fréquenterait toute l’élite créole ce qui serait bon pour l’avenir de l’héritier de la « Palmeraie ». De plus, comme il n’y avait pas de pensionnat le notaire proposa d’accueillir le garçon. L’accord fut passé, le baron en étant satisfait. Accompagné d’Ismaël, jeune esclave de son âge qui lui servait de valet, Charles-Henri resta chez lui pendant les dix années qui suivirent soit jusqu’à ses 17 ans. Il passa plus de temps chez son bienfaiteur que sur la plantation de son père. S’il fit peu de progrès dans son éducation, il devint un vrai créole et fit partie intégrante de l’élite de La Nouvelle-Orléans.

De son côté, Georges Tremblay fut éduqué par le baron lui-même. Ce dernier lui apprit les rudiments de l’écriture, de la lecture et de l’arithmétique juste ce qu’il fallait pour devenir un jour le régisseur de la plantation. Georges ne prisait que fort peu la ville, il n’aimait pas le monde qui s’y agglutinait et obligeait souvent des effets de courtoisie qu’il trouvait hypocrites. À ces séjours qui l’incommodaient au court desquels il était amené à fréquenter les jeunes créoles ne pensant qu’à parader, affichant des mulâtresses qu’il couvrait de toilettes, il préférait la surveillance des travaux agricoles, le compte des semences et des récoltes. À la place des promenades en vogue et des bals qui se multipliaient dans les demeures de La Nouvelle-Orléans, il privilégiait la chasse et les chevauchées le long du fleuve ou dans les bayous. Aux salons de la ville, il affectionnait les longues soirées sous la galerie avec ses amis lors desquelles on jouait aux cartes ou aux échecs en tenant à distance les femmes qui jasaient entre elles de l’autre côté de la maison.

Au fil des chaleurs, des ouragans, des inondations, le temps s’écoula, la plantation se développa au gré des champs exploités, des récoltes, des bénéfices, multipliant le nombre d’esclaves. Elle se peupla de femmes et d’enfants noirs tous esclaves sous la domination du baron. Mama-Louisa quant à elle continua à dominer le cœur du planteur, son maître. Quatre ans après son premier fils, elle mit au monde Nathanaël enfant docile souriant et toujours dans les jupes de sa mère. L’enfant était le portrait craché de Charles-Henri de Thouais.

plantation La Palmeraie  (15) face

 

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Le drame de Natchez ou Blanche-Marie Peydédau 19 à 21

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Épisode 19

Native American couple.jpg

L’Inpi sacré

Kanka était une vieille Femme, toute ridée et ratatinée du peuple Lakota bien plus au nord. Elle avait été adoptée par les Houmas, après avoir été enlevée à son peuple puis échangée consécutivement par deux tribus qui descendaient vers le Sud. Elle était alors jeune et déjà étrange. Elle était possédée. Elle devinait ce qu’elle ne voyait pas, même les temps futurs. Ils respectèrent ses dons après en avoir été quelque peu effrayés. Elle était parmi eux la Femme Bisonne Blanche, Pte Win, symbole de pureté et de renouveau qui leur donna la Pipe Sacrée et leur en enseigna l’usage. C’était elle qui présidait la Cérémonie de Purification de l’Inipi qui permettait de se purifier physique­ment, mentalement, émotionnellement, et spirituellement. Blanche-Marie avait été remis entre ses mains par le géant noir qui l’avait tant effrayé la première fois qu’elle l’avait vu.

La vieille Kanka avait reconnu dans l’étrange jeune fille aux cheveux de feu une âme ancienne, une âme des premiers temps, une ancêtre. C’était un devoir sacré que de l’aider à passer une fois de plus parmi eux. Kanka avec le Wicasa Wakan, son compagnon, allait effectuer la cérémonie de purification de l’Inipi, celle qui créait l’équilibre, et faisait partie des sept cérémonies sacrées des Lakota. Elle allait se dérouler sur le sentier sacré matérialisé par celui qui menait de la hutte où l’on avait porté le corps presque sans vie de Blanche-Marie au foyer extérieur dans lequel chauffaient des pierres tout aussi sacrées que le foyer. Blanche-Marie avait été installée nue sur une couche de plusieurs peaux de daim dans la Loge. La faiblesse de son corps était elle que son esprit était déjà aux confins de la réalité, entre la vie et la mort sur le chemin doré qui les reliait. Le lieu était un petit dôme fait de branches de saule courbées, bâti selon un plan sacré et recouvert de peaux. La structure symbolisait l’univers, toute la « Création », et les Forces de l’Esprit qui sont en elle. Il était considéré comme un lieu de libération, de vision et de renais­sance. Là, les prières se fondaient dans la Terre Mère et les autres forces fondamentales, celles du Soleil, du Feu, de l’Air, et de l’Eau ; chacun s’y reconnaissait comme une partie minuscule de la Nature, partie inté­grante de l’univers. La forme du dôme représentait l’étoile du matin et ses forces surnaturelles. Les seize branches de saule entraient dans le sol, symboles des seize Grands Mystères des Lakota.

Au centre de la Loge, un foyer était creusé pour y mettre les pierres chauffées apportées à l’intérieur, en nombre, et par séries, prescrits. La terre de déblai du foyer formait le monticule de l’autel. Kanka, à quatre pattes, entra une première fois par le petit battant de porte qui symbolisait le retour à la matrice de la Mère Terre.

Où se situe la puissance du Féminin sacré dans le corps de la femme ? | Féminin sacré.JPGKanka fit quatre fois le parcours et quatre fois elle ouvrit le rabat. À chaque fois, elle commençait par apporter des pierres chauffées à l’intérieur et elle répandait dessus des herbes, sauge et écorces de cèdre, ce qui suscitait une épaisse vapeur, celle du Souffle du Grand-Père. Blanche-Marie était transportée par les prières du Wicasa Wakan. L’homme sacré, agenouillé à ses côtés, marmonnait les chants sacrés. La vapeur intense, purificatrice, s’élevait au-dessus de la sombre petite hutte, vers la vaste cathédrale du monde extérieur à moins que ce ne fût à l’intérieur de son esprit, elle ne savait plus, mais rien n’avait d’importance. Elle était le sein de la Terre Mère, le lieu où se nourrissaient ses enfants. Elle était emplie de reconnaissance, elle ne ressentait pas l’inconfort suscité par la chaleur extrême et la transpi­ration. Son esprit était détaché de son corps et oubliait les mesquineries dues à son existence.

Kanka cherchait la force et le soutien sur le Sentier Sacré. Elle était gardienne du feu. Elle savait que l’intensité de la chaleur n’était qu’une partie de l’expérience. Elle avait le plus grand respect pour les aspects physiques et spirituels du Feu Sacré. Avec un cœur humble, elle demanda à apprendre de lui ce qu’il fallait savoir sur le sentier de la vie de la jeune fille. Elle était entrée dans la chaleur torride de la Fosse du feu à l’autre extrémité du sentier sacré reliant la Loge à celle-ci. Elle en était ressortie avec la pierre qui avait appelé son choix. En faisant le premier pas sur le Sentier, elle ressentit sans contrainte le pouvoir qu’elle venait de rencontrer. Elle vit Blanche-Marie, les yeux pleins de larmes de sang emplies d’une tristesse infinie, son cœur broyait de désespoir. Kanka, gardienne du feu, regarda le sentier devant elle jusqu’à la Loge. Son visage était chaud et sa peau raidie par la chaleur de la Fosse du feu ; elle se demanda si elle avait encore des sourcils. À son deuxième passage, la pierre, qui l’avait appelée, était une grande pierre lourde, et la Loge était à de nombreux pas. Elle mit de côté le ressenti de ce fardeau et se concentra à nouveau sur le sentier et alla de l’avant. Il était aussi lourd que les malheurs qui empêchaient la jeune fille d’avancer. Celle-ci était étreinte de peur, de tristesse. C’étaient ses chaînes, entraves, dont il fallait se défaire, mais où allait-elle trouver la force ? La vieille Indienne poursuivit son chemin, en direction de la Loge. Devant le feu, elle utilisa un rameau aux feuilles vertes pour épousseter les cendres fumantes des pierres. Ces cendres étaient celles du bois utili­sé pour édifier le bûcher sacré et chauffer les rochers. Mais bien que vitales, dans la Loge, elles ne faisaient que piquer les yeux. Ce don du bois était important, mais cela causait tant de douleur. Il symbolisait ce qu’il fallait laisser derrière soi, Blanche-Marie, qui regardait d’en haut la gardienne du feu à mi-chemin entre la fosse du feu et la Loge, le comprenait, le ressentait, mais son cœur était si lourd, si désespéré, si résigné. Pourtant en elle une force s’insinuait, elle comprenait, elle laissait l’énergie œuvrer en elle, elle n’opposait aucune résistance. Kanka sentait sa charge s’alléger. Elle savait maintenant qu’elle arriverait à la Loge, comme il se devait, et qu’elle porterait une nouvelle pierre. Elle progressait, sentant son pas plus ferme, plus assuré. Blanche-Marie comprenait qu’il lui fallait s’élancer vers l’avenir, elle sentait en elle la confiance s’accroître, la submerger, elle devait regagner La Nouvelle-Orléans, joindre monsieur de Bienville, il l’aiderait à faire justice, à regagner son identité, sa vie, elle renaîtrait. Avec l’espoir qui emplissait Blanche-Marie, Kanka marchait avec une ardeur nouvelle, l’éner­gie de la Loge venait à sa rencontre. Elle sentait le soutien des esprits rassemblés qui l’accueillait. Les litanies du Wicasa Wakan étaient de plus en plus fortes et s’élevaient au son sourd du tambour. Elles pénétraient les consciences. Au-dessus de la loge, la lune se leva, ronde, disque d’or apaisant. L’âme de Blanche-Marie cicatrisait. À ses côtés se tenaient ses parents souriants. Jeanne lui caressait les cheveux et lui montrait la direction. Les parois de la Loge s’effacèrent, elle vit au loin un navire tout auréolé, elle sut que la solution venait à elle. Jeanne mit un doigt devant ses lèvres, caressa sa joue et sembla lui assurer qu’ils seraient toujours là, de cela, elle était sûre. La gardienne du feu s’accroupit à la porte de la Loge, elle tendit les pierres amies au Wicasa Wakan, un rayon de l’astre de nuit perça faiblement et éclaira le visage de la jeune fille. Kanka sourit. La jeune fille était assise sur sa couche et la regardait confiante. Il n’y avait en elle aucune trace de peur ni de tristesse, elle était illuminée par sa vision, assurée de son futur. Sa vie allait com­mencer avec le premier pas qu’elle allait faire.

épisode 20

1114 Chartres (Ursuline Convent).jpg

Retour à La Nouvelle-Orléans.

À la nuit, « L’indépendance « accosta devant la rue de l’arsenal à l’angle de la concession Sainte-Reyne. Pour plus de discrétion, Alboury avait fait patienter son équipage en amont de la ville portuaire une bonne partie de la journée en attendant le coucher du soleil. Il ne tenait pas à ce que leur arrivée fut remarquée, car il savait que le sauvetage de ses passagères allait faire beaucoup parler.

Les deux jeunes femmes descendirent du navire sur des civières portées par des Indiens Houmas. Elles étaient harassées, pas encore remises de leur mésaventure bien que sur la voie de la guérison, tout au moins physiquement. Le groupe hétéroclite, à la lumière de la lune levante, s’avança vers le couvent des ursulines avec le chef Anrak et Alboury en tête. À la porte du bâtiment principal, Alboury tambourina en sourdine, ne recevant point de réponse, bien qu’il désira faire le moins de bruit possible, il se décida à tirer la chevillette déclenchant le tintement éloigné d’une cloche. Le carillon retentit attirant la sœur tourière ensommeillée. Elle ouvrit le judas et resta sans voix quand elle découvrit le contrebandier, les Indiens. Elle n’était pas sûre d’être éveillée, du moins pas totalement. « — Je suis Alboury, ma sœur, vous me reconnaissez ? » La sœur toujours muette hocha la tête en signe d’acquiescement. « — Je ramène madame Roussin et sa suivante qui se sont échappées du village Natchez. » La sœur entrouvrit le battant de la porte et se pencha pour mieux voir les jeunes femmes en piteux état sur leur brancard. À leur vue, elle fit plusieurs signes de croix successifs, avant que de placer sa main devant la bouche et de s’exclamer tout en partant en courant : « — oh ! mon Dieu ! Jésus, Marie, Joseph, c’est un miracle, vivantes, elles sont vivantes. » Alboury désarçonné par le comportement de la sœur, un instant ne sut que faire, puis décidant qu’ils ne pouvaient risquer de rester à la vue de tous il pénétra dans le vestibule avec ses comparses. Ils n’eurent pas longtemps à attendre, suivis des sœurs et de leurs servantes noires, dame Tranchepain surgie.

Elle salua Alboury et avec circonspection le chef Anrak, puis se pencha vers les malades. L’une et l’autre étaient dans un tel état de faiblesse qu’elles n’étaient que vaguement conscientes de ce qui se passait autour d’elle. « — Rassurez-vous mes filles, vous êtes désormais en sécurité, nous allons nous occuper de vous. » Elle donna des ordres pour que l‘on installe tout de suite les deux rescapées, puis elle se retourna vers Alboury. « — Où avez-vous trouvé ces dames ?

— En fait ma sœur, ce sont les Houmas qui lors d’une partie de chasse les ont découvertes perdues dans les marécages. Ils sont donc venus à moi afin que je les ramène, ils n’étaient pas bien sûr de l’accueil qu’ils leur seraient réservés.

Alboury et Anrak avaient opté pour cette version, plus crédible que les visions du contrebandier. Elle avait de plus l’avantage de donner le beau rôle à la nation houmas qui en avait bien besoin aux yeux des blancs et n’avait nulle envie d’être amalgamée aux Indiens belligérants. La mère supérieure, même si elle accepta cette version, n’y croyait guère, mais ne voyait pas pourquoi elle la refuserait. Elle avait eu plusieurs fois affaire avec le contrebandier, comme beaucoup d’habitants de la ville, et savait pouvoir lui faire confiance, donc s’il mentait, c’était pour une bonne raison. Elle n’en doutait pas. Elle remercia tout le monde pour ce rapatriement qui avait sans aucun doute sauvé les deux femmes et assura de mentionner le rôle de chacun au gouverneur.

*

Nicola Consoni - La Monaca di Monza (Gertrude)La mère supérieure au vu des deux malheureuses décida, malgré leur état de détresse dû à une grande fatigue, de leur faire prendre un bain afin de leur ôter toute la vermine et la crasse dont elles étaient couvertes. À la lueur des bougies, les deux rescapées se laissèrent retirer leurs vêtements devenus au fil de leur périple des loques. Elles ne réalisaient pas vraiment ce qui se passait et se laissait faire. Avec délicatesse, elles furent lavées et séchées par les sœurs et leurs esclaves. Elles avaient été installées dans la même chambre, la dame Tranchepain n’avait pas eu le cœur de les séparer. À l’étage, dans la pièce spacieuse, deux petits lits avaient été installés devant une cheminée dont le foyer ronflait et crépitait. Fin propre, elles avaient été enduites d’un onguent épais pour les soulager des piqûres des insectes, leurs plaies avaient été soignées et pansées. La sœur infirmière finit ses soins en leur faisant ingurgiter un opiacé qui les plongea, l’une et l’autre, dans un sommeil profond.

Au petit matin, elles trouvèrent à leur chevet une petite négresse que les sœurs avaient laissée pour surveiller leur sommeil et qui avait aussi bien dormi qu’elles-mêmes sur sa chaise. Dès qu’elle perçut leur éveil, la petite fille donna l’alerte, ameutant les dames Ursuline qui se mirent en charge de les nourrir, ce qu’elles firent en grappillant sans grande conviction les aliments présentés. Elles avaient si peu mangé depuis leur captivité que leurs corps avaient bien du mal à accepter la nourriture.

Blanche-Marie, malgré un soupçon de fièvre, revenait lentement à la vie, mais comme Marie, dont l’esprit avait fini par lâcher prise, elle ressassait les scènes d’horreur vécues et avait beaucoup de mal à les éloigner de son esprit d’autant qu’elle ne pouvait les remplacer par un avenir souriant. Elle n’avait rien qui puisse lui donner le change, pourtant elle se sentait bien plus forte, plus combative ce qui était contradictoire. Peut-être était-elle devenue plus fataliste. Marie de son côté avait fermé son esprit à toute réalité dès qu’elle les avait sues sauvées, sa comparse en était fort triste tant cela lui rappelait l’état d’abattement de sa mère. Les ravages, qu’avaient causés dans sa vie les derniers événements, avaient laissé un gouffre dans son esprit, dans son âme. Elle n’avait plus rien. Rien qui ne mérite de s’accrocher à la vie. Elle qui avait tenu bon tant qu’il avait fallu s’enfuir, sauver sa comparse, se laissait engloutir dans les affres de la torpeur. Elle était hantée par la noyade de son tout petit, par le massacre de son époux, de sa sécurité, des siens, par la destruction de ses biens de son toit, la peur ne la quittait pas, dès qu’elle fermait les yeux, surgissait un Natchez hurlant le tomawak à la main. À quoi bon être en vie ? Elle avait occulté tout cela, la préservation de sa vie avait eu le dessus sur toute autre pensée et l’avait amené jusque-là, mais à quoi bon ? Marie s’était retirée en elle, elle avait fermé son esprit, plus aucun son ne sortait de ses lèvres. Malgré les soins des dames Ursuline, la jeune femme ne disait rien, elle se laissait faire comme une poupée. La compassion des sœurs entourait de son mieux les deux rescapées.

La dame Tranchepain dès le matin fut à leur chevet. N’obtenant rien de Marie, elle demanda à Blanche-Marie, ce qu’elle pouvait lui dire quant à ce qu’elles avaient subi et comment elles avaient pu s’enfuir. Bien sûr, il y avait de la curiosité, aussi, se sentait-elle un peu coupable pour cet interrogatoire qui allait faire revivre à la jeune fille sa terrible aventure, mais elle devait faire un compte rendu à son supérieur, le père Rigaud, qui se chargerait de le remettre au gouverneur. Il fallait faire vite, car elle ne doutait pas que la nouvelle aille faire le tour de la ville et par là de la colonie dans un temps fort rapide. Avec patience, elle obtint une partie de la terrible aventure, la plantation attaquée, les massacres, la fuite inopinée due au courant du fleuve, la capture par les Natchez, la torture de monsieur de Macé, la captivité dans le village indien, l’évasion réalisée par la mère du grand soleil, le fleuve, la peur, la fièvre puis plus rien, et pour finir le réveil au camp des Houmas. La narration était confuse, désordonnée, certains moments étaient décrits avec une précision horrifiante, d’autres étaient flous, mais tout y était ou presque. Blanche-Marie avait du mal, elle ne se souvenait pas de tout, mais elle avait fait de son mieux. Livrer ses souvenirs, ses peurs lui avait fait du bien, sa confession nettoyait quelque peu son âme. La mère supérieure en avait son compte, ce qu’elle venait d’entendre, lui faisait relativiser son propre voyage jusqu’à cette rive de l’océan. Elle laissa la convalescente et partit rédiger une lettre pour son supérieur.

*

Martha (nicolas-bernard-lépicié-étude-de-jeune-filleQuelques heures plus tard, Martha se présenta à la porte du couvent et demanda l’autorisation d’être menée auprès des rescapées. Alboury avait surgi au début de la soirée avec la bonne nouvelle, elle lui était tombée dans les bras en pleurs, tant c’était inespéré. Il l’avait retenue de se précipiter sur l’instant. Elle fut la première d’une longue série de demandes de visite. Comme l’avait supposé la mère supérieure, la nouvelle avait vite été éventée, de cuisine en cuisine, puis de servantes en chambrières, puis de la domesticité aux maîtres. La nouvelle avait enflé.

La mère supérieure reçut Martha dans sa chambre, vaste pièce éclairée par une porte-fenêtre donnant sur le jardin à l’arrière de la demeure qui servait de bâtiment principal au domaine transformé en couvent. Elle était à peine étonnée de sa présence. « — Bonjour Martha.

— Bonjour ma mère. La jeune femme n’était pas très à l’aise, elle se souvenait encore de l’entrevue dans ces lieux qui l’avait exclue de l’hôpital. Elle esquissa une génuflexion et attendit que la dame Ursuline reprenne la conversation. Celle-ci reposa sur son cabinet la lettre qu’elle tenait encore entre les mains à l’entrée de Martha. « — Si j’ai bien compris, vous venez voir nos rescapées ?

— Oui, ma mère, si cela ne vous désoblige pas, j’apprécierai de m’occuper d’elles.

— Puis-je savoir ce qui vous relie à ces dames ?

La mère Tranchepain n’était pas surprise que Martha connaisse la présence des deux femmes, elle avait eu connaissance des liens entre son interlocutrice et le contrebandier. Elle n’avait su qu’en penser. Une femme blanche avec un noir cela lui avait semblé contre nature, d’autant qu’avant son arrivée dans cette contrée, elle n’avait eu l’occasion qu’une seule fois de voir un homme noir, et encore c’était un négrillon dans les jupes d’une élégante. Son jugement s’était adapté et modifié au contact de ses esclaves et du contrebandier lui-même qui lui procurait à moindre coût des vivres et des ingrédients pour confectionner médicaments et onguents. Elle avait négocié plus d’une fois avec lui et avait apprécié son intelligence et sa générosité, parfois même son humour. Elle avait compris dès son arrivée que la Compagnie ne pourrait subvenir à tous les besoins de sa congrégation malgré les promesses, aussi avait-elle été amenée à accepter toutes les générosités. Elle avait donc passé outre à ses propres certitudes et ceux du code noir, gardant devers elle le secret du couple illicite. Mais pour l’instant ce qui la surprenait ce fut qu’elle puisse avoir un rapport suffisamment proche avec les malades pour qu’elle veuille s’en occuper, d’autant que Fort-Rosalie était, lui semblait-il, très éloigné. « — Je connais mademoiselle Peydédaut, nous sommes arrivées sur le même navire.

— Ah ?

— Oh ! non ! Ma mère, ne croyez pas qu’elle fasse partie des ribaudes envoyées ici. Elle et sa mère ont été déportées à cause d’une histoire d’héritage. Si j’ai bon souvenir, Blanche-Marie  était la fille de la main gauche d’un comte, et sa famille à la mort de celui-ci s’en est débarrassée. Elle était toute jeune à son arrivée même pas une femme, je crois bien.

La dame ursuline était sceptique, les orphelins en tous genres qui s’inventaient des vies extraordinaires étaient monnaie courante, alors pourquoi celle-ci serait-elle plus véridique que les autres. « — Et sa mère, qu’est-elle devenue ?

— Elle est morte violentée et assassinée sur le navire, cela a été dramatique, ma mère.

— Savez-vous comment elle s’est retrouvée au service de madame Roussin ?

— C’est monsieur le gouverneur de Bienville qui l’avait pris sous sa protection et qui l’avait placée, car il ne pouvait la ramener en France, elle est seule au monde en quelque sorte.

La dame ursuline se leva de son fauteuil et alla jusque-là porte-fenêtre qu’elle ouvrit. Elle réfléchissait, ses renseignements laissaient supposer quelques luttes intestines en prévision. Mais que pouvait-elle faire ? Elle n’allait pas exclure cette jeune femme de l’aide à laquelle elle avait droit. « — Et madame Roussin, vous savez quelque chose sur elle ?

— Elle est la fille d’un militaire, je crois qu’il est ici ou à La Mobile, je ne la connais qu’au travers des lettres que nous échangions avec Blanche-Marie.

— Vous vous écriviez ?

— Oui avec l’aide du chirurgien Manadé. Je ne lis et n’écris pas bien, bien que j’ai fait beaucoup de progrès depuis.

— Avec monsieur de Manadé ?

Martha (Portrait de jeune fille par Nicolas Bernard Lépicié sur artnet.jpgMartha baissa la tête un peu gênée de ce qu’elle venait de dévoiler. La mère supérieure le regard tourné vers le jardin pensait. Elle était étonnée de tout cela, monsieur de Manadé aidant une simple fille à écrire, pas vraiment étonnant, elle savait qu’il aimait bien Martha et cela en toute honnêteté. Décidément, la vie dans la colonie était pleine de surprise, ce n’était pas en France qu’elle aurait vu des gens de condition aussi différente s’entraider. Nul ne pouvait être jugé ici comme en métropole. Enfin, au moins avec cette dame Roussin, elle ne devrait pas avoir de problème, il lui fallait donc trouver son père afin de le prévenir. Elle remercia Martha de son aide et l’autorisa à rester à sa convenance auprès des malades. Elle culpabilisait encore de l’obligation qu’elle avait eue de la rejeter de l’hôpital et estimait qu’elle pouvait bien lui laisser cet agrément.

Martha n’allait, bien sûr, pas être la seule demande de visite, et si la dame Ursuline rejeta avec courtoisie la plupart des curieuses, elle ne put s’opposer à celle du gouverneur Périer et de monsieur La Chaise qui se présentèrent avec force de compagnie le troisième jour de la présence des deux rescapées dans les lieux.

*

« — Monsieur le gouverneur, monsieur le commissaire ordonnateur, je ne puis évidemment vous refuser de visiter mesdames Roussin et Peydédaut, mais comme elles sont très faibles, vous comprendrez que vous ne pouvez vous faire accompagner de tous vos gens ! sans parler de la bienséance. »

Dame Tranchepain était fort contrariée de tout ce remue-ménage. Elle était consciente que la visite du gouverneur viendrait dès qu’il serait informé, mais qu’il eut l’idée de venir avec tout son état-major, c’était pour elle inconcevable et inconvenant. « — J’entends bien madame. Si cela ne vous contrit point, je me présenterais à ces dames en la seule compagnie de monsieur de La Chaise, et cela en votre présence bien entendu.

— En ce cas messieurs, voulez-vous bien me suivre ? 

Avec un sourire qui se voulait aimable, accompagné d’un geste de la main, elle leur indiqua la porte à double battant qui s’ouvrait sur le vestibule et l’escalier qui menait à l’étage des chambres. Tout en les précédant, elle reprit. « — Madame Roussin est des deux la plus affligée, elle s’est enfermée dans un profond mutisme. Le père Rigaud a fait prévenir son père qui est comme vous le savez à La Mobile sous les ordres de monsieur Diron. Je suppose qu’il sera autorisé à venir ?

— Bien sûr, ma sœur, cela ne fait aucun doute. Et l’autre fille ? C’est bien la fille Peydédaut ?

— Oui, c’est bien mademoiselle Peydédaut, la dame de compagnie de madame Roussin.

Dame Tranchepain avait quelque peu été surprise de l’agressivité dédaigneuse du gouverneur envers la jeune fille. Elle avait beau savoir ce qui engendrait ce comportement. Elle le pensait bien exagéré, eu égard à la convalescente, et que cette attitude fut en rapport avec l’ancien protecteur de celle-ci était bien déplacé et ne faisait pas honneur au gouverneur. Elle avait déjà constaté que bien des dirigeants se vengeaient de leur propre impuissance sur des inférieurs. Elle ne prit pas la peine de relever et poursuivit son chemin jusqu’à la porte de la chambre des deux rescapées. Elle frappa doucement, entrouvrit la porte pour vérifier la décence de la mise des deux jeunes femmes. Comme elles étaient convenables, elle entra et autorisa la sœur de garde à se retirer pendant l’entrevue. Monsieur Périer et monsieur de La Chaise pénétrèrent dans la pièce dont les sœurs avaient ouvert les rideaux pour laisser entrer pleinement le jour. À la surprise des deux gouvernants de la colonie, les deux jeunes femmes étaient assises sur leur lit, adossées à des coussins qui les soutenaient. Blanche-Marie tenait encore le livre qu’elle lisait, ce que les deux hommes trouvèrent suspicieux, car une femme appréciant la lecture était en soi une gageure, Marie quant à elle avait les yeux dans le vague. Les cheveux tirés, tressés sur la nuque, les chemises fermées haut sur la gorge, elles ressemblaient à deux couventines. Ils grimacèrent de répugnance à la vue de leurs visages bouffis par les piqûres d’insectes, il ne restait rien de leur joliesse qu’on leur avait décrite. Ils se reprirent, ils n’étaient pas là de toute façon pour les contempler.

unknown artist, 18th century, British, A Man Called William Strahan, ca. 1765.jpgMonsieur de Périer, n’ayant cure de l’explication faite par la mère supérieure, se tourna vers le lit de Marie qu’il savait être la blonde des deux jeunes femmes, méprisant ostensiblement Blanche-Marie. « — Bonjour, madame Roussin, je suis le gouverneur de la colonie. Nous n’avons encore jamais été présentés, je viens à vous afin de voir de mes yeux, comment vous vous portez. » Les yeux grands ouverts fixés vers lui, Marie restait muette. La dame ursuline arborait une moue réprobatrice tandis que Blanche-Marie  la regardait interrogative. Le gouverneur, l’ignorant toujours malgré l’échec évident avec sa compagne, persista et continua à s’adresser à Marie, escomptant que sa persuasion réussit là où les autres avaient échoué. Il espérait que sa présence l’impressionne suffisamment pour l’amener à réagir. Marie ne broncha pas. « — Je constate, malheureusement, que nous ne pourrons rien obtenir de madame Roussin, nous allons donc nous retirer, madame, et la laisser à vos bons soins. Dès qu’un mieux adviendra, ayez l’amabilité de faire prévenir. » Il pivota sur lui-même et s’apprêta à sortir ignorant ostensiblement la présence de Blanche-Marie sous les regards interloqués de celle-ci et de la mère supérieure. La jeune fille ne comprenait pas pourquoi elle faisait l’objet de cet anathème aussi sa colère montée. Elle ne pouvait savoir que l’on avait fourni un rapport à son encontre la réduisant à une gourgandine protégée du précédent gouverneur, deux renseignements qui l’avaient rejeté des centres d’intérêt de monsieur de Périer. Monsieur de La Chaise un peu mieux renseigné, du moins avec plus de véracité, arrêta son comparse dans son retrait. « — Si vous me permettez, mon ami, j’apprécierai de m’entretenir avec mademoiselle Peydédaut – insistant sur le mot « mademoiselle » – contrairement à sa maîtresse, elle me semble plus à même de nous renseigner sur leur drame. » Le gouverneur s’arrêta dans son élan et de mauvaise grâce se tourna vers le Commissaire-ordonnateur qu’il ne pouvait contredire. La mère supérieure se raidit, n’appréciant pas ce qui se passait, mais elle était impuissante à en changer le cours. Blanche-Marie qui connaissait depuis longtemps la réputation de son interlocuteur, bien qu’elle ne l’ait jamais vu, et qui trouvait que son physique était à la hauteur de sa description morale, sec, raide et torve, se tourna vers lui, rendant au gouverneur son indifférence méprisante. « — Monsieur, je ne sais que vous dire que vous ne sachiez par l’entremise de dame Tranchepain. » Elle avait mis un peu de hauteur dans son ton, faisant remarquer au passage par la tournure soignée de sa phrase qu’elle n’était pas une fille de rien et qu’elle n’avait pas l’intention de faire un effort. Son père aurait été fier d’elle, car en cet instant, elle avait tout d’une Castelnau de Saint-Mambert. Les deux hommes furent décontenancés par la hauteur du ton auquel il ne s’attendait pas, cela mit en colère le gouverneur qui ne supportait pas de s’en faire compter par une moins que rien. « — Mademoiselle pour qui vous prenez vous pour nous répondre avec cette suffisance ?

— Monsieur, je me prends pour ce que je suis, pour la fille du Vicomte de Castelnau de Saint-Mambert. Tout gouverneur de la Louisiane que vous êtes, il me semble qu’eu égard à mon sexe vous pourriez mettre un peu plus de courtoisie dans votre comportement.

Tous en restèrent le souffle coupé, elle ne l’aurait pas avoué, mais la mère supérieure était tout à fait d’accord avec elle, même si cela allait compliquer la situation. « — Mademoiselle comme vous êtes malade, je ne ferai pas suite à cette effronterie et passerai outre à ce manque de respect envers mon statut. Monsieur de La Chaise, je pense que nous ne tirerons rien de plus de ces dames. » Cette fois-ci, le Commissaire-ordonnateur suivit son comparse sans rien rajouter, fort déçu que cette entrevue n’ait rien apporté de plus.

*

Comment la réplique de Blanche-Marie fut-elle connue de tous ? La mère Tranchepain n’aurait su le dire. Toujours est-il que dès le lendemain toute la ville en bruissait et la mère supérieure l’apprit par la visite de madame Payen de Noyan, bienfaitrice du couvent. 

*

Madame Payen de Noyan avait appris la fameuse répartie de la jeune fille par sa femme de chambre. Celle-ci la tenait de la femme de chambre de madame de La Chaise qui, elle-même, l’avait apprise de celle de madame de Périer. Le gouverneur était rentré de sa visite du couvent des ursulines très remonté, et dans ces cas-là, seule son épouse savait le calmer, aussi vint-il lui confier l’objet de son courroux. Il la trouva à sa toilette, sa femme de chambre la coiffant. Comme beaucoup de nantis, il ne comptait pour rien son personnel et passa outre à sa présence. Il rapporta, au mot près, la scène à son épouse qui le calma, ramenant à sa juste valeur la scénette. Pendant la conversation, la chambrière, oubliée de ses maîtres, vaquait dans la chambre sans en perdre une miette. L’entrevue à peine finie, la servante s’empressa de raconter sous le sceau du secret ce qu’elle venait d’apprendre à la cuisinière. Puis comme elle avait toute confiance dans la chambrière de madame de La Chaise venue visiter sa maîtresse, et qu’elle voulait de toute façon lui en imposer, elle rapporta à nouveau. Revenue au sein de la maison de monsieur de La Chaise, cette dernière confia à sa maîtresse ce qu’elle venait d’apprendre tout en la déshabillant. Celle-ci lui demanda de garder cela pour elle. La chambrière le promit, mais elle avait déjà craché le morceau à la chambrière de madame de Payen de Noyan, venue elle aussi en visite chez l’épouse du gouverneur, et que faire d’autre que bavasser à l’office en attendant sa maîtresse. L’anecdote connue, elle en rendit bien sûr compte à sa maîtresse, qui elle ne lui demanda pas de garder pour elle quoi que ce soit, outre que c’était inutile, cela faisait son jeu.

épisode 021

Madame Payen de Noyan (Giuseppe Baldrighi PARMA 1723 - 1802 PORTRAIT OF A LADY IN AN ELABORATELY EMBROIDERED BLUE DRESS.jpg

Quand la roue tourne

Madame Payen de Noyan était la nièce de monsieur de Bienville et l’épouse d’un des hommes les plus riches de la colonie, monsieur Villars Dubreuil. Elle était habituée à ce que rien ne lui soit refusé, mais si par nature elle était autoritaire, elle n’était pas tyrannique, facilement à l’écoute, sa bonté se cachait sous une froideur hautaine. L’anecdote narrée par sa chambrière l’amusa beaucoup, elle appréciait l’idée que quelqu’un eut le courage de moucher le gouverneur, et que ce soit une femme, donnait plus de piquant à l’algarade. Voulant assouvir sa curiosité, lorsqu’elle croisa le père Rigaud, elle l’amena à lui donner plus de détails sur l’héroïque jeune fille recueillie chez les ursulines. Elle fut surprise d’apprendre par le saint homme, qui ne pouvait rien lui refuser, que l’objet de sa curiosité était Blanche-Marie, la petite protégée de son oncle. Si elle s’en souvenait vaguement, une gamine rousse, lui semblait-il, elle se remémorait fort bien son histoire qui correspondait en tout point à la fameuse répartie dont tout le monde se gargarisait. Et si le vicomte était devenu un duc et le nom un patronyme invraisemblable, cela collait avec l’histoire de la jeune fille. Elle avait oublié depuis le temps la protégée de son oncle dont elle ne s’était jamais souciée, car elle n’était pas de sa maisonnée. Mais puisque le destin la mettait sur sa route, elle devait s’en préoccuper jusqu’au retour de monsieur de Bienville. Elle faisait partie de ceux qui pensaient que le drame de Fort-Rosalie avait mis en exergue l’incapacité du gouverneur et donc ramènerait l’ancien gouverneur à ce poste.

*

Cela faisait deux bonnes semaines que les deux jeunes femmes étaient soignées au sein du couvent lorsque madame Payen de Noyan demanda un entretien à dame Tranchepain. Elle fut accueillie avec déférence par la mère supérieure d’autant que son époux mettait tout en œuvre pour construire le couvent promis et tant attendu. Elle fut donc reçue sur l’instant, une collation préparée à son attention fut amenée, ce que la dame apprécia. La mère supérieure n’eut pas le temps de se poser de questions sur le sujet de sa visite, madame Payen de Noyan en vint directement au sujet, elle n’était pas du genre à louvoyer. Elle s’enquit tout de suite de la santé des deux réfugiées et d’une possible visite. « — Comme vous pourrez vous en rendre compte par vous-même, hormis la perte de poids, il ne reste plus de traces des sévices et des blessures dues à leur triste équipée. Les pauvres enfants sont arrivées défigurées par ces terribles maringouins, tout au moins je le suppose, toujours est-il que l’onguent de notre sœur infirmière les a soignées de façon miraculeuse. Mademoiselle Peydédaut souffre encore d’une cheville blessée qui la fait encore boitiller, mais rien de bien sérieux. Pour madame Roussin, c’est plus triste, elle semble avoir perdu la raison tout au moins momentanément, c’est du moins ce que nous a assuré Monsieur Manadé le chirurgien du gouverneur. Il nous faut donc avoir confiance en notre seigneur.

— Savez-vous ce qu’il va advenir d’elles maintenant ?

— Pour madame Roussin, c’est assez simple, monsieur Baron, son père m’a écrit et j’attends sa visite prochainement. Je suppose qu’il vient pour l’emmener. Quant à mademoiselle Peydédaut, je ne sais. Elle est seule dans la colonie ou peu s’en faut.

— Hum… c’est justement à son sujet que je suis là. Je suppose que vous savez qu’elle était sous la protection de monsieur de Bienville, mon oncle — la mère supérieure hocha la tête — aussi, si elle le veut bien, je suis à même de lui proposer de reprendre son poste de demoiselle de compagnie à mes côtés.

— Voilà qui est très généreux de votre part et serait une bonne chose pour cette jeune fille. Vous ne devriez pas le regretter, Blanche-Marie  est de bonne composition et j’ai pu constater qu’elle avait de la culture et quelques dons pour les soins et l’organisation.

Le reste de l’entretien les deux dames le passèrent à passer au crible les autres sujets qui leur tenaient à cœur.

*

Blanche-Marie Peydédaut (MARCUS STONE, peintre britannique...( 1840 - 1921 ) - L'oeil......jpgDès que sa convalescence lui permit une activité, Blanche-Marie se consacra aux orphelins sous la protection des dames Ursuline. La sœur infirmière le lui avait proposé quand elle l’avait trouvé appliquée à apprendre des rudiments de lecture au petit Paul. Celui-ci accompagnait Martha tous les jours à sa visite, comme il posait beaucoup de questions sur tout et sur rien, Blanche-Marie  lui avait proposé de trouver les réponses par lui-même et pour cela lui offrit de lui apprendre à écrire et à lire. Depuis, à chacune de ses visites, elle s’y consacrait une heure ou deux, puis elle en vint à apporter son aide aux sœurs dévolues à l’encadrement des petits orphelins de toutes les nations. Le couvent prenait soin de tous les enfants mis sous sa protection, qu’ils soient blancs, Indiens ou nègres. Cette nouvelle occupation faisait beaucoup de bien à la jeune fille, cela lui occupait l’esprit et lui faisait oublier quelque peu ses propres misères.

Quand madame Payen de Noyan entra dans le dortoir des petits en compagnie de la mère supérieure, Blanche-Marie reconnut tout de suite la dame, en ayant gardé un bon souvenir, elle lui sourit avec amabilité. Elle supposa que la dame ne la reconnaissait pas, ne se doutant pas un instant qu’elle venait pour elle. Cette dernière l’examinait en coulisses tout en conversant avec la dame Ursuline sur les besoins des orphelins. Elle constata du coin de l’œil que Blanche-Marie, bien que filiforme, était devenue une jolie femme. Il ne restait effectivement presque rien des séquelles des piqûres d’insectes décrites par la mère supérieure. Elle ne put s’empêcher de la trouver étonnamment bien mise et supposa que c’était l’œuvre des dames Ursuline. Elle ne pouvait savoir que c’était l’œuvre d’Alboury par l’entremise de Martha qui lui avait fourni linges et robes aux deux rescapées. Un court séjour au-dessus de Barataria avait permis au contrebandier de mettre la main tout à fait par hasard sur un navire anglais et sa cargaison. Par trop curieux du résultat des massacres commis par les Natchez sur les Français, les Anglais étaient tombés sur les contrebandiers qui les avaient enlisés dans les marais avant de les détrousser et de les abandonner sur place. La cargaison détenait pléthore de produits manufacturés, dont plusieurs malles contenant des vêtements de femmes, de toute évidence au vu de la qualité à destination de quelques nanties. Si les plus belles pièces avaient été vendues aux dames de qualité de La Nouvelle-Orléans, chemises, criardes, jupes, casaquins et robes volantes en petit nombre avaient profité à Blanche-Marie et à Marie. Cela expliquait la mise soignée de la jeune fille. Madame Payen de Noyan s’approcha d’elle avec dans son sillon la mère supérieure. « — Bonjour, Blanche-Marie, enfin je devrai dire mademoiselle Peydédaut maintenant.

— Madame, je vous remercie de vous souvenir de moi. Répondit l’interpellée tout en esquissant une révérence.

— On ne peut oublier votre frimousse surtout avec une telle chevelure. Pourriez-vous m’accorder un instant ?

— Bien sûr, madame. Elle écarta avec douceur le petit dont elle s’occupait et suivit son interlocutrice et la dame Ursuline. Leur pas les dirigea vers les allées du jardin où piaillait, dans les arbres, une multitude d’oiseaux pressentant venir les beaux jours du printemps sous les rayons du soleil. « — Je ne suis pas sans savoir vos terribles aventures, dame Tranchepain à ma demande me les a narrées. J’ai aussi appris votre réplique à monsieur le gouverneur…

— Oh ! madame, je suis désolé, j’étais en colère et je n’ai su me dominer.

nicolas-bernard-lépicié-a-young-woman,-seen-in-profile,-half-length,-sewing.jpg— Cela n’est point grave, ne vous inquiétez pas, de plus je ne suis pas là pour vous faire des remontrances, mais pour vous proposer une place. — Blanche-Marie, la tête baissée, gênée, écoutait la noble dame. — Voulez-vous reprendre auprès de moi la place que vous aviez auprès de madame Roussin ? Il m’a semblé comprendre que vous ne seriez plus amené à tenir ce rôle auprès d’elle. J’ai suffisamment de servantes et n’en ai pas besoin de plus, mais j’avoue m’ennuyer lors de mes séjours en dehors de la ville et apprécierai quelque compagnie.

Blanche-Marie releva la tête, sa réflexion allait à toute vitesse. Elle comprenait que la proposition était pour elle une véritable opportunité, mais il y avait Marie. « — Je vous remercie, madame, pour votre proposition, qui bien sûr m’agréer, mais je ne saurai abandonner madame Roussin au moment où elle a le plus besoin de moi.

— Je comprends bien et c’est tout à votre honneur. Dame Tranchepain m’a fait savoir que son père, monsieur Baron, devait venir la chercher, aussi s’il n’a point besoin de vos services, je maintiens ma proposition. Sachez mademoiselle qu’en tant que nièce de monsieur de Bienville, je suis le garant de sa protection envers vous et que vous pouvez toujours compter sur celle-ci.

Blanche-Marie fut fort touchée par cette garantie qui la soulageait quant à la direction que pouvait prendre son avenir. Elle ne savait pas, depuis la lettre de monsieur Baron promettant d’arriver le plus vite possible si elle pouvait rester auprès de Marie. Rien ne lui garantissait que monsieur Baron pourrait l’entretenir et encore moins lui garantir des émoluments. La proposition la rassurait donc, et la soulageait quant à son devenir.

— Je vous remercie, madame, je suis et je reste votre servante. Puis-je me permettre de vous poser une question ?

— Faites mon petit. Faites. 

— Avez-vous des nouvelles de monsieur de Bienville ? Va-t-il revenir ? Elle ne demanda rien sur le compte de Graciane de peur de froisser madame Payen de Noyan.

— Oui, ma chère, régulièrement. Il est à nouveau bien en cour et les derniers événements pourraient amener les ministres du roi à revoir leur jugement et, espérons-le, nous le renvoyer jusqu’ici ! — Elle avait dit cela avec un ton victorieux sans se soucier de qui pouvait l’entendre. La dame ursuline suivait avec un grand intérêt la conversation qui prenait un tour politique, ce qui n’était pas pour lui déplaire, pour une fois elle avait la primeur des informations. – Beaucoup de Louisianais ont pris la plume pour exprimer leur mécontentement, car si monsieur de Bienville avait été là pendant cette crise avec les Natchez, il aurait, lui, su parlementer avec le « Grand-Soleil « et rien de tout cela ne serait advenu.

Les derniers propos, de son interlocutrice et désormais protectrice, ramenèrent à la mémoire de Blanche-Marie le fameux banquet lors duquel l’esclandre de monsieur de Montigny avait rendu connu les frasques du commandant Etcheparre. Elle n’était pas sûre que la présence de monsieur de Bienville eut changé quelque chose, mais elle était prête à accepter cette assertion si cela pouvait faire revenir son ancien protecteur et Graciane.

*

Mr Baron (Studies of standing customs officials pair par Nicolas Bernard Lépicié.jpgÀ la proue de l’embarcation, qui du fort de La Mobile le menait à La Nouvelle-Orléans par le lac Pontchartrain et le bayou Saint-Jean, Monsieur Baron laissait errer ses pensées, ignorant le brouillard de cette fin de mars qui lui pénétrait les os. Il était en poste là-bas quand la nouvelle des massacres à Fort-Rosalie les avait atteints lui et son régiment. Le commandant Diron l’avait envoyé aussitôt patrouiller dans la région pour inhiber toute velléité de soulèvements de la part des Autochtones. Les premiers rapports lui avaient tout d’abord fait accroire à la mort de sa fille et de sa famille. Bien que confuse, la rumeur, étayant les rapports de l’armée, ne permettait pas de supposer que des colons avaient pu réchapper à ce terrible soulèvement. Seul le devoir lui avait fait garder la tête froide mettant de côté le chagrin et la culpabilité d’avoir envoyé sa fille unique si loin dans les profondeurs du pays. À la vue des événements, c’était évidemment une gageure, mais il avait cru bien faire, faire ce qui était le mieux pour elle. La lettre de la mère ursuline accompagnant celle de son supérieur avait mis une quinzaine de jours avant que de le trouver. Il était tombé des nues quand l’ayant parcouru il comprit qu’elle lui annonçait le sauvetage de sa fille. Sa fille avait miraculeusement survécu et elle l’attendait au couvent des ursulines, la chape de plomb qui recouvrait son cœur et son esprit s’évapora d’un coup. Ne pouvant abandonner sa troupe sans supérieur, il avait renvoyé l’estafette avec une lettre assurant qu’il faisait au plus vite pour venir chercher sa chère fille. Malgré sa bonne volonté, cela lui avait pris deux autres semaines, le temps de finir sa patrouille, de revenir à La Mobile et de repartir pour La Nouvelle-Orléans.

Il débarqua dans la ville, en fin d’après-midi, dut se rendre à l’hôtel du gouverneur et n’arriva qu’à la nuit aux portes du couvent.

*

La prière du soir venait de se terminer quand la sœur tourière vint annoncer la visite de monsieur Baron à la mère supérieure. Malgré l’heure tardive, dame Tranchepain accorda l’entretien et remit à plus tard le courrier qu’elle s’était décidée à rédiger enfin au calme. « — Je vous en prie, monsieur, veuillez vous asseoir. » L’homme qu’elle avait devant elle avait tout du militaire, l’air martial, la tenue impeccable, la mâchoire crispée par la détermination, l’œil froid. Il était impatient, il se serait bien passé de cette entrevue, mais il savait ne pouvoir s’en dispenser. Elle n’était pas impressionnée, elle lui sourit, il se détendit. « — Je suis heureuse que ma lettre vous ait trouvé, monsieur.

— Et moi, sœur, vous vous doutez à quel point ce fut un bonheur, vous avez ressuscité ma fille. Je suis impatient de voir ma petite Marie, va-t-elle bien ?

— Je vais vous mener à elle tout de suite, monsieur. Physiquement, il ne reste pour ainsi dire plus de traces de l’équipée qui l’a menée jusqu’à nous. Mais il faut que vous sachiez, elle s’est retranchée dans son esprit, elle ne parle plus. Nous supposons que ce n’est que le contrecoup de toutes ces horreurs, que c’est dû au choc. Elle est fort affligée, elle passe le plus clair de son temps à somnoler. »

Monsieur Baron ne rajouta rien, il avait vu plus d’un homme dans cet état suite à une bataille. Il voulait juste voir son enfant. La dame Ursuline guida le père jusqu’à la chambre de sa fille. Marie, les yeux dans le vague, fixait le plafond semblant suivre les ombres dansantes créées par le feu de la cheminée, du moins ce fut l’impression de son père quand il entra. Son cœur s’étreignit, il crut un instant voir sa mère. Il la trouva très belle, ses cheveux blonds ramassés en chignon, sa chemise de linon blanc sagement fermée sur sa gorge. Une larme perla sur la frange de ses cils qu’il essuya aussitôt. « — Ma fille, je vous amène votre père. » Aucune réaction n’agita la jeune femme, elle se retourna juste vers la dame Ursuline puis vers son père sans que nul ne sache ce qu’elle pensait. Réalisait-elle ? Son père n’en était pas sûr. Il tira une chaise au bord du lit de sa fille, lui prit sa main, espérant la faire réagir. Elle lui sourit, mais ce fut tout. Le père, le cœur lourd, lui expliqua qu’il allait revenir la chercher, qu’il allait s’occuper d’elle, qu’elle n’avait plus rien à craindre. La jeune femme lui souriait toujours, mais ses yeux pervenche étaient vagues sans expression réelle. À regret, il finit par abandonner ne pouvant capter son attention. Les épaules basses, il sortit de la chambre, accablé, ne sachant plus que penser. La dame Ursuline comprenant son désarroi le sortit de ses sombres pensées. « — Il ne faut pas vous inquiéter, il y a de grandes chances que ce soit un état passager.

— J’ose l’espérer, ma sœur. Puis-je pour l’instant la laisser à vos bons soins ? Je dois suivre mon régiment. Nous allons nous débarrasser de cette vermine.

— Mon fils, voyons, moins de véhémence, je comprends votre courroux, mais ce sont des êtres humains.

— Des monstres, vous voulez dire, vous n’imaginez pas les horreurs qu’ils ont commises. Mais bon, parlons plutôt de Marie. Pouvez-vous vous en occuper ? Je vous donnerai une pension pour son entretien. Je viendrai la reprendre à mon retour de campagne bien sûr.

— Monsieur, vous pouvez la laisser à nos soins le temps qui vous semblera nécessaire.

— Il m’a semblé comprendre dans votre lettre que sa suivante avait elle aussi réchappé à la tragédie ?

— Oui, Blanche-Marie est aussi parmi nous, elle s’occupe de nos orphelins à cette heure.

— Cela est bien, me serait-il possible de m’entretenir avec elle ? Elle sera peut-être à même de m’en dire plus, sur ce qui leur est arrivé.

— Bien sûr, je vais la faire chercher.

— Savez-vous si elle va pouvoir subvenir à ses besoins ?

— Une dame s’est proposé de la prendre à son service si elle se retrouvait sans emploi.

— C’est bien, il serait bon qu’elle accepte, je ne pourrai la prendre à mon service, d’autant que je pense envoyer ma fille en France au sein de la famille de ma femme.

Quelques instants plus tard, Blanche-Marie et monsieur Baron s’entretenaient. La jeune fille avec lassitude raconta une nouvelle fois le drame. Il remercia la jeune fille et s’en fut. Le père de Marie sortit de l’entrevue plus accablée et plus en colère que jamais.

 Peydédaut Blanche-Marie (Jean-Honoré FRAGONARD, Jeune femme debout, en pied, vue de dos. Sanguine.jpg

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Le drame de Natchez ou Blanche-Marie Peydédau 16 à 18

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Épisode 16

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28 novembre 1729, le massacre

Des coups étaient violemment frappés à la porte, s’ils continuaient sa tête allait exploser. Il grommela et comme les coups recommençaient, il hurla d’arrêter. Excédé, il se décida à se lever. Le commandant Etcheparre avait la gueule de bois. Il avait été invité la veille par le Grand-Soleil, chef suprême des Natchez, et accompagné de son état-major et du garde-magasin Ricard il avait festoyé, bu de l’eau-de-vie, caressé de jeunes Indiennes, une bonne partie de la nuit. Qui osait dès l’aube venir rompre son repos ? Il ouvrit violemment sa porte, et trouva derrière, sa sentinelle figée ; « — qu’est ce qu’il y a ! Nom de Dieu ! » Au garde-à-vous, il lui annonça le lieutenant Macé. Il allait l’envoyer paître, mais ce dernier, qui prévoyait une scène de ce genre, était juste derrière lui, accom­pagné de l’interprète Papin, que l’ouverture la porte cachait. « — Mon commandant, désolé de vous sortir du lit, mais j’ai une information d’importance à vous remettre.

— Et bien ça attendra que j’aie dormi !

— Mon commandant, excusez-moi d’insister, c’est trop grave pour remettre cela à plus tard, les Natchez vont nous attaquer, je tiens cela de source sûre.

— Comment ? Mais vous affabulez, vous vous prenez pour un devin !

Sans se décontenancer, le lieutenant insista : « — Mon commandant, le Grand-Soleil est un traître, il a donné ordre à ses guerriers d’égorger tous les Français.

— Et vous m’avez réveillé pour cela, alors que je me suis couché à trois heures de relevé. Ma parole, vous cherchez à m’en imposer. Je ne le crois pas. Comment osez-vous être soupçonneux envers une Nation amie ? Il n’y a pas trois heures que j’étais encore parfaitement reçu par le grand Soleil. Vous m’importunez au plus haut point Macé ! Gardes ! Mettez cet homme aux fers, et je ne veux plus rien entendre.

Mais l’interprète Papin ainsi quatre ou cinq autres personnes arrivées entre-temps pour lui faire un rapport similaire se rebellèrent et essayèrent de se faire entendre, mais ils ne furent pas plus écoutés. Aboyant d’une voix pâteuse, il ordonna : « — tant que vous y êtes, mettez-y aussi ceux-là ! – et se tournant vers la sentinelle qui était en faction à sa porte, il ajouta. – et ne laissez entrer personne chez moi avant neuf heures du matin. » Après cela, débarrassé des importuns, il alla se remettre au lit.

*

Au petit matin, monsieur  Kolly, avec son fils, tous deux arrivés la veille, et son intendant, monsieur Longuay, se rendirent au fort. Les trois hommes étaient fort inquiets, ils avaient remarqué des rassemblements, qui pour eux dénotaient un comportement étrange de la part des Natchez. D’un commun accord, ils s’étaient décidés et étaient venus en faire part au commandant. À leur entrée, le garde leur refusa une entrevue, monsieur Kolly repoussa le garde et passant outre, ils forcèrent le passage réveillant une deuxième fois le commandant du fort. Son mal de tête n’étant pas circoncis, et ne voulant pas entendre ce qui pour lui était des inepties d’hommes veules, il ordonna à leur surprise, sans même leur laisser le temps de s’expliquer, de mettre ses nouveaux visiteurs avec les autres, soit dans la prison du fort. Ils s’indignèrent de ce comportement, résistèrent, mais durent obtempérer.

Dans la geôle tous étaient catastrophés, ils comparaient leurs informations et toutes se recoupaient. Pour éviter les terribles événements qui à leur avis se profilaient, il aurait suffi pour dissiper l’orage, de faire mettre les troupes sous les armes et un seul coup de canon à poudre aurait intimidé les belligérants. Ils jugèrent le commandant obtus et d‘une bêtise incommensurable qui allait les mener dans une situation dramatique.

*

Cromwell (Le dernier des Mohicans.jpgPendant ce temps-là, les Natchez jouaient le dernier acte de leur sanglant projet, afin de prendre, pour ainsi dire, tous les Français d’un seul coup de filet. Ils s’étaient dispersés par troupes. Les uns à la concession Terre-Blanche, d’autres à celle de Sainte-Catherine ou au Fort-Rosalie où les Soldats de la garnison avaient leurs fusils, mais guère de poudre. Il n’y avait pas un seul habitant, chez lequel ils ne se fussent rendus sous différents prétextes. Les uns apportaient aux Français, ce qu’ils pensaient leur devoir, les autres venaient prier leurs amis de leur prêter leurs fusils pour tuer, disaient-ils, un ours ou un chevreuil qu’ils avaient vus proches de l’habitation, quelques-uns feignaient de vouloir traiter quelques marchandises. La plupart des colons n’y prêtèrent pas attention. Où il y avait trois ou quatre Français ensemble. Il s’y trouvait au moins une douzaine d’Indiens, avec ordre de leur chef d’agir qu’au signal qu’il leur avait été donné.

Ces mesures étant prises, le Grand-Soleil partit du grand village Natchez sous l’œil circonspect de Brazo-Picade et des autres femmes. Porté dans sa litière, accompagné de ses Guerriers, des petits Soleils des différents villages, le calumet au vent, le sorcier du cacique avançait frappant sur le pot de cérémonie. La troupe portait au Commandant français le dédommagement promis, volailles, pots d’huile, blé, pelleteries qu’il avait exigés pour les deux Lunes de délai qu’il leur avait accordé. Comme les Indiens passaient sur la route proche de l’ancien magasin de la Compagnie, le premier à voir la procession fut monsieur  Ricard, le garde-magasin. Afin de mettre en sûreté les effets et marchandises qu’il avait apportés pour ce poste. Il était descendu au bas de la côte où il faisait décharger la demi-galère. Bien que surpris de ce cortège festif, bienveillant, il lui sourit. Cela le rassurait et éliminait les inquiétudes qu’il avait ressenties suite à quelques conversations avec des planteurs de la région. La troupe passa au pied du fort, chantant, faisant voltiger le calumet à la vue de tous les soldats de la garnison, qui étaient accourus pour voir cette marche. Les Natchez avançaient ainsi en cadence et à pas comptés vers la maison du Commandant, qui dormait encore, sans songer à tant de biens qu’on lui apportait. Madame Etcheparre, derrière une fenêtre regardait, ébahie, s’avancer le groupe. Une sentinelle vint prévenir le garde en faction. Ils n’eurent pas le temps de se poser la question de savoir s’il devait réveiller leur commandant, celui-ci à l’étage râlait déjà : « — C’est quoi tout ce boucan, bordel de dieux, on ne veut donc pas que je dorme !

— Commandant ! Dépêchez-vous ! Le Grand-Soleil, en personne, suivi d’une troupe de guerriers chante le calumet et approche du fort, les bras chargés de présents. Expliqua le messager.

— Et quand je pense que ses bougres d’officiers et de planteurs sont venus me mettre en garde ! Mais de quoi, nom de Dieu ? Allez me chercher Macé, Papin et les Kolly père et fils, qu’ils viennent assister à la mani­festation d’amitié que m’offrent les Natchez.

N’ayant pas le temps de se vêtir, il reçut la délégation en robe de chambre. Il accepta volailles, huile d’ours, peaux de castor et le blé, geste d’allégeance, promis par le chef de Pomme-Blanche. Il admira ces présents avec complaisance, se riant intérieurement de la vaine crédulité de ceux qui l’avaient mis en garde contre ses amis les Sauvages. Les délégations indiennes et françaises fumèrent le calumet. Etcheparre, assurée de sa victoire sur les événements, plein de complaisance, pour faire plaisir aux Natchez, dansa, but et rit avec eux. Les seuls à ne point participer de bon cœur à cette manifestation d’allégresse, étaient, bien sûr, le jeune lieutenant et ses comparses de geôle qui impuissants contemplaient le spectacle. Pendant que la fête monopolisait l’attention d’Etcheparre et du plus gros de sa garnison, les guerriers indiens se répandaient dans le fort et sans que personne ne le remarque, ils furent rapidement du même nombre que les soldats de la garnison.

Pendant ce temps, d’autres Natchez battaient la campagne alentour, prenant position au bord de la rivière, s’approchant d’une demi-galère arrivée la veille pleine de marchandises devant emporter à La Nouvelle-Orléans les boucaux de tabac récoltés dans les concessions. Là, chaque guerrier à la surprise de tous choisit son homme, le coucha en joue, le tira et le laissa mort sur la place. C’était le point de départ du plan revanchard du Grand-Soleil. Dans le fort, les coups tirés déconcertèrent les soldats et en désordre, ils tombèrent sans avoir eu le temps de comprendre ce qui se passait. Vingt-trois des vingt-quatre soldats du fort périrent sans avoir pu se défendre, le père Poisson, jésuite, l’abbé Bailly, le sous-lieutenant Desnoyer, les chirurgiens Laronde et Gurloz, les mariniers Pascal et Caron, patrons de la demi-galère, furent décapités avant que d’avoir pu réagir.

En rentrant chez lui, sa maison était hors du fort après le cimetière, le lieutenant Macé, qui s’était éclipsé, dépité par l’inconscience de son supérieur pendant la fête, fut rattrapé par des Indiens et en voulant s’enfuir, reçut une machette dans le dos. Il ne s’était pas effondré qu’il était scalpé.

Les habitants, qui ignoraient ce qui se tramait, virent arriver chez eux, tout miel et tout sourire, des Indiens qu’ils avaient l’habitude de côtoyer. Au signal auquel tous les Natchez étaient attentifs, ils firent de tous côtés main basse sur les Français. Les uns furent percés de leurs propres armes, les autres égorgés ou assommés. Ce fut la panique générale, mais c’était la plupart du temps trop tard pour réagir ou s’enfuir. Monsieur Kolly père et son fils furent massacrés à leur concession de Sainte-Catherine, alors qu’avec monsieur  de Longraye, ils venaient juste de revenir. Monsieur  Desnoyers, le régisseur de la Terre-Blanche connut le même sort. Monsieur des ursins et monsieur de Saint-Germain-en-Laye, qui chassaient par là, furent attaqués et tués.

1622_massacre_jamestown_de_Bry.jpgDans le fort, ce n’était que hurlement, coup de feu, gargouillis d’hommes égorgés ou éventrés, tous les occupants furent abattus, même les soldats la Flamme, la Joye, la Douceur, tous tombèrent morts sur les lieux de la fête, sauf le commandant. Étonné par la scène, Etcheparre, abhorré des Natchez, épouvanté, blessé, eut le temps de s’extirper, de se sauver, par-derrière, dans le jardin. Les Natchez, méprisants, ne le mirent pas en joue. Le chef des « Puants » l’assomma, et le laissa sous les coups des femmes qui pour beaucoup n’oubliaient pas ce qu’elles avaient dû subir de lui ou de ses hommes. À coup de massue, elles le mutilèrent puis l’écorchèrent comme un vulgaire gibier, quand elles se lassèrent, le chef lui trancha la tête. Le soulagement et la colère ouvrirent la porte aux pires exactions. Le massacre telle une onde se répandit dans toute la région. Ils tuèrent au fusil, à la sagaie, à la hache, ouvrirent le ventre des femmes enceintes, égorgèrent celles qui avaient des enfants à la mamelle, écrasèrent la tête des nouveau-nés, se débarrassèrent d’innocents, dont les cris les importunaient ! Celles qui furent épargnées furent destinées à l’esclavage. Le Grand-Soleil avait exigé la mort de tous les hommes, de toutes les femmes qui feraient mine de résister. Miraculeusement, un tailleur et un charpentier, connus d’eux, furent gardés en vie pour leurs compétences. Les nègres se rendirent sans défense, la plupart étaient du complot, les autres furent égorgés. Il leur avait été promis la liberté et là possession des femmes et des enfants de leurs maîtres. Dans les demeures, ils vidèrent les armoires et placards, pillèrent puis mirent le feu.

Assis sous un hangar de la Compagnie, le Grand-Soleil jouissait du bruit de la fusillade et attendait qu’on lui apportât la tête du commandant Etcheparre, ce qui ne tarda pas. Tant que dura la boucherie, des guerriers vinrent déposer au pied du Grand-Soleil des têtes de soldats, de planteurs, d’em­ployés de la Compagnie. Le cacique disposa en cercle celles des officiers, puis les autres en pyramide. Quand la fête sanglante fut terminée, il s’en alla d’un pas tranquille et les choucas arrivèrent.

Deux soldats du fort, qui avaient réussi à s’échapper, furent repris, Mayeux et Lebeau. Les Indiens leur laissèrent la vie sauve. Lebeau, parce qu’il était aussi tailleur et pouvait adapter aux mesures des assassins les vêtements de leurs victimes. Mayeux, parce qu’il était robuste et ferait un bon domestique. On le chargea d’ailleurs immédiatement de transporter au grand village des Natchez le butin, notamment la cave d’Etcheparre et les munitions trouvées dans le fort.

Monsieur Ricard, le garde-magasin, eut la présence d’esprit de plonger dans la rivière où il attendit la nuit. Il se sauva à la faveur d’un orage qui éclata en soirée. Une vingtaine de personnes réussirent aussi à se cacher, et comme lui profitèrent de l’obscurité et de la pluie pour quitter ces lieux maudits où les chiens, les chats sauvages, les renards et les rapaces se disputaient les cadavres.

épisode 17

Marie Baron (Study of Heads, Madonna and Child  Drawing · Silverpoint, 1509-1511.jpg

L’attaque de la plantation

  Malgré le soleil, dans la maison tout était morose, même le petit Roussin gratouillait sans grande conviction le sol en bas de l’escalier sous l’œil vigilant d’Abigaël. La scène de la veille avait laissé des traces, Jean n’avait pas voulu d’explications malgré les suppliques de Marie. Elle savait en son for intérieur qu’elle était quelque peu fautive, mais elle n’avait pas voulu cela. Au matin lorsqu’elle s’était levée, Jean était déjà parti, c’était habituel, mais cette fois-ci Marie en éprouva un sentiment de profonde solitude. Comme sa réflexion devenait très sombre, elle se leva, l’action la chasserait. Elle fit sa toilette sans y apporter grande attention contrairement à son habitude. Lorsqu’elle sortit de sa chambre, elle se retrouva face à Zaïde qui, avec zèle, lui apportait comme chaque matin son déjeuner. Décontenancée, l’esclave prise au dépourvu ne savait où servir sa maîtresse, d’un geste las, celle-ci lui indiqua le salon. Contre toute attente, elle y retrouva Blanche-Marie. Le dispensaire était vide, elle s’était réfugiée là, et fut sortie de ses préoccupations à l’entrée de son amie. Elle se força à lui sourire et prit une tasse de café pour l’accompagner. Marie s’installa, et se laissa servir. L’humeur lugubre, elle se mit à tourner sans conviction sa cuillère dans sa tasse. L’estomac noué, elle ne se sentait pas d’avaler quoi que ce soit. L’âme en peine, elle laissait courir son regard vers l’extérieur, Blanche-Marie était peinée pour elle. « — Voyons Marie, vous ne pouvez vous mettre martel en tête, vous n’êtes pour rien dans tout cela. » Marie tourna la tête vers elle, posa sa cuillère, elle remit une mèche de cheveux derrière son oreille, elle avait les yeux embués. « — Vous savez bien que j’y suis un tant soit peu pour quelque chose… Mais comprenez, quand je l’ai vu, là, dans l’allée, après tous ces jours d’angoisses, d’incertitudes, mon cœur n’a plus eu sa raison… J’ai perdu quelque peu la tête. Et… François, enfin, monsieur de Montigny, s’est cru autorisé ce qui a suivi. Je ne l’ai pas voulu, Blanche-Marie. Je vous jure que je ne l’ai pas voulu. J’aime Jean, on ne peut avoir meilleur époux. Évidemment, ce n’est pas monsieur de Montigny, ce dernier a, dirons-nous, plus de panache, mais mon époux me rassure, il me protège. Je n’ai pas besoin d’autant rêver. » Elle s’effondra en pleurs. Blanche-Marie se précipita, l’a prise dans ses bras, essaya de la consoler. « — Venez Marie. Allons faire quelques pas. Cela nous fera du bien. »

colonial-dress-3.jpgLes deux amies, bras dessus bras dessous, s’engagèrent dans l’allée qui allait vers le fleuve. Elles avaient laissé derrière elles le petit Roussin contrarié de ne pouvoir les suivre ainsi que Brutus. Le molosse semblait souffrir d’une indigestion. « — Je me plains Blanche-Marie, mais vous ? vous ne dites rien. N’avez-vous jamais eu de soupirant ? Monsieur Macé par exemple ? J’ai remarqué qu’il n’était jamais loin quand nous allions au fort. » Blanche-Marie fut surprise de la tournure de la conversation, c’était bien la première fois que Marie ou quiconque s’intéressa à ses sentiments amoureux. Il était vrai qu’elle était très réservée et évitait les questions personnelles. Elle avait à peine parlé de sa famille ? En avaient dit très peu de choses. Par courtoisie, personne n’avait jusqu’alors essayé d’en savoir plus, d’autant qu’elle dirigeait à chaque fois les conversations sur ses interlocuteurs qui ne se préoccupaient que rarement de ses pensées. Comprenant que c’était un bon dérivatif aux préoccupations de son amie, elle se laissa faire.

— Il est charmant et très gentil. Mais non ! Il n’a d’ailleurs jamais montré le moindre intérêt à mon encontre.

— Mais il n’y a jamais eu personne ? Jolie comme vous êtes, vous ne me le laisserez pas croire.

— Non, pas qui vaut la peine de s’y intéresser. – Peut-être par franchise, peut-être simplement, car elle avait envie d’en parler, elle se reprit. – Si, en fait. Mais il y a bien longtemps. Mais ce n’était qu’un caprice d’enfant. De toute façon, je n’ai plus de nouvelles.

— Oh, comme c’est dommage. Et comment s’appelait-il ?

— Thimothée, Thimothée Monrauzeau. Blanche-Marie éprouva un peu de tristesse, cela faisait déjà sept ans, elle pensait avoir oublié. Cela faisait si longtemps qu’elle ne s’était pas autorisée à penser à lui. Les premiers temps de son arrivée, elle avait espéré des lettres, qu’il viendrait la chercher, mais comme rien n’était venu elle avait rangé ses espoirs dans la case de l’oubli. En fait, elle n’avait guère laissé parler les battements de son cœur, elle avait cloisonné ses sentiments dans une tour d’ivoire, trop de pertes l’avaient fait souffrir. Elle s’était contentée d’être spectatrice. Elle ne se supposait même pas jolie ni attrayante, son comportement toujours en retrait, un peu froid, avait fait échouer plus d’une approche, ce dont elle était inconsciente. Si quelqu’un avait soupiré pour elle, elle ne l’avait jamais su, et ce n’était pas le harcèlement d’Etcheparre qui lui avait ouvert les yeux sur des relations plus engageantes.

L’esclandre, causé par Montigny, avait remué tout le monde et secoué les certitudes de chacun. L’instabilité qu’avait créée la dispute avait mis à mal la stabilité des émotions que s’était construite Blanche-Marie. Le silence s’installa entre elles, chacune prise dans les méandres de ses pensées. Elles passèrent le portail sans vraiment y prêter attention. Elles sortirent brutalement de leurs réflexions respectives aux hurlements de Jean. « — Courez, courez, vite aux bateaux, les Natchez ! » Comme un seul corps, elles se retournèrent et virent arriver au loin, Jean, à toutes jambes, tenant son fils sous le bras, suivi d’Abigaël et de Zaïde qui tant bien que mal essayaient de ne pas se faire distancer. Derrière, au loin, un rideau de fumée épais s’élevait, ce devait être les champs en feu. Déjà sous la véranda les premiers guerriers hurlants agitant leurs armes au-dessus de leur tête apparaissaient, l’un d’eux fracassa le crâne de Brutus qui protégeait la fuite de ses maîtres. Blanche-Marie réagit la première, prit la main de sa compagne et l’entraîna, courant au plus vite. Jupes relevées, leur course empêtrée par celles-ci, les deux femmes faisaient de leur mieux pour fuir le terrible danger. Cherchant son souffle, comprimée par son corset, Marie essayait de regarder derrière elle, mais sa comparse la tirait sans ménagement. « — Non ! Non Marie ! Court, nom de Dieu, court ! » À bout de souffle, elles arrivèrent au ponton, Marie hésita, Blanche-Marie la poussa dans la première embarcation, une grosse barque. Jean arriva, son petit toujours dans ses bras. Il se baissa, défit la corde qui retenait le bateau. Un hurlement glacial jaillit dans l’air, le fit se retourner, Abigaël avait été rejointe par un Indien. Celui-ci la poussa, la faisant trébucher, tomber, et là sans hésitation, l’égorgea, faisant jaillir de la gorge de la malheureuse ébahie un flot de sang. Zaïde fit deux enjambées de plus, mais à son tour fut rejointe, son agresseur lui fit faire une volte-face lui plantant son coutelas dans le ventre et l’éventrant en un seul mouvement dans un cri de victoire à la stupéfaction de sa victime. Levant les bras devant lui, affolé, Jean tendit son fils, l’enfant ne comprenant pas se débattit. Une flèche vibra dans l’air et se figea dans le milieu du dos de Jean. Il perdit l’équilibre, fit tomber son garçon à l’eau. Marie rugit d’épouvante. Elle se pencha pour rattraper l’enfant. Son mouvement écarta l’embarcation du ponton qui, prise dans le courant du fleuve, s’éloigna. Impuissante, elle hurla d’horreur, son enfant se noyait sous ses yeux. Blanche-Marie eut juste le temps de saisir Marie par la taille pour l’empêcher de passer par-dessus bord. Désemparées, dans l’incapacité de faire quoi que ce soit, elles regardaient, désespérées, horrifiées, la scène sur le ponton. Une dizaine d’Indiens invectivaient, les menaçaient les bras en l’air pour montrer leurs armes pendant que l’un d’eux s’acharnait sur le corps de Jean.

Marie était livide, pétrifiée. Elle était anéantie. Blanche-Marie la repoussa vers le fond du bateau afin d’éviter les quelques flèches qui allèrent plonger dans l’eau autour d’elles. Marie finit par fondre en pleurs, Blanche-Marie était accablée. Elles étaient toutes les deux emportées par le flot sans moyen de maîtriser l’embarcation, les rames étaient restées sur le ponton. Le fleuve était large, si large que d’une rive à l’autre, on avait du mal à en distinguer les abords, et elles étaient emportées sans possibilité de se diriger d’un côté ou de l’autre. Marie était amorphe au fond du petit bateau, le choc avait été si violent que son esprit s’était fermé. Blanche-Marie n’avait qu’une peur, c’était d’être poursuivie, rattrapée par les Indiens. Elle scrutait au loin, le plus loin possible, mais elles semblaient être seules dans leur désarroi. Elle n’avait plus la notion du temps, le drame qui s’était déroulé lui avait paru interminable et dans le même temps si fulgurant. Et maintenant, tout lui paraissait si lent, à son goût, elles ne s’éloignaient pas assez vite du lieu du drame. Dans quelque direction qu’elle portât son regard, de vastes forêts noirâtres bordaient l’horizon, les troncs dégarnis de leurs branches descendaient lentement le courant du fleuve, et la rive était parsemée d’arbres échoués. Les rives n’étaient pas plus rassurantes que le fleuve.

*

ean-Baptiste Debret.jpgRichard maugréait, râlait contre son maître. Il avait les tripes en bouillie et voilà qu’il l’envoyait réparer son bateau, sous prétexte qu’il avait hâte de faire sa livraison. L’apprenti du maître potier, de mauvais gré, se rendit donc sur le chemin qui menait à l’embarcadère de la concession. La colique qui le tenait l’obligea en cours de trajet à chercher un lieu propice à sa délivrance. Ayant trouvé l’endroit adéquat, à son aise il libéra ses entrailles. Tout à la satisfaction de son soulagement, caché au fond d’un fourré, il fut surpris de voir se faufiler au travers des taillis un groupe d’Indiens. Cela ne présageait rien de bon. Il ne bougea pas. Inquiet, il épia. Suivit une troupe plus nombreuse qui avançait en catimini. Visiblement, ils étaient sur le pied de guerre. Il était terrorisé. Seul, loin des siens, dans l’incapacité de prévenir, il restait cloué sur place, comme foudroyé de terreur. Il n’osait faire un geste de peur d’être remarqué. Des coups de feu éclatèrent le faisant sursauter. Il se releva, remontant sa culotte au passage. Immobile, il prêta l’oreille. Près de lui rien ne bougeait. Retourner aux habitations le mènerait à la mort, il n’y avait aucun doute. Au loin, ce n’était que hurlements, cris de victoire des uns, d’agonie des autres. De là où il était, il ne voyait que la fumée des embrasements, les champs et les maisons devaient être la proie des flammes. Il resta tapi, et le peu qu’il devina, qu’il en vit, n’était que l’horreur de la tuerie. Il pleurait de terreur comme un enfant, ce qu’il n’était plus depuis peu. Les clameurs du massacre s’arrêtèrent à la nuit, les bruits nocturnes remplacèrent peu à peu ceux de l’agonie des derniers mourants. Richard ne bougeait toujours pas, il était épouvanté à l’idée d’être déniché par les sauvages et de subir le même sort que les siens. Maigrelet, malgré ses quinze ou seize ans, lui-même ne savait pas, tous le tenaient pour plus jeune qu’il n’était. Il passait toujours inaperçu, personne ne faisait attention à lui, cette fois-ci cela lui avait sauvé la vie. Tremblant de peur, engourdi de froid, les entrailles crispées par l’effroi et la faim, il se leva et sortit de sa cache à la pointe du jour. Il s’avança vers les ruines des maisons qui s’amassaient dans un angle de la concession. L’odeur était pestilentielle, âcre, écœurante. Il découvrit une vision des enfers, le sol était jonché de cadavres. Égorgés, étripés, scalpés, défigurés à coup de masse, les habitants gisaient là, pas un n’y avait échappé, quel que fût son âge ou son sexe. Devant tant d’horreur, le dégoût l’emporta, il vomit. Ses jambes faiblirent, malgré cela la panique lui redonna des forces. Il courut droit devant lui, oubliant toute prudence. À bout de souffle, il se retrouva sur le ponton de l’embarcadère, il sauta dans une pirogue et pagaya du plus vite qu’il put. Il lui fallait s’éloigner le plus loin possible. La distance faisant, la panique s’estompa, il s’arrêta au milieu du fleuve, et s’y effondra en pleurs balbutiant des prières. Désemparé, loin de tout, il restait hébété, il était peut-être près d’un danger, cette dernière possibilité le décida, il lui fallait rejoindre le fort Saint Claude plus bas sur le fleuve. Là, il serait en sécurité. Il se mit donc en tête d’aller chercher du secours ou tout au moins prévenir, donner l’alerte. Il garda son canoë au milieu du fleuve, il ne voulait pas être remarqué, chaque fois qu’il avait un doute il s’aplatissait le plus possible, espérant que son embarcation soit prise pour un des multiples troncs d’arbres qui flottaient habituellement. De peur d’être intercepté, même de nuit il laissait glisser son embarcation dans le courant. Il mit deux jours qui lui parurent interminables pour arriver au fort qui surplombait le Mississippi, ce fut un soulagement de le voir se profiler au loin. Lorsqu’il s’approcha, force pour lui, fut de constater que rien ne bougeait, qu’étrangement tout était calme. Il tira son canoë sur la berge et le camoufla sous la végétation du bois qui entourait les bâtiments français. Il se faufila entre les arbres jusqu’à s’approcher des premières maisons adossées à la palissade du fort. Il blanchit d’un coup, il était atterré, les habitants des lieux avaient subi le même sort que ceux de la concession. La tuerie avait été générale, nul ne semblait y avoir échappé. Les mêmes scènes s’étalaient devant lui, c’était un cauchemar. Il allait reculer vers le sous-bois, quand il en entendit un râle, il se raidit. Il balaya l’espace du regard et finit par remarquer le moribond qui avait encore un souffle de vie. Il s’approcha du corps, c’était un militaire, une large plaie laissait un flot de sang s’écouler. Richard enleva sa chemise et compressa la blessure. L’homme entre deux souffles gémit : « — te fatigue pas petit, je n’en ai plus pour longtemps… faut aller… le gouverneur… prévenir, les Natchez… les autres nations aussi… » la tête de l’homme vacilla et un filet de sang sortit entre ses lèvres. Désemparé, l’apprenti ne savait que faire, un craquement dans le sous-bois le ramena à la réalité, sa survie. D’un  bond, il se précipita derrière un pan de mur calciné, comme rien ne semblait sortir ni bouger du bois, il pensa à quelques bêtes. Courbé, presque rampant, il retrouva la végétation qui pouvait le dissimuler, puis il courut le plus vite possible jusqu’au bord du fleuve, il retrouva son embarcation, et sans regarder derrière, il la mit à l’eau, sauta à l’intérieur et pagaya.

Il ne devait jamais réellement se souvenir des jours qui suivirent et qui le menèrent, hagard, épuisé jusqu’aux pieds du gouverneur de la Louisiane, effaré à l’écoute de son histoire. Les Natchez, mais aussi les Yazous, les Natchitoches, les Chouachas et les Chactas s’étaient soulevés

*

1700s-1760s-gravure-dépeindre-banque-dimage__q74285.jpgMonsieur de Mesplet était attaché au poteau de torture au milieu du Grand-Village Natchez. Il s’était fait remarquer dans quelques-unes des guerres précédentes aussi, cela faisait trois jours et trois nuits qu’il était savamment martyrisé. Blanche-Marie et Marie, à genoux et en pleurs, comme tous les prisonniers, dans les faits, essentiellement des femmes, étaient obligées d’assister au spectacle sanglant qui consacrait la victoire des guerriers Natchez. Elles étaient attachées devant la maison de Brazo-Picade à qui elles avaient été offertes en esclave. Leur chevelure couleur de soleil pour l’une, couleur de lune pour l’autre, avait attiré trop de convoitise, aussi pour éviter que ses petits soleils ou ses guerriers n’en viennent à se battre entre eux, le Grand Soleil, diplomatiquement, avait tranché pour sa mère. Elles avaient été rattrapées sur le fleuve à quelques encablures de la concession et elles vivaient à leur corps défendant le martyr d’un de leurs voisins. Leurs ventres se crispaient, leurs têtes éclatées chaque fois qu’un guerrier sortait du cercle entourant la victime et qui par un cri annonçait son passage à l’action. Il s’élançait alors vers monsieur de Mesplet et avec un geste expert à l’aide d’un crochet, il arrachait un lambeau de sa peau. Elle était ainsi arrachée morceau par morceau et comme cela ne semblait pas suffire les sauvages déposaient sur son corps à vif des poisons le brûlant horriblement. L’orgueilleux seigneur, qu’était la victime, ne laissait échapper aucune plainte, aucun gémissement, ni aucune supplique à la satisfaction de ses tortionnaires pour qui cela montrait autant la valeur du prisonnier que la leur. Sous les yeux pleins de larmes, accompagnés des gémissements et l’empathie de ses amis et voisins, le supplicié rendit l’âme en gentilhomme fier de l’être avec à peine une crispation de la mâchoire à la dernière décharge de douleur. Sous les yeux horrifiés des blancs par ce dernier outrage sur sa personne, ses longs cheveux bouclés, si beaux, qui coulaient sur ses épaules dont il était si fier, furent scalpés et remis au Grand-Soleil. Le silence s’abattit, puis crescendo les tambours résonnèrent, et leurs rythmes lancinants entraînèrent les guerriers offrant leur danse au grand manitou. Blanche-Marie dans les bras de sa comparse effondrée pleurait à n’en plus pouvoir. Elles désespéraient l’une et l’autre de sortir de ce cauchemar sans fin.

Outre les prisonniers, le Grand-Soleil avait saisi nombre de fûts contenant de l’eau de vie. Il en distribua généreusement aux petits soleils et à leurs hommes. Les femmes, qui savaient à quoi s’en tenir sur les suites prévisibles de la beuverie, rentrèrent dans leurs maisons et s’y barricadèrent. Les hommes, s’ils riaient pour l’instant, dès qu’ils seraient ivres, ce qui arrivait vite, deviendraient très agressifs, certains allant jusqu’à se battre à mort.

Brazo-Picade profita de ce moment de flottement pendant lequel personne ne faisait attention à elle, où les hommes étaient tous captivés par le liquide chaud et brûlant qui les faisait flotter qui les rendaient euphoriques, pour quitter les lieux avec ses deux esclaves blanches. Celles qui avaient été astreintes à rester sur place pendant trois jours, comme tous les prisonniers ou peu s’en fallait, furent déconcertées quand elles comprirent que la mère du Grand-Soleil les faisait sortir du Grand-Village. Traumatisées, empreintes encore du drame qui venait de s’achever, les jambes flageolantes, troublées par la crainte, elles suivaient la vieille indienne sans comprendre. Elles étaient abasourdies et ne comprenaient pas. Elles ne cherchaient pas à savoir ce qui se passait, elles sentaient simplement que le pas de la cacique s’accélérait. Intriguées, sans trop comprendre, elles se retournaient et regardaient furtivement si elles n’étaient pas suivies. Leur route s’arrêta sur le bord du bayou. Là, l’Indienne entreprit de tirer un canoë à l’eau. Elle chuchota avec énergie « — Aidez-moi ! Dépêchez-vous ! » Bien que déconcertées, le ton les électrisa. Elles attrapèrent les bords de l’embarcation et tirèrent de toutes leurs forces. Une ondée brutalement se mit à tomber, Brazo-Picade sourit, le grand Manitou était avec elles, il les cachait à tous. Les deux femmes pénétrèrent dans l’eau. Les cheveux mouillés commençant à dégouliner sur leur visage, les vêtements collant à la peau, de plus en plus désemparées par la situation qu’elles ne comprenaient pas, elles hésitèrent se demandant quel parti prendre. L’Indienne les houspilla « — Allez ! montez ! » Les deux fugitives venaient de comprendre leur situation, à leur étonnement, la cacique les aidait à s’échapper. Sans plus d’hésitation, elles prirent place dans le canoë, l’embarcation oscilla, dès qu’elle fut stable, elles prirent chacune une pagaie. « — Pour l’instant, laissez — Moi faire ! Vous m’aiderez plus tard. » L’Indienne supposait à raison qu’elles ne savaient pas ramer. Tout au long du reste de la nuit, elles parcoururent la « petite rivière » puis la « rivière Blanche « qui se jetait dans le large fleuve le Mississippi. La première était profonde, mais si peu large qu’il fallait éviter la végétation des rives qui fouettait le visage, si l’on n’y apportait pas attention. Le deuxième bayou plus large passait aux abords des concessions françaises où plus rien ne bougeait où tout n’était que mort. La rivière Blanche formait une large courbe qui passait très loin de la concession des Roussins, ne laissant pas aux passagères l’envie de s’y arrêter, ni même d’y faire un détour. Quand le soleil éclata derrière le rideau de la forêt ancestrale, elles étaient sur le large Mississippi. L’Indienne accéléra la cadence dans la large courbe qui les éloignait de la région des Natchez, leur fit traverser celle des trois chenaux afin qu’elles ne s’y perdent pas dedans et accosta sur la rive Est du fleuve. Brazo-Picade n’avait pas ouvert la bouche pendant tout le voyage, les sens aux aguets, tout comme ses passagères. Elles étaient tendues, persuadées de voir débouler, elles ne savaient d’où, les guerriers à leur poursuite. Dans la tête des deux fugitives, les questions se bousculaient, elles n’étaient pas sûres de comprendre les aspirations de la Natchez, voulait-elle vraiment les soustraire aux siens ? Elles envisageaient donc différentes solutions, certaines, sans trop y croire, mais espérant tout de même. Comme elles esquissaient de suivre l’Indienne sortant de l’embarcation, celle-ci les arrêta dans leurs mouvements. tom Saubert kK.jpg« — Non, vous, vous restez. Je ne peux rien de plus. Vous en avez pour plusieurs jours. Dans la journée, restez au milieu du fleuve. Si vous vous approchez d’un village, cachez-vous sur la rive opposée et continuez votre chemin pendant la nuit tapi dans le fond de l’embarcation en la laissant filer dans le courant. Mais évitez de voyager pendant la nuit, vous ne discernerez pas les obstacles. Bonne chance ! » L’Indienne sans attendre ni objections ni remerciements leur tourna le dos et s’enfonça dans la forêt. Elle aurait aimé faire plus, ne serait-ce que pour effacer quelque peu ce que son peuple avait commis, mais elle savait aussi que cela ne pardonnerait en rien les exactions meurtrières.

Blanche-Marie et sa compagne furent abasourdies par ce retournement de situation et sur l’instant, restèrent décontenancées ne sachant que faire. Elles se regardèrent espérant de l’autre un début d’action, Blanche-Marie avec sa pagaie repoussa le canoë de la rive. Elles furent aussitôt entraînées dans le flux du fleuve. Réagissant, elles essayèrent de s’accorder, trouvèrent leur rythme et firent avancer avec vigueur leur frêle embarcation, l’espoir leur revenait.

épisode 018

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Quand les nouvelles arrivent, décembre 1729.

La journée était belle, bien qu’un peu fraîche, mais à cette saison, c’était somme toute normal. Martha s’était installée aux abords du marché, sur la levée protégeant la ville et qui servait désormais de quai. Comme chaque jour, elle vendait sa petite production, puis elle irait livrer l’ouvrage de madame Payen de Noyan qu’elle avait terminé tard dans la nuit en attendant Alboury. Elle aurait pu se contenter pour vivre de ce que lui donnait celui-ci, mais cela aurait fini par soulever la curiosité et la jalousie aurait fini par entraîner sa perte. Elle s’accrochait donc à une vie d’apparence normale, celle d’une femme seule subvenant honnêtement, comme elle le pouvait, à ses besoins. Sa joliesse attirait les hommes bien qu’elle les tînt le plus loin possible de sa personne. Elle avait dû repousser deux demandes en mariage, celle d’un militaire et l’autre d’un artisan et elle avait, non sans mal, donné des raisons guère convaincantes, mais les soupirants n’avaient pu faire autrement que de les entendre. Elle avait pour défendre sa vertu contre les mauvaises langues, la veuve Camplain qu’elle côtoyait avec régularité et contre toute attente la mère supérieure des ursulines qui lui fournissait chaque fois qu’elle le pouvait du travail de couture, voire la dépêchait comme garde malade dans quelque famille. Martha supposait que l’une comme l’autre connaissait la nature de ses rapports avec Alboury, mais elle n’avait osé tâter le terrain.

Martha (Jean BaptisteGreuze.jpgElle avait laissé Paul vagabonder entre les étals, l’enfant qu’elle avait recueilli après sa convalescence était connu de tous. Il s’était imposé à Martha, qui n’avait pas résisté lorsqu’elle l’avait trouvé recroquevillé dans son jardin à l’attendre. Sur le marché, elle avait ses habitués, certains avaient eu affaire à ses soins à l’hôpital et venaient encore la chercher si l’un d’eux était souffrant, le chirurgien étant trop onéreux. Elle vendait facilement le peu qu’elle proposait et ce matin-là elle avait apporté peu de marchandises, son jardinet ne produisait guère. Debout, devant les quelques légumes et fruits qui lui restaient, elle bavassait avec une de ses clientes, une petite vieille qui semblait n’avoir que cela à faire. Courbée sous le poids des ans, appuyée sur un bâton lui servant de canne, criant un peu, car elle-même entendait mal, la vieille persiflait sur la présence en ces lieux d’une notable qui à son goût se pavanait un peu trop avec ses esclaves tenant parasols et paniers. Martha entendait sans écouter, quand son attention fut attirée de l’autre côté de la place d’armes. Un attroupement se constituait aux abords du fleuve. Elle ne fit plus attention à ce que lui disait sa comparse qui s’évertuait à retenir son attention. La jeune femme essayait de deviner ce qui se passait de si inhabituel que cela amenait la foule à se rassembler. Aucun navire n’avait accosté qui put ameuter les curieux. Sans s’en rendre compte, elle coupa la parole à la bavarde. « — À ton avis que se passe-t-il ?

— Pardon ? Ah, là-bas ! Ché point.

— C’est étrange, la foule a l’air de se déplacer comme un seul corps. Où peut-elle aller ? Excuse-moi, il faut que j’en aie le cœur net.

Martha rassembla en hâte ses invendus dans ses paniers et en prit un dans chaque main. Elle descendit la levée, sa cliente clopinant sur ses talons. La foule grossissait au fur et à mesure qu’elle avançait au sein du marché. Elle semblait diffuser une information qui, telle une vague, déferlait sur l’ensemble. La nouvelle finit par parvenir jusqu’à elle. D’abord confus ce qui se répétait de l’un à l’autre stupéfait ceux qui l’entendaient et les horrifiait. Martha essaya de comprendre, elle finit par distinguer des noms, des mots : Natchez, Fort-Rosalie, massacre, tous mort. Son cœur se comprima. Elle eut la chair de poule. Ce ne pouvait être vrai. C’était impensable. Elle n’avait pas du bien comprendre. Sur la place après le tumulte, le silence commença à se faire, la tension devenait palpable. Quelqu’un cria : « — chez le gouverneur ! »   Le tumulte reprit, les conversations grossirent, leurs tons se faisaient alarmants. Martha interpella un vieux vendeur d’oranges de sa connaissance qui paraissait en savoir plus. Il se mit en devoir d’expliquer à elle, et à qui voulaient l’entendre, créant ainsi un nouvel attroupement, qu’un enfant était arrivé à l’instant, presque mort tant il était épuisé, affamé, et qu’il était le seul survivant de la concession sur laquelle il travaillait. Les Natchez s’étaient soulevés sans raison apparente. Les hommes l’amenaient au gouverneur. Martha se demandait que faire. Comment savoir ce qu’il en retournait ? Qu’était devenue Blanche-Marie ? Le petit Paul arriva sur cette entrefaite. « — Prends les courses, rentre à la maison, je vais essayer d’en savoir plus. »

Elle serait bien allée voir monsieur de Manadé, proche du pouvoir, lui aurait pu la renseigner avec plus de précision, elle avait gardé de très bonnes relations avec lui, mais elle supposait qu’elle ne pourrait l’approcher. Elle courut donc vers le mouillage de « l’indépendance « où elle savait trouver Alboury. Il fallait qu’elle partage ses inquiétudes. Il fallait qu’elle en sache plus. Quand depuis son tillac, le contrebandier la vit arriver, il fut à peine surpris, la terrible nouvelle avait parcouru tous les navires du port et de sa population. Il partageait encore avec deux de ses hommes, ce qu’ils avaient appris alors qu’elle montait à bord. Il était sidéré et s’inquiétait du sort de ses amis et de tous ceux qu’il connaissait dans la région. Sans pudeur, elle lui tomba dans les bras, dans un débit haché de paroles, elle lui dit ce qu’elle savait, c’était peu de chose, il n’en savait pas plus.

*

Le jeune Richard, sans faillir, avait pagayé jour et nuit, laissant aller son canoë dans le courant pour se reposer lorsque son corps lâchait prise. Il avait fait en quatre jours et quatre nuits un voyage qui habituellement prenait près du double de temps. Il n’était pas le seul, l’inspecteur des tabacs, Monsieur Ricard, suivait dans son sillage à quelques heures, qui s’étant plongé dans le fleuve pour se cacher, après avoir fait croire à sa mort aux belligérants. Se camouflant dans les hautes herbes du rivage, il avait attendu la nuit pour sortir de sa cache. Il s’était enfui des lieux, accompagné de trois nègres, qui avaient opté pour la même stratégie que leur maître, peu confiant dans la mansuétude des Natchez. Les esclaves s’étaient relayés pour conduire sa pirogue de l’habitation de Terre-Blanche, au pays des Natchez, jusqu’à La Nouvelle-Orléans. The historic homeland of the Chickasaw is found in north Mississippi and western Tennessee. .jpgLe pied aussitôt mis sur le quai, le fonctionnaire harassé se rendit chez le gouverneur pour confirmer ce que quelques heures plus tôt le gamin rescapé avait annoncé, laissant sceptique monsieur de Périer quant à l’ampleur du drame. Cette fois-ci, il n’y avait aucun doute, plus de deux cent cinquante Français, établis autour du Fort-Rosalie, avaient été massacrés, ainsi que ceux de fort Saint Claude. Tous étaient morts ou peu s’en fallait.

*

Le gouverneur n’avait pas eu à battre l’appel. La nouvelle s’était propagée dans la ville et ses alentours. La cloche de l’église ne s’arrêtait plus de sonner appelant les plus obtus. De toutes parts, les familles arrivaient, les planteurs avaient quitté leurs terres, la ville s’emplissait de réfugiés. Consterné, assis dans son fauteuil, le gouverneur Périer réfléchissait ou plus exactement ruminait. Il était conscient qu’avec ce drame, il entendrait parler de son prédécesseur, monsieur de Bienville, qu’il allait lui être comparé. Il se mit à faire les cent pas dans son salon, sa femme, Marie de Launay, à la fenêtre ne disait rien, son regard perdu vers le fleuve et les navires amarrés. Que ne donnerait-elle pas pour rentrer chez elle au Havre ? Elle avait su pour ainsi dire à même temps que lui la terrible nouvelle et en avait éprouvé de l’effroi, mais elle n’avait rien rajouté, elle avait simplement imposé sa présence en soutien à son époux. Bien qu’intelligent, il ne savait pas s’exprimer avec clarté et esprit. Contrairement à son prédécesseur, il ne savait pas trouver les mots qui frappaient les esprits et imposaient de façon naturelle ses idées même les plus pertinentes. Là où monsieur de Bienville était redoutable de persuasion au point que la vérité lui apparaissait facultative si elle allait à l’encontre de ses objectifs, lui, trop influençable, hésitait, il avait beaucoup de mal à convaincre de son bon jugement.

Monsieur de la Chaise fut l‘un des premiers à arriver dans le pavillon du gouverneur pour demander ce qu’il en était, comme il était arrivé avec la plupart des membres de sa famille, madame de Périer entraîna les dames dans un salon adjacent, bien que certaines seraient bien restées pour en entendre plus. Mais les hommes de l’état-major, les planteurs, remplissaient la pièce, les femmes étaient en trop au milieu des discours de guerres et d’horreurs, tous échangeaient les nouvelles récoltées. Monsieur de Périer et monsieur de la Chaise s’écartèrent, assis dans des fauteuils à hauts dossiers dans un angle de la pièce, en conciliabule, ils conversaient à l’abri des oreilles indiscrètes. Ils évaluaient la situation et ébauchaient les premières actions à mener. Accoururent, dans la foulée, Pierre d’Artaguiette et son frère Bernard Diron qui avait été imposé au gouverneur puis les capitaines de Merveilleux, Trudeau, Chauvin de Léry, Délaye. Dans leur sillage, la bedaine en avant et le souffle court, suivit l’abbé Raguet. Éberlué, il se précipita vers le gouverneur. Ce qu’il savait, était-il vrai ? Dans cette société enfiévrée s’était infiltré monsieur de Montigny revenu dans la ville la veille au matin. Il comprit au milieu de cette agitation, la chance qu’il avait eue, en quittant la concession des Roussin. En colère et dépité, il avait quitté les lieux la veille du drame. Il ressentait une grande colère, et était très malheureux, il savait qu’il avait eu tout le temps raison, mais comme Cassandre personne n’avait voulu le croire, maintenant cela n’avait plus d’importance. Il fallait qu’il retourne là-bas venger Marie qui devait être morte et qui laissait un vide immense en lui.

Au fil de la journée, les estafettes ramenèrent des nouvelles autant qu’elles en portaient, la région se mettait sur le pied de guerre. Un messager apprit au gouverneur que monsieur Juchereau de Saint-Denis sur la défensive, prévenu par ses fidèles de la tribu des Ceni, avait repoussé une attaque des Natchitoches et après en avoir tué une centaine les autres avaient fui. Quelques heures plus tard, au milieu de la nuit un planteur vint prévenir que près du détour des Anglais, un village, habité par des Chouachas, avait été incendié et ses habitants égorgés par des nègres de peur qu’ils n’aient trempée dans la conjuration.

La nouvelle de ces massacres avait répandu l’alarme dans La Nouvelle-Orléans. La ville et toute la colonie étaient terrorisées. Dès la certitude de l’ampleur de la situation, monsieur de Périer qui ne disposait que de cinq cent soixante-sept soldats, dont cent trente à La Nouvelle-Orléans et quatre-vingt-cinq à Mobile, pour défendre la colonie en son entier, réclama d’urgence des renforts en armes et soldats à Paris. Un navire, « le Saint Michel« qui mouillait dans le port de Biloxi partit le jour même à cet effet, mais il lui faudrait au moins trois mois pour revenir, à condition que la Compagnie veuille bien admettre l’urgence. En attendant, le gouverneur décida de faire renforcer l’enceinte de La Nouvelle-Orléans, de construire de nouveaux forts et des redoutes entre le pays des Tunica et le delta du Mississippi, et d’accélérer les travaux du fort Condé de Mobile. Les planteurs, comprenant que tout ceci serait long à se mettre en place, rentrèrent protéger leurs biens et mirent leurs esclaves au travail, faisant élever des redoutes qui, sans être des forts, pouvaient opposer une certaine résistance. Des Chapitoulas, aux Cannes brûlées, aux Allemands, aux Bayagoulas, à la Pointe-Coupée la colonie se hérissa d’ouvrages fortifiés.

La population de la ville pensait, elle aussi, que toutes les précautions du gouverneur allaient être longues à se mettre en œuvre et pendant ce temps, ils risquaient d’être attaqués, ils pouvaient être massacrés. Au troisième matin, à la surprise suspicieuse de tous, une bonne nouvelle arriva. Doug Hall's Huckleberry Forest Studio - In Pursuit.jpgSix cents guerriers Chactas, qui n’avaient pas reçu du « Grand-Soleil « leur part de butin, vinrent offrir leur aide aux Français. Ils venaient assurer monsieur Périer de leur fidélité bien qu’ils fissent partie de la conspiration, mais les Natchez les avaient trahis. Ils avaient attaqué leurs ennemis communs, les français, avec plusieurs jours d’avance. Les roseaux qu’ils leur restaient et qui comptaient les jours dans leur calendrier guerrier en témoignaient. De plus, outre, qu’ils eussent agi avant eux, ils avaient gardé pour eux seuls les dépouilles des victimes et les prisonniers, ils avaient donc juré d’en tirer vengeance. Ils prétendirent donc que leur alliance avec les Natchez n’avait été qu’une feinte ; qu’ils n’avaient gardé le secret sur la conspiration que pour mettre les Français aux prises avec un ennemi dont ils ne désiraient que la destruction ! Après concertation avec monsieur  de la Chaise et les commandants de son état-major, monsieur de Périer décida de faire confiance aux Chactas. Avaient-ils vraiment le choix ? Le gouverneur ne le pensait pas, s’il ne réagissait pas au plus vite la colonie serait détruite par les sauvages. Avec les chactas se joignirent les nations Avoyelles et Tunicas, aussi contre toute attente les Français se retrouvèrent avec plus d’alliers qu’ils ne l‘avaient espéré.

*

Depuis la veille, jour de l’annonce du drame, Martha se rongeait les sangs, Alboury était parti aux nouvelles et n’était pas encore revenu. Elle n’osait quitter la maison, aussi envoyait-elle le petit Paul récolter des nouvelles. Chaque fois qu’il rapportait ce qu’il avait réussi à recueillir, Martha devenait plus inquiète, pour Blanche-Marie bien sûr, mais désormais pour eux tous, car les nouvelles étaient de plus en plus alarmantes. Le drame, telle une chape, recouvrait le ciel de la colonie. Alboury revint un soir accompagné de monsieur de Manadé. Le chirurgien était le seul à connaître en dehors du foyer les relations qui liaient Martha et le contrebandier. Cela lui était indifférent, tenant en grande estime l’un et l’autre. Les deux hommes firent un résumé de la situation à la jeune femme. Elle était accablée, il n’y avait pas de place à l’espoir. Alboury, qui avait un don, contredit les funestes pensées de sa compagne. Du plus loin que remontaient ses souvenirs, il avait eu des images dans la tête qui s’imposaient à lui et qui se révélaient être des présages, c’est grâce à cela qu’il avait été l’apprenti du Houngan de son village. Celui-ci lui avait enseigné comment communiquer avec les Esprits. Et si Alboury Ndiaye n’avait aucun avis sur la religion chrétienne, qu’il ne connaissait pas ou mal, il restait ouvert à toutes les approches mystiques du divin. Il savait la magie utile et par ailleurs nécessaire à son bien-être. Ces images étaient le plus souvent figées et furtives, il avait appris à en décrypter les symboles, à en découvrir les secrets et les augures qu’elles prophétisaient. Elles lui avaient sauvé la vie plus d’une fois, mais ne l’avaient pas empêché de suivre son destin. Aucune n’était apparue pour le prévenir de son enlèvement par des esclavagistes, par contre avant de la voir il savait qui était Martha et la place qu’elle prendrait dans sa vie. Et dans le cas présent, il avait vu un canoë échoué sur la rive du fleuve dans une courbe qu’il connaissait. Il savait que l’embarcation était liée à Marie Roussin et à sa dame de compagnie.

*

Alboury Ndiaye (Tête d'un africain - Jean-Paul Flandrin.jpgAlboury savait comment provoquer ses visions, son Hougan le lui avait appris. Il évitait de le faire, car ses visions n’étaient que très rarement des images de bonheur. Il pratiquait donc la cérémonie qui les provoquaient que dans les cas de grands besoins. Il n’avait pas les mêmes ingrédients à sa disposition que dans son pays natal, mais il avait trouvé chez les Indiens Houmas un palliatif. Il s’installa dans la chambre, s’assit au milieu de la pièce et avala sous forme de boulettes les herbes hallucinogènes. Pour entrer en transe, il frappait doucement sur un tout petit tambour, et comme un battement de cœur, le son emplissait la pièce. De l’autre côté du mur, appuyé contre celui-ci, Martha attendait, assise sur un banc, le petit Paul à ses côtés. La jeune femme était inquiète, elle connaissait bien sûr le don d’Alboury. Elle avait bien tiqué quand elle avait appris, mais les sorciers et sorcières, elle connaissait. Elle savait que l’on pouvait en attendre le meilleur comme le pire et que le diable n’avait pas toujours à avoir avec l’affaire. Elle avait appris pour son don deux jours après son renvoi de l’hôpital par la mère supérieure, elle s’en souvenait très bien. Elle avait trouvé son amant sur le pas de sa porte, un sourire tendre sur la face. Elle s’était effondrée dans ses bras, il l’avait consolée, rassuré de mots tendres. Il lui chuchota que tout allait aller pour le mieux, qu’il était là pour la protéger. Elle s’était énervée, lui demandant comment il pouvait le savoir que tout irait bien. Sa phrase à peine terminée, elle avait réalisé qu’elle ne lui avait encore rien dit et que de toute évidence il connaissait sa situation. Elle le questionna, voulut savoir qui l’avait renseignée. Quand il lui répondit « — personne, je l’ai vu », elle resta dubitative, il lui expliqua, comment il savait et pour le lui prouver, lui décrivit la scène qu’elle avait vécue et qu’elle n’avait racontée à personne. Il lui prédit ensuite qu’ils seraient heureux, qu’ils auraient bientôt un enfant qui ne serait pas le leur, mais ce serait tout comme, et qu’un jour pas si lointain que cela, ils auraient une grande maison avec plein de serviteurs, qu’il fallait avoir confiance. Elle avait ri de la prédiction, persuadée qu’il voulait lui changer les idées, mais il ne s’était pas passé cinq jours que le petit Paul était dans le jardin. Le garçonnet s’était enfui de l’hôpital et était venu chercher refuge auprès d’elle. Elle avait cru à une coïncidence, mais depuis et cela à plusieurs reprises, elle avait dû admettre qu’il avait annoncé des faits qui advenaient. Elle avait fini par le croire, elle n’était donc plus surprise quand il prédisait quelque chose.

Le plus souvent seul, il était là chaque fois qu’elle avait besoin de lui. La maison s’était remplie d’un confort que venaient patiner des objets de luxe de façon incongrue. Elle réfléchissait à tout cela pendant que le tam-tam en sourdine sur le tambour martelait le subconscient d’Alboury. Martha, elle, se demandait si les voisins n’allaient pas surgir intrigués. Elle espérait que cela n’affolerait personne. Elle finit par sortir dans le brouillard profond surgi du fleuve et constata que rien ne s’échappait de la maison. En fait, rien ne laissait supposer qu’un rituel magique avait lieu dans ses murs, elle en fut soulagée. Elle avait pourtant l’impression de n’entendre que cela à l’intérieur, l’appréhension sûrement.

Pendant ce temps-là, Alboury  était rentré en transe. Une profusion d’images se bousculait sous ses paupières. Il savait que certaines venaient du passé. Il se frayait un chemin à travers elles afin de retrouver ses amis, ce fut alors que les scènes d’horreur s’imposèrent à lui, ce fut comme s’il y était, il parcourut tel un fantôme impuissant les massacres qu’opéraient sous ses yeux les Natchez. Il survola le Fort-Rosalie et ses alentours desquels les âmes s’élevaient au fur et à mesure qu’elles étaient arrachées des corps. Ce n’était que cris d’épouvante, torrents de larmes, gémissements sans fin, les portes du purgatoire s’ouvraient grandes. Une tristesse infinie s’imprégna en lui ne faisant plus qu’un avec lui. Quand ses visions l’amenèrent sur la plantation Roussin, ses larmes devinrent deux ruisseaux roulant sur ses joues qui dans ses yeux grands ouverts sur le vide prenaient leur source. Il s’éloigna vers le fleuve attiré par un objet flottant. S’approchant, il découvrit les deux jeunes femmes, tout d’abord avec l’Indienne, puis seules, prises dans la tourmente d’un orage. Sa colère était si terrible, si puissante, qu’il rendait les flots tumultueux. Il les vit, terrorisées, pauvres choses, au milieu d’une jungle dans laquelle elles se réfugiaient. Il comprit l’urgence de leur porter secours, il savait où. La transe s’arrêta, elle avait duré une partie de la nuit, il était inconscient du temps passé.

Avant l’aube, « l’indépendance « remontait le fleuve.

*

Marie ne savait que faire, Blanche-Marie avait été prise de fièvre dès le deuxième jour de leur fuite. Ses forces la quittaient. Au milieu d’une tempête, les deux jeunes femmes avaient dû accoster de peur d’être renversées par le flot de plus en plus chaotique. Elles avaient posé le pied sur la rive, Marie avait tiré le canoë sur la petite plage, Blanche-Marie trop faible n’avait pu l’aider. Elles s’étaient réfugiées dans le sous-bois afin de s’abriter des trombes d’eau, que le ciel déversait sans commune mesure. Là, Blanche-Marie avait défailli, ses jambes tremblantes ne l’avaient plus soutenue. Marie n’avait pas eu la force de la retenir, la tête de la malade reposant sur ses genoux, elle pleurait. Perdues au milieu de nulle part, elles restèrent là deux ou trois heures, puis la pluie s’interrompit et le soleil refit son apparition. Blanche-Marie avait repris quelque peu ses esprits, et quelques forces. Elles retournèrent vers le fleuve et là, stupeur, le canoë avait été emporté dans la tourmente. Marie sentit ses forces fléchirent. « — Que faire ? » Blanche-Marie faisait de son mieux pour se maintenir debout, mais elle était à bout de forces. Marie que le destin bousculait sans fin violemment trouvait étrangement des forces dans ce combat, elle se laisserait aller plus tard. Dieu ne leur avait pas permis d’échapper à toutes ses horreurs pour les abandonner maintenant. Forte de cette assertion, elle prit le bras de sa compagne. Il n’y avait qu’une chose à faire, inutile de tergiverser, il fallait descendre le fleuve en suivant sa rive. Ce n’était pas le plus simple, le rivage était souvent encombré de débris naturels charriés par le fleuve, qu’il fallait enjamber ou contourner. De plus, le sol était spongieux et les mauvaises rencontres, tels les crocodiles, étaient toujours possibles. Courageusement, soutenant de son mieux la malade, Marie les mit en branle. IMG_1404.JPGElles s’arrêtaient souvent, tourmentées par la faim et la fatigue. Marie avait espéré que leur embarcation se serait échouée un peu plus en amont, mais son espoir se trouvait contrarié. Tout à coup, avec horreur, Marie perçut des voix humaines. Elle s’arrêta, amena Blanche-Marie dans le fouillis du sous-bois afin de s’y dissimuler. La malade suivie sans vraiment comprendre ce qui se passait, ce n’était que brouillard et confusion autour et en elle. Elles s’approchaient sans le savoir d’un village de la nation des Houmas. Marie s’en était rendu compte juste à temps, elle attendit de ne plus rien entendre, puis elle reprit le bras de Blanche-Marie et l’entraîna vers l’intérieur des terres, dans le dessein de contourner le village.

*

Les trois canoës, les uns derrière les autres, pénétrèrent dans une étendue d’eau large comme un lac dû à la confluence de plusieurs bayous. Le lieu était silencieux à peine perturbé par le glissement chuintant des pagaies s’enfonçant dans l’onde avec régularité. Le lieu était sinistre, au milieu de la plaine aquatique telle de sinistres sentinelles, les troncs ébranchés des cyprès s’élevaient vers un ciel sombre, orageux. Dérangée par leur passage ou quelques prédateurs, la multitude volatile se mit à crier, piailler, s’envolant brusquement, rendant le paysage encore plus lugubre, plus inquiétant. À la vue de cette forêt aux troncs noirs et carbonisés par l’humidité du lac, l’optimisme, l’assurance d’Alboury déclinait quelque peu. Accompagné en plus de quelques-uns de ses hommes par des Indiens Houmas chez qui il avait emprunté les canoës, laissant « l’Indépendance « aux abords de leur village, le contrebandier était parti à la recherche de Marie et de sa suivante. Aranck, un des chefs Houmas, n’avait pas été étonné de la demande des blancs et de leur chef noir. Rechercher deux femmes blanches au milieu des bayous, et qu’Alboury sache où chercher n’avait pas surpris l’Indien qui connaissait les pouvoirs du géant à la peau noire. Le chef avait tout de suite accepté d’aider les Français, ils savaient tout du soulèvement de la nation Natchez et il ne voulait pas que son peuple en subisse les représailles. Lui et les siens y avaient donc mis toute leur bonne volonté.

La dernière vision d’Alboury lui avait présenté les deux jeunes femmes dans une situation critique. Le loustic blond qui avait guidé le contrebandier vers sa nouvelle vie, qui de facto était devenu son second et le suivait partout, malgré la confiance aveugle portait à son ami et son chef, se demandait comment il savait où se diriger dans ses méandres. Alboury savait, aussi étrange que cela puisse paraître. Il avait su qu’il fallait quitter le fleuve au lieu dit « la Fourche », nom donné à la jonction du Mississippi et du bayou des Chitimacha, et qu’il fallait s’enfoncer dans les bayous puis de bifurcation en bifurcation revenir vers le large fleuve plus en amont. Ils s’étaient donc engagés dans ce chaos primitif, lieu de désolation où l’eau sans reflet se pétrifiait en îles noirâtres et vaseuses autour de troncs semblables au dos de quelque animal gluant, où la lumière ne s’infiltrait que par quelques trouées de la canopée et où il savait les deux jeunes femmes perdues à ses abords. Il regardait les crocodiles dormants à demi submergés dans la boue, il reconnut l’aigrette de sa vision, immobile sur un pied, semblant rêver philosophiquement sur le néant des choses. Il leva les yeux vers le ciel y cherchant les carencros planants au-dessus de ce qu’ils pensaient être leur nouveau repas. Il détestait ces oiseaux qui tenaient à la fois du corbeau et du vautour et qui accouraient de tous les points de l’air pour se gorger de chair et de pus jusqu’à être ivres de matières sanglantes. Ils les guettaient cette fois, car ils allaient les guider vers les égarées, dans sa vision c’était eux, qui dans une vaste parade tournoyaient au-dessus de celles dont il s’était mis en quête. Ce fut Aranck qui, pointant le doigt vers le ciel, signala la présence des charognards. Les hommes appuyèrent sur leurs pagaies accélérant la cadence, Alboury savait qu’ils les avaient trouvées.

*

Marie était terrorisée. Abattue, elle ne pouvait plus faire suivre Blanche-Marie, mais elle ne pouvait se résigner à l’abandonner. Épuisée, un sourire triste égaré sur sa face, la jeune fille avait lâché prise, la fièvre avait laminé son courage, sa détermination avait été engloutie par sa trop grande faiblesse. Elle n’espérait plus rien, n’en avait plus la capacité, elle avait abandonné la lutte de la survie. Allongée contre un tronc d’arbre, elle laissait sa vie la quitter. Marie, à ses côtés, pleurait doucement sans bruit. De temps en temps, elle la grondait. En vain, elle essayait de lui influer un peu d’énergie, un supplément de courage pour lutter pour s’accrocher à l’infime parcelle de vie qui restait en elle. Elle pressentait la fin, mais la refusait.

Marie, de peur de rencontrer des Indiens, avait guidé son amie loin du rivage du fleuve. Comme il faisait à nouveau une large courbe, elle avait supposé qu’en traversant la forêt, elle retrouverait ses rives, mais contre toute attente le sol était devenu marécageux. Droits, élancés, renflés à la base comme un bulbe d’oignon, les cyprès avaient jailli des flaques d’eau remplaçant les chênes. Marie essaya de contourner la rivière qui avait fini par montrer son lit sous la vase et les lentilles d’eau. Elles avaient eu de plus en plus de mal à avancer, s’embourbant, les jupes appesanties d’eaux, pieds et jambes écorchés, peau boursouflée par les piqûres des insectes. Quand la nuit vint, elles étaient au bord de l’exténuation, Marie les avait installées sur la Fourche d’un arbre tombé au sol. Elle ne dormit pas tant elle avait peur qu’elles ne fussent pas seules, que quelques dangers ne les guettassent. À l’aube, elle ne put obliger Blanche-Marie à se lever. Celle-ci ne pouvait même plus parler, ses lèvres étaient craquelées, ses yeux collés, toute énergie l’avait quittée. Marie désemparée décida de la laisser se reposer, espérant un peu de rémission, un regain d’énergie. Par des trouées de la canopée, le jour passait, Marie désespérait de les sortir de cet enfer, elle ressassait sans fin ce qu’elle considérait comme une injustice. « — Pourquoi Dieu les sauverait-il de toutes les horreurs du massacre, de la captivité, pour venir les perdre, les faire mourir au milieu de nulle part ? » Capture d_écran 2017-11-04 à 13.48.08Marie perdait espoir. Elle ruminait de sombres pensées quand elle réalisa, que des alligators somnolaient à demi émergés dans la vase. Une peur indicible prit la jeune femme. Elle regarda autour d’elle ce qui pouvait lui servir d’armes. Elle saisit un branchage, seul élément à sa portée dont elle pouvait se saisir. Son mouvement éveilla l’un des monstres qui de ses yeux reptiliens la fixaient. Elle blanchit de terreur, la panique la faisait trembler, elle resta immobile, la sueur perlant à son front. Elle jeta un coup d’œil à Blanche-Marie inconsciente. L’animal se mit à bouger puis d’un coup surgit de la gangue boueuse. Un cri échappa à Marie qui par réflexe avança la branche dans la gueule du monstre. Gêné, surpris, il recula, balança la tête pour s’en défaire. Affolée, Marie chercha autour d’elle une autre arme, elle sursauta, un coup de feu claqua dans l’air, la bête s’effondra et ses congénères s’enfoncèrent dans l’eau et d’un mouvement sinueux s’enfuir des lieux. Marie n’avait pas remarqué le convoi silencieux, qui avec à sa tête Alboury, venait vers elle.

*

Ignorant de tout ça, pendant ce temps, François Dumont de Montigny accompagnait l’expédition punitive lors de laquelle il espérait assouvir sa vengeance. Il s’était mis sous les ordres du chevalier de Louboey, devenu à cette occasion major de La Nouvelle-Orléans. Monsieur de Périer avait tout d’abord envisagé d’en confier le commandement à Diron qui, en sa qualité de lieutenant du roi, se croyait tout désigné pour l’exercer. Mais leur désaccord ancien ayant été trop profond, le gouverneur Périer lui avait enjoint de rester à La Mobile et avait donné le commandement, à Louboey. Monsieur  de La Chaise avait été scandalisé par ce choix, car le chevalier était connu autant pour sa vaillance, que pour son libertinage, mais le commissaire ordonnateur n’avait pu s’opposer à sa soudaine nomination.

Le chevalier de Louboey était parti avec un détachement de soldats et de volontaires sous les yeux de la population orléanaise pleine d’espoir. Il parvint à Pointe-Coupée, à quarante lieues au-dessus de La Nouvelle-Orléans, vers le tout début du mois de décembre prenant en charge la défense des concessions au fur et à mesure qu’il remontait le fleuve avec sa troupe. François de Montigny avait hâte d’en découdre et trouvait l’avancement de la petite armée fort lent. Les problèmes rapidement s’amoncelèrent, le chevalier, d’un naturel courtois, n’en imposait pas suffisamment à ses hommes, ce qui était fort handicapant pour une expédition exigeant rapidité et décision. Les cas d’insubordinations se multiplièrent tout au long de la campagne. Il ne put réfréner les habitudes des hommes et des officiers subalternes qui se livraient à de petits négoces avec les tribus indigènes qu’ils croisaient afin d’arrondir leurs soldes voire de s’en pourvoir. Tout ce commerce retardait l’avancement de l’ensemble. De plus, là où le silence eut été de mise pour ne pas alerter l’ennemi, le tapage fait par la troupe pendant les étapes nocturnes allait à l’encontre de la stratégie militaire élémentaire. De Montigny rongeait son frein. Pour essayer d’attaquer les Natchez à l’improviste hors de leurs forts, il eut fallu forcer la marche des troupes, mais monsieur de Louboey en était incapable. L’état-major se décida pour une autre stratégie.

Lorsque le jeune Lesueur fut délégué auprès des Chactas, de Montigny demanda à l’accompagner, ce qui lui fut accordé. Le jeune lieutenant réussit à réunir sept cents guerriers qui allèrent, entraînés par des coureurs de bois, donner une première leçon aux Natchez. Mais en cette fin du mois de janvier, l’attaque brusquée de ces derniers sur la rivière Sainte-Catherine n’obtint pas le résultat escompté. Le jeune Le Sueur prit la tête des guerriers indigènes avec l’intention de réaliser un coup d’éclat, mais il ne remporta qu’un succès limité. Les Natchez, découvrant l’arrivée de leurs agresseurs, essayèrent de se réfugier dans le Fort-Rosalie, poursuivis par ceux-ci, mais les guerriers Chactas se heurtèrent à la résistance de nombreux noirs des concessions que les Natchez avaient capturés. Redoutant les Chactas, plus que les Natchez les jugeant plus cruels, les Noirs avaient pris le parti de leurs nouveaux maîtres. Ils se battirent à leurs côtés, et résistèrent assez longtemps pour leur permettre de regagner le fort afin de s’y mettre en état de défense. Les Chactas y avaient tellement mis d’ardeur qu’ils réussirent tout de même à tuer quatre-vingts hommes, alors qu’eux-mêmes n’en perdirent que deux et réussissent à scalper soixante d’entre eux ! C’était une victoire mitigée, mais Lesueur pouvait se glorifier de dix-huit prisonniers, d’avoir libéré Mayeux et Lebeau, ainsi que cinquante et une femmes Blanches et cent six esclaves, en attendant que fût montée une véritable expédition punitive. Évidemment, si les Chactas avaient pu attendre le corps de Louisianais, qui s’avançait sous les ordres de Louboey, les Natchez auraient été probablement détruits dès cette première campagne.

*

Quatre jours plus tard, les chevaliers d’Artaguette et d’Arensbourg arrivèrent enfin à la tête de mille quatre cents hommes presque tous français et quatre pièces d’artillerie. En bons officiers expérimentés, ils attaquèrent le Fort-Rosalie de leurs canons.

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Épisode 14

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Au Grand-Village des Natchez

Sur les rives de la rivière Sainte-Catherine, sur le tumulus principal de huit pieds de haut, au centre de la place, devant sa maison en torchis séché, et au toit fait de perches recourbées, le Grand-Soleil les bras croisés, tout en ruminant de sombres pensées, contemplait le Grand Village des Natchez. Il était revenu du Fort-Rosalie plein de fureur rentrée. Cela ne faisait pas dix lunes qu’il était devenu le Grand Soleil à la suite de son oncle rappelé par le grand manitou que les Français bafouaient son autorité. Il était lui-même métis, né d’une princesse sœur du roi Natchez et de monsieur Saint-Cosme, ce qu’il n’avait jamais admis. Il avait retiré sa chemise rouge vêtement offert par les Français et ne portait que son brayet noir symbole de son statut, bande de tissu tissée par sa mère passant entre les jambes et retenu par une ceinture. Sa face et son corps étaient matachés de différentes couleurs. Son large torse de bronze n’affichait plus que des colliers de perles et de plumes. En face sur l’autre mound les prêtres préparaient la cérémonie à venir. Contrairement à ses oncles, il regrettait depuis toujours l’aide apportée aux Français qui les avaient remerciés en les spoliant des meilleures terres. De plus, le Grand-Soleil était très sourcilleux du côté de l’honneur et la réception que lui avait infligée le commandant Etcheparre, était plus qu’il ne pouvait, qu’il ne devait en supporté.

De retour au Grand-Village, il avait décidé de réunir les principaux conseillers des villages Natchez. Il avait fait annoncer le temps et le lieu de l’assemblée, pendant que l’on préparait le feu du conseil. Par les routes qui menaient de leurs villages à la place centrale, réseau arachnéen qui couvrait la région, les chefs, les petits Soleils, arrivèrent les uns après les autres accompagnés de leurs guerriers. À la nuit, ils se réunirent au sein du temple, dans lequel le feu sacré perpétuel brûlait jour et nuit. Ils s’assirent autour, à mesure qu’ils arrivèrent, en ayant le soin de réserver la place d’honneur pour le Grand-Soleil. Les femmes, les filles et les jeunes gens étaient exclus de l’assemblée. Il s’agissait de délibérer secrètement.

améridiensQuand tous furent rassemblés, le Grand-Soleil s’assit sur sa litière que ses guerriers descendirent et montèrent d’un mound à l’autre sous le regard de son peuple qui sans savoir le pourquoi comprenait l’importance de ce qui se déroulait devant leurs yeux. L’un de ses membres plus que les autres devinait ce qui se passait et elle n’aimait pas. Assise en tailleur devant sa maison, Brazo-Picade, mère du Grand-Soleil, enfermée dans son mutisme, savait qu’elle ne pouvait rien faire, elle n’avait plus le poids de jadis sur les décisions du cacique. La vieille femme était opposée à toute confrontation avec les Français, dont elle avait déjà pu évaluer, sur des membres de sa famille, la capacité de vengeance.

Dans la hutte autour du feu, étaient installés, formant un large cercle, les petits Soleils. Sur son trône, le Grand-Soleil attendait que les sorciers finissent leur danse sacrée. Au dernier pas, les tambours, qui scandaient les pas et les prières vers leurs dieux, se turent. Le Grand-Soleil prit la parole. « Dans les temps anciens, lorsque nous étions un peuple heureux et fort, notre pouvoir nous venait du cercle sacré de la nation, et tant qu’il ne fut pas brisé, notre peuple a prospéré. »  Avec tout le poids de sa perspicacité et de son autorité, il expliqua le dernier affront que le peuple Natchez avait reçu à travers lui puis dans une longue litanie, il énuméra toutes les fois où son peuple avait dû courber l’échine sous le joug des Français. Il conclut par : « — cela n’est plus tolérable ! ». Il n’avait jamais élevé la voix et cependant son message avait empli l’espace et s’était imprégné en chacun. Après un silence respectueux, ce fut petit soleil du village de Pomme-Blanche dont l’autorité était reconnue par tous et souvent en confrontation avec l’autorité du Grand-Soleil qui ajouta sa colère et sa honte à celle de ce dernier, avec qui il était cette fois en accord. Ce fut ensuite le tour du petit soleil de Terre-Blanche qui rappela sa tristesse à la perte de ses terres confisquées deux décennies plus tôt. Les plus cléments d’entre eux, les plus conciliants ne purent aller à l’encontre des plus belliqueux, l’affront au cacique était par trop offensant. Si le conseil dura longtemps, ce ne fut pas faute d’un accord unanime, mais chacun tint à verser sa rancœur, ce fut au petit soleil qui avait le plus souffert, tous voulaient démontrer leur plein accord, leur solidarité à leur roi. Pas un n’alla à l’encontre du Grand-Soleil, les soleils de Farine, Jenzenaque, Pomme-Blanche, Grigra, et Tiou acceptèrent le plan. Ils décidèrent à l’unanimité d’en finir avec leur persécuteur et, par la même occasion, de se débar­rasser de tous les Français qui s’étaient approprié les terres les plus fertiles de la région. Le Grand-Soleil décida d’envoyer secrètement des émissaires dans toutes les tribus. Celles dont les chefs accepteraient le plan recevraient, en guise de calen­drier, un faisceau constitué par un certain nombre de bûchettes, lequel marquerait la quantité de jours qu’il y avait à attendre jusqu’à celui auxquels tous devraient frapper tous les Français à la fois. Chaque chef tirerait tous les matins une bûchette du paquet, la casserait et, quand il n’en resterait plus, attaquerait avec ses guerriers les objectifs fixés.

*

Les Natchez obtinrent l’alliance de plusieurs autres nations. Les Alibamons, les Yazous, les Bayagondas, les Quapaus, les Avoyelles répondirent favorablement à cette invite funeste. Les Chactas formeraient des commandos qui s’en iraient à Biloxi, à Mobile et jusqu’à La Nouvelle-Orléans pour exécuter les colons et s’emparer de leurs femmes et de leurs esclaves. Les Chicachas, bien que, eux aussi ennemis des Français et alliés des Anglais, préférèrent ne prendre aucun risque refusant d’intervenir directement contre les colons du Fort Rosalie. L’issue de cette rébellion leur paraissait incertaine, mais ils promirent de garder le secret… et de recueillir les blessés !

*

Pendant ce temps, le périple de François de Montigny, du lieutenant Saint-Amat et du sergent Brenville tournait à la tragédie.

Le troisième jour, la nuit tombant rapidement comme toujours, les trois hommes amarrèrent leur embarcation et montèrent leur campement. François de Montigny, qui était le plus pressé des trois, obligeait ses comparses à avancer le plus longtemps possible tout le long du jour donnant les derniers coups de rames parfois à la nuit tombée. Il voulait raccourcir autant que possible le temps du voyage estimé à presque une semaine. Mais au petit jour quand ils voulurent reprendre leur voyage, quelle ne fut pas leur stupeur de découvrir que leur embarcation avait disparu. Mal attachée, elle avait été emportée par le courant. 6418e9ae637bc4658e14927443f9a167.jpgFrançois de Montigny s’emporta contre ses comparses oubliant que c’était lui qui avait noué la corde d’amarrage. Une bagarre se déclencha entre monsieur Saint-Amat et lui, le premier, fatigués de toutes les remarques désobligeantes ponctuant les moindres ordres de Montigny, explosa devant cette mauvaise foi évidente. Un crochet bien dirigé vers la mâchoire de Montigny clôtura les propos furieux qu’ils échangeaient. Brenville releva Montigny qui fit immédiatement ses excuses à Saint-Amat, admettant en son for intérieur sa mauvaise foi. Leur situation n’en était pas moins critique, au milieu de rien, entre forêt vierge et marécages. Ils devaient donc aller à pied jusqu’à La Nouvelle-Orléans avec tous les dangers qui se multipliaient, les Indiens, le manque de nourriture et le risque d’être rattrapé avant que d’avoir atteint le gouverneur, car ils ne doutaient pas que l’on soit à leur poursuite. De plus, cela rallongeait considérablement le temps de leur voyage. N’arriverait-il pas trop tard pour prévenir du danger d’une guerre avec les Natchez ?

L’automne avait commencé à répandre ses teintes sur la forêt, quelques-unes des touches de sa brillante palette se répandaient déjà sur les feuilles du laurier Sassafras, du sumac, du persimmon, du Tupelo. Le jaune, l’orange, l’écarlate, le cramoisi, et bien des teintes intermédiaires resplendissaient sous les rayons du soleil, mais l’éclat de ce spectacle était bien loin de leurs pensées. La pluie et le froid qui en cette saison était plus courant leur étaient plus sensibles, les imprégnant de leur désagrément. Fatalistes, ils se mirent en marche au milieu du territoire des Indiens Tunicas, chargeant sur eux le plus possible armes, munitions et nourriture, abandonnant le superflu. Pendant des jours, ils avancèrent au sein de la nature sauvage sans quitter la rive Est du fleuve. La forêt haute et sombre composée principalement de cyprès n’en finissait plus. Ils guettaient d’un côté le sous-bois de peur d’en voir surgir quelques bêtes féroces ou des Indiens et de l’autre le fleuve sur lequel pouvaient circuler aussi bien des amis que des ennemis. François de Montigny désespérait, il n’en faisait pas part à ses amis de peur de relancer des querelles inutiles. Alors qu’il ruminait une nouvelle fois ses sombres pensées, Brenville les alerta, sur le fleuve plusieurs canoës transportant des Indiens Houmas remontaient vers eux. Ils se tapirent, se rendant invisibles à leurs yeux, dès qu’ils furent assurés de ne plus être vus, ils avancèrent avec précaution, mais ils se rendirent compte qu’en fait ils se rapprochaient d’un village. Après avoir échangé leurs avis, ils décidèrent qu’ils étaient préférables de contourner largement la tribu, n’étant plus sûrs de sa nature pacifique. Très vite, ils rencontrèrent des marais, ils errèrent au hasard, sans certitude de se diriger dans la bonne direction. Ils avancèrent péniblement à travers des eaux stagnantes, s’enfonçant dans les marécages, ou grimpant sur de grands troncs abattus. Ils faisaient s’enfuir le peuple de la forêt, qui le faisait avec force de cris, en rampant, courant ou s’envolant. Les oiseaux piaillaient, glapissaient. Le hibou de marais huait, la grenouille bœuf trompetait, les alligators mugissaient entrouvrant leurs mâchoires décharnées avant de s’écarter. Leur marasme atteint son comble quand Brenville se fit mordre par un serpent. Malgré le garrot, sa jambe prit une couleur noirâtre et le jeune sergent se mit à délirer. Ils se crurent perdus, mais la chance ne les avait pas oubliés, dans cette nature sauvage, immense, où les humains étaient si rares, le miracle voulu, qu’ils tombèrent au bord d’un bayou sur un groupe de contrebandiers. Et quelle ne fut pas la surprise de Montigny, c’était l’équipage d’Alboury avec lui-même à la tête de plusieurs pirogues. Le contrebandier avait récupéré un lot de marchandises de pirates espagnols, et comme « l’Indépendance « ne pouvait naviguer dans le labyrinthe des bayous, il l’avait momentanément troqué pour une armada de pirogues.

Les trois militaires du Fort-Rosalie débarquèrent sur les quais de La Nouvelle-Orléans après plus de deux semaines de voyage. François de Montigny n’avait pas mis le pied sur le quai qu’il avait décidé de se rendre chez le gouverneur. Le lieutenant Saint-Amat ne pouvait que le suivre, sachant qu’aucun argument ne ferait changer d’avis celui qui avait décidé d’être le messager de mauvais augure. Il eut préféré être plus présentable, mais à juste titre ils étaient dans l’urgence. Ils abandonnèrent le sergent Brenville à Alboury, qui les rassura, il mènerait le convalescent jusqu’à l’hôpital. Un de ses hommes avait déjà fait le nécessaire et lui avait enlevé le venin, la fièvre le quittait peu à peu.

*

Les deux hommes traversèrent à grandes enjambées la place d’armes afin de se présenter au pavillon, siège du gouvernement. Ils évitèrent les chalands et la foule qui s’activait sur le marché, foule inconsciente de ce qu’elle encourait. Si le lieutenant Saint-Amat se demandait comment se faire introduire auprès du gouverneur et comment lui exposer le problème, du moins celui qu’il conjecturait, François de Montigny, le plus simplement du monde, ne songeait qu’à s’annoncer. Il ne lui venait pas à l’idée qu’il ne soit pas reçu, pas un Dumont de Montigny, pas plus que l’on ferait la sourde oreille à un sujet de si grande importance.

Dès la porte, ils furent arrêtés par un des deux gardes, qui firent appeler l’ordonnance du Gouverneur. Le pavillon était devenu en plus du siège du gouvernement, l’hôtel particulier du gouverneur, aussi il n’était plus ouvert à tous. « — Je suis François Benjamin Dumont de Montigny, je souhaite voir d’urgence monsieur le gouverneur. 

— Monsieur, j’ai le regret de ne pouvoir accéder à votre requête. Monsieur le gouverneur reçoit. – L’ordonnance avait constaté la triste mine et l’accoutrement des plus loqueteux des deux hommes. Comme il n’avait pas l’avantage de connaître ne serait-ce que l’un des deux, il ne savait que penser. Derrière ceux-ci, le garde qui les avait introduits hochait la tête en signe d’assentiment, ils étaient bien ce qu’ils annonçaient être, l’ordonnance sourit afin de remercier son subalterne. – Je peux toutefois présenter votre demande ultérieurement ?

— Non ! non ! Ce n’est pas possible, c’est urgent, des vies sont en jeu. Allez voir monsieur de Périer, annoncez-moi, il me recevra, ce que j’ai à lui dire est de trop grande importance pour qu’il me refusât une entrevue. Surtout, insistez sur le caractère urgent de la situation.

L’ordonnance hésita. Les deux hommes n’étaient guère présentables, bien sûr, mais si vraiment un drame s’était ou allait se dérouler, il valait peut-être mieux déranger le gouverneur. Il ne risquait rien à lui en faire part, une rebuffade, tout au plus. Il laissa les deux hommes dans le vestibule sous la garde des hommes en faction.

*

Le gouverneur Périer et son épouse recevaient à leur table monsieur de la Chaise, son épouse, leurs enfants, les conjoints de ceux-ci et deux couples de leurs amis, les Villars du Breuil et les Fleuriau. La scène respirait le raffinement, madame  de Périer avait fait tout son possible pour que l’on se croie à Paris à défaut d’être à Versailles. Meubles et vaisselles avaient suivi dans ses bagages et paradaient désormais dans toutes les pièces occupées par le couple. La conversation allait bon train, des nouvelles de France étaient arrivées, aussi étaient-elles commentées avec enthousiasme. Sur l’instant, personne ne fit, vraiment, attention à l’entrée de l’ordonnance. Les messieurs avaient fait glisser la conversation sur la fondation du port de Baltimore dans la région du Maryland, car, de bien entendu, tous faisaient très attention à ce qui se passait chez les Anglais. Il traversa la pièce dans laquelle avait été installée la longue table des convives. Il s’approcha près du gouverneur et attendit que celui-ci lui demandât ce qu’il voulait. Cela fait, il se pencha à son oreille : « — excusez-moi monsieur le gouverneur, mais monsieur Dumont de Montigny désire expressément s’entretenir avec vous sur un sujet à caractère urgent.

— Comment ? Monsieur de Montigny est ici ?

— Oui, monsieur le gouverneur, il attend avec un autre homme dans le vestibule. – l’ordonnance fut surprise du ton, mais il savait déjà qu’il avait eu raison d’en informer son supérieur.

— Montigny ? Celui que nous avons affecté à la concession Terre-Blanche-Marie à Fort-Rosalie ? intervint monsieur de la Chaise, reposant sa fourchette sur le bord de son assiette.

Edwin Austin Abbey 1852-1911.jpg— Celui-là même ! — répondit le gouverneur. — Celui que le commandant Etcheparre a dénoncé comme déserteur et insubordination. Il se serait évadé de sa geôle dans laquelle il avait été incarcéré suite à une altercation avec son supérieur. 

— Quelle outrecuidance ! — intervint mademoiselle  de la Chaise, la plus jeune des filles du commissaire ordonnateur. – Quelle inconséquence !

— Tout doux, ma fille, les apparences ne sont pas toujours ce qu’elles paraissent. Savez-vous par ailleurs quelles sont les raisons de l’altercation entre Montigny et le commandant Etcheparre ?

— À vrai dire non ! Une question de préséance, je suppose, connaissant l’homme et son passif.

— Que comptez-vous faire gouverneur ?

— Le mettre aux fers, il n’est pas question d’ignorer l’accusation du commandant Etcheparre, tout au moins en attendant un supplément de renseignements. – Même s’il ne portait pas dans son estime le commandant du Fort-Rosalie, il ne pouvait ignorer les faits et ne pouvait admettre de désordre dans ses rangs. Sur ce, il n’appréciait pas plus Montigny que sa suffisance agaçait.

— C’est un fait, c’est la meilleure chose à faire, il est fort dommage que ce monsieur de Montigny soit si peu souple d’esprit. Il n’a décidément aucune gratitude envers ceux qui l’aident. Je ne sais ce que je vais pouvoir dire cette fois au duc de Belle-Isle, car après tout c’est son protecteur, il va donc falloir que je lui fasse part des mésaventures de son protégé. Cet homme va finir par nous faire croire que monsieur de Bienville avait de la clairvoyance, tout au moins sur ce cas.

Le gouverneur se retourna vers son ordonnance, ayant oublié au milieu des désagréments politiques et hiérarchiques à venir que lui causait l’homme, l’objet de sa présence, et lui ordonna de mettre les deux hommes aux fers. L’ordonnance ne fit aucune objection et se retira, laissant la place aux esclaves portant le plat suivant, un plat de tortue des plus curieux mais que tous trouvèrent succulent, madame du Breuil félicitant l’épouse du gouverneur pour son cuisinier. La conversation reprit, tous, négligeant le cas des deux solliciteurs.

*

L’ordonnance revint accomplir ses ordres. Il appela un escadron et encadré par eux, entra dans le vestibule. Le lieutenant Saint-Amat et monsieur de Montigny comprirent sur l’instant la situation. « — Messieurs, j’ai ordre de vous mettre aux fers, pour évasion et insubordination. » Saint-Amat sentit le découragement l’envahir. « — Tout cela ! Pour ça ! » pensa-t-il. Il n’était pas surpris et avait envisagé cette éventualité, mais il avait fini par se laisser bercer d’espérance devant l’assurance de Montigny. Fataliste, il se laissa saisir sans mot dire. François de Montigny sûr de son fait, ne comptait pas se laisser parquer comme un mouton pour l’abattoir. Il vitupéra, insista, haussa la voix, espérant être perçu par le gouverneur, quelque part dans le bâtiment. « — Monsieur, s’il vous plaît, je n’ai pas le choix, il faut que je vous fasse emmener, veuillez suivre les gardes sans résistance. » Montigny résista, sans violence, mais ajouta : « — Mais monsieur, ce sont les Natchez ! Les Natchez, ils vont s’insurger, si ce n’est pas déjà fait ! »

*

Le Grand-Soleil, comme tous les matins, attendait l’apparition des premiers rayons du soleil. Au premier effleurement sur le mound qui supportait le temple du Grand-Village Natchez, il rendrait hommage à Kije-Manitou, l’esprit de l’esprit. Il tenait par la main son fils aîné, Petit-Renard. Le petit garçon, âgé de cinq printemps, avait obtenu l’autorisation d’accompagner son père lors de son rituel journalier, la prière au soleil. Lorsque l’horizon frémit d’un liseré d’or, le Grand-Soleil entra dans le temple éclairé seulement par le feu sacré que les sorciers du village maintenaient toujours en vie. Au côté du foyer, attendant leur roi, les yeux mi-clos, les sorciers se tenaient assis en tailleur.

Le grand soleil commença à psalmodier sa litanie. Son fils à ses côtés, figé par la concentration, fier, mais un peu inquiet d’être là, regardait les ombres dansantes sur les parois du temple. Le petit garçon se demandait si le grand manitou allait apparaître. Lorsque la dernière prière s’arrêta, Petit-Renard attendit l’apparition présumée, mais rien ne vint. Il fut très désappointé, cela ne pouvait pas être que cela. À ce moment-là, son père prit dans un faisceau de roseaux l’un d’eux, le rompit et le jeta dans les flammes du feu sacré. Avant que de sortir, Petit-Renard qui avait remarqué le geste de son père supposa que c’était une offrande à leur dieu. Il en déduit que si Kije-Manitou ne se montrait pas, c’était tout simplement que l’on n’avait pas donné assez à manger au feu sacré, et comme personne ne le regardait, il en prit une poignée et répéta le geste de son père. Il les jeta dans le feu. Mais il ne fut pas plus exaucé, alors déçu, il suivit son père.

*

« Les Natchez vont s’insurger ! » La phrase hanta l’esprit de l’ordonnance impuissante. Monsieur Périer pris dans les affaires de la colonie oublia ses prisonniers d’autant qu’il avait envoyé une estafette jusqu’à Fort-Rosalie pour connaître les dessous de l’affaire. Dans la prison de la nouvelle caserne, Saint-Amat prenait son mal en patience pendant que Montigny s’impatientait, invectivant à longueur de journée, réclamant chaque fois qu’il le pouvait une entrevue avec le gouverneur.

Peydédaut Blanche-Marie  (Jean-Baptiste Greuze, Étude d'expression .pngÀ la concession de Jean Roussin, malgré le calme apparent de la région, les habitants, pour des raisons diverses, n’oubliaient pas François de Montigny. Marie se faisait un sang d’encre, dissimulant le plus possible à son entourage son tourment et ne partageant ses inquiétudes qu’avec Blanche-Marie. Depuis son départ, aucune nouvelle ne leur était parvenue, et le voyage était si long et si périlleux jusqu’à La Nouvelle-Orléans. Sa confidente la rassurait du mieux qu’elle pouvait, bien qu’elle partageât ses doutes sur le déroulement du périple. Et les propos échangés la veille du départ des trois hommes, insidieusement, la taraudaient. N’était-il pas à l’aube d’une sédition des Natchez ? Bien sûr, tout était calme, aucun incident n’était à déplorer, aucune friction entre les Français et les Natchez depuis le banquet n’avait eu lieu. Cela n’empêchait pas Blanche-Marie d’être sur le qui-vive, d’autant qu’elle avait remarqué que Jean prenait moult précautions quant à leur sécurité. Quand il se déplaçait avec elles, Jean emmenait plus d’hommes et armait, même les nègres. Dès le jour tombé, il rentrait et vérifiait que tout était bien barricadé. Deux fusils étaient continuellement armés, prêts à l’usage, il vérifiait leur bon fonctionnement tous les soirs. Prise dans ses propres inquiétudes, qui n’allaient pas plus loin que le manque de nouvelles de François de Montigny et de ce qu’elle imaginait de cette absence, Marie n’avait pas constaté celles de son époux. Jean culpabilisait, son rival avait peut-être raison, il aurait dû emmener sa famille à La Nouvelle-Orléans. Chaque jour, il se posait la question, elle ne quittait plus ses pensées et néanmoins il remettait sa décision.

Au Fort-Rosalie, bien sûr, le commandant Etcheparre avait lui aussi bien des pensées pour Montigny, et elles n’étaient pas bonnes. Il avait envoyé dès son évasion une lettre au gouverneur, espérant qu’elle arrive avant le fugitif. Et contre toute attente, ce fut le cas. L’évadé et ses acolytes avaient disparu entre le fort et La Nouvelle-Orléans. Son humeur devenait sombre à la pensée que cet insupportable lieutenant puisse arriver à bon port et convaincre le gouverneur. Il n’avait jamais aimé Montigny, toujours à redire, à contredire, faisant fi de ses ordres, visiblement persuadé qu’il était au-dessus de sa condition. Il espérait qu’une chose, ce fut que les alligators en aient fait leur repas. Quant aux Natchez, ils étaient très loin de ses préoccupations, tant la région n’avait jamais été aussi calme, il était sûr de les avoir matés une bonne fois pour toutes, un peu d’autorité avait pour lui réglé la morgue de ces sauvages.

Les planteurs de la région, bien que cela les surprît, n’étaient pas loin de croire comme le commandant. Les échanges avec les Natchez et autres tribus étaient plus que jamais cordiaux. Et bien qu’ils trouvassent cela étrange, ils trouvaient cela fort appréciable, et profitaient de cette période harmonieuse pour multiplier les échanges commerciaux et autres.

*

Cette paix supposée n’était que calme apparent, la cacique Brazo-Picade le savait bien. La mère du Grand-Soleil était bien placée pour le savoir, si elle ne connaissait pas les tenants et les aboutissants, elle avait toutefois compris que son fils était sur le pied de guerre. Sans choix et avec diplomatie, elle souffrait les colons français qui l’avaient couverte de cadeaux du temps où son frère était le Grand-Soleil. Elle affectionnait les nouveautés qu’ils avaient amenées avec eux, cela elle voulait bien l’admettre, mais cela ne l’amenaient pas à aller l’encontre des intérêts de son peuple. Elle était pleine de tergiversations, elle ne pouvait s’empêcher de penser à tous les morts qu’une guerre entre les Français et son peuple allait immanquablement engendrer. Ne pouvant partager ses angoisses, dévorée de tourments, elle décida de se tourner vers le grand Manitou, peut-être l‘aiderait-il ?

Ayant traversé la rivière Blanche, elle marcha tout un jour jusqu’au mound ancestral d’un Grand-Soleil. Elle alluma un feu sur les traces du foyer d’un ancien feu sacré. Elle se prépara une décoction puis mâcha lentement, longuement, du peyotl. Le temps s’arrêta, elle percevait le moindre son, le vol d’un oiseau planant haut dans le ciel, le couinement d’un petit polatouche, le craquement d’une brindille sous le poids d’un serpent, l’air passant dans les herbes. Elle flottait dans le parfum de la nature, de la vie, puis elle entendit une voix caverneuse, celle de Kije-Manitou, l’esprit de l’esprit. Il lui tendit la main, elle ne le voyait pas vraiment, elle devinait un homme d’une grande beauté qui était autant un guerrier aux muscles luisants qu’un vieux sage blanchi par le temps. Elle le suivit sans résistance, se sentant tous les âges de la vie. Elle était légère comme la brise autant que lourde comme la roche. Il la mena sur un mound, plus haut que les autres, elle s’y allongea sur le ventre et regarda en bas. D’un doigt, il lui montra où regarder. Elle n’en crut pas ses yeux. Elle était horrifiée, une profonde tristesse, une intense amertume, l’engloutit. Puis la colère la submergea, elle hurla de rage telle la louve, son cri l’a sorti de son voyage initiatique, elle ouvrit les yeux sur une lune ronde. Il lui sembla qu’elle aurait pu la toucher en tendant le bras. La fraîcheur de l’air l’a saisie, elle s’enroula dans sa couverture et s’endormit. Elle fut réveillée par un léger picotage sur sa joue, une mésange bicolore à petits coups de bec furtifs et légers semblait vouloir la sortir du monde des songes. D’un geste, elle la repoussa, l’effraya. L’oiseau piailla avant de s’envoler.

La première chose, qui revint à Brazo-Picade, fut l’image fugace d’un enfant, son petit-fils, jetant au feu des roseaux, c’étaient des bûchettes extirpées d’un faisceau. Qu’est-ce que cela voulait bien dire ? Quel message se cachait dans cette scène ? Elle prit le chemin du retour vers le Grand-Village Natchez, quand elle réapparut en son sein, personne ne posa de questions, personne n’aurait osé lui demander où elle était pendant les trois derniers jours. Tout le long de son chemin de retour, elle chercha en vain le message que lui avait donné le Kije-Manitou. Ne sachant quoi faire de ce sinistre augure et envahie de ses images funestes, elle réfléchissait, retournant chacune de ses pensées en tous sens. Le plus simple eut été encore de prévenir les Français, mais elle ne pouvait se rendre au Fort-Rosalie pour raconter les menaces que son peuple faisait peser sur les colons.

*

Brazo-Picade (George Catlin (American artist, 1796-1872) Mee-chéet-e-neuh, Wounded Bear's Shoulder, Wife of the Chief.jpgLa mère du Grand-Soleil se décida pour une visite à la plus jeune de ses sœurs, épouse du soleil de Pomme-Blanche. Les habitants du grand Village-Natchez, tout comme leur roi, ne trouvèrent rien à redire sur cette équipée. Brazo-Picade en avait fait toujours qu’à sa tête, et ce n’était pas maintenant qu’elle était une vieille femme qu’elle allait changer. Elle avait décidé d’apporter en cadeau à sa sœur des étoffes fabriquées avec de la fibre de mûrier. Son peuple en avait toujours fait d’une qualité appréciée des autres nations et avait alimenté avantageusement les nombreux échanges avec leurs voisins même les Français. Les colis chargeaient sur le dos, deux esclaves Chactas, prises de guerre de son époux défunt, la suivraient derrière sa monture. Il y en avait pour deux bonnes heures de marche. Le temps était clément et les températures douces, ils n’auraient donc pas besoin de s’arrêter pour se reposer. Ils arrivèrent aux portes du village au milieu du jour. Ils traversèrent l’alignement régulier qui comme pour tout village Natchez amenait à la place centrale. Trônait face à elle le mound élevé, haut de la hauteur de deux hommes, et sur lequel avait été bâti le temple de Pomme-Blanche. Elle était née dans le village de Terre-Blanche, qui à ce jour était devenu une concession française, mais sa sœur comme elle, et comme toutes les femmes Natchez avait été mariée dans un village voisin. Ce fut comme cela, que sa sœur, plus jeune de cinq printemps, était devenue l’épouse du soleil de Pomme-Blanche. Elle était de ses trois sœurs, celle avec qui elle s’accordait le mieux, et depuis leur plus tendre enfance, elles s’étaient tout confié. Brazo-Picade se dirigea tout droit vers la maison la plus grande, sa venue avait été annoncée, aussi sa sœur vint à elle et se précipita dans ses bras. Elle l’entraîna à l’intérieur et lui proposa tout de suite de quoi manger et se désaltérer. Comme chaque fois qu’elles se retrouvaient, elles échangeaient des nouvelles des leurs.

*

Au centre de la girelle, la boule d’argile prenait forme entre les mains expertes de Tattoed. Ses mains couraient sur la terre humide qui prenait la forme bombée attendue du récipient. Elle était dans ce domaine l’une des plus adroites et comme les poteries Natchez étaient très demandées chez leurs voisins, elle ne faisait pour ainsi dire plus que cela. Vu son âge, on ne lui demandait plus rien d’autre, à peine un regard sur les enfants qui traînaient toujours autour d’elle. Elle laissait donc courir ses pensées tout à son aise, profitant du plaisir de son travail. Bien que concentrée, elle perçut la venue de ses amies d’enfance, la Brazo-Picade et sa sœur. Son ouvrage achevé, elle se consacra à ses amies.

À l’ombre d’un arbre, elles s’assirent et se lancèrent dans une conversation riche de souvenirs, puis elles en vinrent au temps présent et celui-là les inquiétait. Aucune d’elles ne sut après coup qui avait parlé la première d’une guerre éventuelle, mais cette peur fut très vite le cœur de leurs échanges. Elles avaient constaté que les guerriers s’y préparaient, la mère du grand soleil avoua avoir vu le stock de projectiles, objets meurtriers, que les hommes entassaient au fur et à mesure qu’ils les confectionnaient. Comme ses compagnes qui admirent les avoir vus à l’œuvre, elle savait qu’avant de s’engager sur le sentier de la guerre, chaque guerrier Natchez devait fabriquer vingt flèches. Effarées, de ce qu’elles constataient et admettaient, le silence s’installa entre elles. Elles ne savaient quel parti prendre et malgré l’affection et la confiance qui les liaient, aucune d’elles n’osait émettre une idée, un avis. Déjà rongées par un conflit intérieur, elles étaient inquiètes des conséquences qu’aurait le moindre mot. Elles savaient désormais que la guerre était en route, qu’elles n’avaient pas le moyen de l’interrompre ni de faire fléchir le cours des événements. Ce fût Brazo-Picade, qui rompit le silence, et précédé d’un soupir de lassitude, elle engagea sans conviction la conversation sur un autre sujet sur lequel elles pourraient agir. Les vieilles femmes furent soulagées et les échanges, bien que moins vifs, reprirent, trop empreints des drames à venir, des êtres chers qu’inévitablement elles allaient perdre.

*

Les trois vieilles avaient toutefois oublié l’apprentie de Tattoed, Stelona, qui était aussi la nièce de Brazo-Picade, la fille d’une autre de ses sœurs. Elle n’avait pas quitté son tour de potier, même si, écoutant avec attention, elle ne le faisait plus tourner depuis longtemps. Ce qu’elle venait d’entendre lui avait fait réaliser ce qu’elle et toutes les femmes du village avaient remarqué, sans y apporter vraiment attention, le comportement belliqueux et soudainement mystérieux des hommes. Et s’ils n’avaient rien dit, leur conduite avait depuis longtemps dévoilé leur mystère. Et la conversation des trois femmes éclairait d’un jour nouveau, leur activité. C’était évident, mais aucune femme n’avait voulu y croire. Stelona (Sacred mountain by Aixuan.deviantart.com .jpgStelona réalisa avec quelle ampleur, cela était prévu. Tous les hommes sans exception s’étaient préparés, et il lui revint à l’esprit les allers et venus des hommes d’un village à un autre, la venue de messagers d’autres nations. Ce n’était donc pas une petite échauffourée qui se préparait, mais une guerre d’une grande ampleur. Elle était catastrophée, car Stelona, elle aussi avait un secret, elle était tombée amoureuse d’un blanc, et pas de n’importe lequel, d’un lieutenant du Fort-Rosalie.

Stelona était, parmi les Natchez, reconnue comme une des plus belles filles de ce peuple. Et depuis sa puberté, comme le miel attire les abeilles, elle aimantait les garçons. De nature posée et réservée, contrairement à la plupart de ses amies, elle n’avait cédé à aucun, jusqu’au lieutenant du fort. Elle avait croisé son regard pour la première fois alors qu’elle accompagnait Tattoed au fort pour livrer des cruches et autres récipients pour un banquet donné par les blancs. Son corps à sa vue avait été parcouru par un long frisson, il était si beau avec ses cheveux blonds et ses yeux couleur du ciel. Elle savait déjà que pour lui elle allait trahir son peuple, car elle ne pouvait pas envisager de vivre sans lui, l’idée de le perdre laissait un vide infini en elle.

épisode 015

Jim Blanchard (Magnolia Mound Plantation House.jpg

Les soupirants, 27 novembre 1729

Le chiot maladroitement courait derrière une abeille et à sa suite le petit Roussin cahin-caha le poursuivait. Depuis l’ombre de la galerie, Brutus à ses pieds, Blanche-Marie tout en lisant, surveillait d’un œil les péripéties maladroites de l’enfant. Un mouvement brusque du molosse lui fit lever la tête, remarquant une présence, elle se redressa tout en appelant Abigaël qu’elle savait être à la portée de sa voix. La négresse arriva le sourire aux lèvres. « — Abigaël va prévenir madame Roussin, un visiteur arrive. » Elle se demandait qui cela pouvait être. Il était trop loin pour qu’elle puisse le reconnaître. Elle appela le garçonnet et rajouta : « — Emmène le petit, s’il te plaît ! »

Elle s’approcha du bord de la véranda. La journée était ensoleillée et à cette heure matinale, les rayons du soleil étaient crus et faisaient miroiter tout ce qu’ils touchaient l’obligeant à plisser des yeux pour observer l’homme qui venait. Elle pencha légèrement la tête sur le côté, mais son scepticisme s’envola. Elle allait crier afin de faire presser Marie, car elle venait de découvrir l’identité du visiteur, mais elle fut interrompue dans son élan. Son amie était derrière elle, finissant de se recoiffer, ramenant ses cheveux dans un semblant d’ordre. « — Qu’est ce qu’il y a, Blanche-Marie  qui vaut la peine de me lever malgré ma migraine ? » Sa compagne sourit tout en la regardant ramener son manteau flottant autour d’elle, Marie était toujours soignée dans sa mise. « — Je crois que cela en vaut la peine Marie, il me semble ne pas me tromper en vous disant que nous avons la visite de monsieur  de Montigny.

— De qui ? Marie leva la tête vers l’allée. Effectivement à grandes enjambées s’avançait François de Montigny. Elle sentit ses jambes ramollir puis son cœur manquer un battement et sans plus réfléchir, elle dévala les marches et se précipita à sa rencontre. Le souffle court, elle tomba dans ses bras, il se pencha, il l’embrassa, et là elle réalisa ce que l’émotion avait provoqué. Elle le repoussa, reprenant le contrôle de ses émotions. Elle le prit par le bras et l’entraîna vers la maison. « — Mon Dieu ! Mais où étiez-vous ? Que s’est-il passé ? Mais parlez donc !

— Tout doux, Marie, du calme, je vais tout vous dire. Il souriait béatement de bonheur, dans ses espoirs les plus fous, il n’avait jamais songé recevoir un tel accueil, un tel espoir.

Blanche-Marie, que la scène avait surprise et gênée, s’était éclipsée à l’intérieur de la maison et avait envoyé en échange Zaïde porter des rafraîchissements. L’esclave posa une carafe et des verres sur la table installée avec des fauteuils dans la galerie, alors que sa maîtresse s’y installait avec son invité. Marie s’était calmée, avait repris la maîtrise de ses sens, elle s’installa dans un des fauteuils et par coquetterie arrangea sa mise autour d’elle. Il s’assit à ses côtés, lui prenant la main, elle n’avait pas assez de volonté pour la retirer. « — Mon voyage, avec messieurs Saint-Amat et Brenville, n’a pas été de tout repos. À vrai dire, il a tourné à la catastrophe. Je vous passe les détails, pour l’instant tout du moins, pour aller à l’essentiel. Nous avons mis trois fois plus de temps que prévu, et à notre arrivée, nous avons été emprisonnés, tout au moins Saint-Amat et moi-même.

— Encore ! Mais le gouverneur ne vous a donc pas reçu ? Écouté ?

— Si fait. Mais trois semaines plus tard. Nous avons bien cru dans ce laps de temps être oubliés.

— Oh, non ! ici, pas un jour ne s’est écoulé sans que nous nous inquiétions.

Blanche-Marie, qui par discrétion s’était installée dans la pièce adjacente à la scène et qui par la porte-fenêtre ouverte écoutait, opina du chef à la réflexion de son amie. Elle ne tenait pas à espionner le couple, mais elle était curieuse de nouvelles fraîches, car elle n’avait pas non plus reçu de lettres de Martha, ce qui l’inquiétait.

— C’est aimable Marie et cela me fait chaud au cœur. Le gouverneur nous a reçus, car en fait il avait reçu un courrier de Fort-Rosalie, enfin plus exactement de Monsieur Kolly de Terre-Blanche. Il semblerait que celui-ci ait rendu avec justesse mon altercation avec Etcheparre. Toujours est-il que cela m’a permis de recouvrer ma liberté à défaut de mon affectation. Par contre, le gouverneur n’a rien voulu entendre quant à une possible révolte des Natchez.

— Il n’a peut-être pas tort, François, depuis votre départ, il n’y a eu aucun incident.

— Oh ! Marie ! Ne vous fiez pas à ce calme apparent. Les Natchez sont un peuple belliqueux, ils n’ont pu tolérer, sans aucune réaction, un tel affront envers leur cacique. Je gage que cela viendra.

Marie frissonna à cette assertion qu’elle pressentait plausible. Montigny de toute façon ne pouvait admettre qu’il eut tort. Quant à Blanche-Marie, elle lui donnait raison, elle avait trouvé étrange qu’il n’y ait aucune réaction suite à ces événements.

— Enfin ! Toujours est-il que le gouverneur n’a rien voulu entendre, et si je suis revenu c’est uniquement pour vous, pour vous vous soustraire à ces dangers prévisibles.

colonial-dress-1.jpgMarie retira sa main, elle sentit qu’elle ne contrôlait plus la situation, elle prévoyait un danger bien plus proche dont elle ne savait comment se sortir. Elle chercha un prétexte pour faire dévier la conversation. Elle se leva, prévoyant d’appeler Blanche-Marie, ce qui interromprait ou tout au moins freinerait l’entreprenant. Sentant la jeune femme lui échapper, suivant son mouvement, il se leva aussi. « — Marie, je suis venu vous chercher !

— Me chercher ! Mais vous n’y pensez pas, Jean ne voudra pas !

— Et bien s’il le faut, Marie. Il faudra le faire sans son consentement !

— Mais non ! soyez sensé, je ne saurai laisser ma famille, pour un supposé danger. Enfin, François, reprenez vos esprits.

Blanche-Marie était restée figée à l’annonce, et se demandait comment réagir, le bon sens de son amie la rassura. Mais à quoi pouvait bien penser Montigny, enlever Marie, l’épouse d’un de ses amis, quel scandale. Afin d’aider son amie, elle décida de la rejoindre, elle se leva doucement et s’apprêta à faire le tour pour arriver au côté opposé de la scène, afin de ne pas donner l’impression d’avoir écouté. Mais Montigny, que la réaction de la jeune femme contrariait, la prit dans ses bras afin qu’elle ne le fuie pas. Gênée, ne sachant plus que faire ni comment se comporter, elle essaya doucement de le repousser. « — Marie, vous êtes ici en trop grand danger. Je mourrai à l’idée de vous perdre. Emmenons votre fils, puisque Jean n’est pas raisonnable.

— Mais voyons François, c’est vous qui n’êtes pas raisonnable. Quitter mon foyer ? Mon époux ? Pour une peur infondée ? J’y perdrai ma réputation, non, non, abandonnez cette idée, elle est irréalisable !

— Non ! non ! Marie, écoutez-moi. Il faut me suivre, je ne peux vous laisser.

Tout en parlant, il resserrait son étreinte, elle essayait en vain de se défaire de l’étau de ses bras. Comme elle n’arrivait pas à le repousser, elle commença à avoir peur, à se débattre. Elle haussait la voix, espérant attirer Blanche-Marie, mais ce ne fut pas elle qui surgit sur les lieux, ce fût Jean. À sa grande surprise, il tomba sur la scène et ne vit qu’une chose, sa femme dans les bras de Montigny. La colère l’aveugla sur l’instant, la jalousie incendia ses entrailles. Sans plus réfléchir, il tomba sur le couple surpris par sa brusque apparition. Il repoussa son épouse qui défaillit sous l’émotion dans un des fauteuils. Tira Montigny par un pan de sa veste, lui faisant faire une volte-face, puis, d’un coup de poing, l’envoya débouler dans les escaliers. Le temps qu’il se releva, Jean attrapa son fusil, qu’il avait laissé tomber pendant la prise de corps et le pointa vers lui. Blanche-Marie entre-temps s’était précipitée auprès de son amie inconsciente. « — Non ! Jean ! Ne tirez pas, vous le regretteriez ! » La jeune fille réalisa que c’était elle qui instinctivement avait crié. « — Elle a raison, Jean. Vous ne pouvez pas me tirer comme un vulgaire lapin sur le devant de votre porte.

— Soit ! Mais déguerpissez et ne revenez jamais, sans quoi cela sera sans somation ! Et évitez de me croiser !

François de Montigny ne se le fit pas redire, et le cœur en berne, il repartit vers le fleuve.

*

Le lieutenant Jean Macé, appuyé au tronc rugueux d’un chêne, attendait. Elle allait venir comme chaque soir depuis les premiers mots échangés, de cela, il n’avait aucun doute. Il rêvassait tout en admirant le reflet de la lune sur les eaux sombres de l’étang qui s’étendait devant lui. Il commença à s’inquiéter quand le miroir d’eau fut empli de la lune, car elle trônait au-dessus de lui. Le temps s’écoulait et le milieu de la nuit était là, la jeune Indienne dont il s’était énamouré n’arrivait pas. Ne lui était-il pas arrivé quelque chose ? Une sourde inquiétude pénétra en lui. Depuis qu’il l’avait vu, il n’avait d’yeux que pour elle et toutes ses pensées allaient vers elle. Ses amis se moquaient de lui, car beaucoup d’entre eux vivaient en concubinage avec une sauvageonne et trouvaient ridicule l’importance qu’il lui donnait. Qu’elle soit une soi-disant princesse Natchez, les laissait indifférents, de toute façon à les écouter elles étaient toutes des princesses. Jean n’avait cure de ses propos, il ne voyait que ses grands yeux noirs, ses longs cheveux de la couleur de l’aile du corbeau, sa peau cuivrée, son rire grave, son accent rugueux quand elle parlait sa langue.

Le cours de ses pensées fut interrompu par le craquement d’une branche. Il se recula dans l’ombre des arbres et sans bruit se déplaça, au cas où il aurait été observé. Cela pouvait être un animal, mais cela pouvait être aussi bien un homme voire un Indien. Il avait dans sa ceinture son mousquet chargé, il s’en saisit, et vérifia qu’il avait bien à portée son coutelas. Il retint sa respiration et contourna en tapinois l’étang afin de prendre par revers celui qui semblait se cacher. Stelona (James Bama.jpgSa tension était à son comble, quand de la pénombre sortit Stelona tenant à la main la bride de son cheval qui boitait. Sortant lui-même de l’ombre il lui arracha un cri de stupeur. Le reconnaissant, elle lui tomba dans les bras. Il l’embrassa avec passion caressant ses cheveux, soulager de la voir enfin là. Il réalisa qu’il commençait à croire à un quelconque accident. Elle rit un instant de son empressement puis elle le repoussa avec un air grave, avant qu’il n’aille trop avant dans les jeux de l’amour. Il n’eut pas le temps de lui demander quoi que ce soit. Elle lui coupa la parole. Dans une suite de mots, que l’émotion hachée, elle entama sa confession. « — Jean, il se passe quelque chose de grave, je ne devrai pas te le dire, mais… mais je ne veux pas te perdre… — le jeune lieutenant planta ses yeux dans ceux de l’Indienne. Dans la lumière de la lune, c’étaient deux grands lacs sombres. Il plongea dedans, il y chercha sa peur, il y trouva la sienne. Il allait la perdre si elle continuait. Il savait qu’il ne pouvait faire autrement, il la laissa poursuivre attendant le coup de grâce. — les miens, Jean, les miens sont sur le pied de guerre…

— Je m’en doutais, Stelona, je ne savais pas quand cela allait arriver, Etcheparre est allé trop loin cette fois. Bien sûr.

— Jean, je crois que c’est encore plus grave que tu ne le crois, il n’y a pas que ma nation qui se prépare, des messagers de toutes les nations sont passés par Pomme-Blanche-Marie…, j’ai entendu la mère du Grand-Soleil dire que les hommes engrangeaient des munitions… Jean, ça va être terrible.

Son compagnon la regardait, attendri. Il l’a pris dans ses bras, la serra, pour la rassurer. Pour se rassurer. Il lui caressait les cheveux, l’un et l’autre pleuraient, ils savaient que les engagements qui allaient suivre les sépareraient irrémédiablement ; il ne pouvait en être autrement. Ils restèrent longtemps enlacés puis ils durent se séparer. Avant cela, Jean regarda ce qui faisait boiter le cheval de sa compagne, ce n’était qu’une grosse épine qu’il extirpa facilement. Il enfourcha sa monture, se pencha et embrassa la jeune fille une dernière fois. Ils prétendirent se revoir dès que possible. Infime espoir qui les aida à se quitter. Elle le regarda s’enfoncer dans la forêt suivant une sente tracée par quelques animaux au fil du temps. Elle était anéantie, son âme était plongée dans mille tourments. Elle venait de perdre l’homme qui était tout pour elle, car elle ne doutait pas que ce conflit à venir les empêcherait de se retrouver. Dans ce dernier geste d’amour, elle avait trahi les siens et avait sûrement corrompu le destin de son peuple. Les Français prévenus, les siens allaient sans aucun doute en subir les néfastes conséquences. Kije-Manitou, qu’avait-elle fait ? Mais qu’aurait-elle pu faire d’autre ? Son âme sombrait dans la folie. Aucune lumière n’apparaissait ni aucun espoir. Elle allait être la cause de nombreuses morts. Qu’avait-elle fait ? Ses yeux étaient brouillés par les larmes, elle marchait vers la masse devenue sombre de l’étendue d’eau à ses pieds. Elle ne pouvait retourner vers les siens, vers sa famille, elle ne pourrait plus les regarder en face, elle les avait trahis, il n’y avait pas d’autres mots. Elle entra dans l’eau, et se laissa immerger. Elle ne méritait que cela, son amour n’excusait rien.

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Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Le drame de Natchez ou Blanche-Marie Peydédau 12 et 13

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Épisode 12

Joseph Ducreux - Portrait of Pierre Choderlos De Laclos (1741-1803), officer and French writer (pastel and w:c on paper).jpg

Le moribond

Dans son bureau lambrissé, éclairé par de hautes fenêtres à ventaux du château de l’ombrière, le Marquis de Landiras de Montferrand, tout à sa charge de Grand Sénéchal de Guyenne, lisait son courrier, tout au moins celui qui lui était adressé en personne, le reste étant à la charge de ses secrétaires. La lettre qu’il décacheta l’intrigua. Elle lui était adressée par le vicomte de Castelnau de Saint-Mambert. Le nom ramenait à sa souvenance une histoire lointaine dont il avait éloigné de sa mémoire le déroulement et les détails. Le souvenir en était incertain, mais éveillait sa curiosité.

21 août 1729

De monsieur le vicomte de Castelnau de Saint-Mambert

À monsieur le marquis de Landiras de Montferrand

Monseigneur,

Je m’adresse à vous pour aboutir un dossier que vous avez été amené à traiter à l’automne de l’an 1721.

J’ai en ma possession des éléments qui permettraient de rendre pleine et entière justice à deux protagonistes alors injustement châtiés.

Je suis à ce jour moribond, atteint de fièvre typhoïde, je ne peux venir à vous.

Monsieur, pouvez-vous venir à moi ?

Veuillez agréer, monsieur, mes très respectueuses considérations.

Votre serviteur

Voilà qui avait de quoi perturber sa tranquillité d’esprit. Monsieur de Montferrand fouillait en vain dans sa mémoire, il avait tant réglé, tranché, jugé d’affaires, qu’il n’arrivait plus à se souvenir des tenants et des aboutissants de celle-ci. Cela l’agaçait désagréablement, il pressentait une histoire nauséabonde, il ne pouvait en rester là. Il demanda à son secrétaire d’aller rechercher un dossier qui devait être en toute logique au nom des Castelnau de Saint-Mambert.

La porte à peine fermée, le secrétaire du Sénéchal maugréait à l’idée de cette recherche. Il avait bien compris qu’elle tenait à cœur à son maître, il devrait donc la faire lui-même. Il se dirigea sur l’instant dans le « fond sans fin « comme les commis surnommaient les archives les plus anciennes. Il mit plusieurs heures à trouver le dossier qui en fait se résumait à une lettre.

Jean-Louis Ernest Meissonier, le Liseur blanc

À peine entre ses mains, monsieur de Montferrand, tout en la parcourant, se remémora cette ancienne histoire, l’accident meurtrier du précédent vicomte de Saint-Mambert et ses conséquences. Revint à sa mémoire l’exil de la maîtresse du vicomte et de sa fille. Il se souvenait très bien de la femme, belle femme brune, et sa gamine, une rouquine qui promettait. Il comprenait maintenant pourquoi la lettre l‘avait mis mal à l’aise. La culpabilité revint à lui, il n’avait alors pas aimé ce que les circonstances l’avaient obligé à faire. Il irait donc voir le moribond, cela allégerait peut-être ce cas de conscience.

*

Son carrosse encadré de quatre cavaliers, gens d’armes à sa solde, franchit la grille du domaine de Saint-Mambert à midi de relevé. Le château, qui était fort bien entretenu, avait gardé sa splendeur telle qu’il l’avait gardé dans son souvenir. Les chênes et les marronniers rougissaient des premiers feux de l’automne et l’encadraient de leur flamboiement. Lorsque monsieur de Montferrand descendit de sa voiture, Madeleine que le temps avait transformée en femme plantureuse pleine d’autorité, devenue gouvernante du château, attendait sur le perron. Le secrétaire du Sénéchal, qui faisait partie du voyage officieux, s’élança dans les degrés de l’escalier de pierre pour l’annoncer. « — Martin, le valet de chambre de monsieur le vicomte, est allé annoncer monseigneur. » Monsieur de Montferrand avec plus de retenue suivit son secrétaire profitant au passage du paysage environnant. Madeleine fit la révérence comme sa maîtresse, madame de Martignas, le lui avait enseigné. « — Monseigneur est attendu par monsieur le vicomte. Il est désolé, mais il ne peut venir jusqu’à Sa Seigneurie.

— Ce n’est rien, il m’a semblé comprendre qu’il était effectivement au plus mal. Je vous suis.

*

La fenêtre de la chambre avait été grande ouverte à la demande de monsieur de Saint-Aubin, vicomte de Castelnau de Saint-Mambert dernier de la lignée, afin d’en chasser les miasmes ainsi que les odeurs de la maladie. Il avait balayé les objections de Martin, devenu son valet de chambre, se préoccupait de tous ses besoins, et de cela avec application. Il objecta que désormais un coup de froid ne changerait rien au déroulement de sa fin, ce qui avait contrarié le jeune homme que les années avaient attaché à son maître. Il avait ensuite envoyé chercher le curé de Saint-Mambert. Celui qui avait remplacé le père Guilhem décédé arriva dans la foulée du Sénéchal, et après maintes courbettes de salutations il le suivit dans la chambre du malade.

À l’entrée de monsieur de Montferrand, d’un geste empreint de fatigue, monsieur de Saint-Aubin fit signe à Madeleine de fermer la fenêtre, alléguant qu’il ne voulait point faire prendre froid à son invité. Il se tenait assis dans son lit, le dos droit soutenu par de gros oreillés installés par Martin. Le Sénéchal s’assit sur la chaise à dossier droit préparée à son intention près du grand lit à baldaquin dont Martin avait tiré les rideaux. Le secrétaire du Sénéchal et le curé de Saint-Mambert se tenaient debout en retrait de l’autre côté du lit magistral, témoins muets de la scène à venir à la demande de leurs maîtres respectifs. « — Je suis désolé, mon seigneur, de vous recevoir avec si peu de protocole, la fièvre me tient journellement, et Dieu seul a voulu qu’en ce jour, elle ne vienne point embuer mes pensées.

— Ce n’est rien monsieur le vicomte, nous devons faire avec les vicissitudes de la vie, et rassurez-vous, je ne m’en formaliserai point. Afin de ne pas vous fatiguer inutilement, voulez-vous que nous rentrions tout de suite dans le cœur du sujet ?

— C’est aimable de votre part… et vous avez raison, je vais aller droit au but, le temps me presse… Je vous ai fait venir jusqu’à moi afin de soulager quelque peu ma conscience en remédiant si possible à mes erreurs passées. J’ai omis par faiblesse de rendre justice à mon frère et j’ai laissé mon épouse et moi-même devenir les bourreaux aveugles d’innocentes… Dieu a rendu en partie sa justice. Madame de Martignas est décédée d’un mal incurable qui a mis des années à lui ronger le cœur. Quant à moi, la fièvre me fait jour après jour mourir de faiblesse. Dieu nous a puni l’un et l’autre par là où nous avions pêché. J’espère que dans ce même temps, il a été plein de mansuétude envers les victimes de cette injustice. »

Monsieur de Saint-Aubin réclama dans la foulée de ce mea-culpa un verre d’eau. Madeleine le lui tendit et essuya son front avec un linge humide. Il ferma un instant les yeux, l’effort avait été intense. Monsieur de Montferrand se demandait où tout cela le menait. Il avait bien sûr appris le décès de madame de Martignas, fille du vicomte de Saint-Médard, propriétaire des poudreries royales, ce qui l’avait alors laissé indifférent. Depuis cette triste affaire, où on lui avait forcé la main l’amenant à faire déporter la maîtresse et la fille du vicomte de Castelnau de Saint-Mambert d’alors, il n’avait plus eu affaire à elle. La maladie l’avait empêchée de profiter des avantages qu’elle avait retirés de la mort de son beau-frère et n’avait pu pavoiser comme vicomtesse. Comme il ne l’avait jamais appréciée, elle lui rappelait par trop cette mainmise sur son pouvoir, il était resté indifférent à ce qu’elle était devenue. Monsieur de Saint-Aubin désaltéré, semblant avoir repris quelques forces, reprit donc sa confession.   « — Je vous rassure, mon frère est bien mort d’un accident, la rouille avait bien enrayé le mécanisme de l‘arme fatale. Mais mon frère avait fait un testament que j’ai laissé par lâcheté et par convoitise détruire par mon épouse. Ledit document reconnaissait Blanche-Marie Peydédaut comme sa fille et unique héritière, avec moi comme tuteur de celle-ci. Cela ne m’a pas suffi et encore moins à madame de Martignas. Ma femme a poussé plus loin l’ignominie puisque par son entremise et celle de son père, elle vous a amené à la faire déporter ainsi que sa mère Jeanne… mon frère l’aurait épousée s’il en avait pris le temps, de cela, j’en suis presque assuré aujourd’hui. Pour la filiation de Blanche-Marie, il reste pour preuve la Bible familiale où sont inscrits mariages, naissances, et décès de notre famille. Vous pourrez y trouver le nom de Blanche-Marie à la dernière ligne inscrite de la main de mon frère. » Martin tendit le livre saint à la page dite. Monsieur de Montferrand en prit lecture et fit passer l’objet à son secrétaire. La preuve des turpitudes s’étalait en une calligraphie élégante. « — La reconnaissance en paternité de mon frère est aussi inscrite sur les fonts baptismaux de l’église de Saint-Mambert. J’ai toujours été étonné que mon épouse n’y ait point pensé alors qu’elle a fouillé toute la maison pour retrouver notre Bible. Enfin, c’est comme cela… »

Thomas Lawrence.jpgLe moribond ferma les yeux reprenant un peu de forces. Le Sénéchal était toujours surpris de ce que les gens pouvaient confier à l’approche de la mort. Les portes de Saint-Pierre ouvraient celles de la crainte du jugement dernier et parfois celles du cœur. Dans ce cas présent, il aimait croire qu’il y avait un peu des deux. Il ne disait rien, attendait la suite, car cela ne pouvait s’arrêter là, un curé y aurait suffi. « — Si je vous ai invité à venir jusqu’à moi, monseigneur, c’est pour m’aider à rendre justice plus que pour écouter une confession qui, je l’admets, est quelque peu tardive. Je n’en ai plus pour très longtemps, j’ai donc fait mon testament en faveur de Blanche-Marie. Et comme mon frère en avait décidé au préalable, tous ses biens lui reviennent, ainsi que les miens incluant ceux de mon épouse. Pour le titre, elle le transmettra au premier mâle de sa descendance. Je voudrais être sûr que cette fois-ci rien ne vienne compromettre les dispositions de mon frère. Je vous demande instamment de bien vouloir protéger ses arrangements et de les faire réaliser. 

— Monsieur le vicomte, vous êtes bien conscient que ces deux femmes ne sont peut-être plus en vie à cette heure ? La vie dans les colonies est loin d’être une sinécure.

En fait, le grand sénéchal savait déjà que Jeanne était morte pendant le voyage. Quand son secrétaire lui avait ramené le maigre dossier de l’affaire, les protagonistes lui étant revenus en mémoire, il lui avait demandé de faire des recherches à leurs noms. Son secrétaire avait trouvé les minutes du procès des trois marins ayant violenté la femme Peydédaut. Par contre, rien n’avait été découvert au sujet de Blanche-Marie Peydédaut, il y avait donc encore une chance qu’elle fut en vie. Il ne rajouta rien de ses funestes connaissances, le moribond n’avait point besoin de cela. « — Je m’en doute, monsieur, mais j’espère que Dieu les a préservées. Si tel est le cas, protégez ses biens de la main de mon beau-père qui sans nul doute voudra se les annexer. »

Monsieur de Montferrand n’en doutait pas, il connaissait l’homme et sa roublardise, mais cette fois-ci, il ne lui laisserait pas le dessus malgré ses manigances, cela, il se le promit comme il le promit à monsieur de Saint-Aubin.

*

Un peu plus d’un mois plus tard, monsieur de Montferrand apprit le décès de monsieur de Saint-Aubin et dans les jours qui suivirent, monsieur de Saint Médard demanda une audience.

Il se présenta en son hôtel particulier de la rue Porte-Dijeaux. Monsieur de Montferrand, qui compulsait un dossier sur la remise des tailles de la région qui paraissait délictueuse, fut interrompu dans son étude par l’annonce de son valet de chambre. « — Faites installer monsieur de Saint Médard dans le salon donnant sur le jardin. La vue de ce dernier devrait le distraire en m’attendant. Faites venir mon secrétaire. » Monsieur de Montferrand se fit alors habiller et coiffer prenant soin et temps pour sa satisfaction. Quand il se sentit à même de rencontrer son invité impromptu, il descendit avec son secrétaire. Il avait demandé à ce dernier d’assister à l’entretien. Non pas, pour avoir un témoin, ce dont il avait cure, mais pour mettre mal à l’aise monsieur de Saint Médard, qui ne pourrait se permettre trop de manigances devant un tiers, même subalterne. Il ne doutait pas du sujet de l’entrevue, ce qui l’amusait, car il avait déjà tout cadenassé. Il entra dans son salon où l’attendait son invité qui ne pouvait s’empêcher d’admirer l’ameublement à la dernière mode. Monsieur de Montferrand avait fait venir du faubourg Saint-Antoine tous ses meubles, c’était la plus belle pièce de son hôtel, elle en imposait beaucoup ce qui était le but avoué. « — Monsieur de Saint Médard, veuillez m’excuser de cette attente prolongée, mais vous m’avez pris au dépourvu.

— Je vous en prie, cela n’est point grave, j’ai tout mon temps.

Un valet fit le service, tendant à chacun une tasse de café. Le secrétaire du Sénéchal se mit en retrait avec sa boisson. « — Que puis-je pour vous, monsieur ?

— j’ai un souci familial pour lequel vous pouvez m’éclairer, voire m’aider.

— Moi ?

— Oui, monsieur, mon beau-fils comme vous devez le savoir est décédé il y a deux jours.

— J’ai appris cela, veuillez recevoir toutes mes condoléances, la typhoïde aura donc emporté monsieur de Saint-Aubin.

— Oui, fait. Notre notaire de famille monsieur Barberet m’a indiqué que le testament de mon gendre était en votre possession ?

— Oui, cela est exact.

— Puis-je savoir pourquoi ?

— C’est votre beau-fils qui m’a demandé d’être son exécuteur testamentaire.

— Puis-je en connaître la teneur ?

— Elle est fort simple, monsieur de Saint-Aubin a légué l’ensemble de ses biens à son unique héritière, sa nièce.

— Mais il n’a pas de nièce !

— Comme vous le savez, il en a une. Son frère, le précédent vicomte de Castelnau de Saint-Mambert avait pris le temps avant sa mort de reconnaître une enfant illégitime.

— Mais elle est sûrement morte et vous devez en savoir quelque chose.

Monsieur de Montferrand ne se décontenança pas, il sentit la menace sous-jacente, il comprenait bien ce que voulait faire son interlocuteur, retourner la situation afin qu’il se sentît lui-même coupable.

— Jusqu’à preuve du contraire, ses biens sont donc sous la protection de la couronne. Et si par malheur vos allégations se révèlent justes, l’ensemble rentrera dans les biens de la couronne.  

— Mais c’est illégal, c’est la mainmise sur mes biens, c’est du despotisme !

— Monsieur, faites attention à ce que vous dites. De plus, comment nommeriez-vous la destruction du testament du précédent vicomte de la main de votre fille, et l’accusation sans fondement ayant pour but de se débarrasser de l’héritière ?

— Mais c’est une imputation infondée, scandaleuse, vous n’avez aucune preuve de cette infamie.

— Vous pensez bien, monsieur, que je ne permettrai pas sans preuve. Malheureusement, votre beau-frère a joint à son testament une confession écrite des faits. Bien sûr, je n’ai nulle intention de m’en servir inutilement, à moins d’en avoir besoin.

— Mais c’est du chantage !

— Non, c’est de la justice !

Monsieur de Saint-Médard se leva d’un bond et sans plus de politesse quitta la pièce. Monsieur de Montferrand savait qu’il avait désormais un ennemi déterminé. Mais le destin voyait les choses autrement. À peine installé dans son carrosse, sous la colère, le vicomte de Saint-Médard eut une crise d’apoplexie qui devait le laisser fort amoindri.

épisode 013

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Les Natchez 1729

Le capitaine Etcheparre, que tous nommaient Chépart, commandant du Fort-Rosalie avait décidé de fêter son retour victorieux au fort, ce serait pour lui une sorte de revanche envers ses détracteurs. Il revenait de La Nouvelle-Orléans où il avait été traduit devant le Conseil supérieur de la colonie à l’instigation de quelques habitants du pays des Natchez, ce qu’il avait fort mal pris. Son comportement de petit tyran local, ses façons autoritaires et injustes, scandalisaient aussi bien les Blancs que les Indiens et les différents rapports qu’avait reçus le gouverneur Périer avait attiré son attention. Ces accusations corroboraient le dernier de ces rapports qui venait de lui parvenir, tout laissait à penser que les choses se passaient très mal chez les Natchez. Au Fort-Rosalie, la garnison se brouillait continuellement avec les sauvages, preuve en était, ces derniers coupaient subrepticement en signe de mécontentement la queue de leurs juments depuis que le capitaine, monsieur de Merveilleux, en était parti. Le gouverneur Périer, mécontent, avait donc convoqué le capitaine Etcheparre. Il l’avait réprimandé, Chépart avait fait le gros dos. Il avait justifié son comportement autoritaire en se défaussant sur le comportement de ses hommes qui avaient tendance à se relâcher, et ceci pour lutiner les Indiennes. Il avait bien sûr omis de dire qu’il était lui-même très friand des jeunes sauvageonnes. Il expliqua brièvement que pour maintenir la bienséance, il avait été amené à faire preuve de plus de rigueur. Il voulait bien admettre qu’il avait peut-être exagéré, et avait juré qu’il allait se montrer plus humain avec ses hommes, mais que tout ceci était avant tout la faute des sauvages. Il allait du reste leur ordonner de repartir dans leur village ainsi tout rentrerait dans l’ordre. Monsieur de Périer, satisfait de ces bonnes résolutions, le laissa repartir et le maintint dans ses fonctions. Ses accusateurs pensèrent que le gouverneur avait été trop indulgent en la circonstance et que cela apporterait du malheur. Le capitaine du fort en avait cure et pour le prouver à tous, il allait donner un banquet. Il voulait profiter de cette occasion pour annoncer à l’assemblée invitée constituée de militaires, directeurs des concessions de la compagnie, planteurs de la région, sa nouvelle décision, sa nouvelle acquisition. Il savait d’avance que cela allait amener des réactions houleuses, mais cela lui était indifférent, voire l’amusait.

*

Plus faraud et plus impertinent que jamais, à peine arrivée il avait projeté, en retrouvant ses quartiers dans la région où prospéraient de nombreuses plantations de maïs, de patates douces, de tabac et de beaux vergers, de s’attribuer un domaine à sa convenance, cela afin de se venger des Indiens ainsi que des colons en s’attribuant l’une des terres les plus riches. Ayant étudié les lieux, il avait jeté son dévolu sur le tranquille village indien de Pomme-Blanche. La petite agglomération, située au bord d’une rivière, au nord du grand village des Natchez, comptait quatre-vingts cabanes habitées par de bons cultivateurs. Que ce fut de plus pour ce peuple une terre sacrée n’avait aucune importance à ses yeux. Au lieu de se déranger, comme le faisaient jusqu’ici ses prédécesseurs, il convoqua avec autorité le Grand-Soleil des Natchez à Fort-Rosalie.

capitaine Etcheparre.jpgLe Basque avait bu son comptant avant l’arrivée de la délégation. L’alcool amplifiait ses travers habituels. Il était plus que jamais imbu de lui-même. Sans aucune forme de politesse, ni préparation, sans avoir ni offert le calumet, ni même à boire, ce qu’il savait pourtant si bien faire, Chépart, démarra l’entrevue sans préambule en déclarant brutalement au Grand-Soleil qu’il allait saisir son village de la Pomme-Blanche, et le remplacer par un poste français avec autour une plantation. Devant cet ordre méprisant et soudain, le Grand-Soleil resta abasourdi. Impassible, avec beaucoup de majesté, il protesta : « — Les Français et notre frère blanc monsieur de Bienville ne nous ont jamais traités ainsi. Il était notre ami. Il nous a acheté tout ce qu’il voulait et nous ne lui avons non pas vendu, mais donné ce qu’il désirait. Les os de nos ancêtres reposent à Pomme-Blanche. Laissez-nous notre village, prenez autre chose. Car le père des grandes eaux nous protège ! » Chépart ignora les arguments et intima l’ordre aux habitants du lieu convoité de déguerpir avant que la pleine lune se soit montrée deux fois, ce qui était à son avis déjà beaucoup et démontrait bien sa mansuétude. Si cela ne convenait pas au Grand-Soleil, il chargerait celui-ci pieds et poings liés sur une galère, et l’expédierait à la capitale. L’entourage du capitaine était médusé, et commençait à s’inquiéter de la réaction des Natchez, pourtant le roi insulté ne cilla même pas devant la grossièreté du militaire. Dans un premier temps, les Autochtones, dont les ancêtres avaient toujours occupé l’endroit, ne s’étaient pas laissés impres­sionner et étaient restés stoïques. Etcheparre n’ayant aucune envie de parlementer avait menacé de les expulser manu militari. Le Grand-Soleil n’avait cependant pas bougé d’un pouce et avait décidé de négocier. Il obtint un délai jusqu’à ce que la récolte de blé soit engrangée et avait offert en gage de soumission et de dédommagement, cent cinquante livres de grain plus une volaille. Chépart, agacé, mais sentant tout de même qu’il ne pouvait pas aller trop loin, avait accepté, insultant néanmoins le Grand-Soleil, en agrémentant à la surprise de ses hommes comme du potentat et de ses guerriers, son propos d’un   : « — Saloperie de sauvage qui n’a droit à rien ! ». Tous crurent, sauf le capitaine grisé par l’alcool, que cela allait virer au carnage. La tension était à son comble, le chef indien jugea que ce n’était pas le moment, l’entretien se clôtura sur ce supposé arrangement.

Après cela, persuadé d’avoir dompté les Natchez, le capitaine du fort se rendit, tout en se frottant les mains, sur les lieux de sa réception, c’était décidément une belle journée. Il avait fait transformer par la troupe un hangar à tabac en salle de banquet. Il y avait fait poser un plancher et tapissé les murs et les poteaux de soutènement de branchages et de fleurs afin de cacher les parois rustiques. Le résultat était à sa convenance, les tables sur tréteaux allaient pouvoir accueillir la centaine de convives attendus. Depuis la veille, les esclaves réquisitionnés à cet effet faisaient rôtir les bêtes prélevées sur le cheptel.

*

Les époux Roussin et Blanche-Marie remontaient à la force des bras de cinq esclaves les quelques encablures qui les séparaient du Fort-Rosalie. Jean avait laissé la garde de sa propriété à un métis de Saint-Domingue qu’il avait engagé comme commandeur de ses nègres, et Marie avait laissé son garçonnet entre les mains de Zaïde et Abigaël en qui elle avait désormais toute confiance. Le temps était clément, la course des nuages donnait du relief à un ciel bleu-indigo. Les températures étaient douces, les orages des derniers jours avaient chassé les chaleurs étouffantes de l’été, et permettaient aux dames de porter la tenue de leur choix sans être incommodées par leurs corsets et jupons. Marie avait prêté à sa compagne une de ses robes acquises par le biais d’Alboury, en Indienne, à dos flottant, dans des tons pastel mettant en valeur sa flamboyante chevelure qu’elle avait tressée et construite en chignon. Marie s’était gardé un modèle similaire dans des tons plus soutenus qui convenaient mieux à sa carnation. Jean-Michel MoreauElles étaient en joie à l’idée d’un banquet qui allait interrompre la monotonie de la vie à la plantation. Sous leurs chapeaux de paille et leurs ombrelles, elles souriaient, riaient, commentaient avec malice les dernières nouvelles des personnes qu’elles allaient voir. Ce moment léger plein d’insouciance fut altéré quand Blanche-Marie qui laissait glisser son regard sur la berge, aperçut un groupe d’Indiens progresser sous couvert du sous-bois. Elle eut un ressenti désagréable dont elle fit part sur l’instant aux Roussin. Jean regarda vers le groupe indiqué, c’était des Natchez, ce qui était somme toute normal, et bien qu’il prétendît le contraire, il n’aima pas ce qu’il voyait. Il y avait quelque chose de suspect, d’étrange, dans le comportement des Indiens. Ils ne paraissaient pas agressifs, mais leur stoïcisme qui les avait figés sur leur passage semblait être empli d’animosité. Pour rassurer les jeunes femmes, il essaya de balayer l’inquiétude, qui flottait, d’un ton paternel qui ne réussit pas à dissiper l’impression désagréable. Ils se détendirent quelque peu quand les Natchez furent hors de leur vue.

*

Le groupe descendit au débarcadère face au Fort-Rosalie qui surplombait au loin les rives du fleuve. À peine sur le chemin qui y menait, ils furent alpagués par monsieur de Montigny qui les attendait avec une carriole, il était venu directement de la concession Terre-Blanche jusqu’au ponton. Il était visiblement exaspéré, tout en lui trahissait l’agitation. Ils n’eurent pas long à attendre pour en connaître le sujet. Il était, encore une fois, fort remonté envers le capitaine Etcheparre. Il lui reprochait son comportement injuste et tyrannique envers un soldat, qui par ailleurs était sous ses ordres. Il expliquait en long et en large, tout en conduisant le véhicule, que cette attitude dévalorisait son statut de chef, que ses hommes ne le respectaient plus, ou peu s’en fallait, ne lui faisaient aucune confiance, aussi si une crise avec les Indiens venait à venir, ce serait catastrophique. Jean essayait de calmer son ami du mieux qu’il pouvait, afin de ne pas affoler leurs compagnes. Les deux jeunes femmes ne paraissaient pas se soucier de ce débordement colérique, tout au moins en apparence. Blanche-Marie souriait pensive à l’ire de monsieur de Montigny. Elle avait constaté que sous des dehors les plus affables, il avait l’emportement facile. Les questions d’honneur, de rang et de préséance lui déclenchaient des débordements qui avaient eu pour conséquence la perte du soutien de beaucoup de ses supérieurs au point que désormais certains lui battaient froid et même monsieur de Bienville avait dû un temps le mettre aux fers. Bien qu’il ait souvent raison, cela lui coûtait grand tord, dont la dérision de son entourage était la moindre. Marie Roussin, dont sa faiblesse pour lui était évidente, prenait son comportement pour une âme chevaleresque pleine de courage. Blanche-Marie, que l’homme agacé le plus souvent et qui trouvait indécente l’assiduité envers sa maîtresse et amie, le trouvait le plus souvent irréfléchi et vaniteux. Elle était toutefois en accord avec lui au sujet de la personnalité du capitaine Etcheparre. Elle le trouvait détestable. Bien que nanti d’une épouse, pauvre chose recroquevillée sur elle-même, et des enfants, il ne lui en avait pas moins fait des avances éhontées. Elle ne l’aimait pas. Elle le craignait sentant en lui une violence qu’il n’hésiterait pas à utiliser à ses fins et depuis qu’il l’avait coincée dans un endroit isolé où le hasard avait guidé un cheval échappé la délivrant du piège, elle avait l’assurance du danger qu’il représentait et se méfiait. Elle écoutait donc plus qu’ils ne le pensaient les deux hommes. Les propos de monsieur de Montigny s’étouffèrent à l’entrée du fort. Il y avait du monde, un peu plus qu’à l’habitude, les invités au banquet se rassemblaient dans la cour, une certaine effervescence y régnait. Il s’était visiblement passé quelque chose d’inhabituel, la foule était agitée. La voiture arrêtée, Jean aida son épouse puis Blanche-Marie à descendre. Cette dernière suivit sa maîtresse et amie avec précaution, elle relevait l’ourlet de sa robe, pour ne point la tacher. Elles se dirigèrent vers un groupe de voisins qui s’était réfugié dans l’ombre de la galerie du bâtiment principal. Marie dès les salutations finies s’adressa à une dame d’un âge certain et dont la verve dominait le discours ambiant. Madame Grimault La Plaine, comme à son habitude, par sa nature autoritaire, centralisait l’attention, elle répondit tel un militaire en phrases concises et expliqua aux nouvelles arrivantes qu’une heure auparavant le Grand-Soleil et ses guerriers étaient sortis du fort avec un air de mécontentement évident. Prenant à témoin sa jeune nièce qui la suivait partout où elle allait, elle expliqua que sa famille et elle avaient dû s’effacer devant les sauvages pleins d’arrogance. Ils paraissaient très contrariés à la limite de l‘hostilité. Marie sans réfléchir prit le bras de son amie, à cette annonce, un frisson d’effroi l’avait parcouru faisant remonter ses anciennes angoisses à la surface. Blanche-Marie, tout aussi inconsciente de ce qu’elle faisait, lui tapota la main pour la rassurer, elle-même la boule au ventre. La dame ayant fini son explication, les personnes autour y allèrent de leurs réflexions, les unes plus inquiétantes que les autres. Madame Grimault La Plaine coupa tout le monde et rajouta, qu’elle avait appréhendé le commandant pour lui demander des explications. Celui-ci avait rejeté ses inquiétudes avec désinvolture, ce qui bien sûr ne l’avait pas rassuré connaissant l’homme. Blanche-Marie comme Marie avait tout de suite pensé au groupe aperçu dans le sous-bois remontant le fleuve. Tout le monde supputait, imaginant le pire, mais personne ne connaissait les tenants et les aboutissants qui avaient causé cette impression.

*

Les invités du commandant Etcheparre s’étaient installés autour de la longue table du banquet. Chacun partageait ses inquiétudes et ses informations avec son voisin, la conversation allait bon train, l’hôte n’étant pas encore dans la place. Tous l’attendaient afin d’obtenir des explications. Assise entre Jean et le capitaine Macé, un jeune lieutenant qui était si joli qu’il aurait pu être une fille, Blanche-Marie d’un naturel réservé restait silencieuse, elle observait, elle écoutait autour d’elle. La préoccupation de ses voisins leur faisait oublier sa compagne, cela l’indifférait. Elle essayait au fil des propos perçus de se rendre compte de l’importance du danger encouru. Le brouhaha s’interrompit avec l’entrée de Chépart et de deux de ses officiers. Le capitaine avait les joues rouges et les yeux brillants, il était visiblement imbibé d’alcool, son épouse à l’autre bout de la table baissa les yeux de gêne. « — Bonjour à vous mes amis, soyez les bienvenus à ma petite fête ! » Il fit signe, le service commença. François-Benjamin de Montigny, qui était sur des charbons ardents tant il était sur les nerfs, prêts à en découdre, ouvrit le feu des questions : « — Capitaine Etcheparre, peut-on savoir à quoi est dû le comportement belliqueux du Grand-Soleil et de sa troupe ? » 044jeu10.jpgLe silence tomba sur les convives, tous étaient attentifs à la réponse. Tous les regards étaient tournés vers l’interpellé et guettaient sa réaction. Celui-ci était en conversation avec sa voisine de gauche, la faisant rire avec des propos grivois sans se soucier des convenances, il interrompit son geste qui amenait son verre à sa bouche. Contrarié par cette apostrophe, il porta un regard glacial vers son interlocuteur : « — Rien de grave monsieur de Montigny. Rien qui ne passera et ne se calmera, avec un peu de temps ! 

— Si ce n’est pas un secret militaire, seriez-vous assez aimable de donner à cette assemblée le motif de ce refroidissement ?

Etcheparre était agacé, il n’aimait pas qu’on le pousse dans ses retranchements. Il n’avait pas prévu de l’annoncer dès le début du banquet, mais il voyait bien qu’il n’allait pas avoir le choix, toutes les personnes présentes attendaient. Il prit donc un air désinvolte et lâcha : « — J’ai juste annoncé au Grand-Soleil que je réquisitionnai les terres et le village de Pomme-Blanche, afin d’en faire une plantation de tabac. Il ne faudrait tout de même pas que ces sauvages pensent garder toutes les bonnes terres. » Pensant qu’il avait clos le sujet, il se retourna vers sa voisine embarrassée pour reprendre la conversation. « — Mais vous êtes fou ! On court à la catastrophe ! Ce sont des terres sacrées pour les Natchez ! Vous allez déclencher une guerre, c’est de l’inconscience ! »

Le commandant se raidit, il devint cramoisi, sa colère en vint à son paroxysme, et si cela ne s’était pas déroulé devant l’assemblée, il aurait envoyé son poing dans la figure de l’insolent. Il ne réalisa pas le tumulte que tout cela avait suscité, l’inquiétude avait gagné tout le monde, d’autant que tous donnaient raison à monsieur de Montigny. « — Monsieur, je ne vous permets pas de dire de pareilles inepties, de plus vous êtes mon subalterne, dois-je vous le rappeler ? » Pivotant et appuyant son ordre d’un geste péremptoire, il s’écria : « — Capitaine Delort ! Saisissez-vous de cet homme, mettez-le aux fers pour insubordination ! »  Un silence glacial tomba sur l’assemblée stupéfaite, tous étaient dans l’expectative. Il se leva d’un coup renversant sa chaise. Il fulminait. « — C’est vous qui nous mettez en danger et c’est moi que l’on arrête. C’est le monde à l’envers ! C’est scandaleux monsieur. Ceci se sera !

— Là où vous serez, je doute que cela descende le Mississippi   !

Les gardes, sans grande conviction, se saisirent du contestataire qui malgré sa hargne se laissa faire. Marie s’était tournée vers François, la mine interrogative et inquiète. Baissant le regard, il tomba sur ses yeux apeurés, il lui toucha l’épaule afin de la rassurer et étira un sourire contrit. La colère avait gagné les convives, le capitaine Etcheparre fit des efforts pour que les festivités reprennent, mais devant l’injustice ce fut la débandade et contre toute attente ce fut madame Grimault La Plaine qui ouvrit le feu. Se retournant vers son époux d’une voix forte et posée, elle annonça : « — monsieur, je ne serai resté un instant de plus à cette table, tout cela m’a coupé l’appétit et la bonne humeur ! » Elle se leva aussitôt suivie de son époux et des membres de sa famille. Tous les autres participants suivirent l’exemple. Le commandant laissa faire, rongea son frein, sentant que la situation n’était pas à son avantage.

*

Blanche-Marie prit le bras de son amie, l’émotion lui avait coupé les jambes, mais elle ne pouvait se permettre de montrer à quel point cette arrestation l’affectait. Elle ne savait comment se comporter, elle avait du mal à réagir, elle ne pouvait pourtant se laisser aller à son trouble. Blanche-Marie fermement la faisait avancer, et lui parlait tout bas pour qu’elle se ressaisisse. Jean, qui avait compris l’état émotionnel de son épouse, malgré un soupçon de jalousie, abandonna le voisin avec lequel il s’entretenait pour lui saisir l’autre bras et l’aider à sortir. « — Je vais vous mener et reviendrai voir ce que je peux faire. » Dans la cour, le lieutenant Macé avait fait avancer la carriole. Il les attendait. Il se tourna vers eux : « — Comme monsieur de Montigny ne peut le faire, je vais vous raccompagner jusqu’au débarcadère. — Sur un ton plus bas il rajouta près de l’oreille de Jean. — Puis-je compter sur vous plus tard ? » Jean attendit d’être assis sur le siège de la voiture et que celle-ci démarre pour répondre. « — Je serais là à la tombée du jour ! Je vous attendrai à l’angle du cimetière sur le chemin de Sainte-Catherine.

— J’y serai, nous ne serons pas seuls.

*

C’était un cabanon accolé d’un côté aux écuries de l’autre à la palissade qui servait de prison au Fort-Rosalie. François de Montigny y était cloîtré avec un garde devant sa porte. Tout le monde trouvait à redire à cette arrestation arbitraire, personne n’avait toutefois osé affronter le commandement pour le faire revenir sur sa décision. Quant au prisonnier, il faisait les cent pas, faisant voltiger la paille qui jonchait le sol de sa prison. Il fulminait, ressassait ce qu’il venait d’apprendre et imaginait les sinistres conséquences, fort prévisibles. Il aurait fait n’importe quoi pour s’enfuir de sa réclusion, il était de son devoir, du moins l’estimait-il, de prévenir le gouverneur. Il en était là, quand une voix de la fenêtre clôturée de barreaux lui demanda de patienter jusqu’à la nuit. C’était celle de son ami Macé.

*

Le soleil venait de se coucher quand Jean Roussin se présenta aux abords du cimetière. Il y retrouva le lieutenant Macé et un Indien du nom de Papin qui servait d’interprète. Il y avait aussi deux autres soldats, dont un officier, le lieutenant Saint-Amat, au regard noir, et le sergent Brenville, des amis du prisonnier qui comptaient l’accompagner dans sa fuite. Le lieutenant, qui avait assisté à l’entrevue avec le Grand-Soleil, comptait bien appuyer par son témoignage le rapport que ferait Montigny. Quant au sergent, il devait à ce dernier un traitement plus clément de la part du commandant Etcheparre. L’un et l’autre savaient qu’ils risquaient d’être mis aux fers pour insubordination, voire pires, pour désertion. Devant le danger encouru suite au comportement de leur commandant, ils préféraient se hasarder jusqu’au conseil de discipline, cela était le moindre des problèmes à venir.

Afin de réussir leur opération, le lieutenant Macé avait placé aux ventaux du fort deux hommes à lui, ainsi qu’un autre devant la cellule de Montigny, tous favorables à son projet. Entrer dans le fort fut chose facile, car même à cette heure leur présence n’avait rien de surprenant. Qu’ils soient croisés dans les lieux ne troublerait personne. S’approcher de la cellule, comme si de rien n’était, était moins évident, le groupe décida d’aller tout d’abord aux écuries adjacentes à leur objectif. Sur le chemin de ronde, les gardes ne faisaient pas attention. Le danger n’était pas supposé venir de l’intérieur. Pour approcher du garde devant la cellule, cela devint plus épineux, car contre toute attente le garde mis en place par le lieutenant Macé avait été remplacé, et celui qui le remplaçait n’était pas fiable. Il n’était pas question d’abandonner, trop de gens étaient en cause. Le lieutenant Saint-Amat décida d’y aller avec le sergent, l’un et l’autre devant quitter les lieux, quoiqu’il arriva par la suite, on ne pourrait s’en prendre à eux.

La lune, entre deux nuages, éclairait la cour de façon sporadique. Les autres sources de lumière venaient des bougies allumées à l’intérieur des bâtiments et ne balayaient pas plus loin que devant les fenêtres. Le capitaine prit la direction de l’état-major et pour cela passa devant le geôlier qu’il salua au passage, attirant ainsi son attention. Prenant son mouchoir dans la poche, il fit tomber un louis qui scintilla aussitôt. Semblant ne rien voir il continua son chemin. Il n’avait pas fait cinq pas que derrière lui le garde se précipita pour ramasser le butin aperçu. Bien mal lui en prit, il n’avait pas touché l’objet de son désir que le sergent l’assommât avec une bûche saisie à cet effet. Le lieutenant revint sur ses pas afin d’aider à traîner le corps de l’imprudent dans l’obscurité de l’auvent du bâtiment. Ils se saisirent de ses clefs et sans tarder, ouvrir la geôle, dont la porte, donnait directement sur la cour, avant que quiconque ne remarque l’étrange manège. François de Montigny n’hésita pas un instant comprenant instantanément que sa fuite commençait. Il suivit en toute hâte, sans dire un mot, ses libérateurs vers les écuries. Le cœur battant, ils attendirent dans l’écurie tout mouvement ou alerte qui contrarierait leur projet. Mais rien ne bougeait. Le capitaine Macé expliqua, rapidement, à de Montigny, qu’ils allaient sortir tout simplement par la porte. L’évadé acquiesça ayant toute confiance dans les hommes venus le libérer. En groupe serré, de Montigny au milieu de ses amis, sortit dans la cour profitant du passage de la couverture nuageuse obscurcissant tout et camouflant leur présence. Ils se dirigèrent comme si de rien n’était vers la porte du fort qu’ils passèrent en saluant avec naturel les deux gardes sur leur passage. Ignorant leur nouveau comparse les gardes laissèrent sortir le groupe d’hommes sans sourciller.

Retenant leur souffle, sans lambiner, mais sans courir afin de ne pas attirer l’attention des gardes des tours de guet, ils descendirent la route qui menait vers le débarcadère et qui croisait celle de Sainte-Catherine où les attendaient leurs montures. Le lieutenant Macé avait fait amener les trois montures supplémentaires nécessaires à leur fuite qui piaffaient au côté de celle de Jean roussin. Les quatre hommes sans languir partirent au galop laissant sur place Macé et son interprète qui ne devaient pas être inquiétés. Ils prirent à travers les champs de café la direction de la route de Terre-Blanche qui leur permettrait de contourner le fort par le nord.

Un peu plus de deux heures plus tard, les cavaliers mirent pied-à-terre, à la plantation de Jean. L’obscurité avait ralenti leur chevauchée, d’autant que le détour, qu’ils avaient dû faire, avait rallongé de beaucoup leur course.

Ils trouvèrent à les attendre, Marie et Blanche-Marie qui, inquiètes, n’avaient pas trouvé le repos. La première s’inquiétait pour les deux hommes, se rendant compte confusément qu’elle avait besoin des deux. La perte possible de l’un d’eux la jetait dans de sombres pensées dont elle n’arrivait pas à démêler les fils de la logique. Pour Blanche-Marie, c’était plus simple, la limpidité de ses sentiments ne l’amenait à se tourmenter que pour la sécurité de son maître dont la bonté lui offrait une vie paisible. Elle lui portait l’affection que l’on porte à un frère, un ami. Il n’y avait là nulle confusion. Quant à ses sentiments envers monsieur de Montigny, ils étaient ceux que l’on porte à une connaissance que l’on fréquente souvent. Elle était bien plus tourmentée par les conséquences qui résulteraient de tous ces événements. Si dans un premier temps tout était allé très vite et de façon confuse, dans un second temps, en prenant du recul, elle avait apprécié où tout cela pouvait les mener, que ce soit l’affront au peuple Natchez, la vanité du commandant Etcheparre ou la révolte de monsieur de Montigny que la plupart des colons et militaires partageaient. Elle se souvenait de tout ce qu’elle avait entendu dans la maison de monsieur de Bienville, et notamment au sujet des Indiens, de leurs mœurs et de leurs guerres, rien que d’inquiétant.

Marie descendit à leur rencontre, tendant ses mains vers son époux. « — Ah ! Enfin vous voilà ! Nous étions mortes d’inquiétude. Rentrez, j’ai fait préparer de quoi vous revigorer. Vous ne repartez pas tout de suite ?

— Non, Marie, au lever du soleil, monsieur de Montigny et ses amis descendront le fleuve, c’est plus rapide et plus sûr. 

François-Benjamin Dumont de Montigny (Ecole française vers 1790, entourage de Danloux. Portrait d'homme à l'habit vert, tableau.jpgFrançois de Montigny étant descendu de sa monture, sans plus réfléchir, répondant à une impulsion, se dirigea vers la jeune femme et baisa sa main, pour la saluer, la remercier et surtout avoir un contact charnel avec elle aussi infime fût-il. Marie troublée, retira sa main brusquement et entraîna ses invités vers la maison. Blanche-Marie ne put que constater, qu’arrivé à elle François de Montigny ne lui rendit pas la pareille. Cela lui était indifférent, mais elle trouva cela très maladroit à l’encontre de Jean et comme elle croisait son regard visiblement blessé par cette omission qui rendait plus flagrantes les privautés que l’homme prenait à l’endroit de sa femme, elle en eut de la peine. Elle jugeait que décidément monsieur de Montigny manquait de gratitude et de savoir-vivre, ce qui était assez contradictoire pour un homme qui tenait à ses manières de gentilhomme et plaçait, au-dessus de tout, sa supposée condition.

Aucun ne dormit cette nuit-là. Ils épiloguèrent sur les événements et leurs conséquences. Les femmes ne disaient rien. « — Jean, ne pensez-vous pas que pour leur sécurité, il serait bon que j’emmène votre épouse et mademoiselle Peydédaut ?

— C’est une bonne idée, ajouta le capitaine Saint-Amat à la suite de Montigny.

Jean sentit la brûlure de la jalousie le toucher au creux du ventre. Laisser Marie partir avec de Montigny ? Que le danger soit réel ou pas, cela y revenait. Ce n’était pas qu’il se défiait d’elle, mais il avait compris qu’elle s’était éprise de lui. Les regards qu’elle lui lançait, sans même rendre compte, laissaient de moins en moins de doute. Montigny lui amenait le parfum d’une société que lui même lui avait fait quitter. La vie à la plantation malgré la compagnie de Blanche-Marie était isolée, loin de celle de La Nouvelle-Orléans qui avait un parfum de Versailles, et, si de corps, elle lui était restée fidèle, ce dont il ne doutait pas, il supposait que ses pensées l’incitaient à l’infidélité. Tous ses tourments le faisaient souffrir, et cette question qu’il savait pleine de bon sens était une épée dans son cœur. Marie était le cœur de sa vie, la plantation et elle s’était pour lui une seule et même chose. Blanche-Marie, que la question avait surprise et incommodée, devinait les tourments de son maître. Tous attendaient la réponse de Jean. Il répondit donc, bien qu’avec un fond d’incertitude, un doute qu’il garda pour lui. « — Je pense qu’il est inutile de faire courir tant de risques à ces dames. Votre voyage n’est pas sans danger. De plus, rien ne nous dit que les Natchez vont se révolter. Depuis la semonce de monsieur de Bienville, ils font profil bas.

— Soit, mais monsieur de Bienville n’est plus là ! Et monsieur de Périer, s’il est plein de qualités, n’a pas le même prestige aux yeux des sauvages.

— Bien sûr, mais tout ce tumulte n’est peut-être que du bruit, même s’il n’est pas à négliger et je ne veux pas risquer la vie de mon épouse et de Blanche-Marie sur un coup de tête. Si je venais à conjecturer un danger plus assuré, je ferais le voyage moi-même. Pour  l’instant, il n’est pas envisageable que j’abandonne ma plantation au risque de voir mes nègres se volatiliser dans la nature. Ne revenons pas sur le sujet.

Sans s’en rendre compte, son ton était devenu plus sec, plus tranchant. Il ne laissait plus de place à discussion, François  de Montigny se le tint pour dit et personne ne rajouta quelque chose. Jean avait clos le chapitre. Marie s’était mise à espérer à l’énoncé de la question, mais elle supposait que son époux avait raison et était loin de supposer les méandres des pensées de celui-ci. Et puis comment aurait-elle pu justifier son arrivée à La Nouvelle-Orléans avec un autre homme que son époux ? Elle ne pouvait tout de même pas espérer un malheur. Elle était troublée, tout se bousculait dans sa tête, car elle commençait à comprendre et à admettre que ce qu’elle désirait c’était bel et bien partir, être, avec François de Montigny. Ce que jusque-là, elle avait maintenu dans le jeu insouciant du marivaudage, devant le danger encouru, prenait une forme plus importante, celle d’un sentiment égoïste qui l’envahissait et qui n’était que pour François. Blanche-Marie guettait sur son visage l’expression des humeurs qui se bousculaient en elle. Elle-même avait été perturbée par la proposition à laquelle elle n’avait pas songé jusque-là ; s’éloigner du danger encouru, présumé. Elle était écartelée entre la peur d’un danger qu’elle sentait présent et la crainte de descendre le fleuve, risque tout aussi certain, bien que moins défini. Elle accepta la réponse de Jean qui lui évitait de faire un choix que personne n’aurait pensé à lui proposer, mais, inquiète, elle n’était pas satisfaite.

Quand vint l’aurore, les résidents de la plantation accompagnèrent ceux qui allaient rendre compte au gouverneur jusqu’au ponton de la plantation. François de Montigny et ses deux comparses embarquèrent dans une demi-galère, embarcation à fond plat qui fila dans le courant du large fleuve sous les yeux de ceux qui restaient. Si Jean fût soulagé de les voir partir, Marie fût envahie par une profonde tristesse.

*

Sans un mot, lasses d’émotions et manquant de sommeil, les deux jeunes femmes allèrent prendre quelques repos alors que le soleil se levait.

vigée le brun vigée-le brun vig ||| portrait ||| sotheby's n09103lot.jpgEntrecoupé de mauvais rêves, son repos n’était pas salvateur. Blanche-Marie lasse de ressasser de mauvaises pensées finit par se lever. Elle se débarbouilla, refit sa tresse qu’elle enroula dans un chignon sur la nuque. Ses yeux étaient cernés et sa peau était blême, la fatigue avait laissé ses stigmates.   Elle s’habilla confortablement, mettant de côté, comme à son habitude, son corset, quand elle estimait qu’il ne lui était pas utile cela afin d’être plus libre de ses mouvements. Au rez-de-chaussée, elle trouva Abigaël et Zaïde surveillant le petit Roussin tout en faisant la cuisine. Elle grimaça un sourire, tapota la tête de l’enfant et partit vers le dispensaire. Elle n’avait pas mis le pied sur la dernière marche que Brutus était sur ses talons. Elle flatta le molosse qui lui rendit son attention d’un coup de langue. D’un pas décidé, elle se dirigea vers le dispensaire, qui se trouvait à l’arrière de maison, accolé à la palissade qui clôturait un vaste ensemble constitué des bâtiments de ferme, du potager et de ce qui servait de jardin d’agréments, prairies et arbres fruitiers. On ne pouvait entrer dans les lieux que par le portail digne d’un fort et de deux portes renforcées à l’opposé, afin de ne pas avoir à contourner l’espace enclot. Vantaux et portes étaient barricadés à la tombée du jour, mais le plus souvent grands ouverts le long de la journée. Arrivée dans le bâtiment, elle ne trouva qu’un esclave qu’elle soignait depuis plusieurs jours d’une blessure. L’homme allait mieux, mais avait encore de la fièvre. Elle nettoya et pansa sa plaie, puis lui fit boire une décoction et une soupe qu’elle avait amenées à cet effet. N’ayant plus rien à faire sur les lieux, elle laissa l’homme se reposer et conclut qui lui faudrait revenir à la nuit, l’examiner à nouveau. Elle appela Brutus qui furetait autour du petit cabanon et décida de rentrer à la demeure. Fermant la porte derrière elle, elle avait obligation de maintenir enfermés les malades, elle aperçut au loin sur la route qui menait à la plantation des volutes de poussières que soulevaient un groupe de cavaliers.   Elle hâta sa marche, soulevant jupes et jupons pour faciliter ses enjambées, passant devant un esclave qui s’occupait de ramasser des fruits, elle l’envoya chercher le maître de la plantation. Essoufflée, elle atteint la première volée de l’escalier au moment où le détachement de militaires faisait de même. Elle leur passa devant et monta les marches jusqu’à la galerie. Elle y trouva Marie apprêtée comme si de rien n’était. L’escadron avait interrompu l’apprentissage de la marche qu’elle donnait à son enfant. Elle le tendit à Abigaël et lui fit signe de rentrer. Elle s’avança pour saluer les cavaliers qu’elle connaissait tous et qui avaient à leur tête le commandant Etcheparre toujours en selle. Il ne paraissait pas décidé à vouloir en descendre. Sur un ton sarcastique, il lança : « — Bonjour madame Roussin, mademoiselle Peydédaut, mes hommages. » Marie serra son éventail qu’elle avait saisi pour se donner contenance, Blanche-Marie se cabra, Brutus qui s’était affalé à ses pieds se redressa percevant la tension de sa maîtresse. Il y avait de la menace dans ce compliment pourtant anodin. Était-ce le sourire ou le geste amplifié avec lequel l’homme avait enlevé son chapeau balayant les airs avec suffisance ? Elles ne savaient, mais son assurance les inquiétait, peut-être était-ce simplement qu’elle savait pourquoi il était là, l’objet de sa venue. Malgré cela, aucune des deux ne perdit contenance. Avec un sourire tranquille, Marie entama la conversation comme toute maîtresse maison. « — Bonjour commandant, peut-être voudriez-vous vous rafraîchir un instant ? je ne sais où vous vous rendez, mais la journée est déjà chaude.

— Cela n’est pas de refus, d’autant que je ne vais pas plus loin que chez vous. Votre plantation est l’objet de mon voyage.

Il descendit de sa monture et gravit les marches jusqu’à elles. Marie sentait ses jambes fléchir, quant à Blanche-Marie, les mains derrière le dos, elle se tordait les doigts de nervosité. « — Peut-être, vos hommes apprécieraient eux aussi des rafraîchissements au lieu de rester plantés au pic du soleil.

— Ce sont des soldats madame, ne vous souciez pas d’eux.

— Bien, Blanche-Marie, peux-tu demander à Abigaël de nous porter un pichet de citronnade ? Je suis désolé, commandant, je n’ai que cela à vous offrir, mon époux tient fermé le vin à cause des nègres. 

— Ce sera toujours ça, mais avant toute chose, pourriez-vous me dire mesdames où se trouve monsieur de Montigny ? Leurs gestes s’arrêtèrent dans leurs élans. Elles restèrent sans voix, stupéfaites, non pas de surprise comme le pensait le commandant qui observait leurs réactions, mais parce qu’elles étaient surprises par la rapidité de l’action. Elles ne s’attendaient pas que de front, il leur posa la question. Marie se ressaisit, et avec un sang froid dont Blanche-Marie ne l’eut pas crue capable, elle répondit avec calme : « — Mais monsieur, vous l’avez mis aux fers devant nous lors du banquet ?

— C’est un fait, madame, mais il semblerait qu’un individu ou plusieurs aient contrevenu à mes ordres.

 — Ah ? Il se serait donc libéré ?

— En quelque sorte.

Leur échange fut interrompu par l’arrivée d’Abigaël chargée d’un plateau. Le commandant ne poussa pas plus avant son investigation, car il voulait bien croire que les deux femmes fussent tenues dans l’ignorance. Blanche-Marie se mit en œuvre de remplir les gobelets. Jean se présenta alors. Il avait vu, lui aussi, venir les cavaliers et avait croisé l’esclave venu le prévenir. Il ne s’était pas éloigné de la maison présageant cette éventualité, la fuite de Montigny ne pouvait qu’être rapidement découverte. « — Commandant Etcheparre, je vous salue bien, que me vaut votre présence en dehors de l’hospitalité. Seriez-vous en route pour quelques tournées d’inspection ?

— Bonjour monsieur Roussin, je suis venu chercher monsieur de Montigny !

— Ici ? Mais si je ne m’abuse, il devrait être retenu au sein de vos murs.

— Il devrait ! C’est un fait ! Mais hier au soir à la tombée du jour l’oiseau s’est envolé de sa cage, et il semblerait qu’au même moment vous fussiez dans les parages.

— Mais voyons, commandant, à cette heure du jour, j’étais chez moi partageant mon repas avec ma famille. Vous pouvez demander à mon épouse ou à mademoiselle Peydédaut.

Marie impassible rajusta l’une de ses boucles. Brutus grogna en sourdine, Blanche-Marie le caressa autant pour le faire taire, que pour faire bonne figure. Les deux jeunes femmes attendaient la ou les questions à venir. Comme le commandant ne bronchait pas, sirotant son verre tout en se demandant par quel angle attaquer, Jean intervint : « — Je comprendrai que la confiance naturelle que vous me portez soit mise à mal par les devoirs de votre fonction. Fouillez la maison, la plantation, cela ne pourra que vous conforter de mon innocence dans ce forfait. Vous ne trouverez aucune trace de monsieur de Montigny. » Le commandant comprit qu’il était arrivé trop tard, car il ne doutait pas de l’aide que Jean avait apportée à la fuite de son lieutenant. Il en était fort contrarié et bouillait d’une colère froide que l’on constatait à la palpitation de ses veines du cou. Il ne voulait pas faire d’éclat et ne pouvait que se retirer.

capitaine Etcheparre (Sir Joshua Reynolds- Sir Joseph Banks | Retrato Aristocrático.jpg

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Le drame de Natchez ou Blanche-Marie Peydédau 10 et 11

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Épisode 10

Jean Roussin (The Dublin born actor, Spranger Barry died on the 10th January 1777.

La plantation, printemps 1724 — été 1725

Ce fut suite à l’installation d’un petit poste avancé, quatre ans auparavant, sur le territoire des Natchitoches, dont monsieur de Saint-Denis, homme énergique et capable, reçut le commandement, que la Compagnie parut prendre au sérieux l’obligation de peupler la colonie. Cette année-là, les Français renouvelèrent leurs tentatives de commerce avec les provinces espagnoles, bien que les deux pays fussent alors encore en guerre ; les deux colonies tendaient à penser que c’était dans leur intérêt d’entretenir entre elles un commerce qui leur serait réciproquement avantageux. Aussi, lors de l’année 1720, la Compagnie envoya un millier de personnes, dont trois cents pour les concessions de Natchez, autour du Fort-Rosalie ; Jean Roussin fut de ceux-là.

*

Jean Roussin avait un avantage sur beaucoup de nouveaux arrivants, il avait hérité à la mort de son père, outre des dettes suite à l’effondrement du système Law, d’un document stipulant qu’il était propriétaire d’une concession au bord du Mississippi. Jean ne savait pas comment elle était rentrée en possession de son père, mais elle était en bonne et due forme. Comme il n’avait plus que cela comme bien, il se décida et s’embarqua pour la Louisiane, il n’avait plus rien à perdre même si pour lui c’était l’inconnu.

Après un voyage des plus mouvementés, une tempête de plusieurs jours avait failli les envoyer par le fond, puis ils avaient échappé de peu à des corsaires espagnols en se réfugiant dans un port de Saint-Domingue, et pour finir une épidémie de fièvre avait décimé une partie de l’équipage et des voyageurs. Arrivé sur sa concession, il remercia plus d’une fois Dieu de l’avoir sauvegardé, même s’il ne voyait pas trop par quoi et par où commencer sa nouvelle vie, malgré les conseils que lui avait prodigués l’agent de la Compagnie, pendant qu’il lui validait son titre de sa propriété et lui en indiquait l’emplacement. Avec le pécule qu’il avait réussi à mettre à l’abri des créanciers de son père, suite à la vente de tout ce qui restait en sa possession, il avait acheté cinq nègres et de quoi les nourrir pendant six mois, ce qui était en soi une petite fortune. Il commença à dégager le terrain aux abords du fleuve ne laissant entre lui et les futures cultures qu’un liseré d’arbres sur une largeur d’une dizaine de pieds. Ses terres possédaient de grands arbres, chênes et cyprès dont il décida de garder une partie pour la construction de ses divers bâtiments et de vendre le reste, car c’était un commerce lucratif, et de vastes prairies surélevées par rapport au lit du fleuve, ce qui était un atout lors des crues récurrentes de celui-ci. Il planta du tabac, puisque dans cette région, c’était la culture la plus pertinente d’après tous les avis reçus. Mais très vite, il se rendit compte qu’il lui faudrait plus de moyens pour obtenir un meilleur rendement, mais il ne voyait guère comment s’en procurer.

*

capture

capture d’esclave

À cette époque, la colonie commençait à sortir de son état premier, et faisait émerger une civilisation du monde sauvage dans lequel elle s’était installée. Les premiers arrivants, faute de mines d’or et d’argent comme au Pérou ou au Brésil, avaient travaillé la terre qui se révélait extrêmement fertile malgré les obstacles dus aux débordements du fleuve et aux insectes dévoreurs de récoltes. Après les explorateurs était donc venu le temps des colons, des planteurs, ils cultivaient l’indigo, le tabac et le coton. Cela n’était pas sans difficulté. Si les concessions avaient été vendues comme le nouvel Éden, beaucoup de colons succombaient à la malignité du climat. Pour la combattre, la Compagnie avait envoyé cher­cher des nègres en Guinée, un millier d’esclaves avait été introduit dans la co­lonie. Par leur travail, ils avaient répondu aux espérances et avaient pallié la fragilité de la santé des Européens sous ce climat.

Estimant que c’était le plus sûr pour son avenir, Jean Roussin, malgré les difficultés, mais n’étant pas un aventurier, faisait partie de ceux qui avaient choisi de cultiver la terre plutôt que d’aller fouiller la contrée à la recherche vaine de mines de métaux précieux. Il avait opté pour la culture du tabac et avait obtenu l’accord de la Compagnie, qui pragmatique, interdisait toutes cultures pouvant entrer en concurrence avec celles produites sur le sol Français, tels la vigne, le chanvre, le lin, et autres cultures traditionnelles. En plus de ces dictats, il savait ne pouvoir ache­ter en dehors de la Compagnie, et seulement au prix qu’elle fixait ; il ne pouvait vendre qu’à elle, au prix qui lui convenait, et ne pouvait sortir de la colonie qu’avec sa permission. Jean Roussin apprit comme ses voisins à contourner ces lois astreignantes et comme tous, il fit appel à la contrebande, tout d’abord pour survivre puis pour s’enrichir.

Les premières années si elles furent difficiles de par le climat, auquel il n’était pas accoutumé, de par le défrichage et la mise en culture de ses terres, il n’avait jamais planté quoi que ce soit auparavant, tout alla pour le mieux. Avec ses esclaves, ils délimitèrent tout d’abord un jardin potager pour répondre à leurs besoins alimentaires, puis il se concentra sur la culture du tabac qui devait faire sa fortune du moins, il y comptait bien.

L’année de son installation demanda beaucoup d’efforts jusqu’à la première récolte ; un homme ne pouvait se charger que de deux mille pieds de tabac, cette culture nécessitait une propreté parfaite de la terre de culture, aussi fallait-il sarcler soigneusement tous les huit jours. Malgré les efforts constants, la récolte ne donna pas grand-chose. Le peu qu’il réussit à vendre à Biloxi, où loger les bureaux de la Compagnie, lui permit à peine à acheter quelques vivres de premières nécessités, qui viendraient compléter la chasse. La deuxième année, ce ne fut guère mieux, mais il commença à employer tous les moyens de la colonie et au lieu d’acheter des vivres, il acheta dix esclaves supplémentaires, dont cinq, à crédit. Pour les vivres, il avait fait connaissance avec des contrebandiers et les obtenait à moitié prix, elles provenaient des colonies espagnoles ou anglaises. La troisième année, sa production avait pris de l’ampleur, il fut l’un des premiers à ne plus avoir de dettes envers la Compagnie. Une partie de sa production était partie pour la Virginie. L’un des premiers qui comprit fut monsieur de Bienville, mais il lui fit comprendre qu’il fermerait les yeux. C’est ainsi que les deux hommes commencèrent à se lier.

Jean Roussin passait le plus clair de son temps sur sa plantation hormis le dimanche où il se rendait comme tous les colons des alentours et leurs familles jusqu’au Fort-Rosalie en amont du fleuve pour l’office dominical. Ce dernier était donné la plupart du temps par l’aumônier militaire dans la cour du bastion. Tous s’y rendaient, c’était le meilleur moyen d’avoir des nouvelles de la colonie. Outre des militaires, les colons croisaient des hommes en tous genres qui parcouraient en tous sens le Mississippi et ses abords, faisant véhiculer les marchandises et les nouvelles, et bien sûr les Indiens des tribus locales qui profitaient de ses rassemblements pour vendre quelques marchandises, vivres et peaux de bêtes essentiellement. Depuis le début de sa fondation, ces derniers n’avaient guère fait d’opposition aux nouveaux venus. Mais au fil du temps, leur amitié ou plutôt leur indifférence se changea en une animosité, imposant une lutte de tous les instants, une lutte sourde, cachée, souvent incitée par les Anglais. Ces derniers voyaient d’un mauvais œil l’expansion de la colonie française, qui se portait de mieux en mieux à leur grande contrariété. Jean Roussin ne fut pas concerné par ces luttes intestines jusqu’à l’incident qui coûta la vie à un sergent du fort et à sa famille. Les Natchez les avaient surpris allant en visite dans une plantation amie. Après une brève accalmie, les Natchez avec à leur tête « serpent piqué « avaient brûlé plusieurs plantations, massacrant les blancs et quelques noirs, la plupart de ces derniers s’étaient enfuis, libérés de leur joug. Jean Roussin avait eu la vie sauve. Il était de passage à Fort-Rosalie pendant que sa plantation, ses champs étaient brûlés et ses esclaves dans la nature.

Lorsque monsieur de Bienville vint avec son régiment pour châtier les Natchez, Jean fit partie de la milice des colons qui se joignit à lui. C’est lors de cette expédition punitive qu’il rencontra monsieur Baron et, que s’étant lié à lui, ce dernier lui proposa celle qu’il devait épouser six mois plus tard sa fille, Marie Baron.

Marie Baron avec sa dot lui apporta une association qui lui permit de faire fructifier son bien en multipliant le nombre d’esclaves sur sa plantation. De ce jour, il devint l’un des planteurs les plus importants aux alentours de Fort-Rosalie.

*

Il fallut dix jours de navigations tantôt à la rame tantôt à la voile pour remonter le cours du large fleuve. Sous la toile aménagée pour elle, à la poupe de l’embarcation, Blanche-Marie, son cerbère à ses pieds, regardait à l’abri de l‘ardeur du soleil printanier ou des ondées tropicales, le paysage qui défilait sous ses yeux. Chaque soir, dès le soleil couché, l’embarcation était amarrée à la rive, il n’était pas question de naviguer la nuit même à la lueur de la lune, les hommes montaient alors un camp de fortune. Une tente pour elle était tendue devant laquelle Brutus se couchait et dormait d’un œil sous les étoiles tapissant le ciel nocturne. Les sens aux aguets, aucun être, aucune bête n’auraient pu l’approcher sans que la jeune fille en fût alertée et sans que le molosse son gardien ne soit prêt à la défendre. Sur elle, elle avait un couteau, que lui avait fourni Graciane, au cas où ?

Jean Roussin, de nature paternelle, bien qu’il n’ait qu’une dizaine d’années de plus qu’elle, la couvait comme une enfant. Il prenait très au sérieux cette protection promise à son ami. Entre deux ordres, il lui expliquait ce qu’elle découvrait, un monde nouveau où un soupçon de civilisation perçait au milieu d’une faune sauvage. « — Tu vois, fillette – expression qui tirait invariablement un sourire à l’auditrice — Chaque concession, qui a été attribuée par la Compagnie, est bornée par deux lignes perpendiculaires depuis la rive d’un cours d’eau, ici le fleuve, car ce sont les seules voies de circulation que nous ayons. Chaque concession s’enfonce de façon variable dans les terres. Je n’ai pas à me plaindre comme tu pourras t’en rendre compte, la mienne est d’une bonne profondeur, je possède cinq cents acres. » En remontant le fleuve, il lui avait cité les noms des différents propriétaires. Ils étaient ainsi passés devant les domaines de monsieur  de Bienville, avant d’atteindre ceux de Dubreuil, Dugué, Lanteaume, Delery, Beaulieu, Massy, Tierry, beaucoup de noms qu’elle connaissait voire qu’elle avait croisés chez son ancien protecteur. « — Ici, les champs donnent de l’indigo vendu au roi de Prusse pour teindre les uniformes de ses soldats. Du côté des Yazous ou des Natchez, nous faisons pousser du tabac qui en qualité vaut largement celui de Virginie ou de Saint-Domingue. Certains font de la canne à sucre dont on tire de la mélasse, mais souvent lors du transport, elle moisit et il y a beaucoup de perte. Bien évidemment poussent aussi très bien la patate douce, le maïs, et d’autres céréales. Nous avons aussi de très beaux arbres fruitiers, bien que sauvages, une fois dépêtrés de la jungle et convenablement taillés, ils nous offrent des pêches, des cerises, des kakis, et même des olives. Convenablement dompté, ce pays est un Éden ! » Blanche-Marie au souvenir de ce qu’elle avait vécu depuis son arrivée resta sceptique. Plein d’enthousiasme Jean Roussin était intarissable et poursuivait son énumération. « — La vigne sauvage fait du bon vin et le houblon une petite bière agréable au palais. » L’engouement de l’homme rassurait la jeune fille. Le voyage se passa sans encombre et parut facile à la voyageuse, bien qu’elle restât inquiète tout au long du parcours qui s’enfonçait au fil des heures et des jours dans un monde de plus en plus sauvage où les quelques humains, qu’ils étaient amenés à croiser, étaient des Indiens qui ne paraissaient pas toujours amicaux.

*

Ils amarrèrent devant le ponton de la concession de Jean Roussin un peu après le pic du soleil. Blanche-Marie était intriguée, elle ne voyait pas d’habitation à proximité. Mais comme tous les propriétaires, Jean Roussin avait construit sa maison à bonne distance de la rive, afin de la mettre hors d’atteinte des débordements du Mississippi. Quand elle mit le pied sur la terre ferme et cela malgré le paysage bucolique des alentours, elle ne put réfréner un frisson qui lui laissa une trace fugace d’effroi. Un sourd malaise la saisit, sorte de pressentiment. Elle n’en montra rien et pour se rassurer flatta la tête de Brutus qui d’un bon l’avait rejoint.

columbia-plantation-edgard-st-john-the-baptist-parish-la-1024Tout en donnant des ordres, Jean Roussin, lui indiqua la route qui s’enfonçait dans un sous-bois et qui se dessinait entre deux rangées d’arbres, certains déjà vieux et d’autres récemment replanter afin de créer l’allée régulière désirée et qui constituerait, au fil des années, une somp­tueuse voûte de verdure. Au travers des arbres qui bordaient le fleuve sur environ deux arpents, siégeant sur des pilotis, elle finit par distinguer la maison, entourée d’une palissade, qui au loin dominait le domaine. Blanche-Marie patienta et attendit la fin du déchargement. Monsieur de Montigny, en attendant, lui comptait quelques anecdotes sur la vie à Fort-Rosalie et sur les Autochtones. Fin prête, la jeune fille encadrée des deux hommes, les esclaves, à l’arrière, portant leurs bagages et leurs colis, remonta l’allée, et passa le portail grand ouvert, négligence qui laissa échapper un juron au maître des lieux. Blanche-Marie, entre monsieur de Montigny et Jean Roussin, sous son chapeau de paille examinait ce qui l’entourait, tout en avançant vers l’habitation qu’elle apercevait enfin nettement. Elle lui sembla vaste, ceinturée d’une profonde véranda sous un toit haut et pentu garnie de chien assis. S’approchant elle aperçut une silhouette féminine, la main en visière qui les guettait.

*

Marie attendait le retour de son époux, lui semblait-elle depuis une éternité. Une fièvre l’avait prise peu de temps avant le départ de celui-ci et l’avait empêchée de le suivre jusqu’à La Nouvelle-Orléans. Ils n’avaient pu faire autrement que de se séparer, Marie était restée entre les mains de deux de ses esclaves et elle en avait été horrifiée. Cette race l’inquiétait, elle en avait une peur maladive.

Marie Baron (Jean-Baptiste Greuze, 1725-1805, French painter.jpgSans famille hormis son père, Marie baron avait suivi celui-ci de France jusqu’à Montréal. Elle avait alors à peine dix années. Lorsqu’il avait rejoint le gouvernement de monsieur Bienville, elle était venue s’installer à La Mobile puis à La Nouvelle-Orléans. Quand il lui avait annoncé qu’il avait proposé sa main à Jean Roussin, elle n’y avait fait aucune objection, elle venait d’avoir dix-huit ans, il lui fallait convoler. Blonde, la silhouette avenante, des yeux couleurs myosotis, un visage de poupée, elle était fort courtisée, mais aucun n’avait trouvé la voix de son cœur, donc, elle avait écouté la voix de la raison, celle de son père. Elle ne l’avait pas regretté, son époux s’était avéré attentif à ses besoins et aux petits soins pour elle. Quand il lui avait donné deux négresses pour tenir sa maison et l‘aider en tout, elle l’avait remercié, mais une sourde angoisse s’était installée en elle. Marie n’avait jamais possédé d’esclaves et elle avait entendu tant d’histoires terribles sur ces peuples. Les pires horreurs couraient sur leur compte, qu’ils étaient cannibales, et que malgré le confort et la sécurité qu’on leur offrait, ils étaient capables d’empoisonner, d’égorger leurs maîtres. Enfin quoi, elle craignait pour sa vie, si bien qu’elle leur adressait la parole, le moins possible, de toute façon elle ne les comprenait pas, elle évitait autant que possible leur présence, errante désœuvrée dans sa propre maison. Son époux avait fini par s’en rendre compte, l’avait conseillée, lui expliquant comment s’y prendre. Avec un sourire contrit, elle promit de faire un effort. Mais ce fut en vain, c’était plus fort qu’elle, dès qu’elle s’approchait de ses servantes, elle avait des sueurs et des nausées la prenaient. Alors, il donnait les ordres le matin, se disant que le temps faisant, elle y viendrait d’elle-même. De son côté, Marie vivait dans l’inquiétude permanente que sa solitude journalière amplifiait, elle s’accrochait à l’idée qu’avec la venue des enfants les choses changeraient. Mais cette pensée était aussitôt compromise, car qui pouvait désirer des enfants, alors qu’ils pouvaient être égorgés à tout instant. Et les événements avec les Natchez produits avant son mariage n’étaient pas pour contrarier ses sombres idées. Confortée dans cette peur, seule la présence de son époux la rassurait quelque peu. Aussi lors de l‘absence de celui-ci, la maladie aidant, sa peur s’était amplifiée et la tenailla continuellement. Dès que debout elle avait pu se tenir, elle s’était installée dans la galerie face à l’allée et tout au long du jour, elle attendait son retour, ne mangeant que des fruits qu’elle lavait et pelait elle-même. À la nuit, elle s’enfermait dans sa chambre à double tour.

Lorsqu’elle vit paraître le groupe passant le portail de la palissade, elle se leva d’un bon, resserra sur elle son ample manteau à dos flottant en indienne qui lui servait de négligé et s’approcha de l’escalier qui faisait face à l’allée. L’ensoleillement l’aveuglait, l’empêchant de distinguer les individus qui constituaient le groupe qui s’avançait, elle leva la main devant ses yeux, et au milieu des ombres et des éclats, elle finit par reconnaître la silhouette de son mari, puis celle de monsieur de Montigny, mais elle n’identifiait pas celle de la femme qu’ils encadraient. Monsieur  de Montigny avait dû épouser. Cela faisait bien longtemps qu’elle ne l’avait vu, depuis bien avant son mariage, cela était donc possible. Elle était un peu déçue, car elle le pensait épris d’elle, et qu’il ait pu se consoler la désappointait quelque peu. De toute façon l’important ce fut que son époux fut de retour. Instinctivement, elle rajusta son chignon, ramenant en son sein les mèches qui tombaient sur sa nuque.

*

Jean Roussin prit sans pudeur sa femme dans les bras, la jeune femme se laissa faire, trop heureuse de retrouver son époux. Les deux spectateurs évaluaient la scène chacun à leur aune. Blanche-Marie trouvait cela rassurant, le lien qui unissait le couple présageait une ambiance harmonieuse dans la maison. François Dumont de Montigny, quant à lui, ressentit un pincement de cœur. La scène le crispa.

Cotes, Francis, 1726-1770; A Gentleman with a CaneSix ans plus tôt, à 22 ans, sous-lieutenant, François Dumont de Montigny s’était embarqué pour la Louisiane, en même temps que la compagnie de monsieur  de Valdeterre, sur la flûte « La Marie ». Il avait tout d’abord été envoyé par monsieur Le Blanc sur sa concession de la rivière des Yazous et avait pris part aux travaux de la construction du fort Saint-Claude. Puis il était parti explorer la rivière de l’Arkansas, au printemps de 1722, en qualité de « géomètre », avec monsieur Bénard de La Harpe, parce que les agioteurs de la rue Quincampoix spéculaient sur un merveilleux rocher d’émeraude supposé la surplomber. Ce fut à l’automne de cette année-là, au milieu de l’ouragan qui détruisait La Nouvelle-Orléans qu’il vit pour la première fois Marie Baron dont il s’éprit aussitôt. Il n’était pas riche, ses rapports houleux avec monsieur de Bienville qu’il avait fortement contrarié de par son tempérament perpétuellement insatisfait et colérique, l’avait amené proche du dénuement. Cet état de fait l’avait retenu de s’approcher d’elle, se contentant de soupirer au loin. Il avait participé à l’expédition punitive contre les Natchez lors de laquelle il avait fait la connaissance de Jean Roussin, au retour de celle-ci, il apprit que la jeune femme, qu’il aimait en secret, était destinée à celui qui était devenu un ami. Il s’éloigna de lui comme d’elle et s’enfonça dans une misère arrosée d’alcool. Sa situation ne s’améliora pas et son état d’esprit encore moins. Ses rapports ombrageux avec monsieur de Bienville l’avaient amené à l’indigence et le départ de celui-ci pour la France lui avait offert, par l’intermédiaire de monsieur de la Chaise, un poste sur la concession de Terre-Blanche, concession qui dépendait directement du Fort-Rosalie. Il avait dû obtempérer et s’était retrouvé sur l’embarcation de Jean Roussin, puis devant Marie toujours si belle.

*

Autour de la table éclairée par les flammes vacillantes des bougies du chandelier de cuivre, les trois jeunes gens riaient des  saillies du quatrième. Le plus âgé avec l’approche de la trentaine était Jean Roussin, la plus jeune était Blanche-Marie qui allait vers ses seize ans. Autour d’eux Zaïde et Abigaël, les deux négresses, leur servaient du café pendant que François Dumont de Montigny, resté sur la plantation, faisait de l’humour tout en jouant aux cartes. Il n’était pas arrivé à se détacher de la demeure pour prendre son poste et s’était imposé dans les lieux. Tout en jouant il marivaudait avec les deux jeunes femmes, passant de l‘une à l’autre pour donner le change, mais l’une comme l’autre savaient, pour qui était ce jeu délicat. Les deux jeunes femmes dont les liens s’étaient serrés sans difficulté s’en amusaient dès qu’elles étaient seules, elles savaient que c’était pour Marie que l’homme soupirait en vain ou presque. Blanche-Marie avait très vite saisi que le séducteur, sans délicatesse, se servait d’elle pour atteindre sa compagne, qui ne semblait pas insensible au charme du sous-lieutenant, accessoirement géomètre et à ses heures poète. Un piètre poète au goût de Blanche-Marie, mais Marie ne semblait pas s’en apercevoir. Jean, quant à lui, ne disait rien, mais n’était pas dupe. Pour lui les deux jeunes femmes étaient aussi jolies, l’une que l’autre, et avaient droit à ses compliments, choses qu’il ne savait pas tourner, ce n’était pas dans sa nature, mais il n’était pas idiot et Montigny n’était pas toujours subtil. Il n’en avait cure, il avait confiance en Marie. La soirée se prolongeait, Jean l’écourta rappelant qu’il devait dès l’aurore parcourir ses champs. Blanche-Marie ne se fit pas prier et demanda aux deux négresses de débarrasser. Marie, soulagée, s’était déchargée sur la jeune fille de la tenue de la maison, celle-ci était donc devenue responsable des tâches de Zaïde et Abigaël.

Les deux négresses étaient d’un naturel servile et avaient compris que leurs positions étaient enviables par rapport à ceux de leurs frères d’infortune qui travaillaient aux champs. Si elles venaient toutes deux de Guinée, l’une était Peule et l’autre Soussou. Elles n’étaient pas de la même région, aussi l’une parlaient le pular et l’autre la langue mandée. Elles avaient trouvé suffisamment de mots pour se comprendre, échanger et partager. Les blancs étaient inconscients de tout cela, pour eux ce n’étaient que des sauvages et quant à les comprendre cela les indifférait le plus souvent, du moment qu’ils effectuaient leurs tâches. Aussi, si le comportement de Marie ne les avait pas surprises, celui de Blanche-Marie les intrigua. Elle n’élevait jamais la voix et essayait de les comprendre comme d’être comprises, aussi avec un vocabulaire restreint pris dans les différentes langues, Blanche-Marie faisait passer ses demandes. Zaïde était grande et mince et Abigaël tout en rondeurs. La première était très habile de ses mains et la deuxième cuisinait avec audace, une cuisine mixait entre les habitudes des maîtres et les ingrédients trouvés sur place. Dans la maison tout le monde y trouvait son compte, même Marie commençait à avoir moins peur de ses domestiques et prenait confiance suivant l’exemple de sa nouvelle amie.

Peydédaut Blanche-Marie  et Marie Baron Roussin(FRANÇOIS BOUCHER (Têtes de deux jeunes femmes de profil Pierre noire.jpgMarie prit donc le bras de Blanche-Marie et l’entraîna vers sa chambre afin qu’elle l’aidât à se déshabiller. Elles aimaient ce moment où elles se retrouvaient seules et échangeaient des balivernes tout en se préparant pour la nuit. Marie était d’un caractère facile et affectueux, elle avait très tôt manqué d’amour, orpheline de mère, suivant son père de poste en poste, et de nourrice en nourrice, elle s’était souvent sentie seule. Dominée par un père autoritaire, qui n’avait pas voulu la mettre au couvent, car elle lui rappelait sa mère, elle avait été une enfant effacée et foncièrement timide. Elle avait été d’emblée séduite par le caractère réservé, mais assuré de Blanche-Marie. Sa détermination à aller de l’avant la fascinait et quand, confiantes, elles s’étaient épanché quelques bribes de leur vie, elles s’étaient reconnues dans leur désarroi. Blanche-Marie avait trouvé un nouveau foyer et une nouvelle vie qui étaient à sa convenance. Marie fin prête, Blanche-Marie la laissa et rejoignit sa chambre à l’étage. Jean Roussin lui en avait aménagé une, sous les combles, qui la ravissait. Elle devait elle aussi se lever tôt, elle partageait son temps entre la maison, ses tâches domestiques, et l’hôpital de la concession, ses quelques connaissances acquises sur le tas lui permettaient de soulager les quelques blessés ou malades parmi les esclaves. Les habitations de la colonie étaient le plus souvent de taille assez grande et occupaient un personnel assez nombreux comparé à des exploitations françaises. Blanche-Marie, même au château de Saint-Mambert, n’avait pas vu autant de gens travailler une seule terre, la plantation de Jean Roussin comptait près de cinquante esclaves. Elle se coucha laissant sa fenêtre ouverte vers le ciel et se laissa porter par les bruits de la nuit, oiseaux et autres animaux nocturnes, la brise dans les champs et le grondement sourd du fleuve. Elle entendit Montigny et Jean Roussin se souhaiter le bonsoir, puis le silence qui la porta vers le sommeil.

*

L’été était passé avec ses chaleurs étouffantes puis l’automne avec ses tempêtes et l’hiver avec ses températures relativement fraîches, le printemps était revenu le fleuve inondant à nouveau ses rives, les fleurs multipliant leurs couleurs, la faune croissant à nouveau puis ce fut à nouveau l’été. Cela faisait six jours que la chaleur était tel que rien ne bougeait aux heures les plus chaudes. La nuit était tombée, mais elle ne délivrait pas encore un soulagement suffisant à Marie qui dans son septième mois de grossesse ne savait comment se mettre à l’aise. À côté du lit dans lequel elle soupirait tout en s’éventant, Blanche-Marie s’était installée avec un ouvrage afin de lui tenir compagnie. Après avoir barricadé les portes, elle avait envoyé Zaïde et Abigaël se coucher, c’étaient les seules esclaves qui avaient le droit de rentrer dans la demeure puisqu’elles en étaient les servantes et d’y loger. Elles étaient donc montées dans leur chambre sous les combles. La maison était calme, il n’y avait que les quatre femmes, Jean était à Fort-Rosalie. Comme la pièce était suffocante, la jeune fille avait rouvert la porte-fenêtre pour faire rentrer un peu d’air et, à la lueur tremblotante d’une bougie, tirait l’aiguille, elle aurait préféré lire, mais il n’y avait aucun livre dans la demeure même pas l’almanach. Tout à coup, Brutus grogna doucement. « — Blanche-Marie, vous avez entendu ?

— Quoi donc ?

— Écoutez, il y a quelqu’un qui marche dans la galerie !

Blanche-Marie souffla aussitôt la bougie, et tendit l’oreille. Elle flatta le molosse, lui donna un léger coup sur le museau pour qu’il fasse silence, il obtempéra. La pièce était éclairée par les rayons de la lune qui dispensait une lumière froide. Doucement, la jeune fille se leva, et alla vers l’angle de la pièce et y saisit un fusil à double canon que Jean laissait toujours chargé. Il lui avait demandé si elle savait s’en servir, malgré sa répugnance qu’elle ne tenait pas à expliciter, elle avait répondu par l’affirmative. Elle cala la crosse sous son aisselle et le doigt sur la détente, elle écoutait attentivement. Son cœur frappait très fort remplissant sa tête, elle se contrôla. Elle ne percevait rien de particulier, mais elle ne mettait pas en doute la parole de son amie, cela aurait été par trop dangereux. Elle avança à pas feutrés vers l’extérieur, elle essayait de maintenir un tremblement convulsif dû à la tension. Quand elle fut dans la galerie, elle regarda à droite comme à gauche, rien. Brutus était sur ses talons, il se mit à grogner. Elle tendit à nouveau l’oreille, Marie avait raison, elle sentait une présence, un souffle, une respiration. Mon Dieu pourvu qu’il n’y ait qu’un homme. Elle affermit sa voix et s’exclama : « — qui est là ? » De l’ombre sortit une silhouette gigantesque. Le molosse aboya tout en grognant. Elle pointa son fusil vers l’homme, du moins elle supposait que c’était un homme. Une voix grave lui répondit : « — je suis, Alboury Ndiaye, un ami de Jean Roussin. Je devais le retrouver ce soir au bord du fleuve, mais il n’est pas venu, alors je me suis rendu aux nouvelles. Alors, s’il vous plaît ne tirez pas et retenez votre chien. » Derrière, traînant un sabre, Marie malgré l’encombrement de son ventre, l’avait suivie. Les deux jeunes femmes ne savaient que faire, d’autant que l’homme, dont elle ne voyait que les contours, était inconnu d’elle. Brutus, le dos courbé, le poil hérissé, sentant la peur de sa maîtresse, grognait de plus belle, babines retroussées, toutes canines dehors. « — Je portais des marchandises pour la plantation, il y a même des livres pour l’une de vous deux. » Les deux femmes respirèrent, il ne pouvait l’inventer, Blanche-Marie baissa son arme, sans toutefois sans s’en dessaisir et calma d’une voix ferme Brutus qui n’en garda pas moins sa position. « — Excusez-moi, si j’avais su que Jean était absent, j’aurais attendu le jour pour me présenter à vous, je vais m’en aller. Je reviendrai demain. » À reculant, il s’approcha de l’escalier qu’il descendit. Totalement éclairé, elles découvrirent, stupéfaites, un géant noir comme l’ébène.

épisode 011

Alboury Ndiaye (Frank Buchser - Il negro

Le contrebandier Alboury Ndiaye

L’homme, qui s’éloignait de la demeure, était une force de la nature, un animal sauvage, qui impressionnait tous ceux qui le croisaient. Pour la plupart des individus, c’était un géant noir d’ébène, bien qu’il fût couleur café. Il devait approcher une bonne toise et n’avait pas besoin d’être méchant pour impressionner son entourage. Il affichait le plus souvent un torse musculeux, à moins que le froid ne le forçat à se couvrir davantage, et était vêtu d’un pantalon de marin dont la couleur oscillait entre le blanc et le marron qu’il attachait au moyen d’un bout de cordage. Son sourire franc n’arrivait pourtant pas à faire oublier l’impression de danger qu’il dégageait.

Une décennie s’était écoulée depuis qu’il avait été enlevé à sa famille, prise dans des guerres incessantes et périodiquement plongée dans une misère noire. Il habitait alors un petit village non loin de la côte Sénégalaise. Alboury Ndiaye avait quitté l’Afrique contre son gré, encore que son départ était en partie dû à son attirance pour l’aventure. Il s’était cru un homme, car il avait participé aux rites initiatiques faisant de lui un chasseur. Il s’était rendu sur un navire espagnol pour échanger de la nourriture contre des outils, à l’encontre de la volonté du griot et de sa mère. Les négriers, qui avaient annoncé aux gens du village leurs intentions pacifiques, l’avaient fait prisonnier dès qu’il avait mis le pied sur le tillac et l’avait couvert de chaînes, avant de lever l’ancre pour faire route vers la Guinée, puis le Brésil. Ce coup du sort lui avait fait quitter son pays, en tant qu’esclave. Pour autant, la captivité d’Alboury ne dura pas longtemps, car le négrier n’était jamais arrivé au Brésil, mais la famine et les coups de fouet à bord, mêlé à la totale incompréhension de sa nouvelle condition, lui avaient laissé des souvenirs douloureux et ineffaçables. Ce fut toutefois la seule condition d’esclave qu’il connut, car il fut libéré avant d’atteindre le Nouveau Monde par le navire de guerre le « Régent « . Le capitaine du navire de guerre, aux idées peu recommandables, puisqu’il était contre l’esclavage, qui pourtant commençait à rapporter des fortunes à son pays, avait arraisonné le négrier où se trouvait Alboury parce qu’il croisait de trop près Saint-Domingue, et cela sans autorisation de son gouvernement. Après avoir pendu pour piraterie les Espagnols, le capitaine du « Régent « avait proposé aux esclaves survivants soit de les débarquer et de les vendre, soit de compléter son équipage réduit par un combat difficile. Alboury avait bien sûr opté pour la deuxième solution, bien qu’il fût jeune, sa taille déjà phénoménale emporta la décision du maître d’équipage. Il devint un marin, un excellent gabier, vigilant et infatigable. Il servit pendant quatre années sur le navire, avec toute la confiance du maître d’équipage et donc du capitaine, mais il était partagé entre son besoin de liberté et sa reconnaissance pour le capitaine. Quand celui-ci mourut d’une mauvaise fièvre due à la gangrène, il changea de navire, et cela plusieurs fois de suite. Il privilégiait les navires de commerce plus faciles à quitter au port de son choix. Il avait beaucoup de mal avec l’autorité et dès qu’il sentait ses supérieurs le tenir pour moins que rien, le traiter comme un inférieur, et sa couleur de peau ne l’aidait pas, il débarquait au port suivant, il leur tirait sa révérence. Dans tous les cas, il n’avait jamais choisi un vaisseau qui eut pu le ramener vers son pays d’origine. Il avait été contraint de laisser sa famille derrière lui, sans désir profond de la retrouver ; retourner dans son village, devenir chasseur, et crever de faim, car trop de guerres tribales ? Quel intérêt pour lui ? Il aimait la mer et ce sentiment de liberté des horizons sans fin. Hormis l’île de la Tortue, il n’avait pas d’attaches et cela était très bien comme cela. Dans une taverne de Cap-Français, il avait été entraîné par un loustic blond et arrogant et ce compagnon de fortune lui avait ainsi fait découvrir sa nouvelle vie, sa vraie nature. Il devint contrebandier au sein d’un circuit reliant La Nouvelle-Orléans aux grands ports de Veracruz, La Havane, Cap-Français, Fort Saint-Pierre ou Carthagène. Ce commerce fluvio-maritime prospérait grâce à une flottille de pirogues, de bateaux à fond plat, de barques côtières et de petits bricks reliant les Grands Lacs au continent sud-américain. Il avait tout d’abord rejoint un bâtiment détenu par un capitaine d’origine bretonne, mais très vite il avait compris que celui-ci ne leur laissait que des miettes de ses divers trafics. Il attendit patiemment son heure et comme il n’avait point d’argent, il prit ce qu’il ne pouvait acquérir. Dans un port du Honduras, il emprunta définitivement aux Espagnols un petit brick avec l’aide du loustic et de cinq autres marins d’origine diverses qui comme lui voulaient plus de justice dans le partage des gains et des risques. Ils rebaptisèrent aussitôt l’embarcation du nom évocateur d’« Indépendance » et ils commencèrent leur nouvelle vie de pirates ou de contrebandiers, au sein de laquelle ils partageaient équitablement tous leurs butins. Très vite, Alboury fut reconnu comme leur capitaine, et tous ceux qui se rallièrent à « Indépendance « firent de même. Ils s’en prenaient essentiellement aux Anglais et aux Espagnols, car La Nouvelle-Orléans leur servait de base d’opérations. En tant que cité portuaire, la ville française devenait, en raison de sa position idéale, une plaque tournante attractive pour le commerce qu’il soit officiel ou officieux. La ville avait l’avantage d’être à la fois le dernier arrêt le long du plus grand fleuve du continent et une escale naturelle à mi-chemin entre deux des plus importants ports coloniaux espagnols, de quoi devenir riche pour des marins audacieux. Cela était d’autant plus intéressant pour Alboury, que les vaisseaux européens à fort tirant d’eau étaient contraints de passer le long bras de mer limoneux aux courants changeants et sinueux, redoutés des pilotes les plus aguerris qu’était le Mississippi. Ce trajet contraignant de l’embouchure du fleuve à La Nouvelle-Orléans pouvait prendre jusqu’à six semaines pour un gros vaisseau, presque autant qu’une traversée entre la France et les Caraïbes, alors qu’en passant par le lac Pontchartrain et le bayou saint Jean, une journée suffisait et « l’Indépendance « pouvait faire le parcours avec facilité. Évidemment, la navigation n’y était pas plus facile et il fallait être un marin aguerri pour oser affronter ces eaux peu profondes, encourant le risque d’être submergé par une houle de plus de quatre mètres lorsque de soudaines tempêtes s’abattaient sur la baie habituellement tranquille.

Alboury, qui n’avait pas pour ambition d’élargir son commerce, avait aussi appris ce que les Amérindiens savaient depuis des siècles, les vents et courants qui créaient des tourbillons contraires à seulement quelque mille de distance des côtes de Louisiane. Ses connaissances des lieux étendaient grandement ses possibilités d’approvisionnement et de vente, car pour aller de Veracruz à La Havane, ils savaient profiter des alizés entre les détroits de Floride et du Yucatán et des courants entre Cuba et la pointe de la Floride. Il lui fallait environ deux semaines pour rallier Veracruz, un peu moins encore pour La Havane. Ils traversaient donc le golfe à bord de l’« Indépendance » en suivant les eaux peu profondes du littoral ou en coupant par les bayous de Barataria, transportant des marchandises dans les deux sens de façon plus ou moins officielle suivant les vendeurs et les acheteurs.

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Martha (The Polish Girl (Jean-Baptiste Greuze - ).jpgMartha s’était levée bien avant le jour. Les nuits de pleine lune, elle ne dormait pas ou peu s’en fallait, et cela depuis ses premiers saignements. Elle avait donc atteint la porte de l’hôpital alors que les premiers rayons du soleil l’effleuraient. Elle y rejoignait la veuve Camplain avec qui elle tenait le dispensaire, celle-ci ayant fait la nuit. La veuve d’apparence sèche et froide était en fait mal servie par sa physionomie tant elle était bonne et chaleureuse. Il y avait ce jour-là peu de malades, cinq indigents, deux femmes, deux hommes, dont un mulâtre libre. En plus d’eux, il y avait deux charpentiers du chantier de la nouvelle caserne qui étaient tombés d’un échafaudage alors qu’ils se chicanaient, l’un avait l’épaule démise et l’autre une jambe cassée. Le dernier malade était un orphelin de moins de sept ans, retrouvé recroquevillé dans un coin du marché, grelottant de fièvre, atteint de la rougeole. Martha s’y était attachée. Après avoir avalé un bol de soupe et échangé quelques mots avec la veuve, elle se rendit dans la salle commune où dormaient les malades. Accompagnée de quelques mots bienveillants, elle distribua leur soupe à ceux qui avaient les yeux ouverts. Elle se mit ensuite au nettoyage, pendant que la veuve allait prendre quelque repos dans la loge adjacente à l’hôpital. Elle aimait ce qu’elle faisait, ces tâches journalières qui lui faisaient oublier cette vie déchue par les hommes, et dont elle s’éloignait, était si loin désormais. Même pénible, cette besogne était plus gratifiante que l’obligation de se donner aux hommes pour quelques sols.

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« — Tu sais Paul, c’est un conte de chez moi, ma mère nous le racontait à ma sœur et à moi, il fait peur, tu es prêt ? »

Le petit garçon opina de la tête tout en murmurant un oui.

— il y avait une fois un bûcheron et une bûcheronne qui avaient sept enfants, tous garçons. L’aîné n’avait que dix ans, et le plus jeune n’en avait que sept. On s’étonnera que le bûcheron ait eu tant d’enfants en si peu de temps ; mais c’est que sa femme allait vite en besogne, et n’en faisait pas moins que deux à la fois… » Martha occupait le jeune malade en voie de guérison. Elle s’était par conséquent installée à son chevet pour lui raconter une histoire tout en brodant un ouvrage. Autour d’elle, tous étaient attentifs, subjugués par la douce voix de la jeune femme aussi personne ne fit attention à l’entrée du nouveau venu. Martha ne réalisa sa présence derrière elle, quand relevant les yeux vers son jeune auditeur, elle vit ses yeux agrandis par l’étonnement. Elle se retourna pour se retrouver face à un géant noir qui la regardait avec attendrissement. En même temps qu’elle se leva, ses yeux plongèrent dans ceux du nouveau venu, elle ne put s’empêcher de se noyer dedans. Elle réalisa tout à coup qu’aucun bruit n’altérait ce moment, tous étaient bouche bée devant le géant. Elle reprit ses esprits. « — Bonjour, que puis-je pour toi ? ». À même temps qu’elle s’adressait à lui, elle ne pouvait s’empêcher de penser que l’homme était grand, si elle s’approchait de lui, force serait de constater qu’elle arriverait à peine à sa hauteur de poitrine. Étrangement, elle se sentait rassurée par sa présence. « — Si t’es Martha, j’ai une lettre pour toi, moi je suis Alboury Ndiaye.

— Je suis Martha ! — Se demandant, qui pouvait bien lui faire parvenir une lettre ?

— Alors voici ! — Il sortit de sa ceinture la lettre et la lui tendit. – elle est de Blanche-Marie.

— De Blanche-Marie ! Mon Dieu ! elle va bien ? Elle est bien installée ! Vos maîtres sont-ils bons ?

Alboury Ndiaye sourit devant le débit de parole spontané. « — Tout d’abord, je n’ai pas de maître, je suis le capitaine de l’« Indépendance « . Ensuite, Jean et Marie Roussin sont des gens de grande bonté, et Blanche-Marie va bien, mais tout ça est dans la lettre.

— Oui bien sûr, excuse-moi.

 — Ce n’est rien, maintenant il faut que je parte, dit-il avec une nuance de regret dans la voix.

Elle le reconduit jusqu’à la porte, enfouissant la lettre dans la poche de son tablier. Elle le regarda partir avec regret, le géant noir laissait en elle une trace de tristesse, d’abandon, qu’elle ne comprenait pas.

*

Elle savait déchiffrer les lettres et les syllabes parfois quelques mots, mais pas lire ou du moins fort mal, quant à l’écriture, elle le faisait péniblement, c’était le curé de son village qui lui en avait appris les rudiments la trouvant intelligente. Mais avec le temps, il ne restait pas grand-chose de ce savoir. Martha regardait la lettre sans trop savoir quoi en faire. Elle n’avait pas eu de nouvelles de son amie depuis presque deux années, et quant à Graciane, quelques bruits de salons avaient été poussés jusqu’à elle, mais rien de bien précis. Elle ne savait plus rien de ses autres compagnes de voyage éparpillées dans le pays, elle ne voyait plus que Boubou qui accompagnait, avec ses deux bambins, son époux au marché. Elle était donc curieuse du contenu de la lettre. Quand la veuve Camplain revint dans le début de l’après-midi, elle se décida à aller voir monsieur de Manadé, le chirurgien. Il était la seule personne sachant lire en qui elle avait quelque confiance depuis le départ du père Davion.

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ean-Antoine Watteau (1684-1721), La Ravaudeuse, étude pour L_Occupation, selon l_âge, vers 1715, sanguineElle se rendit à la caserne où séjournait le chirurgien. Elle connaissait le chemin puisqu’elle y venait le chercher chaque fois qu’il y avait une urgence. Elle n’appréciait pas de s’y rendre, côtoyer les soldats, c’était se défendre continuellement de leur assiduité. Elle frappa à la porte du bureau du chirurgien espérant qu’il y fut. Elle entendit un grognement qu’elle supposa être une invite à entrer. Tout en s’excusant, elle passa la tête par l’entrebâillement de la porte et découvrit monsieur de Manadé un aiguillé à la bouche et empêtré avec sa veste dans les mains, essayant visiblement avec maladresse un raccommodage périlleux. La jeune femme sourit : « — laissez-moi faire monsieur.

— Avec plaisir Martha, ce n’est vraiment pas une tâche aisée pour moi.

Elle prit le vêtement et s’assit, le chirurgien lui passa l’aiguille. La veste avait une vilaine déchirure, le chirurgien se crut obligé de s’expliquer. « — J’ai rencontré un mauvais clou, et j’avoue que dans mon impatience, j’ai tiré brusquement.

— Ne vous inquiétez pas, monsieur. Je vais faire de mon mieux. Il n’y paraîtra rien ou peu s’en faut.

— Merci, Martha, mais vous étiez venu pour quelle raison ? Il y a un problème à l’hôpital ?

— Non, non, j’ai reçu une lettre de mon amie Blanche-Marie, et je ne sais pas lire.

— Bien sûr, donnez-la-moi, et prenons de ses nouvelles.

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De Blanche-Marie Peydédaut

À Martha de l’hôpital

Vendredi 25 octobre 1726

Ma Martha,

J’ai enfin trouvé un messager digne de confiance. Comme tu verras, la première fois, il est très impressionnant. Moi-même, j’ai été terrorisée et j’ai même failli tirer sur lui. Mais c’est un homme bon malgré les apparences…

« — Et grand Dieu, il était si terrible que cela ce messager, Martha ?

— C’était un grand, très grand nègre, il m’a dit être le capitaine d’un navire.

— Ah ! c’est Alboury Ndiaye, c’est vrai qu’il est impressionnant.

Martha sourcilla, se demandant comment le chirurgien pouvait bien connaître un tel homme, qui à son avis avait tout du pirate, le mystère et la séduction avec. Elle sortit de ses pensées réalisant que le chirurgien avait repris sa lecture.

… j’ai été accueilli chaleureusement par Jean et Marie Roussin. Bien qu’elle soit ma maîtresse, je me suis fait d’elle une amie, elle est d’un naturel doux et attachant, il y a des moments, j’ai l’impression d’être l’aînée bien qu’elle est six ans de plus que moi. Ils ont un adorable poupon qui ne tient pas encore sur ses jambes, et qui fait notre ravissement…

… Je me fais à ma nouvelle vie qui ma foi est très agréable, elle se déroule entre la besogne due à l’habitation et l’hospice de la plantation où mes quelques connaissances soulagent les malades ou les blessés. Rassure-toi. Je vois déjà ta mine s’allonger, dans les cas les plus graves, Jean fait venir le chirurgien. Pour les tâches ménagères, je suis aidée par Zaïde et Abigaël, deux négresses fort vaillantes et adroites chacune dans leur domaine…

… Bien que nous soyons isolés, nous ne nous ennuyons pas. Par le biais de Fort Rosalie, nous avons une vie de société. Nous nous y rendons régulièrement, notamment pour l’office dominical. Nous côtoyons ainsi les militaires du fort et leurs familles ainsi que d’autres colons. Nous sommes régulièrement invités chez nos voisins, ou avons des visites comme celles de monsieur Montigny qui nous laisse croire que nous sommes à la cour en nous couvrant de poèmes et d’anecdotes. Comme tu peux voir, je me fais à ce nouveau tournant de ma destinée…

Rassurée qu’elle était par ce qu’elle entendait, Martha écoutait les mots décrivant la vie de Blanche-Marie avec attention. La lettre concluait par l’attente d’une réponse désirée qui serait rapportée par monsieur Ndiaye. Le grand nègre allait donc revenir chercher la réponse ? Mais qu’allait-elle donc raconter, sa vie n’avait rien de palpitant. Devant son trouble, monsieur de Manadé lui proposa son aide qu’elle s’empressa d’accepter.

Quand quelques jours plus tard, alors qu’elle ne l’attendait plus, Alboury Ndiaye revint à l’hôpital, la lettre était prête. De ce jour le contrebandier devint le messager des deux jeunes femmes, Martha se mit à attendre ses venues qui pouvaient être espacées de deux ou trois mois. Si elle crut tout d’abord que c’était pour les lettres, elle finit par admettre que c’était la visite Alboury Ndiaye qui l’importait le plus. Petit à petit, il restait un peu plus longtemps en sa compagnie, semblant la rechercher et partageait avec elle les histoires de la colonie, puis leur vie. Il lui raconta l’Afrique, elle parla de Bordeaux. Elle s’émerveilla de ses descriptions exotiques, il l’écouta sans jugement. À quel moment, devint-il son amant ? Un soir de printemps, lors duquel il la raccompagna dans sa maisonnette, une pluie soudaine comme il y en a tant dans le ciel louisianais, elle le fit rentrer, il resta pour la nuit. Et de cette nuit, à chaque fois qu’il passait par La Nouvelle-Orléans, il restait, ils en étaient heureux ne demandant de compte ni à l’un ni à l’autre, se contentant du bonheur présent. Bonheur qu’il cachait, car il était illicite et serait de toute façon incompris.

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Drawing of a Young Woman, by Fragonard, c 1770s-80sDe son côté, Blanche-Marie attendait, elle aussi, les lettres dont elle partageait le contenu avec les époux Roussin. Celle-ci venait autant de Martha que de monsieur de Manadé qui prenait plaisir à cet échange épistolaire qui lui permettait d’avoir des informations de cette partie de la colonie.

De Martha de l’hôpital

À Blanche-Marie

Jeudi 23 janvier 1727

… comme tu dois le savoir depuis le temps, le départ de monsieur de Bienville a fait beaucoup de vagues dans la colonie. À La Nouvelle-Orléans, et cela derrière le dos de monsieur de la Chaise, les colons ont envoyé une délégation pour protester à la cour. Ici, personne n’a admis la façon dont notre gouverneur a été congédié ; comme un laquais, il faut bien le dire. C’est une honte, d’autant qu’il a été victime de délation, tout le monde ici le sait bien qu’il ne s’est pas enrichi en Louisiane. Il paraît qu’il ne possédait que soixante mille livres lorsqu’il est parti. Et puis il était le seul à nous protéger. Malheureusement, la délégation est revenue pour ainsi dire bredouille puisque le seul résultat a été l’arrivée dans son sillon de monsieur de Périer comme nouveau gouverneur…

De Martha de l’hôpital

À Blanche-Marie

Mardi 29 avril 1727

… le nouveau gouverneur a été très mal accueilli, tout le monde lui en veut de remplacer monsieur de Bienville. Bien évidemment, seul monsieur de la Chaise, qui doit se trouver très seul, l’a reçu avec chaleur…

… l’homme n’est pas si mauvais que cela. Savez-vous que Monsieur de Périer est un officier de la Marine royale ? Il s’est, paraît-il, courageusement battu pendant la guerre d’Espagne. Je ne sais si c’est cette auréole de gloire, mais il réussit à nous amadouer. Il faut dire qu’il fait tout pour complaire aux planteurs d’autant qu’il veut visiblement que les plantations prennent de la valeur, le temps, où la compagnie cherchait des mines d’or et des pierres précieuses, semble s’éloigner. Pour cela, il a fait importer encore plus d’esclaves. Pour éviter qu’ils nous apportassent quelques vilaines maladies comme « le virus de Guinée », dont la dernière épidémie est un bien triste souvenir, notre nouveau gouverneur fait examiner ces « pièces d’Inde » entièrement nues par un chirurgien de la colonie. J’ai été amené à aider tout au moins pour les femmes et les enfants, je dois dire que c’est très triste et je n’ai pas eu le courage de continuer. Ces pauvres gens que tous considèrent comme des bêtes voire des meubles arrivent décharnés, martyrisés, terrifiés, ne nous comprenant pas. Je suis rentrée de cette épreuve tellement triste que je me suis défilée, je n’ai pas voulu y retourner, c’est la veuve Camplain qui y a été à ma place, car il faut bien le faire.

Bien sûr, ensuite les colons prennent correctement soin de leurs Nègres. Pas tellement en raison de leurs principes chrétiens, mais parce que leur valeur augmente, on les paye de plus en plus en cher, vous savez, ils représentent, quel que soit leur sexe ou leur âge, une grande source de richesse. J’ai entendu dire, que certains maîtres vont jusqu’à creuser dans la terre, des sortes de baignoires entourées de madriers pour qu’ils puissent prendre des bains sans être dévorés par les alligators ou piqués par les serpents venimeux et que d’autres fournissent un petit lopin de terre où ils peuvent cultiver des fruits et légumes pour eux-mêmes. J’en vois même, les jours de marché, vendre leur récolte. Et puis tous font attention à leurs âmes, les pères jésuites ou capucins ne cessent de les baptiser, ce qui dit en passant ne les empêche pas de conserver tous leurs grigris, magies, zombis, superstitions et dieux tout-puissants. Malgré cela, certains s’enfuient dans les forêts, mais peu s’y risquent, le pays est tellement grand et puis les Indiens n’aiment pas les nègres et les trucident avec plaisir, paraît-il…

… des habitations se sont enrichies des figuiers de  Provence et d’orangers de Saint-Domingue, on trouve désormais leurs fruits sur le marché. Comme vous pouvez voir, les choses vont de mieux en mieux, les difficultés semblent s’éloigner. Bien sûr, le prix de la terre, auquel on ne faisait pas grand cas jusque-là, commence à éveiller la concupiscence et les disputes se multiplient. Prévenez monsieur Roussin que le conseil supérieur a décidé d’annuler tous les droits aux terres vacantes, dont la concession daterait d’une époque antérieure au 31 décembre 1723. Dites-lui qu’il va être amené à produire ses titres de propriété et à déclarer la quantité de terre possédée et défrichée par lui sous peine d’éviction. Il est à savoir que le conseil a désormais fixé à vingt arpents de face au fleuve la part de chaque cultivateur à moins qu’il n’en ait amélioré plus, dans ce cas, il pourra les garder. Le conseil dans son besoin de développement à ordonner la confection des chemins et des levées suffisamment larges pour laisser passer une voiture à chevaux…

Bien sûr, Blanche-Marie et les époux Roussin, à la tournure des lettres, devinaient qu’il y avait souvent plus de monsieur de Manadé que de Martha dans le contenu, ce dont Blanche-Marie tenait compte dans ses réponses. Cette dernière lettre inquiéta Jean. L’information reçue par avance allait lui permettre de se préparer, car il ne se laisserait pas spolier. L’une des lettres suivantes, plus que les autres, par sa teneur, mit en émois les lecteurs de la plantation.

De Martha de l’hôpital

À Blanche-Marie

Mercredi 18 juin 1727

Je ne sais par où commencer tant l’histoire que je veux vous conter m’a bouleversée. Elle touche l’héroïsme d’un esclave. Notre colonie s’est retrouvée sans bourreau, le dernier ayant quitté subrepticement La Nouvelle-Orléans. Monsieur de Périer, pris de court, décida donc, avec le Conseil supérieur de la Compagnie, d’en désigner un d’office sur l’instant. Le besoin s’en faisait sentir, car il y avait une exécution de prévue ce jour-là. Le choix du bourreau s’est fait en public devant tous et c’est porté sur un Nègre dénommé Jeannot, un gaillard musclé, grand et très fort. Apprenant sa nomination, il est tombé à genoux, et a supplié de ne pas lui donner ce poste de confiance, bien que très bien rétribué. Le conseil, dont le besoin était urgent, surpris et pour dire vexé, a insisté expliquant au malheureux que c’était une chance pour lui et que, de toute façon il devait obéir. Il lui fut tendu une hache, l’instrument de son futur métier. Personne n’eut le temps de réagir, Jeannot la saisit et, posant son bras sur le billot, d’un grand geste, il se trancha sa main gauche. Les femmes autour hurlaient, s’évanouissaient, c’était terrible. Le peuple a grondé contre l’inconséquence de monsieur de Périer et du Conseil supérieur. Le scandale était à son comble. Je me suis précipité avec monsieur de Manadé pour arrêter le flot de sang qui jaillissait, notre chirurgien a ainsi sauvé le courageux Noir. Devant tant d’émoi, Monsieur de Périer et le Conseil supérieur de la Compagnie, poussé par le peuple, impressionné par la noblesse de Jeannot, l’ont aussitôt nommé commandeur de la plantation de la Compagnie…

De Martha de l’hôpital

À Blanche-Marie

Mardi 12 août 1727

marie_incarnation_tours_38.jpg… Comme vous le savez, monsieur de Bienville réclamait plus de religieuses pour soigner les malades. Nous est arrivé à bord de la « Gironde » huit dames Ursuline de Rouen, ainsi que deux pères jésuites, le père Tartarin et le père de Beaubois. Leur traversée a duré cinq mois. Pour commencer, les vents contraires ont obligé leur capitaine, à relâcher à l’île Madère. Ensuite, des corsaires, à deux reprises, ont pourchassé en vain le navire. Ensuite, le malheur s’est acharné sur elles, leur vaisseau s’est échoué sur un haut-fond dans le golfe du Mexique et pour délester le navire, il a fallu que les sœurs sacrifient de nombreux coffres et bagages, comme ce n’était pas suffisant, il a fallu jeter des vivres et malgré cela le navire a tout de même fini par s’échouer. Elles ont fini leur voyage à bord de canots, cela leur a pris quinze jours, tout cela pour toucher terre à l’île Sainte-Rosé occupée alors par les Espagnols. Elles sont enfin arrivées à l’île Dauphine, cela avec trois mois de retard.

Je suis passée à leur service puisque désormais ce sont les dames Ursuline qui ont à charge l’hôpital, elles donnent en plus chaque jour aux « sauvagesses » et aux « Négresses » deux heures d’ins­truction religieuse pour les préparer au baptême !…

Les lettres amenaient des nouvelles, préservant le lien entre Blanche-Marie et Martha, tissant, renforçant celui qui naissait entre Martha et Alboury, rapprochant fort Rosalie de La Nouvelle-Orléans, monsieur de Manadé faisant passer officieusement des informations à monsieur de Périer.

*

Mère Marie St Agustin de Tranchepain des ursulines, après un voyage entre la France et la Louisiane qui resterait dans les annales des voyages les plus désastreux qui furent, avait des problèmes de maintenances et de hiérarchie, rien ne lui était épargné. Malgré les promesses, le couvent qui devait les accueillir n’avait pas été bâti. La communauté s’était installée dans la maison de la concession Sainte-Reyne, que Monsieur  Kolly avait bien voulu leur louer.

Il lui fallait beaucoup de force de caractère pour résister aux pressions alternées des capucins et des jésuites, car à peine elle et ses filles étaient elles arrivées, que le père de Beaubois et le père Raphaël avaient commencé à se quereller pour savoir qui, de la Compagnie de Jésus ou de l’ordre des Franciscains, aurait autorité canonique sur les sœurs, et surtout qui serait habilité à entendre leur confession. La querelle avait pris une telle ampleur que les religieuses s’étaient déclarées prêtes à quitter La Nouvelle-Orléans pour aller s’établir à Saint-Domingue. Mais l’abbé Raguet, chargé des affaires religieuses à la direction de la Compagnie des Indes, lui fit un sermon sans fin pour la remettre dans le droit chemin. Elle aurait laissé passer l’orage s’il n’avait fini par quelques recommandations sibyllines sur son personnel laïque qui l’amena à avoir un entretien avec Martha.

*

Giovanni Battista Salvi, called Sassoferrato SASSOFERRATO 1609 - 1685 ROME.jpgMère Tranchepain n’aimait pas ce qu’elle allait devoir faire. Elle était lasse de tout ce raffut autour de sa congrégation. Le gouverneur avait dû jouer Ponce Pilate entre les jésuites et les capucins, et mettre fin aux ragots les plus déplacés sur les mœurs du père de Beaubois et des religieuses. Certains étaient allés jusqu’à dire que ces dames étaient toutes arrivées grosses. Sur ce, elle savait que le jésuite quelques jours plus tôt, avait tenté de séduire la jolie camériste de madame  Périer… dans le confessionnal. De plus n’assurait-on pas que le fils et la fille de Monsieur  de La Chaise, famille qui semblait tenir pour les capucins contre les jésuites, étaient les auteurs des lettres anonymes qui circulaient en ville. Elle était vraiment lasse de tout cela, néanmoins elle allait devoir obéir à la demande de l’abbé Raguet dont les informations venaient de l’abbé de Beaubois.

Elle fut sortie de ses pensées par la demande d’entrée de Martha. « — Entrez, ma fille ! ». Martha mal à l’aise se tint devant la mère supérieure assise dans un fauteuil à haut dossier placé en contre-jour face à la fenêtre. Martha ne faisait que deviner la silhouette de la mère. « — Ma fille, il m’est venu aux oreilles qu’avant de devenir hospitalière sur le chaperonnage du père Davion, vous aviez une vie que je ne tiens pas à nommer. Non ! Non ! ma fille, laissez-moi terminer. Je ne porte pas de jugement et vous fais grâce de vos explications. Je ne peux que faire louange de votre rédemption. Mais je ne peux vous laisser au sein de notre communauté et comme l’hôpital désormais en dépend, je ne peux vous garder à notre service.

— Mais ma mère, que vais-je devenir ? C’était mon moyen de subsistance.

— Je sais ma fille. Peut-être, pourriez-vous vous mettre au service de quelques familles aisées.

— Mais ma mère, entre moi et une esclave, qui croyez-vous qu’elles vont prendre ?

— Oui, évidemment, mais il me semble que vous avez quelques talents de couture et de broderie ? Vous pourriez les mettre en avant ?

— Oui, bien sûr. Martha baissait les bras, elle voyait bien que rien ne ferait changer d’avis la mère supérieure.

— Si je puis vous donner un dernier conseil, faites attention à vos relations, elles pourraient vous nuire.

Martha ne dit rien. Elle prit congé. Que faire d’autre ? Elle avait compris que la mère parlait d’Alboury. Elle quitta la demeure et se rendit à l’hôpital, prévenir la veuve Camplain ainsi que le chirurgien, monsieur de Manadé. La première pleura et le deuxième se mit en colère. La rassurant, il irait demander des explications, exigerait sa réintégration. Martha lui demanda de ne rien en faire, elle avait trop peur que sa relation avec Alboury soit mise au grand jour, ce qui serait pire que tout. Elle rassura tout le monde. Elle allait se débrouiller. Comment ? Elle ne le savait pas elle-même.

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Quelques jours plus tard, le père de Beaubois fut rappelé en France. Dans la ville, on prétendit que tout redevint calme. Si Martha fût vengée sans le savoir, cela n’en changea pas son sort. Elle se retrouva seule, heureusement avec un toit, et un tout petit pécule qui ne tiendrait pas longtemps. Elle ne voulait pas désespérer, elle se mit à attendre le retour d’Alboury, elle était sûre qu’il trouverait une solution.

Quant aux religieuses, sauf deux, qui repas­sèrent en France, malgré toutes les difficultés, les intrigues ourdies par les uns ou les autres, les ragots, les médisances, les pressions morales exercées sur elles par des hommes d’Église, elles surmontèrent leurs craintes et leur dégoût. Elles assurèrent désormais, avec un parfait dévouement, le service de l’hôpital, créèrent un orphelinat alors ouvert à tous les enfants, sans distinction de race ou de croyance, s’intéressèrent au sort des femmes abandonnées et des prostituées, fondèrent un collège pour jeunes filles.

1114 Chartres (Ursuline Convent)

couvent des ursulines à la Nouvelle-Orléans

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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