La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 48

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Chapitre 48

L’arrivée de Jean-Baptiste. Juillet 1794.

Jean Baptiste Carbanac

L’arbre généalogique de la famille des Carbanac remontait bien avant l’arrivée des francs dans la Gaule romaine. Suspendu dans le vestibule de la demeure construite sous le règne des Valois et qui faisait face aux ruines du château fort laissé à l’abandon sur la colline qui dominait la vallée, en faisait foi. Cette famille faisait partie de cette noblesse de campagne qui vivait des revenus de ses territoires et dont peu de membres avaient mis les pieds à la cour hormis pendant les guerres. Le plus gros de leurs rapports, en dehors de quelques terres à blé, venait de l’élevage des bêtes à cornes ainsi que de différentes parts prises dans le négoce des îles par l’intermédiaire de la maison Lacourtade. Ces revenus leur avaient permis d’entretenir leurs biens situés sur les contreforts des Pyrénées ainsi que leur hôtel particulier à Bayonne. Ils avaient doté avantageusement leur fille aînée et envoyé étudier leurs deux fils à Bordeaux.

Jean-Baptiste avait donc partagé son temps entre le lycée dont il était pensionnaire et l’hôtel de Saige, où madame de Verthamon, compagne de sa mère aux ursulines, l’accueillait dans ses moments de liberté. Ses jeunes années avaient été heureuses, leur paroxysme avait été atteint avec le malentendu qui l’avait mis dans le lit de la comtesse de Fontenay de retour d’Espagne et de passage chez sa protectrice. Il avait par conséquent perdu son pucelage dans les plus beaux bras qui soient ceux de Jeanne Marie Ignace Thérésa Cabarrus. Ce fut vers eux qu’il se précipita quand peu de temps après sa vie tourna mal.

Il s’était, comme tous, intéressé aux philosophes et, donc, aux idées nouvelles qui menèrent à la révolution. Lorsqu’arriva Jean-Lambert Tallien à Bordeaux, dans les pas d’Ysabeau, Jean-Baptiste était rentré au manoir familial et détenait pour unique vue les Pyrénées. Il se languissait d’ennui, mais son père avait exigé qu’il y restât. Sa sœur avait suivi son époux dans les voix de l’émigration vers l’Espagne dès 1790, son frère fit de même deux ans plus tard vers les Caraïbes avec sa propre famille. Il était donc le seul de la fratrie auprès de ses parents au moment où le drame survint. Il se déroula au milieu de la matinée du lundi 3 mars 1794, tandis qu’il traînait son ennui sur le port de Bayonne. Il revint chez lui alors qu’une voiture, encadrée de gardes nationaux, emmenait son père et sa mère. Il allait se précipiter quand un voisin le retint. « – Non, ce n’est pas la solution ! vous iriez les rejoindre. Qu’y gagnerez-vous ? » L’homme avait raison, mais que pouvait-il faire ?Allez à Bordeaux, l’ordre devait venir de là. Une unique personne pouvait l’aider, comme elle en avait secouru tant d’autres. Térésa. Elle saurait quoi faire. À bride abattue, il sortit de la ville et s’enfonça dans la campagne puis dans les landes qui s’étendaient à perte de vue et qui ne semblaient plus finir. Sans s’arrêter, il creva son cheval, traversa la forêt de pins aux abords de Bordeaux. Un peu avant l’aube, il vit enfin le faubourg Saint-Seurin, il poussa jusqu’aux ruines romaines du Palais Gallien et y abandonna sa monture. À pied, il s’approcha de l’hôtel particulier de Térésa en logeant le jardin du roi. Sous les arbres, il attendit que la demeure s’éveille. Une heure après le lever du soleil un détachement de gardes nationaux vint chercher le proconsul. Sur le seuil de l’habitation, Tallien s’avança balayant les alentours du regard et monta dans la voiture qui s’arrêta devant lui. Le jeune homme, derrière lui, alla frapper violemment à la porte. Une femme massive l’ouvrit. À peine fut-elle entrebâillée que Jean-Baptiste la poussait et entrait. Ayant identifié la servante, il respira soulagé. « – Capucine, il faut que je voie ta maîtresse ! » La chambrière de Térésa mit un instant à reconnaître dans la silhouette crottée le jouvenceau qu’elle avait connu. « – À cette heure ?

— Oui, oui, c’est urgent ! »

En haut de l’escalier en déshabillé transparent, les cheveux défaits, la maîtresse de maison apparut. « — Que se passe-t-il Capucine ? Mon Dieu, Jean-Baptiste, que faites-vous ici ?

— Mes parents…, … Ils ont été arrêtés.

— Ah !… Capucine installe le dans ma garde-robe et qu’il n’en sorte pas tant que je ne serai pas revenue. »

Elle rentra deux heures plus tard, les nouvelles se révélaient mauvaises, l’ordre d’exécution avait déjà été signé, et cela depuis Paris. À l’heure qu’il était, le couple Carbanac avait dû être condamné à mort à Bayonne et leurs biens confisqués. C’était une nouvelle intervention de Bachenot, il voulait mettre la main sur les actions Lacourtade détenues par la famille Carbanac. Il avait réussi. C’était une histoire vénale, et elle n’avait rien pu y faire. 

Lors de cette visite impromptue à son amant, d’autant qu’elle était matinale, elle avait de même appris qu’il était sommé de retourner à Paris et qu’elle était conviée à l’accompagner. Les vents tournaient, Tallien faisait partie des individus capables de renverser Robespierre, du moins l’espérait-elle, il devait donc aller où se nichait le pouvoir, soit à l’Assemblée nationale. Avant cela, elle devait mettre Jean-Baptiste en sécurité et pour cela elle décida de le conduire aussitôt au château de Cadaujac où résidait madame de Verthamon.

Jean-Baptiste y resta peu. Le lendemain, il repartait dans l’autre sens avec John Madgrave qu’il ne connaissait pas. Il fut accueilli à l’hôtel Lacourtade par le petit groupe de réfugiés. James Wilkinson examina suspicieux le jeune homme, devant son désarroi évident, il abaissa les barrières de sa méfiance. Anne-Marie devina tout de suite ce qu’il ressentait, elle lui prit les mains et l’entraîna vers le fond de l’hôtel particulier. « — Venez donc, Bérangère va nous servir une boisson chaude. » Jean-Baptiste se laissa faire et découvrit la domestique face à ses fourneaux et dans un coin un vieillard. Il fit comme la jeune femme et s’assit à table. Ils furent rejoints par leurs comparses. Ils se présentèrent chacun à leur tour. John expliqua qu’à la nuit, ils devaient sortir, mais il ne devait pas s’inquiéter, au petit matin, ils seraient là. Le nouvel arrivant ne comprit pas tout et il ne se sentait pas le courage de tout suivre. Il se savait dans une sécurité relative, c’était déjà ça. Il acquiesça. Le soir venu, ses hôtes partis, il resta avec la servante dans la cuisine à attendre. Celle-ci lui expliqua l’objectif de cette sortie nocturne. Ils allaient retirer un enfant de l’orphelinat. Elle lui narra ce qu’elle connaissait des filiations de son maître, monsieur Lacourtade père, et de la fin dramatique de chacun des membres de sa famille dont le petit garçon était le dernier. L’inquiétude le rongeait, parce qu’il finit par réaliser que le sauvetage de l’enfant s’avérait dangereux et qu’ils pouvaient être tous arrêtés. Il commença à compter les heures, du moins le crut-il, car lorsqu’arrivèrent les trois libérateurs et le petit garçon ensommeillé dans les bras de la jeune femme, il sursauta. Il s’était endormi les bras croisés sur la table.

*

John Madgrave, James Wilkinson et Marie-Anne avaient donc décidé son départ pour l’Amérique. Jean-Baptiste n’avait pas eu son mot à dire, les arguments avancés par tous semblaient irréfutables. Il n’avait ni éléments ni courage pour contrecarrer leurs plans. Il leur était redevable de leur protection, il n’y avait personne sur son sol natal qui puisse l’aider. James Wilkinson s’était procuré la liste des personnes exécutées ses derniers jours dans la région, c’était chose facile, les listes étaient journalièrement placardées sur les murs de la ville. À la vue des noms de ses parents, il s’était effondré comme un enfant. Il ne lui restait plus qu’à partir, mais pour où ? Ses compagnons avaient décidé pour lui. De l’autre côté de l’Atlantique, il essayerait de retrouver son frère et sa famille. Il aurait pu passer en Espagne, rejoindre sa sœur aînée, mais il la connaissait peu, le couvent et son mariage n’avaient pas permis de tisser des liens fraternels. De plus, il ne s’était jamais entendu avec son beau-frère, ils se détestaient sans trop savoir pourquoi ; une animosité instinctive. De toute façon, tout seul il n’y serait pas arrivé. Son avenir était donc de l’autre côté de l’eau. Il partait sans fortune, ni argent, ni relation pour s’y établir, son futur semblait bien sombre, il ne lui restait plus qu’à faire confiance en ses étrangers et en la providence.

*

Jean Baptiste Carbanac

Leur départ ne s’était pas passé comme prévu. Les aléas de la politique entre la France et les États-Unis qui, officiellement, étaient en paix, avaient amené ces deux pays à se faire une guerre larvée, aussi dans le port de Bordeaux, il n’y avait plus de navire battant le pavillon étoilé. James Wilkinson et Jean-Baptiste avaient dû se rendre sur la côte et traverser la lande girondine jusqu’à un village du nom de Lacanau. Partis à la nuit par le faubourg Saint-Seurin, ils avaient pris la route de l’Ouest, ils avaient esquivé les villages de Saint-Médard, de Salaunes et Sainte-Hélène pour éviter toute curiosité. Au village de Lacanau, un maraîcher de leurs amis, contre monnaie trébuchante, les accompagna vers à la plage en contournant l’étang du même nom. Dans l’obscurité, ils auraient pu se perdre dans les marais alentour. Ayant traversé les dunes, ils abandonnèrent à leur guide leurs montures. Scrutant dans la nuit l’océan à la recherche du navire qui devait croiser au large et les embarquer. Ils l’attendirent puis ils firent un feu afin de signaler leur présence. Celui-ci ne se présenta pas comme prévu, ils durent se cacher tout le jour et renouveler l’opération qui cette fois-ci s’avéra plus fructueuse. Une lumière au loin leur répondit avant de voir la chaloupe s’échouer sur le rivage. Après vérification des identités, les marins et leur supérieur les laissèrent monter à bord. Le voyage fut assez court, cinq petites semaines, la saison était clémente pour parcourir l’immense étendue d’eau. Malgré cela, Jean-Baptiste découvrit les aléas de ce genre de périple, son estomac ne supporta ni les mouvements du navire ni la nourriture, il arriva au port de New York, destination du bâtiment qui les accueillait, fort affaibli. Il n’eut guère le temps de se remettre une semaine plus tard, ils remontaient sur un sloop pour Philadelphie plus au Sud. Le trajet jusqu’à l’embouchure du fleuve Delaware fut un martyr, pendant les deux jours qui constituèrent leur voyage, une tempête agita le voilier qui paraissait bien fragile au regard du néophyte qu’était Jean-Baptiste. À leur débarquement, James Wilkinson se demanda s’il n’allait pas laisser le jeune homme se rétablir pendant quelque temps chez des amis à lui à quelques lieux de là, mais celui-ci ne voulut rien entendre. Il était parti pour un pays qu’il n’avait pas choisi et dont il ne maîtrisait pas la langue et dans lequel il ne savait pas comment subvenir à ses besoins les plus élémentaires. Il se voyait sans avenir loin des siens, seul au monde, dans ce monde. Il n’était pas question qu’il quitte l’unique homme qu’il connaissait et en qui il avait mis toute sa confiance. Son espoir était d’atteindre la Louisiane et d’y retrouver son frère aîné. Il s’accrocha à l’Américain et essaya de cacher à quel point il était affaibli. Cette vulnérabilité était due à une affection qui le rongeait. Cela avait commencé par une oppression de la poitrine, ce fut tout d’abord une douleur légère accompagnée d’une sensation de fièvre. Il s’était senti languir, se ressentait fatigué continuellement, il avait des difficultés à reprendre son souffle. Il en était à ce stade-là à ce moment de leur expédition, aussi avait-il réussi à convaincre son protecteur que ce n’était que passager et que dans quelques jours, il n’y paraîtrait rien. Lui-même pensait avoir simplement mal vécu la traversée. Seulement le voyage à cheval qui menait jusqu’au bord de l’Ohio se révéla long et exténuant. James Wilkinson avait pris le commandement d’un bataillon avec lequel il rejoignait le général Wayne. Et celui-ci attendait ce renfort. Trois semaines à sillonner des plaines herbeuses au pic du soleil de l’été approchant, parcourir des forêts de conifères, gravir des montagnes, franchir des rivières à gué. Ce fut un enfer pour le jeune homme d’autant que la dernière semaine la pluie se mit à tomber sans discontinuer. Sa fatigue, de jour en jour, s’aggravait. Sa bouche fut tout d’abord remplie d’un goût de sel puis une fièvre étique, de la paume des mains aux joues, se déclara et ne le quitta plus. Sous le regard inquiet de James Wilkinson, il tenait tant bien que mal sur son cheval sans jamais se plaindre. Son inspiration était de plus en plus gênée et avant qu’ils ne soient parvenus à destination une toux sèche le s’empara de lui et ne l’abandonna plus, l’empêchant de prendre quelques repos. Ses voies respiratoires râlaient laissant sortir parfois des déchets sanguinolents qu’il cachait à tous. Il débarqua au fort Washington agonisant, et le chirurgien l’examina. À l’odeur de son haleine, le médecin diagnostiqua une phtisie avec une vomique aux poumons. James Wilkinson s’inquiéta à l’annonce, mais n’y connaissant rien demanda des éclaircissements. « — Y avait-il quelque chose à faire ? Ou devait-il s’attendre à la mort du garçon ». Le praticien ne lui donna que quelques jours à vivre. Sans trop y croire, il assura à son supérieur qu’il mettrait en œuvre tout son savoir.

Jean-Baptiste s’accrocha à la vie et les quelques jours se commuèrent en un peu plus de deux mois, mais alors qu’il semblait avoir repris le dessus, la fièvre et la toux se renouvelèrent avec force. Affligé de voir le jeune homme mourir loin des siens, James Wilkinson commençait à se décourager. Il se demandait comment l’envoyer à la Nouvelle-Orléans, l’agonisant étant sûr d’y recouvrer son frère, quand tel un ange du destin Juan-Felipe se retrouva prisonnier de sa garnison. Le commandant, à l’annonce de la nouvelle par son capitaine, décida de faire une pierre deux coups. Il se rendit à l’infirmerie dans laquelle Jean-Baptiste par la force des choses avait élu domicile. Il le découvrit somnolant sous l’effet d’un narcotique faible, il se racla la gorge pour lui signaler sa présence. Le jeune homme ouvrit avec difficulté les yeux, réalisant qui se trouvait là, il se força à s’éveiller complètement et se redressa sur le lit. « — Doucement Jean-Baptiste, allez-vous mieux aujourd’hui ? » Le malade sourit et mentit assurant de son mieux-être. Wilkinson, ému devant l’effort du mal-portant, culpabilisait déjà de sa proposition à venir, il reprit fataliste. « — Le hasard a amené la possibilité de vous faire convoyer jusqu’à la Nouvelle-Orléans, mais cela ne va pas être chose facile.

— Ce n’est pas grave, mais comment et par qui ?

— Il vient d’arriver au fort un homme avec une petite troupe qui doit impérativement se rediriger vers le Sud, seulement si vous voulez faire partie du voyage, je vais être obligé de vous imposer à lui et pour cela vous cacher dans l’embarcation que je vais lui fournir. C’est par le fleuve qu’il doit repartir et l’expédition va durer près d’un mois. Vous sentez-vous suffisamment fort pour tenter l’aventure ?

— Évidemment, il n’y a pas d’autres solutions. Je pressens bien que je suis un poids pour vous. J’ai conscience que, d’un jour à l’autre, vous allez avoir d’autres chats à fouetter. J’entends et je sais que la bataille approche, alors vous voyez bien il n’y a pas de question à se poser. Toutefois votre homme est-il un honnête homme ?

— De cela, vous n’avez nulle crainte à avoir, même avec ce stratagème. Je suis assuré qu’il vous amènera à bon port, d’autant que je connais sa famille et que ses supérieurs me sont redevables. Alors, n’ayez aucune peur. Je vais vous faire habiller le plus chaudement possible, car vous partirez au milieu de la nuit et je ferai préparer une besace avec des médicaments pour supporter le voyage. » 

*

En début d’après-midi avec l’accord tacite de James Wilkinson, le chirurgien vint interrompre une réunion militaire pour annoncer la mort de Jean-Baptiste. Il conseilla, dans la foulée, de l’enterrer le plus vite possible afin d’éviter toute contamination. Devant tous, Wilkinson acquiesça et demanda à un de ses subalternes, Nils, de prévenir le menuisier du village de telle sorte qu’il fournisse pour le soir même un cercueil et qu’il sollicite de l’aide pour l’ensevelir. Puis s’adressant au praticien, il réclama la venue de l’aumônier pour une prière pour le malheureux à défaut des derniers sacrements, il se joindrait à eux d’ici un court moment. Après le départ de l’homme, il abrégea la réunion.

James Wilkinson partit ensuite retrouver ses complices, tous des Kentuckiens, avec qui il avait mis au point la mystification. Le plan était le seul qui permettait à Jean-Baptiste de quitter le fort sans que cela éveille la curiosité. Sa maladie ne l’avait pas autorisé à créer de liens avec d’autres personnes, aussi nul ne poserait de question. Lorsqu’il rentra dans l’infirmerie, l’aumônier faisait le guet et le chirurgien lui expliquait comment préparer et prendre ses remèdes. Tout se déroulait comme prévu.

À la tombée du jour, la carriole avec le menuisier et son aide vint chercher le supposé cadavre du jeune homme. Ils l’installèrent, de leur mieux, dans le cercueil de planches rustiques, une fois chargé dans la voiture, ils repartirent, quittèrent le fort sous l’indifférence générale, tous étaient soulagés tant la peur de l’épidémie était grande. Ils traversèrent le village, ils ne croisèrent qu’un couple âgé, la femme se signa et son compagnon se découvrit. À cette heure, tous se barricadaient dans leurs masures. Ils dépassèrent le cimetière où le menuisier laissa son aide pour créer un semblant de tombe fraîche puis il attendit d’être loin pour faire sortir de sa boîte Jean-Baptiste. Celui-ci se surprenait, cette aventure l’amusait, nullement conscient que son indifférence au danger était due à la forte dose de laudanum ingurgité peu avant, afin d’éviter toutes douleurs et surtout d’empêcher les quintes de toux. Une fois installé au côté du conducteur, il s’enquit de savoir si celui-ci n’avait pas peur des Indiens. « — Bien sûr que si. Il faudrait être fou pour ne pas craindre ses sauvages. Mais ils ne s’approchaient pas aussi près du fort. Quant aux colons à cette heure pas un n’aurait l’idée de se promener dehors. » Jean-Baptiste ne tiqua pas quand l’homme lui répondit en français, trouvant cela naturel, il était vrai que tous s’adressaient à lui dans sa langue de façon plus ou moins fluide.

La nuit était entamée quand, comme prévu, ils tombèrent sur le canot amarré à la rive du fleuve ; il était long et large avec un fond peu profond. Il était sur un tiers recouvert de bâche, Jean-Baptiste devrait le moment voulu aller se cacher dessous. Le ciel était clair, ils patientèrent jusqu’au zénith de la lune, moment où le groupe de fuyards amorcerait sa pérégrination et où le menuisier laisserait seul Jean-Baptiste.

Avant de partir, son compagnon l’aida de son mieux à s’installer entre des barils de vivres, des armes et de la poudre. Une fois son sauveur disparu, l’attente commença pour le jeune homme, et avec elle vint l’inquiétude. Il écoutait tous les bruits nocturnes de la nature, imaginant le pire. Il sursautait au moindre craquement, il craignait que la barque ne fût découverte par d’autres, des Indiens par exemple, sa solitude avait chassé son insouciance. Le temps s’écoula sans qu’il puisse le mesurer, une heure, plusieurs, il n’aurait su l’estimer. Avec la nuit et l’humidité du fleuve, il se mit à avoir froid, à grelotter, malgré les épaisseurs de vêtements que l’on avait superposées sur son corps malade. Il ne riait plus de cette attention qu’il avait trouvée superflue. Tout à coup, il entendit une conversation pratiquée en sourdine, ce devait être la troupe. Il ne comprenait pas ce qui se disait. Puis l’ordre de monter d’urgence dans le canot entraîna le mouvement de l’embarcation. Jean-Baptiste n’arrivait plus à dominer les tremblements de son corps, la fièvre amplifiée par la peur faisait tressauter ses membres tant et si bien que la bâche se souleva. — Mon Dieu qu’est-ce ? Mais qui êtes-vous ? » La bouche pâteuse et asséchée, il marmonna « — Je suis Jean-Baptiste Carbanac, c’est monsieur Wilkinson qui m’a permis d’accomplir ce voyage jusqu’à la Nouvelle-Orléans avec vous.

Juan Felipe marquès de Puerto Valdez

— Il manquait plus que ça ! Mais devant le désarroi évident du clandestin, l’homme ajouta, ne vous inquiétez pas, je suis Juan-Felipe de Puerto-Valdez et je vous amènerai à bon port, je ne vous jetterai pas par-dessus bord. Reposez-vous, il semblerait que vous en ayez besoin. »

*

De tout temps et dans toutes contrées, les hommes s’étaient installés au bord de l’eau. Rives d’étangs, de lacs, de rivières, hébergeaient habitations et cultures humaines. Les fleuves Ohio et Mississippi ne faisaient pas exception. Cette considération inquiétait fortement Juan-Felipe, il scrutait les berges environnantes de peur d’y découvrir des agresseurs éventuels. Outre ses rives, le fleuve n’apparaissait pas exempt de dangers, courants, bancs de sable, débris de bois flottants à sa surface, morceaux isolés ou rassemblés de manière à former une espèce de radeau, arbre mort aux vigoureuses racines enterrées solidement dont le sommet dépouillé de ses branches dépassait les flots, ou des troncs que les mouvements fluviaux abaissaient et relevaient successivement. Le canot filait le plus souvent sans que ses passagers aient besoin de ramer, aussi tous se joignaient à leur capitan dans l’inspection du rivage. Ils avaient croisé deux villages shawnees sans déclencher plus de réactions qu’une observation suspicieuse de la part de ses habitants. À chaque fois, Juan-Felipe et Ignacio craignaient de voir arriver une troupe de guerriers menaçants, mais avec les événements entre tribus indiennes et l’armée des États-Unis, la plupart des campements s’étaient enfoncés dans la profondeur des forêts. Ils mirent plus d’une semaine pour atteindre le Mississippi, et quand ils traversèrent la jonction avec l’Ohio, ils commencèrent à respirer. Il leur fallut dépasser la rivière Yazoo pour apercevoir les premières habitations éparses de la colonie espagnole. De son côté, Jean-Baptiste, à son propre étonnement, semblait recouvrer la santé. Tout allait donc pour le mieux.

Ils prirent le temps de s’arrêter à Natchez afin d’effectuer un compte rendu de leur séjour dans le nord. Le maître de Concordia les accueillit tout aussi chaleureusement qu’à l’aller. Don Gayoso de Lemos fut toutefois contrarié du caractère mitigé de la réponse, mais il devrait bien s’en contenter. Le groupe reprit son voyage par le fleuve, laissant derrière eux leurs deux guides shawnees et refusant les chevaux qu’on leur proposait. Le courant s’avérait plus rapide que les bêtes et moins fatigant. De courbe en contre courbe, le large cours d’eau les emmenait vers le sud, ils s’enfonçaient dans l’été et dans la luxuriance nonchalante de la basse Louisiane. Jean-Baptiste appréciait cette douceur, il était enfin rassuré, il se portait mieux, le climat sans doute. Son comparse avec qui il avait fait plus ample connaissance au fil des conversations, lui avait garanti son aide pour rejoindre son frère et son hospitalité en attendant le moment des retrouvailles. Jean-Baptiste était d’autant plus confiant en l’avenir, qu’au détour d’une phrase, il avait découvert qu’il avait déjà fréquenté la femme de son bienfaiteur, qu’elle n’avait pas été sa surprise d’apprendre que son compagnon avait épousé Antoinette-Marie, la jeune fille qu’il accompagnait au piano chez sa protectrice, madame de Verthamon. Son univers s’éclaircissait.

Après avoir passé Bâton-Rouge où ils étaient restés trois jours afin de se reposer, la chaleur devint plus prégnante, oppressante, elle annonçait des orages. Cela inquiéta l’équipage de l’embarcation, il n’était pas bon de se trouver sur le fleuve quand le ciel se déchirait. Les quelques ondées qu’ils avaient subies n’étaient rien au regard des tourments du climat à venir.

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 47

Rencontres inattendues au Kentucky

juan felipe Marquès de Puerto Valdez

Début juillet 1794.

Le soleil se levait à peine, les hommes baillaient, s’étiraient se délivrant des courbatures nocturnes. Au centre du campement, Ignacio déposa la cafetière de fer sur le feu pendant que le reste de la petite troupe vaquait aux préparatifs du départ. Un grondement enfla venant de loin, de l’Ouest, Juan-Felipe redressa la tête vers le ciel rosé cherchant les prémices d’un orage, brusquement le sol se mit à vibrer puis à trembler. Plus le bruit augmentait, plus la terre frémissait. Les hommes se regardèrent interrogativement. « — Qu’est-ce ? Un tremblement de terre ? » Chacun se campa sur ses jambes, puis un des guides indiens cria. « — Pliez tout ! Vite ! Montez sur la colline, nous allons nous faire piétiner. Ce qu’il prenait pour un tremblement de terre était un troupeau de bovins. Effectivement, au son de meuglements assourdissants, ils comprirent qu’ils avaient affaire à des bisons. Du haut de l’élévation qu’ils gravirent, ils aperçurent ce qu’ils n’avaient pu voir la veille ayant préparé leur bivouac à la tombée de la nuit ; la rivière Ohio coulant silencieusement et majestueusement. Ils furent surpris par la grandeur du fleuve, persuadés qu’ils étaient de la suprématie du Mississippi. En regardant autour d’eux avec étonnement et émerveillement, ils contemplèrent les vastes plaines, les magnifiques étendues qui se déroulaient à leurs pieds. Ils étaient parvenus à la vue d’une chaîne de montagnes impressionnante dressant ses pics jusque dans les nuages. Mais ce qui les fascina plus que tout ce fut la multitude de bisons qui avançait dans la prairie, il y en avait plus qu’ils n’avaient jamais constaté de bétail. Au milieu de la poussière de leurs déplacements, le nombre s’étendait, leur sembla-t-il, à l’infini. Au cœur de l’ensemble, Ignacio, le second du capitan de Puerto-Valdez fit remarquer un rassemblement d’hommes qui devait chasser et qui avait dû mettre en branle le troupeau en l’affolant. Très rapidement, ils comprirent qu’ils avaient affaire à un groupe d’Indiens Miami, du moins ce fut ce que leur guide, un Shawnee, leur affirma. Ne voulant pas éveiller des querelles belliqueuses, pour lesquelles ils n’auraient sûrement pas eu le dessus, Juan-Felipe ordonna de se replier sous les arbres. Le souvenir qu’il avait des Indiens de Floride dont il avait une cicatrice dans le dos lui imposait la méfiance. Ils savaient les Indiens en conflit avec les Américains et ne tenaient pas à ce que lui et ses hommes soient confondus avec eux. Ils s’éloignèrent avec précaution.

*

Deux mois auparavant, le groupe de cavaliers avait entrepris le voyage vers les forêts denses de l’Ouest américain, qui s’étendait aux abords des fleuves Mississippi et Ohio. Le peloton sous les ordres de Juan-Felipe se rendait à Fort Washington dans le nord du Kentucky, avec des ordres du baron de Carondelet. Il portait des messages à différentes factions postées à la Frontière. Devant le peu d’intérêt du Vice-roi d’Espagne aux mises en garde du gouverneur de Louisiane, le capitan de Puerto-Valdez avait été envoyé dans le dessein de détacher le nouvel État de l’Union, le Kentucky.

Juan-Felipe, Ignacio et trois soldats, deux Français et un Espagnol avaient remonté le fleuve Mississippi jusqu’au district de Natchez. Ils furent logés à Concordia, demeure du gouverneur de la région. Ce dernier les reçut à sa table avec affabilité, se renseignant sur leurs déplacements et les ennuis éventuels qu’ils avaient rencontrés, il prit des nouvelles de leur famille, de la Nouvelle-Orléans. Les cinq hommes connaissaient tous don Gayoso de Lemos, ils avaient tous servi sous ses ordres en Floride. Le repas fini, il invita Juan-Felipe à boire le café dans son bureau afin de compléter les instructions que celui-ci possédait. « — Je suppose que vous détenez les ordres du gouverneur. » Le capitan les lui tendit ainsi qu’une dépêche du marquis de Carondelet à son encontre.« — Oui, monsieur, et comme vous devez le savoir, j’ai aussi la lettre de mon épouse pour monsieur Wilkinson.

— Avez-vous déjà été amené à rencontrer notre homme ?

— Oui, chez don Almonester, mais je ne me rappelle guère de lui, car c’est le jour où j’ai fait la connaissance de ma femme.

— Ne vous inquiétez pas, lui se souviendra de vous, de cela, je ne doute pas. Pour le reste de votre parcours qui n’est pas le plus facile, je vous adjoins deux éclaireurs Shawnee en qui j’ai toute confiance d’autant que leurs familles séjournent dans mes terres. Vous savez que les Shawnee, Ottawa et Miami s’unissent et organisent des raids de représailles contre les colonies américaines. Ils sont de très bons alliés. Toutefois, faites attention à vous, et surtout soyez le plus discret possible. George Washington a envoyé un corps expéditionnaire pour y mettre fin. C’est d’ailleurs à cause de cela que Wilkinson se situe sur la frontière sous les ordres du général Anthony Wayne. »

*

Le lendemain, ils poursuivirent leur itinéraire, avaient continué à longer le Mississippi puis une partie du fleuve Ohio traversant de multiples confluents, forêts et prairies. Arrivés à l’approche de la rivière Licking, ils avaient pénétré dans une vaste étendue boisée parsemée de plaines, où ils avaient pris le temps de chasser devant l’abondant gibier de toutes sortes qu’ils rencontraient. Malgré leurs craintes, aucun Shawnee, Ottawa et Miami ne vinrent croiser leur chemin.

Après quelques jours de route, le groupe se présenta devant une masure appartenant à un Kentuckien qui devait aviser Wilkinson de leur présence. Mais il n’y avait plus ni homme ni bête que les cendres et les ruines d’une ferme, nulle trace de leur émissaire. Les Indiens avaient fait un raid et n’avaient rien laissé derrière leur passage. Juan-Felipe se trouvait dans l’expectative, ils ne pouvaient revenir en arrière, échouer si près du but n’était pas concevable. Ils devaient aller au fort où était affecté le destinataire de ses messages. Ils repartirent vers le Nord à l’embouchure de la rivière, site du poste de frontière. Après des détours pour éviter les quelques lieux encore habités, ils se trouvèrent face à un fort de rondins abritant un grand corps de force militaire au bord de l’Ohio. Ils étaient arrivés à destination, ils étaient devant Fort Washington nommé ainsi en l’honneur du président George Washington. C’était un vaste quadrilatère avec une palissade de deux étages et des tours situées à chaque coin. Juan-Felipe et ses hommes depuis le sous-bois examinaient le fortin accolé sur un côté d’un début de village. Il fourmillait d’une troupe armée et de civiles. Le capitan avait bien réfléchi, il avait spéculé le problème par tous les bouts, il ne voyait qu’une réponse aussi absurde qu’elle fut, se présenter et demander Wilkinson. Il avancerait une excuse familiale urgente, il ne mentirait guère et de toute façon il n’envisageait pas d’autres possibilités. Ils ne pouvaient faire demi-tour.

Le destin lui fournit une solution différente, tout à leur questionnement, alors qu’ils épiaient le poste frontalier, ils furent pris à revers par un groupe de volontaires. Ceux-ci chassaient aux abords et tombèrent sur les Louisianais par hasard. Les considérant pour des espions, voire pis des alliés des Indiens, ils les mirent en joue. Juan-Felipe et sa troupe n’opposèrent aucune résistance, cela aurait été inutile et se constituèrent prisonniers. Ils entrèrent donc dans le bastion les mains attachées derrière le dos et furent poussés jusqu’à la geôle du fort adossée aux remparts. L’ensemble d’hommes se retrouva cloîtré dans l’ombre d’épaisses grilles dans des cellules séparées, les blancs d’un côté et les deux Shawnee de l’autre. Juan-Felipe s’évertua à réclamer si l’un de leurs gardiens saisissait l’espagnol ou le français. Le groupe de miliciens le regardait perplexe sans le comprendre. C’est un des guides Shawnee qui les extirpa de l’impasse. Il traduisit, avec le peu de mots qu’il connaissait dans les deux langues, la demande du capitan. Un d’eux sortit de la prison et revint un instant plus tard avec un militaire, un gradé, apparemment. L’homme d’âge mûr les cheveux blancs, les yeux bleus pétillants de malice, intervint dans un français rocailleux et maladroit. « — Il semblerait, messieurs, que vous soyez dans le pétrin, lequel de vous est le chef de la bande ? » Juan-Felipe attira son attention d’un geste de la main. « — C’est moi monsieur, je suis le marquis de Puerto-Valdez. Je désire rencontrer votre supérieur, car il s’agit d’une méprise.

— Je vais l’informer de votre présence, Monsieur, tout du moins son subalterne, car notre général est en tournée pour plusieurs jours. Quant à savoir si c’est un malentendu, c’est à voir ! » Et sur cette intervention, il pivota sur les talons et ressortit sans rien ajouter. Juan-Felipe était contrarié. La situation n’était pas bonne. Suivant comment était perçue leur venue, cela pouvait être dangereux pour leur vie. La conjoncture du territoire s’avérait électrique, les guérillas indiennes mettaient à cran la population alentour. Dans sa tête, ses pensées se bousculaient. Comment allait-il expliquer leur présence ? De plus s’il était fouillé comment allaient être interprétés les différents documents qu’il détenait ? Pour ce qu’ils étaient évidemment, des propositions de séditions. Rien n’était en sa faveur.

James Wilkinson

Le reste de la journée s’écoula dans l’inquiétude avant que quatre militaires vinssent le chercher dans sa cellule. À la douceur des dernières lueurs du jour, entre ses geôliers, il traversa la cour. Elle paraissait bien plus grande qu’il ne l’avait remarqué en entrant dans l’enceinte. À ses murailles étaient adossés, outre la prison, magasins d’approvisionnement, baraquement pour la troupe, écuries sur lesquels courait le chemin de ronde avec force de gardes armés. L’état de guerre était évident. Face à la porte au fond de l’esplanade se trouvait sur toute la largeur un bâtiment à deux étages avec galeries. Juan-Felipe et ses gardiens se dirigeaient vers lui. Il hébergeait les bureaux de l’état-major et leurs logements. En haut des trois marches qui y menaient attendait le militaire gradé aux cheveux blancs et aux yeux moqueurs. Le prisonnier n’était pas rassuré, sa situation et celle de ses comparses allaient se jouer là. Ses gardes et leur supérieur le conduisirent jusqu’au cabinet de travail du commandant par intérim, à l’étage. Le gradé frappa. Une voix répliqua en français. « — Entrez Nils. » Le gradé qui répondait à ce nom ouvrit la porte et fit pénétrer Juan-Felipe, laissant ses quatre gardiens sur le palier. La pièce était peu éclairée et en contre-jour devant la porte-fenêtre se dessinait de dos la silhouette du brigadier général du fort. Sans se retourner, il s’adressa au prisonnier. « — Marquis de Puerto-Valdez ?

— Oui, c’est cela même.

— Vous êtes bien loin de la Nouvelle-Orléans ! Vous pouvez nous laisser, capitaine Nils. Je vous appellerai lorsque j’aurai fini mon entretien. Donc, don de Puerto-Valdez, qu’est-ce qui vous emmène dans nos profondes contrées si éloignées du Mississippi ?

— Je me dirige avec mes hommes au Canada, je comptais prendre des nouvelles d’un ami de ma femme sur ma route.

— Et comment va mademoiselle Cambes-Sadirac ? Enfin la marquésa de Puerto-Valdez pour être plus exacte ? Le prisonnier demeura décontenancé par la remarque, qui était cet individu aussi bien renseigné ? » Son interlocuteur poursuivit. « — Excusez-moi de ce petit jeu, je me présente, je suis celui que vous cherchez, James Wilkinson. » Il se retourna, Juan-Felipe respira, certes, il reconnaissait l’homme qui l’avait intrigué plus d’un an auparavant au bal d’intronisation du gouverneur Carondelet. « — Je suppose que c’est votre gouverneur qui vous envoie ou don Gayoso de Lemos, voire les deux. Et pour que vous soyez venu jusqu’à moi c’est urgent ?

— Effectivement monsieur. Je devais prendre contact avec un dénommé Blummer, mais arrivé à sa ferme ce n’était que ruines. » En même temps qu’il parlait, de sa veste, il sortit les documents qui lui étaient destinés et les lui tendit. Wilkinson ouvrit la première lettre, Juan-Felipe remarqua qu’il avait privilégié celle d’Antoinette-Marie. « — Blummer, oui, il a été, lui et sa famille, massacré par un groupe de Miami. C’est fort triste, c’était un homme bon. La région est ravagée par la résistance que nous opposent ces sauvages, c’est miraculeux que vous soyez passé au travers. » Il reprit sa lecture, ayant fini la première qui l’avait visiblement contrarié, il décacheta la deuxième et la parcourut. « — Je n’apprécie pas qu’ils aient mêlé votre épouse à nos histoires, non pas que je n’aie pas confiance en elle. Sa lettre prouve que j’aurais eu tort si tel avait été le cas, mais cela n’était pas utile de la perturber avec nos spéculations de pouvoir et de guerres souterraines. Excusez-moi, je ne vous ai pas proposé de chaise, asseyez-vous donc. » Il s’installa lui-même à son bureau et poursuivit l’entretien. « — Je vais vous préparer un billet avec lequel vous repartirez. La réponse ne conviendra qu’à moitié à vos supérieurs, car je pense que la reprise de ce projet est maintenant devenue obsolète. Pour votre retour, il va falloir changer notre fusil d’épaule, je ne peux vous faire sortir de prison sans explication. Notre milice, constituée des habitants de la région, ne comprendrait pas, pas plus que le général Wayne à son retour. Avec le capitaine Nils, en qui j’ai confiance, nous allons vous faire évader, au milieu de la nuit. Pour l’instant, je dois interrompre notre tête-à-tête, les hommes de troupe qui vous ont amené vont finir par se poser des questions. La procédure est inhabituelle et ils vont parler et extrapoler et je ne peux me le permettre. Préparez vos compagnons à cette échappée. »

*

La lune se situait à son zénith au milieu d’une myriade d’étoiles quand le capitaine Nils pénétra dans la prison qui ne détenait que Juan-Felipe et ses hommes. Ce n’était pas une nuit pour s’évader, mais ils n’avaient pas le choix. Il traînait le corps du gardien qu’il avait lui-même assommé afin de ne pas l’incriminer. Il ouvrit les portes, leur fit signe de garder le silence et de le suivre. Il vérifia par l’entrebâillement que le passage était libre. Collés au mur, les hommes se faufilèrent jusqu’à l’angle du bâtiment au niveau duquel montait l’escalier vers le chemin de ronde. C’était un changement de garde. Le capitaine Nils les précéda, sur la muraille était attachée une corde pour redescendre de l’autre côté. Leur sauveur chuchota à Juan-Felipe, tout en lui glissant le pli de Wilkinson, de suivre l’individu qui les attendait au bas. Depuis l’ombre de la galerie, James Wilkinson observait le bon déroulement des opérations.

Au bas de la palissade, un jeune métis aux allures de coureur des bois leur fit signe et leur indiqua le chemin. Ils lui emboîtèrent le pas dans le sous-bois afin d’être rapidement hors de vue. Le seul son, qu’ils entendaient, était le battement de leur cœur. Arrivé hors d’atteinte, leur guide les entraîna dans la forêt puis jusqu’au fleuve par un méandre de sente. Au petit matin, sur la rive de l’Ohio, les attendait un large canot pouvant contenir une dizaine d’hommes. « — Mais où se trouvent nos chevaux ? » Interrogea Ignacio. « — Pas pouvoir les sortir du fort et monsieur Nils dire que vous allez plus vite en bateau.

— Il n’a pas tort, Ignacio, nous mettrons deux fois moins de temps pour rentrer.

— Monsieur Nils, déposer vos fusils et nourritures dedans, adieu. »

La phrase à peine finie, le métis disparut dans la forêt, laissant décontenancé le groupe. Juan-Felipe réagit. « — Vite, grimpez dans l’embarcation cela ne me dit rien qui vaille. » Ils sautèrent dans le canot, le dernier monté le poussa avec sa rame dans le courant du fleuve. Il fila. Tout à coup sous les bâches qui couvraient l’avant quelque chose se mit à bouger. Juan-Felipe souleva suspicieux celles-ci et resta abasourdi. Se cachait dessous un jeune homme grelottant, de froid ou de fièvre, installé au fond.

*

Pendant ce temps, l’armée du général Anthony Wayne marchait vers le Nord, il était parti de Greenville dans l’Ohio, avec deux mille hommes et mille cinq cents volontaires à cheval. Après plusieurs attaques des États-Uniens, le chef indien « Little Turtle » conseilla de faire la paix, mais son avis fut rejeté.

Jean Baptiste Carbanac

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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mes écrits

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Chapitre 31

Septembre 1793, des nouvelles de France

Antoinette-Marie Cambes-Sadirac
Marquesa de Puerto Valdez  

Il faisait encore doux à cette heure de la journée. Antoinette-Marie sortit du dispensaire en laissant un seul mal-portant au soin de la bonne Néora, l’hospitalière du domaine. Elle était satisfaite. Aucun nègre ne rechignait au travail en se faisant passer pour malade, ce qui était un signe positif. Cela corroborait son idée qu’il n’y avait pas besoin de les violenter pour obtenir leur labeur. Évidemment, elle occultait la crainte d’être vendu à un propriétaire plus virulent, ainsi que l’appréhension d’être séparé des leurs, car des familles s’étaient formées avec le consentement des différents maîtres qui avaient régi la plantation. Et avec l’arrivée de cette jeune maîtresse inexpérimentée, tous avaient eu peur à la mort du baron de se voir éparpiller. Elle aurait été étonnée de savoir qu’ils jouaient le jeu pour ne pas être mis à l’encan.

Elle décida de profiter de la clémence des températures pour aller vaquer au jardin avant que la chaleur de la fin de l’été ne la pousse à se retirer à l’intérieur. Elle dirigea ses pas vers la demeure et la roseraie avec sur les talons Navarre et Béarn et bien sûr le petit Hyacinthe, qui tel un page, la suivait partout portant tout ce qui pouvait l’encombrer. Mama-Louisa et elle-même avaient opté pour cette fonction, à la grande jubilation de l’enfant, étant donné qu’elle butait sur lui à longueur de temps. Sur leur chemin, ils rencontrèrent Nathanaël le benjamin de la gouvernante qui l’attendait tout en surveillant sa petite sœur, Sarah. Antoinette-Marie se baissa pour prendre l’adorable fillette, elle espérait que ses filles deviendraient aussi jolies, c’était un ravissement des yeux. Arrivée au jardin, elle la posa la laissant trotter à sa guise entre les arbustes et les massifs de fleurs. Marie-Adélaïde lui avait donné le virus du jardinage. Elle aimait la nature bien sûr, mais le goût de l’ordonnancer lui était venu par son amie, et comme sur les bords du Mississippi rien n’était plus simple, tout y poussait, c’était un plaisir. Elle s’appliqua à ausculter chaque buisson, épiant les parasites destructeurs, arrachant chaque pétale fané, s’émerveillant de la beauté de la floraison, des colibris, ces oiseaux bijoux qui butinaient leurs cœurs. Nathanaël sarclait les mauvaises herbes avec l’aide de Sarah que l’on retenait d’introduire dans sa bouche tout ce qu’elle trouvait. Hyacinthe de son côté surveillait insectes et reptiles rampants qui auraient pu mettre en danger sa maîtresse, tous se souvenaient encore de la tarentule qui avait failli lui coûter la vie. Ce fut au milieu de cette activité que Hyacinthe constata venant dans l’allée deux dames suivies de deux fillettes, il le fit remarquer à la jardinière de circonstance. Elle se redressa délaissant le buisson sur lequel elle ouvrageait, essuya ses mains à son tablier, et en plaça une en visière au-dessus de ses yeux pour les protéger du rayonnement. Elle reconnut l’une des deux femmes, c’était Marguerite Aurion. Elle enleva son tablier qu’elle tendit au négrillon, lissa sa robe de linon, et envoya l’enfant prévenir Mama-Louisa. Elle appréciait l’Acadienne, sa chaleur sans ostentation et son amitié. Elle ne l’avait pas vue depuis le printemps, en fait depuis les fêtes de Pâques qui entraînaient toujours une succession d’invitations. Plus le groupe s’avançait, plus la deuxième femme lui rappelait quelqu’un, mais elle n’aurait pas su dire qui ? Elle effectua un signe de la main en guise de bienvenue et les attendit sur les marches de la demeure. 

Marguerite Aurion

« — Antoinette, j’avais peur que vous ne vous trouviez point chez vous. » Elle lui répondit tout en examinant l’autre femme qui l’observait aussi. « — Oh, il est trop tôt pour aller à la Nouvelle-Orléans, entrez donc, venez vous mettre à l’ombre.

— Attendez, Antoinette, que je vous présente ma compagne. En fait, c’est une surprise. » Antoinette-Marie lui jeta un regard interrogateur. « — Je vous présente sœur Angélique, enfin votre sœur. » Un coup de tonnerre ne l’aurait pas plus stupéfait. Antoinette-Marie examina à nouveau la femme devant elle. C’était donc ça ce qui l’intriguait, effectivement elle ressemblait à Marie-Amélie, et elle ne pouvait se rendre compte qu’elle-même avait quelque chose de cette femme.

*

Marguerite avait insisté pour que sœur Angélique prolongeât son séjour avec les petites Pérez y Montilla après le départ de doña Castaño. Ne se sentant pas prête à affronter encore ses obligations, elle accepta de finir l’été au sein de la plantation. À peu près du même âge et de tempérament similaire les deux femmes tissèrent des liens qui allaient perdurer.

Marguerite lui expliqua ce qu’était la Louisiane, qu’elle était sa vie, elle essayait par tous les moyens de sortir de son apathie Marie-Angélique qui reprenait son identité en tant que sœur Angélique. Elle avait cru deviner à l’ampleur de la tristesse de l’ursuline pour la mort du Second que leur relation avait dû être plus qu’affectueuse. Elle ne chercha pas à savoir, chacun avait ses secrets. Mais la confiance, sur laquelle se construisait leur amitié, permit à Marie-Angélique de livrer ce lourd secret. Elle fut soulagée, Marguerite ne porta nul jugement. Ce jour-là, sa compagne la poussa à lui parler d’elle. C’est ainsi qu’elle apprit qu’elle était la sœur de la veuve de Charles de Thouais remariée à un marquis espagnol et dont la plantation se situait à deux heures de pirogues de là.

Chapitre 32

Automne 1793

Charles-Louis de Saint Aignan

Il se nommait Charles-Louis Cambes-Sadirac chevalier de Saint-Aignan, capitaine de cavalerie du général Dumouriez. « — Oui, c’est ça ! Il s’appelait Charles-Louis Cambes-Sadirac ». Cela faisait un an que son cerveau lui refusait sa pleine mémoire. La bulle dans sa tête avait éclaté, il se souvenait, il se rappelait de tout. Il courait dans les corridors du Val de Grâce transformé depuis le début des conflits révolutionnaires en hôpital. Il arriva devant le bureau du citoyen Desault, le chirurgien qui lui avait sauvé la vie. Il frappa, surgit face à lui et s’écria victorieux. « — Je suis Charles-Louis Cambes-Sadirac ! Mon père est le baron Cambes-Sadirac, j’ai pour épouse Élisabeth Chevetel de la Rabelliere, et j’ai deux sœurs, non trois, la dernière, la plus jeune que je ne connais pas, vit en Louisiane. »

Après la bataille de Valmy, un an plutôt, Charles-Louis s’était réveillé, dans un couloir dans lequel s’alignaient des civières, avec un terrible élancement aux reins et à l’épaule. Il y voyait trouble. Il avait du mal à tenir ses yeux ouverts, sa tête n’était qu’un martèlement continu. Autour de lui, ce n’était que gémissements et odeurs nauséabondes. Il se sentait lui-même moite et sale. Dans son champ de vision, il perçut plus qu’il visualisa la silhouette. Il essaya avec peine de lever le bras pour faire signe, une douleur fulgurante lui déchira l’articulation. « — docteur, celui-là a bougé ! ». Pierre Joseph Desault, chirurgien en chef de l’Hôtel-Dieu, appelé en rescousse à cause de l’afflux de blessés, se retourna vers celui indiqué. Il n’aurait pas cru qu’il survivrait celui-là, comme quoi il ne devait pas désespérer. Il toucha le front du malade, regarda le fond de son œil et s’adressa à lui. « — Soldat, tu m’entends ? » Charles-Louis bougea, mais il ne parvenait pas à articuler. « — il est mal en point, mais il a ses chances, portez-le au-dessus ! »

Plusieurs jours s’écoulèrent avant que Charles-Louis ne comprît où il était, les ambulances l’avaient ramené du champ de bataille au Val de Grâce. Il avait été dépouillé de ses affaires jusqu’à ses bottes avant son arrivée. Son dos avait été déchiqueté et son épaule entaillée profondément par un sabre. L’un et l’autre mirent des mois à récupérer. Mais quand il sortit de son état fiévreux dû à l’infection, l’infirmière avait voulu lui faire décliner son identité. Il n’avait pu le dire, il ne s’en souvenait plus. Malgré le ton rassurant du chirurgien en chef, cela le terrorisait. Entre deux migraines qui l’obligeaient à s’aliter dans le noir, il cherchait, fouillait inlassablement dans sa tête en quête d’indices. La seule chose qui lui revenait sans fin c’était le regard en pleurs de cet individu qui semblait le connaître et qui courait vers lui.

Le docteur Desault avait très vite deviné que le patient qu’il soignait et avec lequel il développait au fil des jours une relation d’amitié était un homme cultivé. Il savait lire et écrire, s’exprimait en français sans accent particulier ainsi qu’en allemand et en anglais en plus du latin. Quand après des mois, son malade et proche fut suffisamment rétabli, ne sachant où aller, il se mit au service de l’hôpital. Il devint ambulancier, secrétaire, et aussi interprète, c’est d’ailleurs comme cela que l’on découvrit qu’il parlait le gascon, ce qui laissa supposer qu’il provenait du sud-ouest de la France. Il fut surnommé par tous Valmy, puisqu’il était arrivé de cette bataille. Les jours s’étaient écoulés comme ça, l’homme espérant être reconnu par quelqu’un ; l’hiver, le printemps et l’été étaient passés, sans que rien ne vienne ni de lui ni des autres, il ne savait pas qui il était et ne savait où chercher ni même à qui s’adresser. Le médecin de son côté pensait que par les temps qui courraient c’était peut-être mieux. Cela le protégeait des affres du tribunal révolutionnaire qui, à l’aide de la guillotine, fauchait les champs de la nation pour un oui ou pour un non aussi bien que la guerre. La dictature de Robespierre, qui insidieusement s’était mise en place, appliquait une justice aveugle et froide. Elle effaçait tout ce qui se révélait contraire à ses principes. Lorsque la mémoire de Charles-Louis se décida à s’ouvrir, le nouveau pouvoir éradiquait l’ancien, les proches de Brissot et du couple Roland furent pourchassés, arrêtés et présentés au tribunal révolutionnaire avec nul retour possible.

*

« — alors, citoyen Cambes-Sadirac, je dois donc vous accompagner au ministère de la Guerre afin de régulariser votre situation. Laisse-moi terminer mon rapport du jour et nous y allons. » Quelques instants plus tard, les deux comparses parcouraient à pied le trajet qui les menait de la rive gauche à la rive droite de la Seine où se situait le bâtiment. « — bien que je ne l’apprécie guère, je connais le citoyen Jourdeuil, il est l’adjoint du ministre de la Guerre, le général Jean-Baptiste Bouchotte. Fais attention à ce que tu exprimes Valmy, l’homme n’est pas un saint. Il a participé activement à ces horribles massacres de l’automne dernier et a poussé Fouquier-Tinville au tribunal révolutionnaire, qui en est d’ailleurs aujourd’hui le président. Tout cela lui donne beaucoup de pouvoir, et cet homme est mauvais si tu veux mon avis.

— Mais nous allons juste lui dire où je me trouvais pendant cette année et pourquoi je n’ai pu donner signe de vie.

— Oui bien sûr ! Mais nous ne savons pas ce que détient ton dossier. »

Après une bonne heure d’attente dans le ministère, ils furent reçus comme l’avait prévu le médecin par l’adjoint du ministre. En même temps qu’ils pénétraient dans son cabinet, un secrétaire déposa le dossier de Charles-Louis sur le bureau de Jourdeuil. L’homme les salua dédaigneusement, leur montra les sièges et commença à examiner des documents. « — À ce que je lis, tu es le citoyen Cambes-Sadirac, et nous t’avions perdu depuis la bataille de Valmy. Tu te tenais sous les ordres de Dumouriez, ton malheur t’a éloigné à temps de cet homme fâcheux. Mon secrétaire a mis à jour ton dossier, tu recevras tes ordres prochainement. Où devons-nous te les adresser ?

— Je vais rentrer chez moi, je n’ai pas vu mon épouse depuis plus d’un an. Je résiderai donc rue Jacob. »

Jourdeuil, plongé dans le dossier, sourcilla. L’homme ne savait pas par conséquent pour la mort de sa femme ni pour la confiscation de son patrimoine. « — je te conseille d’aller auparavant au ministère de l’Intérieur, car tes biens sont sous séquestre, ton absence a laissé penser que tu avais émigré. Pour ta solde, voies avec mon secrétaire. » Le fonctionnaire ne se faisait pas trop d’illusion pour le remboursement du retard accumulé, mais c’était le cadet de ses soucis.

 Une fois sorti de ce ministère, complètement déboussolé, tout comme à sa dernière visite à Paris, il réalisa le même parcours et se rendit rue de Choiseul.

Il fut guidé jusqu’au secrétaire de Jules-François Paré, ministre de l’Intérieur. L’homme courbé sur ses papiers leva à peine la tête. « — C’est pourquoi ? » Charles-Louis expliqua, avec l’aide du médecin qui ne l’avait pas quitté, sa situation ; quand ils eurent fini, le secrétaire baissa ses yeux morts vers un énorme registre relié, et conclut avec un ton blasé. « — ah, ça ne va pas être facile, attendez-moi dans la pièce d’à côté, j’envoie chercher votre dossier ! » Et le secrétaire du secrétaire dépêcha un commis quérir, deux étages plus hauts, ledit dossier. Cela prit deux bonnes heures à tel point que les quémandeurs se crurent oubliés et lorsque le fameux dossier se retrouva entre les mains du secrétaire de l’intérieur, il ponctua à nouveau. « — Ah, ça ne va pas être commode ! Nous allons faire suivre ta demande, mais quoiqu’elle soit justifiée, cela va s’avérer un peu long, et encore que je ne voie aucun de tes biens revendus. Mais nous devons vérifier.

— Et si tel est le cas, pensez-vous que je serai indemnisé ?

— En théorie oui, mais les caisses de l’État sont vides, cela prendra du temps. En attendant, où comptes-tu loger citoyen ?

— Je n’en ai aucune idée, je songe à me rendre chez ma sœur, elle sait peut-être où se trouve mon épouse. »

L’homme leva la tête, toisa son interlocuteur, mais ne dit pas ce dont il était instruit, après tout il n’était pour rien dans le décès de sa femme. De plus, elle faisait partie d’une liste de disparus, mais rien ne prouvait qu’elle fût morte. Il s’arrangea avec sa conscience et le laissa repartir ignorant de ce fait. De son côté, bien que désemparé par la tournure des événements, Charles-Louis décida de se rendre chez sa sœur, Marie-Amélie. Il quitta le médecin, mais lui garantit qu’il rentrerait dormir à l’hôpital. Celui-ci le rassura, il allait de ce pas demander de l’aide à son ami Fourcroy, qui remplaçait Marat à la Convention nationale depuis son assassinat en juillet dernier. Il devrait pouvoir faire accélérer le travail des fonctionnaires quant à son sujet. 

Tout en marchant, sa colère montait se substituant à la surprise et au désarroi. Il bouillait à l’idée de cette mainmise sur ses biens alors qu’il protégeait cette horde de profiteurs. Il n’avait nul doute quant au but de ces manœuvres, pendant qu’avec ses hommes, il barrait la route à l’envahisseur, elles remplissaient les poches de ces fonctionnaires ; et pour toute récompense, ils le dépouillaient sans vergogne. Et Élisabeth, qu’était-elle devenue ? Ils avaient dû la mettre dehors ? Où pouvait-elle être aujourd’hui ? Il marchait à grandes enjambées fulminant de rancœur contre l’injustice. Il se retrouva à la porte de l’appartement des Lacourtade sans souvenance du parcours qui l’y avait amené, tant ses pensées avaient occulté le reste. Il toqua et attendit. Personne ne répondit. Sa colère tomba d’un coup face à l’incongruité de la conjoncture ; pourquoi personne ne venait-il ouvrir ? Que les Lacourtade fussent absents, cela se pouvait, mais le personnel ? Devant l’évidence, il frappa au logement opposé, mais là aussi nulle réaction. Il redescendit l’escalier tout en réfléchissant au parti à prendre. Il pénétra dans la cour de l’immeuble étrangement vide de tout serviteur. Une fois dans la rue il leva les yeux vers les fenêtres et constata les volets intérieurs fermés. Où pouvait-il demander ? Désemparé, il décida à se rendre chez lui, rue Jacob, quelqu’un pourrait peut-être l’informer au sujet d’Élisabeth. Son sort l’inquiétait de plus en plus.

La journée tirait à sa fin et lorsqu’il parvint à son hôtel, le couvre-feu approchait. Le portail de sa demeure était bien évidemment clos. Il se présenta à l’hôtel particulier d’à côté et interpella le portier. « — Citoyen, sais-tu ce que sont devenus les occupants de la résidence voisine ?

— Je ne pourrais le dire, mon maître a acheté le sien récemment et quand nous nous sommes installés, il était déjà vide. Mais demande en face, ils ont peut-être des informations ? »

Il n’obtint guère plus de succès avec les habitants de l’autre côté de la voie, la plupart des hôtels particuliers de la rue détenaient de nouveaux propriétaires. Il se décida à rentrer sans en savoir plus. Quand il pénétra dans la rue d’Enfer, la nuit était là et le couvre-feu avec, ce fut donc avec diligence et discrétion qu’il la parcourut se cachant de justesse lors d’un passage de la garde. Il arriva au Val de Grâce la tête fourmillant d’idées sombres.

*

Le lendemain, la citoyenne Marie-Antoinette Capet, au demeurant Reine de France, montait sur l’échafaud en faisant une martyre pour beaucoup et un acte de justice pour les autres.

Chapitre 33

L’arrestation de Marie-Amélie, Novembre 1793

Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Le brouillard automnal se levait au-dessus de la campagne, laissant filtrer les premiers rayons du soleil. Moineaux, merles et pies, entre jacassement et pépiement, avaient commencé leur ode au matin nouveau. Castor et Pollux, les deux braves molosses, dont la mort ne voulait pas, s’étiraient avec difficulté et baillaient à s’en décrocher la gueule. Debout, ils allèrent, comme chaque jour, chercher leur pitance vers la cuisine à l’arrière du château. Leur surdité depuis longtemps avérée n’avait pu mettre leur sens en éveil à l’arrivée de la colonne armée qui approchait au pas vers le portail de la cour. C’était un détachement de la garde nationale de Bouliac. L’un des cavaliers convoyait en croupe une femme somnolente contre son dos. Le groupe se scinda en deux, la moitié contourna la bâtisse l’encerclant par ce fait.

Ce furent les coups violents portés par la crosse d’un fusil contre la porte de la façade qui réveilla complètement les habitants du château. L’alarme fut générale. Pendant que Nounou Freydou, qui avait repris son sang-froid dès qu’elle avait eu cerné le danger, se rendait à la porte en poussant un. « — Voilà ! Voilà ! » Pour faire patienter, Antonin laissait son fils, Augustin, à Bertrande que l’affolement gagnait et à Gaspard qui la rassurait tant bien que mal. Il monta quatre à quatre les escaliers qui allaient à la chambre de Marie-Amélie. Blanche de frayeur, elle avait enveloppé son petit Louis dans un châle et le maintenait serré contre elle. « — venez, nous devons fuir par-derrière ! »

Il prit l’enfant dans ses bras et se précipita avec la jeune femme en chemise recouverte d’un manteau qu’elle tenait toujours à portée de main. Il la guida vers les salles du bas qui menait par un dédale de pièces vers la buanderie. Il pensait que la petite porte, donnant directement dans les prés, faciliterait leur retraite pour accéder au bois à l’arrière du château.

Devant la bâtisse, Nounou Freydou affirmait au capitaine de la garde ne pas avoir revu la citoyenne Cambes depuis plusieurs années. « — pousse-toi, citoyenne ! Nous allons vérifier par nous-mêmes ». Faisant barrage de son corps, elle s’interposa. « — mais de quel droit ? Citoyen capitaine.

— Et celui de la Nation, tiens ! »

À ce moment-là retentit un coup de feu, qui tétanisa tout le monde. Nounou Freydou sursauta. Le capitaine la bouscula violemment, elle perdit l’équilibre et heurta l’angle du bahut qu’elle avait derrière elle le long du mur. Bertrande se précipita vers sa belle-mère pour la soutenir, hurlant. « — Salaud ! »… Les mots qui suivaient lui restèrent dans la gorge surprise par la balle qui la foudroya. Gaspard n’eut pas le temps de réagir, qu’un autre coup l’atteignit mortellement. Cela s’était passé si vite que le petit Augustin Bourdel, projeté en arrière, tétanisé par la violence qui l’entourait, ne comprit rien. Il regardait hagard autour de lui les corps ensanglantés. Il se mit doucement à pleurer ne sachant que faire. Il finit par aller à l’extérieur du château. Un garde l’agrippa par le poignet, tout aussi perdu que lui par la tournure prise par les événements.

Le coup de feu, qu’ils avaient entendu et qui avait déclenché le carnage dans l’affolement, venait d’un garde qui avait tiré pour empêcher les fugitifs de sortir à l’arrière. Ils firent volte-face pour se casser le nez sur le capitaine et ses hommes qui avaient traversé la demeure en direction de la détonation. Antonin voulut repousser les individus, mais avec le petit Louis dans les bras, il se retrouva handicapé et ne put éviter l’impact de la baïonnette à l’aine. Il suffoqua et s’effondra emportant l’enfant dans sa chute. Les soldats laissèrent le blessé inconscient. L’appât du gain étant le plus fort, il les entraînait déjà dans la fouille des pièces à la recherche d’un trésor qui devait absolument s’y trouver.


Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Le capitaine ressorti tirant par le poignet Marie-Amélie se rebellant. S’adressant à la femme que la troupe avait amenée pour repérer la suspecte, il lui demanda si elle la reconnaissait. Celle-ci avec arrogance, imaginant la récompense qu’elle allait obtenir, assura se souvenir de la mère et l’enfant, qu’elle avait par ailleurs dénoncés. Marie-Amélie, relevant la tête, identifia elle aussi la servante rousse de l’auberge. De colère, elle se cabra, se débâtit tant bien que mal de la main d’acier qui la maintenait. « — lâchez-moi, vous me faites mal ! Pourquoi m’arrêtez-vous ? Je n’ai fait aucun tort à personne !

— Tu es bien la citoyenne Cambes, épouse Lacourtade, fille du ci-devant Cambes-Sadirac émigré. Alors c’est bien suffisant comme chef d’accusation !

— Mais mon mari sert la commune !

— Tu veux dire : servait ! Il est mort ! Une mauvaise chute, paraît-il ! »

Ce fut comme une déflagration dans la tête de Marie-Amélie. Pendant qu’elle perdait connaissance, le capitaine riait à perdre haleine de son jeu de mots. La charrette, pour charger les prisonniers, arriva en arrière-garde de la troupe. Après avoir fouillé dans chaque recoin en vain du château, qui ne détenait plus depuis bien longtemps de valeur, les gardes de dépit y mirent le feu. Ils emportaient un maigre butin. Ils laissèrent devant la demeure le garçonnet d’Antonin en pleurs et s’en allèrent avec les deux suspects, Marie-Amélie inconsciente et son enfant de trois ans, Louis, sanglotant doucement contre sa mère.

Chapitre 34

La vengeance d’Antonin, Novembre 1793

Antonin Bourdel

Le château brûlait devant les yeux embués des larmes d’Augustin désemparé. Du haut de ses trois ans, il ne pouvait que pleurer ne sachant que faire d’autre. Il n’osait rentrer chercher les siens, des flammes jaillissaient des fenêtres de la façade, faisant exploser les carreaux. Castor et Pollux hurlaient à la mort, rajoutant au désarroi de l’enfant. Il s’assit sur les pavés de la cour, se recroquevilla et se mit à sangloter de plus belle. 

La fumée irrita sa gorge et sortit Antonin de l’inconscience. Si la douleur de la plaie reçue au côté l’avait amené à défaillir, elle ne l’empêcha pas de se relever. Se tenant la lésion d’où le sang suintait, il réussit à s’extirper par l’une des portes à l’arrière du château. Après avoir repris respiration, il ôta sa chemise et avec il se banda tant bien que mal la taille pour maintenir l’hémorragie. Chancelant, il contourna la bâtisse dont le toit, rongé par les flammes, commençait à craquer. Dans la cour, il découvrit son fils qu’un voisin, alerté par la fumée, avait trouvé tout seul. Apercevant Antonin vacillant venir à lui, il se précipita pour le soutenir. « — Où sont-ils ? » hoqueta le blessé. « — La garde a emmené Madame Lacourtade et son petit ». Car bien sûr dans les alentours tous savaient qui était la dame hébergée au château et nul n’avait rien dit, c’était l’affaire du village. Le voisin avait croisé la troupe et la charrette qui suivait, il les avait observées depuis l’orée du bois qui longeait la route. Il avait accouru, dès qu’ils s’étaient éloignés, mais était arrivé trop tard. Il n’avait compris la totalité du drame qu’en tirant les vers du nez de l’enfant qui bredouillait de son mieux pour répondre aux questions qu’il lui posait. « — Et les Freydou… où sont les Freydou ? » Sans un mot, le voisin n’en avait pas le courage, des yeux, il lui montra le brasier. « — Pour l’instant, nous ne pouvons plus rien pour eux, Antonin. Je reviendrai plus tard, avec les autres. Nous leur ferons une sépulture. » Antonin laissa sortir de gros sanglots, il avait perdu ceux qui lui avaient servi de parents, il n’en avait pas eu d’autres.

Le voisin mit le petit Augustin sur ses épaules et maintenant de son mieux l’équilibre fragile du blessé, ils traversèrent les bois et les champs qui menaient à la maisonnette de celui-ci. Sa femme alertée attendait anxieuse et se précipita dès qu’elle les vit au bout de son allée. Elle interrogea du regard son homme, elle comprit l’ampleur du drame aux larmes qu’il avait aux bords des yeux. Elle prit l’enfant dans ses bras, lui marmonna des mots d’affection. Elle fit ensuite de son mieux pour nettoyer et panser la blessure qu’elle banda très serré, Antonin voulait repartir aussitôt. Mais la fièvre s’empara de lui, il dut s’aliter et remettre son projet.

*

Marie-Amélie Cambes-Sadirac

L’homme la souffleta par deux fois, mais ce furent les pleurs de Louis qui la sortirent de son inconscience. « — eh bien citoyenne ! Tu ne crois pas qu’on va te porter. Allez ! Descends ! » La carriole, qui la transportait, était arrêtée au bord du fleuve, près d’une gabarre qui devait les faire traverser. « — Que faisait-elle là ? » Elle mit un peu de temps à récupérer, puis tout lui revint, son estomac se contracta. Le garde tenait par le poignet son enfant et attendait qu’elle descendît de la charrette. Elle était toute courbaturée, avec difficulté elle s’exécuta. Louis rassuré se dégagea de l’homme et se précipita dans les jambes de sa mère. Marie-Amélie se pencha et le prit dans ses bras. Elle le serra très fort, désespérée par sa présence. Elle n’avait pu le préserver, le protéger de ce drame. Ses yeux se bordaient de larmes. « – Qu’allait-il devenir ? »  Elle n’eut pas le temps de s’appesantir. Le garde lui tendit un sac de voyage et d’un ton bourru lui grommela. « — tu vas en avoir besoin citoyenne. » Elle le regarda, interrogative, et tout à coup elle réalisa qu’elle ne portait qu’une chemise sous son manteau redingote de fine laine. Elle lui sourit pour le remercier de sa prévenance. Le garde miséricordieux avait fourré pêle-mêle dans une sacoche, ce qu’il avait trouvé dans la chambre qu’il avait supposé être la sienne. Ses comparses n’avaient pas fait attention pensant que comme eux il pillait ce qu’il pouvait. Elle suivit le garde et monta dans l’embarcation. Le capitaine Fortuna, avec trois autres soldats, s’y impatientait se grattant machinalement sa barbe de trois jours. Il comptait bien être revenu pour le souper. Se servant du courant, le propriétaire contrarié de la gabarre, qui avait été réquisitionnée pour l’occasion, accomplit la traversée des eaux tumultueuses en peu de temps. Il les débarqua à la porte de Bourgogne. Le capitaine Fortuna signifia à sa captive qu’à partir de là ils iraient à pied. Il lui conseilla de faire marcher son garçon. Malgré le poids de son petit, pour rien au monde elle n’aurait desserré son étreinte. La mère et l’enfant entourés des gardes se déplaçaient derrière leur supérieur qui fendait la foule des fossés de Bourgogne. Le port de tête droit, la honte et la peur au ventre, elle suivait celui qui se prenait pour un justicier, sans faillir. Les gens s’écartaient, intrigués par le couple de prisonniers. Les uns, indifférents, supposaient que la femme devait être une ennemie de la Nation, les autres s’attendrissaient devant cet enfant blond qui somnolait lové dans le cou de Marie-Amélie. Ils appréciaient le courage de la jeune détenue, si belle, qui avançait sans hésitation avec tant de dignité. « — Qu’avait-elle donc pu faire ? » C’est au bout de la voie créée dans les Fossés, quand elle vit la sombre silhouette du château du fort du Hâ, qui après avoir été une forteresse défendant sa ville était devenue une geôle pour ses habitants, qu’elle réalisa le but de la marche. L’effroi l’oppressa, lui glaçant les os, elle sentit ses jambes se dérober, elle fit appel à ses dernières forces resserrant l’étreinte sur le corps de son enfant.

Les sentinelles du château bougèrent à peine de leur jeu de dés quand ils reconnurent le capitaine. Ils lui effectuèrent un signe de la main pour le saluer et laissèrent passer la troupe et leurs prisonniers. Étirant un sourire devant le torse bombé du gradé, l’un d’eux l’interpella. « — Alors, capitaine, on a fait une belle prise ! 

— Comme tu peux voir soldat. » La remarque eut pour effet de faire rire les gardes du château à ses dépens. Le capitaine Fortuna haussa les épaules de dédain. Il dirigea le groupe dans la cour vers le guichet. Il demanda au greffier commis sur place d’inscrire sa prisonnière et son enfant. Une fois réalisée, il repartit, les laissant dans les lieux, satisfait du devoir effectué, assuré d’avoir sauvé la Nation.

Le gardien du greffe lui fit passer la grille qui scindait en deux l’ancienne salle des gardes du château et la ferma derrière elle. « — Attends là ! » Serrant toujours Louis de peur qu’on lui retire, Marie-Amélie patienta dans l’immense et sombre pièce servant de hall à la prison, ne sachant ce que l’on allait faire d’eux. Elle ne pouvait être au fait que le greffier avait reconnu son nom et était parti en courant alerter, Lacombe, le Président de la commission militaire de Bordeaux, qui lui-même avait prévenu, Jacques-Henri Bachenot. Enfin, il l’avait en sa possession, il allait pouvoir la briser complètement, l’anéantir. Étrangement, malgré la satisfaction, il était désemparé, il ne savait quelle décision prendre. Une bonne heure après, il avait tranché, il devait la tenir enfermée jusqu’à plus ample information.

Une femme qui avait tout d’un homme sauf la robe dont le corselet soutenait une énorme poitrine, tout en affichant un sourire édenté accompagné d’une pipe au coin de la bouche, lui fit signe de la suivre. Elles montèrent les marches humides d’un escalier qui menait à un couloir au premier desservant six geôles de chaque côté. Elle ouvrit la quatrième sur la droite dans un bruit métallique qui devint assourdissant pour la prisonnière. « — et voilà ! Ma toute belle. Te voilà arrivée ! » Elle pénétra avec réticence dans l’espace confiné où trois pas suffisaient à faire la longueur. Elle était sûre qu’elle pouvait toucher les deux murs de pierres bruts en même temps tellement ils étaient proches l’un de l’autre. Le seul mobilier présent était une paillasse sur un châssis sur laquelle elle s’assit avec Louis toujours dans les bras. Une simple fenêtre étroite haut placée donnait une lumière triste sur l’ensemble.

Trois jours s’écoulèrent au rythme de deux repas par jour et du pot de chambre qu’elle allait vider au bout du couloir dans une évacuation faite à cet effet dans le sol, et qui par un conduit rejetait le tout dans la Devèze qui passait sous la prison. L’unique personne étrangère, qu’elle voyait, était sa geôlière. Elle occupait, malgré une inquiétude croissante, Louis avec des jeux de charades, lui contant des histoires. Elle essayait de détourner les questions de l’enfant qui ne comprenait pas pourquoi ils logeaient là. Le quatrième jour, à l’aube, alors qu’elle somnolait, guettant, écoutant, analysant tous les bruits qu’elle percevait, ce fut le martèlement des bottes sur les dalles du couloir qui annonça les gardes. Le claquement de la targette de la serrure la fit frissonner d’angoisse. Elle se redressa à même temps que la porte s’ouvrait. Un homme habillé comme un avocat s’avança dans la pièce. « — citoyenne Cambes-Sadirac, épouse Lacourtade, suis-moi ! ». Péniblement, elle se leva, se pencha sur son enfant qui commençait à se réveiller pour le prendre. « — Ce n’est pas la peine ! C’est la citoyenne Germaine qui va s’occuper du citoyen Louis-Augustin Lacourtade ! » Une pointe de côté vrilla le cœur de Marie-Amélie. « — Vous ne pouvez pas me séparer de mon fils ! 

— Crois-moi, là où tu vas, tu n’auras aucune envie de l’emmener ! »

Louis se réveilla complètement regardant autour de lui, hébété, les personnes qui l’entouraient. Il vit sa mère fondre en larmes et comprit que cette fois-ci c’était grave. Ses lèvres tremblèrent, ses yeux s’humidifièrent courageusement il se retenait. Elle l’embrassa, les pleurs coulèrent sur ses joues, il sanglota découvrant qu’elle le laissait seul. L’individu agacé, n’appréciant pas que ce moment de sentimentalisme s’éternise, arracha l’enfant de sa mère ; tout le monde commençait à être pris par l’émotion. Louis se mit à brailler quand il saisit qu’on les séparait. L’homme rejeta Louis sur la paillasse et tira sur le bras de Marie-Amélie désespérée. Il la sortit de la geôle brutalement. Dans les couloirs, Marie-Amélie entendit longtemps son petit garçon, elle se retrouva hagarde dans la cour complètement aveuglée par la luminosité. Ses gardiens l’obligèrent à attendre, elle ne savait quoi, sa tête était vide, elle pleurait sans bruit sans même s’en rendre compte. Elle fut rejointe par trois autres personnes, parmi lesquelles elle reconnut un couple, mais personne ne broncha. Une voiture fermée rentra dans la cour dans laquelle leurs geôliers les firent monter. Les portières cadenassées derrière eux, les gardes s’installèrent aux côtés du cocher. L’équipage s’ébranla suivi de deux cavaliers. Ils voyagèrent jour et nuit s’arrêtant le moins possible. Si la première journée, chacun resta claquemuré dans son silence, l’ennui et l’inquiétude délayèrent les langues. « — Vous êtes bien Madame Lacourtade ? » Interrogea l’autre femme. « — Oui, excusez-moi je suis encore sous le choc. Vous êtes Madame de Lanteau si je ne m’abuse.

— Oui, mais nous vous avions cru à Paris.

— Non, les circonstances m’ont conduit avec mon fils au château de Cambes.

— Ah, cela va aussi mal que ça à Paris.

— Je ne sais pas. Je n’avais pas de nouvelles jusqu’à ce que la garde vienne m’arrêter.

— Et votre mari ?

Marie-Amélie Cambes-Sadirac

Le cœur de Marie-Amélie se compressa à nouveau, elle ressentit des difficultés à répondre. « — Il semblerait qu’il soit mort, mais je n’en ai aucune certitude. » Un silence gêné suivit la réponse. Courageusement, elle reprit ce qui ressemblait plus à un interrogatoire. « — et vous ? Pourquoi êtes-vous là ?

— Depuis l’arrestation de Monsieur de Saige, tous ceux qui le côtoyaient de près ont été appréhendés et questionnés.

— Monsieur de Saige a été arrêté, je ne savais pas, et madame de Verthamon ?

— Ils l’ont relâchée, mais lui, il a été exécuté. Quant à nous c’est différent, ma famille a…

— Tais-toi Jeanne ! » Intervint Monsieur de Lanteau, tout en regardant le dernier voyageur qui jusque-là n’avait rien dit. Marie-Amélie fit de même, il lui sourit tristement, mais ne rajouta rien. Le silence se réinstalla. Madame de Lanteau que cela angoissait reprit la conversation sur des généralités donnant des nouvelles des Bordelais que Marie-Amélie devait connaître. Quand celle-ci demanda si elle savait où on les amenait ce fut l’inconnu qui répondit. « — nous allons à “la petite force “ enfin vous, les femmes, nous les hommes, nous serons à la “Grande “. »

*

À la nuit, Antonin mit son fils endormi au fond de sa gabarre et la poussa sur la Garonne avec le concours du voisin à qui il dit adieu après l’avoir chaleureusement remercié de ses soins. L’homme les regarda partir sous le ciel étoilé.

Antonin connaissait le fleuve et ses courants comme les lignes de sa main, il laissa son embarcation filer au gré de l’eau, car il ne voulait pas se faire remarquer en déployant sa voile. Il avait résolu d’aborder vers les Chartrons et de se rendre chez les Lacourtade auprès de John Madgrave en qui il avait confiance et qui pouvait l’aider à joindre son épouse. Il ne pouvait aller directement chez les Verthamon, qu’elle servait encore, c’était trop risqué. Il trouva l’hôtel fermé, exempt de toute lumière, désemparé, il réfléchit et décida de retraverser le fleuve, l’autre rive étant peu habitée, ils pourraient s’y cacher plus facilement.   Il fit demi-tour et dans la nuit, il bouscula un homme qui comme lui se dissimulait. Il s’apprêta à se battre, repoussa dans l’ombre de l’encoignure de la porte son fils. « — Du calme, du calme Monsieur Antonin, c’est John Madgrave, vous me reconnaissez ? 

— Oui ! Oui !

— Vite, rentrons ! Ne nous faisons pas remarquer.

Une fois installé dans l’un des salons donnant sur l’arrière, après avoir refermé avec soin les rideaux pour ne pas laisser la lumière filtrer, Antonin apprit à John Madgrave ce qui s’était passé au château. Celui-ci lui annonça qu’il savait déjà pour l’arrestation et lui narra sa nuit.

*

Thérésa Cabarrus

Jean-Lambert Tallien était arrivé deux mois auparavant comme proconsul délégué par le comité de salut public. Il était entré dans la ville rebelle avec le conventionnel Isabeau et de l’ancien docteur Marc Antoine Baudotdans le but de réfréner les ardeurs fédéralistes de Bordeaux. Il avait retrouvé sur place son ami Jacques-Henri qui avec Lacombe jouait les fossoyeurs, remplissant leurs poches au passage. Ce fut en visitant les prisons de la cité en compagnie de ces derniers qu’il avait rencontré la belle Térésa Cabarrus qui venait d’être détenue dans des conditions difficiles au fort du Hâ. Celle-ci vivait une période malaisée, elle avait fait cadeau de ses bijoux à son époux qui, en échange, l’avait abandonné avec son fils, après avoir divorcé d’elle, à Bordeaux. Pour être intervenue auprès des révolutionnaires afin de libérer sa famille et d’autres premières victimes de la Terreur, comme les Boyer-Fonfrède, elle s’était retrouvée au fort du Hâ. Ému par sa beauté, Tallien l’avait fait déferrer et l’avait prise pour maîtresse. Quoiqu’ambiguë, car Térésa était la ci-devant marquise Devin de Fontenay, fille du banquier du roi d’Espagne, cette situation apportait à Térésa une apparente sécurité et un certain ascendant sur son amant. Elle usa dès que ce fut possible de son influence pour protéger toutes les potentielles victimes du pouvoir.  

Elle apprit donc, de son bien-aimé entre deux caresses, la capture de Marie-Amélie Cambes-Sadirac. Si elle ne faisait pas partie des familiers de celle-ci ou très peu, elle se souvint de sa jeune sœur Antoinette-Marie qu’elle avait fréquentée lors d’un précédent séjour chez Madame de Verthamon. Elle n’eut pas le temps d’accomplir quoi que ce soit pour Marie-Amélie, parce qu’en même temps qu’elle était avisée de son arrestation, elle découvrait son transfert pour Paris. Elle tint néanmoins à prévenir la seule personne qu’elle connaissait et qui avait un rapport avec elle. Elle se rendit donc chez Madame de Verthamon, veuve depuis un mois du maire de la ville. Monsieur de Saige avait été exécuté suite à un ignoble procès truqué par les soins des amis de Tallien. Theresa supposait qu’elle ne serait pas la bienvenue chez les Verthamon, où la veuve s’était réfugiée, mais elle décida de l’informer de la funeste annonce. Contre toute attente, elle fut reçue avec courtoisie, elle estima que c’était plus par peur qu’autre chose. Elle se trompait, les Bordelais commençaient à être avisés du rôle qu’elle tenait auprès de Tallien. Madame de Verthamon accusa le coup, après son mari voilà que le comité s’en prenait à sa filleule et elle était impuissante. Elle se savait étroitement surveillée. Elle remercia toutefois la messagère. 

Le soir venu, elle rapporta la conversation à Rose-Marie alors que celle-ci la coiffait pour la nuit. La chambrière en lâcha la brosse. « — Mais elle était au château de Cambes ! Mon Dieu, Antonin, Augustin !

— Que je suis idiote, je n’y avais pas pensé ! Que pouvons-nous faire ?

— Je vais m’y rendre.

— Mais non Rose-Marie, tu ne peux pas t’y rendre, va plutôt voir John Madgrave, lui pourra aller s’y informer.

Rose-Marie Bordenave

Elle alla “aux Chartrons “ à la nuit tombée. Elle trouva dans l’hôtel Lacourtade le commis devenu le propriétaire officiel. Il y vivait seul avec la cuisinière de Monsieur Lacourtade père qui s’occupait de lui comme d’une mère et Firmin son valet de pied qui avait perdu la tête à la mort de son maître. Il la fit pénétrer discrètement dans la demeure, car lui-même, malgré sa nationalité américaine, était espionné. Il avait remarqué à maintes reprises les sbires de ce Bachenot qui n’avait pas lâché prise. Après avoir pris connaissance des nouvelles, il décida de raccompagner la jeune femme. Afin que l’on ne les vît pas ressortir, il guida Rose-Marie dans les caves de Bordeaux. Ils parvinrent à plusieurs rues de là à la grande surprise de la chambrière. Se faisant passer pour un couple d’amoureux, ils contournèrent la place Tourny, traversèrent les allées plantées de la promenade, entrèrent dans la rue Sainte-Catherine et après avoir parcouru un petit bout de la rue de la Porte-Dauphine, il laissa sa compagne à une porte latérale de l’hôtel Verthamon de la place Puipaulin. Il accomplit le chemin inverse, mais rencontrant une patrouille sur les fossés de l’intendance, il fut obligé de longer le château Trompette et les quais. Devant sa porte, il aperçut un homme et un enfant. Intrigué, il s’approcha le plus discrètement possible, quand rassuré, il reconnut Antonin, l’époux de la chambrière l’un des métayers du château de Cambes qu’il connaissait bien, il se montra.

*

Antonin avait traversé la Garonne et était descendu un peu plus bas sur le fleuve. Il amarra sa gabarre à un ponton qui ne semblait mener nulle part. En fait pour des yeux aguerris se trouvait sous la chênaie une baraque de planches branlante et abandonnée. C’était l’effet voulu par son propriétaire qui pratiquait du marché noir et était un ami d’Antonin.

Quelques heures plus tard, il attachait la mule, qui lui avait été prêtée, sous les arbres aux abords de l’auberge du “Faisan doré “. L’hostellerie de Bouliac, bâtisse massive en moellons avec un étage, était la plus importante à des lieux à la ronde. Elle se trouvait toujours pleine, tous s’y retrouvaient pour des raisons diverses aussi son hôtelier avait engagé des jeunes filles de la région pour aider au ménage et au service. Antonin attendait l’une d’elles à la silhouette déliée et surtout aux cheveux roux et bouclés. C’était le voisin de Cambes qui en avait donné sa description, y ajoutant qu’elle s’avérait être d’une nature facile. Cela devait bien faire trois heures qu’il faisait le guet et épiait les entrées et sorties. Il commençait à se décourager quand les lumières du rez-de-chaussée s’éteignirent. Les derniers clients quittèrent les lieux, les uns plutôt chancelants, puis deux femmes émergèrent derrière eux. Elles s’embrassèrent et se séparèrent chacune allant de son côté. Le ciel était clair et la lune dans son premier quartier éclairait la route suffisamment pour ne pas les inquiéter. Antonin se retrouvait devant un dilemme, laquelle des deux était celle qu’il devait suivre, elles avaient la tête recouverte d’un capuchon. Au moment où il pensait laisser le hasard choisir, une mèche flamboyante jaillit de la capuche de celle qui se dirigeait dans les rues étroites de la bourgade. Il lui céda de l’avance pour ne pas l’alarmer, il savait, toujours par son voisin, qu’elle logeait à la sortie de Bouliac. Ils quittèrent les dernières maisons, elle s’engagea sur un chemin de campagne. Dès qu’ils furent suffisamment éloignés des habitations, il accéléra le pas, marchant sur l’herbe, il se rapprocha d’elle. Sentant une présence, l’instinct la fit se retourner, mais c’était trop tard, Antonin était sur elle. Il la prit à bras le corps et avant qu’elle ne hurlât, il lui plaça une main sur la bouche. La haine qu’il ressentait pour elle lui donnait une force herculéenne. D’un mouvement alerte, il la lâcha et lui mit son couteau sous la gorge. « — Tu bouges, je t’égorge, tu cries et ce sera ton ultime souffle. Sans sommation, compris ? ». Elle hocha doucement la tête, elle pensait qu’il voulait la violenter. Elle attendait le bon moment pour lui montrer qu’elle n’était pas née de la dernière pluie et qu’elle était en mesure de se tirer d’affaire. Elle fut donc surprise par la demande de son agresseur. « — pourquoi le château de Cambes ?

— C’n’est pas moi ! Ce n’est pas moi !

— Te fatigue pas, je sais que c’est toi ! Pour l’argent, je suppose !

— Non ! Non ! Il m’a obligé !

— Qui ? »

La fille était terrorisée et commença à se laisser choir. « — je te conseille pas de t’évanouir, car dans ce cas, tu ne reverras jamais le jour. Donne-moi plutôt le nom de ton commanditaire si tu veux avoir une chance de vivre.

— C’est Monsieur Giraudin de Bouliac. »

Elle n’eut pas le temps de rajouter quoi que ce soit, Antonin l’avait égorgée. Il laissa son corps sur place. Pour lui, c’était le seul moyen, au vu de ce qu’il vivait, d’obtenir justice pour sa famille.

Il connaissait Monsieur Giraudin.

*

Giraudin sortit de table repu. La journée s’avérait excellente, il était passé à l’auberge du “faisan doré “ où se réunissaient avec régularité les notables des alentours. Alors que sous prétexte de gestion de la commune, ils échangeaient des verres et des propos, arriva tout fier le citoyen Fortuna, capitaine de la garde nationale. Il annonça, tout en bombant son torse étroit, sa prise au château de Cambes et la mort des factieux qui cachaient des ennemis de la Nation. Ennemis, qu’il avait personnellement conduits à Bordeaux, ce qui expliquait son absence du bourg, ce dont personne ne s’était soucié. Aussitôt, les notables, dont il était, lui offrirent à boire tout en le congratulant et réclamant des détails. Trop heureux de la nouvelle, le citoyen Giraudin rentra chez lui sans se préoccuper de la disparition de sa complice, la sémillante serveuse. Il était déjà parti quand un enfant du village repéra le corps et vint chercher le capitaine pour l’aviser de la découverte macabre.

Louise Guilhem

Louise Guilhem était sa maîtresse occasionnelle. Gagner sa vie n’était pas chose facile. Sa mère l’avait placée, encore enfant, chez les ursulines de Libourne comme domestique, elle en avait profité pour examiner les pensionnaires, le plus souvent des aristocrates. Observatrice elle les mimait et avait ainsi donné une patine à sa présentation, ce qui devait lui être utile pour son emploi suivant. Jeune femme, elle avait apprécié l’aubaine de pouvoir travailler à l’auberge du “faisan doré “. Jolie fille, taille ronde, poitrine appétissante sans excès, grands yeux pétillants, bouche bien dessinée, elle avait très vite saisi ce que certains clients pouvaient lui rapporter en plus de son ouvrage dans l’établissement. Intelligente, elle avait aussi touché du doigt qu’elle ne devait pas se laisser aller auprès de n’importe lequel, elle les choisissait avant d’offrir ses faveurs. Quand elle découvrit quel effet faisait sa rousse chevelure et son teint de lait sur Monsieur Giraudin, après renseignements, elle le séduisit. Ce fut après leurs ébats qu’elle lui raconta le passage de la citoyenne Cambes, qu’elle avait connue dans son enfance et qui, elle, ne l’avait pas reconnue. La façon dont sa maîtresse lui narra l’anecdote, Giraudin comprit que cela l’avait vexée, une idée alors germa dans sa tête. Cela faisait très longtemps qu’il lorgnait sur le château et ses terres, qui bien que faisant partie désormais des biens nationaux puisque appartenant à un émigré, n’avaient pas été mis en vente. La raison invoquée par l’administration locale, bien que fort honorable, n’avait pas convenu à l’ambitieux. Le comité décisionnaire estimait que les terres étant exploitées par les Freydou, reconnus par tous comme de bonne réputation, il se devait de leur en laisser les revenus. Aussi le retour d’un membre de la famille du propriétaire émigré allait lui permettre de discréditer les Freydou et l’autorisait ensuite de revendiquer les terres tellement désirées. Il s’en frottait déjà les mains. Il poussa donc sa maîtresse, titillant sa vanité inassouvie, à l’aide de vagues promesses, à dénoncer son ancienne connaissance. Et le tout avait réussi au-delà de ses espérances puisqu’il était même libéré des encombrants métayers. Il était plus que satisfait. La chance lui avait enfin souri.

Son dîner fini, félicitant sa femme, il alla comme souvent sur la terrasse de sa maison fumer sa pipe. Il descendit les marches et accomplit quelques pas dans son jardin pour faciliter sa digestion. Sous les arbres après les massifs de fleurs à la lueur de la lune, il aperçut un reflet qui l’intrigua. S’en approchant, méfiant, d’une voix affirmée, il interpella. « — Qui va là ?

— Un ami, j’ai des papiers pour vous !

— Quels papiers ?

— Des papiers du château de Cambes, c’est une rousse qui m’a dit que cela vous intéresserait. »

Rassuré, il entra dans la pénombre des feuillages, prêt à monnayer. Il n’eut pas le temps de remarquer l’individu. Une lame s’enfonça dans son abdomen, seuls des gargouillis jaillirent de sa gorge. Il s’effondra.

Antonin, qui ne savait pas comment procéder pour approcher l’homme, se tenait à l’affût sous les arbres. Il cherchait comment s’y prendre quand il le vit venir à lui. Il n’eut aucun mal à le reconnaître, l’ayant aperçu à plusieurs reprises au château proposer de l’argent contre le départ des Freydou. Sans état d’âme, il quitta les lieux.

*

Le jour brumeux se levait sur l’estuaire quand le bâtiment qui emmenait Antonin Bourdel et les siens s’éloigna. De la gabarre qui les y avait conduits, John Madgrave leur faisait un signe d’adieu. Il les avait fait embarquer sous pavillon américain. Le navire faisait escale aux îles britanniques, il était chargé de comestibles, de denrées de bouche, de farines, de vins, de viandes salées, d’huile d’olive, et de marchandises sèches, pour les Caraïbes. Il s’en retourna pour aller au plus vite à Paris.

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 30

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Chapitre 30

Le destin tragique des Bertin-Dunogier

Automne 1793

Louis André et Marie Françoise Bertin-Dunogier

Quelque chose l’incommodait, la perturbait, elle n’aurait pas su dire quoi, le silence tout d’un coup trop pesant dans la maison ou le bruit sourd qu’elle avait perçu et qui l’avait mis en relief. Elle leva la tête du courrier qu’elle écrivait et écouta. L’une des négresses avait dû casser un objet. Elle récapitula les personnes présentes dans la demeure. Comme tous les matins, sa fille avait dû se rendre à l’hôpital de la plantation. La cuisinière, elle, devait être à l’œuvre dans la bâtisse éloignée du corps du logis à cet effet et ne devait donc pas surveiller les deux servantes astreintes au nettoyage. Par conséquent où se trouvaient Sally et Déborah ? Intriguée par le silence devenu inquiétant, même la vie à l’extérieur ne venait point l’altérer, elle descendit au rez-de-chaussée à leur recherche parcourant la maison vide de tout individu. Ce qui la fit sourciller ce fut la porte close du bureau de son époux. Ce n’était pas dans ses habitudes qu’il s’y trouve ou non, il la laissait grande ouverte, il ne supportait pas les pièces fermées. Elle allait passer devant sans s’y arrêter, mais quelque chose n’allait pas, ne cadrait pas. Elle revint sur ses pas et l’ouvrit en grand persuadée de prendre en flagrant délit de fainéantise ses servantes. Elle blêmit d’un coup, ses jambes lui firent défaut, son cri resta dans sa gorge. Elle referma derrière elle et demeura prostrée le regard fixé d’horreur sur la vision. Le premier choc passé, elle réalisa que nul ne devait apercevoir ni savoir. Elle tira les rideaux de la porte-fenêtre, tourna à clef dans la serrure, prenant conscience machinalement que celle-ci avait toujours été là. Elle se précipita à l’hôpital en bordure du village d’esclave. Elle entrevit au passage ses deux servantes qui papotaient sur le devant de la cuisine. Elle remit à plus tard ses réflexions, ce n’était pas le moment. Elle s’engouffra dans le bâtiment et trouva sa fille au chevet d’un esclave potentiellement malade. « — Jeanne-Gabrielle ! Suis-moi, vite ! » La soignante sursauta, elle ne l’avait jamais observé dans un état d’agitation si violent, d’habitude elle n’élevait jamais la voix. Elle ne se le fit pas dire deux fois et lui emboîta le pas. La mère entraîna la fille sans mot dire jusqu’au bureau paternel, après avoir regardé derrière elle, l’ouvrit avec la clef qu’elle avait gardée serrée dans sa main. Jeanne-Gabrielle resta figée d’effroi, madame Bertin-Dunogier dut la pousser à l’intérieur de la pièce. « — du calme, personne ne doit savoir. Aide-moi à le décrocher ! ». Les deux femmes, les yeux noyés par les pleurs retenus, descendirent Monsieur Bertin-Dunogier de la potence qu’il s’était fabriquée avec le crochet du lustre. Elles déposèrent tant bien que mal le corps inerte de l’homme qui était, respectivement, le mari et le père de celles-ci dans le fauteuil qui lui avait servi d’échelle vers sa mort. Madame Bertin-Dunogier lui replaça sa perruque et lissa le devant de son gilet comme à son habitude, les larmes coulaient sur ses joues. Elle réagit au son de la voix de sa fille. « — et maintenant, que faisons — nous ?

— Je vais envoyer Isaac à la Palmeraie, le seul qui peut nous aider c’est Georges Tremblay. » Prenant une feuille de papier sur le bureau et la plume de son époux qui reposait dans le sillon de l’encrier en argent, elle griffonna d’une main tremblante quelques mots pour lui expliquer le drame.

*

Georges Tremblay

Nathanaël et Hyacinthe courraient après des volatiles qui s’étaient échappés de leurs enclos et qui s’éparpillaient dans le parc devant la demeure quand ils aperçurent l’arrivée d’Isaac sur un mulet récalcitrant. Tout en riant du comique de la situation Hyacinthe se précipita prévenir. Soulagé de descendre de la bête qui avait failli lui faire perdre l’équilibre au risque de provoquer une chute, le cavalier se présenta à la porte et demanda à voir le contremaître de la plantation. Septique, Mama-Louisa, qui était venue à sa rencontre, lui réclama la raison pour laquelle elle devait déranger Monsieur Georges. Prenant son rôle très au sérieux, le nègre bombant le torse, lui répondit que c’était personnel et que sa maîtresse lui avait dit de ne parler qu’au contremaître. De toute façon, il ne savait rien. Il avait bien senti un malaise lors de la demande. Et contrairement à ses habitudes, monsieur Bertin-Dunogier l’avait même rabroué pour une peccadille plus tôt dans la journée et quand sa maîtresse l’avait dépêché pour exécuter cette course, au ton, il avait compris que c’était important, aussi n’avait-il pas demandé son reste. La gouvernante haussa les épaules et envoya Hyacinthe le chercher, ce dernier n’avait pas bouger depuis qu’il avait alerter Mama-Louisa. À cette heure le contremaître se situait sûrement au bungalow.

Lorsqu’il arriva n’ayant rien saisi à l’explication du négrillon, il trouva sur la galerie Isaac tortillant son chapeau qui attendait. Celui-ci les yeux baissés lui tendit la lettre de sa maîtresse. Il en prit connaissance, gardant son calme et ne laissant échapper qu’un « oh ! Mon Dieu ! ». Il interpella Abraham qui n’était jamais loin. « — vas chercher le docteur à Bringier et rejoignez-nous à la plantation Dunogier, fait le plus vite possible. »

*

La plantation Dunogier était enfouie sous les chênes et les magnolias. Comme toutes les habitations au bord du fleuve, c’était une demeure de bousillage et de bois de cyprès blanchi. Le rez-de-chaussée était de plain-pied, les invités accédaient par un double escalier à l’étage sur un palier en avant-corps de la véranda qui entourait la maison.

Il trouva Madame Bertin-Dunogier en haut des escaliers, droite, impeccablement préparée, elle l’attendait. Alors qu’il la saluait, il remarqua les yeux rougis, elle s’obligea à lui sourire en signe de bienvenue, lui demanda pardon de le déranger au milieu de ses travaux. Il balaya les excuses et argua qu’il devait s’aider entre voisins surtout dans les moments difficiles. Elle l’entraîna dans son salon et lui fit servir du café. Une fois seuls, il lui expliqua qu’il avait envoyé quérir le médecin, mais qu’elle ne devait pas s’inquiéter, il en faisait son affaire. Elle le remercia. Ils gardèrent le silence chacun se demandant comment le rompre.

Il avait toujours apprécié cette famille. Il se souvenait encore de cette partie de chasse lors de laquelle il s’était perdu dans le labyrinthe des bayous. Il était à l’époque un jeune garçon de dix ans. Tous le cherchaient depuis deux jours et c’est monsieur Bertin-Dunogier qui l’avait trouvé, pleurant de découragement au pied du genou d’un cyprès tout en rembarrant désespérément un alligator avec la rame de sa barque qui avait disparu. Il lui en avait gardé à jamais reconnaissance, d’autant que l’homme qui était au regret de n’avoir pas obtenu de fils en avait fait un héros en racontant leurs retrouvailles.

Jeanne-Gabrielle Bertin-Dunogier

Quand le temps fut venu, Monsieur Bertin-Dunogier, qui aimait ce garçon solide et sérieux, avait aspiré lui voir épouser leur fille. Celle-ci avait repoussé la suggestion présentée par ses parents, elle ne s’imaginait pas mariée à un contremaître de la plantation voisine, elle, elle avait désiré le maître. Entre l’union de Charles Henri de Thouais et celui de Georges Tremblay, le père et Jeanne-Gabrielle avaient perdu leurs espoirs. 

*

Le docteur Marais malgré sa jeunesse était respecté de tous, il avait un diagnostic sûr et savait écouter. Tout en longueur, le regard doux, il s’était installé deux ans plus tôt à Bringier chez la veuve Desplay qui au vu de son grand âge ne risquait pas de perdre sa réputation.

Ses études faites à Paris, les événements politiques qui secouaient la capitale l’avaient ramené à Rouen dont il était natif. Ces mêmes événements s’étaient propagés dans sa ville et l’avaient conduit à quitter la France pour Saint-Domingue. Mais d’autres vicissitudes l’avaient empêché d’être débarqué à Port aux Princes. Après un court séjour à Port Baracoua à Cuba, colonie espagnole, sur les conseils du capitaine de son navire, il avait mis pied à terre à la Nouvelle-Orléans avec pour fortune ses connaissances et sa trousse médicale. Ne sachant où aller il avait accepté la première proposition qu’on lui avait suggérée et ne l’avait pas regretté, il s’était installé dans le bourg de Bringier. Il appréciait son travail et ses patients qui s’étendaient sur la superficie des plantations au bord du Mississippi et de la petite ville qui commençait à se développer. Comme partout les riches payaient en argent comptant, et les autres en nature, et il s’en contentait. La première personne qu’il soigna fut le vieux voisin de sa logeuse. Perclus de rhumatismes, il raconta à tous que dès que le docteur avait posé ses mains sur lui, il avait senti une chaleur l’envahir qui l’avait soulagé de ses maux, et comme il gambadait à nouveau tous le crurent. Dans la région très rapidement se répandit le don du nouveau médecin qui avec sa gentillesse effectuait des miracles ou presque. Sa clientèle élargit aux esclaves, pour lesquels il ressentait une commisération particulière, amena ceux-ci à prétendre que ses impositions de mains dégageaient une lumière. Lorsqu’il apprit sa notoriété, il en sourit.

Il se présenta à la plantation aussi vite qu’il le put, n’ayant compris qu’une chose, c’était l’urgence de la situation. Il fut accueilli par la maîtresse des lieux dont les traits bouleversés laissaient penser que ce pouvait être trop tard et accompagné de Georges Tremblay, ils se rendirent dans le bureau transformé en chambre mortuaire. Là, se trouvait dans une demi-obscurité, au pied du corps avachit sur son fauteuil, Jeanne-Gabrielle Bertin-Dunogier à genoux, en pleurs et en prière. Elle se leva à leurs entrées, remit de l’ordre à sa jupe et s’écarta. Le docteur ausculta le malade dont le diagnostic du décès s’avérait une évidence. L’aspect violacé de la face et du cou ne laissait aucun doute, l’homme avait perdu la vie par étranglement ou pendaison. Relevant les yeux du mort, il vit la corde rejetée contre le mur, répondant ainsi à son questionnement. Il jeta un œil au plafond et constata le crochet du lustre, monsieur Bertin-Dunogier s’était certainement suicidé. Il se retourna vers le groupe le regard interrogatif. Qu’attendaient-ils de lui ? C’est Georges Tremblay qui prit la parole. « — Il a péri suite à une fièvre subite ou du cœur à votre avis ? »  Le patricien comprit où voulait en venir le contremaître, et considérant les deux femmes qui guettaient angoissées son verdict, et ne désirant point rajouter à leur peine, il leur sourit chaleureusement, et d’un ton rassurant avança. « — C’est le cœur qui a lâché ! Il ne peut en être autrement. » Il devina le soupir de soulagement de tous. Il faisait partie des fidèles que les philosophes avaient éclairés, s’il croyait en Dieu, il n’accordait plus de crédit aux simulacres de la religion qui pour lui n’était qu’un moyen d’asservir ses sujets. Rien ne fut donc rajouté. Madame Bertin-Dunogier envoya chercher l’abbé Hubert et l’on prévint dans la foulée les voisins, car la mise en bière devait s’effectuer rapidement sous les tropiques.

*

Quarante ans, elle avait quarante ans, qui voudrait d’une veuve de quarante ans, elle était vieille et maintenant elle se retrouvait pauvre. Elle fixait son miroir pendant que sa femme de chambre lui brossait sa masse de cheveux, elle n’y trouvait pas de consolation. Elle se montrait injuste avec elle-même. Elle était longue et mince, et si elle n’était pas d’une grande beauté, elle possédait beaucoup de distinction et d’allure qui assortit avec un goût certain attirait l’œil immanquablement. Mais ce soir-là, elle n’était pas apte à le voir. Énervée, elle renvoya Lila. Elle resta devant sa glace à ruminer ses idées sombres. Pouvait-elle en vouloir à son époux ?

Marie Françoise Bertin Dunogier

Marie Françoise Amblard de La Durantie était arrivée de Biloxi pour devenir Madame Bertin-Dunogier. Elle avait alors seize ans, elle n’avait jamais eu à s’en plaindre jusqu’à ce jour funeste où son monde s’était effondré. Son mari était le fils d’un ami de son père. Tous deux étaient venus de France, avec pour toute fortune un titre d’acquisition pour un millier d’ares de terre de leur choix. Cette donation avait été effectuée en échange de leurs bonnes volontés à rejoindre Jean-Baptiste Le Moyne, Sieur de Bienville, par la compagnie de Louisiane créée par John Law, avant que celle-ci ne s’écroule dans une banqueroute mémorable. Ils avaient tous les deux épousé une « fille à la cassette » orpheline élevée par des religieuses et pourvue d’un trousseau par le roi. Le moment parvenu, ils avaient voulu unir leur famille par le mariage de deux de leurs enfants. De dix ans de plus qu’elle, il était venu la chercher à la plantation paternelle au bord du Golfe du Mexique et l’avait ramenée sur les rives du Mississippi. Elle n’eut pas à supporter une belle-mère, celle-ci était morte des fièvres des années auparavant. Elle était donc devenue la maîtresse de maison ce pour quoi elle avait été formée par sa mère. Quant à son beau-père, il n’attendait qu’une chose qu’elle mette au monde un héritier. Malheureusement, si son statut de maîtresse de maison lui fut facile son rôle maternel se transforma très vite en calvaire. Sur six grossesses, cinq avortèrent vers le troisième mois et pour la sixième, il s’en fallut de peu, car Jeanne-Gabrielle arriva en avance de deux mois et contre toute attente survécut. Sa mère n’eut même pas de montée de lait et ne put envisager de la nourrir. De toute façon, comme tout enfant créole, son père la remit entre les mains de sa nourrice. Manita qui donnait le sein à son dernier petit fut affectée à cette responsabilité. Les premiers temps, le nourrisson n’eut sur sa mère qu’un seul effet : la faire pleurer chaque fois qu’elle la voyait. Sa déception apparaissait sans fin, c’était une fille et le poids de la culpabilité se révélait d’autant plus grand que le grand-père n’omettait jamais de le lui rappeler. Mais cela ne dura guère au soulagement de celle-ci, le patriarche mourut des fièvres et rejoignit son épouse sous les chênes qui servaient de cimetière familial. Monsieur Bertin-Dunogier donna à son enfant plus que de mesure, il octroya à lui tout seul l’amour des deux parents. Elle obtint son compte de caresses, de mots doux, de cadeaux et bien sûr la garantie d’être l’heureuse héritière de la plantation. Quant à sa femme, il lui épargna ses ardeurs qui n’apportaient guère de résultats. Il les exprima de temps en temps avec des négresses qu’il oubliait aussi vite ainsi que la progéniture qui en émanait, même si certains vinrent grossir le rang des gens de maison.

Madame Bertin-Dunogier n’avait gardé que peu de traces sur son corps de ses grossesses et en son cœur peu de sentiment maternel s’éveilla. Elle culpabilisa, mais n’en conçut que frustration. Et la colère de sa fille à son encontre si elle s’avérait arbitraire en cet instant n’en avait pas moins un écho de justice dans l’esprit de Madame Bertin-Dunogier.

Elles étaient revenues de la Nouvelle-Orléans à peine sortie de chez le notaire. Elles étaient rentrées dans le silence de la nuit que seuls le trot des chevaux et les oiseaux nocturnes de concert avec le croassement des Ouaouarons rompaient. Que de chaos en si peu de temps, elles n’avaient pas, à la ville, voulu affronter leurs proches. Cette fois-ci, c’en était trop. Comment en étaient-ils arrivés là ? Elles ne détenaient plus rien, même la vente de ses bijoux n’allait pas y suffire. En plus du deuil, elles allaient devoir faire face à la misère, la charité, et la compassion de leur famille, de leurs voisins et amis. La fille portait rancune à la mère pour tous ses rêves qui s’effondraient, et cette dernière, abattue, se trouvait dans l’incompréhension absolue. Elle se demandait encore comment son époux avait pu lui cacher une telle dérive de leur situation. Elle s’en voulait, de n’avoir rien vu, rien perçu de cette catastrophe qui l’avait jeté dans le veuvage et le dénuement. Comment allaient-elles sortir de cette impasse ?

Sœur de lait de Madame Bertin-Dunogier, Manita, la cuisinière, qui faisait office de gouvernante, attendait ses maîtresses depuis qu’elles étaient parties. Elle faisait partie de la dot de sa maîtresse et avait toujours vécu dans le sillage de celle-ci, aussi connaissait elle tous ses tourments. Depuis la mort du maître, la plantation restait désœuvrée. Le drame en affectait chaque individu, chacun était conscient de l’incertitude de son avenir. Une détresse sournoise s’infiltrait comme une épidémie dans le village d’esclave dont Manita était le fer de lance. Tous la questionnaient pour être instruits de ce qu’ils allaient devenir, car monsieur Bertin-Dunogier était bon et les coups de fouet tombaient rarement. L’activité avait cessé ou presque dans les champs, les économes distribuaient de l’ouvrage aux esclaves avec peu de conviction, sans directive précise. Et pour cause, Madame Bertin-Dunogier, accablée, ne savait que leur dire, Monsieur Bertin-Dunogier s’était toujours passé de contremaître.

Au matin, laissant sa fille dans leur plantation, le cœur lourd, elle se décida à suivre les conseils de Monsieur Bevenot de Haussois, son notaire. Elle se rendit à la Palmeraie pour rencontrer Georges Tremblay. Sur le court chemin qui menait à celle-ci, elle ressassait la façon dont elle allait expliquer sa situation, elle répétait inlassablement son discours.

Isaac rangea la voiture devant les marches de la demeure et aida sa maîtresse à descendre. Antoinette-Marie alertée par le bruit de l’attelage remontant l’allée vint vers elle. Comme elle lui proposait de s’installer au salon après l’avoir saluée, elles furent rejointes par Marie-Adélaïde. Les yeux cernés, la mine triste, l’invitée leur grimaçait un sourire et répondait à leur bonjour du mieux qu’elle pouvait. Mama-Louisa arrangea sur un guéridon cafetière et encas, qu’elle servit à chacune. Comme elle sortait de la pièce, Marie-Adélaïde lui demanda d’aller faire chercher son époux qui se trouvait aux écuries auprès d’une pouliche qui mettait bas. Explication qu’elle donnait afin d’engager la conversation, car elle sentait bien la difficulté dans laquelle s’inscrivait Madame Bertin-Dunogier. Elles avaient effectué le tour des sujets qui permettaient de parler de tout et de rien, dans l’intention de patienter sans souffrir de la gêne du silence lorsqu’arriva Georges Tremblay. Il s’excusa pour le laps de temps, mais il avait dû se rafraîchir pour ne pas les incommoder. La veuve se repentit à son tour du dérangement, excuses que ses hôtes écartèrent. Les habitants de la Palmeraie attendaient sans trop montrer d’empressement le problème qui avait amené leur voisine. Courageusement, les nerfs tendus, elle se lança. « — Vous n’êtes pas sans savoir que mon défunt époux persistait à produire de l’indigo malgré la chute des cours. Il faut dire, à son corps défendant, que cette culture avait réalisé la fortune de son père qui était arrivé au moment où Jean-Baptiste Le Moyne, Sieur de Bienville, fondait la Nouvelle-Orléans. Celui-ci avait défriché les terres qu’il avait acquises auprès de la banque Law. Depuis qu’elle-même y était, la plantation avait doublé en nombre d’esclaves. Nous en possédons cent cinquante à ce jour. Enfin pour en revenir au but de ma visite, suite à la chute des cours de l’indigo et la maladie qui a éradiquée ou peu s’en faut nos indigotiers, la plantation se trouve exsangue. Elle est ruinée, nous sommes ruinés. » N’y tenant plus, quelques larmes coulèrent sur ses joues, ce que ses interlocuteurs firent mine de ne pas remarquer. Essuyant ses yeux avec son mouchoir de batiste, elle reprit. « — Il ne me reste qu’une solution, vendre la propriété à un prix correct bien qu’en deçà de sa valeur afin de rembourser les créanciers qui ne vont pas tarder à réclamer leur dû. » Avant d’être coupée dans son élan, se tournant vers Georges Tremblay, elle continua « — Monsieur Bevenot de Haussois, notre notaire à nous tous, m’a conseillé de vous proposer de me l’acheter, il pense qu’elle est à même de vous intéresser. » L’interpellé ne put cacher sa surprise et dévisagea son épouse puis Antoinette-Marie cherchant des yeux leurs assentiments ou une suggestion. Bien évidemment, il attendait depuis longtemps une occasion comme celle-ci, devenir propriétaire était plus qu’un souhait, c’était l’objectif de sa vie, et avec son mariage ce désir s’était transformé de façon pressante. Il n’éprouvait aucun reproche à Antoinette-Marie, mais la Palmeraie n’était pas sa terre ou si peu. Et puis elle-même fondait une famille. Mais ce rêve, il n’avait pas envisagé de le réaliser au détriment de quelqu’un encore moins au préjudice d’un ami. Sans conteste, il ne pouvait ignorer la demande, l’appel au secours. Le silence s’installa, meublé par une tasse de café que l’on faisait mine de refroidir ou de boire, chacun retournant dans sa tête les idées qui s’y bousculaient sous le regard triste, mais plein d’espoir de Madame Bertin-Dunogier. Marie-Adélaïde réfléchissait. Elle avait mis de côté la somme de la vente de Saint-Domingue, mais elle avait peu rapporté et devait être loin du prix d’une plantation comme celle des Bertin-Dunogier. D’un autre côté, c’était le moment d’utiliser le produit de cet acquis qui dormait chez le notaire. « — Je détiens peut-être un début de solution, je pense posséder de quoi m’acquitter de la moitié du montant pour les terres et les esclaves. » Avec l’accord tacite d’Antoinette-Marie, Georges Tremblay prit la parole à la suite de sa femme. « — de mon côté, je peux payer le quart voire plus, de votre bien, et afin de ne pas trop perdre d’argent, je vendrai pour votre compte une cinquantaine d’esclaves au prix fort ». Il avait mis de côté une somme importante, et avec l’aide d’Antoinette-Marie il pourrait débloquer son avoir sur l’héritage de Charles-Henri le défunt époux de celle-ci. Reprenant le fil de sa réflexion, il rajouta. « — Sur les bénéfices futurs, nous pourrions vous créer une rente ? Elle clôturerait la transaction et vous permettrait de voir venir. »

Marie Françoise Bertin Dunogier

Madame Bertin-Dunogier, soulagée, était presque satisfaite, dans un premier temps, elle pourrait rembourser ses créanciers, elle ne doutait pas de l’honnêteté du montant de la vente. Seulement, la pension ne pourrait commencer à être versée qu’une fois les nouvelles cultures produites. Ils étaient tout d’abord contraints d’arracher l’indigo pour planter ou de la canne ou du coton, alors de quoi et où allaient-elles subsister, elle et sa fille ? La maison de ville avait brûlé dans le grand incendie et elle avait appris que le terrain avait déjà été mis sur le marché sans renflouer les dettes au demeurant. La vente de ses bijoux ne les mènerait pas loin et rien que la pensée lui faisait horreur. Il ne leur resterait qu’à aller vivre en parents pauvres dans sa famille.

Devant le désarroi de la veuve, qu’Antoinette-Marie sentait à peine diminué, avec une idée derrière la tête, elle s’autorisa une réflexion. « — Si je puis me permettre, bien que je l’avoue cela ne me regarde point, il serait peut-être sage que Jeanne-Gabrielle songe à se marier.

— Oui, évidemment, mais avec qui ? Qui voudra d’elle ? Elle ne détient plus de dot ! » Elle pensait en même temps qu’assurée de son fait, la demoiselle avait attendu en vain un prétendant qu’elle estimait avantageux et elle venait d’avoir vingt ans. « — J’ai peut-être un aspirant à vous proposer, il n’est pas riche, mais c’est un parti fort honorable et de bonne famille. De plus, j’ai pu constater qu’il soupirait beaucoup auprès de votre fille, mais l’acceptera-t-elle ?

— Dite toujours, je verrai si je peux la convaincre.

— C’est don Alvarez-Pignero, mon économe. Bien évidemment, si elle l’agréait, je le nommerais contremaître, sur la partie de la propriété constituée par ma dot, après le départ de Georges. Ils agrandiraient le bungalow qui s’y trouve déjà pour en faire une demeure, qui n’équivaudrait pas à votre plantation, mais qui serait toutefois confortable. De cette façon, vous n’auriez pas à vous soucier de votre avenir immédiat. »

Madame Bertin-Dunogier s’engagea à en parler à sa fille tout en espérant que le jeune homme avait bien dans l’idée de l’épouser et que l’orgueil de celle-ci ne l’empêcherait pas de se décider. Tous les éléments étant établi, les habitants de la Palmeraie lui proposèrent d’entériner la vente sous quinzaine devant le notaire à la Nouvelle-Orléans, ce qu’elle accepta, elle donnerait alors la réponse de Jeanne-Gabrielle.

*

Une fois seul, Georges Tremblay prit à partie Antoinette-Marie. « — Je ne suis pas sûr que vous ayez fait un cadeau à notre économe.

— Comme l’écrit si bien Monsieur Rousseau, le bien et le mal coulent de la même source. À lui d’en tirer le meilleur, mais ce n’est peut-être pas chose facile ? » Elle pensa qu’elle aussi d’une certaine façon en aidant ses amis à s’installer elle se trouvait dans une situation identique. Elle s’était appuyée sur Georges Tremblay pour la bonne gestion de la plantation, malgré tout l’intérêt qu’elle portait à celle-ci, serait-elle en mesure de faire si bien. Heureusement, elle avait à son côté Juan-Felipe.

*

Le nouveau Conde Montego-Macario Alvarez-Pignero de la Comarca de Betanzos avait eu pour obligation dans le testament de pourvoir à l’avenir de ses frères et sœurs au nombre de six. Son père avant de mourir avait été intransigeant sur ce chapitre et connaissant la pingrerie de son aîné. Il lui avait adjoint un comité testamentaire en les personnes de sa sœur aînée, mère supérieure des Ursulines de San Sébastian et de son frère capitaine dans la marine marchande pour le compte de la Casa de Contratación.

Montego-Macario Conde de Betanzos, devenu chef de famille, régnait sur la province de La Corogne située à la pointe nord-ouest de la Galice, bien qu’il résidât le plus souvent à la cour à Madrid comme tout Hidalgo. Afin de remplir au plus vite ses engagements et ne désirant pas gaspiller son héritage, il avait déjà sept enfants et un à venir, le nouveau Conde se hâta de conclure les mariages de ses deux premières sœurs et d’envoyer la troisième au couvent à Saint-Jacques-de-Compostelle. Son frère puîné s’empressa de rejoindre l’armée du roi Charles VII ne souhaitant pas qu’on lui impose quoi que ce soit. Alors que tout se passait comme il le voulait, il tomba sur un écueil avec son benjamin de quinze ans plus jeune à qui jusque-là il n’avait jamais accordé d’intérêt.

Alvarez Pignero Francisco

Depuis la contre-réforme, la religion détenait sur l’Espagne un poids considérable, il avait donc conçu pour projet de faire rentrer dans les ordres son cadet. Instruit en grande partie au Collège Saint-Jérôme par les Bénédictins, celui-ci était devenu un excellent lettré. Un membre de la maison du Seigneur influant sert toujours dans une famille et à ce jour il n’y avait eu que des femmes. Seulement le jeune Francisco Leopardo n’envisageait pas l’église. De tempérament rêveur, encore que la rigueur de son éducation chez les Bénédictins lui colla à la peau et l’empêcha de se laisser aller à sa nature, il espérait autre chose. Son aîné le pressa de se décider et le confina au sein de leur terre aux alentours de Saint-Jacques-de-Compostelle dans l’intention de l’amener à réfléchir. Quoique très croyant, il n’avait pas pour vocation l’église dont sa découverte des philosophes faisait douter quant à ses méthodes. Il ne se sentait pas l’âme guerrière, il n’était pas violent et bien qu’étant né au bord de la mer, celle-ci ne l’attirait pas. Il s’avérait par nature terrien, ce qui l’intéressait : c’étaient les cultures et l’élevage. Il arpentait tout le jour le domaine familial dont il ne pouvait rien espérer même pas une parcelle. Il se trouvait dans une impasse.

Des yeux d’azur et blond comme les blés, en grandissant, bien qu’un peu rigide, il avait belle prestance et jolie tournure. Il vous regardait constamment comme s’il découvrait une merveille de la nature, ce qui attendrissait les uns et agaçait les autres, mais effritait sa froideur innée. Leur oncle paternel, César Dominico, avait toujours eu un faible pour le petit dernier, c’était celui qui ressemblait le plus à sa mère. Lorsque la blonde et ravissante Maria Del PilarLeocadia BlancoMontilla vint de sa Castille natale afin d’épouser son frère Carlos-Bartolomé, César Dominico, ébloui par sa beauté, s’engagea sur les océans. Tourmenté à l’idée de convoiter la femme de son frère, il avait préféré fuir le plus loin possible. Après avoir servi dans la marine royale, il avait été appelé dans la marine de la Casa de Contratación, l’administration coloniale qui exerçait le monopole commercial de l’Amérique et des Caraïbes. La recrudescence des pirates ou corsaires dans ses mers avait amené monsieur François Cabarrus à solliciter, auprès du Premier ministre, des capitaines dignes de protéger les marchandises véhiculées pour le compte du roi, César Dominico en fit partie. Chaque fois qu’il revenait au pays, il s’arrêtait dans sa Corogne, où il était né, et faisait rêver ses neveux et nièces en contant ses aventures. Pour son dixième anniversaire, il offrit à Francisco Leopardo « l’Histoire véridique de la conquête de la Nouvelle-Espagne » écrite par le capitan Bernal Diaz Del Castillo. Le jeune garçon au fil des années avait complété la bibliothèque familiale avec tous les livres, qui passaient à sa portée, parlant de la Nouvelle-Espagne, de sa mainmise, de son développement, amplifiant ainsi son engouement. Il restait obsédé par ce côté de l’Atlantique, aussi au moment où son oncle lui proposa de l’accompagner non pas comme marin, mais comme secrétaire lors de sa prochaine expédition pour La Havane puis la Louisiane, il exulta.

L’oncle organisa le périple. Il régla les problèmes liés au départ de son neveu en réclamant à son aîné le paiement du voyage, plus une somme d’argent pour pourvoir à ses besoins pendant une année. L’ensemble des fonds fut mis de côté par ses soins au cas où Francisco Leopardo voudrait se lancer dans une nouvelle vie, ce que tous espéraient pour différentes raisons.

Afin d’éviter la saison des cyclones dans la mer des Caraïbes, l’appareillage était prévu pour le début du printemps. Le « Cadix Del Rey » attendait son capitaine et son équipage dans le port de Bilbao. C’était un trois-mâts de quatre cent cinquante tonneaux avec pour proue une sirène, ce qui ravit le jeune homme de dix-neuf ans qui montait sur un navire pour la première fois. Son oncle lui avait conseillé d’emporter en plus de sa garde-robe les objets qui comptaient pour lui. Il embarqua avec une malle, une caisse d’ouvrages contenant quelques philosophes, les carnets de voyage des explorateurs du Nouveau Monde et la copie d’un tableau représentant ses parents qui trônait dans la salle à manger du château familial.

Une fois sur le vaisseau, passé les premiers troubles du mal de mer, Francisco Leopardo prit son rôle de secrétaire très au sérieux, comme il pratiquait toute chose. Chaque soir après le dîner dans la cabine du capitaine, son oncle, il rédigeait méticuleusement le livre de bord et avec précision il inscrivait l’ordre du jour et tous les renseignements dont on avait besoin de garder souvenance. Et son oncle, qui parafait chaque fois le travail de son neveu, après l’avoir relu, estimait que bien des penseurs auraient aimé écrire avec autant de clartés et de poésie toutes les banalités dont on était obligé de rendre compte au sein d’un navire marchand. Et lorsqu’il put le lire enfin après les journées néfastes qu’ils avaient subites, il se dit avec fierté que son protégé était un lettré qui s’ignorait.

« mardi 25 mars 1788,

En ce jour de Pâques, le père Maria-Antonio nous accomplit un sublime office que je suivis auprès de mon commandant et de tous les officiers depuis le gaillard arrière, le reste de l’équipage sur le pont. En toute humilité devant notre seigneur nous priâmes, têtes nues, sous les ardeurs d’un soleil irradiant dans un ciel sans nuages. Le Saint-Office achevé, le capitaine offrit du rhum aux marins et un déjeuner à ses subalternes qu’il fit servir exceptionnellement sur la dunette. À cet effet, il avait pris la précaution de mettre de côté des vivres dont son cuisinier, qui le suit en tout cas, nous régala de façon admirable.

L’après-midi allait s’écouler en douceur quand soudainement des nuages vinrent obscurcir le ciel, de sorte que l’on fut en pleine nuit au milieu de la journée. De ces nues, une pluie constante se déversa. Elle n’en demeura pas moins imprévisible, car elle tombait en rafales manquant engloutir la mer entière, puis sa violence s’amoindrit pendant quelques instants, pour poursuivre en gigantesques trombes d’eau. Tous montèrent sur le pont, la manœuvre se déroula pour moi, semble-t-il, dans un grand désordre tandis que de façon évidente chacun effectua son ouvrage à bon escient. L’océan se mit alors à décrire des vallées et des protubérances d’un paysage prodigieusement vallonné, si bien que le vaisseau, bien que de belle taille, commença à ballotter de haut en bas, tiraillé en tous sens, à l’instar de quelques bouchons dans une rigole poussé par des enfants. Sur le tillac, l’équipage lutta de toutes ses forces pour nous maintenir à flot. Vague après vague, le bâtiment se précipita et s’écrasa dans les creux, tandis que l’eau affluait et le secouait de bâbord à tribord. Les marins restés dans les cales juraient et priaient, implorant Dieu de ne pas briser en mille morceaux cette embarcation devenue frêle face aux éléments en colère. Au milieu de ce spectacle apocalyptique, le navire se souleva à l’extrême nous faisant perdre deux gabiers. Nous déplorâmes aussi un de nos mousses auxquels nous avions pourtant défendu de paraître sur le pont.

Il est difficile même en s’y appliquant d’imaginer une tempête en mer. Celle-ci dura deux jours entiers pendant lesquels j’ai bien cru mourir, aidant de mon mieux le chirurgien de bord qui réparait au fur et à mesure les multiples blessures que subit l’équipage.

À bord, bon nombre de marins aguerris qualifièrent cette tempête de pire qu’ils aient connu, et je voulus les croire… »

Le navire de Francisco Leopardo arriva à l’été au centre des Antilles à San Cristóbal de La Habana. Rien que le nom le faisait rêver. La perle des Caraïbes apparaissait comme le fleuron des colonies espagnoles d’où Hernán Cortés avait organisé son expédition vers le Mexique, ainsi que la plupart des conquistadors. Son oncle lui avait raconté moult fois les attaques des pirates dont la fortune croissante du port et de la ville attirait la convoitise. C’était pour lui la cité aux mille aventures.

Elle se révéla à lui s’étalant au bord de la mer, sur la côte nord de l’île de Cuba dont elle était la capitale. Après avoir accédé par un étroit chenal dans la baie, le « Cadix Del Rey » se fraya un passage au milieu des navires en provenance de l’ensemble du Nouveau Monde transportant d’abord leurs produits à La Havane, afin de les emmener ensuite en Espagne. Les milliers de bateaux rassemblés dans sa rade stimulaient également l’agriculture et l’industrie de l’île, puisque tous avaient besoin d’être fournis en nourriture, eau, et autres marchandises nécessaires à la traversée de l’océan. C’était aussi un important marché d’esclaves africains revendus sans impunité aux commerçants d’Amérique centrale.

Accoudé au bastingage, Francisco Leopardo contempla tout d’abord le rempart en fronton de mer puis la forteresse San Salvador de la Punta et le fort El Morro qui en gardaient l’entrée. Il aperçut trônant au centre de la cité le Castillo de la Real Fuerza qui parachevait la défense des lieux, et servait de même de résidence au gouverneur.

À pied, son oncle, qui n’en était pas à son premier séjour, le guida dans les rues de la métropole mystérieuse jusque dans ses ultimes retranchements, avec ses maisons aux arcades baroques, aux balcons et grilles en fer forgé. Ils perçurent des patios agrémentés de végétations luxuriantes, il resta médusé par la statue de bronze réalisée par le sculpteur Jeronimo Martinez Pinzon perchée au sommet de la tour de l’Espérance, du Castillo de la Real Fuerza. Le suivant comme son ombre, il accompagna son oncle au cours de ses multiples visites. Fort respecté des autorités locales dont il était l’un des messagers vers la cour de Madrid, il se retrouva invité dans plusieurs résidences d’aristocrates au luxe étourdissant. Il fut ébahi devant l’étalage de richesses qui s’affichait jusqu’au cou des femmes, bien plus ostentatoire que ce qu’il avait pu voir dans sa Corogne natale.

Ils demeurèrent quatre bons mois, pour réparer les avaries du bâtiment qui avait souffert durant la tempête, profitant de la douceur du climat et du confort offert par la ville et ses habitants. Avec un léger regret, ils repartirent vers le continent américain, vers la Louisiane où le commandant Alvarez-Pignero devait remettre, entre autres, des documents confidentiels au gouverneur Miró.

Alvarez Pignero Francisco

Ce fut au sein d’une brume épaisse que le second du capitaine signala le fort, entrée du Mississippi. Le « Cadix Del Rey » avait traversé la mer des Caraïbes sans rencontrer ni ouragan ni pirate. S’il ne s’était pas amarré au fort de la Balise pour demander les autorisations afin de pénétrer sur l’immense cours d’eau, Francisco Leopardo n’eût pas été assuré de se situer sur le fameux fleuve. Entre la brume et les bords imprécis de la large voie aquatique, il pensait se trouver dans un rêve. Le mariage de la rivière avec les eaux du Golfe dans une mer herbeuse rendait irréel le décor. Il pressentait que quelque chose se modifiait en lui. Il avait du mal à croire que le Mississippi avec lequel luttait le navire pour en remonter le courant pouvait entraîner dans son sillage désolation, destruction, morts et épidémies. Au fil de son bras sinueux, où petit à petit le soleil évaporait le voile brumeux, il en découvrait les abords, le jeune homme s’enivrait de tout ce qu’il sentait, ressentait. Il était captivé par les fragrances des mille espèces de fleurs qui semblaient recouvrir toute la nature. Après les étendues parsemées de roseaux et d’herbes, les saules et les jacinthes d’eau tapissaient le bord des berges, en compagnie de nénuphars, d’iris, d’hibiscus et de chèvrefeuilles. Les cyprès chauves aux racines résurgentes se voilaient de mousses espagnoles sur lesquelles s’abandonnaient les tourterelles, les cardinaux, les pics à bec d’ivoire, les geais bleus, les troglodytes des marais, les colibris, les perruches, les aigrettes, les moqueurs polyglottes… Il resta figé à la vue d’un engoulevent de Caroline qui poussait d’horribles cris et se démenait comme un beau diable pour détourner de son nid la vipère qui le menaçait. Dès l’apparition des faibles rayons du soleil, il observa pour la première fois, sous l’œil impavide du héron bleu, des alligators venir se prélasser sur les plages occasionnées par les rives. C’était son eldorado, s’il avait été séduit par La Havane, la Louisiane l’envoûtait de son chant de sirène. La vision des premières plantations au milieu des cyprès, des palmiers nains, des ormes, des orchidées, sur lesquelles des centaines d’esclaves, vêtus d’un pagne serré entre les cuisses, besognaient dans une savane plus haute qu’eux, le décida. Voilà ce qu’il voulait vivre. Son Espagne était loin, sa vie était… devait être ici.

À la lutte quasi ininterrompue du capitaine avec le courant, pour réagir aux difficultés et aux pièges auxquels il était confronté, complexités des méandres, bancs de sable, s’ajouta celle des radeaux, première réponse trouvée au besoin de transporter des humains, des animaux, des marchandises sur ce boulevard commercial. Malgré tout ceci, dans le large virage que dessinait le fleuve bien après fort Philippe, il découvrit la ville qui se relevait des affres de l’incendie. Le foisonnement accru d’activité, due à sa reconstruction, amplifiée à celui des navires aux ports, augmentait l’état d’excitation du jeune homme. Partout où il passait bardeaux et piliers de bois, torchis et mousse espagnole servaient à réédifier une copie de la Nouvelle-Orléans sous les yeux émerveillés des nouveaux arrivants. Dans d’autres quartiers, don Miró y Sabater procurait à sa ville des allures espagnoles, à l’aide de briques et ferronneries.

De par sa position en Espagne le commandant et son secrétaire furent logés confortablement à l’hôtel du gouverneur. Lorsque celui-ci les reçut, le capitaine Alvarez-Pignero, après avoir rendu ses hommages, donné ses documents et des nouvelles de la cour, demanda pour son neveu de l’aide en vue de l’établir au sein de la colonie. Sans vraiment y réfléchir, le gouverneur Miró accepta bien volontiers d’y songer. Il ne devait pas froisser un émissaire qui pouvait le desservir. Il proposa de mettre de côté un acte de propriété pour une concession, le temps que Francisco Leopardo puisse agrandir son pécule, afin de pouvoir exploiter celle-ci. L’oncle et le neveu furent contentés d’autant que le gouverneur s’engagea à lui trouver un poste en accord avec ses espérances. Il rajouta quelques conseils à cette promesse dont celui de convoler en juste noce avec quelque héritière dont la dot accroîtrait avantageusement son avoir, après tout il venait d’une excellente famille.

  César Dominico reparti deux mois plus tard, le gouverneur Miró se débarrassa au plus vite du jeune homme en lui dénichant un emploi, à la grande satisfaction de tous. Il n’aurait su expliquer pourquoi, mais le côté taciturne de celui-ci allait à l’encontre de ce qu’il appréciait dans un caractère. Si son allure un tant soit peu rigide était en accord avec l’idée que l’on se faisait d’un hidalgo, il trouvait qu’il manquait de panache, trop introverti à son goût. Il avait amené obligeamment Monsieur de Maubeuge à l’imposer à la baronne de Thouais. Il l’avait fait engager comme économe sur les terres de la jeune veuve française.

Ce fut sans complication, d’autant que cela répondait aux besoins de la propriété et qu’il s’entendit tout de suite avec Georges Tremblay en échangeant peu de mots, ce qui convenait aux deux caractères. Ils arrivèrent à la Palmeraie sous une pluie battante qui s’interrompit alors qu’il remontait l’allée qui menait à la demeure. Bien que fatigant, il se fit très vite aux taches que demandait une plantation. Il aimait cela. De l’aube à la nuit, il sillonnait dans les champs, vérifiant et surveillant le travail à accomplir pour le bon rendement des cultures. Il admit rapidement que les esclaves fussent des « sambos ». S’il doutait que la situation fût établie par la Bible, il ne contestait pas qu’elle corresponde aux impératifs de l’exploitation des terres. Avec le temps, il avait compris de façon évidente que les noirs constituaient une race inférieure et difficilement perfectible. Force avait été pour lui de constater qu’ils étaient incapables de se gouverner eux-mêmes, ils manquaient de moralité et fabulaient facilement. Si l’on ne les surveillait pas, ils se montraient volontiers menteurs, en tout cas, ils ne savaient pas subvenir à leurs besoins. Il trouvait toutefois logique qu’en échange de travaux simples, mais pénibles, on se dût de les nourrir, de les loger et de les soigner correctement. Sa maîtresse qu’il avait tout de suite appréciée estimait qu’il ne servait à rien de les brutaliser et que de toute façon la pire des punitions que l’on put leur infliger était de les rejeter du domaine. Et il dut admettre que la crainte d’être vendu limitait les fuites et ne ralentissait guère le rendement.

Ses rapports avec les différents membres se révélaient distants, indifférents ou cordiaux suivant les individus. Antoinette-Marie l’avait très vite apprivoisée, elle aimait échanger avec lui en Espagnol, lui demandait même de la corriger si besoin était, et lui ouvrit les caisses de livres qui allaient devenir la bibliothèque de la plantation. Avec Mama-Louisa, c’était mi-figue mi-raisin. Il ne l’aurait pas admis, mais elle l’impressionnait. Il commença par l’éviter puis voyant les autres agir, il comprit qu’avec l’accord tacite de sa maîtresse, elle régnait sur la demeure et ses gens, alors il la respecta. Quand débarqua, deux ans après lui, Pierre-Henri Hautbois-Guichette, de nature belliqueuse, discoureur et fantasque, il se tint sur la défensive. Mais l’on ne pouvait résister longtemps au charme et à la chaleur humaine du français et aussi différents qu’ils fussent ils devinrent amis.

Jeanne Gabrielle Bertin-Dunogier

Contrairement au Français, il s’intégra dans la société créole. Accompagnant Georges Tremblay chaque fois que c’était possible, invité comme lui, aux parties de chasse, aux dîners, aux barbecues, aux bals. Il était apprécié pour sa culture et son adresse inattendue à danser mettant en valeur sa cavalière, comme en plus il était un bon partenaire aux cartes, gagnant souvent et comme tous savaient qu’il était le fils d’un comte espagnol, ce ne pouvait qu’être flatteur de l’avoir dans son cercle. C’est lors d’une de ces fêtes qu’il fut présenté à Jeanne-Gabrielle Bertin-Dunogier. Elle symbolisait la perfection de l’épouse qu’il voulait. Il la trouvait belle avec sa longue silhouette à l’élégance retenue, sa masse de cheveux d’un blond foncé, ses yeux en amande d’un vert limpide. Si elle le remarqua, elle n’en fit rien paraître. Elle conversa et dansa avec lui avec la distance qui convenait, et à distance celui-ci se morfondait.

Il pratiqua régulièrement des allers-retours jusqu’à la Nouvelle-Orléans afin d’aller quérir des marchandises, des vivres dont avait besoin la plantation. Comme tous les subalternes blancs, il logeait alors chez Monsieur D’Estournelles, le secrétaire du marquis de Maubeuge, et découvrit ainsi un pan de la société créole en la personne de Madeleine Lamarche. Présenté par son hôte comme sa compagne, il fut décontenancé dans un premier temps de se retrouver hébergé chez ce qu’il considérait comme la maîtresse de couleurs de celui-ci, bien que sa peau fût aussi blanche voir plus que celles des créoles de son entourage. Très vite, il comprit qu’il était invité dans leur foyer, et l’accueil chaleureux qu’il y recevait chaque fois lui rendait son séjour agréable. Il s’acclimatait avec plaisir à ce pays qu’il voulait sien. Tout était parfait sauf qu’avec le départ du gouverneur Miró s’envola son espoir de concession. Il ruminait depuis des semaines ce rêve évaporé quand Antoinette-Marie le convia à boire un café en sa compagnie sur la galerie. Elle l’informa de la situation des Bertin-Dunogier et lui suggéra de demander la main de Jeanne-Gabrielle. Devant sa perplexité, elle lui assura qu’il avait toutes ses chances s’il ne tardait pas. Elle s’était permis d’avancer pour lui des pions. Trop heureux, il ne prit pas le temps de s’offusquer pour cette intrusion dans sa vie.

De son côté, dans son boudoir, Madame Bertin-Dunogier expliquait à sa fille, où en était leur statut et le bienfait qu’elle retirerait en épousant don Alvarez-Pignero, lui rappelant au passage qu’il appartenait à la lignée d’un comte. Jeanne-Gabrielle laissait sa mère s’évertuer à lui démontrer les avantages qui sortiraient de cette union. Pragmatique, elle avait déjà pris sa décision. C’était effectivement le meilleur parti à saisir, il n’était pas question qu’elle devienne vieille fille, et au point où en était la situation il valait mieux se marier avec celui-ci. Il s’avérait agréable à regarder, était sérieux et la badait, elle espérait pouvoir en faire ce qu’elle voulait. Pour le revers de fortune, on verrait comment ils pourraient changer la donne. En attendant, il détenait un arbre généalogique qui lui ferait garder sa dignité.

L’année n’était pas finie que la plantation Bertin-Dunogier était devenue la plantation Maubourg et que Jeanne-Gabrielle Bertin-Dunogier était devenue doña Alvarez-Pignero.

plantation Maubourg

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 29

Perdu dans les bayous

Juillet 1793

L’ombre profonde du labyrinthe des grands cyprès, auxquels de lugubres lambeaux s’accrochaient, cachait les dernières heures du crépuscule. Sous les feuilles géantes de nénuphar flottant sur l’onde sombre où prospéraient toiles d’araignée et serpents, un alligator glissait à la surface des rivières. L’animal à l’allure préhistorique de ses ancêtres cherchait une proie, c’était l’heure de la chasse. Il s’était laissé sécher au soleil tout le jour. Paresseux, il n’avait jusque-là fourni aucun effort pour trouver sa pitance. Il restait sous l’eau et se confondait avec le fond, seuls ses yeux globuleux dépassaient. Dans l’obscurité naissante, il était devenu presque invisible.

Kamakic

Kamakic, jeune loup, à peine entré dans l’âge d’homme se retrouvait à l’affût depuis deux journées dans les marais. Il lui fallait tenter de ramener le gibier tellement recherché pour être intégré au sein des chasseurs du clan, un alligator. Les dents impressionnantes, la gueule gigantesque et l’envergure effrayante de l’animal aquatique l’intimidaient, mais il se devait de ne pas avoir peur. Imperturbable, il patientait. Il attendait le moment propice. Il était lui-même surveillé par un autre membre de sa tribu. Hixmo, petite abeille, fille de la deuxième épouse du fils du roi des Chitimacha, était elle aussi sortie de l’enfance, elle faisait désormais partie des femmes. Elle avait décidé depuis longtemps que Kamakic serait son compagnon de vie, il était de son clan et de son rang, personne n’y avait d’objection pas même le prétendant. Quand elle avait appris qu’il s’enfonçait dans le bayou pour son rite de passage à l’âge adulte, elle avait suivi le jeune homme. Elle avait deviné où il irait chercher son trophée, depuis la petite enfance, elle le talonnait partout au grand mécontentement de sa mère. Elle savait tout comme lui se fondre dans le paysage, elle pagayait aussi bien que n’importe quel individu de sa tribu. Elle glissait sur l’eau avec son canoë en faisant à peine rider sa surface dans son sillage. Affalée à plat ventre sur une épaisse branche, le menton appuyé sur ses mains croisées, elle épiait le jeune chasseur à la peau de cuivre aux muscles nerveux et puissants. Elle laissait courir ses grands yeux de biche sur l’épiderme déjà tatoué de son comparse. Elle était étonnée qu’il ne sente pas sa présence, et elle aurait été abasourdie si elle avait su qu’il était parfaitement conscient depuis très longtemps qu’elle était postée dans la canopée. La bête, l’adolescent et sa compagne, tous attendaient.

Encore dans la fleur de l’âge, le corps arrondi, les membres solides, la tête large et la queue extrêmement développée lui permettant de se propulser dans l’eau, l’animal était un beau spécimen. Kamakic était de nature raisonnable et avait choisi une proie à la hauteur de ses possibilités. Quand tous les hommes de la tribu allaient débusquer son espèce, c’était évidemment plus simple. Ils se réunissaient en nombre. Ils approchaient au-devant du caïman un jeune arbre qu’ils avaient auparavant coupé par le pied. Inquiété, l’animal venait à eux, la gueule béante, les chasseurs enfonçaient alors leur tronc dans la large mâchoire, le renversaient et le mettaient à mort. Ils pouvaient donc choisir un grand alligator. 

Tout à coup, Kamakic se décida, il courut vers sa cible. Surprise, elle s’agita devant lui. Il la nargua, l’énerva. Celle-ci s’avança vers son prédateur qui lui semblait une proie facile. Ce dernier  amena l’alligator à sortir du bayou, à monter sur la terre ferme. Il y était plus maladroit alors que son chasseur s’y sentait plus agile. La gueule ouverte prête à le saisir, sous le regard d’Hixmo, le corps crispé par la tension, le jeune homme présenta et y inséra l’arme qu’il avait préparée, une branche solide et affûtée qu’il plaça entre les mâchoires. L’alligator se débâtit, il ne pouvait les refermer. Le garçon, qui de l’autre main tenait une liane, monta sur la bête et avec la corde prête à cet effet le saucissonna, évitant de son mieux les griffes des pattes puissantes. Une fois qu’il eut réussi, il le fit tourner sur lui-même mettant à sa portée sa partie la plus faible. Il empoigna son coutelas afin de l’étriper. L’animal n’avait pas dit son dernier mot, il rompit le bâton, agita sa gueule essayant de mordre son agresseur. Avant qu’il puisse saisir son assaillant, celui-ci lui planta son arme dans l’abdomen, l’éventrant d’un geste sûr. C’est alors qu’un hurlement effroyable retentit. Paniquée, la multitude d’oiseaux nichée dans la voûte des arbres s’envola dans un terrible vacarme. Le cri ne ressemblait ni à celui de l’animal ni à celui d’un chasseur, pas plus que celui d’Hixmo. Étonnée, celle-ci se redressa, se mit à cheval sur sa branche. Elle chercha en contrebas d’où cela provenait. Kamakic lâcha sa prise, l’alligator agonisait. La jeune Indienne médusée venait de trouver la source du son, elle descendit le plus rapidement possible de son perchoir et retrouva son compagnon. Sans un mot, elle montra la direction en aval. Sur la rive opposée du bayou, un corps gisait sur le sol. Ils se regardèrent, que devait-il faire. La curiosité les amena à venir voir de plus près. Bien sûr,  le cri risquait  d’attirer d’autres individus. Après avoir constaté que rien ne bougeait, ils grimpèrent dans la pirogue d’Hixmo et traversèrent la rivière. Ils scrutaient la dépouille de la femme qui se trouvait sur la terre quand ils entendirent ce qui devait être ses compagnons. Ils remontèrent au plus vite dans leur embarcation et s’éloignèrent du lieu. De loin, se retournant, ils aperçurent un groupe de blancs en piteux état.

*

Le feuillage des arbres immenses s’étendait et se refermait comme une voûte au-dessus de leurs têtes. De leurs branches gigantesques pendaient de longs rideaux de mousse, dont les extrémités s’accumulaient à la surface de l’eau obstruant couramment le passage. La clarté du jour ne pénétrait presque plus. L’air était pesant, et la nature, elle-même semblait oppressée. On n’entendait pas le chant des oiseaux, en revanche, les rugissements des alligators, les clameurs des grenouilles monstres, et, après le coucher du soleil, les cris sinistres des grands hiboux du Mississippi les faisaient frissonner de peur. Ils erraient depuis plusieurs jours sur les bords du bayou infestés de moustiques et d’insectes volants. Ils avaient suivi la côte, quand leur cheminement avait buté sur l’embouchure d’une rivière trop large et trop profonde pour être franchie, ils avaient longé sa rive s’enfonçant dans le territoire. Petit à petit, l’eau et la terre se confondirent. Ils tombaient régulièrement de brusques averses dont ils ne pouvaient se protéger. Leur moral était au plus bas. Ils pataugèrent dans un flot bourbeux jusqu’à mi-mollet puis retrouvèrent un sol sableux. Ils s’étaient nourris de crustacés et avaient bu l’eau de la rivière. Ils étaient presque tous malades. Madame de Génoll était la plus mal en point, elle sentait ses tripes se liquéfier. Elle avait laissé ses comparses avancer, elle s’était isolée, elle devait se soulager. Quand ce fut chose faite, elle se perdit en essayant de se souvenir de son chemin.

Le groupe, avec à sa tête Miguel della Quintaña, progressait lentement les uns derrière les autres, chacun vérifiant où il posait les pieds. Ils avaient été mis en garde contre serpents, tarentules, voire crocodiles qui infestaient les lieux. Le moindre bruit les effrayait, quelle bête féroce allait surgir ? Leurs tensions nerveuses étaient au comble de la rupture, ils restaient constamment aux aguets. Les hommes portaient sur le dos les enfants les plus jeunes qui étaient plus qu’épuisés. Alejandra, l’aînée des filles Pérez y Montilla, marchait sans se plaindre au côté de sœur Angélique. Quand le hurlement jaillit au milieu des bruits inquiétant de la faune, le groupe se tétanisa. Monsieur de Génoll d’une voix atone s’exclama. « — Esperanza ! » Ils se précipitèrent vers le cri, et arrivèrent au moment où deux sauvages s’enfuyaient laissant le corps apparemment sans vie de la femme. Son époux se jeta sur elle. Elle respirait, elle avait simplement perdu connaissance à la vue de l’indien terrassant le monstre. Quand elle revint à elle, la fièvre l’avait prise, elle grelottait de froid alors que tous transpiraient. Malgré l’état de la malade, ils ne pouvaient stagner là, les Indiens pouvaient réapparaître et rien ne garantissait qu’ils seraient bienveillants. Ils portèrent comme ils purent Madame de Génoll et s’enfoncèrent dans la cyprière, l’obscurité devint telle qu’ils durent se décider à s’arrêter et à camper. Le matelot et l’aspirant rassemblèrent de quoi réaliser un feu pour tenir éloignés les prédateurs éventuels. Ils se regroupèrent. Une fois de plus, ils n’étaient pas alimentés, ou tout du moins pas grand-chose. Cela faisait quatre jours que cela durait. Le seul qui mangeait à sa faim était Castaño dont sa nourrice noire avait encore un peu de lait. Personne ne disait rien, mais tous se demandaient où cela les menait. Les plus petits s’endormirent. La nuit s’écoula au son inquiétant des craquements, des chuintements, des hululements, des feulements, des sifflements. Aucun des adultes ne se reposait vraiment, ils restaient aux aguets la peur au ventre. Au matin, le mal qui avait atteint la souffrante s’était généralisé parmi les égarés. Les enfants paraissaient les plus mal en point. Le père Sanchez délirait de fièvre et s’agitait, madame de Génoll semblait morte tant son teint s’avérait blême, Miguel della Quintaña se vidait, tout comme son aspirant et le matelot. Le chirurgien, à peine mieux, ne pouvait que constater les ventres gonflés, les vomissements et le sang dans les sels, c’était une affection qu’il connaissait bien. Il ne pouvait rien réaliser pour atténuer les douleurs, malgré sa trousse qu’il avait sauvée du naufrage et qu’il faisait suivre partout, il ne détenait rien qui puisse les soulager. Sœur Angélique et doña Castaño, bien qu’épuisées, ne souffraient pas du mal ; désemparées, elles réconfortaient comme elles pouvaient les moribonds. C’est le silence anormalement lourd qui les alerta, elles devinèrent qu’ils n’étaient plus seuls. Stupéfaites, elles découvrirent dans l’ombre d’un cyprès les bras croisés un colosse, tatoué, les yeux noirs pénétrant, visiblement l’air contrarié de les trouver là. Elles ne réagirent pas statufiées de surprise. Le sauvage n’était pas isolé, ils étaient une dizaine d’hommes juste vêtus de pagne et de tatouages. Quand ils apparurent derrière leur chef s’en fut trop pour doña Castaño, elle perdit connaissance.

*

Le village des Chitimacha se situait au milieu des marécages créés par l’entrelacs des bayous. Le père du père de Kamtcin, grand cerf, en avait choisi l’emplacement. Les Chitimacha vivaient alors la fin de la longue guerre cruelle avec les Français qui avait eu pour triste résultat de presque anéantir leur peuple. Ceux, qui avaient subsisté, avaient été repoussés des bords du fleuve Mississippi par les vainqueurs. Les dieux fâchés de leurs défaites les avaient affligés de mille maux et la mort avait pris son sinistre contingent sur les tribus. Ceux qui survécurent aux maladies infectieuses et à l’alcool s’étaient réfugiés au sein des Houmas et s’étaient mariés avec eux au point de devenir Houmas. Le grand-père de Kamtcin, alors dernier roi des Chitimacha, ne l’avait pas voulu ainsi, avec ce qui restait de son clan, il s’était enfoncé dans les marais au fil du réseau fluvial. Sur leurs longues pirogues dans lesquelles pouvaient tenir quarante individus, ils avaient parcouru mille cours d’eau jusqu’à ce que leur dieu, Gitche Manitou, daigne enfin les guider. Mystérieux… Étranges… Pleins de secrets… les méandres, à l’ombre des arbres millénaires, les avaient fait buter sur le choix de Gitche Manitou. Un envol d’aigrette blanche avait montré le lieu. Ils s’étaient arrêtés sur une île sablonneuse, refuge inespéré, plantée de chênes et de palmiers, au milieu d’une forêt de cyprès aux genoux baignant dans les rivières des mille bayous qui perdaient tout inconnu. Il se passa plus d’une génération sans que nul ne vienne troubler la vie de la tribu qui croissait en harmonie avec les saisons. Un jour, Chepi Pauwau, celle qui détenait des pouvoirs, la sœur aînée de Kamtcin, revint avec un blanc couché dans son canoë. Chepi Pauwau était née et avait vécu jusque-là sans savoir ce qu’était un homme blanc. Pressentant le danger, le malheur que tout homme blanc portait en lui, leur père, alors roi, refusa que l’on gardât l’individu. Il n’avait pas fini de formuler son objection que le vent se leva annonciateur d’une calamité. Chacun se regarda, l’inquiétude atteignit les membres du clan. Entre le père et la fille, un bras de fer silencieux s’engagea. Aucun des deux ne voulait céder, personne ne tenait tête au roi, le souffle enflait les huttes de torchis qui vacillaient, les toits de chaume semblaient se soulever. Elle gagna, il abandonna. Le cyclone passa au loin de l’autre côté du lac. La crainte de ses dons occultes en harmonie avec les dieux imposa la décision de la sorcière indienne alors jeune fille. L’homme, un Français, un Acadien, s’avéra sans danger pour la tribu. Il s’était perdu dans le labyrinthe des bayous, elle l’avait sauvé d’une morsure de serpent qui le faisait délirer. Une fois remis sur pied, ils le ramenèrent vers les siens. Mais quelque temps plus tard, il revint, seul, et demanda l’autorisation de chasser et de pêcher. Bien que suspicieux, le roi des Chitimacha accepta. Deux saisons passèrent et régulièrement il s’en retournait toujours solitaire. Pour la tribu, il devint évident que leur sorcière l’attendait. Quand il la trouvait debout, au bord de la plage, à la pointe de l’île, sans bouger, les bras croisés, les yeux fixés sur le bras du bayou qui tournait dans les terres, le clan savait que l’homme blanc arrivait. Il fut indéniablement accepté lorsqu’il sauva l’un des fils du roi des crocs d’un crocodile et il fit partie de la tribu tandis que Chepi Pauwau mettait au monde son fils Opa, le hibou. L’homme ne chercha pas à emmener la sorcière indienne, mais il se transforma en intermédiaire entre la tribu isolée et la colonie devenue espagnole qui s’installait tout au long de l’interminable fleuve. Il échangeait pour eux des peaux contre des pierres pour réaliser des pointes de flèches, des outils et autres matières premières qu’ils n’avaient pas à portée de main. Il se mit à parler leur langue et eux pratiquèrent le français. Lorsqu’Opa s’approcha de l’âge adulte, il voulut lui faire connaître son monde. Le roi grogna, mais laissa faire, il était trop vieux, l’homme blanc emmena aussi la mère, Chepi Pauwau. Quand elle revint, elle raconta ce qu’elle avait observé, les grandes huttes superposées que leurs propriétaires appelaient maison, les vastes champs que des esclaves noirs cultivaient, les villes où s’entassaient plus d’individus qu’ils n’en avaient jamais découvert, et les immenses bateaux aux ailes blanches dans lesquels pouvaient s’embarquer la tribu tout entière. Si elle excita la curiosité de son clan, la sorcière ne repartit plus, seul son fils parfois suivait son père ; l’homme blanc reprit ses allers-retours. Mais l’atmosphère de la tribu changea, et de jeunes chasseurs voulurent voir. Ils demandèrent à l’accompagner, certains ne rentrèrent pas, des femmes devinrent les concubines d’hommes blancs, des sangs mêlés furent élevés parmi eux, mais malgré tout ça la tribu resta stable.

*

Chepi Pauwau

Kamtcin, grand cerf, devenu roi à la mort de son père, avait comme sa sœur, Chepi Pauwau, des dons, il voyait dans son sommeil. Il sut donc avant le retour de Kamakic et Hixmo, sa petite fille, la nouvelle qu’ils rapportaient. Manabhoszo Kivati, le grand lièvre l’avait visité dans ses rêves. L’esprit de la ruse et du changement l’avait mis en garde. « — Aides ces blancs perdus dans les mille bayous, car autrement il en résultera d’immenses malheurs pour la tribu. Le dieu des blancs se vengera sur elle. » Eïtineka, la déesse mère, la nourricière était venue se joindre à Manabhoszo Kivati. « — Aide-les. Je te protégerai ainsi que les tiens, ils resteront le temps de guérir et ils partiront, la femme qui prie un jour te soutiendra en retour ». Dès l’aube, il s’installa, assis en tailleur, sur la plage fumant son calumet, à travers ses volutes de fumée, il percevait Kamakic et Hixmo. Après avoir préparé avec les autres indiennes des huttes pour accueillir les blancs, Chepi Pauwau le rejoignit. Le frère et la sœur, le roi et la sorcière attendirent que reviennent les deux jeunes gens. Derrière eux au fil de la journée, se rassemblèrent les hommes, les femmes et les enfants dans un silence respectueux. Tous avaient compris qu’il allait se passer quelque chose d’important.

Les deux adolescents ne montrèrent pas leur surprise en voyant toute la tribu qui patientait au coucher du soleil. Ils saluèrent humblement le roi et rapportèrent leur rencontre sans omettre l’exploit de Kamakic. Ils avaient accroché à leur canoë la dépouille du crocodile. Les chasseurs hurlèrent leur joie pour accueillir le nouveau tueur d’alligator. Les femmes se mirent en devoir de préparer l’animal qu’ils partageraient en commun pour fêter l’évènement. Les danses et les chants à la lueur des feux se déroulèrent une partie de la nuit. Les Indiennes félicitèrent Hixmo pour la victoire de son Kamakic sur la bête, car de bien entendu, elle allait devenir celle qui l’accompagnerait sur le chemin de sa vie. Pour cette nuit, ils oublièrent les blancs perdus dans le bayou.

Au petit matin, à l’heure où la brume quittait la terre en lambeaux fantomatiques, emportant l’âme des esprits nocturnes, le roi rassembla une vingtaine de guerriers et envoya son fils Yukc, à la tête de trois longues pirogues, guidé par Kamakic, reconnu désormais comme chasseur. Ils allèrent chercher les blancs plus moribonds que vivants. Quand ils revinrent, Chepi Pauwau patientait avec d’autres femmes dont Hixmo. La sorcière-guérisseuse les accueillit. La seule des rescapés qui tenait encore sur ses jambes flageolantes était sœur Angélique, elle cachait de son mieux sa peur. Elle était épouvantée, devant elle une foule innombrable attendait. Dans un français maladroit, la sorcière rassura la none quant au devenir des siens. Sœur Angélique avait fait confiance en Dieu, sans qu’aucun mot ne fût prononcé, incapable de résister, elle s’était laissée emmener avec ses amis, dans les embarcations. De toute façon qu’aurait-elle pu faire ? À part prier. Elle était terrorisée à l’idée qu’ils fussent anthropophages comme elle se souvenait l’avoir lu dans des récits de voyage. Quand elle entendit l’Indienne avec son français heurté, elle en pleura de soulagement, ils étaient sauvés, ses indigènes allaient les soigner.

Marie-Angélique Cambes-Sadirac

Sœur Angélique suivit la sorcière, traversant le clan entier curieux de voir ses étrangers. Elle n’osait les regarder. Ses amis furent portés au bord de la plage de l’autre côté du village, sur la rive d’un lac immense couvert d’oiseaux roses à longs becs comme sœur Angélique n’en avait jamais aperçu. Jusque-là, enfoncé dans la pénombre des bayous, le soleil lui était caché, il inondait ce décor primitif qui s’étalait devant son émerveillement. Chepi Pauwau avait préparé une potion à base de scrotum d’alligator réduit en poudre. Elle demanda son aide à sœur Angélique pour éviter toute opposition des malades qui auraient eu quelques forces pour résister. La guérisseuse donna à boire abondamment sa mixture à chacun d’eux. Épaulées de ses comparses, elles déshabillèrent les mal-portants. Désormais rassurée, Sœur Angélique apaisait chacun de sa voix douce, un peu basse, mais ferme. Sous les cyprès géants aux mousses de dentelle, la guérisseuse les fit allonger dans le sable chaud, celui-ci leur servant de couverture. Elle psalmodia un chant lancinant tout en dansant lentement autour d’eux, ses nombreuses compagnes les unes derrière les autres en cadence martelaient le sol en faisant le tour des malades. Sœur Angélique assise parmi eux priait. La sorcière, après un interminable moment qui avait amené le soleil à son zénith, procéda à leur désensablement et elle et ses aides les installèrent dans une tente dans laquelle des pierres brûlantes jetées dans de l’eau dégageaient une vapeur. Ils y restèrent allongés à transpirer, évacuant le mal. Au-dehors, les patients entendaient les tambours au rythme espacé et les mélopées de la sorcière. Elle invoquait le grand esprit, Gitche Manitou. Plusieurs jours passèrent avant que malades, les moins atteints, se sentent mieux. Les enfants furent les premiers à se remettre, à découvrir le monde qui les avait accueillis et à s’intégrer à la tribu entraînée par les enfants de celle-ci. La nourrice noire plus solide que ses compagnes recouvra sa santé et vint aider sœur Angélique. Infatigable, elle allait de l’un à l’autre prodiguant les soins montrés par la guérisseuse indienne. Miguel della Quintaña, Javier Vizconde, Flavio Haristouy, le médecin-chirurgien, et Monsieur de Génoll se rétablirent lentement. Mais les derniers malportants semblaient ne pas remonter la pente de la maladie. Le père Sanchez avait du mal à s’extirper des affres de la température et Madame de Génoll à peine plus. Pour doña Castaño, le cas s’avérait différent. Elle était entrée en état de prostration, état qui n’avait rien à voir avec l’affection de ses autres compagnons, même ses enfants ne l’en sortaient pas. Chepi Pauwau avait conclu que le dérangement se situait dans la tête, ce qui n’avait pas apporté de solution. Trop de chocs successifs avaient altéré son équilibre psychique. Pour finir, la maladie emporta Dolorès, la nourrice des fillettes Pérez y Montilla, les laissant sans nul doute seules et à la responsabilité de sœur Angélique.

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À attendre le rétablissement des derniers convalescents, le temps s’écoula. Les guéris participèrent de leur mieux à la vie de la tribu, modifiant leur façon de voir les choses. Le chirurgien se passionna pour les médecines de la sorcière. Le marin porta son intérêt sur une jeune Indienne à peine pubère qui avait tout l’air décidé de se l’attacher. Javier Vizconde, lui se mit à passer le plus clair de son temps auprès de doña Castaño dont les malheurs avaient attiré sa compassion. Sœur Angélique laissa à la nourrice noire la surveillance des enfants. Elle s’occupait sans relâche des derniers malades, continuant à soigner Madame de Génoll et le père Sanchez, celui-ci larmoyant sans cesse contre la cruauté de la vie. Elle s’épuisait à la tâche.

Miguel della Quintaña

L’air était gras, poisseux, il lui sembla trouble quand Marie-Angélique sortit au petit matin de la baraque. Une bonne partie de la nuit le père Sanchez avait déliré sous les affres de la fièvre. Elle se sentait lasse. Chepi Pauwau était venue prendre la relève auprès des souffrants, et poussa la jeune femme vers son son destin tel qu’elle l’avait présagé. Elle l’avait envoyé vers les rives du lac qui longeaient l’autre côté de l’île afin de chercher des baies pour ses potions. Sœur Angélique sortit du village indien et parti dans la direction indiquée se procurer ce que lui avait demandé la sorcière en qui elle faisait confiance. Les deux femmes s’étaient trouvé des affinités de caractère et se liaient d’une sorte d’amitié où les différences de culture n’apportaient pas d’obstacle. Ce n’était pas la première fois qu’elle allait de ce côté, car régulièrement elle s’isolait sur les bords du lac moins dangereux que ceux du bayou pour s’y laver dans l’onde translucide et purifier son âme en prière. Ce jour-là, elle tomba sur Miguel della Quintaña. L’homme était nu et frottait son corps robuste avec du sable pour le décrasser. Il se tenait de dos, de l’eau à mi-cuisse, inconscient de la présence de la femme qui ne pouvait se détacher de l’attraction de cette vision. Subjuguée par ces muscles en mouvement, elle laissait son regard courir sur les cuisses puissantes, les fesses rondes et rebondies, sur la taille marquée, les épaules larges. Elle rougit de honte et de gêne, mais elle était pétrifiée. Elle brûlait de l’intérieur sans vraiment comprendre ce qui se passait en elle. Il finit par sentir sa présence et se retourna surpris de la voir devant lui. Il ne prit pas la peine de cacher sa nudité, il n’y pensa pas. Elle ne bougea pas plus, elle ne pouvait pas, son regard balaya à nouveau le corps brillant de gouttes d’eau accrochées à ses poils, s’arrêtant sur une cicatrice qui balafrait son torse. Elle se sentait paralysée. Elle aurait voulu réagir. Dans sa tête, un combat se déroulait qui ne tranchait rien. Elle avait beau lutter, elle ne pouvait résister. Le temps s’était suspendu, quelques nuages du ciel se reflétaient sur le miroir du lac. Les oiseaux offraient leur concert dans la voûte des arbres géants. Il tendit sa main, elle rentra dans l’eau, s’approcha de lui, elle pleurait, mais ne s’en rendait pas compte, il la prit dans ses bras dans un geste de tendresse. De sa voix grave, il la rassura comme on le fait avec un enfant. Elle chercha sa bouche, il lui ôta sa cote et sa chemise. Sa peau nue vint se coller contre le sien. Elle épousa ses formes, plus rien n’avait d’importance, il la porta sur la plage. Malgré son désir qu’il savait être une offense à Dieu, il caressa le corps voluptueux de la femme qui s’abandonnait entre ses mains. Sa chair frissonnait alors qu’elle se sentait brûler. Dans ce décor d’Éden primitif, ils perdirent le souvenir de qui ils étaient et se consacrèrent à leur passion. La souffrance du premier acte d’amour, qu’elle ressentit, fut balayée par l’orgasme qui suivit. Elle en oublia leurs corps, elle s’en détacha, elle les survola. Elle contempla dans cet instant les deux silhouettes qui étaient la sienne et celle de son amant. Elle les trouva beaux et si innocents dans leur étreinte amoureuse. 

Quand séparément, ils revinrent au village, personne ne sembla avoir remarqué leur absence. La honte séculaire liée à ce que l’église considérait comme une addiction à des plaisirs immoraux et vils, doublés de la culpabilité d’avoir failli à ses vœux, Marie-Angélique plongeait dans des litanies de prière que la vue de Miguel della Quintaña balayait. La tribu cacha au regard des blancs les amours de l’ursuline et du Second du « Royal Madrid ». Chepi Pauwau ne savait pas pourquoi, mais elle devait le faire. Elle observait sœur Angélique s’épuiser dans une multiplication de tâches laborieuses qu’elle n’interrompait que pour disparaître aux yeux de tous avec celui qu’elle chérissait. 

Tout cela s’arrêta avec le rétablissement complet du père Sanchez. Celui-ci à peine sur pied décida d’évangéliser les sauvages. Il oublia au passage qu’ils l’avaient sauvé. Empreint d’une grande incompréhension face au mode de vie de ses hôtes qu’il qualifiait de barbares, il s’évertua à leur inculquer les bénéfices du Christ et de sa rédemption. Dans son inconscience, il s’en prit directement au roi Kamtcin qui écoutait avec patience et amusement les explications sans fin du père devant sauvegarder son peuple. Il déchanta vite, s’étonna de l’absence de collaboration des indigènes. Dans son enthousiasme de départ à évangéliser, il était inconscient des obstacles insurmontables entre les deux cultures. Voyant bien que la tâche ne s’avérait pas mince et qu’il n’y arriverait pas seul, il demanda de l’aide à sœur Angélique. Il se devait de sauver de la sauvagerie et de l’impiété ses amis. Elle rejeta l’idée d’indisposer ceux qui les avaient arrachés d’une mort certaine. Il était fort contrarié de ce refus qu’il trouvait anormal. Il la harcela arguant son manque de foi, sa mollesse à la défendre, suggérant qu’elle s’était abandonnée aux rites païens. Elle repoussait faiblement les arguments du père, car elle était consciente qu’il n’avait pas tout à fait tort. Suspicieux, il se mit à la surveiller, à l’espionner et découvrit son secret. Il entra dans une immense colère vis-à-vis du couple fautif, qu’il avait surpris dans un moment d’intimité. Elle laissa déferler ses foudres, qu’elle savait mériter. Elle refusa le soutien de son amant. Tous virent le courroux du père envers sœur Angélique qu’il ne daignait pas cacher, mais personne ne comprenait pourquoi il s’en prenait à elle. Il fut décidé puisque tous étaient suffisamment rétablis de repartir pour leur civilisation.

*

 Accompagnés par six chasseurs dont Kamakic et Opa, les rescapés du « Royal Madrid » reprirent leur route dans trois longues embarcations vers leur destination. Ils partirent au matin dès l’apparition du soleil au travers de la brume. Le peuple chitimacha s’était rassemblé sur la plage pour accomplir ses adieux. Devant lui, les bras croisés, Kamtcin, leur roi, impénétrable, avec à ses côtés Chepi Pauwau, regardait sous ses lourdes paupières les étrangers s’en aller. Il n’était pas sûr d’être soulagé. Le père Sanchez, désireux de partir, activait tout le monde, s’agitait hâtant un départ qu’il trouvait trop lent. Il monta dans le premier canot et s’assit l’air renfrogné devant cette perte de temps qu’étaient pour lui les adieux à ces païens obtus. Le médecin-chirurgien, qui l’avait suivi, lui rappela que cela ne servait à rien de se presser. Ils avaient en face d’eux plusieurs jours de voyage. Cela agaça doublement le religieux qui voulait évacuer ce monde de sauvages, sa mission était bien plus importante, ils avaient assez baguenaudé. Une fois les passagers installés, glissant sur l’eau, les pirogues quittèrent la plage du village. Sœur Angélique savait qu’elle laissait derrière elle le peu de liberté qu’elle aurait de toute sa vie. Elle aurait apprécié de faire comme le matelot qui avait disparu au moment de l’embarquement et que nul n’avait pris la peine de chercher. Mais elle n’avait pas ce courage-là, elle regardait, dans le canoë de devant, le dos de l’homme qu’elle aimait. Elle soupira de dépit par fatalisme. Elle ne savait plus où se trouvait sa voie ou du moins elle en avait perdu le but. Il lui avait suggéré de s’enfuir, l’occasion était là. Elle n’avait pas voulu. Pour où ? La culpabilité nourrissait sa tristesse qui ne la quittait pas. Elle avait failli envers Dieu et ne faisait guère mieux à l’égard de cet homme qui lui proposait une autre vie. Elle avait capitulé, elle laissait le destin se réaliser.

Alejandra et Antonieta Pérez y Montilla

Ils furent un peu déstabilisés, dans un premier temps, ils se dirigèrent vers la mer, puis commencèrent les détours qu’imposaient les bayous. À mesure qu’ils avançaient dans les canaux naturels, le courant, qui les portait, perdait de sa force, obligeant les rameurs à forcer. Les bayous étaient traversés, coupés dans tout sens par tant de rivières, de gouffres, de bas-fonds, qu’il semblait extrêmement difficile, même avec une connaissance des lieux, de s’orienter à travers ce labyrinthe toujours en mouvement. Cela n’avait pas l’air de dérouter les Indiens qui faisaient progresser avec régularité le convoi sans hésiter lorsque les voies fluviales se transformaient en fourche. Après une journée de navigation, les voyageurs sortirent enfin de l’obscur dédale et un riche panorama se déploya alors à leurs yeux éblouis. Ils se trouvaient sur un lac magnifique, dans lequel venaient se mélanger les eaux de la mer avec celles des rivières. Il était bordé de cyprès géants, aux troncs revêtus de la mousse séculaire, et qu’ils prirent, au premier abord, pour un assemblage de sombres dômes. De chaque rive, des millions de nelumbos, entremêlés de tulipes aux vives couleurs, élevaient fièrement hors de l’onde leurs feuilles coniques, roulées en forme d’urnes ; d’innombrables oiseaux aquatiques, au brillant plumage, voltigeaient au-dessus de ce tapis de verdure et de fleurs. Au centre étincelait une nappe d’eau pure et transparente comme du cristal. Le silence emplissait les embarcations. Plus personne ne se plaignait de la longueur du trajet. Tous restaient médusés devant tant de beauté. Ils s’arrêtèrent pour la nuit sur ses bords. Le lendemain, après avoir traversé sa face miroitante, ils pénétrèrent à nouveau dans les profondeurs de la végétation luxuriante. Ils quittèrent à regret ce magnifique lac pour se perdre encore dans un réseau de rivières. Les bayous se resserraient au point qu’il devenait presque impossible de reconnaître les sinuosités de leur cours au centre des forêts de cyprès inondées, les repères disparaissaient aux yeux des blancs. Où était la terre, où était l’eau ? Pour eux, ce n’était qu’une étendue sans fin que le soleil avait du mal à éclairer tant la canopée se densifiait. Au milieu de cette terrible forêt, peuplée de milliers d’alligators, de tortues, de hérons et de hiboux, où l’on ne trouvait que de loin en loin, pour poser le pied, qu’un tronc d’arbre à moitié pourri, où un faux pas pouvait vous précipiter dans une vase noirâtre d’une vingtaine de pieds d’épaisseur, ils commencèrent à perdre courage. L’air y était lourd et moite, les blancs finirent par souffrir de la soif, à l’agacement stoïque des Indiens. Décidément, ces blancs n’étaient pas faits comme eux. En fait, leur jérémiade cachait l’avancement sournois d’un trouble, dont la première victime fut Madame de Génoll qui, encore faible, en montra les premiers symptômes. Elle fut prise de frissons et se plaignit de douleurs musculaires, ils la couchèrent dans le fond de la pirogue. Le docteur Haristouy pensa tout d’abord que c’était une résurgence de sa précédente affection, mais le lendemain, ce furent Alejandra et Antonieta qui se trouvèrent mal. Le médecin comprit qu’une épidémie se répandait. Les femmes devancèrent de peu une partie des hommes. À leur tour, ils furent saisis après un malaise général, de céphalées et de vertiges, puis d’embarras gastriques et de diarrhées. En quelques jours, la maladie fit de la plupart des passagers des loques humaines. Le docteur Haristouy suivit les conseils prémonitoires de Chepi Pauwau. Afin de protéger de la contagion ceux qui ne l’avaient pas encore contractée comme sœur Angélique, doña Castaño, ses enfants et leur nourrice, il les aspergea de camphre, à défaut des remèdes traditionnels. Bien lui en prit malgré quelques frissons inquiétants qui s’emparèrent de sœur Angélique, cela les défendit des atteintes de la fièvre. Il espéra en l’aide de la civilisation, mais ils avançaient lentement en dépit les efforts des Indiens.

Ils finirent par sortir de la canopée et progressèrent à terrain découvert. Leur cours d’eau s’était élargi en une rivière bordée de palétuviers et de prairies. Leur soulagement fut de courte durée. À l’horizon s’amoncelèrent de sombres nuages, dont les contours, frangés d’or, se découpaient sur le ciel bleu ; les chênes verts qui formaient la lisière de la forêt faisaient entendre de sourds gémissements, précurseurs de l’orage. Ils décidèrent de se réfugier dessous. Le soleil se cacha derrière les premiers signes de la tempête, et les roulements lointains du tonnerre ne laissèrent plus de doute sur l’approche de l’ouragan. Ils retournèrent les pirogues se créant ainsi des abris. Ceux qui demeuraient valides rassuraient de leur mieux les malades qui geignaient dans leur fièvre, inconscients du danger qui venait. Le vent gonfla, la pluie se mit à tomber brusquement, ils maintenaient leur toit de fortune au-dessus des mal portants. Les Indiens impassibles, accroupis, attendaient la fin de l’orage. Cela prit plusieurs heures. Quand le soleil à nouveau fut plus fort que les nuages, ils étaient tous tremblants. Ils remontèrent sur les embarcations et encore une fois s’enfoncèrent dans la forêt marécageuse, ils semblaient y être voués. Les Indiens eux savaient que c’était la route tout simplement, mais le pays était immense.  

La première à être emportée fut Madame de Génoll, son époux moribond se laissa mourir à sa suite. Alejandra et Antonieta, l’une après l’autre vainquit la maladie. Doña Castaño, que la crainte de l’affection avait sortie de sa léthargie dépressive, s’occupait de l’aspirant Javier Vizconde. Elle s’était à son tour attaché à cet homme qui l’avait couvée d’attentions pendant sa propre indisposition. Le père Sanchez, que l’on crut un temps préservé du mal, ce qu’il pensait lui-même, Dieu le sauvegardait tant sa tâche à venir s’avérait d’importance, fut pris des premiers frissons alors que Miguel della Quintaña plongeait dans un coma fiévreux entre les mains de Marie-Angélique. Puis ce fut le chirurgien qui fut foudroyé par la maladie. Dans leur grand désarroi, ils semblaient ne jamais sortir des méandres des bayous, la mort du docteur acheva de saper leur moral. Eux-mêmes protégeaient de l’épidémie, les Chitimacha se demandaient ce qu’avaient bien pu faire tous ces blancs pour que Gitche Manitou les décimât de cette façon.

La côte, qui ne présentait guère, à partir du golfe du Mexique, que des prairies marécageuses, prenait plus de consistance à mesure qu’ils avançaient vers le Nord ; et c’était, à ce pays, arrosé par le Têche, le Vermillon et une foule d’autres rivières et de lacs, que la Louisiane devait sa vision de paradis. Ce à quoi les malheureux voyageurs, qui se pensaient perdus, demeuraient indifférents. Ils comprirent que leur périple était arrivé à son terme quand ils sortirent définitivement des bayous après plusieurs jours. Javier Vizconde entra en convalescence à ce moment-là au grand soulagement de doña Castaño. À la nuit tombante, le bayou la Fourche serpentait, à travers des vallées et des prairies sans fin, semblable à un long ruban gris de fer. Dans la plaine, ombragée par des bouquets de chênes verts, de papayers et de magnolias, paissaient et bondissaient en liberté des milliers de bêtes à cornes et de chevaux à demi sauvages. Çà et là, ils commencèrent à apercevoir des habitations à moitié cachées dans des forêts d’arbres à fruits tropicaux, d’orangers, de figuiers, de citronniers, et quelques figures noires, errant nonchalamment au milieu de ce tableau. La nature entière leur paraissait y respirer un parfum voluptueux et enivrant, celui d’un Élysée terrestre. Ils arrivaient enfin. Opa leur signifia qu’ils parvenaient dans la famille de son père.

*

Le brouillard s’était paresseusement étalé sur la rivière, le vent s’était levé du sud, balayant, déferlant en rafale, ployant les cimes, arrachant la mousse des arbres, précipitant dans l’onde des bois morts, par centaines. C’était un déchaînement titanesque de l’air et de l’eau comme ils étaient habitués à en subir à cette époque de l’année. Les symptômes de l’orage devenaient de plus en plus menaçants, quand un groupe misérable accompagné d’Indiens arriva au portail ouvrant sur la route qui longeait le bayou. Sous une voûte épaisse formée par le feuillage des chênes verts et des magnolias, suivant Opa et Kamakic, sœur Angélique et ses compagnons devinèrent de la lumière. Au bout d’une centaine de pas, sur une magnifique pelouse de gazon qui montait du bayou, ils découvrirent une ravissante habitation. Elle détenait, comme toutes les maisons cossues, un étage surmonté d’un toit avec mansarde, et elle était entourée d’une galerie soutenue par de blanches colonnettes, qui ressemblaient à du marbre. Les contrevents, peints en vert, étaient fermés, et une jolie grille en fer régnait tout autour : le jardin s’étendait par-derrière. Tout respirait le bon goût et annonçait l’aisance du propriétaire, ce qui surprit sœur Angélique, car elle se croyait encore au milieu de rien. Un violent coup de tonnerre interrompit sa réflexion. Opa frappa à la porte. Une des persiennes de la galerie s’ouvrit, et une femme se présenta. C’était une brune de trente et quelques années, aux yeux noirs et aux lèvres un peu fortes, elle était de couleur, ses traits n’avaient pas de finesse, mais son sourire rassura les premiers arrivants. « — Opa ! C’est pas une heu’e pour a’iver ! Oh mon Dieu, mais t’es pas seul. Aspi ! Léontine ! Zoé ! Vite, venez m’aider. Zoé va p’éveni’ la mait’esse, il y a des malades. » Ce fut la bousculade. Au milieu de ce tumulte arriva une femme blonde, élégamment habillée, qui prit les choses en main. Tous lui obéissaient, ce devait être la maîtresse de maison. Ce fut la dernière pensée lucide de sœur Angélique.

*

Il faisait chaud et moite quand elle sortit du dispensaire où elle avait passé la nuit et une bonne partie de la journée. Elle s’essuya le visage avec un torchon glissé dans la poche de son tablier. Elle s’assit sur un banc adossé contre le mur de torchis blanc du bâtiment et profita de l’ombre du chêne couvrant le lieu. Elle remit une de ses boucles de cheveux blonds dans son chignon qu’elle rajusta au passage. Elle laissa courir ses pensées vers l’Acadie de son enfance s’accrochant au souvenir de sa douceur de vivre. La tête reposant sur la paroi, elle ferma un instant les yeux. D’habitude, elle occultait facilement son évasion au sein d’un troupeau humain qui fuyait les Anglais alors qu’elle n’était encore qu’une petite fille. Pourquoi cette fois-ci n’y arrivait-elle pas ? La fatigue, ou peut-être parce que l’homme était décédé et qu’il lui avait rappelé son père, lui aussi enlevé par la maladie dans les navires anglais devenus des tombeaux pour les siens. Malgré sa bravoure tenace qui l’avait menée avec son frère jusque sur les bords du bayou, son âme se décourageait de toute cette misère qui faisait de la vie une lutte de la naissance à la mort.

Marguerite Aurion

Marguerite Breaux née Aurion, n’en était pas à sa première épidémie, elle se souvenait encore de celle de 1789 qui avait emporté plus d’une personne de son entourage. Elle savait comment s’y prendre. Seule sur la plantation, son époux séjournant à la Nouvelle-Orléans, elle avait envoyé un de ses nègres tout le long de la rivière prévenir voisins et amis du risque de la contagion. Elle assumait son statut à part qui était celui d’une Acadienne possédant des esclaves. Elle était devenue, grâce à cette particularité, la compagne du représentant des Acadiens du bayou Lafourche, car le plus riche d’entre eux. Cet état de fait était dû au choix de son beau-père. Ce parti pris avait pour exemple un baron venu, lui aussi de fort Saint-Jean, le monsieur de Thouais. À l’aide de plus d’une cinquantaine d’esclaves, son modèle avait rendu fortunés les Breaux. La sœur de son beau-père avait poussé son mari à faire de même renforçant la prospérité de la famille en étendant leur terre et leur donnant un pouvoir politique. Si dans un premier temps les voisins s’étaient détournés et avaient rejeté hors de la communauté les Breaux, l’aide qu’ils apportaient, le soutien et les conseils prodigués autant par son époux, Honoré Breaux, que par elle-même avait changé l’opprobre en respect. La possession d’esclaves titillait bien les esprits, mais tous fermaient les yeux surtout quant au moment des grands travaux, ils les leur prêtaient.

Depuis qu’Opa, le fils métis de son beau-frère était venu, trois jours s’étaient écoulés. Elle avait fait chercher, après le passage de l’orage, le médecin à Ascension. Marguerite avait déjà isolé les contagieux. Nonobstant tous les traitements apportés, Miguel della Quintaña était mort le lendemain de son arrivée, jetant un voile endeuillé de plus sur les rescapés. Le docteur s’évertua à soigner, les deux derniers patients encore vivants, le père et l’ursuline, l’un et l’autre se portaient très mal.

Du jour où les survivants du « Royal Madrid » s’étaient présentés, Marguerite avait passé le plus clair de son temps au dispensaire des esclaves de la propriété. Aidée de Théodora, une affranchie, que le père d’Opa avait ramenée quelques années plutôt, elle aussi réchappée des bayous, elle s’occupait des malades. Les autres rescapés étaient logés dans la maison aux colonnades. Marguerite regagna sa demeure quand le sort des deux derniers malportants fut tranché. Sœur angélique fut de ceux qui sortirent épuisée, mais en vie de ce fléau, il n’en fut pas de même pour le père Sanchez, qui alla rejoindre au cimetière familial Miguel della Quintaña.

Après un repos bien mérité, ce fut Doña Castaño et Javier Vizconde qui lui fit le récit de leur histoire tragique. Sur la galerie, près de leur mère, Marie, Paul-Vincent, Anne, et la petite dernière, Françoise, sur les genoux de sa grand-mère, Madeleine Breaux, écoutaient une nouvelle fois, subjugués, l’aventure des voyageurs. Les enfants s’imaginaient déjà en train de la raconter à leurs nombreux cousins, le long du bayou, et jaugeaient l’importance qu’ils prendraient à leurs yeux avec une telle histoire. Avec toute la chaleur humaine des Acadiens, la famille Breaux entoura les malheureux qui chacun se remettaient lentement de leur périple. Doña Castaño réalisait doucement son deuil et passait posément à une autre vie en compagnie de l’aspirant du « Royal Madrid ». Javier Vizconde avait décidé avec son accord tacite de l’accompagner avec ses enfants et leur nourrice jusqu’à sa plantation au bord du lac Pontchartrain. De leur côté, Alejandra et Antonieta attendaient. Les deux fillettes ne savaient plus ce qu’était leur avenir. Elles avaient perdu leurs parents, la plus jeune escomptait encore les voir apparaître, l’aînée s’était fait une raison. Alejandra avait mis tous ses espoirs dans la sœur, mais celle-ci demeurait toujours souffrante, et les décès successifs de ses compagnons la plongeaient dans une humeur inquiète dont elle avait du mal à se départir malgré tous les efforts des enfants Breaux. Lorsqu’elle fut en état de recevoir leur visite, sœur Angélique les rassura, elle les garderait avec elle et les amènerait chez les ursulines où elles resteraient auprès d’elle. Elle contacterait leur famille bien sûr, puisqu’elles en possédaient une dans la région, mais elle serait là. Elles partiraient pour la Nouvelle-Orléans dès qu’elle aurait repris des forces. Pour l’instant, le corps comme l’esprit se situait au plus faible. Quand elle eut suffisamment de courage pour mener ses pas jusqu’à la tombe de celui qu’elle avait porté dans son cœur, plus personne ne pouvait divulguer le secret enfoui au fond de son âme. Elle irait donc finir son existence dans le couvent, but premier de son voyage, et se consacrerait à Dieu et à ses œuvres. Elle garderait le souvenir de son bien-aimé comme une cicatrice qui jamais ne fermerait complètement. Dieu en avait décidé ainsi. Si pour l’instant devant la sépulture, elle refusait l’évidence, elle savait qu’ensuite viendrait la colère due à l’injustice éprouvée, puis la tristesse contre laquelle elle lutterait pour pouvoir accepter. Dans sa mansuétude, Dieu lui avait amené les deux orphelines dont elle était le soutien et qui deviendraient le sien pour avancer dans la vie. Tel était le but du voyage.

1114 Chartres (Ursuline Convent)

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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mes écrits

La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 28 (2ème partie)

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Chapitre 28 suite

La traversée de sœur Angélique

Juillet 1793

Marie-Angélique Cambes-Sadirac

Peu après le départ de La Havane, ils abandonnèrent la mer des Caraïbes pour le golfe du Mexique. Les deux galions « el Marruecos » et « La Mercedes » les quittèrent pour poursuivre leur route vers le Mexique, le « Royal Madrid » et le « el Tradiçáo » remontèrent vers le Nord en direction de la Louisiane. La fin du voyage s’annonçait pour les derniers passagers, plus que sept à dix jours de navigation les séparaient de leur destination. Tous reprirent leurs habitudes. Doña Pérez y Montilla eut à nouveau les migraines accompagnées du mal de mer qu’elle n’arrivait pas à dominer malgré ses pieuses litanies et les soins de Flavio Haristouy le médecin-chirurgien. Sœur Angélique se retrouva à nouveau en charge des fillettes de la présumée malade à son grand contentement. L’escale avait renouvelé les sujets de discussion de doña Castaño et de Madame de Génoll. Cette dernière avait découvert la vie des nantis des colonies et commençait à penser que la vie sous les tropiques pouvait peut-être agréable. Les hommes, de leur côté, reprirent leurs cartes et leurs conversations politiques, économiques et autres. Le temps changea. Les vents réguliers s’engouffraient dans les multiples voiles du galion qui avançait par vent travers accélérant son allure. Le flot avait grossi, il créait des lames déferlantes, mais le ciel restait azur avec quelques traînées nuageuses. Ils étaient accompagnés de dauphins, de tortues de mer et de marsouins qui venaient très près du navire. Les petites filles Pérez y Montilla couraient de bâbord à tribord pour les apercevoir, sermonnées en créole par la nourrice noire des enfants Castaño de peur qu’elles ne tombassent, le petit garçon essayant de suivre les plus grandes. Fortement impressionnés, ils poussèrent de hauts cris, mi-émerveillés, mi-effrayés à la vue d’un troupeau de cachalots. Alejandra, l’aînée, appela sœur Angélique pour qu’elle puisse regarder. Tout le monde se rapprocha pour admirer le tableau aquatique de ces gigantesques mammifères qui sautaient hors de l’eau. Malgré leur taille, donnant lieu à des gerbes d’eau, ils étaient loin de ressembler aux dessins des carnets de voyage ou des illustrations décoratives. Au même moment, un mousse, qui avait disposé son linge sale à la traîne, du navire en voulant le retirer, fut emporté au grand effroi des spectateurs. De la batterie, un cri se fit entendre. « — Un homme à la mer ! » Les passagers se précipitèrent du côté de l’incident. Un marin jeta aussitôt une bouée de sauvetage, le malheureux la manqua. Le capitaine ordonna de mettre tout de suite en panne. Ses hommes masquèrent les voiles pour empêcher l’avance du galion, mais cela demanda du temps. Des membres de l’équipage avaient entre-temps descendu une chaloupe à l’eau, ils le recherchèrent, mais en vain. Ils revinrent après trois heures d’incertitude infructueuse, heures pendant lesquelles le ciel avait changé et s’était couvert d’une nappe de nuages gris. La mer était devenue très grosse pour une petite embarcation et les matelots qui se trouvaient dedans eurent mille peines à rattraper le bâtiment. Ils perdirent le mousse et ils se retrouvèrent seuls, « el Tradiçáo » avait continué sa route. Le capitaine n’apprécia pas ce délaissement dans une mer reconnue pour être infestée de pirates. Il n’en fit pas la remarque pour ne pas générer l’inquiétude, mais c’était pure perte. Les marins jugèrent que cet abandon s’avérait néfaste pour le reste du voyage. Les passagers, eux, constatèrent le fait, le commentèrent sans se rendre vraiment compte du danger. Le « Royal Madrid » n’avait rencontré aucun autre bâtiment jusque-là, et dans l’immensité de l’océan, ils estimèrent qu’il y avait peu de chances que cela arrivât.

*

Les jours qui suivirent le triste accident, la mer fut tranquille et le temps radieux, un peu trop chaud pour certain. Le navire avançait toutes voiles déployées.

La fin d’après-midi du dimanche s’annonçait agréable. Les femmes et les enfants, sur le deuxième pont, se divertissaient en inventant des charades en français que sœur Angélique ou Madame de Génoll corrigeaient. Les rires fusaient. Si doña Pérez y Montilla restait allongée sous les effets, du laudanum prescrit par le médecin de bord, Dolorès la nourrice d’Alejandra et Antonieta, refaisait surface et reprenait un tant soit peu son rôle. Dans les bras de la jeune doña Castaño, son petit dernier somnolait après sa tétée pendant que la nourrice noire amusait l’aîné qui n’avait pas encore l’âge de ces joutes verbales. L’attention de tous fut soudainement attirée vers l’horizon. La vigie postée sur la hune et chargée de veiller la terre, les récifs, ou les autres navires, signala, à grands cris, un point au loin vers bâbord qui se rapprochait. Le second, Pascual Hermoso, alors de quart, saisit sa longue-vue et scruta au lointain afin de vérifier s’il y avait lieu de s’inquiéter. Il se gratta la tête et sourcilla. Il interpella et envoya l’aspirant Pontes y Horcas, de service avec lui, prévenir le capitaine de bien vouloir monter sur la dunette. Le commandant du « Royal Madrid » contrarié laissa sur la table de jeu une main prometteuse au grand soulagement des autres joueurs qui reprirent une nouvelle partie. Son second, ignorant la grogne de son supérieur, lui expliqua son appréhension tout en lui tendant sa lunette et en montrant du doigt le point à l’horizon qui grandissait à vue d’œil. Le quartier-maître timonier attendait ses ordres. Les femmes et les enfants accoudés au garde-corps, la curiosité éveillée, scrutaient eux aussi vers le même point. Elles se demandaient quelle bannière il valait mieux apercevoir arriver par ces temps troublés. Elles commencèrent à supputer. Le capitaine Alvarez-Pignero découvrit au bout de la longue-vue deux sujets d’inquiétude. Le voilier qui avançait vers eux n’avait pas hissé son pavillon, ce qui ne présageait rien de bon. Et de plus, ce dernier voguait au-devant de ce qui s’avérait être une forte tempête. Un nuage sombre dense et puissant s’élevait verticalement de façon considérable, telle une montagne. Il paraissait poursuivre l’inquiétant vaisseau. Il donna aussitôt des ordres, le pont fut envahi par l’ensemble de l’équipage afin de lutter contre la tourmente qui s’annonçait et le navire qui pouvait être celui de pirates. Les voyageurs furent priés de s’installer dans la cabine du capitaine.

Le vent s’éleva et les vagues s’enflèrent rapidement. L’anxiété des passagers monta d’un cran, ils ressentaient le roulis du bâtiment qui commençait à s’accentuer, ils guettaient les moindres sons qui auraient pu leur fournir un renseignement. Un frisson d’épouvante général se propagea, ce qu’ils craignaient le plus était. Sur le pont, le second relayait l’ordre de branle-bas de combat. Imitant sœur Angélique, tous se mirent à genoux. Tout d’abord, ce ne fut qu’une plainte, un soupir, un gémissement partit de leur âme, dans une sincérité profonde, elle prit vie et devint prière. Le père Sanchez d’une voix solennelle récitait la litanie des mots qui devaient monter vers Dieu. Au-dessus d’eux, dans un certain désordre, tous s’activaient. Les marins dégageaient leurs hamacs des ponts d’artillerie et les disposaient roulés le long du pont supérieur pour servir de protection supplémentaire contre la mitraille ennemie. Ils dressaient sur le bastingage un filet d’abordage dans lequel s’empêtreraient les assaillants, ils armaient les canons, rassemblaient les fusils et les pistolets. Chacun s’empara de son poste tous prêts à la manœuvre. Ils guettaient les ordres devant venir du gaillard arrière. L’équipe de repos, une fois le branle-bas effectué, descendit dans l’entrepont par les écoutilles pour prendre leurs fonctions d’artilleur et recharger les canons. C’était bien un navire pirate qui avançait vers eux avec la tempête qui secouait déjà le “Royal Madrid “. Le brigantin qui s’approchait, plus petit et plus maniable, ne semblait pas avoir peur des tourments du ciel dont il profitait pour se précipiter à grande vitesse. Les moucheurs, les tireurs d’élite, dont la tâche était d’abattre les membres du commandement adverse, grimpèrent dans la mâture, portant sur leur dos un à plusieurs mousquets pour ne pas avoir à les recharger. Des voiles du galion se décrochèrent à demi, des matelots s’empressèrent de monter dans les vergues pour les carguer tant bien que mal. Ils rabattirent la voilure, sans quoi le navire pouvait couler. Heureusement, il ne se trouvait pas encore au cœur de la tempête. Tous attendaient dans un silence imprégné de peur, mais prêt à se défendre. Pour beaucoup, ce n’était pas la première fois. Le bâtiment était bien armé, cela les rassurait quelque peu. Le capitaine harangua ses hommes pour leur insuffler du courage. D’un sombre amas de nuages jaillit une forte pluie, et en même temps, soulevées en tous sens par des tourbillons variés, les vagues dérobèrent le brigantin à leur vue. Celui-ci finit par réapparaître, il avait rattrapé et contourné le « Royal Madrid » et il déchargea une première salve que lui rendirent les canons du galion. Dans la cabine, où s’étaient entassés la plupart des passagers sans nouvelle, la confusion se généralisa au son de la mitraille, les maux de cœur dû au tangage incessant du navire n’arrangèrent rien. L’instabilité était telle, que sœur Angélique s’était installée avec à ses côtés les deux fillettes sur une banquette fixée à l’intérieur d’une alcôve. Cramponnée, elle égrainait son chapelet appelant la clémence de Dieu. Doña Castaño s’était réfugiée avec ses deux garçons et leur nourrice dans la profondeur de la banquette jumelle à l’opposé. Les plus forts maintenaient les plus faibles afin d’éviter tant bien que mal les chutes. Les hommes s’accrochaient à leurs fauteuils, monsieur de Génoll tenait son épouse enlacée, au fond de l’un d’eux.

Pendant ce temps, la tempête croissait, et la mer devenait très grosse. La bataille faisait rage, rendant fous les marins pris de stupeur devant les corps de leurs compagnons de route qui s’effondraient, sans têtes, sans bras, ou les deux jambes arrachées. Même ceux que la gloire paraissait rendre invincibles tombaient sous les boulets et la mitraille ennemie. Pour recharger les canons, il leur fallait écarter les dépouilles démembrées qui semblaient s’y accrocher, et ils ne pouvaient éviter de marcher de temps en temps sur un membre ou encore de patauger dans la mare de sang qui recouvrait les lattes des planchers. La tempête qui était venue du sud-est avait tourné au nord-ouest, et s’y était fixée, d’où elle se déchaînait de terrible manière. À chaque vague, les hommes sur le pont se croyaient submergés, et chaque fois que le vaisseau s’abaissait entre deux lames, ils le supposaient prêt à s’engloutir au fond de la mer. Le brigantin malgré la frénésie des flots harcelait toujours le galion. La survie des gabiers et des simples matelots devenait plus précaire. Les tirs de mousqueterie et de mitraille, qui si pour la plupart étaient arrêtée par les hamacs disposés lors du branle-bas, recouvraient le pont instantanément du sang des victimes. En rigole, il s’écoulait par les trous du bastingage et colorait la mer tout autour du navire. Le pont, préalablement couvert de sable, ressemblait à une gigantesque blessure squameuse et visqueuse. Les boulets ramés adverses vrombissaient au-dessus des têtes de matelots, ou bien faisaient mouche et les fauchaient dans l’action. Ordres et contre-ordres étaient donnés depuis la dunette. Le bâtiment désormais se mouvait au rythme de la tempête, les hommes n’y pouvaient rien. Il se transformait en un charnier d’où les hurlements de douleur, les gémissements incessants, le bruit assourdissant des canons. Le bois qui éclatait couvrait à peine la violence des bourrasques. Un craquement sinistre signala trop tard la chute de l’un des mâts. Un boulet ramé l’avait percuté. Il s’abattit lentement, les vergues tombant de toute leur longueur de plus de trente mètres de haut. Il écrasa une dizaine d’hommes au passage, au milieu des hurlements que l’on percevait difficilement dans la fureur des vents. Un groupe se détacha pour couper les haubans. Les gabiers, rugissant à l’aide, s’empêtraient dans l’amas de voiles et de cordages qui recouvraient le pont. Avec le mât, ils disparurent dans l’océan sous les regards impuissants de leurs compagnons. Ce fut à ce moment-là que de la cale surgirent des langues de flammes, le feu dans la cambuse avait pris, le cuisinier était mort sans avoir réussi à éteindre complètement les fourneaux. L’incendie embrasait l’avant du voilier, des hommes en hurlant se jetaient à la mer. Le commandant du brigantin pirates essaya de s’approcher avant de regarder couler le navire, il ne voulait pas perdre sa mise. Le tumulte des vents ne lui permit pas d’arçonner la rambarde du galion, il finit par s’éloigner de peur d’être entraîné avec lui au fond des flots.

Le capitaine Alvarez-Pignero voyant son bâtiment sombré, ordonna son abandon, il somma de mettre les canots à la mer. Les chevaux, les bêtes de somme, les bagages, même les canons furent jetés par-dessus bord pour alléger le navire le temps de l’évacuer. Miguel della Quintaña se précipita vers les coursives. Le pont était maintenant recouvert d’écume et des vagues sombres déferlaient à ses pieds. Il réussit à ouvrir la porte y conduisant. Un flot en profita pour pénétrer. Tout en s’appuyant sur ses parois, chancelant, il parvint jusqu’à la cabine. Il surgit dans celle-ci comme un fou furieux à la stupeur des voyageurs réfugiés dans l’attente. « — vite nous évacuons. Le bateau coule ! » La panique se généralisa. Monsieur de Génoll voulut se rendre dans la sienne. « — non, Monsieur, nous n’avons plus le temps, aux canots vite ! » Il allait résister à cet ordre impétueux, quand il rencontra les yeux de sa compagne, il la prit par le bras et suivit les directives. Tant pis pour le résidu de sa fortune, son épouse valait bien cette perte. Ce fut alors don Pérez y Montilla qui interrompit le mouvement général. « — ma femme, Monsieur ! ma femme se trouve dans sa cabine ! » Personne ne s’était soucié de celle-ci qui sous les effets de ses calmants avait été oubliée au fond de sa couchette. « — Allez-y ! Je m’occupe des petites ! » Sœur Angélique les prit par la main et les emmena vers la sortie, suivie de leur nourrice à laquelle son estomac donnait une couleur de peau improbable. Le groupe, à l’équilibre vacillant sous les impacts prononcés du basculement du navire, avança comme il put. Le père Sanchez ferma la marche. Il était livide, terrorisé, ses jambes ne répondaient plus, c’est la nourrice noire qui s’en aperçut. Elle le saisit fermement par le poignet et l’entraîna. Bien que choqué par le geste, il ne résista pas. Quand le second ouvrit la porte qui donnait sur le pont, le vent s’engouffra chargé d’eau de mer. Doña Castaño, qui tenait dans ses bras son dernier-né, eut un mouvement de recul, mais son époux, qui derrière elle, portait l’aîné la poussa en avant. Il devait y aller, c’était la seule solution, ce n’était plus le moment d’hésiter. Le groupe avança les uns serré contre les autres dans la furie des éléments. Terrifiés à chaque instant, tous pensaient être engloutis ; devant l’horreur de la situation, ils désespéraient de sauver leur vie. Se tenant aux cordages comme ils pouvaient, ils atteignirent tant bien que mal l’échelle glissante qui descendait vers le pont principal. Quoique amoindrie, la frénésie du vent était toujours grande. Le capitaine accélérera l’évacuation, il supposait que le navire ne pourrait se maintenir que quelques minutes de plus sans se briser en morceaux. L’incendie dévorait, malgré l’eau qui l’entourait, tout ce qu’il pouvait, les marins avaient abandonné l’idée de le circoncire. L’air portait un mélange d’odeur de poudre, de transpiration, de sang et de chair fraîche grillée. Un violent chaos fit manquer la dernière marche à sœur Angélique et l’envoya rouler au sol sans qu’elle ait le temps de trouver une prise sûre. Les fillettes effrayées à leurs pleurs rajoutèrent un cri d’effroi. Le bois était devenu plus que glissant. Elle se releva en pestant, avant de s’apercevoir qu’elle n’était pas seule. Miguel della Quintaña s’était précipité à sa rescousse, il la prit par le bras fermement, à lui faire mal. Il avait cru la voir passer par-dessus bord. De peur, son cœur avait manqué un battement. Avec l’aide de l’aspirant Vizconde et du chirurgien Haristouy ainsi que de deux matelots, Miguel della Quintaña dégagea la chaloupe de ses amarres. Ils la retournèrent, l’accrochèrent au bout d’un palan, et la basculèrent hors du navire. Suspendue dans le vide, prête à descendre, elle attendait les naufragés. Avec l’un des marins, le second enjamba la rambarde, se campa fermement dans la barque qui devait réceptionner les femmes. Apeurées, en essayant de ne pas regarder vers le gouffre qui s’ouvrait vers les flots à chaque vacillement du canot, elles passaient, leur équilibre maintenu par les hommes. Une fois, qu’elles furent assises, ils leur transférèrent les enfants. Vint leur tour, le dernier à monter à bord fut Andrés Castaño qu’un basculement soudain du navire déséquilibra, il tomba à la mer au son du cri d’horreur de sa femme. « — Nom de Dieu ! Vite, descendez le canot, nous devons le récupérer. » Les matelots, depuis la chaloupe, firent coulisser les cordes dans les treuils permettant ainsi sa descente. Malgré l’urgence, ils ne pouvaient aller plus rapidement au risque de la faire pencher et de précipiter tout le monde dans les profondeurs. Les passagers, assis sur les bancs de bois, scrutaient dans l’obscurité la mer furibonde. L’embarcation à l’eau, tous cherchèrent où se trouvait le naufragé, personne ne le voyait. « — là-bas ! » hurla doña Castaño, montrant dans un creux de vague l’homme qui se démenait. Ils ramèrent de toutes leurs forces, ils s’approchèrent du nageur, lui tendant une rame pour qu’il puisse s’accrocher. Le flot souleva le canot, le rescapé lâcha prise, sa tête fut cachée derrière les vagues, si bien qu’ils ne le virent plus. Le vent couvrait sa voix. Il s’évanouit définitivement dans les ondes. Ils se regardaient les uns les autres, aucun ne réagissait. La disparition de l’homme les plongea dans un abattement profond. Ils étaient à la merci de Dieu et de la tempête. Ils s’attendaient à voir la mort à chaque instant, se préparant tous pour un autre monde, car il ne leur restait rien ou que peu de choses à faire en celui-ci. La tourmente s’était considérablement apaisée, la mer, néanmoins, s’élevait toujours à une hauteur effroyable. Elle ballotait la chaloupe comme une coquille de noix. Le second réagit et ordonna de ramer. Il ne fallait pas se laisser aller. Ils étaient seize réchappés, cinq femmes, Madame de Génoll qui consolait doña Castaño, tétanisée par la disparition de son époux, sœur Angélique et les deux nourrices, qui rassuraient comme elles pouvaient les quatre enfants terrifiés, dont Alejandra et Antonieta Pérez y Montilla. Les petites miraculées de la catastrophe ne savaient rien de leurs parents, tout comme les autres passagers. Et sept hommes, le père Sanchez à la poupe du bateau marmonnant des prières sans fin, l’aspirant et le chirurgien qui ramaient tout comme Monsieur de Génoll et le second ainsi que  deux matelots. Contre toute attente, ils espéraient que le vaisseau ne coula point, tous le fixaient en prise aux flammes. D’autres avaient-ils pu embarquer sur un canot ?

La nuit était tombée au milieu de la tourmente. Le galion s’enfonçait lentement dans les flots. Les rescapés ne voyaient nulle trace de leurs comparses. Malgré l’effort, implacablement, ils étaient repoussés, éloignés, les hommes n’arrivaient pas à rapprocher la chaloupe du lieu du naufrage. Ils capitulèrent et perdirent tout espoir. Miguel della Quintaña craignait que la mer ne fût trop grosse pour l’embarcation et qu’elle ne puisse résister, et qu’inévitablement ils soient engloutis. Mais chaque fois qu’il croisait les yeux inquiets de sœur Angélique cherchant à être rassurés, il reprenait courage, cela ne pouvait être. Il lançait alors à la cantonade quelques mots d’encouragements. Ils ne détenaient pas de voiles, ils étaient contraints de ramer. Mais vers où ? La terre bien sûre, mais où était-elle ? À cette heure, ils n’auraient su le dire. Ils passèrent toutefois à l’action, le cœur gros comme des hommes marchant au supplice, en suivant les étoiles qui apparaissaient de temps à autre. Un peu avant l’aube, les forces les abandonnant, ils ramenèrent les rames et prirent un peu de repos. L’astre du jour se leva trouvant les naufragés ballotés quelque peu par la houle qui s’était calmée. C’est la chaleur qui sortit du sommeil l’aspirant Vizconde, l’ardeur du soleil brûlait sa peau de rouquin. C’était un miracle ! Il apercevait la côte, des goélands avec leurs cris gouailleurs volaient au-dessus d’eux. « — réveillez-vous, réveillez-vous, la terre ! Là ! » Ouvrant les yeux avec difficulté, le sel collant leurs paupières, ils regardèrent dans la direction, si les marins virent la ligne qui se dessinait, les autres se demandaient ce qu’ils étaient supposés voir. Le continent apparut d’abord comme une zone de l’horizon légèrement plus sombre, à se méprendre et à confondre avec un nuage noir. Après avoir recommandé leurs âmes à Dieu, ils se mirent à ramer de toutes leurs forces vers la terre où déjà le vent les poussait. S’ils ne ressentaient pas la faim, la soif leur devenait intolérable. Le rivage était-il du roc ou du sable, était-il plat ou escarpé, ils l’ignoraient ? Ils ne leur restaient qu’une faible lueur d’espoir, celle d’atteindre une baie, une embouchure de fleuve, où par un grand bonheur, ils pourraient faire entrer leur barque. Mais rien de tout cela n’apparaissait, à mesure qu’ils approchaient de la plage tant désirée, entraînés par la marée montante. Après avoir ramé, ou plutôt dérivé pendant une lieue et demie, à ce qu’ils jugèrent, une haute vague, s’élevant comme une montagne, vint, en roulant à l’arrière de leur embarcation. Elle saisit la chaloupe avec tant de furie que d’un seul coup, elle chavira jetant ses passagers loin, séparés les uns des autres, en leur laissant à peine le temps de dire « ô mon Dieu ». Ils furent tous engloutis en un instant.

*

Sœur Angélique perdit son sang-froid empêtré dans ses vêtements, elle se débâtit ne sachant si elle descendait ou si elle s’élevait dans l’onde. Ses pensées étaient confuses, ses sens n’avaient plus de repères, elle ne pouvait se délivrer des flots pour prendre respiration. Elle paniqua. Elle arracha sa guimpe qui se collait sur son visage. Elle remonta à la surface et aspira un grand coup. Elle s’efforça de gagner le rivage, le poids de ses robes la handicapait. Elle enleva ce qu’elle en put. Elle commença à lutter avec le courant, elle remercia son frère de lui avoir appris à nager lors de leurs jeux d’enfants. Elle avait l’impression de s’éloigner de la berge, elle allait se décourager, se laisser couler, quand elle entendit la voix douce, mais ferme de sa mère. « — Nous voulons, nous pouvons, nous pouvons, nous devons ! » Elle devait délirer, mais elle l’écouta. Elle réagit, se fit flotter comme une planche pour reprendre son souffle, et là, elle sentit le courant de la marée, il l’entraînait vers la côte. Une vague la porta ou plutôt l’emporta sur une longue portée vers le rivage, et celle-ci se répandit puis se retira, la laissant presque à sec, mais à demi asphyxiée par l’eau qu’elle avait avalée. Se voyant au plus près de la terre ferme qu’elle ne s’y était attendue, elle eut la présence d’esprit et assez de force pour se dresser sur ses pieds. Une autre vague revint et l’enleva. Elle lutta et sentit que c’était impossible. Elle observa le flux s’avancer derrière elle furieux et aussi haut qu’une grande montagne. Elle n’avait ni le moyen ni l’énergie de combattre cet ennemi. Sa seule ressource fut de retirer tout ce qu’il la gênait encore de retenir son haleine, et de s’élever au-dessus de l’eau. Elle espérait ainsi être portée par elle. Elle appréhendait par-dessus tout que le flot, après l’avoir transportée, en venant, vers le rivage, ne la rejetât dans la mer en s’en retournant. La vague s’enroula sur elle-même et l’ensevelit tout d’un coup dans sa propre masse. Elle se retrouva charriée avec une violence et une rapidité extrêmes à une grande distance du côté de la terre. Elle bloqua son souffle, et elle nagea de toutes ses forces. Faute de respiration, elle s’affola quand elle pressentit sa remontée. À son soulagement, sa tête et ses mains percèrent au-dessus de l’eau. Elle tint bon, devinant que la lame étalée commençait à se retirer, elle coupa à travers les vagues et elle reprit pied. Miguel della Quintaña l’attrapa à bras le corps. Il l’avait précédée et l’avait aperçue se débattre dans les vagues. Affolé, il était revenu la chercher. Il la calma, lui laissant reprendre haleine, et attendit le reflux. Puis, prenant son élan, de l’eau jusqu’à mi-cuisses, il l’emporta vers le rivage. Empêtrée dans ses robes alourdies d’humidité, le fort courant la fit tomber. Il la releva et voyant le retour des vagues, qui allaient les envelopper, il résolut de se cramponner à un rocher qui affleurait du bord de la côte. Retenant son haleine, il l’avait coincée entre lui et la paroi, et attendit que les vagues se retirent. Comme la terre était à proximité, les lames ne s’élevaient plus aussi haut, il reprit sa course portant plus qu’il entraînait sœur Angélique. Ils se rapprochèrent tellement de la rive, que la nouvelle vague ne les engloutit pas assez pour les emporter. Après un dernier effort, ils parvinrent sur la plage. Ils étaient délivrés de tous périls et à l’abri de toute atteinte de l’Océan.

Ils s’écroulèrent épuisés sur le sable blanc. Sœur Angélique commença à regarder le ciel et remercia Dieu de l’avoir sauvée. Son soulagement était si vif qu’elle était au bord de l’extase, l’homme se pencha vers elle pour vérifier que tout allait. Elle se redressa et l’embrassa sans vraiment savoir ce qu’elle faisait, simplement parce qu’elle vivait. Il lui rendit le baiser et pleurait comme un enfant de la sentir dans ses bras pleine de vie. Elle ferma les yeux, il la porta tout en lui parlant doucement pour la rassurer. Il la posa au pied d’un arbre et lui conseilla de dormir. En fait, se pressentant en sécurité dans les bras de l’homme, c’était ce qu’elle accomplissait déjà.

Son esprit soulagé, il commença à regarder autour de lui, cherchant les passagers de la chaloupe. Ils avaient échoué dans une petite baie, ils y étaient seuls. Il laissa sœur Angélique à l’ombre se reposer et décida d’aller voir plus à l’Ouest s’il ne trouvait pas d’empreinte des supposés rescapés. Rien, il avait beau marcher, il n’y avait aucun vestige d’un naufrage sur ces rivages, quand il atteint le bout de la crique, il découvrit une plage sans fin de sable blanc bordée de palmiers et autres essences, malgré ses espérances, elle était déserte et vierge de toute trace humaine. Il revint sur ses pas.

Marie-Angélique Cambes-Sadirac

Marie-Angélique comprit dans les yeux de l’homme qui la regardait à quoi elle ressemblait, ou du moins le crut-elle. Elle ne portait plus que, pour tout vêtement, sa cotte de lin sur sa chemise de coton fin, le tout encore humide. Ses robes collaient à son corps. Ils dessinaient les courbes de son anatomie, laissant paraître les moindres contours. Là où la sœur voyait l’indécence, lui contemplait la beauté d’une silhouette déliée, mince et longue. Elle se recroquevilla pudiquement. Il lui sourit ému et détourna le regard. Elle rajusta ses mèches de cheveux auburn qui s’échappaient de son bonnet, seul reste de sa coiffe d’Ursuline. Les yeux baissés, la réverbération la gênait, d’une voix légèrement éraillée, elle lui demanda où se trouvaient leurs compagnons.   « — Je ne sais pas, je suis allé voir de ce côté, aucune trace, rien. Nous allons nous diriger dans l’autre sens où nous aurons peut-être plus de chance. Vous vous sentez de marcher ?

— Cela va aller, ne vous inquiétez pas. » Elle releva les yeux et rencontrant ceux de l’homme, elle rougit au souvenir de son abandon. Elle rejeta sa pensée, ne voulut pas l’analyser, elle estima que ce n’était pas le moment. Elle se leva, sa robe était sèche, et elle jugea son ampleur suffisante pour cacher son corps. Il se mit à marcher d’un pas ferme, elle le suivit, intimidée de se retrouver seule avec lui. Une gêne s’était infiltrée entre eux, celle du baiser ; ni l’un ni l’autre ne le regrettaient, mais ils savaient qu’il n’aurait pas dû être. Et ils avaient compris qu’il confirmait un sentiment réciproque qui les effrayait, car contre nature. Marchant derrière lui, elle ne pouvait s’empêcher d’examiner le dos du Second. La silhouette athlétique, grand de taille,  large de carrure, les cheveux châtains tombant sur ses épaules, elle prit conscience que pour la première fois elle le voyait sans perruque. Elle finit par le rattraper malgré ses enjambées. « — don della Quintaña si vous voulez que je vous suive, il va falloir ralentir, ou alors vous allez me perdre.

— Oh ! Excusez-moi ma sœur, je n’avais pas réalisé. » Elle lui sourit, avec un pincement au cœur au rappel de son sacerdoce. Ils marchèrent au bord de l’eau là où le sable se révélait plus ferme, ils arrivèrent à l’autre extrémité de la baie. De la pointe, à perte de vue, ils virent la plage entre mer et palmiers qui s’étalaient devant eux à l’infini. Scrutant au loin ils perçurent du mouvement. Un groupe d’humains ? Des rescapés ? Ils n’étaient sûrs de rien. Ils se mirent à presser le pas. Plus ils avançaient plus leurs doutes s’effaçaient. C’était bien les leurs. Deux hommes portaient un troisième vers la lisière de la palmeraie qui bordait le littoral. De l’ombre des arbres surgit les cris de joie des petites Pérez y Montilla, elles se précipitaient vers eux hurlant le nom de sœur Angélique. En même temps derrière elles, ils virent sortir dans la lumière les autres rescapés. Sœur Angélique se mit aussi à courir vers les fillettes. Elle les serra sanglotant de soulagement. Madame de Génoll s’avança vers eux, suivie de son époux, et prit dans ses bras la sœur, tous pleuraient de bonheur. Dans le chavirement de la chaloupe, ils n’avaient perdu que l’un des matelots. Doña Castaño était assise contre un palmier avec ses deux petits garçons miraculeusement sauvés du drame, elle n’avait pas lâché la main de l’aîné et avait été projetée avec lui sur la plage. La nourrice noire avait été retrouvée, bien plus loin, inconsciente, avec le tout petit qui hurlait toujours dans ses bras. Dolorès, la nourrice des filles, n’avait pas émis un mot depuis qu’elle était sortie de la mer, jurant dans son for intérieur que plus jamais elle ne remettrait les pieds sur l’eau. Quant à l’homme porté, c’était l’aspirant Javier Vizconde. Il avait été assommé par la chaloupe à laquelle il s’accrochait, mais avait été entraîné avec elle par la marée jusqu’à la terre, ce qui lui avait évité la noyade. Le deuxième matelot et le chirurgien le ranimaient à l’ombre. Sœur Angélique réalisa tout à coup que le père Sanchez n’était parmi eux quand elle entendit. « — Ma sœur, vous devriez avoir honte de vous présenter à nous dans cette tenue ! » Tous se retournèrent vers lui interloqués. « — mon père, c’était ça ou la noyade, je me suis permis de faire un choix ne vous en déplaise. De plus, je pense que ma mise est encore décente et ne dévoile pas grand-chose de ma personne ! Et je vous prierai de bien vouloir vous occuper uniquement de nos âmes en cette heure ! » Sous le ton autoritaire, le père en resta les bras ballants. Une Cambes-Sadirac n’allait pas se faire houspiller par un ecclésiastique sorti dont on ne sait où. Si d’habitude sa modestie ne tenait pas compte de son lignage, la semonce déplacée avait chatouillé un orgueil qu’elle ne se connaissait pas. Décidément, ce voyage lui apprenait bien de choses sur elle-même, et des plus troublantes. Tous regardaient la sœur, tout aussi surpris par sa réponse que par son ton. Ils apprécièrent en ce moment difficile l’assurance, démontrant une force d’âme dont tous avaient bien besoin. De plus, ils étaient d’accord avec elle, ce que perçut tout de suite le père aussi ne rajouta-t-il rien.

Le Second fit le point sur leur état. Il n’était pas fameux. Son moral était tombé, ils n’avaient rien à manger ou à boire pour se réconforter. Quant aux armes pour y remédier afin de chasser ou se défendre, il comptabilisa quatre couteaux, deux sabres et un briquet-couteau, objet de collection que détenait Javier Vizconde, pour allumer sa pipe. Il ne savait même pas où ils étaient. Ils ne pouvaient avoir comme perspective que celle de mourir de faim ou d’être dévoré par les bêtes féroces. Aussi sursauta-t-il quand il entendit la voix douce, mais ferme de sœur Angélique. « — Je suppose que nous allons tout d’abord, nous reposer, mais ensuite par où partirons-nous, car bien évidemment personne ne viendra nous chercher. » Il la regarda, cela lui réchauffa le cœur, bien sûr il fallait se battre, ils n’allaient pas attendre la mort. Au souvenir des cartes, il annonça que d’ici une heure, ils fileraient vers l’Est, parce qu’il n’était pas question de s’enfoncer dans la palmeraie. 

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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La Palmeraie / De tempête en tempête chapitre 28 (1ère partie)

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Chapitre 28

La traversée de sœur Angélique

Juillet 1793

Marie-Angélique Cambes-Sadirac

Le “Royal Madrid “.

Elle leva les yeux vers l’immense vaisseau au sein duquel elle allait embarquer. Le nègre enturbanné qui lui servait de proue semblait dans un grand éclat de rire se moquer d’elle. Elle trouvait le galion colossal, mais elle devait bien admettre qu’elle n’en avait jamais vu d’autres. La mère supérieure avait fait le nécessaire pour qu’elle puisse faire la traversée dans les meilleures conditions et lui avait souhaité froidement et brièvement adieu. Marie-Angélique Cambes-Sadirac, alias sœur Angélique, était arrivée en chaise jusqu’au port. Comme elle n’avait sympathisé avec personne au couvent, aussi nul ne l’accompagnait. Ces quelques semaines dans le cloître espagnol l’avaient trouvée plus seule que pendant tout le reste de sa vie ; même lors de la traversée des montagnes pyrénéennes, elle ne s’était jamais sentie autant isolée qu’entre les murs austères de l’abbaye de San Sébastian. Parce qu’elle était Française et n’était pas amenée à demeurer dans les lieux, aucune des moniales n’avait cherché à tisser des liens. Elle n’en avait pas vraiment souffert, les temps lui procuraient d’autres préoccupations. À peine arrivée, elle avait écrit à sa tante pour lui annoncer son départ vers la Louisiane. Elle espérait que la lettre atteindrait la Suisse, et que par retour une réponse lui parviendrait lui donnant des nouvelles de son frère et de ses sœurs. A regret, elle partait sans avoir reçu de courrier.

Royal Madrid

Au pic du soleil de midi, en cet été resplendissant, elle fut donc déposée devant le navire de ligne avec son maigre bagage composant la garde-robe d’une ursuline. Ayant dû tout laisser dans son couvent de Haute-Garonne, elle l’avait reconstitué petitement. Comme beaucoup de bâtiment de commerce, le “Royal Madrid “ était un ancien voilier de guerre, que la compagnie propriétaire avait, par rentabilité, mis sur la route des Caraïbes et du Nouveau-Mexique.Il avait été allégé d’une partie de son artillerie pour faire place à la cargaison et n’utilisait qu’un équipage restreint, une cinquantaine de marins tout au plus, en plus des officiers.Elle était très impressionnée. Elle suivait, fataliste, l’objectif décidé au départ de sa migration. Mais, si à sa vue, elle ressentit un émerveillement devant l’océan majestueusement grandiose qui s’étalait à l’infini, au moment de monter à bord du navire, elle était surtout apeurée à l’idée de le traverser. Il lui fallait toute la ferveur de sa foi pour ne pas renoncer à ce voyage. Elle aspira un grand coup et mit le pied sur la passerelle. Malgré l’amarrage, le bateau tanguait au rythme du flot qui se brisait contre la levée du quai. Cela ne la rassura pas. Courageusement, elle traversa se disant qu’une fois sur le pont cela irait mieux. Sur le tillac, un officier observait la sœur monter à bord avec un air ironique et attendait qu’elle se trouvât à sa hauteur pour se présenter. Contrairement à son espérance, elle sentit le bâtiment bouger sous ses pieds ; son estomac se souleva. Elle se domina. Quand elle croisa le regard amusé de l’homme, elle ne cilla pas et plongea ses yeux verts dans les siens les lui faisant baisser. Bien sûr, cela manquait de modestie, mais c’en était trop. Dans un parfait Castillan, elle donna son nom. Elle parlait cinq langues, l’apprentissage de celles-ci lui avait toujours plu, elle en aimait la gymnastique intellectuelle. Elle avait profité du passage ou de l’installation de sœurs étrangères pour les assimiler et les pratiquer, mais n’avait jamais pensé que cela lui servirait en dehors de l’enseignement. Reconnaissant en elle un sang digne de se baisser, il se courba pour la saluer. « — Miguel Della Quintaña, second sur le vaisseau le Royal Madrid, nous vous attendions, Madame. Le capitaine Alvarez-Pignero ne saurait tarder. Je vais vous conduire dans vos quartiers, notre départ est prévu avec la marée montante, soit dans environ deux heures. » Il la précéda, atteignit le premier étage du château arrière, puis sur le second, se dirigea vers le fronteau de la dunette qui défendait les deux coursives contre les paquets de mer. Il ouvrit l’une des portes en bois avec dans le haut un hublot de verre épais cerclé de cuivre. Il avança dans le passage au revêtement d’acajou qui s’enfonçait dans les profondeurs du navire avec à sa suite sœur Angélique de moins en moins réconfortée. Sa cabine se situait en partie au-dessus de celle du capitaine. Cette dernière s’étendait sur la largeur du vaisseau alors que la sienne en occupait le tiers avec toutefois vue sur le sillage et accès à la galerie de poupe. Le second lui assura que c’était une des meilleures du bâtiment, ce qu’elle voulut bien admettre. Laissée seule, elle s’assit sur sa couche montée sur une commode à quatre tiroirs et fixée au sol comme tout le mobilier. Accablée, elle avait envie de pleurer. Bien sûr, les désirs de Dieu étaient insondables, mais elle aurait bien aimé, à ce moment-là, comprendre pourquoi il la plaçait devant tant de difficulté. En quoi avait-elle mérité toutes ses adversités ? Mettre sa foi à l’épreuve ? Pourquoi ? N’était-elle pas assez forte ? Il est vrai qu’elle n’avait pas été réellement appelée, la mort de sa mère l’avait guidée vers le couvent, sa sécurité l’y avait fait rester. Personne ne s’était véritablement posé la question de savoir si elle avait la vocation, pour l’église c’était une dot de plus qui entrait dans son giron, pour son père, c’était la meilleure réponse à l’avenir de sa fille. Bien que jolie fille et avec le temps belle femme, elle ne s’avérait point coquette et ne se souciait pas de se savoir attirante. N’ayant croisé que peu d’hommes, leurs regards ne l’avaient pas renseignée d’un atout dont elle n’avait que faire. L’union matrimoniale n’était pas pour elle et de toute façon son père n’aurait pu marier deux filles, il n’en avait pas eu les moyens. Elle vivait en sécurité dans le cloître. Elle en avait fait sa maison, son refuge. Elle en aimait la paix, le recueillement. Elle appréciait que rien ne bouge, ou peu. Les nouvelles de sa propre famille et leurs rares visites lui avaient suffi. Elle avait contribué à leur vie de manière épistolaire. Elle avait su le faire avec opportunité puisqu’elle avait découvert en la personne de Madame de Maubeuge la solution à l’avenir de sa benjamine, Antoinette-Marie, qu’elle rejoignait, ce qu’elle n’avait jusqu’alors jamais envisagé.

Ses activités tournées vers l’enseignement lui avaient permis de participer de façon pertinente au fonctionnement du couvent. Elle s’était attaché à certaines de ses élèves à qui elle avait appris le latin et pour certaines l’anglais et l’italien. Ses connaissances linguistiques avaient attiré dans leur maison de jeunes filles de noblesse étrangère étendant la notoriété de son couvent et ce qui lui avait assuré une place respectée en son sein. Mais cela était loin maintenant. Avec les mouvements révolutionnaires, elle avait vu à l’intérieur même du cloître sa paix, sa sécurité, son équilibre branler puis s’écrouler. Avec le temps, elle avait appris que les membres de sa famille eux-mêmes se trouvaient emportés par la tempête qui la menait aujourd’hui vers l’inconnu. Cela lui faisait peur, elle n’était pas prête ou tout du moins elle ne se sentait pas prête. Une voix intérieure lui rappelait qu’elle n’avait pas été plus préparée à franchir le massif montagneux de la frontière qu’à traverser l’océan. Mais elle se refusait cet argument, elle n’avait  pas eu le loisir d’y réfléchir.

Elle finit par percevoir, au-delà des craquements de la structure, les préparatifs de départ. Le navire appareillait et quittait le port. Il n’était plus temps de réfléchir, il devait admettre la situation, ne pas se laisser aller. « Qui volt, potest, qui potest, debet » ; « nous voulons, nous pouvons, nous pouvons, nous devons » ; la devise familiale, celle des Cambes-Sadirac, retentit dans sa tête et lui redonna le courage qui lui manquait. Elle se leva et monta sur le château arrière comme on se rend à la bataille. Elle se dirigea jusqu’au bastingage, s’appuya sur la main courante en acajou et regarda sortir précautionneusement le “Royal Madrid » de la baie de San Sébastian. Contrairement à ce dont elle présumait, en fait, elle n’y avait pas réfléchi, il précédait un autre navire et deux le suivaient. « — Nous ne partons jamais seuls, Madame. » Elle sursauta, pensant que personne ne faisait attention à elle. Elle sourit à l’homme qui s’adressait à elle, c’était le second Della Quintaña. « — Cela est pour notre sécurité, groupés nous sommes plus forts, vous avez derrière nous “ el Marruecos “ et devant “La Mercedes” et “ el Tradiçáo “. Le “Royal Madrid “ détient le plus gros tonnage ; si cela ne vous ennuie pas Madame, mon capitaine aimerait vous être présenté. »

Le commandant Alvarez-Pignero possédait la morgue de l’hidalgo, brun, le teint olivâtre sous sa perruque poudrée. Mais contre toute attente, sa froideur s’effaça devant la sœur, et avec chaleur il l’accueillit, s’excusant de son absence à son arrivée. Il l’invita, comme il se devait, à sa table pour le soir même, après s’être enquis de son confort. Elle le remercia pour sa courtoisie, cela mettait un baume à son désarroi. Comme le quartier-maître prenait la barre, il la saisit par le bras, la guida vers le bastingage et continua à converser avec elle. Il en vint à lui expliquer que son neveu, un dénommé Francisco Leopardo, était aussi implanté en Louisiane et qu’à cette heure, il était économe dans une plantation, qu’il n’avait pas de nouvelle depuis son dernier séjour et qu’il comptait bien profiter ce voyage pour constater son avancement. Il finit par s’excuser afin de suivre les ordres qu’il donnait. Elle ne fut pas surprise des épanchements spontanés du capitaine, souvent instinctivement, les gens lui confiaient leur souci premier. Elle alla s’installer sur un banc à claire-voie accolé au fronteau, de là elle examina l’ensemble du navire et découvrit, qu’elle n’était pas la seule passagère. Accoudé au bastingage, se tenait un couple de personnes âgées dont elle n’avait pas remarqué l’arrivée pendant son échange avec le commandant et qui ne quittaient pas des yeux la terre qui s’éloignait. Sur l’étage au-dessous courrait, derrière un enfant trottant à peine, une jeune femme, qui parlait en même temps à une nourrice noire portant dans les bras un chérubin blond. Parvint jusqu’à celle-ci un individu dont elle déduit que ce devait être le mari et le père. Concentrée sur son observation, elle ne perçut pas l’homme qui se présentait à elle, ce fut son ombre qui lui indiqua sa présence, elle ne l’avait pas entendu. « — Oh pardon mon père, je ne faisais pas attention ! » Elle se leva pour le saluer.

« — Ce n’est rien ma fille, rasseyez-vous ma sœur, je suis le père Sanchez et servirai d’aumônier pendant notre voyage.

— Je suis sœur Angélique des Ursulines de Grenade en France.

— Je sais mon enfant, j’ai appris par notre capitaine que vous alliez jusqu’en Louisiane rejoindre votre couvent, ma sœur.

— Oui, c’est un fait mon père. » Il était laid, rien dans son visage ne paraissait symétrique et elle ne put s’empêcher de se dire que ses pensées devaient être de même. Tout en lui souriant poliment, elle jugea que décidément ces jésuites étaient très curieux et très vite renseignés. Il s’installa à ses côtés et ce qui suivit le lui confirma. « — Le couple d’un certain âge que vous voyez appuyé au bastingage est Monsieur et Madame de Génoll, des Français qui comme vous fuient cette horrible révolution. » Ce père l’agaçait avec ses certitudes suffisantes, comme s’il pouvait comprendre ce que c’était de quitter son pays quand rien ne vous autorise d’autres choix. Elle lui aurait bien tourné le dos, mais cela aurait été de mauvais augure pour la suite de la traversée, alors elle prit son mal en patience. « — Quant au couple qui joue avec leurs enfants sur le pont ce sont don Andrés Castaño et son épouse, ils sont planteurs en Louisiane, ils accompliront avec nous le voyage jusqu’à la Nouvelle-Orléans. 

— Nous avons donc la même destination ? Laissa-t-elle échapper, cachant de son mieux sa contrariété.

— Oui, je rejoins le Père Antonio de Sedella afin de le décharger de sa tâche et de reprendre la cure de l’église Saint-Louis. »

Elle se doutait bien qu’il ne lui disait pas tout, mais cela ne la regardait pas. Elle découvrit à la table du commandant d’autres passagers ainsi que d’autres membres de l’équipage, deux autres seconds, Pascual Hermoso et Emesto Lécumberry, les aspirants Leandro Pontes y Horcas et Javier Vizconde, et Flavio Haristouy, médecin-chirurgien. Le capitaine réunissait, en tout, une vingtaine de convives en majorité espagnole pour manger. L’essentiel des voyageurs partait pour la Louisiane et quelques-uns pour La Havane où une escale était prévue.

*

Le “Royal Madrid “ et ses comparses se dirigèrent vers le Sud, en direction des côtes d’Afrique, avant de s’orienter vers les Caraïbes ; depuis Christophe Colomb, le trajet avait peu changé pour les navires espagnols. Les quatre galions n’avançaient guère, le vent ne soufflait guère, il s’en fallait de peu pour qu’ils ne soient point encalminés. Très vite, il s’avéra qu’ils étaient partis trop tôt. Les alizés qui devaient les pousser du Nord vers l’équateur ne se trouvaient pas à leur rencontre. Les commandants des bâtiments choisirent de détourner leur route, les vents contraires les ralentissaient trop et risquaient de leur faire épuiser leurs vivres avant d’arriver à destination. Cela pouvait entraîner des complications, notamment des tumultes dans l’équipage qui serait le premier rationné. Ils prirent la décision d’aller relâcher à l’île de Madère dans le port de Machico. Le capitaine Alvarez Pignero fataliste, partant du juste principe que l’on ne pouvait aller contre les desseins de Dieu, vanta les beautés des lieux à ses passagers. Ceux-ci découvrirent les quais et les entrepôts bâtis à flanc de coteau dans une large crique s’ouvrant, au sud-est, sur l’océan Atlantique. Il protégeait une flotte nombreuse essentiellement formée de navires portugais et anglais. Les premiers, en partance pour les côtes d’Afrique et leurs comptoirs, reconstituaient leurs vivres dans leurs terres, quant aux autres, ils pratiquaient la même chose avec l’accord du roi du Portugal, mais ils se partageaient ensuite entre les cotes des deux côtés de l’Atlantique.

île de Madère

En attendant que les vents tournent et les mènent vers La Havane dans un temps espéré par tous le plus court possible, les navires espagnols, leurs équipages et leurs voyageurs patientèrent tout en s’approvisionnant. Ils furent conviés à séjourner à terre au sein du « Forte de Nossa Senhora do Amparo » à la condition d’être toujours prêts à partir dans un laps de temps le plus bref, car dès que les vents se lèveraient ils appareilleraient. La redoute de forme triangulaire servait à se défendre des pirates anglais, hollandais et d’Afrique du Nord, aussi la plupart des passagers cautionnèrent. À la différence de ceux-ci, sœur Angélique préféra demeurer dans sa cabine allant à l’encontre des conseils du père qui lui désirait accepter l’invitation. Mais malgré l’obstination de celui-ci qui arguait une meilleure sécurité du lieu contrairement au voilier, elle ne voulut rien entendre. Elle ne fut pas la seule, le couple âgé de français, les Genoll, les colons louisianais, les Castaño et un couple avec leurs deux fillettes, les Pérez y Montilla, firent de même. Le père Sanchez se sentait responsable hiérarchiquement de l’ursuline, contrarié, il resta à bord, la mort dans l’âme.

Dès les premiers jours du voyage, Sœur Angélique prit des habitudes avec eux. Elle avait tout d’abord consenti de s’occuper d’Alejandra et d’Antonieta, respectivement âgée de dix et douze ans, au soulagement de doña Pérez y Montilla, leur mère. Celle-ci avait de terribles migraines ; sœur Angélique soupçonnait plutôt un sentiment de dépression. La nourrice, qui avait suivi la famille, Dolorès, souffrait du mal de mer, et n’était pas en état de se lever de sa couche. Devant ce dilemme, la sœur ursuline avait été d’un grand secours, d’autant que le père Sanchez, qui avait intercédé pour elle, avait assuré de son acceptation. Sœur Angélique appréciait ces moments avec les fillettes, qu’elle estimait intelligentes et curieuses. Cela la distrayait de ses préoccupations. Elle porta son enseignement sur la lecture et l’écriture, sur un renforcement du latin qui pour elle était la colonne vertébrale de toutes langues et dans l’apprentissage du français que les petites filles baragouinaient un peu. Leur mère avait insisté sur l’instruction de cette langue. Son mari et elle rejoignaient son frère qui faisait partie de l’entourage du gouverneur de la Nouvelle-Orléans et entre gens de la bonne société, on se devait de s’exprimer en français. Sœur Angélique avait souri à la demande, car elle savait le gouverneur d’origine française bien que représentant de l’Espagne, et qui plus est en Louisiane le Français était plus parlé que le Castillan.

Après le repas de midi, il était d’usage de se retrouver, les hommes jouaient aux cartes tout en conversant, les femmes prenaient leurs ouvrages ou leurs livres. Sœur Angélique avait déniché plusieurs livres dont un sur l’histoire de la Louisiane d’Antoine-Simon Le Page du Pratz et plusieurs traités sur les voyages des conquistadores au Nouveau-Mexique. Elle ne se lassait pas de les lire découvrant ce pays dans lequel elle allait vivre désormais. Les jours de beau temps, au milieu de l’après-midi la gent masculine abandonnait l’usage de la grande chambre, la salle à manger du capitaine, aux dames pour une collation. Madame de Génoll profita de ce moment pour répondre à doña Castaño qui avait laissé ses deux petits garçons à leur nourrice. Elle confia sa destinée tout en touillant dans sa tasse de café. « — mon époux et moi sommes du hameau de Saint-Paul situé sur la rive droite de l’Adour, à hauteur de la ville de Dax. Nous y détenions une belle demeure dont mon mari avait hérité d’un de ses oncles. Elle datait du temps du roi François 1er. Il était le dernier-né de sa famille, mais avec pour complément à sa fortune ma dot. Bon gestionnaire, il nous faisait vivre correctement, mais sans ostentation, du revenu de nos métairies et de deux moulins que nous possédions entre Saint Paul et Magescq. Nous n’avons eu qu’un fils, et sans le vouloir celui-ci avec son courage, sa témérité et je dois bien le reconnaître son arrogance, nous a apporté le malheur. Lorsque l’on a arrêté notre roi à Varennes, il a crié haut et fort que c’était une honte et qu’il allait rejoindre les princes en dehors des frontières pour revenir châtier les mécréants. C’est ce qu’il accomplit dans les jours qui suivirent. À ce jour, nous sommes sans nouvelle… enfin un soir, un de nos valets arriva en courant nous prévenir que le comité municipal de Dax venait nous appréhender. Oh ! Ce ne fut pas vraiment une surprise, mon conjoint précautionneux avait déjà mis nos économies dans la Banque Royale d’Espagne, je suis moi-même d’Aragon, je suis née Esperanza Daroca Calamocha y Gálvez. » Elle avala son café d’un coup et tout en souriant tristement elle reprit. « — C’est ronflant comme nom, mais cela ne m’a guère servi. Je suis la benjamine de six filles et si je n’ai pas fini au couvent, excusez-moi ma sœur, c’est uniquement, car mon époux a fait sa demande alors qu’il passait dans notre fief familial et ne réclamait pas grand-chose pour ma dot. Enfin tout ça pour dire, que nous n’avons pas attendu l’arrivée de la garde, nous nous sommes emparés de nos derniers biens transportables et avons fui vers la mer.

— Mais vous étiez sûr de votre homme et de la véracité de ses assertions ? intervint doña Castaño prise par l’histoire, comme une enfant par un conte de fées.

— Malheureusement, oui ! Alors que nous nous situions déjà loin nous aperçûmes notre demeure en feu… tant d’années de bonheur dans les flammes, ce fut un vrai serrement de cœur. Voyant la pauvre femme s’imprégnait de son souvenir, sœur Angélique relança la conversation et lui demanda comment elle avait quitté la France. — Contrairement à vous, ma sœur, nous avons rejoint l’océan. Les routes sont désertes dans nos forêts, il ne faut toutefois pas avoir peur des brigands, mais dans notre malheur, nous avons eu de la chance. Notre valet, qui nous servait de cocher pour l’heure, nous fit embarquer dans une gabarre de pécheurs. Évidemment, monnayant quelques louis ceux-ci nous ont conduits du côté espagnol. Mais là, je dois dire, alors que nous nous crûmes sauvés, ma famille pour toute aide nous a proposé d’immigrer en Louisiane avec par ailleurs une lettre de recommandation. J’ai été fort désappointée, j’avoue que j’avais espéré mieux. Remarquant qu’elle plongeait dans son désarroi doña Castaño reprit le flambeau des confidences. — Il est vrai que les familles sont parfois décevantes et désespérantes, voyez-vous, je suis de la ville de La Mobile. J’ai épousé Don Castaño, il y a de cela quatre ans maintenant. Mon mari lui demeurait dans la colonie du côté du lac Pontchartrain depuis dix ans et y avait fait prospérer une plantation de canne à sucre dont une partie des revenus incombait aux siens. Nous n’étions pas unis de trois mois, qu’il reçût d’Espagne une lettre lui enjoignant de s’en retourner au pays, son père se mourrait. La personne qui lui écrivit lui conseillait d’être là à l’heure de son décès, afin de ne point être spolié de son héritage. Nous avons donc fait nos bagages, je dois bien le dire pour moi à contrecœur, car je n’avais jamais quitté la Louisiane. Et bien, mon beau-père mit plus de temps à mourir que prévu. De plus, les avocats furent si longs à rendre justice à mon époux que des cousins voulurent le déposséder de sa plantation. Pendant cette période vinrent au monde mes deux fils sur le sol espagnol. Enfin, nous voilà sur le retour. » Les confessions des unes et des autres, sœur Angélique ayant raconté sa propre histoire succinctement, rapprochèrent les trois femmes dont les âges et les conditions étaient fort différents. 

*

Miguel della Quintaña

Le premier jour dans le port de Machico, le capitaine Alvarez-Pignero proposa sa chaloupe pour aller à terre à sœur Angélique ainsi qu’aux quelques passagers restés sur le navire afin de prendre la peine de le visiter ainsi que ses alentours. Tous acceptèrent, l’attente risquait d’être longue et fort ennuyeuse. La ville qui s’étendait autour des quais était constituée de rues et ruelles tortueuses qui suivaient le relief de l’île montant vers ses monts, restes de volcans. Les maisons ordinairement modestes étaient peintes de blanc avec balcons et grilles en fer forgé, ce qui mettait en valeur la multitude de fleurs qui composaient les jardins des patios. En compagnie du second Miguel Della Quintaña et du père Sanchez, qui voyait d’un très mauvais œil l’intérêt évident du marin pour l’ursuline, le petit groupe de voyageurs partit visiter l’île et alla se recueillir à la capela dos Milagres. La chapelle, première église construite dans la région, exprimait l’austérité de la foi qui se passe de fioritures, celle des premiers chrétiens. Lorsque l’on y pénétrait, la paix y attendait le croyant. Sœur Angélique resta longtemps à prier au sein de la fraîcheur de l’édifice simple et accueillant. Elle ne fut pas la seule, si la plupart des visiteurs, voyageurs de passage, demandaient à Dieu une traversée clémente, Miguel Della Quintaña réclamait avec ferveur d’être délivré de l’attraction qu’il éprouvait pour l’ursuline. Le père Sanchez avait bien pressenti la chose. Miguel Della Quintaña séduit par la beauté naturelle de la none, sa douceur sans affectation, passait de plus en plus de temps en sa compagnie en dehors de ses obligations. Ils conversaient sur les sujets les plus divers, souvent en compagnie des autres passagers. Il ne comprenait pas pourquoi il éprouvait une attirance qu’il avait du mal à contenir, pour cette femme dont la mise monacale ne laissait guère entrevoir sa féminité. De son côté, sœur Angélique ne percevait aucune défaillance dans ses rapports avec le second et fut extrêmement choquée quand le père, tel un inquisiteur, vint partager ses soupçons. Elle le remit vertement à sa place, rappelant au prêtre qu’elle n’était pas sous sa gouverne et que la rectitude de leur comportement ne souffrait aucun doute. Mais de cet instant, elle vit avec un regard différent le bel homme qu’était le Second et fit attention à ne jamais se retrouver seule avec lui, bien qu’il n’eût jamais un geste déplacé. Une gêne s’installa entre eux renforçant leur questionnement, allant à l’encontre de l’intention recherchée, le désintéressement.

Les vents toujours contraires des jours suivants contraignirent les passagers à l’inaction, aussi les promenades se poursuivirent pour l’agrément de tous, les paysages de l’île étaient magnifiques et le climat était doux. Avec les autres voyageurs, ils déambulèrent sur les plages de galets et découvrirent dans une petite crique un rivage de sable noir. Ils prirent l’habitude d’y déjeuner à la grande joie des enfants qui pataugeaient dans une baïne laissée à marée basse. Tous pensaient la même chose, ils avaient l’impression de visiter le jardin d’Éden. Ils en apprécièrent les couleurs et les senteurs des jacarandas, des tulipiers du Gabon, des kapokiers ainsi que des fleurs bougainvillées, oiseaux de Paradis, anthuriums, proteas, arums, orchidées… C’est sur le bord de mer qu’ils perçurent le changement de direction du vent et avec la modification de temps. Doña Castaño rattrapa au vol son chapeau de paille, Madame de Génol ferma son ombrelle qui semblait vouloir se retourner. L’atmosphère se chargea de nuages de plus en plus sombres, ils se hâtèrent pour rassembler leurs affaires. Des rafales les pressèrent. Les premières gouttes d’eau annonciatrices d’averses leur firent rapatrier la chaloupe rapidement, ils ne se situaient pas sur le pont du « Royal Madrid » que le déluge s’abattait sur eux. Sur le port, tous les équipages s’activaient, les embarcations se remplissaient des personnes logées à terre, ainsi que les derniers marins. La pluie tombait avec de plus en plus de véhémence, le ciel s’était tellement obscurci qu’il faisait nuit en plein jour. La violence des eaux entraînait vers la mer des torrents de boue noire, charriant tout ce qu’elle trouvait. Dans la cabine du capitaine, les passagers ébahis regardaient à travers les portes-fenêtres de la grande chambre ce spectacle sans vraiment comprendre les suites catastrophiques pour l’île et ses habitants. Au milieu d’un craquement du ciel, les voiles furent tendues au son du cliquetis des cabestans malmenés, le navire bougea et s’élança enfin sur sa route. Ils s’éloignèrent rapidement des côtes de Madère suivis des trois galions.

*

Le trajet jusqu’à La Havane prit quatre semaines, il fut sans surprise. Le navire glissait sur un Océan calme, aux vaguelettes sans écume, sous un soleil étincelant, devant lequel des filaments blancs et délicats à l’aspect fibreux et à l’éclat soyeux rompaient la monotonie d’un ciel toujours bleu. Le voyage se déroulait sans plus d’incident et ne fut marqué que par le rituel du bonhomme tropique qui amusa beaucoup les enfants lorsqu’on les baptisa ainsi que leurs parents au milieu de la mascarade. Avec une bedaine énorme, vêtu de toutes les peaux de mouton et de toutes les jaquettes fourrées de l’équipage, le matelot désigné pour l’incarner présida aux divertissements du passage de la ligne au grand plaisir de tous qui appréciaient ce bouleversement à la routine. Plus les galions se rapprochaient de leur destination s’enfonçant dans l’été, moins la brise soulageait de la chaleur. Sœur Angélique se réfugiait au plus chaud de la journée dans sa cabine pour pouvoir ôter sa guimpe de lin blanc qui lui couvrait les côtés de la figure et une partie du torse. Pour plus d’aise, elle retirait sa robe de serge noire et s’allongeait pendant les heures les plus caniculaires, juste vêtue de sa cotte sur sa chemise. Elle avait déjà abandonné son jupon sous sa tenue souffrant par trop de la chaleur de plus en plus exténuante. Au crépuscule, elle s’attardait sur le pont, comme la plupart des passagers, pour profiter d’une illusion de fraîcheur, ils y bavardaient y attendant le sommeil. Un soir où le hasard avait retardé sœur Angélique sur le tillac plus que les autres, Miguel della Quintaña, qui effectuait son service, ne put s’empêcher de s’en approcher. D’une voix grave, un peu retenue, tendant la main vers un point précis, il rompit sa contemplation de la voûte céleste assombrie dans lequel une myriade d’étoiles jaillissait. « — Vous voyez dès que s’estompe le crépuscule, c’est d’abord le grand Hercule, souverain incontesté du ciel boréal qui apparaît entre la Lyre et la Couronne Boréale. » Elle frissonna sous la vibration des mots dont elle sentait le souffle sur son visage ; elle n’eut pas le courage de trouver une sortie pour s’en éloigner, elle le laissa poursuivre. « — sur la voûte se dessine la grande croix de la gigantesque configuration stellaire du Cygne. Là-bas, vous pouvez admirer les constellations de l’Aigle, de la Lyre, du Scorpion et du Bouvier. Comme chaque été apparaît dans son magnifique voile à l’aspect laiteux la Voie lactée. » Elle aurait aimé qu’il continuât. Elle était consciente que c’était inconvenant, parce que si rien dans leur attitude ne pouvait donner à redire, elle savait que le plaisir qu’ils ressentaient ne devait pas être. Elle n’eut pas besoin de chercher une échappatoire qu’elle ne désirait pas, le père Sanchez qui ne se situait jamais très loin arriva afin de les interrompre. Bien que contrariée de cette surveillance constante, elle ne fit rien paraître et profita de sa venue pour se retirer dans sa cabine. La promiscuité étant, plus le temps s’écoulait, plus les relations entre les voyageurs se renforçaient, les liens se nouaient et semblaient se serrer pour longtemps. Les seuls que la situation gênât étaient sœur Angélique et Miguel Della Quintaña, car l’attraction qu’elle avait pour le second devenait un martyr. Auprès de lui, elle oubliait ses craintes dans l’avenir. Ils ne pouvaient se passer de la compagnie de l’autre, mais s’évitaient de peur de faillir. Le peu de temps que son service le rendait libre, le second l’occupait avec les hommes à jouer aux cartes ou à converser avec eux, mais il ne pouvait s’empêcher de chercher dans son angle de vue la none. Elle-même instinctivement s’installait de manière à pouvoir l’apercevoir. Et s’ils se trompaient eux-mêmes, se mentant sans trop y croire sur leur désir, le père Sanchez, qui jugeait la sœur trop belle femme, lui ne se laissait pas berner et les surveillait à chaque instant. Mais ni l’un ni l’autre ne faiblissaient, ils respectaient de leur mieux la promesse de sœur Angélique faite à Dieu. Ils luttaient tous les deux contre leur engouement. Tourmentée par cette émotion qu’elle n’avait jamais connue et qu’elle parait d’amitié pour ne pas l’appeler amour, elle s’accrochait à ses vœux. Elle analysait, décortiquait, rejetait, amoindrissait ce sentiment qui quoiqu’elle en pensât était là, en elle. Quant à lui, il savait que ce qui avait éclos n’était pas que charnel, mais cela n’adoucissait pas sa douleur morale, qui si elle ne s’avérait que vénielle ressemblait à une souillure que son repentir avait du mal à effacer.

L’arrivée à La Havane fut un soulagement. L’activité due au ravitaillement, au chargement et au déchargement, ainsi qu’au débarquement des voyageurs qui s’arrêtaient là, opéra un heureux entracte à leur tourment, le navire resta trois jours dans la baie de La Havane. La ville était dans la mer des Caraïbes une place importante où des richesses extraordinaires s’échangeaient attirant la concupiscence. L’or, l’argent, la laine d’alpaga des Andes, des émeraudes de Colombie, l’acajou de Cuba et du Guatemala, le cuir de La Guajira, les épices, la teinture de campêche, le maïs, le manioc et le cacao se préparaient à partir pour l’Espagne, pour le bénéfice de quelques grosses fortunes. Sœur Angélique ne vit de la ville que les façades baroques aux couleurs vives qui bordaient les rues menant au couvent de Saint-Augustin dans lequel elle se rendit pendant l’escale. Elle y allait chercher le confort de l’âme, l’apaisement de ses tourments. Les autres passagers se réfugièrent dans les auberges ou chez des connaissances de connaissances. Miguel della Quintaña ainsi que Pascual Hermoso, tous deux seconds du « Royal Madrid », accompagnèrent leur capitaine qui séjournait chez le gouverneur, laissant Emesto Lécumberry, le sous-officier à la garde du navire. Lorsqu’ils revinrent à bord, ce fut pour repartir.

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 46

L’attente, Printemps 1792

Cambes-Sadirac Antoinette-Marie (George Romney
Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Après le déjeuner, Antoinette-Marie s’était alanguie sur les coussins d’une bergère cannée dans l’ombre de la véranda face au jardin. Celui-ci embaumait le riche mélange parfumé de ses multiples fleurs qui séchaient de l’averse du matin sous les doux rayons du soleil. La jeune fille profitait de la douceur exceptionnelle de la température de la fin du premier mois de l’année enveloppée dans une étole de soie crémeuse. Béarn et Navarre somnolaient à ses pieds comme à leur habitude. Elle laissait divaguer ses pensées tout en fixant les éclats de lumière sur l’eau de la fontaine dont le son la détendait. Elle avait laissé à l’abandon son livre qui l’ennuyait un tant soit peu. Écrite par l’abbé Prévost, « l’Histoire du Chevalier des Grieux et de Manon Lescaut » était trop romanesque à son goût pour être un rien réaliste. Le livre avait rencontré un certain succès même ici, malgré le peu de ressemblance entre la Louisiane imaginaire de l’écrivain et celle dans laquelle elle vivait. On aurait été bien en peine de trouver ici un désert pour y faire mourir l’héroïne. Elle supposait qu’elle n’était pas d’humeur, que son manque de concentration venait de ses tourments.

Elle venait d’apprendre la pendaison de Martin, l’esclave de Ladurant. Elle ruminait sur les conséquences de son enlèvement et ces injustices. L’esclave, qui pour avoir aidé son ravisseur dans ses manigances dans l’espoir de racheter sa liberté, avait été exécuté sans procès et avait été remboursé à son propriétaire confus de sa participation. La vendeuse quarteronne avait disparu, seule Marie Babin la savait à La Mobile. Maximilien François avait été exilé, par sa famille et les bons soins du Gouverneur, dans la province de Santander en Espagne, il avait rejoint le 3e bataillon d’infanterie de la Louisiane. Ce qui au premier abord aurait pu passer pour une gratification ne fit guère illusion dans la société orléanaise. Quant à Monsieur de Saint-Maxent, alité, il avait du mal à se relever de la crise cardiaque qui l’avait terrassé. Elle trouvait cela bien inégal comme justice. Après cette aventure qu’elle avait trouvée absurde, si c’en avait été les répercussions, elle était restée chez les Maubeuge, où elle se reposait et se montrait lors de festivités pour faire taire les ragots. L’annonce de la guerre contre les Indiens Creeks dans les Florides et le nord de la Louisiane l’y aida. Le départ des bataillons de jeunes créoles alimentait suffisamment les conversations pour qu’on oublie peu à peu son aventure.

Hormis les gens de maison, Antoinette-Marie était seule dans la demeure. La veille, Madame de Maubeuge avait accompagné ses enfants avec leur nourrice sur sa plantation dans la paroisse de Saint-Jacques. Fatiguée, Antoinette-Marie avait préféré rester à La Nouvelle-Orléans à

de Puerto Valdez juan felipe Marquès
juan felipe Marquès de Puerto Valdez

l’attendre au lieu de l’accompagner, elle ressentait un besoin de solitude. Monsieur de Maubeuge était à ses affaires qui l’avait mené jusqu’au Cabildo. Marie-Adélaïde et Georges Tremblay étaient rentrés à la Palmeraie après leur mariage. Elle en était là de ses pensées vagabondes quand Josépha vint à elle pour la prévenir de l’arrivée d’un visiteur. « – Ma’ame, être don de Puerto Valdez. » Sous l’œil interrogateur et désapprobateur de la gouvernante, la jeune fille se leva d’un bond. Elle remit de l’ordre dans les épaisseurs de linon blanc de sa robe à la chemise et rajusta autour d’elle son étole qu’elle drapa sur ses épaules. Son cœur battait toujours la chamade quand elle pénétra dans le salon où la gouvernante avait fait patienter le jeune homme. Il avait longtemps réfléchi à sa démarche que d’un côté, il trouvait incongrue, mais que son cœur guidait lui donnant des élans juvéniles qu’il n’avait jusqu’alors jamais ressentis et qui le désarçonnaient. Il était ému de la revoir seul à seul et lui trouva l’allure d’une nymphe, la mode à l’antique et son chignon aux boucles souples en accentuait l’impression. Tout en rougissant elle lui sourit et d’une voix qu’elle essaya de maîtriser, elle le salua. Depuis son sauvetage, elle l’avait croisé plusieurs fois, pas assez à son goût, à l’église Saint-Louis au service dominical, à un dîner suivit d’un bal, à un autre chez don Almonester Y Roxas son épouse ayant voulu avoir le compte-rendu de son aventure, à un bal du gouverneur où il avait fallu faire bonne figure, mais n’avait pu partager quoi que ce soit de vraiment intime avec lui au milieu de la foule. Il lui rendit son sourire et prit la parole. « – Bonjour madame de Thouais. » Prenant sur elle, elle répondit d’un air détaché. « – Il me semblait que nous en étions à Antoinette-Marie et à Juan-Felipe. » Elle espérait qu’il ne la trouvait pas trop dévergondée d’autant qu’elle le recevait sans chaperon. « – Cela me sied et me rendra plus facile ce que j’ai à vous dire ». La jeune fille perplexe restait figée devant lui. Elle réalisa alors qu’elle ne lui avait pas proposé de s’asseoir. « – Veuillez m’excuser, je vous laisse debout, prenez donc un fauteuil ! » Et montrant l’exemple, elle dégagea sa robe et s’assit dans une bergère près de la porte-fenêtre ouverte sur le jardin. Bien qu’il eut préféré rester debout, sa nervosité s’en accommodait mieux, il s’exécuta et reprit tout en fixant machinalement l’une des chevilles de la jeune fille qui était découverte. « – Je pense que vous allez me trouver un peu cavalier, aussi j’espère que vous me pardonnerez ». Antoinette-Marie se demandait où il voulait en venir. Il releva son regard et accrocha les grands yeux noirs surplombés de l’arc des sourcils foncés relevés de perplexité. La jeune fille s’empressa de les baisser. « – Voilà, comme vous devez le savoir les Indiens Séminoles ravagent la Floride. » La jeune fille qui était toute à la joie de partager un moment d’intimité avec l’homme qui faisait palpiter son cœur au risque de défaillir, ce qu’elle trouvait idiot, n’arrivait pas à se concentrer sur ce qu’il disait. Elle ne comprenait pas pourquoi il lui parlait d’Indiens et de la Floride. « – Je dois rejoindre mon régiment en partance pour le lac Pontchartrain et de là pour la région du poste de San Marco au nord des Florides » Antoinette-Marie releva les yeux vers ceux de son interlocuteur et ne put s’empêcher de porter sa main à son cœur qui se comprima, elle venait de comprendre, le jeune homme lui annonçait son départ. « – J’aurais aimé prendre le temps de vous faire la cour, mais cette guerre ne me le permet pas. De plus, je ne sais quand je reviendrai. » Elle rougit à ses mots et si ce n’avait été les convenances, elle se serait jetée dans ses bras, elle se trouvait décidément sotte d’être aussi impulsive. « – Je vous sais très courtisée, mais… mais pourriez-vous attendre mon retour pour me donner une chance ? »  Le silence emplit la pièce. Il allait partir, ce ne pouvait être, l’attendre, naturellement, qu’elle attendrait, tout ce qu’il voulait, tout se bousculait dans la tête de la jeune fille. D’un coup, elle se leva, le jeune homme surpris fit de même. « – Partir ! Mais vous ne pouvez pas !

– Mais je n’ai pas le choix !

– Oh mon dieu non ! Et ne réfléchissant pas plus, elle lui sauta au cou lui offrant ses lèvres. Il la serra à l’étouffer lui rendant son baiser. Elle le repoussa réalisant qu’elle s’était jetée dans ses bras. « – Oh excusez-moi, je ne sais plus ce que je fais.

– Non ! Ne vous excusez pas, je vous en prie, je me mets à espérer que vous m’attendrez, je puis partir le cœur léger.

 Elle ne se souvint pas de la suite, Esther avait amené de quoi se désaltérer, Madame de Maubeuge était rentrée sur cette entrefaite et les avait trouvés en tête à tête. Il n’avait pas voulu rester manger arguant son retour à la caserne où il était attendu par son supérieur. Elle était restée désemparée, assurée de ses sentiments à son encontre et du vide que causait déjà son départ. Elle commença alors à attendre des nouvelles de Floride.

*

Après avoir pénétré dans la passe, entre l’île Anastasia et le continent, Juan-Felipe découvrit du château arrière de son navire le Castillo San Marco et la ville de Saint Augustine alanguie sous les palmiers et les pins de la côte Atlantique des Florides. Juan-Felipe et son corps accompagnaient Manuel de Gayoso Lemos, qui représentait le gouverneur Carondelet, dûment missionné de ramener la paix dans la région.

505x340.jpgSaint Augustine était la plus ancienne ville des Amériques. Elle avait été fondée par les Espagnols qui cherchaient la fontaine de Jouvence dans sa proximité. Il fallut toutefois en déloger les Français qui y avaient installé un poste. Les Espagnols, ne voulant pas d’une présence française en Floride si proche de leurs colonies, ils chargèrent l’amiral espagnol Pedro Menéndez de Avilés de les en déloger et d’occuper les lieux en permanence. Après être passée des mains des Français à celles des Espagnols puis à celles des Anglais, elle était devenue définitivement Espagnole.

Dès lors, depuis l’Espagne afflua une vague de colons qui encouragèrent les tribus indiennes Creek, qui se nommaient elles-mêmes les simano-li, une adaptation du mot espagnol cimarrón, qui signifiaient fuyard, à s’établir en fermes, ceci dans le but d’arrêter la progression des Anglais vers le Sud. L’acceptation d’esclaves fugitifs parmi eux devint un sujet de discorde et fournit le prétexte par l’armée des douze colonies, devenues États-Unis, pour attaquer les Séminoles au sud de la Géorgie puis en Floride. Les États-Uniens essayèrent d’en profiter pour grignoter la colonie espagnole qui détenait la plupart des embouchures des grands fleuves de ce côté du continent.

C’est dans ce théâtre que le Gouverneur Carondelet dû faire face, à peine en poste, à un soulèvement des tribus indiennes qui terrorisaient la région. Appelé à la rescousse par les autorités de Saint Augustine et des planteurs terrifiés, il décida d’envoyer une flottille de neuf navires. Le temps qu’elle arrive à bon port, le chef Creek, William Augustus Bowles s’était enfermé dans le Castillo de San Marco, chef-d’œuvre militaire étoilé inspiré de Vauban, surplombant la pointe de l’île Anastasia.

Le chef reclus avait supplanté un autre chef, McGillivray. Ce dernier avait dirigé les Creeks, quelques années plus tôt, pendant la révolution américaine et avait chassé les Anglais. William Augustus Bowles avait eu la mauvaise idée de combattre du côté des perdants et avait donc dû les suivre alors. Il avait donc séjourné en Angleterre un temps, mais à son retour, un revers de fortune le nomma commandant en chef de la tribu.

Dans son temps, le chef McGillivray avait pris de l’importance au sein des tribus en organisant la résistance devant l’expansion de leurs voisins géorgiens qui violaient sans vergogne leur territoire. Il avait reçu des Espagnols de Floride de l’aide sous forme d’armes pour combattre les envahisseurs. Il avait pour cela œuvré à l’unification du peuple creek en luttant contre les chefs de village qui, individuellement, vendaient des terres aux États-Unis. Mais pour obtenir la reconnaissance de la souveraineté de son peuple, il avait dû céder, à l’inverse de ses principes, une part significative des terres restantes sur le sol géorgien aux nouveaux États-Unis. Cela avait entraîné une grande colère des tribus qui l’avait destitué pour le remplacer par le chef Bowles arrivé opportunément.

Chief Bowles BowlAussi le 16 janvier 1792, avec une bande de Creeks, le chef Bowles prit la relève de la résistance. Pour cela, il décida de frapper fort et conçut un plan pour capturer le fort. Il utilisa la compagnie écossaise de marchands qui commerçait avec les Indiens et qu’il considérait comme des voleurs. Sous prétexte d’y venir chercher des fournitures commandées pour les plantations séminoles, il pénétra dans l’enceinte du fort avec plusieurs chariots dans lesquels se cachaient ses guerriers, copiant Ulysse sans le savoir. La troupe n’avait aucune raison de se méfier des Indiens, elle ne pensait craindre que les Anglais et il n’y avait pas eu depuis bien longtemps d’attaques à leur encontre. La prise du fort fut le début d’une révolte qui ne devait guère s’interrompre. Elle commença, à la terreur de ses occupants, par le pillage de la « Panton, Leslie, et stocker Co. » Au Castillo de San Marco et de la ville de Saint Augustine puis de ses alentours.

William Augustus Bowles, le flambeau de la colère en son pouvoir, enflamma ainsi tout le nord des Florides, massacrant les planteurs, libérant les esclaves qui se ralliaient ensuite aux guerriers. Son influence contre les Espagnols eut un tel effet que ceux-ci offrirent six mille dollars et mille cinq cents barils de rhum pour sa capture.

Juan-Felipe se retrouva au bas des hautes murailles du Castillo en partie déserté par les Espagnols depuis les évènements, au moment précis où le chef Bowles et une centaine de ses guerriers s’y barricadaient. L’arrivée de la flottille au large les avait pris de court aussi s’étaient-ils réfugiés au sein de l’enceinte.

Juan-Felipe, le capitan da Silva et leur régiment installèrent leur campement entre le fort et les marais du Nord. La saison était agréable aussi, ils ne souffraient pas des moustiques ni des fortes chaleurs. Ils passaient le temps en surveillant une zone où rien ne bougeait, en chassant pour améliorer l’ordinaire et en jouant aux cartes.

Chaque matin, Juan-Felipe contournait le Castillo par l’Ouest et allait faire son rapport à Saint Augustine que les Espagnols avaient réintégré. Son supérieur, Don de Gayoso Lemos, avait trouvé le confort adéquat à son attente dans une belle demeure épargnée du feu des révoltés et entourée de palmiers face à la rivière de Matanzas qui séparait le continent de l’île Anastasia. Accueilli avec chaleur à chacune de ses venues, il avait trouvé, comme tout un chacun, son supérieur très affable avec de bonnes manières, mais très vite il avait découvert l’autre facette, l’homme hautain et imbu de lui-même qui ne doutait pas de résoudre en peu de temps ce qu’il appelait « un incident « . Mais il n’avait rien à dire ni à penser, c’était son supérieur, il s’exécutait.

Don de Gayoso Lemos ruminait. Il ne digérait toujours pas la nomination de Gouverneur du baron de Carondelet par l’Espagne alors que don Miró lui en avait fait espérer l’obtention. Il avait très mal pris l’ordre de venir régler cette révolte indienne mineure pour son statut. Il se pensait destiné à de grandes choses. Il l’avait prouvé sitôt nommé gouverneur du district de Natchez par le gouverneur Miró, il avait redessiné lui-même la ville. Il l’avait déplacée du bord de l’eau sur les hautes falaises de la rive orientale de la rivière Mississippi. À deux miles du tristement célèbre Fort Rosalie. Il avait établi une maison de maître et une plantation qu’il avait appelée Concorde et avait fait venir à grands frais la plus grande partie des matériaux d’Espagne. Seulement il avait dû laisser sa nouvelle femme Elizabeth Watts, de Philadelphie, qui avait fort mal pris d’être abandonnée juste après son mariage, tout ceci pour tourner en rond. Il ne décolérait pas, les séminoles harcelaient la région d’une guérilla difficile à contrer alors que leur chef le narguait depuis les remparts de la citadelle.

Governor Manuel Luis Gayoso de Lemos (1747-1799)
Governor Manuel Luis Gayoso de Lemos

Le gouverneur militaire dut patienter cinq semaines avant que le chef William Augustus Bowles se décide enfin à vouloir négocier. Pour cela, le gouverneur espagnol fit installer entre le fort et la ville, sur une partie dégagée, une tente devant servir d’abris solaire et ouverte de deux côtés afin de laisser passer l’air. Le gouverneur espagnol dévoila un aspect de sa nature qu’il cachait avec soin sous une langueur créole, une intelligence rapide et dangereuse pour ses ennemis, d’autant qu’elle était sournoise. Il n’avait pas du tout l’intention de parlementer quoi que ce soit avec ce séditieux, d’autant qu’il avait déjà négocié avec le chef McGillivray un traité promettant de respecter la souveraineté Séminoles dans les Florides en échange de la paix.

Le matin de la négociation, le soleil se leva dans un ciel limpide, les Espagnols s’installèrent autour de la table, tous étaient discrètement armés. Aux alentours se tenait en embuscade un escadron au cas où cela ne tournerait pas à l’avantage des Espagnols. Les portes du fort s’ouvrirent pour laisser passer le chef indien et quatre de ses guerriers. De grande taille, il s’avançait calmement dans toute la majesté de son rang. Il était vêtu à l’européenne et coiffé d’un turban rayé empanaché d’aigrettes. Les Espagnols à son approche, dont Juan-Felipe faisait partie, se levèrent et resserrèrent leurs rangs. Le gouverneur satisfait de se voir en nombre supérieur accueillit la délégation indienne avec un sourire qui se voulait amical alors qu’il était narquois. Après quelques phrases conventionnelles, le gouverneur Don de Gayoso Lemos proposa à tous de s’asseoir. Devant le manque de chaise la plupart des Espagnols durent rester debout, ce qui mit mal à l’aise les séminoles. Don de Gayoso Lemos ignora la gêne et entama les pourparlers comme si de rien n’était. Les Indiens accaparés par les tractations se détendirent et ne perçurent pas le moment où se déclencha l‘attaque. Au signal prévu, les Espagnols se saisirent d’eux avant qu’ils ne puissent réagir, un seul indien eut le temps de sortir un coutelas caché dans sa botte blessant ainsi légèrement un des Espagnols. Don de Gayoso Lemos avait renversé les rôles et avait saisi sur place son ennemi qu’il envoya aussitôt à Cuba pour finir ses jours, du moins le pensait-il.

Don de Gayoso Lemos ne voulait pas rester plus longtemps dans les parages, mais pour être sûr que tous les séminoles soient informés des changements, il envoya des escadrons dans toute la péninsule. Celui dont Juan-Felipe était le capitan parti pour le sud, vers les marais.

*

Les cinq canoës avançaient en file indienne, au rythme régulier des rameurs sous le pic du soleil que les grands pins paraient. Juan-Felipe, en tant que capitan de l’escadron, était sur la première, il avait six hommes sur chaque. Il avait du mal, malgré le danger, à garder son attention devant le spectacle paradisiaque qu’ils traversaient. La chaleur et la fatigue du voyage n’aidaient pas à se concentrer.

L’escadron commandé par Juan-Felipe avait tout d’abord été cherché la rivière Saint-Jean à la bourgade de Pilatka. Ils avaient traversé des sous-bois formés d’arbustes à baies, de petits chênes et de palmiers des sables, croisant des troupeaux de cervidés au son du pic à bec ivoire. La région abondait d’animaux en tous genres, du plus inoffensif au plus féroce. Ils avaient même dû chasser un matin de leur camp une panthère par trop amicale. Juan-Felipe avait songé qu’il ferait bon de vivre dans ces contrées giboyeuses, où ils avaient pris le temps de chasser.

Arrivés à la rivière Saint-Jean qui parcourait la péninsule dans sa longueur, ils avaient longé le cours d’eau vers le Sud à l’abri des palmiers et des chênes couverts de leurs dentelles de mousses tombants des branches en écharpes ondoyantes. Ils avaient pu traverser celle-ci juste après le lac Georges et avaient continué vers l’Est en direction des collines, restes de dunes ancestrales couvertes d’arbres de grande taille, qui coupaient la péninsule en deux du nord au sud. Ils les parcoururent plusieurs jours. Après avoir croisé et longé plusieurs lacs de diverses tailles, ils trouvèrent celui qu’ils cherchaient le lac Kissimmee où ils savaient trouver la tribu de leurs guides séminoles et donc amie. Après marchandage, ils avaient échangé leurs montures pour des canoës. Juan-Felipe n’était pas sûr d’avoir fait une bonne affaire dans l’échange, mais il n’avait pas eu le choix la topographie étant à majorité aquatique.

IMG_1818.JPGLeur décor changea, laissant derrière eux les immenses forêts de chênes, ils glissèrent sur des rivières bordées de pinèdes et de cyprès, faisant fuir les alligators et s’envoler des myriades d’oiseaux multicolores sur leur passage. Ils avançaient lentement au fil du courant. Ils s’étaient perdus à plusieurs reprises tombant dans des culs-de-sac, sortant les canoës et les portant jusqu’à un autre bras de rivière, tant et si bien qu’ils ne savaient plus s’ils étaient toujours sur la rivière Kissimmee. Leurs deux éclaireurs séminoles ne se départaient pas de leur calme proche du mutisme, mais ils guidaient le groupe toujours plus loin vers le Sud. Pendant ce long périple, ils n’avaient rencontré aucun autre campement indien ce qui ne faisait pas l’affaire de Juan-Felipe. Il doutait de l’efficacité de la démarche, d’autant que rien ne lui laissait penser que les Indiens, qu’il rencontrerait, les penseraient pacifiques. Cela faisait près de deux semaines qu’ils ramaient sur des cours d’eau, traversant des lacs aux bords incertains noyés sous une végétation luxuriante. Ils n’étaient même pas sûrs d’être sur la bonne route, les cartes en sa possession étaient fausses, le découragement envahissait la troupe. L’un de ses hommes, originaire du nord de la province, et connaissant bien les séminoles, lui expliqua que contre toute évidence, le territoire abritait des dizaines de clans chacun avec son propre chef, et bien que parlant différentes langues, quand l’un des chefs appelait à faire la guerre, le message circulait parmi les autres tribus. Ils pouvaient donc espérer que l’inverse puisse se produire, fallait-il encore les croiser et encore dans de bonnes conditions.

Ils arrivèrent au lac Mayaco au coucher du soleil, ses rayons rougeoyants affleurant sa surface, et teintant tout ce qu’ils touchaient. Juan-Felipe songea que le Paradis devait y ressembler. Ils longèrent le lac par l’Ouest et cherchèrent où établir leur campement. Ils remarquèrent et choisirent une sorte de crique après l’embouchure d’une rivière qui semblait remonter vers le Nord. Ayant taillé les hautes herbes, ils se dégagèrent un espace. Ils s’étaient placés sur un terrain partiellement boisé, bordé d’un marais d’un côté et du lac de l’autre. Pendant que certains montaient des tentes, un groupe parti chasser aux alentours tandis que les autres préparaient un feu pour le repas. Les sentinelles furent postées pour la forme, car visiblement ils étaient seuls dans la contrée. Le gros du corps expéditionnaire le moment venu se regroupa autour de la marmite, chacun remplissant son écuelle. Juan-Felipe se joignit à ses hommes et s’adossa à un tronc d’arbre que ses hommes avaient traîné jusque-là pour servir de siège. Les uns plaisantaient, les autres se racontaient le pays qui leur manquait. Le manque de civilisation et de leur famille pesait sur le cœur de chacun. Juan-Felipe de son côté laissa errer ses pensées vers Antoinette-Marie et se questionnait à son sujet. Il se sentait très épris de la jeune fille et s’en étonnait lui-même. Elle avait envahi la moindre de ses pensées et cela lui causait moult tourments. « – Saurait-elle patienter jusqu’à son retour ? ». Ils s’étaient si peu vus, il s’accrochait à son souvenir comme un naufragé à sa bouée.

toiles peintes par Don Oelze.jpgLes conversations petit à petit s’arrêtèrent, chacun réalisant le silence, étrange, profond, anormal qui les entourait. Leurs sens aux aguets les hommes cherchèrent instinctivement leurs armes, ils se retournèrent vers la forêt s’adossant au lac. Un hululement jaillit sur leur droite, repris plus loin, certains hommes reculèrent vers les embarcations seules zones de replis. Juan-Felipe n’eut pas le temps de donner des ordres qu’une horde d’Indiens peinturlurés de rouge sortit de nulle part et fondit sur eux. Ils se replièrent vers le lac tout en tirant vers les hurlements guerriers. Les attaquants furent aussitôt pris sous le feu nourri des défenseurs. Mais les Indiens étaient supérieurs en nombre et excepté les canoës rien ne pouvait leur servir de rempart. Des corps-à-corps s’engagèrent au détriment des Indiens ou des Espagnols laissant de chaque côté des victimes ensanglantées qui ne se relèveraient pas. Les Espagnols se précipitèrent à bord des embarcations couvrant de leurs feux les derniers d’entre eux. Au moment où Juan-Felipe se décida à sauter dans le canoë, une flèche se figea dans son dos lui coupant le souffle. La douleur fut-elle qu’il ne vit plus rien hormis une lumière blanche. Il allait tomber à la renverse, mais son second eut le réflexe de le rattraper, de le saisir à bras le corps. Ses compagnons ramaient avec force pour s’éloigner de la côte pendant que d’autres tiraient empêchant leurs assaillants de s’approcher. Ignacio Pérez y Alvares hissa le jeune homme sans connaissance à bord. La lune se levait sur le lac remplaçant l’astre solaire, le vent apporta des nuages et plongea les fuyards dans une nuit profonde dans laquelle ils devinaient à peine les lieux. Les rescapés se regroupèrent, il n’y avait plus que trois canoës sur les cinq et ils n’étaient pas pleins. Ils s’étaient tout d’abord dirigés vers le centre du lac et contournèrent sans vraiment s’en rendre compte les îles qui longeaient la côte Ouest de celui-ci. Le ciel se dégageant ils purent à nouveau s’orienter et se dirigèrent vers le sud où ils savaient trouver une rivière qui les ramènerait vers la mer des caraïbes. Ils se perdirent dans le marais qui se mélangeait avec la rivière Caloosahatche, lorsque le soleil se leva à nouveau à défaut de trouver celle-ci, ils choisirent de se diriger vers l’Ouest. Ils étaient à cran et guettaient sans cesse le moindre mouvement de la nature de peur de revoir surgir leurs agresseurs. Puis tout à coup les rameurs réalisèrent que leurs efforts étaient assistés d’un courant, bien que n’en percevant pas les limites, ils en déduisirent qu’ils étaient dans le lit de la rivière ou tout au moins d’une rivière à défaut de Caloosahatche.

Dès qu’ils se pensèrent en sécurité, ils s’arrêtèrent sur une berge, ils devaient ôter la flèche fichée dans le dos de leur capitan. Celui-ci divaguait dans un semi-coma dont il ne sortait pas. Ils le transportèrent sur la rive et après s’être concertés, ils décidèrent qu’ils n’avaient rien à perdre, il fallait enlever la flèche en espérant qu’elle n’ait rien touché de vital. Mais quand il fallut passer à l’action, nul ne s’en sentit le courage. Ignacio Pérez y Alvares rompit la hampe et remis à plus tard les soins qu’aucun d’entre eux n’était apte à prodiguer. Ils se remirent en route et décidèrent de ne pas s’arrêter avant d’avoir rejoint un lieu où cela puisse se faire. La respiration de Juan-Felipe était de plus en plus difficile et la fièvre l’avait visiblement envahie. Il délirait marmonnant sans cesse.

Deux jours plus tard, à la nuit tombée, sous une grosse pluie qui les trempait, malgré le manque de visibilité, ils découvrirent enfin la civilisation, la bourgade de Punta Resa. Juan-Felipe avait survécu. L’avant-poste situé à la pointe de l’embouchure de la rivière et de la mer s’abritait au bout d’une plage de sable blanc sous des palmiers qui se courbaient dangereusement sous les bourrasques au jugé d’Ignacio. Ce n’était pas vraiment un village, plus un amas de baraques de planches entourant deux bâtiments plus cossus dont l’un était le comptoir, magasin d’approvisionnement des blancs et des Indiens et l’autre l’auberge. Ignacio et ses hommes tirèrent leurs canoës le plus loin possible sur la plage pour qu’ils ne soient pas emportés. Le second se dirigea vers la taverne dont il apercevait la lumière par les interstices des volets qui barricadaient les fenêtres. Il pénétra dans celle-ci sous le regard surpris de l’aubergiste et de deux hommes du cru qui éclusaient leurs chopines tout en jouant aux cartes. Ignacio ne put s’empêcher de penser que décidément tous les aubergistes devaient être ventripotents et affables, car l’homme qui le salua ressemblait à une barrique prête à rouler. « – J’ai neuf hommes dehors et un blessé très grave, y a-t-il par hasard un docteur dans les environs ? » Il omit de dire qu’il n’avait pas une piastre. L’aubergiste ne fut pas dupe, mais il avait remarqué les lambeaux d’uniformes de l’espagnol, il comptait bien se faire payer par l’armée dont le comptoir était sa représentation. « – Pour tes hommes, pas de problèmes, je vais voir ce que je peux trouver pour les rassasier, mais pour dormir je n’ai que deux chambres à l’étage et tu devrais y mettre ton blessé. Ils devront donc se contenter de la salle commune. Quant au docteur, le plus près, c’est celui qu’il doit y avoir sur le brick dans la baie.

– Bien, c’est quel pavillon ?

– Va savoir l’ami !

Ignacio ressortit avec l’aubergiste qui lui montra du doigt le navire que l’on devinait au loin. Le second rejoint ses hommes, il en prit deux et envoya les autres se mettre à l’abri dans le bâtiment avec leur capitan. Les hommes ne se le firent pas dire deux fois.

Vlaschenko Valentine (Ukrainian:Russian- 1955) | Ship in a stormIgnacio remonta donc dans un canoë et ballottés par une mer mouvementée, ils s’approchèrent tant bien que mal du brick. C’était un petit bâtiment, mais qui devait aller vite. « – À tous les coups, un bâtiment pirate » pensa le second, mais il n’avait pas le choix ou son capitan mourrait. Au bas de celui-ci essayant de ne pas le heurter au risque de passer par-dessus le canoë, il héla essayant de couvrir le bruit de la mer. Un marin se pencha et jeta une échelle de corde. Ignacio grimpa seul et découvrit à son arrivée un homme mince élégamment habillé aux cheveux longs et blonds, entouré de plusieurs hommes armés peu rassurants. Avec un demi-sourire, l’homme s’adressa au militaire espagnol avec un fort accent, qu’Ignacio supposa hollandais. « – Bonjour, l’ami, que nous vaut cette visite tardive ?

– Je viens voir si vous pouviez mettre à ma disposition votre chirurgien, car mon capitan a gravement été blessé lors d’une escarmouche avec des Indiens.

Le capitaine du navire trouvait la situation cocasse, dans d’autres situations l’espagnol n’aurait essayé que de l’embrocher. Il ne se considérait pas comme un pirate, mais comme un corsaire à la solde des nouveaux États-Unis, et ne faisait que de la contrebande.   Mais les aléas de la vie vous font rencontrer les gens dans des situations parfois contradictoires, et il n’avait rien contre les Espagnols hormis l’intérêt qu’il portait à leurs cargaisons. Il appela donc son chirurgien, un homme entre deux âges, rouquin d’origine irlandaise avec des lunettes sur un nez busqué, ce qu’Ignacio trouva rassurant pour un homme de sa profession. Dans une langue qu’il ne comprenait pas les deux hommes échangèrent des propos, le chirurgien se retourna vers l’espagnol et avec un accent rocailleux s’adressa à lui. « – Je vous accompagne avec mon aide ». L’aide était un grand gaillard très blond, ressemblant plus à un guerrier viking qu’à un aide-soignant, mais Ignacio ne s’en formalisa pas, il avait bien compris que c’était pour protéger le praticien que l’homme venait.

En attendant le chirurgien, les hommes avaient installé le blessé dans la chambre de l’étage. Spacieuse, sur deux murs une fenêtre, car elle faisait l’angle de la bâtisse, c’était la plus confortable de l’auberge. Dans la salle, la femme de l’aubergiste et sa servante, une indienne noire, s’activaient à préparer de quoi manger. La femme de l’aubergiste ronchonnait un peu, car elle ne voyait pas comment ils allaient se faire payer. Mais devant la détresse évidente des hommes son bon cœur reprit le dessus.

Ignacio, le chirurgien et son pseudo aide montèrent dans la chambre du blessé et trouvèrent dans le grand lit Juan-Felipe geignant. Ignacio et le Viking le retournèrent avec délicatesse sur le côté pour que le médecin puisse l’ausculter. Celui-ci fit une grimace, la plaie était noire, purulente et boursouflée, rien d’encourageant. Il réclama plus de lumière, des linges, de la charpie, de l’eau chaude et de l’alcool. L’aubergiste s’activa et ramena le tout. Le chirurgien attrapa la bouteille d’alcool, un alcool de maïs à déchirer les tripes, en but une rasade et en fit ingurgiter à Juan-Felipe jusqu’à qu’il ne réagisse plus. Il sortit de sa trousse des instruments coupants et commença sa tâche. Il incisa la plaie pour dégager la pointe de la flèche et pressa la blessure pour en faire sortir en abondance un liquide visqueux jaune et noirâtre mêlé de sang. La douleur fut elle que Juan-Felipe émergea de sa somnolence éthylique, et hurla sous la fulgurance, vrillant l’estomac d’Ignacio. Dieu sait qu’il était habitué aux horreurs du combat, mais là dans cette chambre à la lueur vacillante des bougies il lui était pénible de voir son supérieur supporter une telle souffrance. Juan-Felipe s’évanouit, ce que le chirurgien ponctua d’un « c’est parfait ! ». Il poursuivit son œuvre extirpant la pointe, nettoyant la plaie, la recousant et pour finir la pansant et bandant le torse étroitement. « – Voilà ! c’est terminé, mais je ne peux garantir qu’aucun organe ne soit touché. Changez la charpie trois fois par jour, désinfectez la plaie à l’alcool même si le blessé rechigne et bandez-le serré. Je ne peux rien faire de plus. » Ignacio retint le chirurgien, il ne se voyait pas soignant son capitan seul dans ce trou perdu où il n’aurait aucun médicament ni aucun médecin à sa portée. « – Je sais que ce que je vais vous demander peut paraître étrange, mais croyez-vous que votre capitaine serait prêt à emmener don de Puerto Valdez jusqu’à un endroit plus civilisé ? Sachant que pour les contreparties, il lui faudra attendre son rétablissement hypothétique et son retour à La Nouvelle-Orléans.

– Je ne sais. Si tel est son choix, nous viendrons le chercher demain matin, attention si cela se fait, nous n’emmènerons que lui.

– Vu les circonstances, je n’ai pas le choix, ici il mourra.

– Bien !

Refusant de se faire raccompagner, le chirurgien et son aide partirent sur la plage et avec une lanterne ils signalèrent leur position, une chaloupe fit l’aller-retour du brick à la côte. Le lendemain, la tempête était finie, la plage était jonchée de débris. Ignacio sur la galerie de l’auberge guettait le brick qui mouillait au loin. Il se rongeait les sangs, il n’était guère enthousiaste à l’idée de confier son capitan à des pirates, mais il savait qu’il n’avait pas le choix. C’était la seule chance de Juan-Felipe. Lorsqu’il aperçut la chaloupe avec le capitaine du brick à son bord, il respira, il n’avait guère cru à cette possibilité.

Deux heures plus tard, le navire disparaissait de la vue d’Ignacio avec à son bord Juan-Felipe.

*

Charles Adams
Charles Adams

Charles Adams, comme il se faisait appeler, personne ne connaissant vraiment son nom et lui-même préférant ne pas s’en souvenir, avait accepté le marché de dupes en toute connaissance de cause. Il n’aurait pas su dire pourquoi, peut-être l’ironie de la situation. Il fit installer le malade dans sa cabine, seule cabine convenable à bord. Il trouva son convive en piteux état, mais bon il avait accepté. Il ne le garderait même pas en otage, car il avait de grandes chances de trépasser et il n’était pas sûr de toute façon d’en tirer grand émolument.

Charles Adams n’était pas né pirate, personne ne naît pirate. Il avait dû fuir son pays après avoir tué l’homme qui avait violé sa fiancée. Dans bien des cas cela aurait été considéré comme une affaire d’honneur, mais l’homme était noble et lui roturier, simple artisan. Après avoir abandonné celle qu’il aimait dans un couvent dans un état de prostration dont on lui avait assuré qu’elle ne sortirait plus, il s’était embarqué à Liverpool pour les Amériques à la veille de la guerre d’indépendance. Il avait changé de nom et s’était engagé dans l’armée anglaise à peine après avoir touché le sol. Rapidement, il avait compris à quel point dans ce camp la cause était injuste alors il changea de camp et à nouveau de nom. La guerre finie sans plus de revenus, il embarqua sur un navire-corsaire. Il navigua trois années sous les ordres d’un capitaine dont tous trouvaient le partage des gains injustes, alors il remplaça le capitaine après un duel dont il eut le dessus et depuis il courait l’aventure avec son équipage.

 Le brick fit du cabotage jusqu’à la baie Espiritu Santo, puis traversa le golfe du Mexique sans rencontrer de problème. Pendant ces trois jours de voyage, Juan-Felipe sortit peu à peu des vapeurs de la fièvre, arrêtant de délirer.

Devant La Mobile il était en état de comprendre ce qu’il faisait sur ce brick et comment il y était arrivé. Il eut une longue conversation avec son hôte lors de laquelle il se présenta et le remercia lui assurant qu’il remettrait une gratification à la personne de son choix qui se présenterait en son nom à La Nouvelle-Orléans. Charles Adams décida de croire en la sincérité de son invité et lui assura qu’il viendrait lui-même.

Ils pénétrèrent dans la baie de La Mobile par une nuit noire sans lune entre sa pointe et île Dauphine pour ne pas se faire remarquer. Ils restèrent le plus longtemps possible au milieu de la baie avant de s’approcher de la ville tout en passant au large du Fort-Charlotte. Entre le fort et la ville, Charles débarqua le convalescent porté dans une civière par deux marins, dont le Viking accompagné de son chirurgien qui connaissait la ville. Évitant le plus possible les rues où pouvait circuler la garde au milieu de la nuit, ils rejoignirent la rue Dauphine. Elle partait du port et faisait un coude, suite auquel se trouvait l’hôpital de la ville tenu en partie par des ursulines. Le chirurgien frappa à l’une des portes latérales où il savait être le gardien. Celui-ci ouvrit la lucarne et demanda ce qu’ils voulaient à cette heure. « – Va chercher la mère et dit lui qu’on a un blessé et te pose pas de question. »

Un quart d’heure plus tard, la mère arriva en colère d’avoir été sortie du lit. « – Qu’est-ce que c’est ? » Elle accompagna sa question en avançant sa lanterne pour voir. « – Brendan, Brendan Fergusson ! Et tu ne peux pas me visiter à une autre heure ! » S’exclama la mère reconnaissant le chirurgien. Elle en avait des palpitations, elle n’avait pas vu depuis si longtemps son frère. « – Je t’amène un convalescent

– Mais enfin tu ne peux surgir comme cela pour m’amener un moribond au milieu de la nuit. Comment je vais expliquer cela demain ?

– Voyons Maureen, tu ne veux tout de même pas que j’abandonne le marquis de Puerto Valdez sur les marches de l’église ? »

Effectivement, ce ne pouvait se faire. Malgré son courroux, elle guida son frère et ses porteurs de civière vers une cellule où elle fit installer son invité surprise. « – Je l’ai pansé avant de te l’amener, tu n’as rien à faire avant demain. Je suis désolé, mais je ne peux rester plus longtemps. » Il avait à peine fini sa phrase qu’il tournait les talons suivis de ses acolytes.

*

Ce fut le soleil qui le réveilla. Juan-Felipe trouva à son chevet une sœur ursuline. Il s’était endormi dans un bateau pirate et se réveillait dans un dispensaire. Il était dans une cellule austère aux murs blanchis à la chaux dont la fenêtre donnait sur un jardin luxuriant. Il avait du mal à mettre ses idées en place. La sœur lui souriait. « – Où je suis ?

– Vous êtes à l’hôpital de La Mobile, mon frère.

– Ah ! Et je suis là depuis longtemps ?

– Non, vous êtes arrivé cette nuit. Je vais chercher la mère supérieure, je pense qu’elle a quelques questions à vous poser. Voulez-vous vous redresser ?

– Oui, je veux bien.

Elle lui glissa des coussins sous le dos, lui donna à boire et sortit.

Quelques instants plus tard, la mère entra, c’était une belle femme, ce que n’arrivait pas à cacher son habit. « – Bonjour, mon fils, vous sentez vous bien ?

– Oh oui ma mère, je n’ai pas été aussi bien depuis longtemps, à ce sujet pouvez-vous me dire quel jour sommes-nous ? Surprise, elle répondit. « – Jeudi 22 mars.

– Déjà, ça fait si longtemps !

– Excusez-moi mon fils, les hommes qui vous ont amené cette nuit m’ont dit que vous étiez le marquis de Puerto Valdez, est-ce vrai ?

– Oui ma mère. Je suis capitan dans l’armée royale détachée en Floride. Le dernier souvenir que j’ai de cette campagne est une attaque par les Indiens au bord d’un lac.

– Mais comment êtes-vous arrivé jusqu’à nous ?

– C’est mon second, ce bon Ignacio qui m’a confié au capitaine d’un brick et à son chirurgien. L’un m’a amené et l’autre m’a soigné. Juan-Felipe comme la mère omit le fait que le capitaine du navire était un pirate. « – Vous pouvez faire prévenir le fort Charlotte de ma présence dans ses murs ?

– Évidemment ! Évidemment ! Se demandant déjà comment elle allait pouvoir expliquer l’arrivée nocturne du convalescent.

Quinze jours plus tard, en partie remis, il se rendit à Biloxi, puis de là il reprit un bateau jusqu’au lac Borgne et rejoignit le lac Pontchartrain par la passe de Chef Menteur, arrivé à fort Saint-Jean, il repartit pour La Nouvelle-Orléans. Il arriva enfin le mardi 13 avril une semaine après Pâques et croisa sans le savoir Antoinette-Marie.

Chapitre 47

Des nouvelles, Printemps 1792

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Un mois auparavant, sur les bords du Mississippi, Antoinette-Marie et Nathalie de Maubeuge, se promenaient bras dessus bras dessous, suivies d’Esther et des deux dogues sur ses talons. S’ennuyant Antoinette-Marie avait éprouvé l’envie de se changer les idées, de retrouver les bruits de l’animation de la ville, le spectacle des gens de La Nouvelle-Orléans. La douceur du printemps avait décidé Madame de Maubeuge à faire une promenade sur la place d’armes. La journée était belle, la brise venant du fleuve caressait doucement la peau des promeneuses, les marchands envahissaient la place sur laquelle déambulaient les promeneurs. De la grande levée à l’emplacement du Cabildo, aux ruines non encore relevées, la ville n’était qu’un flot ininterrompu de gens, d’objets à vendre et à acheter, de fruits et de nourritures de toutes sortes devant lesquels elles déambulèrent jusqu’à la digue. D’un côté sur les allées pavées longeant la place, se trouvaient des alignements de minuscules boutiques où s’écoulait tout ce qui pouvait être vendu ouvertement. C’était un vaste bazar auquel les Orléanais venaient s’approvisionner, toutes classes mêlées, attirés par la harangue des commerçants, et qu’ils surnommaient l’allée des pirates. De l’autre, le marché bruissait de sa foule habituelle, devant les étals aux couleurs de la Caraïbe et de l’Amérique du Sud. Antoinette-Marie humait l’effluve mêlé des sucreries, des ateliers de torréfaction, des multiples épices mêlées à ceux des fruits, du filé, de l’okra, des légumes, et des jardins fleuris donnant sur la place d’armes, fronçant le nez quand s’y rajoutait l’inévitable puanteur des poissonneries.

ECOLE FRANCAISE VERS 1790, ENTOURAGE DE LOUIS ROLAND TRINQUESSE.pngC’est au milieu de ce déferlement de sensations qu’un homme roux âgé courbé sur sa canne bouscula Antoinette-Marie qui, surprise, émit un petit cri. Elle allait le remettre à sa place pour sa maladresse quand il lui glissa un message dans la main avant de disparaître prestement malgré son âge. Elle ne prit pas le temps d’identifier l’inconnu. La marquise intriguée lui demanda ce qu’il se passait. « – L’homme qui m’a bousculé, il m’a donné un papier.

– Montrez ! Antoinette-Marie déplia le papier crasseux et le lut « – ne vous inquiétez pas, il est vivant ! » le cœur de la jeune fille s’emballa, s’agirait-il de lui ?

– Mais qui est vivant ? Interrogea Madame de Maubeuge.

– C’est que je ne sais pas. Cet homme a dû se tromper… Baissant les yeux, elle rajouta. « – À moins que ce ne soit au sujet de don de Puerto Valdez. » Elle n’avait pas eu de ses nouvelles depuis plus d’un mois. Elle avait bien reçu une missive, par l’intermédiaire de Monsieur Bevenot de Haussois, quinze jours après son départ, mais ensuite plus rien. Elle espérait, aussi étrange que fût sa venue, que ce message laconique parla bien de Juan-Felipe. « – Vous n’avez pas eu de ses nouvelles depuis longtemps ? » Demanda Madame de Maubeuge, qui connaissait en partie la réponse, car elle-même avait essayé d’en obtenir par l’entourage du gouverneur, mais rien. Certains pensaient qu’il avait trouvé la mort dans ce pays de sauvages. La jeune fille rougit et rebaissa instinctivement les yeux. « – Non, cela fait plus d’un mois que je ne sais rien.

– Et cela vous tient à cœur, n’est-ce pas ?

– Je crois bien. Émit-elle dans un soupir, car elle aurait aimé garder plus longtemps son secret. Voyant son amie attristée, les larmes lui venant aux yeux, énergiquement Nathalie de Maubeuge reprit. « – Alors il faut espérer et ma foi aussi étrange que cela puisse paraître ce sont, peut être, effectivement de ses nouvelles que vous avez dans les mains.

– J’ose l’espérer.

– C’est ce dont il m’avait semblé et il le faut. Poursuivant sur sa lancée devant la mine déconfite de sa compagne, occultant volontairement l’éventualité d’un drame. « – Vous savez Antoinette-Marie, Juan-Felipe n’est pas un mauvais parti, outre le fait que c’est un valeureux capitan de notre gouverneur, il a reçu en gratification de la part de don Miró, pour avoir sauvé une de ses nièces, une double parcelle dans le carré, rue de Bourgogne. De plus, je sais de source sûre qu’il attend la vente d’un bien en Espagne. Et puis c’est un bel homme, ce qui n’est pas négligeable, et votre alliance serait bien vue de notre nouveau gouverneur. » Antoinette-Marie ne put s’empêcher de rire devant cette vente en bonne et due forme de l‘homme que son cœur avait de toute façon choisi.

– Décidément, Nathalie, vous ne perdez pas le Nord, voilà un homme avec beaucoup de qualités à vos yeux, mais rassurez-vous, il a mon agrément, bien qu’il ne m’a rien demandé.

– Cela ne saurait tarder. Si je ne m’abuse, il est venu vous voir avant de partir, vous n’avez vraiment échangé aucune promesse ? Insista-t-elle en souriant.

– Oui bien sûr… de l’attendre…

– Et si demain nous allions voir Marguerite ?

– Et pourquoi pas ? Après tout, je ne l’ai jamais remerciée pour l’aide qu’elle nous a apportée lors de mon enlèvement. Pas plus que de ses prédictions, même si elles n’étaient guère bonnes. Accompagnées de ses conseils, elles m’ont tout de même aidée et parfois même soutenue. Et puis elles finissaient bien ! Antoinette-Marie aurait donné beaucoup pour être rassurée.

*

Elle prépara un roux, dans une casserole, avec de la farine et de l’huile végétale. Quand il fut brun foncé, elle le laissa reposer. Dans la marmite à ébullition, qu’elle avait remplie d’eau salée et poivrée, elle versa le roux et ajouta les piments doux, les oignons blancs et le céleri coupé, et fit revenir le tout. Une fois à sa convenance elle ajouta le gombo filé et le poulet découpé en morceaux. Après une bonne cuisson, elle mit au-dessus les échalotes coupées et quand elles furent fondantes elle ajouta du Tabasco. La maison embaumait les riches fragrances de la cuisson. Plus tard, elle préparerait le riz nature sur lequel elle verserait le gombo. Si elle avait le temps, elle irait acheter au port à des Indiens houmas de la chair d’alligator, Charles aimait tant ça. Charles. Charles Laveau…

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marguerite Darcantel

Elle se voyait encore montant sur l’estrade avec toute l’arrogance qu’elle pouvait afficher avec ses dix-neuf ans face à la foule des acheteurs, le vendeur aboyant ses avantages. Elle se tenait droite, cambrée, sa jeune poitrine en avant, la masse sombre de ses cheveux dégoulinant jusqu’à son dos, la taille et les attaches fines, les jambes longues, la peau ambrée. Elle se savait belle. Elle cherchait dans le groupe des planteurs celui qu’elle savait être. Au moment où le négociant allait arracher son corsage pour exhiber ses avantages, elle l’entendit annoncer « – 2000 livres ». Ce qui était déjà au-dessus du marché. Ses voisins se retournèrent vers l’enchérisseur avec un sourire ironique. Elle plongea ses yeux de biche dans les siens le remerciant déjà de ce qu’il faisait. Le marchand allait continuer son geste impudique, mais Don Carlos Laveau Trudeau intervint « – Monsieur, j’ai fait une enchère, vous ne touchez plus à cette négresse. »

Elle était née sur la plantation de son père, Henri D’Arcantel. Il était planteur de café et de cannes à sucre au bord de la rivière de Fesle à Saint-Domingue. Elle avait toujours su qu’elle était la fille du maître. La mère de Marguerite en était la tisanière attitrée, mais d’autres avaient ses faveurs, dès qu’elle était en enceinte le maître passait à une autre, mais il lui revenait toujours.

Marguerite n’était donc pas la seule, la plantation était couverte d’une multitude de ses bâtards de toutes les couleurs. Malgré la mine outragée de son épouse, à l’instigation du maître, elle était devenue l’une des compagnes de jeu de ses filles légitimes, la plus jeune étant née la même semaine qu’elle et la mère de marguerite étant sa nourrice. Elle profita de l’enseignement qui leur était donné. Lorsque son épouse agacée de la voir mimer ses filles adorées dans la maison finit par s’en offusquer et s’en ouvrit à lui, irrité, il lui répondit « – vous connaissez un autre moyen de renouveler le cheptel pour rien ? ». Elle ne dit plus rien, mais n’en garda pas moins rancune à lui comme à l’enfant.

Marguerite avait une autre singularité, elle avait toujours su ce qui devait arriver avant que cela n’arrive. Elle sentait ou plus exactement elle voyait les choses qui allaient se produire. Elle disait à sa mère. « – Attention ! le lait va bouillir ». Et la gamelle débordait. Elle annonçait que le renard allait manger une poule et il manquait une poule le lendemain matin. Elle avait tout d’abord pensé que c’était comme ça pour tout le monde, jusqu’au jour où suite à la mort d’un esclave, elle s’en était ouvert à grand-maman la nourrice du maître. « – Grand-maman, pourquoi le Isaïe est allé dans le champ, s’il savait que le taureau allait le charger ? » La vieille négresse leva un sourcil, intriguée. « – Parce que lui pas savoi ». Et toi le savoi » ? » Cela faisait longtemps qu’elle surveillait la petite de Méora, elle avait déjà remarqué que Maggie, comme tous l’appelaient, avait un comportement étrange. La petite fille regarda droit dans les yeux de la vieille pour être sûr qu’elle ne se jouait pas d’elle, ce qui tira un sourire édenté à la vielle nourrisse. Comme tous les enfants de couleurs, elle avait été en partie élevée par la vieille pendant que les mères trimaient à la tache, dans la maison ou les champs, aussi Marguerite avait toute confiance. Rassurée, avec tout le sérieux que ses cinq années pouvaient rassembler, elle reprit avec assurance. « – Évidemment que je le savais, ils me l’ont dit ! » Et elle appuya ses paroles d’un large geste comme si elle montrait une foule. « – Alors toi les voi » ! Toi êt’e de celles qui les voi »… toi savoi » Maggie même si les hommes le di’e moi c’oi’e qu’il n’y a que les femmes qui les voi ». Et elles, pas êt’e beaucoup. Moi les entend’e, mais moi jamais les voi ». » La petite fille resta muette de stupéfaction. Comment ne pouvait-on pas voir la foule qui l’entourait, qui lui parlait, qui la conseillait, qui la prévenait. Elle n’en croyait pas ses oreilles. Elle comprenait maintenant pourquoi on la regardait étrangement quand elle leur parlait en public. « – Mais grand-maman qui sont-ils alors ?

– Tes ancêt’es, des anges… Va savoi » ma petite ? Une chose êt’e sû », mieux « ien di’e de tout ça. La petite fille, qu’elle était, haussa les épaules et elle obéit jusqu’au jour le plus triste de sa jeune vie.

Ce jour-là, le maître la trouva assise à côté d’une grange pleurant toutes les larmes de son corps. « – Eh bien ! Maggie, que t’arrive-t-il ? Quel est ce gros chagrin ? » Oubliant toute mise en garde, le maître ayant toujours été gentil avec elle, la petite tout en reniflant se confia. « – C’est maman, elle va mourir à cause du bébé !

– Mais voyons Maggie, ta mère n’attend pas de bébé.

– Oh si maître ! S’emportant, il reprit. « – Oh ! tu m’agaces, tu n’es qu’un oiseau de mauvais augure, je te dis que ta mère a le ventre vide ! ».

Huit mois plus tard, Méora mourut en couches. Le maître garda rancune à Marguerite d’avoir raison et bien qu’il continuât à peupler sa plantation de petits mulâtres, aucune des mères ne remplaça vraiment la défunte. L’autre conséquence fut la mise au jour du pouvoir de la petite Maggie. Au travers des mélopées dans les champs, du son nocturne du tam-tam, cela fit rapidement, le tour de la plantation, des plantations, il y avait une négrillonne qui voyait, qui entendait, qui parlait aux ancêtres. Le village d’esclaves de la plantation D’Arcantel s’enorgueillit de sa sorcière. Il n’en avait pas jusque-là, à peine une guérisseuse. Tous voulaient connaître leur avenir, tous voulaient parler aux ancêtres, et Marguerite se rendit vite compte que cela était rarement de bons augures qui en découlaient. Elle constata que prévenir ne servait à rien, cela ne changeait guère les choses. Et ce don s’avéra très vite une malédiction pour elle, car elle voyait des choses qui le plus souvent étaient tristes, sinistres, mauvaises et qu’elle aurait préféré ne pas connaître. Les gens n’étaient pas encore devant elle qu’elle savait ce qu’ils voulaient, ce qui allait leur arriver. Petit à petit ils ne s’adressaient à elle que pour son don, don qui leur faisait peur, mais qui l’enrichissait. Tous lui donnaient des cadeaux et elle n’avait pas eu ses premiers saignements qu’elle possédait déjà plus qu’aucun autre esclave de la plantation puis des plantations voisines, car on venait de loin en catimini à la nuit tombée pour savoir son avenir. Même les blancs l’interrogeaient malgré son jeune âge et elle se méfiait de ce qu’elle leur prédisait, car elle craignait la colère de leur déception.

Cécile_Fatiman
Mambo (prêtresse vaudou)

Grand-maman prit les choses en main. Elle l’emmena voir ce que tous appelaient une prêtresse, une mambo. Elles partirent à la tombée de la nuit et se dirigèrent vers la mer. Elles entendirent tout d’abord s’élever, de derrière la dune, d’étranges psalmodies chantées au rythme des tambours. Quand elles arrivèrent sur la plage, la prêtresse semblait danser au milieu d’un groupe. Elle évoluait avec juste un pagne autour de la taille. Les bras vers le ciel, muni d’une calebasse emplie de vertèbres de couleuvre, ses yeux jaunes regardaient vers ailleurs. Au sol, autour d’un pilastre de bois érigé vers le ciel, étaient dessinés, à la craie, avec de la farine et du marc de café les symboles des Loas, les vévé. Des signes avaient aussi été peints sur le poteau Mitan, ses symboles étaient accompagnés de divers objets accrochés, notamment des feuilles de palmier royal destinées à chasser les mauvais esprits. Les tambours se mirent à battre unissant les cœurs des initiés avec ceux des Loas, les deux mondes entrèrent alors en contact par les prières, les danses, la musique et les libations. Ce soir-là, la Mambo invoquait Erzulie, le Loa de l’amour qui serait par la suite en charge d’assumer la direction de la vie de Marguerite, car bien évidemment la fillette était attendue. Et si elle était impressionnée, elle n’en montra rien. Arriva alors le moment du sacrifice. Des hommes avaient préparé une chevrette entièrement blanche en l’habillant de symboles multiples, et l’avaient nourrie et parfumée avec des potions préparées par la Mambo. Le rythme des tambours s’accéléra, se fit plus intense, et emporta les initiés dans une transe. Une fois l’animal égorgé, la prêtresse goûta son sang et y fit tremper les mains de la fillette. L’animal fut alors présenté et offert aux Loas, face aux quatre points cardinaux. Les chants et les danses redoublèrent de puissance, Erzulie entra pour la première fois dans le corps de Marguerite qui se mit à danser avec frénésie. Ses yeux se révulsèrent, elle se figea les bras ballants regardant, semble-t-il, dans le vide et elle parla d’une voix grave, inconnue de tous comme d’elle-même. « – De grands changements viennent, ils vous rendront libres, mais beaucoup d’entre vous vont mourir pour cela, mais vos enfants seront libres. » Tous regardèrent effarer la frêle fillette et croyaient voir le Loa. Ils hurlèrent tout ce qu’ils pouvaient, glorifiant le Loa de l’amour. Puis le sang coula entre les jambes de la fillette faisant redoubler la puissance des hurlements et fut annoncé par la Mambo comme un très grand miracle. Erzulie ne partit pas tout à fait, un lien s’était créé entre l’initiée et l’esprit pendant la cérémonie, et le Loa l’accompagna toute sa vie. À partir de cette cérémonie, la Mambo lui apprit nuit après nuit le culte des esprits qui tirait ses racines des pratiques religieuses et magiques de leur pays d’Afrique associées au culte catholique. Elle lui enseigna le panthéon des esprits qu’elle nommait Loas.

Marguerite devint femme au grand désarroi de sa maîtresse qui la voyait déambuler gracieusement la taille plus fine que la sienne bien que comprimée dans son corset, les hanches encore étroites et la cambrure agressive de sensualité. Elle se mit à ruminer, à calculer le moyen pour se débarrasser de cette fille qui était un affront continuel. Elle savait que son époux refusait de vendre ses bâtards, quelle qu’en soit la raison, une sorte de sentimentalité dont beaucoup ne faisaient pas preuve. Mais le destin vint à son aide.

Quelques mois plus tard, des voisins ramenèrent son époux sur une civière de fortune, il s’était blessé à la chasse. Il ne s’était pas écoulé un autre mois que la gangrène avait atteint son cœur l’entraînant dans la tombe. La veuve ne pleura pas, elle était enfin libre. Lorsque le notaire lui annonça que c’était son fils qui était l’héritier, cela ne l’inquiéta pas. Il était en France où il finissait ses études au collège et comme il n’était pas majeur, c’est elle qui gérerait la plantation en attendant sa majorité. Et quand le notaire lui expliqua qu’il serait bon de vendre quelques esclaves pour assainir les comptes, car son époux avait contracté quelques dettes qu’elle ne découvrait pas, elle exulta. Elle remercia le seigneur de l’exaucer. Elle rassura le notaire et lui annonça que dès le lendemain, il partirait avec les esclaves à vendre.

Le lendemain matin, elle n’eut pas besoin de donner des ordres, elle trouva devant sa porte toutes les bâtardes de son époux, car pour les mâles elle restait indifférente. Elle ne chercha pas à savoir comment ses pensées avaient été devinées, elle n’était que trop satisfaite. Le notaire découvrit, abasourdi, un groupe d’une vingtaine d’esclaves allant du nourrisson à la femme, et qui visiblement se ressemblait. Toutes sœurs, souvent de mères différentes, celles qui avaient déjà eu des enfants s’occupaient de celles encore bébé, aucune n’avait rechigné devant la fatalité annoncée par Marguerite. Les familles séparées le firent la mort dans l’âme, mais s’inclinèrent, cet état de fait était très courant. Le notaire argua que ce serait difficile de vendre que des femelles. « – Ce n’est point grave, elles sont solides, bonnes reproductrices et comme vous pouvez le voir elles ont de très bons arguments de vente, cela couvrira toujours les dettes. »

Marguerite, fière et arrogante, se tenait devant le groupe fixant sans baisser les yeux ceux de sa maîtresse. Elle savait que la maladie avait déjà infiltré le corps de celle-ci et que le mal mettrait des mois à l’emporter dans des souffrances atroces. Et la poupée, enterrée sous sa paillasse, enduite de sang et que les champignons envahissaient, en faisait foi.

Entassé dans des charrettes, le groupe encadré d’hommes armés prit le chemin de la chaise Ourse allant à Port aux Princes. Après plusieurs jours, bringuebalées sur une mauvaise route abîmée par les intempéries pendant lesquels le notaire fit attention à la marchandise confiée, les sœurs Darcantel furent installées dans un cabanon sur le port en attendant leurs ventes.

2016_CKS_12248_0108_000(augustin_brunias_a_negroes_dance_in_the_island_of_dominica_fort_young).jpgQuand les femmes des planteurs surent que c’étaient les filles de la main gauche d’Henri D’Arcantel, elles se gaussèrent derrière leurs éventails, l’une des leurs les vengeait. Car si les convenances les obligeaient à ignorer les demandes de tisanes nocturnes qui entraînaient les négresses dans le lit des maîtres les soulageant de leurs ardeurs et leur donnant leurs surnoms, elles n’en subissaient pas moins le résultat qui s’affichait tous les jours sous leurs yeux jusque dans leurs maisons. Comme elles-mêmes, les négresses subissaient le diktat des hommes. Elles oubliaient facilement que c’était à ces mêmes esclaves, qu’elles confiaient leurs enfants, leurs personnes âgées et malades, leur santé, leur alimentation, leur apparence et même leur sommeil. Très souvent recluses pour obéir aux convenances sociales, ses mêmes négresses, métisses, quarteronnes, octavonnes, parfois du même sang qu’elle-même, étaient leurs confidentes et quelques fois leur seule compagnie dans l’isolement de leurs plantations, que ces mêmes esclaves les lavaient, les habillaient et les accompagnaient en toutes circonstances.

Elles apprécièrent l’attitude de Madame D’Arcantel qui avait mis de l’ordre chez elle, ce que beaucoup d’entre elles lui envièrent. Devant le ridicule de la situation, il fut demandé par la gent masculine, qui bien qu’elle aurait aimé en profiter, de se débarrasser de ce lot de marchandises. Et quand elles montèrent sur le navire qui les emportait loin de Saint-Domingue, car elles avaient été achetées par Monsieur de Saint-Maxent pour le bénéfice des planteurs de Louisiane, Marguerite sut qu’elle allait être libre.

Arpenteur général de Louisiane, Charles Laveau appelé Don Carlos Laveau Trudeau, avait acquis Marguerite Darcantel. Personne n’avait osé renchérir sur les 2000 livres annoncées avec fermeté. Il n’avait nullement l’intention de la ramener chez lui. Il installa aussitôt dans une petite maison qu’il détenait sur la rue des remparts à la lisière de ce qui était en train de devenir le quartier Marigny. Marguerite fit tant et si bien, jouant de toutes ses armes que Charles Laveau n’attendit pas une année pour l’émanciper et lui offrir la maison. Peinte en vert, quatre pièces sur un soubassement de brique auquel on accédait par un escalier à double évolution, celle-ci avait tout le confort dont avait besoin la métisse. En plus de la pension donnée par son amant, ses revenus s’arrondissaient officiellement de la broderie qu’elle faisait pour les riches créoles et officieusement des services en tant que reine du vaudou qu’elle pouvait rendre. Elle allait d’ailleurs livrer deux robes, dont l’une ne serait jamais portée par sa jeune propriétaire qui ne serait plus en ce bas monde lors du bal des débutantes pour laquelle elle avait été commandée, quand elle pressentit la venue de ses visiteuses. Elle mit un peu d’ordre et prépara un café en les attendant.

*

Elles n’avaient pas frappé à la porte que celle-ci s’ouvrit sur le sourire de Marguerite. Elle les reçut avec chaleur et les guida dans le salon, satisfaite de voir qu’Antoinette-Marie se portait bien. Au même moment qu’elle s’en faisait le constat, l’image furtive de Juan Felipe souriant lui apparut. Elle comprit à ce moment-là pourquoi son image interférait avec l’avenir d’Antoinette-Marie, en fait l’homme faisait partie de son avenir ! Et c’était pour lui qu’elles venaient. « – Asseyez-vous mesdames, vous prendrez bien un peu du café et de la tarte aux noix de pécan que je vous ai préparées ». Sur la table était installé un service de porcelaine française qui aurait fait bien des envieuses, dernière acquisition de Charles Laveau, sur une nappe damassée d’un blanc immaculé. Les deux femmes acceptèrent amusées et toujours étonnées de se savoir attendues. Après avoir échangé quelques banalités, Marguerite sortit son jeu de tarot égyptien. Il ne lui servait qu’à illustrer ses dires et contribuait à donner du crédit à cette facette de sa vie, bien qu’elle n’en ait guère besoin. C’est son amant qui, amusé de l’entendre faire des prédictions, lui avait offert le jeu qui impressionnait tant les dames créoles et qui, paraît-il, était le même que celui d’une Mademoiselle Lenorman qui faisait déjà parler d’elle outre-Atlantique. Comme à son habitude elle baissât l’éclairage en tirant ses rideaux et en allumant quelques chandelles, elle tria, coupa, battit le jeu qu’elle fit couper à Antoinette-Marie. Elle lui fit tirer cinq cartes « Les amoureux, le jugement, le bateleur, le chariot, l’étoile ». Les trois femmes étaient penchées attentives sur le jeu, deux essayant d’en deviner les arcanes et la troisième qui n’avait nul besoin de les voir pour savoir. « – Il ne sert à rien de s’inquiéter, vous allez avoir des nouvelles de l’homme que vous attendez, il est déjà en route vers vous, et vous avez toutes les raisons de l’attendre. » Satisfaite de lui prédire de bonnes nouvelles, elle sourit à la jeune fille tout en lui disant qu’elle n’avait rien à ajouter à ce qu’elle savait déjà. Mais elle avait à peine fini sa phrase que s’imposa à elle au milieu d’un brouillard la femme qui ressemblait tant à Antoinette-Marie. Elle pleurait et tendait ses bras vers elle. Elle avait déjà vu cette femme, c’était celle qui l’avait aidée à retrouver Antoinette-Marie. « Ne la laissait pas faire la même erreur que moi ! Ne la laissait pas faire la même erreur que moi ! » Surprise, elle s’affala sur sa chaise, elle s’excusa auprès de ses visiteuses. Tout en regardant la jeune fille, elle expliqua ce qu’elle venait de voir « – je suis désolé Madame de Thouais, mais une femme qui vous ressemble étrangement avec des yeux bleus comme le ciel et les cheveux plus sombres que vous, tient à vous mettre en garde. » La jeune femme blêmit. Décidément, elle faisait un effet étrange à la voyante et, d’une voix atone, elle lui demanda « – et que me veut-elle ?

– Elle vous demande de ne pas faire la même erreur qu’elle.

– Mais quelle erreur ?

– Cela je ne sais pas !

Antoinette-Marie supposait que c’était sa mère, sa tante comme sa sœur, lui avait dit qu’elle lui ressemblait. Mais quel message d’outre-tombe voulait-elle lui faire parvenir ? Cela la bouleversa. Elle avait toujours eu l’impression que sa mère la protégeait, mais avait souvent eu peur que ce ne soit que chimères de fillette apeurée.

– Je ne sais pas encore, mais ne vous en inquiétez pas, le moment venu, elle m’en dira plus. Vous pouvez avancer sereinement.

S’en suivit une conversation entre femmes, lors de laquelle Antoinette-Marie remercia chaleureusement la voyante de l’aide qu’elle lui avait apportée. Avant de quitter les lieux, elle laissa discrètement une bourse généreusement pourvue sur la table.

*

Dimanche 15 avril 1792

Au grand dépit de son épouse, une crise de malaria attrapée en Amérique du Sud obligea le gouverneur Carondelet à annuler le repas traditionnellement offert à Pâques à ses concitoyens les plus en vue.

Jennie Augusta Brownscombe (Tea in the Garden.jpegDon Andres Almonester Y Roxas ne s’en formalisa pas. Il convia après la messe du dimanche de Pâques une cinquantaine d’intimes privilégiés, dont les Maubeuge accompagnés d’Antoinette-Marie. Lorsqu’ils arrivèrent, ayant lambiné devant l’église de manière à laisser le temps à leurs hôtes de les précéder, les invités trouvèrent dans la grande salle à manger une longue table nappée de lin blanc brodé de guirlandes ton sur ton, couverte de porcelaine de cristal et d’argenterie, agrémentée d’un chemin de table d’azalées multicolores. Tous félicitèrent la maîtresse de maison, Louise Laronde, pour l’effet obtenu. L’hôtesse gracieusement remercia de leurs compliments chacun de ses invités tout en les plaçant. Antoinette-Marie se trouva placée avec à sa droite Pierre Philippe Enguerrand de Marigny de Mandeville, un homme d’une quarantaine d’années à l’allure rigide accompagné de sa femme Jeanne d’Estrehan, la nièce De Borée de Mauléon, le plus riche propriétaire de plantation de Louisiane. À sa gauche s’assit Barthélemy François Le Bretton des Chappelles venu seul, la dernière grossesse de sa femme étant difficile. Antoinette-Marie ne connaissait pas vraiment ces deux messieurs, aussi était-elle rassurée d’avoir face à elle Nathalie de Maubeuge entouré du bon Père Antonio de Sedella à l’allure revêche, mais déjà considéré comme un saint et de monsieur Bevenot de Haussois, son élégant notaire. Le maître et la maîtresse de maison assis chacun à un bout de la table, les esclaves commencèrent à servir un repas aux plats variés sous le regard sans concession du majordome. Le menu commença par une entrée fort prisée des louisianais, des huîtres cuites au jambon et champignon, suivit par un gombo à base d’okra, de crevettes, de riz, bien épicé puis d’une bisque d’écrevisses épaissie avec du riz. Antoinette-Marie s’amusa plus qu’elle ne l’aurait crue. Ses deux voisins s’avérèrent distrayants, autant Monsieur Enguerrand de Marigny de Mandeville avait un humour caustique et relevait chaque intervention d’une remarque d’humour froid, autant Monsieur Le Bretton des Chappelles, séducteur né, complimentait la jeune femme et étayait point de vue ironique chacun des sujets de conversation. Après avoir commenté la santé du gouverneur, les sujets varièrent du nouveau coffre-fort à trois couches fait pour contenir les fonds de la ville, de la demande faite par Filberto Farge de construire une salle de danse sur le terrain anciennement occupé par le marché. Tous commentèrent le besoin de réparer la digue qui était fort mal en point depuis les inondations du printemps précédent. Francisco Pascalis de la Barre annonça que cela venait d’être voté par le Cabildo et que son renforcement se ferait de la résidence de Don Beltran Gravier, et d’Orange Grove jusqu’au marché. Tous admirent que la rivière continuait à monter et lorsqu’un convive demanda quelle main-d’œuvre comptait utiliser le Cabildo, pensant sans doute que l’on réquisitionnerait des nègres et, donc les siens puisque sa plantation se trouvait dans la limite des travaux, Monsieur Pascalis de la Barre le rassura cela se ferait avec l’aide des prisonniers offerts par le gouverneur. Les sujets sérieux étaient ponctués de sujets plus frivoles, mariages ou scandales étaient commentés dans la mesure où l’on n’offensait personne autour de la table, ce qui était rendu difficile à déterminer, les alliances familiales étant un vrai écheveau difficilement démêlable. On s’arrêtait pour commenter chaque nouveau plat qui se présentait, Antoinette-Marie était étonnée de leur abondance, après l’incontournable préparation de poisson-chat à la chair si délicate, s’en suivit les viandes, le gigot d’agneau tradition ramenée de France et différentes préparations de porc, le tout accompagné de patates douces et arrosé de vins de France, notamment de la région de Bordeaux. Les conversations reprirent, l’un des voisins de table demanda à la jeune fille si elle avait des nouvelles de France, sa réponse négative entraîna des commentaires variés et pour beaucoup assez révolutionnaires, ce qui déplu à quelques Espagnols qui considéraient d’un mauvais œil le fait de se passer de son roi. L’arrivée des desserts interrompit les dires, mousse au chocolat, crème renversée au caramel, fruits des caraïbes frais ou confits se succédèrent au grand contentement des gourmands. Les conversations reprirent sur la guerre des Florides. Monsieur de Maubeuge interpella le capitaine du régiment. « – Don de la Pena où en est on avec les Indiens séminoles ? » Ayant peu de conversation et peu d’intérêt pour les problèmes civils, l’homme se sentit flatté d’être interpellé sur un sujet qui ne pouvait que le mettre en valeur. De sa voix de stentor, il prit la parole. « – Comme vous le savez, nos jeunes hommes sont rentrés pour la plupart dans leurs foyers et il semblerait que la politique mise au point par notre gouverneur par l’intermédiaire de don Gayoso de Lemos porte ses fruits. » Antoinette-Marie tendit l’oreille espérant apprendre quelque chose de nouveau et allait être désappointée quand le capitaine reprit, malgré la force de sa voix, sur le ton de confidence, ce qui fit sourire les auditeurs. « – Une chose extraordinaire est toutefois arrivée à l’un de nos hommes que certains d’entre vous connaissent sûrement. » Toutes les conversations s’interrompirent offrant au capitaine une assistance attentive et curieuse. « – Il y a de cela deux jours s’est présenté devant moi Ignacio Pérez Alvares que vous ne connaissez sûrement pas, un subalterne. Je l’ai conduit séance tenante devant Monsieur de la Chaise, plus à même de traiter ce problème. » Le narrateur, laissant en suspend son histoire, avala une gorgée de vin puis reprit.  « – L’homme nous raconta qu’après avoir traversé la Floride de tout son long avec sa compagnie, découvrant au passage des rivières et des lacs que nos cartes n’identifient pas, ils arrivèrent sur un lac, grand comme une mer, absent aussi des cartes. Après vérification, les cartographes français l’avaient bien dessiné, mais nos homologues espagnols ont pensé à tort qu’ils avaient confondu avec les marais du sud. Là, ils furent attaqués par une bande d’Indiens visiblement ignorants du traité de paix signé plus au nord. La moitié de leur compagnie resta couchée sur le sol, ils sauvèrent toute foi leur capitan gravement blessé. Arrivés au poste de Punta Resa, que nous n’avons pas plus sur nos cartes, vous ne devinerez pas ce qu’il a fait ! » Et tout cela le faisait sourire à l’avance, devant l’assistance médusée se demandant où il allait en venir, il poursuivit. « – Et bien mes amis vous aurez du mal à le croire, il a confié son capitan à l’agonie à un pirate ! Si ! Si ! Il a fait embarquer le malheureux sur un bateau pirate. » Insistant sur le dernier mot, aux cris d’effrois que quelques femmes ne purent retenir. Monsieur de Maubeuge interloqué intervint. « – Si je puis me permettre vous ne nous avez pas donné le nom du malheureux capitan. » Le conteur sourit heureux de son effet de surprise et conclut. « – C’est le capitan don de Puerto Valdez qui a été abandonné par son second aux mains des pirates ! ». Le souffle d’Antoinette-Marie se coupa, son cœur s’emballa, elle blanchit, étouffant dans son corset qu’elle trouva soudain trop serré. Madame de Maubeuge, qui avait déjà deviné de qui on parlait au fil de l’histoire, fixait Antoinette-Marie afin de la soutenir, se demandant si elle allait se trouver mal. La jeune fille se reprit et ne put s’empêcher d’intervenir. « – Excusez-moi, mais qu’a-t-on fait du second ?

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Cambes-Sadirac Antoinette Marie

– Il est cloîtré à la taule, Madame, jusqu’à ce que l’on sache ce qu’est devenu son supérieur, tant soit peu que l’on ne le sache un jour.

– Mais, il a, peut-être, choisi cette solution pour sauver son capitaine s’ils étaient loin de tout ?

– C’est ce qu’il a prétendu, et connaissant la fidélité de l’homme, nous avons accordé crédit à ses dires, aussi nous ne l’avons pas pendu.

Le Père Antonio de Sedella de nature suspicieuse, et qui n’avait rien perdu de la conversation ni de ses effets sur la jeune fille, s’adressa à elle en baissant la voix.  « – Excusez-moi ma fille, mais je vous trouve bien soucieuse du sort de cet homme.

– Oh ! Mon père ce n’est que charité chrétienne, cette aventure est si incroyable. De plus, j’ai eu le plaisir d’être présenté ici même à don de Puerto Valdez, aussi cela ne rend cette histoire que plus sensible, dirons-nous. Antoinette-Marie aimait bien le capucin venu vingt ans plus tôt avec l’inquisition, renvoyez par les louisianais et revenu prendre la charge de la paroisse Saint-Louis. De taille moyenne, sec comme un sarment, l’œil toujours aux aguets, elle le savait bienveillant, il lui avait même été recommandé par l’abbé Hubert qui le connaissait bien. De plus, accompagnant régulièrement Madame de Maubeuge pour porter secours aux pauvres de la ville, elle savait que ce n’était que par commisération qu’il l’interpellait. Devinant le malaise de la jeune fille, dont elle aimait le caractère simple et volontaire, Louise Laronde rompit la conversation en se levant et montra l’exemple aux dames. Elle guida celles-ci sur la véranda où la douceur des températures leur permettait de prendre le café, laissant les hommes entre eux pour fumer leurs cigares et boire leurs bourbons, rare tradition copiée sur les Anglais. Madame de Maubeuge prit le bras de sa protégée et lui dit à mots bas « – vous voyez Antoinette-Marie, c’est sûrement l’un de ces pirates qui vous a glissé le mot, Juan-Felipe doit être en vie.

– Je le pense, Nathalie, ou tout du moins je l’espère. Elle ne rajouta pas, que cela ne lui ne disait pas où il était, ni dans quel état il était.

Le soir venu, le moment de se quitter, Monsieur Bevenot de Haussois rappela à Antoinette-Marie qu’elle lui avait demandé un rendez-vous, et que ce serait avec plaisir qu’il la recevrait. Confuse, elle argua une fatigue consécutive aux problèmes dont il avait dû avoir connaissance, mais promit sa prochaine venue.

*

Recroquevillée dans son lit, Antoinette-Marie attendait qu’apparaisse Esther avec son déjeuner, ce qu’elle n’allait pas tarder à faire, les bruits de la rue s’éveillant. Elle laissait divaguer ses pensées tout en fixant le rai de lumière, qui s’infiltrait entre les rideaux et s’allongeait jusqu’à son couvre-lit. Elle ne pouvait s’empêcher de ressasser l’incident de la veille et de se poser moult questions.

Esther, les bras chargés, poussa la porte d’un pied laissant Béarn et Navarre passer devant elle pour ne pas être bousculée. Elle fut étonnée de trouver sa maîtresse déjà réveillée, assise sur son lit. « – Bonjou » mait’esse ». Elle lui sourit, posa son plateau sur le lit et alla ouvrir les tentures laissant un flot de lumière inonder la pièce. « – Bonjour, Esther, suis-je la première ?

– Oh oui Ma’ame !

– Pas de courrier

– Non Ma’ame !

Cela faisait longtemps qu’elle n’avait eu de lettre de France, cela aussi l’inquiétait. Elle en écrirait tout de même une en attendant l’heure adéquate pour rendre des visites.

Sa matinée se passa donc à écrire et à faire sa toilette. Après le bain aux fleurs de magnolia dont elle était devenue friande, elle se fit coiffer, avec un chignon bas souple terminé par une longue mèche souple dans le dos. Elle félicita Esther pour le résultat, constatant qu’elle était de plus en plus habile dans cet art. Elle mit un caraco avec plis Watteau dans le dos, en taffetas bleu-gris, qu’avait choisi Madame de Verthamon pour son trousseau. Elle ne le ferma pas sur sa robe en linon blanc, car elle aimait cette nouvelle mode un tant soit peu négligée qui ajoutait au confort malgré la brassière-corset de sa lingerie. Pour finir, elle ajouta son pendentif, qui avait, pour elle, valeur de talisman. Elle s’appliquait à sa toilette, car cela la divertissait de ses inquiétudes. Une fois prête, elle descendit toujours distraite par ses pensées. Elle rattrapa de justesse le petit Philippe qui courait au-devant de sa nourrice Sarah. Voulant l’éviter, ils faillirent perdre l’équilibre, laissant échapper un cri de frayeur de l’esclave. Ce qui fit beaucoup rire le jeune garçon. « – Et bien, Philippe, vous comptiez me pousser au bas de l’escalier !

Oh non ! Madame ! Jamais de la vie. Je vous aime trop ! Se rendant compte de ce qu’il venait de dire, il devint rouge-écarlate. « – Alors il va falloir que j’attende que vous grandissiez pour vous épouser ». Décidément, des trois garçons des Maubeuge c’était son préféré, l’aîné était déjà trop imbu de sa personne et le dernier d’un égoïsme capricieux qui l’agaçait. Sortant brusquement du salon du rez-chaussé, la marquise, affolée par le cri, s’exclama. « – Que ce passe-t-il ?

– Rien ! Rien ! Nathalie, votre fils, essaie de faire faux bon à sa nourrice pour me faire une déclaration.

– Qu’il en profite, car bientôt c’est le pensionnat. Le petit garçon tout en regardant ses pieds s’excusa et la mort dans l’âme suivit sa nourrice sous le sourire attendri des deux femmes. « – Vous voilà prête, déjeunons et ensuite vous partirez faire votre visite. »

*

Ézéchiel, le jumeau de Samson, qui remplaçait ce dernier pris par le service du maître, attendait Antoinette-Marie avec une dignité un peu rigide sur le siège du landau découvert. Elle avait décidé d’y aller seule, désirant mener à bien cette entrevue sans témoin, même ami. Elle avait donc refusé courtoisement la compagnie de la marquise. À son arrivée, Ézéchiel descendit lui ouvrir la portière de la voiture, lui déplia le marchepied qu’elle gravit et s’installa sur la banquette de cuir en essayant de froisser le moins possible sa robe. Tout en inclinant son ombrelle pour se protégeait du soleil, sa capeline n’y suffisant pas, elle pianotait nerveusement sur le rebord de la portière. Elle ressassait sans fin ses idées en se demandant comment elle allait pouvoir formuler sa demande et supputant sur les résultats de sa requête.

 La demeure du notaire se trouvait rue du Maine entre les rues Royale et Bourbon. Elle regardait, sans voir, défiler sous ses yeux les maisons. La cicatrice de l’incendie était encore plus visible à cet endroit de la ville, car à la limite de la catastrophe. Le côté épargné par le sinistre arborait un style français, avec des façades à colombages, des perrons abrités par des auvents ou des demeures en bousillage protégeaient du soleil ou des averses tropicales par de profondes galeries dans des écrins de verdures aux multiples arbres fleuris. De l’autre côté, le style espagnol avait la primeur, les façades des nouvelles maisons étaient faites de briques et de pierres, aux ouvertures cintrées, aux balcons ornés d’arabesques de ferronnerie, aux patios dans lesquels on devinait un foisonnement de fleurs ombragées par des palmiers où bruissaient des fontaines. À cette heure de la journée, tout était calme, les maîtres s’éveillaient lentement de la traditionnelle sieste des tropiques, l’activité des serviteurs reprenait doucement. La clémence des températures à cette époque de l’année rendait le court déplacement agréable. Ils arrivèrent devant la maison du notaire qui en imposait par sa sobriété et son opulence, elle avait été bâtie cinq ans auparavant, juste avant le grand incendie et y avait échappé. Elle était inspirée des maisons en vogue en Angleterre qui arboraient un style antique et qui détenait leurs noms du roi anglais Georges. Après avoir passé le portail de fer forgé, au bout d’une courte allée ombragée, la demeure à un étage avec un toit à quatre pentes n’avait pour ornement, qu’un portique orné d’un fronton soutenu par quatre colonnes, abritant une terrasse le tout reposant sur le rez-de-chaussée qui s’avançait au-devant du corps de logis.

Cambes-Sadirac Antoinette-Marie (1782
Antoinette-Marie Cambes-Sadirac

Elle n’était pas descendue que la porte s’ouvrit sur la face joviale de Béthanie, petit bout de femme heureuse de vivre et gouvernante du notaire. Avec un ton, qui se voulait, détaché elle s’adressa à celle-ci « – bonjour, pourrais-tu prévenir ton maître que Madame de Thouais voudrait être reçue.

– Bein su » M’ame, si M’ame vouloi » « ent’er !

La gouvernante installa Antoinette-Marie dans un salon donnant à l’arrière de la demeure. « – Mon mait’e vous recevoi » tout suite ! ». Antoinette-Marie s’installa sur une chaise cabriolet et arrangea les plis de sa robe. Elle n’était pas revenue chez le notaire depuis l’ouverture du testament, mais l’avait souvent rencontré dans les différentes manifestations et festivités données dans la ville. Toujours courtoise et attentionnée, elle lui faisait confiance tant il la rassurait. Elle remarqua l’élégance manifeste du salon meublé avec goût et ornementé de tableaux de peintres français dont le sujet de certains devait être des membres de la famille du maître des lieux. Ce cheminement de pensées l’amena au fait qu’elle ne lui connaissait aucune famille, ce qui titilla un instant sa curiosité. La gouvernante revint avec du café et de la brioche qu’elle posa sur un guéridon près de la jeune fille. La gouvernante n’avait pas fini de la servir que le notaire rentrât dans le salon. Il ne put s’empêcher en la voyant de penser qu’elle faisait juvénile et très fragile et constata qu’elle était venue sans chaperon ce qu’il amusa. Il s’attendrit devant sa gêne et lui sourit affectueusement, comme elle fit mine de se lever, il la retint.  « – Non, non, restez assise, je vous en prie. Cela ne vous ennuie pas si nous restons en ses lieux ? À cette heure, c’est une des pièces les plus agréables de la maison ». Elle acquiesça et le crut sans problème, car filtré par les rideaux de mousseline le soleil inondait une grande parti de la pièce, lui donnant un aspect chaleureux sans l’agressivité d’une lumière crue. Il s’assit à côté d’elle et se servit une tasse de café dont l’arôme emplissait l’espace.

Il avait la voix douce et l’écoute attentive qui pousse les autres à se confier voire à se confesser à leur propre étonnement. Ne voulant point brusquer sa jeune visiteuse, il commença par lui demander des nouvelles des Maubeuge. Puis il poursuivit en lui demandant de ses nouvelles et notamment si elle s’était remise des péripéties de son enlèvement. Elle ne montra pas son étonnement en se rendant compte que décidément tout se savait. Elle le rassura, arguant que cette aventure n’eut été ridicule si elle n’avait trouvé les punitions inégales et pour certaines injustes et par trop radicales. Elle assura que si on lui avait demandé son avis ce n’est pas l’esclave Martin que l’on aurait pendu, mais bien évidemment on ne lui avait rien demandé. Le notaire sourit devant l’emportement de la jeune fille. Il la conduisit au sujet qui la préoccupait. Elle ne savait pas trop comment l’aborder, étant une femme, elle se doutait bien qu’elle était supposée ignorer certains états des choses ou du moins ne pas aborder le sujet.  « – Je viens vous voir pour une promesse que j’ai faite à Charles-Henri et que je ne sais comment tenir. » Le notaire fut intrigué qu’avait bien pu demander son défunt protégé. « – Je vous en prie, exposez-la et je vais voir comment je peux vous apporter mon aide.

– Sur son lit de mort, il m’a demandé d’émanciper Mama-Louisa et ses enfants, mais je ne sais comment faire dans pareil cas, vous comprenez, je n’ai jamais détenu d’esclave. Il sourit intérieurement de la candeur de la jeune fille qui s’adaptait tant bien que mal à sa nouvelle vie.  « – En fait nous avons deux problèmes, vous ne pouvez émanciper un esclave avant vos vingt-cinq ans et ceux-ci doivent être au moins âgé de trente ans.

– Mais c’est loin ! Et puis puisqu’ils m’appartiennent ?

– Soit, mais c’est le code Noir, appuyant sur ses mots, pour Mama-Louisa Louisa, il y a peu être une possibilité, elle a l’âge requis, mais pour ses enfants…

– Mais enfin ce sont les frères et sœurs de Charles-Henri ! Antoinette-Marie se mordit aussitôt la langue pensant en avoir trop dit, son propos pouvant paraître déplacé. Le notaire ne releva pas, pensant que décidément cette jeune fille était pleine de surprise et était bien une fille des lumières, la révolution au bout des lèvres dès l’apparition d’une injustice. « – Pour arriver à vos fins je ne vois qu’une solution, mais il faudra qu’elle reste entre nous, car la justice et nos voisins pourraient trouver à y redire. » Intriguée et acceptant la condition de discrétion, elle lui demanda de poursuivre. « – Je peux vous racheter Mama-Louisa et ses trois enfants. Une fois en ma possession, je pourrai les émanciper.

– Trois enfants ? Mais je ne connais que Nathanaël et la petite Sarah.

– Le baron de Thouais a prêté l’aîné Aaron à son voisin Louis André Bertin-Dunogier pour le former à l’ébénisterie, c’est un brave homme, il ne fera pas d’histoire.

– Ah, je ne savais pas. J’enverrai Monsieur Tremblay le récupérer, ce sera plus facile, je suppose, et plus discret. Et donc comment faut-il que nous procédions ?

– Je vais établir un acte de vente et un acte d’émancipation, nous devrons antidater le premier, car en tant que nouveau propriétaire, je suis supposé les détenir un certain temps avant de les émanciper. De plus, si cela venait à se savoir, comme on ne comprendrait pas pourquoi ils ne logent pas chez moi, il nous suffirait de dire que je vous les ai laissés afin de ne pas vous priver de la gouvernante de la Palmeraie.

– Oui bien sûr, mais ils sont supposés quitter la plantation ?

– Une fois libres, ils devront rejoindre La Nouvelle-Orléans, les affranchis ont pour obligation de vivre dans l’enceinte de la ville.

– Ah, il n’y a pas d’autres solutions, je suppose ? Et de quoi va vivre Mama-Louisa ?

– Vous pouvez toujours louer ses services pour la garder à la plantation tant que vous n’avez pas de maison de ville, si elle le désire. Il insista les derniers mots pour faire réaliser à la jeune fille qu’une fois libre Mama-Louisa pourrait faire ce qu’elle voulait. Bien évidemment, ce sera un passe-droit droit, mais cela je pourrai l’arranger. Par contre lorsque ses enfants seront adultes il faudra sûrement trouver un autre arrangement. Il ne fit pas remarquer à la jeune femme qu’elle avait oublié au fil de l’échange l’âge des enfants pour l’émancipation de ceux-ci, mais il connaissait le levier juridique qui lui permettrait de contourner ce point-là.

Antoinette-Marie n’avait pas pensé à tous ses rebondissements, pour elle ce n’était qu’une question de papier. Elle avait du mal à envisager la plantation sans sa gouvernante, elle était consciente de l’efficacité de celle-ci et ne se sentait pas prêt à gérer le train de vie d’une maison. Elle avait promis, elle tiendrait sa promesse. Elle accepta les démarches du notaire en toute confiance.

Avant de la laisser partir, Monsieur Bevenot de Haussois lui demanda si elle avait par hasard des nouvelles de don de Puerto Valdez, car lors des échanges sur son sujet pendant le repas de Pâques, il avait supposé que cela pouvait être le cas. Elle lui raconta l’étrange courrier et son contenu, et aussi incroyable que ce fût, l’histoire narrée lors du dîner lui avait laissé espérer que cela avait un rapport. Il lui avait donné raison et lui assura qu’il en avait vu d’autres et qu’elle pouvait espérer, lui assurant qu’elle serait la première à savoir s’il avait des nouvelles.

Ce n’est qu’en montant dans la voiture qu’elle se demanda comment le notaire pouvait savoir tout ça. Comme cela n’avait guère d’importance, elle n’y pensa plus.

Monsieur Bevenot de Haussois vint deux jours plus tard chez les Maubeuge faire signer les papiers d’achat de la famille par la main gauche du baron de Thouais et lui montra les papiers les émancipant, lui laissant un double pour ceux-ci. Il ne le savait pas, mais ils n’étaient plus esclaves. Elle fut étonnée de la rapidité des choses et se dit que le notaire avait des possibilités inattendues.

(Marie-Gabrielle CAPET)
Joseph Marie Bevenot De Haussois

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Chapitre 20 suite

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 Lorsqu’ils arrivèrent à la Nouvelle-Orléans, Joseph-Marie de Thouais et Basile trouvèrent le gouverneur Luis de Unzaga y Amezaga en pleine préoccupation guerrière. Pour être plus exact Marie Elizabeth de St. Maxent, sa jeune épouse, donnait un bal de charité afin de rassembler des fonds pour aider ce que l’on appelait les américains, car les colonies anglaises à l’est du Mississippi faisaient plus que se rebeller, elles faisaient la révolution. Deux semaines avant l’arrivée des deux hommes dans la ville, le 4 juillet, les colonies anglaises avaient proclamé la Déclaration d’Indépendance, ce qui équivalait à une déclaration de guerre contre l’Angleterre. Toute la haute société créole avait été invitée aussi Joseph-Marie et Basile furent courtoisement éconduits par le majordome noir de l’hôtel du gouverneur. Ils furent de même éconduits chez monsieur Bevenot de Haussois, notaire à la Nouvelle-Orléans, chez qui ils s’étaient présentés sur les conseils d’un ami acadien, mais celui-ci était aussi de la fête. La journée étant avancée, après renseignement auprès de leur aubergiste, ils décidèrent d’aller acheter des chevaux dont ils auraient grand besoin. Ils se rendirent chez un maquignon en dehors de la ville, auprès duquel ils obtinrent pour un bon prix une jument baie pour Basile et un étalon brun pour Joseph-Marie. Ils s’équipèrent ensuite en selle et harnais. De retour à l’auberge où ils avaient trouvée à se loger, ils dînèrent et se couchèrent.

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Le lendemain, en fin de matinée afin de le trouver en de bonnes dispositions, il se rendit d’abord chez le notaire. Joseph-Marie de Thouais s’était vêtu selon son rang, s’il n’avait pas mis de perruques, il arborait un habit à la française de bonnes factures accompagné de chaussures à boucles et d’une canne. Arrivée rue du Maine devant la maison du notaire, il frappa, il fut courtoisement reçu par une négresse tout en rondeurs et en sourire qui lui demanda de patienter dans le vestibule le temps d’aller prévenir son maître. Des meubles, au tapis en passant par les tableaux, autour de lui tout prouvaient l’opulence du notaire. Monsieur Bevenot de Haussois avait repris la charge de son père. La trentaine, célibataire, c’était un homme mince au visage hermétique et de nature consciencieuse. Il fit rentrer Joseph-Marie baron de Thouais, comme il était écrit sur la carte. Il le fit asseoir face à lui et lui fit servir un rafraîchissement, car il faisait déjà très chaud. Après les salutations d’usage, avec un accent traînant, il engagea la conversation: « – Que puis-je pour vous monsieur de Thouais?

– Je viens de la part d’un de vos confrères de Québec, monsieur La Dauversière, qui m’a conseillé votre étude.

– Grands dieux mais comment va l’ami de mon père? Cela fait si longtemps que je n’ai pu avoir de ses nouvelles avec ses temps troublés.

Marie-Gabrielle Capet (homme à la redingote bleue

Joseph Marie Bevenot De Haussois

Après avoir rassuré le notaire Joseph-Marie reprit: « – J’ai des lettres de changes et de créances ainsi que quelques biens à mettre en lieu sûr et je compte sur vous pour me conseiller. ». Après avoir examiné chaque papier et les bijoux le notaire le rassura, il n’y avait aucun problème, il s’occuperait de tout. Il conclut en lui demandant s’il voulait vendre les bijoux car il n’aurait aucun mal à trouver acquéreur.

– Non! Surtout pas ce sont ceux de ma mère, je ne sais si elle est encore en vie, mais de toute façon ils reviendront à la femme de mon fils quand le temps sera venu.

– Voulez-vous vous installer dans la colonie?

– oui j’en ai l’intention. J’aimerais obtenir une concession de la part du gouverneur, je vais aller demander audience cet après-midi. J’ai repéré dans une courbe du fleuve avant la ville de l’ascension un endroit qui me conviendrait près d’une autre plantation.

– Ce doit être la plantation Houmas, c’est une bonne terre, mais ne la demandez pas tout de suite, le gouverneur vous proposera de vous installer au bayou Lafourche avec les acadiens. Allez voir après votre audience Monsieur de Saint-Maxent, il fait la pluie et le beau temps sur la colonie depuis que le gouverneur a épousé une de ses filles. De plus, il est favorable à l’installation de tout français surtout noble! Votre fortune ne suffirait pas pour les terres, les esclaves et toutes les fournitures dont vous auriez besoin. Il vaut mieux amener le gouverneur à vous donner la terre.

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Gilbert Antoine de Saint Maxent

Suivant les conseils de Monsieur Bevenot de Haussois, il se rendit en début d’après-midi à l’hôtel du gouverneur. Le maître d’hôtel, noir-ébène, guindé et dédaigneux, le conduisit dans l’antichambre où il lui demanda de bien vouloir patienter. Joseph-Marie n’avait pas tenu compte de l’incontournable coutume des Caraïbes, la méridienne. La chaleur du milieu de journée arrêtait toute activité, du moins chez les nantis, pour la sieste. Deux heures plus tard, un homme traversa l’antichambre et entra dans la pièce contiguë sans frapper ni être présenté. L’homme, de belle prestance, d’une cinquantaine d’années, habillé avec soin d’un habit à la française avec perruque poudrée et chaussure à boucles d’argent, le toisa avec hauteur. Il semblait être chez lui et pour cause l’homme était le beau-père du gouverneur, c’était Gilbert Antoine de Saint-Maxent, alors l’homme le plus riche de Louisiane. Né à Longwy, en Meurthe-et-Moselle, en Lorraine, en 1747, il avait immigré à La Nouvelle-Orléans, et s’était enrôlé dans l’armée. Deux ans plus tard, il avait épousé la riche Elizabeth La Roche et avait utilisé sa dot afin d’ouvrir un bâtiment sur la rue Conti servant à l’approvisionnement des commerçants de fourrures. En 1753, il fut promu colonel et commandant du régiment de la Louisiane par le gouverneur Louis de Billouart Kerlerec. Il s’était distingué dans les combats de défense contre les incursions anglaises et des Chickasaws. Il avait marié sa seconde fille, Marie Elizabeth, à dix-huit ans au nouveau gouverneur de la ville, de l’âge de son père. Cela n’avait pas gêné la jeune fille qu’elle était alors. Elle avait été élevée dans ce sens et dans la colonie aucun parti n’était à la hauteur des attentes de son père et des siennes. De plus, cela allait tout à fait avec l’idée qu’elle se faisait de la vie, être à la meilleure place dans la société. Sa sœur aînée Marie-Felice de Saint-Maxent, jeune veuve de monsieur d’Estrehan avait eu la bonne idée d’épouser en deuxièmes noces, Bernardo de Gálvez y Gallardo, le général du gouverneur, une des plus anciennes familles d’Espagne. Monsieur de Saint-Maxent en se servant de ses filles avait su fort bien avancer ses pions. Le gouverneur venait de le nommer commandant de la milice de la Louisiane.

Un moment plus tard, le majordome vint chercher Joseph-Marie qui commençait à s’impatienter, bien qu’il fût conscient d’être obligé d’en passer par là. Le gouverneur à son bureau conversait avec l’homme que Joseph-Marie avait vu rentrer précédemment. Don de Unzaga y Amezaga était un homme affable, courtoisement il indiqua le fauteuil en face de lui.

– Veuillez m’excuser de cette attente monsieur de Saint-Maxent et moi-même réglions des problèmes urgents. Si j’ai bien compris monsieur de Thouais, vous venez d’arriver dans notre colonie.

– Oui, monsieur le gouverneur, je suis venu vous présenter mes hommages et vous demander l’autorisation de m’installer en Louisiane.

plantation La PalmeraieAvec un fort accent espagnol le gouverneur reprit : « – Je ne vois aucun inconvénient à ce que vous vous installiez parmi nous, vous êtes le bienvenu. J’ai cru comprendre que je vous obligerais en vous donnant une concession. Cela a priori ne pose aucun problème. Je voudrais toutefois, si cela était possible, que vous me rendiez un service. Monsieur  de Saint-Maxent m’a fait savoir que vous étiez arrivé dans notre colonie depuis l’Acadie par le Mississippi. J’ai justement besoin de quelqu’un de confiance qui aurait vu le terrain récemment. Je ne sais si vous êtes informé, mais les Américains ont déclaré leur indépendance. Je vais être franc avec vous. Non pas que je veuille les aider particulièrement, mais je voudrais profiter de la faiblesse des Anglais pour récupérer quelques forts et leurs régions environnantes. Si je vous fais part de ces secrets militaires, c’est qu’il m’a semblé comprendre que vous aviez quelques rancœurs envers ceux-ci. En échange de ce service, je vous concéderai une plantation d’environ 3000 arrhes sur le lieu de votre choix et vingt esclaves pour démarrer.

Le baron de Thouais fut très surpris de tous les renseignements que détenait le gouverneur à son sujet. Ce qu’il ne savait pas c’est que Mr de Saint-Maxent avait déjeuné avec son notaire. Si celui-ci était resté discret quant à la fortune de ce dernier, Monsieur Bevenot de Haussois connaissant les projets de son ami de Saint-Maxent, n’en avait pas moins raconté le parcours du baron de Thouais jusqu’à la colonie, afin de lui donner un coup de pouce dans ses démarches. Sans se décontenancer Joseph-Marie de Thouais acquiesça à la demande, trouvant l’échange équitable. Il demanda toutefois de quoi il en retournait. Monsieur de Saint-Maxent prit le relais. Il expliqua qu’ils avaient l’intention d’aider secrètement les américains en leur livrant cinq tonnes de poudre à canon, des magasins du roi. La poudre à canon devait remonter le Mississippi, sous prétexte de protéger la colonie espagnole, le but étant de contrecarrer les plans anglais pour capturer Fort Pitt. Ils devaient donc livrer la marchandise au capitaine Georges Gibson Linn. S’il était d’accord pour participer à ce projet, il était attendu sous deux jours au palais du gouverneur. Le baron assura sa présence et garantit celle de son ami Basile Tremblay, se demandant toutefois ce qui se passerait le cas contraire.

Le gouverneur, comme monsieur de saint Maxent, avait choisi de faire ce marché avec le baron de Thouais, car il savait que dans une armée les uns étaient braves, parce qu’ils voyaient de loin la récompense, les autres l’étaient par dureté de caractère, et que beaucoup encore l’étaient parce que tout ce qui les entourait les animait. Combien en étaient-ils qui seraient lâches, s’ils étaient sûrs qu’on ne le sut pas!

Alonzo Chappel  (Wyoming Valley Massacre - 1-2-296-25-ExplorePAHistory-a0a9x7-a_349Deux jours plus tard comme prévu les deux acolytes qui venaient d’Acadie se présentaient à l’aube au palais du gouverneur. Outre le gouverneur les y attendaient monsieur de Saint-Maxent et Monsieur Bevenot de Haussois. Après avoir signé leurs engagements dans la milice de Louisiane qui serait sous les ordres de monsieur de Saint-Maxent, le baron de Thouais contresigna son acte de propriété pour la plantation située à l’endroit où il la désirait, son notaire ayant fourni l’information. Celle-ci lui reviendrait à la fin de son engagement et si par malheur il lui arrivait quelque chose, elle reviendrait à son héritier. C’est ainsi que commença la guerre de la colonie espagnole contre son voisin anglais. Cette guerre ressemblait plus à une guerre de maquis qu’à une guerre ouverte. Le général Gálvez, qui devait devenir à son tour gouverneur, avait pris position pour les rebelles et supervisait l’ensemble des mouvements. Il commença par fournir des armes aux insurgés et captura tous les postes britanniques à l’ouest de la Floride. Pour cela, il avait accepté l’enrôlement dans l’armée espagnole de volontaires louisianais pour combattre du côté des Américains.

*

Pour les deux amis cette guerre de guérilla se déroula malgré ses horreurs sans trop de mal jusqu’à la capture de Fort Bute. L’Espagne était officiellement entrée dans le conflit au côté de la Révolution américaine le 8 mai 1779, avec une déclaration de guerre par le roi Charles III. Cette déclaration avait été suivie par une autre le 8 juillet qui autorisait ses sujets coloniaux à s’engager dans des hostilités contre les Anglais. Bernardo de Gálvez avait intercepté des communications émanant des anglais à Pensacola, indiquant qu’ils avaient planifié une attaque surprise sur la Nouvelle-Orléans. Il décida donc de lancer sa propre attaque en premier. Elle commença par la capture de Fort Bute pour laquelle Bernardo de Gálvez rassembla l’armée régulière espagnole, et les milices acadiennes de Saint-Maxent. Cette prise marqua le début de l’intervention officielle de l’Espagne dans la guerre américaine aux côtés de la France et des rebelles.

de Maubeuge Louis Amédée marquis 05 - copie

Louis Amédée marquis de Maubeuge

Quelque temps auparavant, Louis Amédée, chevalier de Maubeuge, âgé de 24 ans, avait été détaché par Jean-Baptiste Donatien de Vimeur, comte de Rochambeau auprès de Monsieur de Saint Maxent. Il était arrivé en grand secret sur les lieux de la bataille à venir. L’engouement de monsieur de La Fayette pour le combat des Américains avait fini par faire des émules auprès de la société aristocratique française en plein engouement de philosophie et de liberté que les vannes des encyclopédistes, des écrits de Voltaire et des satires de Beaumarchais avaient ouverte. Afin de tâter le terrain monsieur de Rochambeau avait rassemblé un contingent qu’il avait mis sous les ordres du jeune chevalier de Maubeuge.

Le 7 septembre, à l’aube Bernardo Gálvez décida de prendre d’assaut le petit poste frontière britannique. Le fort Bute était situé sur les bords du Bayou Manchac, à environ 115 milles de La Nouvelle-Orléans, à l’extrême-ouest de la frontière ouest de la Floride britannique. Le lieutenant-colonel Alexander Dickson avait été chargé de la défense du district de Bâton-Rouge, qui comprenait forts Bute, Bâton-Rouge, et PanmureLes Anglais avaient commencé par envoyer un grand nombre de troupes au nord-ouest des colonies afin de capturer Georges Rogers Clark, le commandant américain, ce qui avait affaibli la région. Le commandant Dickson n’avait à sa disposition que 400 soldats réguliers et ayant eu connaissance des mouvements espagnols, il avait retiré la plupart de ses forces de Bâton-Rouge et Panmure, laissant à l’arrière, avec le capitaine Von Haake une petite garnison. Les Espagnols de leur côté avaient reçu des renforts de La Nouvelle-Orléans. Ceux-ci se composaient au départ de 520 réguliers, dont environ les deux tiers avaient été récemment recrutés, 60 miliciens, 80 mulâtres libres, et dix volontaires américains dirigés par Oliver Pollock parmi lesquels s’était glissé le jeune James Wilkinson.

John Burgoyne, premier duc d'Albany, portrait de Sir Joshua Reynolds,

James Wilkinson

Ce dernier commençait une carrière des plus particulières, engagé dans l’armée comme agent de liaison, il était surtout agent secret du général Washington et rendait compte de l’évolution de la guerre espagnole et de l’état d’esprit des alliés. Venant de l’amont du fleuve, la force avait été augmentée en plus des 600 hommes, indiens, acadiens, dont faisaient partie le baron de Thouais et Basile Tremblay. Gálvez avait réussi à rassembler plus de 1400 hommes, même si ce nombre avait été sensiblement réduit en raison des difficultés de la marche. La veille au soir, le baron de Thouais était arrivé avec son corps devant l’ancien fort construit en palissade. Il trouva que l’ennemi était en mauvaise posture, car il le jugea indéfendable la position. Lorsque les troupes furent rassemblées devant fort Bute, Gálvez informa ses hommes du véritable objectif de leur mission suscitant des hourras enthousiastes. Le baron de Thouais et son ami furent convoqués sous la tente de Saint-Maxent, qui leur apprit qu’il les mettait sous les ordres du jeune lieutenant français le chevalier de Maubeuge, car ils connaissaient le terrain bien mieux que le nouveau venu. Bien qu’il trouvât son supérieur assez jeune, Joseph-Marie obéit sans objection. À l’aube le lendemain, ils attaquèrent le fort, et après une brève escarmouche dans laquelle un seul homme fut tué, la garnison se rendit. Comme des soldats anglais s’échappaient, Gálvez envoya le corps expéditionnaire français capturer ceux qui s’enfuyaient sur le chemin de Bâton-Rouge. Alors qu’ils couraient derrière les fuyards dans le sous-bois qui longeait le bayou, ils furent pris à revers par un groupe d’Indiens amis des Anglais. Joseph-Marie et Basile n’entendirent pas l’avertissement que leur lança un soldat français. Joseph-Marie sentit le souffle d’une flèche passer sur son côté qui atteignit au milieu du dos son ami qui courait devant lui. Il le vit s’écrouler sans vie. Dans sa tête, un éclair brisa sa raison. Celui qu’il considérait comme son frère, depuis qu’il l’avait recueilli en Acadie venait de mourir devant lui. C’en était trop pour sa raison. Il devait le venger, venger tous ceux qui étaient morts et qu’il avait aimés. Il attrapa la hache de son ami et prit dans l’autre main, son épée se retourna et fonça vers les Indiens, aveuglé par la haine. La rage de l’homme blanc saisie de surprise les Indiens, qui ne purent se reprendre. Ils se défendirent de leur mieux. À la stupeur des Français, il massacra aveuglément tous les Indiens qui étaient à sa portée. Il sortit de ce combat couvert de sang avec juste quelques égratignures. Lorsque la raison lui revint, il était entouré des Français qui le congratulaient pour son courage. Monsieur de Maubeuge, quant à lui, resta sur sa réserve inquiet de cette subite frénésie sanguinaire. Les Français ne ramenèrent que quelques prisonniers, surtout des Indiens. Le général Gálvez resta à fort Bute pendant six jours, donnant à ses hommes le temps de se reposer avant de poursuivre sur Bâton-Rouge.

En 1777, le chef militaire espagnol Bernardo de Galvez est devenu le gouverneurL’armée de Gálvez arriva sous les murs de Bâton-Rouge le 20 septembre et il constata qu’il s’agissait d’une place forte occupée par environ trois cents hommes de l’armée régulière. Étant exposé aux feux des canons du fort et ne pouvant mettre en danger sa propre artillerie, le général ordonna une feinte par le nord, à travers la forêt qui encerclait la ville. Les Anglais tournèrent leurs canons vers le Nord et bombardèrent massivement cette position. Les Espagnols cachés sous l’épais feuillage n’eurent à déplorer que trois blessés, parmi lesquels Joseph-Marie de Thouais. Celui-ci reçut à l’épaule une balle de l’ennemi alors qu’il plaquait au sol l’un de ses comparses apercevant l’éclat du canon de fusil qui le visait. Pendant ce temps, les ingénieurs et spécialistes de siège du général Gálvez creusèrent des tranchées et établirent des abris sûrs pour les canons qui commencèrent à tirer sur le fort. Les Anglais endurèrent trois heures de pilonnage intense puis se rendirent. Ce fut la seconde place britannique à tomber aux mains des Espagnols lors de l’incursion de Bernardo de Gálvez dans le territoire anglais de l’ouest de la Floride. Les conditions de capitulation acceptée par Dickson, à Bâton-Rouge garantissaient à Gálvez la cession du reste des postes britanniques sur le fleuve Mississippi libérant ainsi la basse vallée du Mississippi. De retour à La Nouvelle-Orléans, il planifia une campagne contre le fort de La Mobile et de Pensacola, les autres bastions britanniques à l’ouest de la Floride, campagne que Joseph-Marie de Thouais ne vit pas.

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Scott Burdick  (EbonyCharcoal

Mama Louisa

Pendant tout ce temps, Louisa devenue Mama-Louisa s’occupa de Charles-Henri de Thouais. Trois années auparavant étaient arrivées deux lettres à la plantation « la Nouvelle ». La première demandait à doña de Vilagaya d’acheminer Louisa jusqu’à la plantation des Breaux au bayou la Fourche, la deuxième était à remettre à Madame Tremblay. Doña de Vilagaya, à réception de la lettre, fit préparer Louisa. Elle lui fit constituer un petit trousseau en lui fournissant un métrage suffisant de coton blanc fin pour coudre deux corsages et deux métrages de toile de couleur neutre, afin de faire deux jupes, que la jeune fille s’empressa de blanchir. Le matin de son départ, la jeune fille attendait sous la véranda, à côté de la porte principale, le contremaître qui l’accompagnait. Elle n’était pas pressée de partir, mais puisqu’elle y était obligée, autant faire vite. Doña de Vilagaya avait clairement insisté sur le fait que la jeune fille devait arriver intacte sur le lieu de livraison. Le contremaître avait parfaitement compris et ne se l’était pas fait dire deux fois. Quand il trouva la jeune esclave, il remarqua qu’elle avait soigneusement préparé sa mise. Toute de blanc vêtue, elle avait tressé sa lourde chevelure noir corbeau qu’elle avait enveloppée dans un linge comme un turban, ce turban que les créoles appelaient tignon. Le corsage fermé haut, la jupe large accentuant sa taille qu’elle avait sciemment faite longue à toucher le sol comme la maîtresse. Elle se mit, impassible, à marcher fièrement à côté du cheval du contremaître, sans jamais se retourner. Celui-ci n’allait pas trop vite afin que la jeune fille ne se fatigue pas. Ils mirent une bonne partie de la journée à aller jusqu’à destination, à la surprise des habitants de la plantation Breaux, qui virent déboucher en fin de soirée au bout de l’allée un cavalier et une fille marchant à côté de lui. Madeleine Trahan intriguée attendit à sa porte que le couple s’approche. Le temps d’atteindre le perron s’étaient rassemblés tous les membres de la Washington_and_Lafayette_at_Mount_Vernon,_1784_by_Rossiter_and_Mignot,_1859 (détail)famille Breaux à portée de regard. Le cavalier se présenta à la porte et demanda à voir Madame Tremblay. Il fut tout aussi surpris qu’elle en voyant l’Indienne. Il lui remit la lettre et expliqua que la négresse à côté de lui était l’esclave de Monsieur de Thouais. Devant le regard interrogateur de Dewache, Cécile Breaux, son petit dernier calé contre sa hanche, prit la lettre qu’elle décacheta, car elle était la seule à savoir un peu lire. Après l’avoir déchiffrée, elle confirma les dires du cavalier et expliqua le départ de Basile Tremblay et du Baron de Thouais pour la guerre, quant à la fille devant eux elle devait faire office de nourrice auprès du fils du baron. Sa commission faite le cavalier reparti aussitôt voulant rentrer avant la nuit, car il ne tenait pas à rester chez les Acadiens. Il laissa l’assemblée, regroupée face à la métisse. Ils étaient sceptiques devant la nouvelle, la guerre, quelle guerre ? Ils n’avaient pas entendu parler de guerre. Et une esclave, personne n’en possédait chez les Acadiens. Alexis Breaux était bien travaillé par l’idée se disant que cela aiderait à développer son exploitation, mais il n’avait pas franchi le pas devant le regard de sa communauté. La jeune métisse qui gardait son masque impénétrable malgré l’inquiétude se laissait examiner comme un animal étrange par le groupe. Dewache ne savait pas comment se comporter avec Louisa ni ce qu’elle était supposée faire d’elle. C’est Charles-Henri qui ayant entendu le contremaître décoinça la situation. Interpellant la métisse, il lui demanda si elle devait vraiment s’occuper de lui. La jeune fille se pencha vers le petit garçon et lui dit : « Il semblerait que ton papa m’ait achetée pour ça. J’espère que cela va te convenir. » Le petit garçon flatté et sous le charme de la jeune fille lui prit la main, se retourna vers l’assemblée des Acadiens, et tout fier proclama : « C’est la maman que mon papa m’a achetée, elle est à moi ». Cela fit sourire Dewache et lui facilita la tâche. Tous les Acadiens éclatèrent de rire et l’affaire fut convenue. À la surprise de Louisa, ils l’intégrèrent comme un membre de la famille, lui faisant une place. Tout naturellement, elle participa à la vie de la plantation du moins à tous les travaux domestiques. Charles-Henri se retournait vers elle chaque fois qu’il avait besoin de soins, de tendresse, d’une autorisation. Tout le monde s’adapta à la nouvelle venue et ils finirent par oublier sa condition. Les années passèrent, les bruits de la guerre les atteignirent, des lettres arrivèrent donnant des nouvelles des hommes. Le temps s’écoula au fil des récoltes, des maladies infantiles, des naissances, des mariages, des fêtes. Louisa pensait bien que ça ne durerait pas, mais elle se laissa bercer par cette quiétude trompeuse.

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Scott Burdick (Salem Scle

Mama louisa

Les tâches journalières effectuées les enfants Breaux jouaient au bord du fleuve. C’était la Toussaint, en attendant l’heure du repas qui rassemblait la famille, Nastazie jouait à chat perché avec son frère Alexis, Georges Tremblay, Charles-Henri de Thouais et les cousins des Breaux, Cloatre, Charles, et Magdeleine venus spécialement pour l’occasion. Deux ans plutôt, Charles Gaudet, et Cécile Breaux avaient enfin réaménagé dans une nouvelle maison que leurs parents et voisins avaient aidé à construire sur leur terre. Sous la véranda Marie, l’aînée des Breaux, qui allait être bientôt en âge de se marier, surveillait sa nièce et filleule qui trottait derrière un chaton. C’était la fille de l’aîné des Breaux, Honoré. Celui-ci s’était enfin décidé à épouser leur voisine Marguerite Aurion. Celle-ci avait été élevée par son oncle et sa tante, Joseph et Angélique Marant. Séparée de leur parent, suite au grand dérangement, elle avait appris qu’ils étaient morts lors de leur déportation. Quand arrivèrent ses quinze ans, sa beauté blonde fit venir de loin tous les Acadiens cherchant épouse, mais malgré son apparente douceur elle s’était obstinée à attendre qu’Honoré se décida. Comme toutes les jeunes filles acadiennes, elle avait été accoutumée dès son plus jeune âge aux travaux domestiques et aux mœurs de son peuple. De nature réservée, elle ne songeait pas à ces légers jeux de libertinage et attendait au milieu d’occupations utiles que l’on disposât d’elle. Sans malice et sans honte, puisqu’elle ne faisait rien qui put réellement la faire rougir, elle agissait avec l’assurance que donne la naïveté quand on ne pense point à mal. Les jours de fête, elle s’amusait modérément préférant aider autour d’elle, elle ne faisait pas partie de celles à qui l’ont fait des reproches pour un comportement frivole. À la Saint-Jean de ses treize ans, elle avait compris que ce serait Honoré Breaux qu’elle prendrait pour mari ou personne. Bien qu’âgé de dix ans de plus, les larges épaules, les jambes solides le sourire franc et les yeux noisette du jeune homme l’avait définitivement conquise. Aux bals réguliers qui ponctuèrent par la suite la vie de la communauté, elle refusa tous les cavaliers et attendit que le jeune homme vienne à elle. Comme cela tardait à venir, sa tante, connaissant le secret de la jeune fille, alla voir Madeleine Breaux, pour qu’elle intervienne. Ce qu’elle fit au bal suivant. « – Mon fils qu’est-ce que tu attends pour inviter la Marguerite à danser, qu’elle ait des cheveux blancs ?

Scott Burdick (Old Salem Autumn

Marguerite Aurion

– Mais elle refuse tous les cavaliers qui se présentent !

– Pas tous mon fils, allez va !

Et quand elle accepta la contredanse puis la suivante, il comprit. Secoué par sa mère, Madeleine Trahan, qui lui rappela son âge et le fait que la jeune fille n’attendrait pas indéfiniment il se décida, d’autant qu’elle lui plaisait.

Mais ce jour-là, tout ceci était bien loin, elle était dans le bâtiment à côté de la demeure qui servait de cuisine où elle aidait sa belle-mère et Mama-Louisa à préparer le repas de fête, quand déboulèrent, essoufflés, Charles et sa sœur Nastazie. « – Ma ! Y a des militaires en bateau qui accostent devant la plantation ! » Toutes s’arrêtèrent dans leurs activités. Louisa sentit son estomac se comprimer, elle avait déjà compris.

– Ils sont nombreux ?

– Six ou huit, j’ai pas bien vu.

– Va chercher ton père et tes frères et toi Nastazie, va chercher Dewache, elle doit être au potager !

Tout en s’essuyant les mains Madeleine Breaux se dirigea suivi de sa bru et de la métisse sur le devant de la maison, elle rejoignit son aînée qui avait pris sa nièce dans ses bras et qui examinait les nouveaux arrivants depuis la galerie de la demeure. Les petits, plus curieux que craintifs, étaient restés au bord du bayou et regardaient les soldats descendre de l’embarcation qui ressemblait à une gabarre à fond plat. Madeleine Breaux s’avança vers eux suivie des femmes de la maison sur ses talons. Alors qu’elles s’approchaient, elles les virent extirper une civière dans laquelle gisait un homme. Un noir immense dans la force de l’âge était à ses côtés.

Madeleine accéléra le pas pour voir qui s’y trouvait. Dewache qui les rejoignait à cet instant, savait elle qui était dans le brancard, car quelques jours avant alors qu’elle ramassait des baies sauvages, son cœur avait un instant oublié de battre lui causant un malaise qu’elle interpréta aussitôt, laissant échapper des larmes sur sa joue. L’officier du groupe s’avança vers la femme d’âge mûr qui venait au-devant de lui. Il la salua, se présenta et demanda : « – je suis bien à la plantation Breaux ? » Devant l’acquiescement de la femme, il reprit : « – c’est monsieur le Baron de Thouais, il m’a demandé de le reconduire chez vous.

– Il est mort ?

– Non, il a reçu une balle à l’épaule et la fièvre le laisse dans un état comateux, mais avec des soins, ça devrait passer. Le nègre à ses côtés est son valet.

Charles-Henri s’était approché pour voir l’homme allongé qu’il attendait depuis longtemps et crut le reconnaître. Les femmes quant à elles se retournèrent gênées vers Louisa, se rappelant soudain que la jeune femme était l’esclave de cet homme. Celle-ci, les mains moites, les essuyait nerveusement sur son tablier tout en restant impassible. Dewache interrompit ce moment de gêne et posa à l’officier la question dont elle connaissait la réponse : « – je suis madame Tremblay, est-ce que par hasard vous auriez des nouvelles de Basile Tremblay qui était aux côtés de monsieur de Thouais ?

– Je suis désolé, Madame, mais votre époux est tombé à la prise de fort Bute.

Devant la certitude, le deuil en elle pénétra définitivement dans son cœur. Impassible, sans rien répondre, laissant son fils Georges, les larmes aux yeux, abasourdie par la nouvelle, elle fit demi-tour et d’u4wt3t5isn pas régulier quitta l’assemblée sans un mot et partie vers le Nord. Elle dépassa la maison puis longea les champs, puis s’enfonça dans le sous-bois. Elle marcha une partie de la nuit, éclairée par la lune montante filtrant entre les chênes gigantesques couverts de rideaux de mousse fantomatique. Elle s’arrêta au centre d’une clairière. Elle ramassa du bois puis fit un feu au centre. Quand celui-ci prit, la lune était au-dessus de la clairière, Dewache défit ses cheveux, couvrit sa tête de terre et commença à tourner à petits pas saccadés, tout en murmurant une mélopée qui au fur et à mesure s’enfla, emplissant l’espace. Elle tourna pendant des heures rentrant en transe. Elle se maintenait en équilibre sur un globe qui flottait dans le vide. Devant elle une succession de globes identiques se succédait jusqu’à l’infini. Sur l’un d’eux, Basile était là, lui souriant et lui tendant la main. Elle semblait se mouvoir au ralenti. Sans effort, avec légèreté, elle sauta d’un globe à l’autre jusqu’à atteindre la main tellement aimée. Celui-ci la prit dans ses bras, lui caressant les cheveux, il lui montra sur les autres globes leur fils Georges avec à son bras une belle jeune femme, puis sur le suivant trois enfants et sur le suivant ceux-ci plus grands avec leurs conjoints, puis sur le suivant leurs enfants. Il lui montrait leur descendance sans fin, le résultat de leur amour et de leurs espérances. Son cœur était en paix. Épuisée, elle s’écroula. Au pic du soleil, Alexis Breaux et ses trois fils Honoré, Joseph et Charles la trouvèrent allongée auprès du feu refroidi. Ils crurent un instant qu’elle était morte. Confortés du contraire, ils la ramenèrent à la plantation. Ils se pressèrent, car à l’est des nuages s’agglutinaient annonçant un orage comme il y en avait tant à cette époque de l’année.

Dans la maison silencieuse troublée seulement par le grondement du tonnerre, avec l’aide de Madeleine Trahan, Mama-Louisa soignait le baron et s’occupait de Charles-Henri. Le blessé avait été installé dans une pièce du bas qui servait de salon. Pendant deux jours, il délira pris dans les accès de fièvre, il n’émergeait pas de sa torpeur. Le docteur venu de l’Ascension, après avoir changé ses pansements et examiné sa blessure, avait rassuré tout le monde, il fallait faire tomber la fièvre et tout irait bien. À tour de rôle, les femmes l’éventaient pour le rafraîchir tout en lui passant des compresses fraîches sur le front, elles lui faisaient boire des tisanes chaque fois qu’elles le pouvaient pour faire partir le mal. Puis un matin Marguerite Aurion le trouva assis sur son lit, la fièvre était enfin tombée. « – Où suis-je ? » demanda-t-il inquiet, il ne se souvenait plus de rien depuis qu’il avait senti la douleur de la balle pénétrant dans l’épaule. Elle le rassura, il demanda à voir son fils, elle le fit quérir. Lorsqu’il entra dans la pièce, le petit garçon s’accrochait machinalement à la jupe de sa nourrice qui l’accompagnait. « – Je suis votre père, vous n’avez aucune raison d’avoir peur. De plus, lâchez donc les jupes de votre nourrice, vous avez l’âge de raison, vous n’êtes plus en âge de vous cacher dedans. » Charles-Henri s’avança vers son père et se campa devant lui. Ce dernier ne pensait déjà plus à lui, il examinait celle qui le soignait depuis plusieurs jours, et qui le troublait. Elle était encore plus belle que dans son souvenir. Celle-ci le regardait se demandant comment elle devait se comporter, un comportement servile n’était pas dans son caractère ni dans ses habitudes.

Susan Lyon (DENTELLE À LA LUMIÈRE D'OR

mama Louisa

Sa convalescence dura trois bonnes semaines pendant lesquelles il amena Louisa à devenir sa maîtresse. Du moins le pensa-t-il. Ne pouvant être libre, celle-ci avait décidé que son seul choix était de pousser son maître à faire d’elle sa concubine, sa tisanière. Cela avait réussi à sa mère, même si elle était morte en couches, aussi jouant les Salomé elle fit tout pour le séduire. Tour à tour distante, puis attentionnée, sous prétexte de le soigner ou de remettre sa literie d’aplomb, elle approchait ses atouts qui se dévoilaient sous la tension du tissu de la blouse qui s’échancrait au fil des jours. Il attendait sa venue et allait jusqu’à la réclamer sous des prétextes divers. Puis un soir, alors que tout le monde était couché, elle vint lui porter une carafe d’eau qu’elle croyait avoir oublié de mettre à sa portée. Les forces du convalescent étaient revenues et décuplées par le désir, il la bascula sur le lit, mollement, elle résista lui donnant la satisfaction de lui offrir sa virginité. Le stratagème de la jeune esclave réussit au-delà de ses espérances, il ne pouvait plus se passer d’elle. Lorsque Alexis Breaux poussé par sa femme vint proposer de la racheter pour la libéreril n’en fut pas question, et sans plus de mots l’acadien comprit pourquoi. Alexis Breaux eut bien du mal à expliquer à son épouse la situation qu’elle trouvait inconvenante.

Noël arriva, les fêtes de la nativité passées, comme il était rétabli, Joseph-Marie de Thouais décida, accompagné d’Honoré Breaux et de son jeune frère Joseph, d’aller à La Nouvelle-Orléans se faire remettre le titre de sa concession.

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Trois années s’étaient écoulées depuis l’accord entre le gouverneur de l’époque et le jour où le baron frappa chez son notaire. Joseph-Marie Bevenot de Haussois l’attendait depuis qu’il avait eu connaissance de son retour sur le bayou La Fourche, il lui remit en bonne et due forme la copie de son titre de concession. Il s’excusa devant l’impossibilité de fournir les vingt esclaves prévus dans le contrat, il lui faudrait revenir, car il n’y avait pas de vente prévue dans les jours à venir, la guerre avec les Anglais, les Américains et les Français avait ralenti le commerce du bois d’ébène. Satisfait par la réalisation du contrat, le baron de Thouais ne put toutefois remercier le gouverneur Bernardo de Gálvez, encore sur le terrain des batailles.

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À cette époque de l’année, le temps était particulièrement agréable les températures étaient douces et l’on craignait beaucoup moins les brusques changements de temps qu’offrait le climat des tropiques. Ils avançaient lentement sur la route qui longeait les plantations créoles, au rythme des deux chariots lourdement chargés et attelés à des mulets. Le baron de Thouais s’était approvisionné en vivres, volailles sur pied, en outil et en fournitures de tous genres. Il avait bien évidemment investi en boutures et en graines de toutes sortes. Les trois hommes arrivèrent sur la concession en milieu d’après-midi. Après avoir dépassé la plantation Houmas, ils découvrirent une forêt de chênes, de cyprès, de cirier et autres essences comme les néfliers, les pommiers, les pruniers, les merisiers, qui annonçaient une lourde charge de travail afin de débroussailler et dégager les futurs champs à cultiver. Ils s’installèrent près du fleuve dans une clairière qui allait de la rive à un monticule herbeux. À sa vue, le baron projeta d’y faire un jour construire sa demeure. Une fois le campement installé Honoré Breaux les quitta afin de prévenir les siens de leur nouvelle installation.

Sur les lieux, aidé de Joseph Breaux, Joseph-Marie de Thouais délimita sa concession, plantant un piquet tous les 20 pieds. Estimant que Georges Tremblay avait été lésé à cause de la mort de son père, il agrandit abusivement sa plantation vers l’Est jusqu’au bord du bayou, dans le but de lui donner ce bout de parcelle à sa majorité. Il décida de nommer sa terre « la Palmeraie », car il avait déjà envisagé de transplanter des palmiers de Floride qui feraient une allée qui irait jusqu’à la future demeure. Honoré revint deux jours plus tard, avec tous les Acadiens de leur communauté afin d’aider le baron à défricher. Ceux-ci arrivèrent, les bras chargés, les uns rapportant des jeunes plants d’arbres fruitiers, les autres un animal domestique, poules, truie… Alexis Breaux tint à offrir à son ami une vache et son veau. Pendant les semaines qui suivirent, infatigables, les uns abattaient les arbres avec leurs cognées massives, les autres ameublissaient la terre avec la bêche, qu’ils enfonçaient d’un bras vigoureux, d’autres déchiraient le sein de cette terre, avec le tranchant d’une charrue, que traînaient à pas lents deux bœufs accouplés qu’ils avaient conduits et vendus au baron.

Plusieurs débitaient des arbres énormes, les sciaient en planches, en poteaux, en solives, en chevrons, en bardeaux pour élever tout d’abord un bungalow sur un soubassement de briques, de quatre pièces successives avec véranda à l’arrière et à l’avant. À l’arrière de celui-ci, ils élevèrent une grange sur une des buttes du terrain, prévoyant les débordements du fleuve. Lorsque les bâtiments furent prêts, accompagnés des femmes de la famille Breaux, Dewache, Mama-Louisa, et les garçons vinrent s’installer. Pendant ce temps, une autre partie de ces hommes laborieux commencèrent à labourer les premiers champs dégagés de la nature sauvage. Ils creusèrent de longs sillons, qu’ils plantèrent de cotons et de canne à sucre, qu’ils piquèrent de riz, qu’ils cajun1ensemencèrent de maïs pour se nourrir et, d’herbes de Guinée qui serviraient de fourrage pour les bêtes et étoufferaient les herbes indésirables. Ils plantaient, semaient, nivelaient, faisaient des saignées pour guider l’eau vers les plantations et des levées pour maintenir le fleuve dans son lit. Tous commençaient leurs travaux dès le lever de l’aurore et ne le finissaient qu’après le coucher du soleil. De son côté, Abraham, le géant noir, aida les femmes et prépara le potager pour Mama-Louisa et Dewache. Elles y plantèrent pour nourrir les habitants de la plantation, petits pois, haricots de primeurs, raves et radis, laitue, chicorée, céleri, carottes courtes, des choux paumés hâtifs de Bonneuil, des choux d’Alsace, des brocolis, des melons et des concombres, des brehêmes, des tomates, des pattes d’anémone, des griffes de renoncules et des oignons de fleurs qu’avaient apportées Madeleine Breaux et sa belle-fille Marguerite. En attendant les récoltes, ils vivaient sur les réserves de farine de maïs et de viande de porc. Pendant leur séjour chez les Acadiens Mama-Louisa et Dewache avaient appris à repérer dans la nature les baies, les fruits et légumes sauvages qui pourraient le moment venu améliorer leur ordinaire. Après avoir parcouru les alentours de la plantation, Dewache récolta des herbes, des racines médicinales dont elle connaissait les vertus. Entre ce qu’avaient amené les Acadiens et ce qu’avait acheté le baron, la basse-cour se trouva riche de plusieurs poules, d’un coq, d’une truie avec sa portée de gorets, sans oublier la vache et son veau. Ils ne manquaient de rien. Quand viendrait la fin de l’été, tout ceci se transformerait en conserve de fruits et de légumes, en pots de confiture et de gelée, on salerait la viande qu’elle soit le produit de l’élevage ou de la chasse.

Captured Africans Taken to the Coast, Nigeria, 1853; (or), Liberia, 1840L’installation dura trois semaines, après moult remerciements de la part du baron, les Acadiens retournèrent sur leurs terres. Cela coïncida avec l’arrivée au milieu du premier jour de février d’une file d’hommes noirs attachés entre eux accompagnés par deux cavaliers. Le premier d’un âge mûr était d’origine française et avait été embauché par le baron, comme régisseur, l’autre ayant dépassé à peine l’adolescence était un jeune Allemand qui lui servait d’aide. Les esclaves promis par le gouverneur espagnol étaient arrivés. Satisfait de son examen, le baron les fit nourrir par Mama-Louisa. Parmi les nouveaux esclaves se trouvaient trois femmes, l’une visiblement âgée avait été donnée en supplément par le notaire du baron. Celle-ci était dénommée Noémie, elle avait des connaissances qui lui permettraient de soigner ses congénères. L’une des femmes du groupe était sa petite-fille Néora, un peu plus jeune que Mama-Louisa, elle fut très impressionnée par l’allure de titan d’Abraham le valet du baron. Celui-ci avait été ramené par le baron des champs de bataille contre les Anglais, le baron lui avait sauvé la vie lors d’une escarmouche dans laquelle avait été tué son précédent maître. Comme on ne savait quoi faire du nègre, son supérieur le lui avait donné.

Dans l’année qui suivit leur installation, Mama-Louisa ressentit les premiers malaises dus à sa première grossesse. Si elle était heureuse de ressentir ses premiers émois de mère, à chaque nausée du matin pendant les premiers mois, elle pensa à Ma-Hadassah, la prévenant que son enfant ne serait jamais assez blanc pour être libre. Après les récoltes à la fin du mois de septembre, avec l’aide de Néora, Aaron vint au monde sans difficulté. Il était la fierté de sa mère, quant à son père, il resta indifférent à la naissance. Dès qu’il put marcher, il s’avéra très indépendant, Louisa le mit à la surveillance des volailles et des cochons.

Carrying Cotton to the Gin, U.S. South, 1850sLa deuxième année avec une partie de l’argent de son ancien négoce de fourrure le baron de Thouais acheta une vingtaine d’esclaves supplémentaires pour compléter son cheptel. Pendant la première année, il n’avait perdu que deux esclaves, l’un de maladie, l’autre avait été entraîné par un crocodile au fond du fleuve. Il profita du voyage pour amener son fils Charles-Henri à La Nouvelle-Orléans et demanda conseil à maître Bevenot de Haussois pour le choix d’une école. Les circonstances avaient fait que l’enfant ne savait toujours ni lire ni écrire. Le notaire lui conseilla celle que le gouverneur Luis de Unzaga avait inaugurée en 1772. Il n’y apprendrait pas autant d’espagnol que l’avait espéré le gouverneur, mais il fréquenterait toute l’élite créole ce qui serait bon pour l’avenir de l’héritier de la « Palmeraie ». De plus, comme il n’y avait pas de pensionnat le notaire proposa d’accueillir le garçon. L’accord fut passé, le baron en étant satisfait. Accompagné d’Ismaël, jeune esclave de son âge qui lui servait de valet, Charles-Henri resta chez lui pendant les dix années qui suivirent soit jusqu’à ses 17 ans. Il passa plus de temps chez son bienfaiteur que sur la plantation de son père. S’il fit peu de progrès dans son éducation, il devint un vrai créole et fit partie intégrante de l’élite de La Nouvelle-Orléans.

De son côté, Georges Tremblay fut éduqué par le baron lui-même. Ce dernier lui apprit les rudiments de l’écriture, de la lecture et de l’arithmétique juste ce qu’il fallait pour devenir un jour le régisseur de la plantation. Georges ne prisait que fort peu la ville, il n’aimait pas le monde qui s’y agglutinait et obligeait souvent des effets de courtoisie qu’il trouvait hypocrites. À ces séjours qui l’incommodaient au court desquels il était amené à fréquenter les jeunes créoles ne pensant qu’à parader, affichant des mulâtresses qu’il couvrait de toilettes, il préférait la surveillance des travaux agricoles, le compte des semences et des récoltes. À la place des promenades en vogue et des bals qui se multipliaient dans les demeures de La Nouvelle-Orléans, il privilégiait la chasse et les chevauchées le long du fleuve ou dans les bayous. Aux salons de la ville, il affectionnait les longues soirées sous la galerie avec ses amis lors desquelles on jouait aux cartes ou aux échecs en tenant à distance les femmes qui jasaient entre elles de l’autre côté de la maison.

Au fil des chaleurs, des ouragans, des inondations, le temps s’écoula, la plantation se développa au gré des champs exploités, des récoltes, des bénéfices, multipliant le nombre d’esclaves. Elle se peupla de femmes et d’enfants noirs tous esclaves sous la domination du baron. Mama-Louisa quant à elle continua à dominer le cœur du planteur, son maître. Quatre ans après son premier fils, elle mit au monde Nathanaël enfant docile souriant et toujours dans les jupes de sa mère. L’enfant était le portrait craché de Charles-Henri de Thouais.

plantation La Palmeraie  (15) face

 

Personnages

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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Le drame de Natchez ou Blanche-Marie Peydédau 19 à 21

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Épisode 19

Native American couple.jpg

L’Inpi sacré

Kanka était une vieille Femme, toute ridée et ratatinée du peuple Lakota bien plus au nord. Elle avait été adoptée par les Houmas, après avoir été enlevée à son peuple puis échangée consécutivement par deux tribus qui descendaient vers le Sud. Elle était alors jeune et déjà étrange. Elle était possédée. Elle devinait ce qu’elle ne voyait pas, même les temps futurs. Ils respectèrent ses dons après en avoir été quelque peu effrayés. Elle était parmi eux la Femme Bisonne Blanche, Pte Win, symbole de pureté et de renouveau qui leur donna la Pipe Sacrée et leur en enseigna l’usage. C’était elle qui présidait la Cérémonie de Purification de l’Inipi qui permettait de se purifier physique­ment, mentalement, émotionnellement, et spirituellement. Blanche-Marie avait été remis entre ses mains par le géant noir qui l’avait tant effrayé la première fois qu’elle l’avait vu.

La vieille Kanka avait reconnu dans l’étrange jeune fille aux cheveux de feu une âme ancienne, une âme des premiers temps, une ancêtre. C’était un devoir sacré que de l’aider à passer une fois de plus parmi eux. Kanka avec le Wicasa Wakan, son compagnon, allait effectuer la cérémonie de purification de l’Inipi, celle qui créait l’équilibre, et faisait partie des sept cérémonies sacrées des Lakota. Elle allait se dérouler sur le sentier sacré matérialisé par celui qui menait de la hutte où l’on avait porté le corps presque sans vie de Blanche-Marie au foyer extérieur dans lequel chauffaient des pierres tout aussi sacrées que le foyer. Blanche-Marie avait été installée nue sur une couche de plusieurs peaux de daim dans la Loge. La faiblesse de son corps était elle que son esprit était déjà aux confins de la réalité, entre la vie et la mort sur le chemin doré qui les reliait. Le lieu était un petit dôme fait de branches de saule courbées, bâti selon un plan sacré et recouvert de peaux. La structure symbolisait l’univers, toute la « Création », et les Forces de l’Esprit qui sont en elle. Il était considéré comme un lieu de libération, de vision et de renais­sance. Là, les prières se fondaient dans la Terre Mère et les autres forces fondamentales, celles du Soleil, du Feu, de l’Air, et de l’Eau ; chacun s’y reconnaissait comme une partie minuscule de la Nature, partie inté­grante de l’univers. La forme du dôme représentait l’étoile du matin et ses forces surnaturelles. Les seize branches de saule entraient dans le sol, symboles des seize Grands Mystères des Lakota.

Au centre de la Loge, un foyer était creusé pour y mettre les pierres chauffées apportées à l’intérieur, en nombre, et par séries, prescrits. La terre de déblai du foyer formait le monticule de l’autel. Kanka, à quatre pattes, entra une première fois par le petit battant de porte qui symbolisait le retour à la matrice de la Mère Terre.

Où se situe la puissance du Féminin sacré dans le corps de la femme ? | Féminin sacré.JPGKanka fit quatre fois le parcours et quatre fois elle ouvrit le rabat. À chaque fois, elle commençait par apporter des pierres chauffées à l’intérieur et elle répandait dessus des herbes, sauge et écorces de cèdre, ce qui suscitait une épaisse vapeur, celle du Souffle du Grand-Père. Blanche-Marie était transportée par les prières du Wicasa Wakan. L’homme sacré, agenouillé à ses côtés, marmonnait les chants sacrés. La vapeur intense, purificatrice, s’élevait au-dessus de la sombre petite hutte, vers la vaste cathédrale du monde extérieur à moins que ce ne fût à l’intérieur de son esprit, elle ne savait plus, mais rien n’avait d’importance. Elle était le sein de la Terre Mère, le lieu où se nourrissaient ses enfants. Elle était emplie de reconnaissance, elle ne ressentait pas l’inconfort suscité par la chaleur extrême et la transpi­ration. Son esprit était détaché de son corps et oubliait les mesquineries dues à son existence.

Kanka cherchait la force et le soutien sur le Sentier Sacré. Elle était gardienne du feu. Elle savait que l’intensité de la chaleur n’était qu’une partie de l’expérience. Elle avait le plus grand respect pour les aspects physiques et spirituels du Feu Sacré. Avec un cœur humble, elle demanda à apprendre de lui ce qu’il fallait savoir sur le sentier de la vie de la jeune fille. Elle était entrée dans la chaleur torride de la Fosse du feu à l’autre extrémité du sentier sacré reliant la Loge à celle-ci. Elle en était ressortie avec la pierre qui avait appelé son choix. En faisant le premier pas sur le Sentier, elle ressentit sans contrainte le pouvoir qu’elle venait de rencontrer. Elle vit Blanche-Marie, les yeux pleins de larmes de sang emplies d’une tristesse infinie, son cœur broyait de désespoir. Kanka, gardienne du feu, regarda le sentier devant elle jusqu’à la Loge. Son visage était chaud et sa peau raidie par la chaleur de la Fosse du feu ; elle se demanda si elle avait encore des sourcils. À son deuxième passage, la pierre, qui l’avait appelée, était une grande pierre lourde, et la Loge était à de nombreux pas. Elle mit de côté le ressenti de ce fardeau et se concentra à nouveau sur le sentier et alla de l’avant. Il était aussi lourd que les malheurs qui empêchaient la jeune fille d’avancer. Celle-ci était étreinte de peur, de tristesse. C’étaient ses chaînes, entraves, dont il fallait se défaire, mais où allait-elle trouver la force ? La vieille Indienne poursuivit son chemin, en direction de la Loge. Devant le feu, elle utilisa un rameau aux feuilles vertes pour épousseter les cendres fumantes des pierres. Ces cendres étaient celles du bois utili­sé pour édifier le bûcher sacré et chauffer les rochers. Mais bien que vitales, dans la Loge, elles ne faisaient que piquer les yeux. Ce don du bois était important, mais cela causait tant de douleur. Il symbolisait ce qu’il fallait laisser derrière soi, Blanche-Marie, qui regardait d’en haut la gardienne du feu à mi-chemin entre la fosse du feu et la Loge, le comprenait, le ressentait, mais son cœur était si lourd, si désespéré, si résigné. Pourtant en elle une force s’insinuait, elle comprenait, elle laissait l’énergie œuvrer en elle, elle n’opposait aucune résistance. Kanka sentait sa charge s’alléger. Elle savait maintenant qu’elle arriverait à la Loge, comme il se devait, et qu’elle porterait une nouvelle pierre. Elle progressait, sentant son pas plus ferme, plus assuré. Blanche-Marie comprenait qu’il lui fallait s’élancer vers l’avenir, elle sentait en elle la confiance s’accroître, la submerger, elle devait regagner La Nouvelle-Orléans, joindre monsieur de Bienville, il l’aiderait à faire justice, à regagner son identité, sa vie, elle renaîtrait. Avec l’espoir qui emplissait Blanche-Marie, Kanka marchait avec une ardeur nouvelle, l’éner­gie de la Loge venait à sa rencontre. Elle sentait le soutien des esprits rassemblés qui l’accueillait. Les litanies du Wicasa Wakan étaient de plus en plus fortes et s’élevaient au son sourd du tambour. Elles pénétraient les consciences. Au-dessus de la loge, la lune se leva, ronde, disque d’or apaisant. L’âme de Blanche-Marie cicatrisait. À ses côtés se tenaient ses parents souriants. Jeanne lui caressait les cheveux et lui montrait la direction. Les parois de la Loge s’effacèrent, elle vit au loin un navire tout auréolé, elle sut que la solution venait à elle. Jeanne mit un doigt devant ses lèvres, caressa sa joue et sembla lui assurer qu’ils seraient toujours là, de cela, elle était sûre. La gardienne du feu s’accroupit à la porte de la Loge, elle tendit les pierres amies au Wicasa Wakan, un rayon de l’astre de nuit perça faiblement et éclaira le visage de la jeune fille. Kanka sourit. La jeune fille était assise sur sa couche et la regardait confiante. Il n’y avait en elle aucune trace de peur ni de tristesse, elle était illuminée par sa vision, assurée de son futur. Sa vie allait com­mencer avec le premier pas qu’elle allait faire.

épisode 20

1114 Chartres (Ursuline Convent).jpg

Retour à La Nouvelle-Orléans.

À la nuit, « L’indépendance « accosta devant la rue de l’arsenal à l’angle de la concession Sainte-Reyne. Pour plus de discrétion, Alboury avait fait patienter son équipage en amont de la ville portuaire une bonne partie de la journée en attendant le coucher du soleil. Il ne tenait pas à ce que leur arrivée fut remarquée, car il savait que le sauvetage de ses passagères allait faire beaucoup parler.

Les deux jeunes femmes descendirent du navire sur des civières portées par des Indiens Houmas. Elles étaient harassées, pas encore remises de leur mésaventure bien que sur la voie de la guérison, tout au moins physiquement. Le groupe hétéroclite, à la lumière de la lune levante, s’avança vers le couvent des ursulines avec le chef Anrak et Alboury en tête. À la porte du bâtiment principal, Alboury tambourina en sourdine, ne recevant point de réponse, bien qu’il désira faire le moins de bruit possible, il se décida à tirer la chevillette déclenchant le tintement éloigné d’une cloche. Le carillon retentit attirant la sœur tourière ensommeillée. Elle ouvrit le judas et resta sans voix quand elle découvrit le contrebandier, les Indiens. Elle n’était pas sûre d’être éveillée, du moins pas totalement. « — Je suis Alboury, ma sœur, vous me reconnaissez ? » La sœur toujours muette hocha la tête en signe d’acquiescement. « — Je ramène madame Roussin et sa suivante qui se sont échappées du village Natchez. » La sœur entrouvrit le battant de la porte et se pencha pour mieux voir les jeunes femmes en piteux état sur leur brancard. À leur vue, elle fit plusieurs signes de croix successifs, avant que de placer sa main devant la bouche et de s’exclamer tout en partant en courant : « — oh ! mon Dieu ! Jésus, Marie, Joseph, c’est un miracle, vivantes, elles sont vivantes. » Alboury désarçonné par le comportement de la sœur, un instant ne sut que faire, puis décidant qu’ils ne pouvaient risquer de rester à la vue de tous il pénétra dans le vestibule avec ses comparses. Ils n’eurent pas longtemps à attendre, suivis des sœurs et de leurs servantes noires, dame Tranchepain surgie.

Elle salua Alboury et avec circonspection le chef Anrak, puis se pencha vers les malades. L’une et l’autre étaient dans un tel état de faiblesse qu’elles n’étaient que vaguement conscientes de ce qui se passait autour d’elle. « — Rassurez-vous mes filles, vous êtes désormais en sécurité, nous allons nous occuper de vous. » Elle donna des ordres pour que l‘on installe tout de suite les deux rescapées, puis elle se retourna vers Alboury. « — Où avez-vous trouvé ces dames ?

— En fait ma sœur, ce sont les Houmas qui lors d’une partie de chasse les ont découvertes perdues dans les marécages. Ils sont donc venus à moi afin que je les ramène, ils n’étaient pas bien sûr de l’accueil qu’ils leur seraient réservés.

Alboury et Anrak avaient opté pour cette version, plus crédible que les visions du contrebandier. Elle avait de plus l’avantage de donner le beau rôle à la nation houmas qui en avait bien besoin aux yeux des blancs et n’avait nulle envie d’être amalgamée aux Indiens belligérants. La mère supérieure, même si elle accepta cette version, n’y croyait guère, mais ne voyait pas pourquoi elle la refuserait. Elle avait eu plusieurs fois affaire avec le contrebandier, comme beaucoup d’habitants de la ville, et savait pouvoir lui faire confiance, donc s’il mentait, c’était pour une bonne raison. Elle n’en doutait pas. Elle remercia tout le monde pour ce rapatriement qui avait sans aucun doute sauvé les deux femmes et assura de mentionner le rôle de chacun au gouverneur.

*

Nicola Consoni - La Monaca di Monza (Gertrude)La mère supérieure au vu des deux malheureuses décida, malgré leur état de détresse dû à une grande fatigue, de leur faire prendre un bain afin de leur ôter toute la vermine et la crasse dont elles étaient couvertes. À la lueur des bougies, les deux rescapées se laissèrent retirer leurs vêtements devenus au fil de leur périple des loques. Elles ne réalisaient pas vraiment ce qui se passait et se laissait faire. Avec délicatesse, elles furent lavées et séchées par les sœurs et leurs esclaves. Elles avaient été installées dans la même chambre, la dame Tranchepain n’avait pas eu le cœur de les séparer. À l’étage, dans la pièce spacieuse, deux petits lits avaient été installés devant une cheminée dont le foyer ronflait et crépitait. Fin propre, elles avaient été enduites d’un onguent épais pour les soulager des piqûres des insectes, leurs plaies avaient été soignées et pansées. La sœur infirmière finit ses soins en leur faisant ingurgiter un opiacé qui les plongea, l’une et l’autre, dans un sommeil profond.

Au petit matin, elles trouvèrent à leur chevet une petite négresse que les sœurs avaient laissée pour surveiller leur sommeil et qui avait aussi bien dormi qu’elles-mêmes sur sa chaise. Dès qu’elle perçut leur éveil, la petite fille donna l’alerte, ameutant les dames Ursuline qui se mirent en charge de les nourrir, ce qu’elles firent en grappillant sans grande conviction les aliments présentés. Elles avaient si peu mangé depuis leur captivité que leurs corps avaient bien du mal à accepter la nourriture.

Blanche-Marie, malgré un soupçon de fièvre, revenait lentement à la vie, mais comme Marie, dont l’esprit avait fini par lâcher prise, elle ressassait les scènes d’horreur vécues et avait beaucoup de mal à les éloigner de son esprit d’autant qu’elle ne pouvait les remplacer par un avenir souriant. Elle n’avait rien qui puisse lui donner le change, pourtant elle se sentait bien plus forte, plus combative ce qui était contradictoire. Peut-être était-elle devenue plus fataliste. Marie de son côté avait fermé son esprit à toute réalité dès qu’elle les avait sues sauvées, sa comparse en était fort triste tant cela lui rappelait l’état d’abattement de sa mère. Les ravages, qu’avaient causés dans sa vie les derniers événements, avaient laissé un gouffre dans son esprit, dans son âme. Elle n’avait plus rien. Rien qui ne mérite de s’accrocher à la vie. Elle qui avait tenu bon tant qu’il avait fallu s’enfuir, sauver sa comparse, se laissait engloutir dans les affres de la torpeur. Elle était hantée par la noyade de son tout petit, par le massacre de son époux, de sa sécurité, des siens, par la destruction de ses biens de son toit, la peur ne la quittait pas, dès qu’elle fermait les yeux, surgissait un Natchez hurlant le tomawak à la main. À quoi bon être en vie ? Elle avait occulté tout cela, la préservation de sa vie avait eu le dessus sur toute autre pensée et l’avait amené jusque-là, mais à quoi bon ? Marie s’était retirée en elle, elle avait fermé son esprit, plus aucun son ne sortait de ses lèvres. Malgré les soins des dames Ursuline, la jeune femme ne disait rien, elle se laissait faire comme une poupée. La compassion des sœurs entourait de son mieux les deux rescapées.

La dame Tranchepain dès le matin fut à leur chevet. N’obtenant rien de Marie, elle demanda à Blanche-Marie, ce qu’elle pouvait lui dire quant à ce qu’elles avaient subi et comment elles avaient pu s’enfuir. Bien sûr, il y avait de la curiosité, aussi, se sentait-elle un peu coupable pour cet interrogatoire qui allait faire revivre à la jeune fille sa terrible aventure, mais elle devait faire un compte rendu à son supérieur, le père Rigaud, qui se chargerait de le remettre au gouverneur. Il fallait faire vite, car elle ne doutait pas que la nouvelle aille faire le tour de la ville et par là de la colonie dans un temps fort rapide. Avec patience, elle obtint une partie de la terrible aventure, la plantation attaquée, les massacres, la fuite inopinée due au courant du fleuve, la capture par les Natchez, la torture de monsieur de Macé, la captivité dans le village indien, l’évasion réalisée par la mère du grand soleil, le fleuve, la peur, la fièvre puis plus rien, et pour finir le réveil au camp des Houmas. La narration était confuse, désordonnée, certains moments étaient décrits avec une précision horrifiante, d’autres étaient flous, mais tout y était ou presque. Blanche-Marie avait du mal, elle ne se souvenait pas de tout, mais elle avait fait de son mieux. Livrer ses souvenirs, ses peurs lui avait fait du bien, sa confession nettoyait quelque peu son âme. La mère supérieure en avait son compte, ce qu’elle venait d’entendre, lui faisait relativiser son propre voyage jusqu’à cette rive de l’océan. Elle laissa la convalescente et partit rédiger une lettre pour son supérieur.

*

Martha (nicolas-bernard-lépicié-étude-de-jeune-filleQuelques heures plus tard, Martha se présenta à la porte du couvent et demanda l’autorisation d’être menée auprès des rescapées. Alboury avait surgi au début de la soirée avec la bonne nouvelle, elle lui était tombée dans les bras en pleurs, tant c’était inespéré. Il l’avait retenue de se précipiter sur l’instant. Elle fut la première d’une longue série de demandes de visite. Comme l’avait supposé la mère supérieure, la nouvelle avait vite été éventée, de cuisine en cuisine, puis de servantes en chambrières, puis de la domesticité aux maîtres. La nouvelle avait enflé.

La mère supérieure reçut Martha dans sa chambre, vaste pièce éclairée par une porte-fenêtre donnant sur le jardin à l’arrière de la demeure qui servait de bâtiment principal au domaine transformé en couvent. Elle était à peine étonnée de sa présence. « — Bonjour Martha.

— Bonjour ma mère. La jeune femme n’était pas très à l’aise, elle se souvenait encore de l’entrevue dans ces lieux qui l’avait exclue de l’hôpital. Elle esquissa une génuflexion et attendit que la dame Ursuline reprenne la conversation. Celle-ci reposa sur son cabinet la lettre qu’elle tenait encore entre les mains à l’entrée de Martha. « — Si j’ai bien compris, vous venez voir nos rescapées ?

— Oui, ma mère, si cela ne vous désoblige pas, j’apprécierai de m’occuper d’elles.

— Puis-je savoir ce qui vous relie à ces dames ?

La mère Tranchepain n’était pas surprise que Martha connaisse la présence des deux femmes, elle avait eu connaissance des liens entre son interlocutrice et le contrebandier. Elle n’avait su qu’en penser. Une femme blanche avec un noir cela lui avait semblé contre nature, d’autant qu’avant son arrivée dans cette contrée, elle n’avait eu l’occasion qu’une seule fois de voir un homme noir, et encore c’était un négrillon dans les jupes d’une élégante. Son jugement s’était adapté et modifié au contact de ses esclaves et du contrebandier lui-même qui lui procurait à moindre coût des vivres et des ingrédients pour confectionner médicaments et onguents. Elle avait négocié plus d’une fois avec lui et avait apprécié son intelligence et sa générosité, parfois même son humour. Elle avait compris dès son arrivée que la Compagnie ne pourrait subvenir à tous les besoins de sa congrégation malgré les promesses, aussi avait-elle été amenée à accepter toutes les générosités. Elle avait donc passé outre à ses propres certitudes et ceux du code noir, gardant devers elle le secret du couple illicite. Mais pour l’instant ce qui la surprenait ce fut qu’elle puisse avoir un rapport suffisamment proche avec les malades pour qu’elle veuille s’en occuper, d’autant que Fort-Rosalie était, lui semblait-il, très éloigné. « — Je connais mademoiselle Peydédaut, nous sommes arrivées sur le même navire.

— Ah ?

— Oh ! non ! Ma mère, ne croyez pas qu’elle fasse partie des ribaudes envoyées ici. Elle et sa mère ont été déportées à cause d’une histoire d’héritage. Si j’ai bon souvenir, Blanche-Marie  était la fille de la main gauche d’un comte, et sa famille à la mort de celui-ci s’en est débarrassée. Elle était toute jeune à son arrivée même pas une femme, je crois bien.

La dame ursuline était sceptique, les orphelins en tous genres qui s’inventaient des vies extraordinaires étaient monnaie courante, alors pourquoi celle-ci serait-elle plus véridique que les autres. « — Et sa mère, qu’est-elle devenue ?

— Elle est morte violentée et assassinée sur le navire, cela a été dramatique, ma mère.

— Savez-vous comment elle s’est retrouvée au service de madame Roussin ?

— C’est monsieur le gouverneur de Bienville qui l’avait pris sous sa protection et qui l’avait placée, car il ne pouvait la ramener en France, elle est seule au monde en quelque sorte.

La dame ursuline se leva de son fauteuil et alla jusque-là porte-fenêtre qu’elle ouvrit. Elle réfléchissait, ses renseignements laissaient supposer quelques luttes intestines en prévision. Mais que pouvait-elle faire ? Elle n’allait pas exclure cette jeune femme de l’aide à laquelle elle avait droit. « — Et madame Roussin, vous savez quelque chose sur elle ?

— Elle est la fille d’un militaire, je crois qu’il est ici ou à La Mobile, je ne la connais qu’au travers des lettres que nous échangions avec Blanche-Marie.

— Vous vous écriviez ?

— Oui avec l’aide du chirurgien Manadé. Je ne lis et n’écris pas bien, bien que j’ai fait beaucoup de progrès depuis.

— Avec monsieur de Manadé ?

Martha (Portrait de jeune fille par Nicolas Bernard Lépicié sur artnet.jpgMartha baissa la tête un peu gênée de ce qu’elle venait de dévoiler. La mère supérieure le regard tourné vers le jardin pensait. Elle était étonnée de tout cela, monsieur de Manadé aidant une simple fille à écrire, pas vraiment étonnant, elle savait qu’il aimait bien Martha et cela en toute honnêteté. Décidément, la vie dans la colonie était pleine de surprise, ce n’était pas en France qu’elle aurait vu des gens de condition aussi différente s’entraider. Nul ne pouvait être jugé ici comme en métropole. Enfin, au moins avec cette dame Roussin, elle ne devrait pas avoir de problème, il lui fallait donc trouver son père afin de le prévenir. Elle remercia Martha de son aide et l’autorisa à rester à sa convenance auprès des malades. Elle culpabilisait encore de l’obligation qu’elle avait eue de la rejeter de l’hôpital et estimait qu’elle pouvait bien lui laisser cet agrément.

Martha n’allait, bien sûr, pas être la seule demande de visite, et si la dame Ursuline rejeta avec courtoisie la plupart des curieuses, elle ne put s’opposer à celle du gouverneur Périer et de monsieur La Chaise qui se présentèrent avec force de compagnie le troisième jour de la présence des deux rescapées dans les lieux.

*

« — Monsieur le gouverneur, monsieur le commissaire ordonnateur, je ne puis évidemment vous refuser de visiter mesdames Roussin et Peydédaut, mais comme elles sont très faibles, vous comprendrez que vous ne pouvez vous faire accompagner de tous vos gens ! sans parler de la bienséance. »

Dame Tranchepain était fort contrariée de tout ce remue-ménage. Elle était consciente que la visite du gouverneur viendrait dès qu’il serait informé, mais qu’il eut l’idée de venir avec tout son état-major, c’était pour elle inconcevable et inconvenant. « — J’entends bien madame. Si cela ne vous contrit point, je me présenterais à ces dames en la seule compagnie de monsieur de La Chaise, et cela en votre présence bien entendu.

— En ce cas messieurs, voulez-vous bien me suivre ? 

Avec un sourire qui se voulait aimable, accompagné d’un geste de la main, elle leur indiqua la porte à double battant qui s’ouvrait sur le vestibule et l’escalier qui menait à l’étage des chambres. Tout en les précédant, elle reprit. « — Madame Roussin est des deux la plus affligée, elle s’est enfermée dans un profond mutisme. Le père Rigaud a fait prévenir son père qui est comme vous le savez à La Mobile sous les ordres de monsieur Diron. Je suppose qu’il sera autorisé à venir ?

— Bien sûr, ma sœur, cela ne fait aucun doute. Et l’autre fille ? C’est bien la fille Peydédaut ?

— Oui, c’est bien mademoiselle Peydédaut, la dame de compagnie de madame Roussin.

Dame Tranchepain avait quelque peu été surprise de l’agressivité dédaigneuse du gouverneur envers la jeune fille. Elle avait beau savoir ce qui engendrait ce comportement. Elle le pensait bien exagéré, eu égard à la convalescente, et que cette attitude fut en rapport avec l’ancien protecteur de celle-ci était bien déplacé et ne faisait pas honneur au gouverneur. Elle avait déjà constaté que bien des dirigeants se vengeaient de leur propre impuissance sur des inférieurs. Elle ne prit pas la peine de relever et poursuivit son chemin jusqu’à la porte de la chambre des deux rescapées. Elle frappa doucement, entrouvrit la porte pour vérifier la décence de la mise des deux jeunes femmes. Comme elles étaient convenables, elle entra et autorisa la sœur de garde à se retirer pendant l’entrevue. Monsieur Périer et monsieur de La Chaise pénétrèrent dans la pièce dont les sœurs avaient ouvert les rideaux pour laisser entrer pleinement le jour. À la surprise des deux gouvernants de la colonie, les deux jeunes femmes étaient assises sur leur lit, adossées à des coussins qui les soutenaient. Blanche-Marie tenait encore le livre qu’elle lisait, ce que les deux hommes trouvèrent suspicieux, car une femme appréciant la lecture était en soi une gageure, Marie quant à elle avait les yeux dans le vague. Les cheveux tirés, tressés sur la nuque, les chemises fermées haut sur la gorge, elles ressemblaient à deux couventines. Ils grimacèrent de répugnance à la vue de leurs visages bouffis par les piqûres d’insectes, il ne restait rien de leur joliesse qu’on leur avait décrite. Ils se reprirent, ils n’étaient pas là de toute façon pour les contempler.

unknown artist, 18th century, British, A Man Called William Strahan, ca. 1765.jpgMonsieur de Périer, n’ayant cure de l’explication faite par la mère supérieure, se tourna vers le lit de Marie qu’il savait être la blonde des deux jeunes femmes, méprisant ostensiblement Blanche-Marie. « — Bonjour, madame Roussin, je suis le gouverneur de la colonie. Nous n’avons encore jamais été présentés, je viens à vous afin de voir de mes yeux, comment vous vous portez. » Les yeux grands ouverts fixés vers lui, Marie restait muette. La dame ursuline arborait une moue réprobatrice tandis que Blanche-Marie  la regardait interrogative. Le gouverneur, l’ignorant toujours malgré l’échec évident avec sa compagne, persista et continua à s’adresser à Marie, escomptant que sa persuasion réussit là où les autres avaient échoué. Il espérait que sa présence l’impressionne suffisamment pour l’amener à réagir. Marie ne broncha pas. « — Je constate, malheureusement, que nous ne pourrons rien obtenir de madame Roussin, nous allons donc nous retirer, madame, et la laisser à vos bons soins. Dès qu’un mieux adviendra, ayez l’amabilité de faire prévenir. » Il pivota sur lui-même et s’apprêta à sortir ignorant ostensiblement la présence de Blanche-Marie sous les regards interloqués de celle-ci et de la mère supérieure. La jeune fille ne comprenait pas pourquoi elle faisait l’objet de cet anathème aussi sa colère montée. Elle ne pouvait savoir que l’on avait fourni un rapport à son encontre la réduisant à une gourgandine protégée du précédent gouverneur, deux renseignements qui l’avaient rejeté des centres d’intérêt de monsieur de Périer. Monsieur de La Chaise un peu mieux renseigné, du moins avec plus de véracité, arrêta son comparse dans son retrait. « — Si vous me permettez, mon ami, j’apprécierai de m’entretenir avec mademoiselle Peydédaut – insistant sur le mot « mademoiselle » – contrairement à sa maîtresse, elle me semble plus à même de nous renseigner sur leur drame. » Le gouverneur s’arrêta dans son élan et de mauvaise grâce se tourna vers le Commissaire-ordonnateur qu’il ne pouvait contredire. La mère supérieure se raidit, n’appréciant pas ce qui se passait, mais elle était impuissante à en changer le cours. Blanche-Marie qui connaissait depuis longtemps la réputation de son interlocuteur, bien qu’elle ne l’ait jamais vu, et qui trouvait que son physique était à la hauteur de sa description morale, sec, raide et torve, se tourna vers lui, rendant au gouverneur son indifférence méprisante. « — Monsieur, je ne sais que vous dire que vous ne sachiez par l’entremise de dame Tranchepain. » Elle avait mis un peu de hauteur dans son ton, faisant remarquer au passage par la tournure soignée de sa phrase qu’elle n’était pas une fille de rien et qu’elle n’avait pas l’intention de faire un effort. Son père aurait été fier d’elle, car en cet instant, elle avait tout d’une Castelnau de Saint-Mambert. Les deux hommes furent décontenancés par la hauteur du ton auquel il ne s’attendait pas, cela mit en colère le gouverneur qui ne supportait pas de s’en faire compter par une moins que rien. « — Mademoiselle pour qui vous prenez vous pour nous répondre avec cette suffisance ?

— Monsieur, je me prends pour ce que je suis, pour la fille du Vicomte de Castelnau de Saint-Mambert. Tout gouverneur de la Louisiane que vous êtes, il me semble qu’eu égard à mon sexe vous pourriez mettre un peu plus de courtoisie dans votre comportement.

Tous en restèrent le souffle coupé, elle ne l’aurait pas avoué, mais la mère supérieure était tout à fait d’accord avec elle, même si cela allait compliquer la situation. « — Mademoiselle comme vous êtes malade, je ne ferai pas suite à cette effronterie et passerai outre à ce manque de respect envers mon statut. Monsieur de La Chaise, je pense que nous ne tirerons rien de plus de ces dames. » Cette fois-ci, le Commissaire-ordonnateur suivit son comparse sans rien rajouter, fort déçu que cette entrevue n’ait rien apporté de plus.

*

Comment la réplique de Blanche-Marie fut-elle connue de tous ? La mère Tranchepain n’aurait su le dire. Toujours est-il que dès le lendemain toute la ville en bruissait et la mère supérieure l’apprit par la visite de madame Payen de Noyan, bienfaitrice du couvent. 

*

Madame Payen de Noyan avait appris la fameuse répartie de la jeune fille par sa femme de chambre. Celle-ci la tenait de la femme de chambre de madame de La Chaise qui, elle-même, l’avait apprise de celle de madame de Périer. Le gouverneur était rentré de sa visite du couvent des ursulines très remonté, et dans ces cas-là, seule son épouse savait le calmer, aussi vint-il lui confier l’objet de son courroux. Il la trouva à sa toilette, sa femme de chambre la coiffant. Comme beaucoup de nantis, il ne comptait pour rien son personnel et passa outre à sa présence. Il rapporta, au mot près, la scène à son épouse qui le calma, ramenant à sa juste valeur la scénette. Pendant la conversation, la chambrière, oubliée de ses maîtres, vaquait dans la chambre sans en perdre une miette. L’entrevue à peine finie, la servante s’empressa de raconter sous le sceau du secret ce qu’elle venait d’apprendre à la cuisinière. Puis comme elle avait toute confiance dans la chambrière de madame de La Chaise venue visiter sa maîtresse, et qu’elle voulait de toute façon lui en imposer, elle rapporta à nouveau. Revenue au sein de la maison de monsieur de La Chaise, cette dernière confia à sa maîtresse ce qu’elle venait d’apprendre tout en la déshabillant. Celle-ci lui demanda de garder cela pour elle. La chambrière le promit, mais elle avait déjà craché le morceau à la chambrière de madame de Payen de Noyan, venue elle aussi en visite chez l’épouse du gouverneur, et que faire d’autre que bavasser à l’office en attendant sa maîtresse. L’anecdote connue, elle en rendit bien sûr compte à sa maîtresse, qui elle ne lui demanda pas de garder pour elle quoi que ce soit, outre que c’était inutile, cela faisait son jeu.

épisode 021

Madame Payen de Noyan (Giuseppe Baldrighi PARMA 1723 - 1802 PORTRAIT OF A LADY IN AN ELABORATELY EMBROIDERED BLUE DRESS.jpg

Quand la roue tourne

Madame Payen de Noyan était la nièce de monsieur de Bienville et l’épouse d’un des hommes les plus riches de la colonie, monsieur Villars Dubreuil. Elle était habituée à ce que rien ne lui soit refusé, mais si par nature elle était autoritaire, elle n’était pas tyrannique, facilement à l’écoute, sa bonté se cachait sous une froideur hautaine. L’anecdote narrée par sa chambrière l’amusa beaucoup, elle appréciait l’idée que quelqu’un eut le courage de moucher le gouverneur, et que ce soit une femme, donnait plus de piquant à l’algarade. Voulant assouvir sa curiosité, lorsqu’elle croisa le père Rigaud, elle l’amena à lui donner plus de détails sur l’héroïque jeune fille recueillie chez les ursulines. Elle fut surprise d’apprendre par le saint homme, qui ne pouvait rien lui refuser, que l’objet de sa curiosité était Blanche-Marie, la petite protégée de son oncle. Si elle s’en souvenait vaguement, une gamine rousse, lui semblait-il, elle se remémorait fort bien son histoire qui correspondait en tout point à la fameuse répartie dont tout le monde se gargarisait. Et si le vicomte était devenu un duc et le nom un patronyme invraisemblable, cela collait avec l’histoire de la jeune fille. Elle avait oublié depuis le temps la protégée de son oncle dont elle ne s’était jamais souciée, car elle n’était pas de sa maisonnée. Mais puisque le destin la mettait sur sa route, elle devait s’en préoccuper jusqu’au retour de monsieur de Bienville. Elle faisait partie de ceux qui pensaient que le drame de Fort-Rosalie avait mis en exergue l’incapacité du gouverneur et donc ramènerait l’ancien gouverneur à ce poste.

*

Cela faisait deux bonnes semaines que les deux jeunes femmes étaient soignées au sein du couvent lorsque madame Payen de Noyan demanda un entretien à dame Tranchepain. Elle fut accueillie avec déférence par la mère supérieure d’autant que son époux mettait tout en œuvre pour construire le couvent promis et tant attendu. Elle fut donc reçue sur l’instant, une collation préparée à son attention fut amenée, ce que la dame apprécia. La mère supérieure n’eut pas le temps de se poser de questions sur le sujet de sa visite, madame Payen de Noyan en vint directement au sujet, elle n’était pas du genre à louvoyer. Elle s’enquit tout de suite de la santé des deux réfugiées et d’une possible visite. « — Comme vous pourrez vous en rendre compte par vous-même, hormis la perte de poids, il ne reste plus de traces des sévices et des blessures dues à leur triste équipée. Les pauvres enfants sont arrivées défigurées par ces terribles maringouins, tout au moins je le suppose, toujours est-il que l’onguent de notre sœur infirmière les a soignées de façon miraculeuse. Mademoiselle Peydédaut souffre encore d’une cheville blessée qui la fait encore boitiller, mais rien de bien sérieux. Pour madame Roussin, c’est plus triste, elle semble avoir perdu la raison tout au moins momentanément, c’est du moins ce que nous a assuré Monsieur Manadé le chirurgien du gouverneur. Il nous faut donc avoir confiance en notre seigneur.

— Savez-vous ce qu’il va advenir d’elles maintenant ?

— Pour madame Roussin, c’est assez simple, monsieur Baron, son père m’a écrit et j’attends sa visite prochainement. Je suppose qu’il vient pour l’emmener. Quant à mademoiselle Peydédaut, je ne sais. Elle est seule dans la colonie ou peu s’en faut.

— Hum… c’est justement à son sujet que je suis là. Je suppose que vous savez qu’elle était sous la protection de monsieur de Bienville, mon oncle — la mère supérieure hocha la tête — aussi, si elle le veut bien, je suis à même de lui proposer de reprendre son poste de demoiselle de compagnie à mes côtés.

— Voilà qui est très généreux de votre part et serait une bonne chose pour cette jeune fille. Vous ne devriez pas le regretter, Blanche-Marie  est de bonne composition et j’ai pu constater qu’elle avait de la culture et quelques dons pour les soins et l’organisation.

Le reste de l’entretien les deux dames le passèrent à passer au crible les autres sujets qui leur tenaient à cœur.

*

Blanche-Marie Peydédaut (MARCUS STONE, peintre britannique...( 1840 - 1921 ) - L'oeil......jpgDès que sa convalescence lui permit une activité, Blanche-Marie se consacra aux orphelins sous la protection des dames Ursuline. La sœur infirmière le lui avait proposé quand elle l’avait trouvé appliquée à apprendre des rudiments de lecture au petit Paul. Celui-ci accompagnait Martha tous les jours à sa visite, comme il posait beaucoup de questions sur tout et sur rien, Blanche-Marie  lui avait proposé de trouver les réponses par lui-même et pour cela lui offrit de lui apprendre à écrire et à lire. Depuis, à chacune de ses visites, elle s’y consacrait une heure ou deux, puis elle en vint à apporter son aide aux sœurs dévolues à l’encadrement des petits orphelins de toutes les nations. Le couvent prenait soin de tous les enfants mis sous sa protection, qu’ils soient blancs, Indiens ou nègres. Cette nouvelle occupation faisait beaucoup de bien à la jeune fille, cela lui occupait l’esprit et lui faisait oublier quelque peu ses propres misères.

Quand madame Payen de Noyan entra dans le dortoir des petits en compagnie de la mère supérieure, Blanche-Marie reconnut tout de suite la dame, en ayant gardé un bon souvenir, elle lui sourit avec amabilité. Elle supposa que la dame ne la reconnaissait pas, ne se doutant pas un instant qu’elle venait pour elle. Cette dernière l’examinait en coulisses tout en conversant avec la dame Ursuline sur les besoins des orphelins. Elle constata du coin de l’œil que Blanche-Marie, bien que filiforme, était devenue une jolie femme. Il ne restait effectivement presque rien des séquelles des piqûres d’insectes décrites par la mère supérieure. Elle ne put s’empêcher de la trouver étonnamment bien mise et supposa que c’était l’œuvre des dames Ursuline. Elle ne pouvait savoir que c’était l’œuvre d’Alboury par l’entremise de Martha qui lui avait fourni linges et robes aux deux rescapées. Un court séjour au-dessus de Barataria avait permis au contrebandier de mettre la main tout à fait par hasard sur un navire anglais et sa cargaison. Par trop curieux du résultat des massacres commis par les Natchez sur les Français, les Anglais étaient tombés sur les contrebandiers qui les avaient enlisés dans les marais avant de les détrousser et de les abandonner sur place. La cargaison détenait pléthore de produits manufacturés, dont plusieurs malles contenant des vêtements de femmes, de toute évidence au vu de la qualité à destination de quelques nanties. Si les plus belles pièces avaient été vendues aux dames de qualité de La Nouvelle-Orléans, chemises, criardes, jupes, casaquins et robes volantes en petit nombre avaient profité à Blanche-Marie et à Marie. Cela expliquait la mise soignée de la jeune fille. Madame Payen de Noyan s’approcha d’elle avec dans son sillon la mère supérieure. « — Bonjour, Blanche-Marie, enfin je devrai dire mademoiselle Peydédaut maintenant.

— Madame, je vous remercie de vous souvenir de moi. Répondit l’interpellée tout en esquissant une révérence.

— On ne peut oublier votre frimousse surtout avec une telle chevelure. Pourriez-vous m’accorder un instant ?

— Bien sûr, madame. Elle écarta avec douceur le petit dont elle s’occupait et suivit son interlocutrice et la dame Ursuline. Leur pas les dirigea vers les allées du jardin où piaillait, dans les arbres, une multitude d’oiseaux pressentant venir les beaux jours du printemps sous les rayons du soleil. « — Je ne suis pas sans savoir vos terribles aventures, dame Tranchepain à ma demande me les a narrées. J’ai aussi appris votre réplique à monsieur le gouverneur…

— Oh ! madame, je suis désolé, j’étais en colère et je n’ai su me dominer.

nicolas-bernard-lépicié-a-young-woman,-seen-in-profile,-half-length,-sewing.jpg— Cela n’est point grave, ne vous inquiétez pas, de plus je ne suis pas là pour vous faire des remontrances, mais pour vous proposer une place. — Blanche-Marie, la tête baissée, gênée, écoutait la noble dame. — Voulez-vous reprendre auprès de moi la place que vous aviez auprès de madame Roussin ? Il m’a semblé comprendre que vous ne seriez plus amené à tenir ce rôle auprès d’elle. J’ai suffisamment de servantes et n’en ai pas besoin de plus, mais j’avoue m’ennuyer lors de mes séjours en dehors de la ville et apprécierai quelque compagnie.

Blanche-Marie releva la tête, sa réflexion allait à toute vitesse. Elle comprenait que la proposition était pour elle une véritable opportunité, mais il y avait Marie. « — Je vous remercie, madame, pour votre proposition, qui bien sûr m’agréer, mais je ne saurai abandonner madame Roussin au moment où elle a le plus besoin de moi.

— Je comprends bien et c’est tout à votre honneur. Dame Tranchepain m’a fait savoir que son père, monsieur Baron, devait venir la chercher, aussi s’il n’a point besoin de vos services, je maintiens ma proposition. Sachez mademoiselle qu’en tant que nièce de monsieur de Bienville, je suis le garant de sa protection envers vous et que vous pouvez toujours compter sur celle-ci.

Blanche-Marie fut fort touchée par cette garantie qui la soulageait quant à la direction que pouvait prendre son avenir. Elle ne savait pas, depuis la lettre de monsieur Baron promettant d’arriver le plus vite possible si elle pouvait rester auprès de Marie. Rien ne lui garantissait que monsieur Baron pourrait l’entretenir et encore moins lui garantir des émoluments. La proposition la rassurait donc, et la soulageait quant à son devenir.

— Je vous remercie, madame, je suis et je reste votre servante. Puis-je me permettre de vous poser une question ?

— Faites mon petit. Faites. 

— Avez-vous des nouvelles de monsieur de Bienville ? Va-t-il revenir ? Elle ne demanda rien sur le compte de Graciane de peur de froisser madame Payen de Noyan.

— Oui, ma chère, régulièrement. Il est à nouveau bien en cour et les derniers événements pourraient amener les ministres du roi à revoir leur jugement et, espérons-le, nous le renvoyer jusqu’ici ! — Elle avait dit cela avec un ton victorieux sans se soucier de qui pouvait l’entendre. La dame ursuline suivait avec un grand intérêt la conversation qui prenait un tour politique, ce qui n’était pas pour lui déplaire, pour une fois elle avait la primeur des informations. – Beaucoup de Louisianais ont pris la plume pour exprimer leur mécontentement, car si monsieur de Bienville avait été là pendant cette crise avec les Natchez, il aurait, lui, su parlementer avec le « Grand-Soleil « et rien de tout cela ne serait advenu.

Les derniers propos, de son interlocutrice et désormais protectrice, ramenèrent à la mémoire de Blanche-Marie le fameux banquet lors duquel l’esclandre de monsieur de Montigny avait rendu connu les frasques du commandant Etcheparre. Elle n’était pas sûre que la présence de monsieur de Bienville eut changé quelque chose, mais elle était prête à accepter cette assertion si cela pouvait faire revenir son ancien protecteur et Graciane.

*

Mr Baron (Studies of standing customs officials pair par Nicolas Bernard Lépicié.jpgÀ la proue de l’embarcation, qui du fort de La Mobile le menait à La Nouvelle-Orléans par le lac Pontchartrain et le bayou Saint-Jean, Monsieur Baron laissait errer ses pensées, ignorant le brouillard de cette fin de mars qui lui pénétrait les os. Il était en poste là-bas quand la nouvelle des massacres à Fort-Rosalie les avait atteints lui et son régiment. Le commandant Diron l’avait envoyé aussitôt patrouiller dans la région pour inhiber toute velléité de soulèvements de la part des Autochtones. Les premiers rapports lui avaient tout d’abord fait accroire à la mort de sa fille et de sa famille. Bien que confuse, la rumeur, étayant les rapports de l’armée, ne permettait pas de supposer que des colons avaient pu réchapper à ce terrible soulèvement. Seul le devoir lui avait fait garder la tête froide mettant de côté le chagrin et la culpabilité d’avoir envoyé sa fille unique si loin dans les profondeurs du pays. À la vue des événements, c’était évidemment une gageure, mais il avait cru bien faire, faire ce qui était le mieux pour elle. La lettre de la mère ursuline accompagnant celle de son supérieur avait mis une quinzaine de jours avant que de le trouver. Il était tombé des nues quand l’ayant parcouru il comprit qu’elle lui annonçait le sauvetage de sa fille. Sa fille avait miraculeusement survécu et elle l’attendait au couvent des ursulines, la chape de plomb qui recouvrait son cœur et son esprit s’évapora d’un coup. Ne pouvant abandonner sa troupe sans supérieur, il avait renvoyé l’estafette avec une lettre assurant qu’il faisait au plus vite pour venir chercher sa chère fille. Malgré sa bonne volonté, cela lui avait pris deux autres semaines, le temps de finir sa patrouille, de revenir à La Mobile et de repartir pour La Nouvelle-Orléans.

Il débarqua dans la ville, en fin d’après-midi, dut se rendre à l’hôtel du gouverneur et n’arriva qu’à la nuit aux portes du couvent.

*

La prière du soir venait de se terminer quand la sœur tourière vint annoncer la visite de monsieur Baron à la mère supérieure. Malgré l’heure tardive, dame Tranchepain accorda l’entretien et remit à plus tard le courrier qu’elle s’était décidée à rédiger enfin au calme. « — Je vous en prie, monsieur, veuillez vous asseoir. » L’homme qu’elle avait devant elle avait tout du militaire, l’air martial, la tenue impeccable, la mâchoire crispée par la détermination, l’œil froid. Il était impatient, il se serait bien passé de cette entrevue, mais il savait ne pouvoir s’en dispenser. Elle n’était pas impressionnée, elle lui sourit, il se détendit. « — Je suis heureuse que ma lettre vous ait trouvé, monsieur.

— Et moi, sœur, vous vous doutez à quel point ce fut un bonheur, vous avez ressuscité ma fille. Je suis impatient de voir ma petite Marie, va-t-elle bien ?

— Je vais vous mener à elle tout de suite, monsieur. Physiquement, il ne reste pour ainsi dire plus de traces de l’équipée qui l’a menée jusqu’à nous. Mais il faut que vous sachiez, elle s’est retranchée dans son esprit, elle ne parle plus. Nous supposons que ce n’est que le contrecoup de toutes ces horreurs, que c’est dû au choc. Elle est fort affligée, elle passe le plus clair de son temps à somnoler. »

Monsieur Baron ne rajouta rien, il avait vu plus d’un homme dans cet état suite à une bataille. Il voulait juste voir son enfant. La dame Ursuline guida le père jusqu’à la chambre de sa fille. Marie, les yeux dans le vague, fixait le plafond semblant suivre les ombres dansantes créées par le feu de la cheminée, du moins ce fut l’impression de son père quand il entra. Son cœur s’étreignit, il crut un instant voir sa mère. Il la trouva très belle, ses cheveux blonds ramassés en chignon, sa chemise de linon blanc sagement fermée sur sa gorge. Une larme perla sur la frange de ses cils qu’il essuya aussitôt. « — Ma fille, je vous amène votre père. » Aucune réaction n’agita la jeune femme, elle se retourna juste vers la dame Ursuline puis vers son père sans que nul ne sache ce qu’elle pensait. Réalisait-elle ? Son père n’en était pas sûr. Il tira une chaise au bord du lit de sa fille, lui prit sa main, espérant la faire réagir. Elle lui sourit, mais ce fut tout. Le père, le cœur lourd, lui expliqua qu’il allait revenir la chercher, qu’il allait s’occuper d’elle, qu’elle n’avait plus rien à craindre. La jeune femme lui souriait toujours, mais ses yeux pervenche étaient vagues sans expression réelle. À regret, il finit par abandonner ne pouvant capter son attention. Les épaules basses, il sortit de la chambre, accablé, ne sachant plus que penser. La dame Ursuline comprenant son désarroi le sortit de ses sombres pensées. « — Il ne faut pas vous inquiéter, il y a de grandes chances que ce soit un état passager.

— J’ose l’espérer, ma sœur. Puis-je pour l’instant la laisser à vos bons soins ? Je dois suivre mon régiment. Nous allons nous débarrasser de cette vermine.

— Mon fils, voyons, moins de véhémence, je comprends votre courroux, mais ce sont des êtres humains.

— Des monstres, vous voulez dire, vous n’imaginez pas les horreurs qu’ils ont commises. Mais bon, parlons plutôt de Marie. Pouvez-vous vous en occuper ? Je vous donnerai une pension pour son entretien. Je viendrai la reprendre à mon retour de campagne bien sûr.

— Monsieur, vous pouvez la laisser à nos soins le temps qui vous semblera nécessaire.

— Il m’a semblé comprendre dans votre lettre que sa suivante avait elle aussi réchappé à la tragédie ?

— Oui, Blanche-Marie est aussi parmi nous, elle s’occupe de nos orphelins à cette heure.

— Cela est bien, me serait-il possible de m’entretenir avec elle ? Elle sera peut-être à même de m’en dire plus, sur ce qui leur est arrivé.

— Bien sûr, je vais la faire chercher.

— Savez-vous si elle va pouvoir subvenir à ses besoins ?

— Une dame s’est proposé de la prendre à son service si elle se retrouvait sans emploi.

— C’est bien, il serait bon qu’elle accepte, je ne pourrai la prendre à mon service, d’autant que je pense envoyer ma fille en France au sein de la famille de ma femme.

Quelques instants plus tard, Blanche-Marie et monsieur Baron s’entretenaient. La jeune fille avec lassitude raconta une nouvelle fois le drame. Il remercia la jeune fille et s’en fut. Le père de Marie sortit de l’entrevue plus accablée et plus en colère que jamais.

 Peydédaut Blanche-Marie (Jean-Honoré FRAGONARD, Jeune femme debout, en pied, vue de dos. Sanguine.jpg

Cette histoire met en scène des personnages réels et des personnages fictifs ainsi que des événements et des dialogues inventés à des fins dramatiques et afin de compléter les vides des biographies. Les illustrations des personnages ne sauraient être confondues avec les personnes réelles.

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